LE DUC DE MEDINA-SIDONIA
Philippe, à l'heure d'une si formidable crise, laissa écouler plus de cinq semaines avant de choisir l'amiral qui devait remplacer Santa Cruz. Il désigna enfin le duc de Medina-Sidonia*.
Le nouveau capitaine général de la mer Océane, D. Alonso Ferez de Guzman, dit le Bon, septième duc de Medina-Sidonia , avait trente-huit ans*. Il avait été gouverneur général du Milanais, puis de l'Andalousie. C'était un homme exact, dressé aux rigueurs de l'éti-
mojno pour mohino, qui signifie le joueur qui tient seul le jeu contre tout le monde. Voir aussi Cabrera, t. 111 , p. 2()i : « Aprctado con el ti'abajo y cargos injustos. »
> Longlée à Henri III, Ms. Bibl. nat. français 16110, f» 93, du 13 février 1588.
2 Doc. inéd,, t. XXVIII, p. 378. La nomination est du 21 mars 1588 ; la mort de Santa Cruz, du 9 février précédent.
^ Né en 1550, épouse en 1574 Ana de Silva y Mendoza, fille du prince d*Éboli, meurt en 1615.
quelle, rendu limide par la disgrâce de sa beile-mère, la princesse d'ÉboIi^ Il ëlail assez bon administrateur pour avoir gagné aulrefois la bienveillance du cardinal Granvelle*. Les instruclions dont il fut pourvu, en recevant le commandement des flottes ', étaient strictes, dictaient sa conduite pour tous les cas prévus . ne lui permettaient aucune initiative. Elles lui recommandaient de partager équitablement les prises^, et ajou* taient^ : « — Spécialement, vous aurez grand soin d'infliger une punition grave et exemplaire à tous ceux qui s'écarteront de ce que commande notre sainte mère FÉglise, et d'empêcher qu'en aucun cas les matelots ou soldats jurent ou blasphèment, ce qui est une si grossière offense à Dieu Noire-Seigneur; on adresse les mêmes instructions à tous les capitaines, mais vous devrez les leur répéter, tant la chose est importante pour le service de Dieu Notre-Seigneur. »
Vers la même époque *, « quatre ou cinq pinnaces ou frégates qu'on avait envoyées de Londres pour espier sur la coste de Portugal et Espagne sont revenues en
' M. Froude se trompe quand il attribue le choix du duc à rinfluence de la princesse; elle était en prison depuis plusieurs années.
2 Doc. ined,y t. XXVIII. Le cardinal de Granvelle au duc, 4 octobre 1580. Au moment du départ pour Milan, il Tautorise à emmener la duchesse : « L'a tîerra es tal aunque fria en el invierno que tengo esperanza que a ambos parescera muy linda y de mucho gusto. »
3/6/c/., t. XXIV, p. 554.
* Ibid.y t. XXVIII, p. 388 .
^ Ibid,, p. 384 : « iocurriere en el pecado nefando... y que en ninguna manera renieguen ni blasfemen. »
« Ms. Arch. nat., K. 1567, pièce 62 du 28 mars 1588.
Angleterre et disent pour certain que Tarmée est une des plus grandes que le roy ou son père Charles cinquiesme firent oncques, et qu'elle est jà quasi preste à partir » .
La flotte de Philippe II comprenait au commencement du printemps cent vingt-neuf navires de guerre, divisés en dix escadres ; celles de :
Portugal, amiralle duc de Medina-Sidonia, 10 galions, * 2 corvettes {zabras)y 1,300 marins, 3^300 soldats, 300 canons;
Gastille, amiral don Diego Flores de Valdes, 14 galions, 2 pataches, 1,700 marins, 2,400 soldats, 380 canons ;
Andalousie, amiral don Pedro de Valdes, 10 galions, 800 marins, 2,400 soldats, 280 canons;
Biscaye y amiral don Juan Martinez de Becalde, 10 galions, 4 pataches, 700 marins, 2,000 soldats, 350 canons;
Guipuzcoa, amiral don Miguel de Oquendo, 10 galions, 2 pataches, 2 pinnaces^ 700 marins, 2,000 soldats, 310 canons ;
Italie, amiral don Martin de Bertendona, 10 vaisseaux, 800 marins, 2,000 soldats, 310 canons ;
L'escadre de 23 hourques de don Juan Gomez de Médina, 700 marins, 3,200 soldats, 400 canons;
L'escadre de 22 pataches, caravelles et corvettes de don Antonio Hurtado de Mendoza, 570 marins, 480 soldats, 193 canons;
L'escadre de 4 çaléasses de don Hugo de Moncade, 1,660 marins, 870 soldats, 200 canons;
L'escadre de 4 galères de don Diego de Medrado, 1 ,200 marins, 20 canons ' . •
Plus de moitié de ces navires étaient comparables pour leurs dimensions à nos grandes frégates à voiles*. Les coques étaient revêtues de cuirasses en bois audessus de la ligne de flottaison. Les deux mille six cents quarante pièces de canon devaient être approvisionnées de cent vingt-quatre mille gargousses : mais on peut croire que la friponnerie s'était exercée sur la quantité des munitions, comme sur les vivres. Les troupes de débarquement étaient placées sous les ordres de don Diego de Bobadilla, et comprenaient : les régiments de Sicile, colonel don Diego Pimentel ; de Naples, colonel don Alonso de Luzon; des Indes, colonel don Nicolas de la Isia; d'entre Duero et Minho, colonel don Francisco de Toledo; d'Andalousie, colonel don Agostin Mexia; de Portugal, commandé par don Gaspar de Sousa ; et les compagnies franches de Castille- Vieille.
