‹ Histoire de Philippe IIChapitre 41 sur 59 · LES COLONIES · texte numérisé non relu

LES COLONIES

On peut dire qu'en ce moment l'histoire des colonies se fond avec celle de Francis Drake. La terreur était si profonde que le Pérou, tout ruiné par le tremblement de terre de 1586, adressa un don gratuit au roi pour équiper une flotte contre les navires redoutés ^ On songea même à fuir sous le vent devant eux, h se perdre au fond des mers dans des parages mystérieux. On donna le nom du roi à un archipel secret, situé quelque part entre le Japon et les M oluques ; on voulait y abriter la fortune coloniale de l'Espagne, on répétait des merveilles de ces îles Philippines : « — Il y a onze mille îles, mais ceux qui y sont allés avouent ne pas savoir comment on a pu les compter ^. » Manille fut occupée comme la capitale de toutes les Philippines, parmi lesquelles on comprenait Bornéo et Sumatra '. Là, écrivaient les marins^, « les femmes se cachent la gorge sous des lames d'or, des médailles, et elles suspendent de grands cercles d'or à leurs oreilles. La récolte de soie est incroyable. Le roi a fait des dépenses énormes pour entretenir les soldats et les religieux qui

* Cabrera, t. III, p. 358.

^ Herrera, t. II, p. 454.

3 En 1585.

* Herrera, t. II^^ p. 456.

doivent y planter la foi aux frais de son patrimoine^ sans que Ton ait encore recueilli un réal de bénéfice. » Bientôt le roi de Cambodge envoya au gouverneur des Philippines des ambassadeurs ^ qui offrirent des éléphants, -et demandèrent des secQurs contre le roi de Siam. Des relations commerciales se nouèrent avec les ports de la Chine. Mais elles furent restreiïites, comme celles des colonies américaines,par une réglementation maladroite. Philippe II une fois se laissa fléchir; il ajouta de sa main sur la licence d'un navire florentin, une autorisation de trafiquer dans les colonies espagnoles :: u — C'est très-grave, se permit de remarquer le secrétaire Andres de Eraso *, c'est contraire à tous les principes. — Coupez ce que j'ai écrit de ma main » , répondit Philippe. Il aimait mieux changer d'avis brusquement sur les représentations d'un subalterne et retirer une faveur, tant il avait de foi dans les formulesde sa politique commerciale.

Contre cette implacable routine, les religieux osaient seuls lutter. C'est l'éternel honneur des moines espagnols d'avoir tenté de protéger la race rouge, — des moines, non des prêtres : u Les clercs ne pensent qu'à* leur intérêt et à leur salaire » , était chargé de^ dire à Philippe II et au Pape don Ortuno de Ibarra, envoyé d'Amérique par les Ordres de Saint-Dominique, Saint-

1 Hebrera, t. III, p. 179, en 1590.

2 Doc. inéd., t. LI, p. 248, du 8 mai 1583 : « Gortad de la ccdul» lo que puse de mi maoo. »

François et Sain t- Augustin '. Ces bons relîçiieux se sou- Tenaient que Tun d'eux était déjà venu en 1555 crier vers le trône * : « Des milliers de lieues ont été dépeuplées par les Espagnols, des lieues couvertes de gens qui ont succombé, et -je dis des'milliers parce qu'il y en a plus de trois mille, je dis trois mille, et je reviens a le dire ! » Ils insistent maintenant près de tout ce qui leur représente l'autorité sur la terre, Philippe II, le conseil des Indes, l'inquisiteur général ; ils rappellent les abus, les exactions, les misères ; ils citent comme procédé employé pour dépouiller les Indiens, le simple procès régulièrement intenté ; comme les malheureux, disentils, ne peuvent comprendre les moyens compliqués de la procédure, on les ruine en chicanes et en frais. Vainement les moines invoquent la pitié et la justice : pour la justice comme pour le commerce, les règles de l'administration espagnole sont inflexibles

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