LE MARQUIS DE SANTA CRUZ
Le seul homme qui semble avoir compris Farnèse, c'est Santa Cruz.
D. Alvarez de Basan, marquis de Santa Cruz, était
1 Grafigna et Paliavicinî étaient Génois ; Tautre agent, André de Loo, devait être Flamand, mais il écrivait en italien. ^ , la-^»-^--" ^
2 De Loo à Cecil, Rec. Of.y 26 septembre J^8r : « A tal segnoche tenendoci il S'^ de Gbampagney acena, con farli ragione di buon cuore
capitaine gênerai des flottes d'Espagne sur l'Océan ; ses exploits contre les Maures de la côte d'Afrique, l'inspiration qui lui avait fait amener la réserve à l'instant décisif de la bataille de Lépante, et surtout sa victoire contre Strozzi, le faisaient regarder comme le premier homme de mer de l'époque. Hautain et cruel, il savait faire égorger de. sang-froid les prisonniers et amener les captives, comme un Algérien, sur le marché : « J'emporte quarante-quatre belles esclaves, écrivait-il en revenant des Açores ^ et je vais les faire mettre en vente. » Il avait l'âme des barbares conquérants de l'Amérique, âme d'un autre siècle, pleine de mépris pour les courtisans, égarée au milieu des esprits mesquins dont s'entourait le roi. Sa gloire, qui avait enivré un moment le patriotisme, n'avivait plus que l'envie : devant ce rude marin, les secrétaires des conseils, les rédacteurs de protocoles, les scribes et les commis sentaient leur Qéant, semaient les soupçons, soulevaient les difficultés. Dans la cabs^l^ figuraient avec les secrétaires Andres de Prada et Andres de Al va, avec Rodrigo Vasquez de Arce, D. Pedro de Velasco, capitaine des gardes *, D. Alonso de Leiva et le comte de Fuentes ^; ils croyaient plaire au maître en rapetissant
d'un gran brindisi che fece alla sanità di sua Sacra Maesta, mi dolse la mattina sef^uente bravamente la testa. »
1 Doc, ined,, t. LT,.p. 315.
^ Herrera, t. III, p. 93.
^ Cabrera, t. III, p. 261.
rhomme qui survivait seul à reffondrement des caractères. Ils modifiaient ses instructions, ils l'entouraient de fripons qui fraudaient sur la quantité de poudre mise à bord, qui livraient des approvisionnements avariés '.
Cependant l'Italie entière est mise à contribution : le comte de Miranda, vice-roi de Naples, le comte d'Albe, vice-roi de Sicile, le duc de Terranova, gouverneur de Milan, dirigent vers les ports d'Espagne toute leur infanterie, leurs munitions, les navires, les armes, le biscuit *.
Les Espagnols sont les créateurs de la grande marine à voiles : leurs termes nautiques ont été imposés à nos matelots : amener, larguer, carguer, arrimer, appareiller, prendra des riz, gabiers, gaillards d'arrière, sontdes mots espagnols. La confiance dans le génie de l'amiral, l'honneur de rétablir la foi catholique chez les hérétiques, l'enivrement d'une entreprise grandiose auraient soulevé l'enthousiasme national si Philippe II n'avait pas déjà brisé tous les ressorts : la glorieuse marine des conquérants du nouveau monde va subir un outrage qui peut faire apprécier à quelle profondeur on était déjà précipité dans cette subite décadence.
A six heures du soir, le 29 avril 1587, devant la
' Herrera, t. III, p. 164. Les scandales furent tels qu'on fit diriger une enquête pnr D. Diego de Ârmentero:^ du conseil des Indes, pour que « los* culpados no quedassen sin castigo > .
2/6ic/., t. ni, p. 69.
rade de Gadiz encombrée de galères, de vaisseaux à voiles, de canons et de soldats, apparaissent vingthuit bateaux sans pavillon. Le téméraire qui vient ainsi braver Philippe II au plus, fort de ses arme* ments, c'est Francis Drake. Il entre à pleines voiles, il s'embosse au Puntal : les femmes s'enfuient du théâtre où l'on représentait une comédie, se précipitent vers la citadelle, s'écrasent pour y pénétrer ; quinze d'entre elles sont étouffées sous la voûte ". Sous le canon des galères et des forts, les Anglais brûlent ou coulent trente navires, défoncent les tonneaux de vin amassés 3ur les quais, incendient les meules de fourrages, les blés, les biscuits, les fruits secs. « L'artillerie des Espagnols, disent-ils ^, nous incommodait quelque peu, mais ce n'en était pas moins un plaisant spectacle" pour nous. » En deux, nuits , Drake détruit plus de dix mille tonnes de m/irchandises, ravitaille sa flotte, enlève des prisonniers, et disparait.
