L'ITALIE
Le clergé de l'Italie n'était pas comme celui de l'Espagne asservi à la couronne, il était défendu parle prestige du Saint-Siège et par le génie de la cour de
1 Ms. Bibl. nat. fonds espa{;noI 550, f» 267 et 302 : m No pretenden otra cosa mas de su interese y salario. »
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Rome. Aussi la seule force qui garantît un peu les provinces italiennes contre les violences des gouverneurs espagnols, c'était TÉglise. Cette opposition religieuse contre les envahissements de Philippe II fut dirigée par les deux plus grands hommes de TÉglise au seizième siècle, le cardinal Borromée et le pape Sixte-Quint.
Saint Charles Borromée était neveu de Pie IV; il lut promu au cardinalat dès l'âge de vingt-deux ans * ; il distribua aux pauvres de son diocèse de Milan tous ses biens, ses joyaux, sa vaisselle d'argent. Il organisa des séminaires, des confréries, une discipline austère pour son clergé. Mais ces soins administratifs devinrent suspects au vice-roi de Milan,. don Luis de Requesens; Requesens s'imagina que le cardinal était à la tète d'une conspiration qui devait livrer Milan au Saint- Siège; il « osta au cardinal Borromeo un chasteau-fort pour la défiance qu'il avoit de luy et combattit les assemblées et confréries que Jedit cardinal avoit mis sus, craignant que sous ombre de dévotion il n'y eust de l'abus * » . Requesens fut frappé d'excommunication. Il partit presque aussitôt pour les Pays-Bas. Charles Borromée eut alors occasion de prouver qu'il n'avait été inspiré que par le zèle religieux : pendant la peste
* La famille Borromeo prétendait descendre des Anicius de la République romaine. Charles naquit en 153S, fut cardinal en 1560, mourut en 1584, fut canonisé en 1610.
* Champagney au conseil d'État, 20 avril 1576, Correspondance de Philippe, t. V, p. 243.
Je 1 576, qni enleva six cent mille personnes en Italie ' , il courut de porte en porte, pansa les malades, distribua aux indigents ce qui lui restait, son linge, son propre' lit, ensevelit les morts que fuyaient leurs parents mêmes, passa le reste de ses jours dans la pauvreté.
Sixte-Quint ne se borna point à' protéger dans des questions d'étiquette le clergé espagnol. Il rétablit Tindépendance de Tordre de Malte, que, sous le règne du pape précédent, Philippe II avait voulu assujettir à son autorité. Le grand maître était le Français Jean de la Gassière '. L'Espagne lui reprochait de s'être montré « peu enclin à seconder les officiers que le Saint Office de l'Inquisition employait dans l'île » . Elle organisa une conspiration des chevaliers. Au milieu d'une insurrection militaire, Jean de la Gassière fut enfermé dans le château San Ângelo, accusé de sénilité et pourvu d'un coadjuteur que choisirent les conjurés. Sixte-Quint déclara que « le grand maître était parfaitement apte à gouverner, que les mesures prises contre lui étaient illégales et injustes, que les pages où elles étaient relatées devaient être arrachées du recueil des actes de l'Ordre » .
Mais dans le royaume de Naples les vice-rois espagnols n'avaient à redouter aucune ingérence de l'Eglise et s'abandonnaient aux excès d'une tyrannie sans frein.
' Herrera, t. II, p. 83.
■« Ibid., p. 347.
