‹ Histoire de Philippe IIChapitre 39 sur 59 · LES CORTÈS DE MONÇON · texte numérisé non relu

LES CORTÈS DE MONÇON

Philippe II voulait, mériter la réputation « d'un roi qui, par sa prudence, remue tout chez les autres et , ne trouble rien chez soi ' » , et avait eu soin de faire reconnaître solennellement par les Castillans, comme son héritier, le prince Philippe *. Il voulut aussi s'assurer la fidélité du turbulent duc de Savoie; il l'autorisa à demander une des infantes en mariage '•

Charles-Emmanuel avait vingt-trois ans*; il était

^ D'AuBiGKÉ, les Histoires, t. II, p. 208.

2 En 1583. Herrera, t. II.

^ L*orgueil avec lequel cette faveur insigne fut concédée au petit prince est encore aujourd'hui aussi vivace chez les Espagnols les plus distingués; ils sont glorieux de l'honneur fait par Philippe II qui « dando de lado, dit M. Canovas del Castillo, a la soberbia espanola procuro estrechar amistades con el revoltoso duque de Saboya , dandole nada menos que una de sus hijas » .

* Né en 1562, succède en 1580 à son père Emmanuel- Philibert.

bossu, il fiit refusé par Tainée des infantes ' ; le triste mari qu'elle eut plus tard dut lui fournir des occasions de regretter cette heure de dédain. Sa sœur Gatalina, qui avait alors dix-huit ans, se résigna à ce que son éducation lui faisait regarder comme une mésalliance. Le fiancé voulut se présenter avec pompe devant la cour de Madrid; il se fit accompagner des gentilshommes de Savoie et de Piémont : « — Nous aurons très-agréable, leur recommanda-t-il ', que vous vous mettiez au meilleur équipage que vous pourrez, ayant toutefois esgard que vos chausses soient à bourse et non à.grègues, et amples, et que les lacquais aient leurs capes assez longues et les pages des capotes à manches. Nous aurons agréable qu'attendiez de faire faire vos habillements à Turin, où l'on ad visera la façon. »

La noblesse castillane fit étalage « de sa grandeur et de ses richesses en se couvrant de bijoux et de vêtements somptueux, en se faisant suivre de gentilshommes et de laquais avec des livrées différentes ' » • Philippe II s'avança * jusqu'à Saragosse avec ses enfants et sa cour. L'infant don Philippe, âgé de sept

^ Lettres du cardinal d*Ossaty note de Amelot de la Houssaye, t. I, p. 51.

^ Charles-Emmanuel à Gornillion de Sallanches, 7 septembre 1584, Revue des doc, hist,, année 1880, p. 79.

^ Herrera, t. II, p. 445.

* Relacion del viaje hècho por Felipe II en 1585 a Zaragoza, Barcçlona y Valencia, escrita por Henrique Gock, notarîo apostolico y arcliero de la guardia xlel cuerpo real , y publicada de real orden por Alfred Morel-Fatio y Antonio Rodriguez Viliji, Madrid, 1876.

ans, chétif, rongé de dartres *, était présenté aux Aragonais à côté de ses sœurs qu'escortaient douze daines d'honneur et vingt suivantes chçisies parmi les plus belles du royaume ; au milieu d'elles brillait la duchesse de Aviero, « Portugaise, la plus éclatante de toutes en beauté * ». Le roi fit honneur à son futur gendre en le plaçant à sa droite ' : il distribua des colliers de la Toison d'or, il assista au bal qui fîit donné dans une vaste salle tendue des célèbres tapisseries en soie et or qui représentaient la conquête de Tunis; la famille royale était montée sur une estrade, les dames étaient assises sur le parquet, en cercle^ et écoutaient les seigneurs qui se tenaient derrière elles sur un genou ; elles se levaient pour danser, conduites par les cavaliers qui se couvraient la main d'un gant ou d'un mouchoir. Ensuite, comme il restait toujours dans les mœurs, malgré la Sainte Inquisition, une empreinte des habitudes musulmanes, deux dames de la cour exécutèrent seules une danse nationale, « à la grande satisfaction de tous ceux qui les contemplaient ^ » . La cérémonie du mariage fut célébrée par le cardinal Granvelle, tandis que l'on chantait un motet composé pour ces fêtes par George de la Hele, maître de chapelle du roi. Le soir,

^ Ms. Bibl. nat. fonda espagnol 168, f» 18i : « Le crio una muger de no mucha salud de donde traxo una énfermedad que todavia (1609) le dura, y la llaman usagre. •

^ Relacion del viaje, p. 56.