Il se montre insolemment près de Lisbonne, brûle cent navires dans le Tage, puis s'évanouit de nouveau. Il se débarrasse de ses prisonniers de Gadiz en les livrant aux Marocains ', puis il cingle vers les Açores, et, « chose stupéfiante, il prend le galion San Felipe qui venait des Indes, riche à plein chargement,
^ Cabrera, t. III, p. 247. Herrera, t. III, p. 67.
^ Hakluyt, t. II, seconde partie, p. 21 : « Was a pleasant siglit for us to beholde. »
^ MoTLEY, t. II, p. 283. Probablemeot il les a échangés contre des captifs anglais.
et il remmène en Angleterre * ». La vente des marchandises du San Felipe produit cinquante mille livres sterling pour la reine, six mille pour Drake *, et « je croys, écrit l'ambassadeur français ^, que le navire vaut trois ou quatre cent mille escus plus qu'ils ne disent et peut estre encore davantaige, car les choses secrettes comme la pierrerie qui n'est point registrée de peur de payer les droits, se montent toujours beaucoup « .
Pour se mettre à la poursuite de l'Anglais, il faut une permission du roi : la demander, attendre qu'elle soit discutée, rédigée, corrigée, expédiée, c'est perdre deux mois et demi. Le 16 juillet seulement, quinze jours après la rentrée de Drake à Londres, Santa Cruz peut mettre à la voile pour le chercher. Sa flotte parcourt les mers, est battue des tempêtes, rentre enfin à Lisbonne. Elle prend a bord les troupes qu'elle doit mener en Angleterre, attend des ordres, épuise les vivres. Les soldats s'ennuient, se querellent avec les matelots, sont atteints du scorbut. Bientôt il faut que « l'infanterie soit désembarquée pour la rafraischir u peu^ » ; mais déjà « les compaignies s'estoient fort ruy-
1 Cabrera.
2 Ms. Arch. nat., K. 1565, pièce 121. Bernardiao de Mendoza au roi, 28 novembre 1587 : « La venta del navio de espeçeria de la India que tomu Drake se avia concluydo en 50 M. libras esterlinas para la Keyna, y 6 M. para el al mirante.. •• Voir aussi un compte rendu en latin, ibid,, R. 1564, pièce 135.
» Longlée à Villeroy, 28 juillet 1587, Ms. Bibl. nat. français 16110, f«81.
^ Longlée à Henri III, Ms. Bibl. nat. français 16110, £<> 87, du
nées ' » . Philippe commence à s'égarer à travers les rouages dont il a imaginé le mouvement trop oompliqué, il perd patience; pourquoi Farnèse n'est-il pas déjà en Angleterre?
— Je n'ai pas d'argent pour payer mes troupes,' répond Farnèse ; le peu qui m'arrive d'Espagne supporte des courtages de seize pour cent, mes pleytas ou transports sont bloqués à TÉcluse et au Sas de Gand par cent quarante vaisseaux de Zélande , mes soldats succombent sous les maladies au milieu des dunes; il a toujours été convenu que j'attendrais le marquis de Santa Gruz; si vous me donnez l'ordre aujourd'hui* de franchir sans lui le détroit, ni le soin de mon honneur, ni le devoir de ménager mon armée ne m'empêcheront d'obéir; mais j'attends un ordre formel; je crois que la flotte du marquis est nécessaire , qu'elle doit venir tout entière.
En effet , qu'attend Santa Gruz? Ses ennemis le demandent; il sait que Velasco, le capitaine des gardes, vient d'être admis au conseil de la guerre' pour rappeler son impuissance en face de Drake, la mortalité sur ses navires, son inaction. Il est miné par le travail, les soucis, les accusations injustes; son sang s'échauffe, la fièvre l'achève*. Il meurt à
* Longlée à Henri III, Ms. Bibl. nat. français 16 110, f» 89, du 10 janvier 1588.
* Lettre du 31 janvier 1588.
^ Herrera, t. III, p. 93.
'* Jbid. : • Le davan raoyno, y podrido de tanta pena... » Je lis
Lisbonne* « d'une fîebvre continue, de quoy l'armée de mer et les desseins dudict Roy ne peuvent qu'ils ne reçoivent préjudice et un peu de retardement, ne se trouvant par deçà guères de gens pour la charge qu'il avoit, outre qu'il estoit accrédité parmi les gens de guerre et de mer, pour son heur, longue expérience et valeur » .