‹ Histoire de Philippe IIChapitre 45 sur 59 · PROJET D'INVASION EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PROJET D'INVASION EN ANGLETERRE

Philippe II, le roî prudent, ne se fiait du soin de venger ses affronts ni au duc de Guise, ni même à Alexandre Farnèse. Il faisait, à la vérité, peu de cas de la marine anglaise : elle ne pouvait, croyait-il', armer plus de quarante navires; les matelots étaient tenus comme peu vaillants sur la fausse opinion qu'ils avaient fui les premiers dans le combat de San Miguel, livré par la flotte de Santa Cruz à celle de Strozzi ^- On a vu que Tescadre anglaise, au contraire, n'avait pas encore rallié les Açores le jour de la bataille : mais la pensée qu'on l'avait mise en déroute inspirait une pré-

1 CABREItA, t. I, p. S25.

*^ Ibid. : tt No eran tan bravos que no huyeron los primeros en la batalla que vencio el marques de Santa Cruz. n

somption que ne rabattaient en rien les exploits de

Hawkeins et de Drake; comment ces corsaires qui

de'valisaient les villes sans défense, ou des bâtiments

de commerce armés a la hâte, pourraient-ils lutter

contre la première marine du monde? Les vainqueurs

de Lépante ne daignaient pas les poursuivre sur toutes

les mers, mieux valait les écraser dans leur nid. Mais

là, Philippe se sentait moins d'assurance. Il avait habité

l'Angleterre assez longtemps pour apprécier l'esprit

patriotique et pressentir la résistance obstinée de la

nation. Il comprit la nécessité d'armer avec patience

contre Elizabeth les forces entières de l'Europe catho-

lique : il dévora les affronts, laissa piller ses colonies,

enlever ses caraques, chasser son ambassadeur,

appuyer ses rebelles de Hollande; il subit les outrages

avec longanimité. — Le pape Sixte-Quint, lui écrivait

Olivarez, son ambassadeur à Rome ' , refuse de croire

que vous ne préparez pas la guerre, car on regarde ici

la vengeance comme le premier devoir.

— Sans un port de Hollande, rien à faire, disait Philippe II ^ ; et il se contentait de semer le trouble chez les Anglais, en encourageant les rêves du duc de Guise et les conspirations de Mendoza ; il accumulait silencieusement d'immenses armements dans ses ports, il attendait l'heure propice.

1 9 septembre 1586 : « No creerlo en ninguna manera, por la vénéra cion en que acà es venida la venganza. »

* A Alexandre Farnèse, 29 décembre 1585 : « Porqiie sin puerta no se puede hacer nada. »

Alexandre Farnèse croyait, comme Philippe II, quil suffisait de sortir d'un port de la Manche pour débarquer infailliblement en Angleterre. « — Jamais la reine, disait-il S u'^ pu armer plus de quarante navires, et quand elle en trouverait deux cents, ce sont des barques plus propres à la piraterie qu'à une bataille royale ; et l'on ne peut davantage attribuer aux inarins une valeur remarquable , car lorsque fut présenté le combat au marquis de Santa Gruz , sous l'île de San Miguel y les premiers qui prirent la fîiite furent les navires anglais. » Si donc la reine accepte la lutte sur mer, « la victoire n'est pas douteuse » ; si «lie veut se défendre à la fois sur mer et sur terre, c'est la solution la plus dangereuse pour elle, « car elle sera obligée de diviser ses forces » ; si elle nous attend sur la terre ferme , la flotte partie d'Espagne n'a qu'à détruire les navires anglais, je franchis le détroit sur mes bateaux plats, je débarque à Margate, et tout ce que je demande ensuite, c'est qu'on ait des navires qui m'apportent de

' Son rapport est cité par Herrera, t. III, p. 65 : ■ Los primeros que hayeron fueron los navios ingleses. » Je crois que Cabrera a simplemeni ici copié Herrera. La seconde partie de Thistoire de Cabrera n'est plus qu'une compilation. On voit Cabrera introduire parfois dans son récit des phrases enlevées à de vieux auteurs, qui n*ont aacan rapport avec le sujet : ainsi Cabrera parlant, t. III, p. 15, des hommes que le marquis recruta sur les quais de Séville pour la seconde expé* dition aux Açores, les qualifie ainsi : « Viciosos^ corillcros, pendcncieros, tahures, que hacen de las mujeres mundanas ganancia particalar y se mueven por el humo de la viandas », en copiant cette phrase dans un manuscrit de Mesdczi sur la Guerra de Granada, où elle s'appliquait aux volontaires de Séville dans la guerre contre les Maures. Voir t. Il, p. 136, note 1.