Gonzalve de Cordoue, le Grand Capitaine, avait conquis le royaume de Naples, mais ce fut le vice-roi D. Pedro *de Toledo qui assura par sa main ferme et ses rudes institutions la domination espagnole ' : — Peine de mort contre qui porte des armes ; contre qui est surpris sur une ëcbelle de soie à un balcon ; contre qui est convaincu pour la seconde fois d'un faux témoig^nage. Durant ses dix-huit premières années de règne, Pedro de Toledo fit périr dans la seule ville de Naples, par la main des bourreaux, dix-huit mille personnes et en envoya autant aux galères *; il sut arrar cher du pays vingt millions de pièces d'or *. La politique de ses successeurs consista à exclure la noblesse de toutes lès charges, à lui extorquer de l'argent et à lui infliger des avanies, mais à maintenir dans ses mains les droits féodaux qui lui permettaient d'opprimer le peuple à son tour : les seigneurs du royaume deve-
^ Pedro de Toledo fut vice-roi de 1532 à 1553 ; il fut remplacé par le cardinal de la Cueva. Voici à partir de cette époque la série dcA vice^rois sous Philippe II :
1559, D. Pedro Afan de Ribera, duque de Alcala;
1571, Antoine Perrenot, cardinal Granvelle;
1575, D. Inigo Lopez HurCado de Mendoza, marques de Mondejar }
1579, D. Juan de Guniga, principe de Pietra-Persia;
1582, D. Pedro Giron, duque de Ossuna;
1586, D. Juan de Guniga, conde de Miranda;
1595, D. Enrique de Guzman, conde de Olivarez.
{Doc. ined., t. XXIII, p. 163.)
^ Palermo, Narrazioni e documenti nclla storia del regno di Napoli, Firenze, 1846. Lettre de Francesco Balbi au duc Gosme de Medici, du 13 mai 1550.
3 VIstoria dltalia nelCanno 1547 di Gamillo Porzio, publiée par Agost. Gervasio^ Neapoli, 1839, p. 88.
280 HISTOIRE DE PHILIPPE il. — 1582-1587.
naient ainsi de simples collecteurs de taxes ; ils étaient écrasés par le fisc royal après qu'ils avaient pressuré le peuple. Plus ils étaient nombreux, plus ils se trouvaient rapprochés de la matière imposable et mis en mesure de rendre des services : il y avait dans le seul royaume de Naples cent dix-neuf princes et cent cinquante-six ducs ^ L'Espagne leur vendait la suzeraineté sur les villages : sur près de deux mille communes, il n'y en avait que soixante-neuf qui pussent se dire communes royales ^; les autres appartenaient à des seigneurs : les Orsini avaient quarante-quatre communes, un Gelano trente-quatre, un Matera vingt-cinq. Celles qui rachetaient leur indépendance finissaient par retomber sous le joug, soit qu'elles ne pussent faire honneur aux échéances des emprunts contractés pour leur rançon, soit qu'elles fussent revendues par la couronne. Celles qui n'avaient point de maître n'étaient pas moins soumises aux exactions : les charges de judicature étaient confiées au candidat qui offrait la plus grosse somme, et celui-ci récupérait ensuite ses avances à l'aide des frais de justice : quelquefois le syndic de la commune transigeait avec le juge pour satisfaire son avidité à l'aide d'un salaire fixe *.
Mêmes désordres dans les relations commerciales :
^ Reumont, les Caraffuy p. 99 de la traduction anglaise. Cette statistique est de 1675.
2 En 1586. Reumont, les Caraffa, p. 82.
' ÂLBERi, t. V, p. 276. ReL Ven. Girolamo Lippomano, 1575.
quelquefois Fintérêt s'élève à trente pour cent * ; ou bien le vice-roi décide que les banquiers ne restitueront que le dixième des dépôts ^.
Avec ce système, le royaume de Naples envoyait chaque année, toutes ses dépenses payées, deux millions et demi de ducats en Espagne à titre régulier, et un million comme don gracieux. Mais il faut ajouter à ces sommes celles qu'emportaient les vice-rois et leurs commis : c'était une tradition fidèlement suivie depuis Gonzalve de Cordoue qui avait accaparé les graine dans la famine de 1 505 et avait gagné quarante mille ducats, pendant qu'un grand nombre d'hommes avaient succombé à la faim. Les simples gentilshommes portaient avec le peuple le poids de ces charges et subissaient en outre les avanies avec la haute noblesse : le ducd'Ossuna les faisait attendre, non dans l'antichambre, mais dans la salle, avec les gardes et les mendiants ^; le marquis de Mondejar donnait le pas à son bâtard sur tous les marquis du royaume; la femme d'un vice-roi * frappa publiquement de sa pantoufle les joues et les épaules de la jeune femme d'un juge, et menaça plusieurs fois du même châtiment les dames de sa cour.