3 Doc. ined., t. VII, p. 397.

^ Relacion del viaje, p. 5S.

le duc de Savoie put enfin pénétrer « dans ralcôve si désirée de son épouse, et nous n'avons rien h y voir ' » ; mais ce qui frappa surtout dans le bal, les joutes et le reste, « ce fut la parfaite g[ravité qui ne cessa de régner * » .

Le roi accompagna les jeunes époux jusqu'à Barcelone. Après les avoir vus à bord de leur galère, il rentra à Saragosse pour une nouvelle fête, « un acte du Saint Office, et il y eut un si grand nombre de pénitents béarnais et maures que plusieurs années réunies n*en avaient pas rassemblé autant que ce seul jour ^ » .

Le reste de Tannée fut plus triste *. Philippe dut se rendre dans la ville malsaine de Monçon, s'y enfermer^ réveiller les souvenirs importuns des cortès de sa jeunesse ^, et écouter les députés de TAragon dont il avait juré de respecter les droits. Avec quel esprit Philippe venait de nouveau subir les réclamations des cortès, on aurait pu le deviner quand on l'avait vu affecter d'entrer de nuit à Barcelone pour éviter une réception solennelle dont les cérémonies « étaient réglées par certaines coutumes antiques qui semblaient alors incompatibles avec la grandeur d'un tel prince ^ » .

' Belacion del viaje, p. 60.

^Ibid.

^ Herrera, t. II, p. 445.

^ L'absence se prolongea plus d*une année : le départ de Madrid est du 19 janvier 1585 fie séjour à Saragosse et Barcelone se prolongea jusqu'à la fin de juin; les cortès de Monçon durent du 28 juin au 2 décembre. Philippe II était encore à Valence le 18 janvier 1586*

s Celles de 1563.

^ Herrera, t. II, p. 445.

Les cortès de Monçon réunissaient les députés des royaumes d'Aragon, Valence et Catalogne; mais Aragon s'enorgueillissait de droits beaucoup plus larges que les deux autres. Ses fueros, consacrés par le serment de Philippe II et par le serment de son fils l'infant Philippe, comportaient une institution bien extra- 4 ordinaire pour l'époque, celle de la manifestacion. La manifestacion était le droit qu'avait le Justicia d'Aragon de se faire remettre dans ses propres prisons tout accusé qui réclamait sa protection : l'accusé, introduit de la sorte dans la prison des manifestados , était sûr d'être jugé par ses juges légaux, défendu par un défenseur, dispensé de la torture, protégé contre toute violence '. C'est un cas unique dans l'histoire du droit criminel : il y a eu un peuple au seizième siècle qui* traitait les prévenus comme les traitent aujourd'hui toutes les nations. Le Justicia d'Aragon ne devenait pas le juge; il empêchait au contraire de priver l'accusé de son juge : pour devenir manifestado, on n'avait qu'à mettre le pied sur le territoire de 1* Aragon.

Toutefois il ne faudrait point croire que les autres coutumes du pays Fussent aussi généreuses : l'un des plus violents défenseurs des fueros, celui qui a son portrait aujourd'hui dans la salle du Congrès, à Madrid, comme un des précurseurs des libéraux, don Diego de Heredia, a déclaré qu'il s'était toujours reconnu le droit de faire étrangler ses vassaux, sans

^ Marques de Pidal, Alteraciones de Aragon, t. I, p. 49.