* Voir Herrera, t. III, et Hakluyt, the Principal Navigations.,., London 1599, t. I, p. 591. On remarque que chacune des quatre {jaléasscs de Hugo de Moncade porte 415 rameurs, 220 soldats et 50 canons : ce n'est pas ici le lieu de soulever le problème de la trière, mais on peut observer que ces galéasses, si elles manœuvraient lourdement, tenaient fort bien la mer, car Tune d'elles, la Cuniga, arriva au Havre après soixante jours- de navigation dans TOcéan , à la rame,sur lesquels il y avait cinquante jours de combats ou de tempêtes.
* JuRiEN DE LA GraviÈre, les Marins du quinzième et du seizième siècle, t. I, p. 132.
Ces régiments étaient considérés par Farnèse comme « le nerf principal » de l'expédition *.
Farnèse, qui avait reçu Tordre de se tenir prêt à faire sa jonction dès le mois de janvier, voyait dépérir son armée dans l'inaction. Il était bloqué par les Hollandais, mais il avait fait creuser des canaux « pour faire passer au travers du pays une sorte de navire à fond plat, qu'on nomme pleytes ou belandres'y pour se joindre à la grande armée navale * » . Cette flottille de pleytas était commandée par le marquis de Renty, les sept mille Espagnols de Farnèse par don Diego de Çuniga, don Cristobal de Mondragon , don Juan del Âguilar et don Francisco de Bobadilla; ils constituaient la véritable force de Farnèse, avec les vingt-deux compagnies de cavalerie du marquis de Pescara; mais il avait encore vingt mille Allemands et en plus les Francs-Comtois du marquis de Varambon, les Irlandais de Stanley, et les fameux Italiens de Spinola et de Capizucca, qui s'étaient si bien montrés au siège d'Anvers ^.
Impossible de s'ébranler en Flandre, tant que le duc de Medina-Sidonia ne sera pas « seigneur de la mer *' » ; quand viendra-t-il? Farnèse envoie à Lisbonne le capitaine Morosino pour presser le départ.
Enfin, le 30 mai 1588, la grande flotte quitte Lis*
^ Leltre du 20 mars 1588 : « El niervQ principal. » ' Le Petit, t. II, p. 550.
' D. Carlos Goloma, la Guerra de los Estados Bajos, * Ibid., p. 7.
bonne; elle prend le large K Cette nouvelle n'est pas accueillie sans émotion à TEscurial : les religieux reçoivent Tordre de se donner les uns aux autres « les coups de discipline , le 4 juin depuis matines , dans le chœur, poiA* l'heureux succès de la flotte » , puis de se tenir deux par deiix en prière, le jour et la nuit, devant le Saint Sacrement; après trois semaines consacrées à ces pieuses cérémonies, le 26 juin, à sept heures du soir, on fait une procession de flagellants où Ton voit cent vingt personnes qui s'entre-déchirçnt a coups de discipline; «le roi, le prince Pliilippe et l'infante Isabelle contemplent d'une fenêtre cette cérémonie '. » Le lendemain, on apprend que la flotte est encore dans les ports espagnols : elle est tombée au milieu d'une tempête en sortant de Lisbonne ; sans oser continuer sur l'Angleterre , au risque de perdre quelques navires, le duc de Medina-Sidonia donné le signal de chercher abri au Ferrol. Chaque navire obéit comme il peut, vient un à un à la Gorogne à Vigo, au Ferrol. Voilà les escadres désorganisées, les troupes mises à terre, les équipages espagnols, portugais , italiens qui s'attaquent. Le temps s'écoule. Alexandre Farnèse est instruit de ce désordre : il sait que la flotte aurait pu aisément poursuivre sa route malgré le mauvais temps, car une division de l'escadre des hourques n'a pas compris les signaux de l'amiral,
1 Doc. ined., t. VII, p. 429.
2 Ibid, « Â las siete horas de la tarde yîno una solemne procesionM. •
et a été droit sur les îles Sorlingues, selon les ordres primitifs : elle est rentrée sans avarie grave à la Corogne. Si donc on n'est point parti, c'est qu'on n'a pas voulu; Farnèse le croit; il n'y aura par conséquent point d'expédition cette année. D'ailleurs , avec la lenteur connue, on laissera écouler l'été avant de rallier et ravitailler les navires épars : n'est-on pas en droit de le supposer quand on s'est vu , comme Farnèse , promettre depuis deux ans cette flotte toujours invisible? Il perd patience; il renonce à l'expédition.
Cependant, au bout d'un mois, la flotte s'est réunie au Ferrol; elle part de nouveau le 22 juillet. Dans quelques jours, les deux tiers des hommes qu'elle emporte auront disparu.