EXPEDITIONS DE LEICESTER
« — II faut se décider immédiatement; Sainte-AIdegonde a promis de soumettre les provinces à Farnèse ' » , voilà ce qu'écrivait aux ministres d'Elizabeth l'agent anglais qui leur apprenait la prise d'Anvers. De tous les points y les protestants poussent des cris désespérés vers la reine d'Angleterre, « la fille unique de Dieu * » . Leur cause est plaidée par les deux hommes d'État, Walsingham et Burleigh.
Le plus dangereux des ennemis de Philippe II, ce n'était pas le prince d'Orange, c'était Burleigh. Il était né Tannée où Charles-Quint devint empereur, il doit mourir la même année que Philippe II, et dans cette longue carrière, s'il s'est montré servile pour tous ses maîtres et apostat dans tous ses cultes, il a eu le mérite de comprendre que la fortune de l'Angleterre était liée au triomphe de la Réforme. Il a simulé la versatilité pour mieux défendre ses principes, de même qu'il a feint des complaisances pour toutes les manies de sa souveraine, afin de la mieux retenir dans sa politique; il s'est montré flexible dans sa vie, afin de sau-
' Gllpin to Walsingham, 23 aug. 1585.
^ Le mot est 4e Triichsess, Tarchevêque banni de Cologne.
regarder la roideur de ses idées. Gomme Philippe, il est prudent, cauteleux, lent; si on lui reproche un manque de foi, il sait répondre que son cœur n'a pas suivi sa main. Il choisit avec art l'heure de la prise d'Anvers pour inquiéter le patriotisme d'Elizabeth; il démontre que sauver les Pays-Bas, c'est écarter Philippe II de Londres.
Un corps expéditionnaire anglais débarque à Flessinghe sous le commandement de sir John Norris; puis la reine donne aux Hollandais, non sans déchirement, et seulement à la fin de l'année, son favori Leicester. Avec Leicester s'embarquent la fleur des courtisans et toutes les forces militaires de l'Angleterre *.
Leicester fut étourdi comme Mathias et comme François de Valois par des fêtes et des banquets : il trôna au milieu d'une petite cour de princes émigrés : le prétendant Antonio de Portugal , l'électeur de Cologne Truchsess, Maurice d'Orange. Il prit si bien goût aux mœurs flamandes, qu'à la fin d'un repas, à DeUt, il se mit à parler bruyamment des droits de sa maison à la couronne d'Angleterre. Puis il accepta la souveraineté des Provinces-Unies : « — Ils m'ont forcé, écrivit-il ^, de prendre l'autorité absolue, ils m'ont
^ Sur la composition de cette armée, voir Ms. Arch. nat., R. 1564, pièces 19 et 21.
* LoDGE, lUuslrations y t. II, p. 324, Leicester to Shrewsbiiry : « Tbey hâve inforced upon me thé absolnte govemment of their countreys as well in ciyill affairs as in warres, yelding into my hands tbe ¥rhole administration. »
remis dans les mains toutes les armées et tous les pouvoirs civils. » Elizabeth à cette nouvelle jura « with great oaths * » , s'exaspéra plusieurs jours dans sa fureur. Mai: le coupable fut averti à temps et n'eut plus q.iie la pensée de fléchir par ses bassesses la redoutable divinité : « — C'est Davison, l'envoyé de Votre Majesté, dit-il, qui m'a forcé à accepter le pouvoir. » Il rentre en grâce après s'être suffisamment humilié, il a la consolation de recevoir des lettres où la reine de Beauté le nomme son « Sweet Robin » ; mais il est brouillé avec Davison qu'il a faussement accusé, avec Norris qu'il a laissé sans renfort au milieu des armées espagnoles, et surtout avec les Hollandais qui lui reprochent d'avoir fait mettre en prison « quelques-uns du conseil des Estats qui lui avoient été donnés pour conseillers * » .
Pendant ce temps, Alexandre prenait Grave et toutes les villes de la vallée de la Meuse. Il donna ensuite du repos à ses « petits soldats » , en les menant dans l'électorat de Cologne piller quelques villes, afin de les récompenser de leur bonne tenue dans le Brabant; « — La vie, dit-il ^, ne se peut pourtant pas soutenir sans nourriture. » Il les ramène brusquement aux bouches de l'Yssel pour secourir Zutphen que Leicester s'est décidé a assiéger.
^ Dudiey to Leicester, 11 febr. 1536. Voir Froude et JMotlet.
