LE COUP D'ÉTAT DE NÂMUR
Trois jours après le départ d'Escovedo', don Juan d'Autriche déclare qu'il se rend près de Liège pour accueillir la sœur dû roi de France qui vient à la fon-
il était suspect comme modéré; il avait épousé Hélène de Brederode, sœur de Tun des premiers agitateurs du pays.
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 187 : « Consancio y mnerte... Desperados y como locos. »
^ Ibid.y p. SOI : « £n una ermita. •
» Ibid., p. 456.
taine de Spa. C'est la princesse merveilleuse qu'il a entrevue dans les ëblouissements du Louvre la nuit de son passage à Paris ; mais par une singulière coïncidence , ni le prince romanesque ni la reine enchanteresse n'avaient à cette heure l'esprit tourné vers la galanterie, a — Le médecin qui m'avoit ordonné ces eaux , dit Marguerite ' , étoit mon frère » , François de Valois, qu'elle voulait faire acclamer comme souverain des Pays-Bas.
Déjà l'année précédente, à cette même fontaine de Spa, étaient venus les ducs de Montmorency et de Nevers « avec fort grande suyte , devant leur présence estre suspecte, en la conjoncture * » , d'autant plus suspecte que Mondoucet, notre résident à Bruxelles, s'indignait de voir Henri III négliger les intérêts français dans les Flandres ^ et prodiguer de maladroites et impuissantes paroles d'encouragement au prince d'Orange *. Mondoucet crut que François [de Valois, u plus né à conquérir qu'à conserver » , saurait mieux servir l'influence française ; comme, en outre, Catherine de Médici était flattée de la pensée d'élever à un trône son quatrième fils ^, Marguerite de Valois se mit
^ Marguerite de Valois, Mémoiresy p. 433.
2 En août 1576. Correspondance de Philippe JI, t. IV, p. 308.
^ Marguerite de Valois, Mémoires, p. 425.
^ Cuniga à Philippe II : « Dandole palabras que le assisdran y favoresceran. »
^ Cuniga à Philippe II, 9 septembre 1576 : « He sabido que el rey y su madré han embiado a llamar al duque, fepresentandole de la manera
en marche avec deux filles d'honneur à cheval et six carrosses pour « le demeurant des femmes » .
Quand les Flamandes virent entrer cette troupe brillante à Yalenciennes, elles se mirent en fête pour accueillir les belles voyageuses, « le naturel des Flamandes estant d'être familières et joyeuses » ; la pri* vauté fut même poussée loin parla comtesse de Lalaing, femme du gouverneur de Yalenciennes : la princesse était assise à côté d'elle à table, « qui est le lieu où ceux de ce pays-là se communiquent avec plus de franchise. L'on apporta à la comtesse de Lalaing son fils pour luy donner à teter; elle le met entre nous deux sur la table, et librement se déboutonne, baillant son tetin à son petit; elle en reçut autant de louange que la compagnie de plaisir. » La bonne comtesse apportait aussi peu de contrainte dans l'expression de ses sentiments : « — Ce pays a esté autrefois la France, dit-elle à Marguerite, nous n'avons rien de plus odieux que la domination de ces Espagnols; plust à Dieu qu'il prist envie au roy de France vostre frère de requérir ce pays qui est
sien ! »
La princesse rencontra don Juan près de Liège, sans se douter que cet empressement et cette courtoisie n'étaient que des « couleurs » pour mieux cacher le projet d'un coup de main sur Namur. Toutefois,
que se halla lo de Flandes y que sî quiei*e tratar de yr a aquellos Estados, le ayndaran. •
remarque don Juan * , j'ai trouvé convenable de surseoir à la surprise de Namur jusqu'au moment où la princesse serait installée à Spa. Il fait donc « les compliments nécessaires » , tout en cachant « en l'abbaye de Floreffe et au village de Péruwelsf * » plusieurs compagnies de Wallons recrutées par Berlaymont. H échelonne ses partisans jusqu'aux portes de Namur, entre dans la place, se met a table avec le gouverneur'; pendant ce temps , Jes fils de Berlaymont s'emparent de la porte et occupent la ville. Marguerite se réfiigie en France avec le cardinal de Lenoncour, « soupçonné de favoriser les huguenots » .
