‹ Histoire de Philippe IIChapitre 43 sur 59 · SIEGE D'ANVERS · texte numérisé non relu

SIEGE D'ANVERS

Alexandre Farnèse ne perdit pas de tes^ips pour recueillir les fruits de la mort du prince d'Orange. En moins de deux mois il enleva Dendermonde, Vilvorde et Gand '; il prépara l'annexion de Bruxelles, Malines et Anvers ". Il n'avait contre lui, dans cette consternation générale, que l'agent français des Pruneaux qui demandait des fonds à Henri III pour assurer Tinfluence française ^; qui conduisait à Rouen les délégués des États, sans pouvoir les faire accueillir par le roi qui était parti pour Lyon en apprenant leur arrivée, — « dont des Pruneaux se souhaita cent fois estre mort * M .

' Les 17 août, 7 et 17 septembre 1584.

^ Mars, juillet et août 1585.

^ Recueil de Groev van pAiRSTEREn, seconde série, t. J, p. 4. ^ Ms. de la Haye, cité par Motley, the United JSetherland, t. I, p. 54.

Le prince d'Orange laissait un fils aîné qui était retenu depuis plus de quinze ans chez les Jésuites de Madrid, deux fils libres et sept filles. Des deux fils libres, l'un avait dix-sept ans, c'était le Grand Maurice, le fils d'Anne de' Saxe; l'autre, Henri, venait d'être mis au monde par Louise de Goligny.

Maurice est élu chef des Provinces-Unies, sous la tutelle d'un conseil de dix-huit membres ^ ; mais son âge l'empêche d'exercer le commandement de l'armée. Son beau-frère Hohenlo, un Allemand de taille gigantesque qui était constamment ivre, est choisi par les États comme chef militaire; un bâtard d'Orange nommé Justin devient amiral à la place du brave Trèslong, qui a mérité la jalousie des meneurs de la démocratie, et qui est jeté dans la prison commune *. Enfin Marnix de Sainte-Aldegonde, un pédant qui ne possède aucune des qualités propres çl donner l'autorité sur les hommes, est placé au poste le plus redoutable : il est bourgmestre d'Anvers.

C'est Anvers en effet que va attaquer Alexandre Farnèse. Avec Anvers il tiendra à la fois la Hollande et l'Angleterre. C'est l'instant décisif : il le croit et il entreprend, privé de flotte, le blocus d'un port maritime ^.

1 Brabant, 3 membres; Flandre | 2; Hollande, 4; Zélaiide, 3; Utrecht, 2; Malines, 1; Frise, 3.

^ A Middelbourg. Davison to Burghiey, 28 febr. 1585.

^ Voir pour le siège d'Anvers Cabrera, t. III, p. 82; Le Petit, t. II, p. 500. Cabrera écrit sur les notes d'un ofHcier e.spagnol; Le Petit

Alexandre Farnèse a alors trente-six ans : il est animé par la pensée d'exécuter l'entreprise la plus extraordinaire du siècle. A Tinverse des Hollandais qui ont amené la mer à Leyde pour délivrer leur ville, Alexandre prétend détacher Anvers de la mer pour l'attaquer corps à corps. Il s'installe à Herenthals et enfonce les premiers pilotis d'une digue gigantesque qui ferme l'Escaut, traverse les marais, franchit les canaux, s'appuie dans ses circonvolutions sur des redoutes, se hérisse d'artillerie et menace à la fois la flotte hollandaise du dehors et les remparts d'Anvers au dedans de ses replis.

Anvers était déjà bien déchue de son ancienne puissance. La menace du siège fit sortir de la ville les étrangers, les malades, beaucoup d'enfants ; le recensement du 25 octobre 1584 indique seulement quatrevingt-dix mille habitants. Déjà l'infériorité d'une commune soumise aux petitesses et aux tracasseries populaires en face d'une armée fortement disciplinée lait pressentir le dénoûment. C'est d'abord la corporation des bouchers qui s'oppose à l'inondation des prairies où elle engraisse ses bestiaux : au bout de quelques jours, quand elle voit la digue d'Alexandre enjamber paisiblement ces prairies, elle sort de son aveuglement, mais le mal est fait. Puis s'organisent les comités de défense, tous rivaux, tous agités, tous possesseurs de

est dans Anvers. Le récit de ce siège est le chef-d'œuvre de Lothrop Motley.

secrets merveilleux; le collège des munitions, celui des fortifications, celui de la flotte, qui construit à grands frais un navire géant. Le prix des vivres s'élève rapidement. Pendant les premières semaines, des navires hollandais forcent le blocus « à la miséricorde du canon » , et apportent des vivres en sacrifiant une partie des hommes de leurs équipages, a les uns tués, les autres sans bras ni jambes » ; mais ils font payer ce risque, ce qui irrite la démocratie : aussi les magistrats étourdis par les réclamations fixent un maximum pour chaque denrée; immédiatement les Hollandais cessent d'exposer leur vie et d'apporter des produits qu'ils ne peuvent vendre librement. La famine commence. L'hiver arrive. La digue avance toujours. Vainement les débordements de l'Escaut et les tempêtes affouillent les terrassements, ou la gelée disjoint la maçonnerie : Alexandre se tient au milieu de ses travailleurs, il répare les avaries, il complète son réseau, la dernière poutre est enfoncée le 25 février 1585; ce jour-là l'Escaut a son mors et sa bride. — Si vous voyiez nos travaux, écrit Alexandre à Philippe II, vous nous estimeriez davantage, vous ne nous laisseriez pas dans l'oubli, vous ne nous abandonneriez pas à de telles privations que nous sommes k la veille de mourir de faim.