écouter leur défense, et qu'il en avait usé plusieurs fois '; un autre, le duc de Villahermosa, que Philippe Il surnommait le philosophe d'Aragon, prouvait qu'il avait le droit de détruire sans jugement la vie et les biens de ses vassaux, et déclarait par son testament déshériter celui de ses descendants qui renoncerait à ce droit.

Les haines privées s'ajoutaient à l'incohérence des institutions pour troubler le pays et offrir les prétextes d'intervention que cherchait l'autorité royale. L'affaire du comté de Ribagorza, qui fut soumise l'une des premières à Philippe II dès son arrivée à Monçon, permet de bien comprendre ses embarras entre des lois libérales et des mœurs barbares. .

Le comté de Ribagorza, qui s'étendait de Bagnères de Luchon à Monçon, se vantait de comprendre dixsept villes et deux cent seize villages; le tout, àla vérité, ne renfermait pas quatre mille habitants ^. Il avait été détaché de la couronne d'Aragon par le roi Jean II, père de Ferdinand le. Catholique, et donné à son bâtard don Alonso de Aragon.

Don Alonso, guerroyant dans le Lampurdan pour son frère le roi Ferdinand, se retire un soir dans un château, s'éprend de la fille de son hôte. Maria de Junques, l'enlève de force, l'emmène dans son comté

^ Marques DE Pidal, AUeraciones de Aragon, t. I, p. 36. * ^ La capitale était Benabarre; les villages, Lasquarre, Venasqac et Roda,

de Ribagorza. Là il triomphe de sa résistance, il a d'elle un fils. De ce fils descendent les comtes de 6urrea et les ducs de Villahermosa ^ Son petit-fils don Juan de Gurrea y Aragon épouse en 1564 dona Luisa Pacheco : il Taccuse bientôt de relations criminelles avec don Pedro de Silva, à Tolède. Il emmène brusquement sa femme, se persuade qu'il est suivi par Silva déguisé en laquais, jette l'infortunée dona Luisa dans son château de los Fayos, laisse pénétrer près d'elle un confesseur, puis la poignarde.

Luisa Pacheco était sœur de la comtesse de Ghinchon * : celle-ci excita son mari à poursuivre la vengeance. Le cruel don Juan de Gurrea y Aragon dut quitter l'Espagne; reconnu k Milan, il s'enfuit au galop pour se réfugier près du duc de Ferrare, mais il fiit rejoint au moment où il franchissait la frontière^ lié et ramené à Madrid. On le condamna à mort ^. Ses ennemis ne lui épargnèrent aucune humiliation ; il fut conduit pieds nus, la corde autour de la gorge, sur la place des supplices et étranglé en public.

Ses vassaux de Bibagorza profitèrent de cette condamnation pour demander a être rattachés au domaine

^ Ce fils épouse D. Maria Lopez de Gurrea dite la Grande Dame, la Rica Hembra : leur fils épouse Luisa de Borja, sœur du duc dé Gandia, et a trois fils : D. Juan, époux de Luisa Pacheco ; D. Hcrnan.do, duque de Villahermosa ; D. Francisco, conde de Luna, auteur de Comentarios sur les troubles d*Aragon.

3 Dona Inès Pacheco, comtesse de Chinchon,'est.la mèife du vice-roi d.'i Pérou qui a apporté le quinquina en Europe.

3 En 1572.

royal. Le /us^eaa d'Aragon déclara qu'ils appartenaient légalement au duc de Villaliermosa, frère du supplicié. Ils se révoltèrent, blessèrent les huissiers du Justicia, assiégèrent dans leurs maisons les partisans dti duc. Bientôt les bandits descendirent de toutes les montagnes pour profiter de ces désordres : les villages furent pillés pendant plusieurs années.