Pour don Juan , le danger n'était pas à Namur, mais à Madrid. Don Juan se fiait au dévouement d'Antonio Ferez, à l'appui de l'inquisiteur général Quiroga, aux arguments qu'apportait Escovedo. Il ignorait que depuis cinq mois le roi ne songeait qu'à l'entourer de pièges. La patience rusée qui venait de déjouer sa politique dans la Méditerranée et de faire perdre Tunis , était de nouveau mise en jeu , Philippe déployait plus d'astuce contre ses agents que contre ses ennemis: sans doute il laissait les troupes campées en Ligurie reprendre leur marche vers les Pays-Bas , mais il se préparait en
^ Recueil de M. Morkl-Fatio, p. 145.
2 Ms. Bibl. nat. français, 5163,
^ Il y a de grandes contradictions dans tous les récits sur les détails de la surprise de Namur, et même sur le nom du gouverneur, que les uns nomment M. de Froymont, les autres M* d*Yve. Voir sir William Stirling, Antwerp deliveredy p. id.
même temps à révoquer don Juan. Puisque Marguerite ' de Parme et le cardinal de Granvelle avaient été à peu près acceptés dix ans auparavant, il s'obstinait dans la pensée de les essayer de nouveau : « — Voici donc la forme qui me semble la meilleure, écrit le roi à son ambassadeur à Rome ' ; Madame et le cardinal, entraînés par leur zèle pour le service de Dieu et le mien, et par l'intérêt de ces États, offriront de se rendre en Flandre ; ils me demanderont de les y laisser aller. »
Granvelle refuse de courir cette fortune. — Je suis devenu étranger à cette politique, dit-il, je suis resté odieux au peuple , mes maisons ont été pillées , mes revenus sont séquestrés, j'ai des dettes à Rome , je suis âgé de soixante ans et habitué au climat du Midi , je ne puis partir*. Marguerite est tentée par l'offre , mais elle craint de blesser don Juan, qu'elle aime, dit Granvelle , « non-seulement comme un frère , mais comme un fils » . Elle pose des conditions, elle demande que la citadelle de Plaisance soit remise à son mari; elle aurait besoin d'une forte somme d'argent*; puis la goutte la retient. Pendant ce temps, des banquiers espagnols, établis à Paris, Geronimo et Alonzo de Curiel, fournissent des fonds à don Juan et des rapports sur lui au roi^; ils achètent M, de la Motte,
* Le roi à don Juan de Çuniga , If' septembre 1577. Voir Gaghard , - Correspondance de Marguerite, t. I®*", Préface, p. 28.
^ Ibid. Don Juan de Çuniga au roi, 17 octobre 1577. ^ Ibid. Çuniga au roi, 28 octobre 1577.
* Doc. ined., t. LI, p. 137-245.
gouverneur de Gravelines, et embrassent dans leur système d'espionnage même les actes de l'ambassadeur espagnol à Paris ' .
Don Juan resta trois mois et demi sans nouvelles d'Espagne *. « Si Dieu dans sa bonté, dit-il , ne me protège, voici le moment où je ne sais plus que faire, plus que devenir. Oh! plût à ce même Dieu que, sans ' manquer aux devoirs envers ma conscience et envers mon roi , je pusse m'écraser la tête contre un mur ou me lancer dans un précipice ! Je suis oublié à ce point qu'on ne daigne même pas répondre à mes lettres. »
Les états firent la faute de ne pas rester neutres entre don Juan et Orange; ils ne surent point profiter de l'appui offert par Namur pour lutter contre l'envahissement des luthériens. Le moment était cependant favorable : même en Allemagne , Orange était abandonné *, et les souverains commençaient à se lasser du bavardage querelleur des théologiens ^ ; la reine d'Angleterre n'était pas en de meilleures dispo- ' sitions. — « Elle nous èust faict grand bien, s'écrie Orange *, s'il luy eust plu de se résoudre plus tost! » Mais le foyer hollandais est toujours aussi ardent : le prince d'Orange se serait peut-être laissé ramener à la
1 Doc, ineditosy t. Ll, p. 137-245* Lesjagents secrets sont Pedro de ArcaDti et un sieur de Vaulx.
* Correspondance de Guillaume d^ Orange y t. IV j Préface, p. 20.