Flandre et d'Espagne les approvisionnements et les renforts, sans s'occuper davantage des ennemis.

Voilà le plan de Farnèse. Mais le détail sur lequel il insiste le plus est celui que semble n'avoir pas compris Philippe : Farnèse répète cependant plusieurs fois que « le premier acte est de débarrasser la mer, parce que c'est le moyen d'assurer une victoire à l'armée de terre » . Ici commence le malentendu : Farnèse n'a pas la prétention d'afrronter les navires même méprisés de Drake et de Hawkins, avec ses bateaux plats des canaux intérieurs de la Hollande. Qu'on déblaye la Manche, et il passera. Mais il ne se charge pas d'assurer la liberté de la mer. Une flotte préparée en Espagne doit tout d'abord procurer la sécurité sur la Manche : ses transports débarqueront ensuite l'armée, les canons, les approvisionnements sur la côte anglaise. C'est bien l'idée de Napoléon au camp de Boulogne : il a des bâtiments pour embarquer la Grande Armée, mais la marine de guerre doit auparavant assurer le passage. Philippe II comprend que Farnèse pourrait avec ses seules ressources opérer une descente en Angleterre; il est trompé par le mépris que l'on montre pour la puissance navale d'Elizabeth; il croit que sa flotte d'Espagne sera un renfort, landis que, dans la pensée de Farnèse, elle doit être le premier corps d'attaque, celui qui ouvrira le chemin.

Cette erreur s'explique. Le dessein de Farnèse dut être brouillé dans l'esprit du roi par la masse de dis^

eussions, rapports, contre-projets dont il fut encombré. Philippe ne se contente pas des conseils de la junte de nuit, il interroge D. Juan de Çuniga qui veut marier l'archiduc Albert, un cardinal, avec la reine Ëlizabeth * ; il se fait remettre des notes par D. Hernando de Toledo, le bàtai^d du duc d'Albe^, homme « quelque peu sujet à la colère, grave, juste ^ » , qui a remplacé Requesens comme grand commandeur de Gastille, mais qui a lui-même ses plans , et qui recommande la méfiance contre Farnèse : Farnèseestun prince souverain, peut-être il veut se faire roi d'Angleterre., Du Saint- Père il faut se défier également , « obtenir de lui une promesse de secours , sans lui faire connaître l'époque de l'entreprise, parce qu'il promettra peut-être une plus grosse somme en croyant que le moment ne viendra jamais de la payer * n , Sixte-Quint n'est cependant pas un allié à dédaigner. On sait qu'il ne cesse d'amasser des pièces d'or dans le château Saint-Ange ^. S'il compte sur ce trésor pour affranchir l'ItaHe, une sage politique exige que l'on confisque cette force au profit de l'expédition contre les protestants anglais. Mais le Pape ne donnera pas ses écus si on ne lui communique les projets , et à peine les connait-il , « que la

• GACHAiiD, Correspondance de Philippe II, t. Il, Préface, p. 79. Herreba, t. III, p. 61.

^ Cabrera, t. III, p. 247.