Philippe II pouvait difficilement mépriser les décisions judiciaires et saisir le comté de Bibagorza ; mais Chinchon, dont la femme n'était pas encore assouvie, lui suggéra un moyen ingénieux de déposséder le duc de Villahermosa ' : c'était simplement de le confier à l'Inquisition. Si l'on pouvait prouver qu'il descendait d'une juive, on établirait facilement que sa foi n'était pas assez pure pour qu'on laissât entre ses mains une province si voisine des hérétiques de Béarn. Philippe écrivit à la Suprême, la Suprême adressa des instructions aux inquisiteurs de Saragosse. Le servile Mateo Yasquez excita le zèle des inquisiteurs, se montra arrogant avec ceux qu'il trouvait tièdes et même avec la Suprême. Le Saint Office tout entier fut mis en branle pour découvrir si cent ans auparavant l'aïeul des Villahermosa devait sa naissance à Maria de Jùnques, la fille du châtelain, ou à l'autre maîtresse de son père, la Estenga Conejo, la fille du fripier juif de Saragosse.

^ Le duc était mort durant ces désordres, eu 1581 ; ses droits étaient représentés par le nouveau duc, son fils D. Hernando, qui était protégé par Timpératrice Marîa, dont il avait épousé une demoiselle d'honneur, D. Juana de Pernestan.

Après bien des enquêtes verbales, des recherches parmi les vieux titres et une immense correspondance, l'Inquisition finit par se convaincre que le fils de la Gonejo se nommait don Alonso, et ne pouvait par conséquent être don Juan, ^n même temps, le sentiment de la discipline si bien cultivé chez tous les agents du Saint Office, provoqua leur indignation quand ils furent témoins des excès com^mis dans le comté de Ribagorza par les ennemis du duc. Le roi est trompé, écrivaient les inquisiteurs de Saragosse ; ceux qu'il croit ses partisans dans le comté pillent les églises et les couvents, rançonnent ou tuent les gens d'Église ; u il convientfort qu'à bref délai Sa Majesté y porte remède » .

Philippe II se résigna : il confirma devant les cortès de Monçon les droits du duc de Villahermosa, incorpora au contraire à la couronne la plupart des autres villes qui demandaient à ne plus rester dans la dépendance des seigneurs ^ ; mais il ne se vit pas sans dépit obligé d'écouter chaque jour des réclamations ou des remontrances.

En outre, l'entassement de toute la cour avec les escortes, les pages et les solliciteurs, au milieu des huit cents maisons de Monçon, amena d'abord des querelles : a tous les habitants sont rujians ou juifs » , dit un des archers du roi * ; bientôt le manque de propreté développa des épidémies : on vit mourir la moitié des clercs

1 Monclus, Teruel, Abbarracin.

2 Relacion del viaje, p. 156.

de la chapelle du roi, un grand nombre des gardes et des serviteurs, le marquis de Aguilar, don Lope de Figueroa, Antonio de Eraso ' ; le nombre des morts, tant de la cour que du pays, dépassa quinze cents, « et il ne serait pas mauvais, en le rappelant, de les secourir d'une prière * ». Le roi lui-même devint tellement malade qu'il reçut Textréme-onction au mois d*octobre ^.

Un peu rétabli malgré de nombreuses saignées, il pressa l'expédition des dernières affaires. Un Âragonais, le voyant si impatient de partir, retira la demande qu'il avait présentée aux cortès et en confia la solution au roi : flatterie bien accueillie, car Philippe fit étudier cette requête par le complaisant Rodrigo Vasquez pour récompenser par un arrêt favorable cette soumission à son autorité *.

Philippe II put quitter Monçon h la fin de Tannée, et passer le mois de janvier 1586 à Valence. « Le roi, écrit l'agent français ^, a fort peu vacqué aux affaires depuis qu'il est à Valence, non pour raison d'aucune indisposition, car il ne se porta mieux y a

1 Cet Eraso était bâtard du secrétaire Francisco de Eraso. Voir Cabrera, t. III, p. 141.

^ Relacion del viaje, p. 172.

^ Longlée au roi de France, du 19 octobre 1583. Ms. Bibl. nat. français 16109, f« 122.

^ Marques de Pidal, Àlteraciones de iiro^on, affaire de D. Francisco Palafox contre la ville de Ariza.

^ Lbnj^lée au roi de France, du 31 janvier 1586. Ms. Bibl. nat. français 16110, f> 7.

longtemps qu'il fait à présent, mais il semble qu'il a voulu se venir reposer pour un mois en un lieu de plaisir. »

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