3 Recueil de Groeei van Prinsterer, t. V, p. 105, Brunynck à Jean de Nassau.
^ Ibid.y p. 21 : > Das zenckisch Pfaffengeschwetz. »
6/6iW.,p. 334.
paix, du moins un de ses prisonniers le suppose après plusieurs conversations avec lui', mais il est poussé par les fanatiques , « Sainte-Âldegonde et autres semblables * », et il déclare : « — Quand nous nous verrons délaissés de tout le monde , aussi tout le monde contre nous, pour cela ne laisserons de nous défendre ^. » Il excite les passions populaires , il force le conseil des états à rappeler à Bruxelles; « il faut, dit-iP, ou se préparer à servir sur un eschaffaut à toute la postérité de misérable exemple de désunions maladvisées, ou bien unanimement repousser à ce coup la violence étrangère » . Â un bourgeois qui parle timidement de paix, il répond « que en cecy il faisoit fort mauvais office * » . .
Contre un politique si ferme dans ses vues, les impatiences de don Juan et les tergiversations des états ne pouvaient défendre le terrain légal. Voilà le prince d'Orange qui entre à Bruxelles^, qui est acclamé par la populace; il va saisir le pouvoir en se mettant au service des passions démocratiques et religieuses; le duc d'Arschot répond par un coup de partie fort ingé* nieux. Il imagine d'offrir la souveraineté des Pays-Bas
1 Del Rio. Voir Correspondance de Philippe II, t. V, p. 236.
2 Jbid. : « Si, no estubiese acompanado-de Aldejonda y otros semé* jantes. »
3 Recueil de GROEif van Prirsterer, t. V, p. 28i.
* Ibid.y t. V, p. 413. Orange à Hembyze.
* Vanderhaghe à Wyts, 7 octobre 1577. {Correspondance de GuiU laume,)
^ 23 septembre 1577.
à l'archiduc Mathias , frère de l'empereur et neveu de Philippe II.
L'empereur Maximilien était mort depuis un an ' ; il avait été remplacé par son nls Rodolphe, un maniaque qui fuyait les femmeâ et s'enfermait avec des alchimistes; un autre de ses fils, Mathias, âgé de vingt ans, apprend que les seigneurs des Pays-Bas l'appellent à Bruxelles^; il se lève la nuit', sort du château pieds nus, se fait ouvrir les portes de Vienne, part sur un chariot avec trois gentilshommes , se présente tout à coup à Bruxelles le 26 octobre. Il est désigné par le conseil des États comme gouverneur des Pays-Bas.
Ce choix paraissait habile, il consterna don Juan ^; on pouvait croire que Philippe II se résignerait à le confirmer. Il permettait de lutter à la fois contre l'hérésie et l'Espagne, de liguer tous les modérés contre les dangers de la démocratie. Mais on comptait sans deux obstacles, le génie du prince d'Orange et l'incapacité de l'Allemand.
ï Le 12 octobre 1576.
^ Ceux qui se prononcent avec le duc d'Arschot pour l'arrivée de Mathias sont le marquis d*llavré, le jeune comte d'Egmont, le comte de Lalaîng, Boussu, Champagney, Rassengliien et Lalaing-Montigny. Voir Ms. 16891 de Bruxelles, cité par GACOAnD, Correspondance de Guillaume, Préface, et du Mauribr, Mémoires, p. 83 •
3 Le 3 octobre 1577. ^
^ Correspondance de Guillaume, Préface, p. 52*