Philippe II, tout entier à ses chimères d'Ecosse et de France, jette son argent au duc de Guise sans même avertir Alexandre ; il cache la formation de la Ligue,

288 IlISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1584-1588.

et ne la laisse conDaître en Flandre qu'après trois mois; il perd de vue Anvers, qu'il a sous la main, et l'armée héroïque de Farnèse, qui succombe sous les privations.

L'Italien Gianibelli de Mantoue, alchimiste, sorcier, mécanicien, avait épousé une fille d'Anvers; il offrit de détruire la digue. Il reçut deux navires, construisit dans la cale de chacun d'eux, des chambres en maçonnerie où il enferma sept mille livres d'une poudre brisante qu'il inventa , recouvrit ces poudrières flottantes de pierres tumulaires, de meules, de socs de charrues, de pavés. Un ressort de montre devait se détendre à un moment précis et laire éclater la poudre. Gianibelli fit accompagner ses deux navires d'une dizaine de brûlots pour écarter d'eux l'attention des Espagnols. Dans la nuit du 3 au 4 avril 1385, la flottille iofernale descend l'Escaut en silence; elle oscille sous la marée, elle éclaire de ses feux les cuirasses et les mousquets des Espagnols. Les brûlots sont facilement détournés : un des navires-poudrières échoue au rivage, l'autre vient heurter la digue à l'instant où le ressort de montre allume sa poudre; il éclate, l'Escaut bondit, la digue, le fort, tout disparaît. Alexandre est renversé contre un mur, deux de ses lieutenants sont tués à ses côtés ', plus de mille Espagnols sont écrasés, la brèche est large de deux cents pas.

^ Le marquis de Richebourg et I\obles , fils de la nourrice portugaise de Philippe 11.

Mais Alexandre sort de son évanouissement, se montre, appelle des milliers de travailleurs qui dans la même nuit referment la brèche.

Cette catastrophe ébranla profondément l'énergie des Espagnols : le souvenir de cette nuit glacera leur courage dans des moments autrement décisifs. Déjà les désertions commencent. — Mes Allemands se retirent tous, écrit Alexandre à Philippe II, ils vont prendre du service en France, « où le pays est tellement plus avantageux à piller » . Mais il s'acharne sur sa ville, il dégarnit le pays tout entier, il se tient prêt contre un nouveau coup de tête des assiégés.

La digu« la plus exposée était celle du Kowenstyn, qui pouvait être attaquée a la fois par les navires de la ville et par ceux de la pleine mer. Alexandre l'avait armée de trois forts, le Santa-Cruz^ le Mondragon et le Saint-Jacques. Le dimanche 26 mai, à deux heures du matin, apparaît une flottille de brûlots qui descend sur le Kowenstyn : à ce moment, Alexandre inspecte un campement éloigné de quatre lieues. Les Espagnols, qui prévoient une nouvelle explosion, s'enferment dans les casemates, regardent les brûlots qui se consument, ne remarquent pas qu'en même temps, du large, arrivent deux cents vaisseaux hollandais. C'est le bâtard Justin qui débarque sur la digue l'armée des États avec Hohenlo. En un instant trois mille hommes occupent le Kowenstyn, repoussent les sorties tardives des Espagnols, les serrent dans leurs redoutes ; déjà arrive au m. 19

Î90 HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 15»4-i588^

rendez-vous la flotte d'Anvers; elle donne la main aux Hollandais par-dessus la digue, elle apporte des matelas et des sacs à terre; on se retranche contre les forts espagnols, on sape la digue, on réunit TEscaut à la mer. La brèche s'élargit de minute en minute : une barque zélandaise passe, Hohenlo saute à bord, entre à Anvers, est acclamé par le peuple. Sainte-Aldegonde se hâte de quitter le combat pour partager son triomphe : on arrive à Thôtel de ville, des tonneaux de bière sont défoncés, les bourgeoises sortent de leurs lits pour se joindre aux vainqueurs, on célèbre bruyamment la délivrance sous mille flambeaux.

Mais les forts espagnols restaient intacts aux deux bords de la brèche. Un des colonels italiens, Ferrante Spinola, a été fait jprisonnier et porté à Anvers pour parer la gloire de Hohenlo ; l'autre colonel , Camille Gapizucca, déclare qu'il veut le venger, fût-il seul pour une nouvelle attaque ; le Belge Mansfeld, qui commande un des forts, dit à son fils : « — Charles, mon fils, il

faut vaincre ou crever! >» « Épaule contre épaule, et

en avant! » fait l'Espagnol D. Juan de Aguilar.