^ En 1573, au moment où les Ravasclilcri de Gênes firent une banqueroute qui les enrichit assez pour acheter les titres de ducs de Cardinale et de Girifalco, et les titres de princes de Sutriano et de Belmonte.
2 Cronaca di notar Giacomo.
^ Pietro Biccarelli à Ferdinand de Medici, dans le Recueil de Palermo, p. 294.
^ La marquise de Monterey, dont le mari fut vice-roi de 1631 à 1637, sous le règne de Philippe IV.
282 HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1582-.i587.
Les Napolitains avaient espëré s'affranchir en imitant la noblesse flamande. Leur société secrète de los Blancos avait assez effrayé Philippe II pour qu'il s'écriât : « Nous regardons comme perdu le royaume de Na,ples M » Il envoya comme vice-roi D. Pedro Telles Giron, duc d'Ossuna.
Ossuna était un homme froid et dur : sa devise, encore gravée sur sa tombe, dit : < — S'il est beau de vivre, il est bon de mourir *. » Il effraya la noblesse en la menaçant de déchaîner la populace, il supprima la confrérie de los Blancos, puis châtia le peuple quand il le vit abandonné par l'aristocratie. Une émeute essaya de lui disputer ses prisonniers. La répression fut vigoureuse ^ ; quarante hommes furent pendus : « ce n'étaient que gens du peuple, pieds nus, à peine vêtus, vils ^.» .
Ces pauvres êtres étaient plus redoutables dans les montagnes que dans les rues de Naples. hes fuorusciti ou bandits élurent ^ l'un des leurs pour roi de Naples : c'était Marco Berardi, que l'on a appelé le roi Marcone. Il se tenait dans les Galabres avec une garde de six cents hommes régulièrement soldée; il accordait des privilèges, signait des décrets, entretenait des secré-
^ Doc, inéd.y t. XXIII, p. 163 : « Perdido tenemos el reino de JNapoles. »
^ « Si ei vîver ed hermoso, el morir es ganancioso. >•
^ Herrera, t. II, p. 463.
* Voc. ined., t. XXIII.
^ Sous la vice«royauté du duc d'Alcala.'
taires. Après lui, Marco Sciarra dans les Abruzzes ^ en vint à piller des villes, rançonner des évéques, tenir campagne contre des armées de quatre mille hommes. Dans chaque village il avait des donneurs d'avis et des receleurs : les moines de plusieurs monastères * donnaient asile aux bandits traqués par les troupes espagnoles, portaient leurs dépêches, trouvaient des acheteurs pour leur butin. Marco Sciarra finit par traiter en 1592 avec la république de Yenîse, et passa à son service.
Ce recours à la montagne n'était pas souvent possible pour les nobles. Ceux-ci n'avaient guère que la ressource de chercher des protecteurs : les uns épousaient une Espagnole pauvre d'une maison influente; les autres se réfugiaient en Espagne et passaient leurs journées sur les coffres des antichambres : ainsi Marc- Antoine Golonna, menacé de disgrâce, bien que son fils Fabricio se fût fait tuer au service de Philippe II dans la guerre de Portugal^ quitta l'Italie, s'épuisa en longues sollicitations, et mourut à Madrid ^.
' Sous la vice-royauté du comte de Miranda.
^ Tels étaient les Bénédictins de Montevergine près AvcUino, et les religieux de Troja dans la Pouille. Voir Recueil de Palermo, p. 447, lettres du nonce Giacomo Aldobrandini.
3 D*Ossat à Henri 111, 24 septembre 1584, t. I, p. 2.