2 Palma Cayet.
3 Farnèse à Philippe II, 28 février 1586 : « No se puede pasar la vida sin corner* «
Un brouillard épais enveloppe la ville et l'armée anglaise, le 2 octobre 1586, à cinq heures du soir. Farnèse arrive inaperçu, fait couvrir le convoi de ravitaillement par sa cavalerie albanaise, que commande l'Épirote George Crescia. En entendant les roues des chariots, un des chefs anglais, Philip Sidney, devine qu'un convoi s'introduit dans la place ; il se porte bravement au bruit, se trouve entre l'armée de Farnèse et les troupes de sortie que dirige Yerdugo, le défenseur de Zutphen : il est tué avec cinq cents Anglais .
Philip Sidney était le neveu de Leicéster et le gendre de Walsingham '. On est forcé de croire qu'il était doué de talents extraordinaires, tant il exerça de séduction sur ses contemporains : des Polonais le demandèrent pour roi ; mais Elizabeth refusa de l'autoriser à se présenter devant la diète. Ses exploits se bornent à la conquête du château de la Parfaite Beauté, dans un tournois, et à cette mort obscure dans les redans de Zutphen ; il a laissé dès sonnets qu'on vante plus qu'on ne les lit. Curieuse destinée d'un homme supérieur qui disparaît entre de petits vers et une escarmouche.
Leicéster lève le siège de Zutphen et se rembarque pour Londres ^. Farnèse alors se retourne contre une invasion de mercenaires allemands qui viennent de recevoir cent mille florins d'Elizabeth; il donne des
1 Et filleul de Philippe II.
* Le 24 novembre 1586.
chaînes d'or aux chefs, il intimide assez les soldats pour les décider tous à s'enfuir sans combat. Aussitôt il vient assiéger l'Écluse * : c'est le port qui, avec Dunkerqueet Anvers, doit renfermer les armements contre l'Angleterre. Leicester s'arrache précipitamment aux consolations que lui prodiguait sa souveraine, rassemble toutes les forces anglaises et vient attaquer les lignes espagnoles devant l'Écluse; il est battu, il se réfugie à Oslende. L'Écluse capitule *.
Leicester passe le reste de l'année 1587 à préparer une surprise de Leyde ; mais ceux qui avaient noué des intelligences avec lui sont « exécutés par justice » ; il se querelle avec les députés des États; il quitte enfin la Hollande, honni de toutes les nations et laissant les chefs des divers détachements « à la veille de jouer des cousteaux les uns contre les autres * » .
Alexandre Farnèse venait d'hériter du duché de Parme, par la mort de son père : Philippe II lui téoaoigna une confiance assez exceptionnelle pour retirer la garnison espagnole de la ville de Plaisance qu'elle avait gardée durant le règne entier d'Octave Farnèse. Alexandre, prince souverain en Italie, maître absolu dans les Pays-Bas, venait de se faire reconnaître comme le premier homme de guerre de son temps.
^ L*Ecluse ou Sluys, séparée de Cadsand par la rivière Hetzwyn, parait avoir été un port important à cette époque : les changements du littoral ont modifié la situation.
2 Le 5 août 1587.
3 Palma Catet. Le 14 novembre 1587.
Le moment où un homme vient d'accomplir le plus signalé de ses exploits est celui où commencent ses fautes. Après les prodiges du siège d'Anvers et après les humiliations infligées à Leicester, Alexandre sembla craindre de tenter à nouveau la fortune. On peut croire aussi que les charmes de la Belle Franceline ne furent pas étrangers à cette apathie.
Françoise de Renty, dite la Belle Franceline, avait épousé en 1586 Jean de Gavre, baron d'Inchy * ; son mari, le père de son mari *, tous ses parents obtinrent des places lucratives, des marchés de vivres, des biens confisqués ^. Mais il faut reconnaître aussi que deux soucis absorbaient Alexandre : les négociations avec Elizabeth pour simuler une amitié qui lui fermât ies yeux sur les préparatifs d'invasion , et le tracé des routes et canaux qui permettaient de concentrer rapidement l'armée espagnole vers les ports de l'Écluse, d'Anvers et de Dunkerque, pour l'embarquer sur une flotte. En effet, Philippe II se décidait en ce moment à exécuter ce qu'il méditait depuis près de trente ans, la conquête de l'Angleterre.
^ Neveu d'Inchy, qui a été expulsé de Cambrai par François de Valois.
^ Le comte de Beaurieu, qui a livré Bréda à Alexandre en 1581.
3 Les Mémoires dé Champagney , p. 259, 293 et 294. font allusion à Tinfluence de cette femme sur Alexandre.