Cette rivalité entre nations pousse tous les hommes contre les Hollandais avec une sorte de férocité ; mais les deux flottes de leur artillerie balayent la digue : les Hollandais sont tenaces derrière leurs matelas autour des lèvres de la brèche qui grandit. Ils rejettent les assiégeants dans leurs forts.

En ce moment, dans tous les détachements qui

couronnent les redoutes espagnoles et s'échelonnent sur les dunes retentit une immense clameur. Alexandre Farnèse arrive.

Il voit sa digue coupée, la mer qui rentre dans sa ville, ses forts canonnés par les deux flottes. Il appelle de tous les replis de sa digue, de toutes les estacades, son armée entière; il la pousse sur la brèche. Sur deux cents pas de long, six de large, on se bat « comme des chiens enragés » , pendant une heure et demie. Les Espagnols, repoussés quatre fois, voient à leur tête, quand ils reviennent à la charge, leur colonel don Pedro Paz qui a été tué neuf mois auparavant sous les murs de Dendermonde : ce sont ses gestes, sa cuirasse bien connue, c'est lui. Ce cas d'hallucination contagieuse montre avec quelle puissance le prestige d'Alexandre Farnèse exaltait les soldats. Ils se précipitent derrière le fantôme, l'Espagnol Torralva saute le premier dans les retranchements, il tombe mort, mais déjà Gapizucca est en avant; puis la marée, qu'on avait oubliée, baisse, les Hollandais le découvrent avec stupeur, les navires qui les ont déposés sur la digne coupent leurs amarres et s'enfuient, ou penchent sur le flanc et s'échouent : — La mer les condamne ! s'écrie Alexandre. Les plus braves Hollandais prolongent une défense sans espoir. — « Et aussi on égorgea tous ceux qui restaient et d'un côté de la brèche, et de l'autre, et je suis garant que l'on vengea bien la perte des nôtres. La fête avait duré sept ou huit heures avec une

merveilleuse obstination des deux parts. » Le cercle se referme sur Anvers.

Cette nouvelle pénètre tard dans la ville : Hoheiilo quitte la salle du banquet, se cache. Le peuple passe de la violence à la dépression. Le pain manque. Sainte* Aldegonde comprend qu'il va tomber une seconde fois au pouvoir des Espagnols, il perd son assurance comme à l'époque où il était prisonnier de Requesens, il renie de nouveau la cause de son pays et cherche encore le salut dans un recours à la clémence de Philippe II. Simple bourgmestre d'une ville expirante, il offre à Farnèse de capituler pour le pays entier, de rendre toute la Hollande avec la cité affamée. Farnèse le met en relation avec le président Richardot.

Richardot est un Franc-Comtois, spirituel, tolérant, aimable. Il comprend la politique de Farnèse, et voudrait désarmer les adversaires par la clémence. Il sait que les conventions seront respectées. Mais la défection de Sainte-Aldegonde n'est pas facile sous la surveillance jalouse des ministres réformés. Les premières ouvertures sont du 8 juin, après neuf mois d'investissement; Sainte-Aldegonde ne peut se dérober à ceux qui l'épient et se concerter pour un rendez-vous secret qu'au bout de huit jours : et encore il ne trouve pas le moyen de s'échapper, il manque l'entrevue projetée. « — Je n'ai trouvé faisable, écrit-il, de me mettre en chemin. »» Mais s'il craint les tribuns envieux, il n'a pas moins peur de mécontenter Alexandre : il

s'excuse, il se justifie ; Richardot en est à le rassurer : M — Bref, monsieur, mettez-vous en repos, car Son Altesse n'est en rien mal satisfaite de vous : les gouvernements populaires sont pleins de mille hasards, et il me desplairoit infiniment que vous eussiez mal. »

Enfin Sainte- Aldegonde obtient la permission de se rendre au camp espagnol sous la tutelle de trois délégués du peuple : il laisse les trois délégués assister à son entrevue avec Richardot, mais il n'a garde de leur laisser savoir que le même soir il est introduit près de Farnèse. Là il se fie à son éloquence, il répète presque dans les mêmes termes les sophismes de sa première trahison : nul salut pour les rebelles que la générosité de Philippe II ; elle n'est point douteuse, car après la cruauté vient la clémence, et les excès de Tibère « rendirent sages le bon Trajan, aussi Espagnol, et puis Ântouin... »

La famine était l'argument véritable. Anvers ouvrit ses portes. Alexandre fit son entrée, « et luy furent par une belle jeune pucelle présentées les clefs de la ville, l'une de fer, l'autre de fin or, laquelle il attacha à son colHer joignant la Toison d'or » .

Il pouvait se parer avec orgueil de ce symbole d'une victoire due à son génie. Philippe II fut réveillé par le courrier qui annonçait Tévénement : il se leva, frappa à la porte de sa fille : — Anvers est a nous! lui cria-t-il.

Page 1