* « Al Papa i«acar proniesa de ayuda sin declararle el tiempo,porrespeto del secreto, y porquc qiiiza asi promctera mas peDsando que doha de liaber efecto. n

° Herrera, t. III, p. 164.

passion qu'il témoignait de favoriser des actes énergiques s'est subitement glacée dans la douleur de son argent ^ » . Donner le million qu'on lui demande , ce serait « une monstruosité dans la nature ^ » . En vain on renouvelle les instances ^. Sa mauvaise humeur accroît le trouble dans l'esprit de Philippe : « Sa Sainteté témoigna la plus grande colère pendant son repas. Elle rudoya ceux qui servaient à table et poussa les plats avec violence *. »

Et ainsi les incertitudes, les inquiétudes, les soupçons détournent l'attention du roi, font oublier les conditions posées par Farnèse ^ et bannissent si vivement les habitudes de temporisation, que tout à coup, en apprenant la prise de l'Écluse, Philippe écrit avec une sorte de fièvre à Farnèse ® : « — Quelles que soient les aventures que puisse courir une grosse flotte au cœur de l'hiver, surtout dans la Manche, l'heure est venue, elle sera propice, si Dieu daigne favoriser sa cause... Plus de retard ^ ; voyezT donc, si nous n'agissons pas.

^ « £1 {Tusto que nostraba se le lia resfriado, coq el dolor del diuero. » Oliyarez à Philippe II, Bome, 24 janvier.

2 Lettre d'Olivarez du 2 mars : « Un mostruo de natura. n

3 Ms. Bibl. nat. fonds espagnol 185, f^ 170.

^ Lettre d'Olivarez du 30 juin : « Colericisimo en la mensa, tratando mal de palabras a los que le sirvian, y menando con gran furia los piatos. »

^ Les notes de Farnèse sont encore données par extrait cbez Motlet, the United Netherland, el par Hosack, Mary queen of Scots, t. U^ p. 331.

® Lettre du 4 septembre 1587.

•^ Jbid.

que sommes-nous?... L'occasion est venue *, tâchez de ne point la perdre, n'attendez point la flotte d'Espagne. »

On ne doit point attacher une importance exagérée à ce premier malentendu. Bien qu'il parût croire inutile la flotte d'Espagne, bien qu'au mois de décembre il s'imaginât que Farnèse devait être en marche sur Londres ^, Philippe II ne cessa pas un instant d'accumuler les préparatifs. Mais ce soin même de pourvoir à toutes les chances oblige à rechercher les mioindres fautes dans une entreprise si admirablement combinée. L'idée acceptée à l'origine comme incontestable que Ton devait posséder avant toute tentative un port en Hollande a dû contribuer à tromper Philippe sur le rôle de Farnèse. Au lieu de faire partir d'Espagne la flotte au printemps de 1587, on attendit la prise de l'Écluse, on perdit l'année. Si au lieu de passer Tété dans les dunes et les inarais de l'Écluse, l'armée de Farnèse s'était concentrée ou à Dunkerque ou à Anvers, elle aurait pu s'embarquer le jour où, ce même été, elle aurait appris que la flotte d'Espagne occupait la Manche. C'était l'idée simple. Mais Phihppe préférait les combinaisons compliquées : il crut savant de cacher ses projets et d'acheter le mystère avec la perte d une année; il s'imagina qu'Elizabeth soupçonnerait la menace si les soldats de Fjarnèse se groupaient autour

^ Lettre du 14 novembre 1587.

2 Lettre du 11 décembre 1587.

de bateaux plats à Dunkerque ou à Anvers, et qu'au contraire elle supposerait naïvement qu'à l'Écluse on avait l'intention unique d'achever la conquête de la Hollande. Pour la tromper plus sûrement, Philippe s'ingénia même à l'enlacer dans un réseau de fraudes diplomatiques : des Génois circulèrent entre Londres et Bruxelles ', ils parlèrent de mariages pour Elizabeth, d'alliance indissoluble. Farnèse, qui connaissait l'avarice de la reine, savait lui faire conseiller par ses Génois de ne pas se ruiner en armements inutiles, et il faisait entourer de fêtes ceux qu'elle lui envoyait, « à telles enseignes, écrit l'un d'eux *, qu'étant à table chez le seigneur de Champagney, j'ai voulu faire raison de tout cœur d'un grand brindisi qu'il porta à la santé de la reine, et j'ai eu un brave mal de tête le lendemain matin ».

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