PRÉPARATIFS EN ANGLETERRE
Les régiments anglais étaient en Hollande, Elizabeth n'avait ni armée, ni flotte, ni allié. Son favori Leicester venait de perdre tout son prestige^ après ses maladresses et ses malversations sur le continent : elle l'avait vu prosterné devant ses pieds, avec des sanglots si piteux, qu'elle l'avait aussitôt dispensé de rendre compte des fonds détournés. Elle le choisit comme le chef des forces de terre , mais ces forces ne comprenaient que ses gardes et les garnisons des frontières
d*Écosse. Sa marine royale se composait d'une dizaine de vaisseaux mal armés. Elle voyait l'Irlande prête à se soulever, TÉcosse partagée entre un roi dont elle venait de tuer la mère , et une cohue de puritains qui la regardaient comme une nouvelle Jézabel avec ses évéques et sa liturgie ; elle invoqua le secours du sultan : — L'Espagnol et l'Imposteur de Rome, lui écrivit-elle ' , doivent être châtiés comme des idolâtres avec la protection du Dieu que nous adorons tous deux.
Mais surtout elle s'acharna jusqu'à la dernière heure dans des espérances de paix : au milieu de juillet , elle envoyait encore ses Génois à Farnèse; elle ne pouvait se résigner à vider ses coffres, qu'elle avait remplis avec tant de complaisance ; elle éclatait en accès de fureur quand on lui proposait des achats d'armes ou de vivres. — Ce ne sera pourtant pas son argent , ce ne sera pas son monceau de bijoux qui nous défendra ! s'écriaient avec dépit les hommes de mer. Elle refusa de faire réparer son navire Elizâbeih Jonas. « — Qu'on le brûle donc ! » dit le lord amiral *. Quand enfin elle cède les vaisseaux , et laisse appeler les équipages , elle a bien soin d'exiger des économies sur la nourriture des hommes : elle substitue au bœuf et à la bière qu'on distribuait aux matelots, du poisson et de l'huile.
^ Julian Klaczko, Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1878, d'après des documents allemands*
^ « Either she is fit now to serve or fit for the fire. »
comme sur les galères d'Espagne. Jamais elle ne consent à laisser acheter de la poudre. La seule mesure défensive qu'elle n'entrave pas, c'est l'emprisonnement des catholiques : on est sûr de plaire en dénonçant un papiste : « — J'ai arrêté lady Constance Foijamb, ma grand'mère, écrit un courtisan ' , et je la tiens enfermée sous ma garde. » La Tour se remplit de suspects qui sont condamnés à y rester « tant que ce sera le plaisir de la reine » .
Mais les Anglais ne sont pas d'une race qui se sacrifie aux manies et à l'incapacité d'un souverain : ils sont enlevés, à la nouvelle du danger, par le souffle patriotique ; ils sabordent leurs navires de commerce pour braquer des canons, ils mettent en commun les armes et l'argent , ils improvisent une flotte nationale. La cité de Londres convertit à ses frais trente bâtiments marchands en vaisseaux de guerre. L'aristocratie anglaise, qui a toujours défendu les droits du pays, se répand dans les ports, achète des navires, fait venir de Hollande les canons et la poudre, fonde le premier des journaux, The English Mercury, pour soutenir Télan populaire ^, persuade au roi d'Ecosse qu'il est menacé également, et réservé par Philippe II, « comme Ulysse chez le cyclope, pour être dévoré le dernier » .
Ce contraste entre l'apathie du gouvernement et
> LoDGE, Illustrations y U II, p. 375. Sir Godefrey Foijamb to the earl of Shrewâbury, 26 febr. 1588.
^ On n*en connaît que le numéro 50 du 23 juillet (2 août) 1588.
ni. 2 1
Tenthousiasine delà nation a pu tromper les Espag^nols sur la résistance qu'ils rencontreraient. Leur service d'espionnage était aussi compliqué et aussi coûteux qu'en France, mais ils ont fait la faute d'utiliser surtout les Jésuites anglais ou les séminaristes de Reims, qui accueillaient les récits les plus niais avec la naïveté de l'émigré on du reclus. Ce que ces bons prêtres jugeaient utile de faire connaître à Philippe II, au milieu de ce bruissement d'armes, c'était que : « — En les fenestres de la chambre de présence en la cour de la royne, on a trouvé fort grand nombre de poux qui se sont collés ensemble. «... trente grands poissons appelés communément pourceaux de mer sont montés de la rivière jusques à la porte mesme de la royne \ » A travers leurs indications uniformément favorables, rEspagnol ne peut discerner celles qui sont exactes. Doit-il croire que « le peuple anglais désire la paix, et que les gens qui s'arment sont au moins aussi disposés que les Espagnols à piller Londres^ » , ou bien que la poudre manque dans tous les ports? C'est pourtant ce dernier renseignement qui est le bon. Medina-Sidonia n'aurait rien à craindre s'il en était assuré. Mais pour contrôler ces avis des catholiques proscrits, Philippe ne possède que les lettres de Paris. A Paris il entretient sous le nom de Julio un Anglais qui voit chaque jour
1 Ms. Arcb. nat., K. 1567, pièce 66 du 1*^ avril 1588.
^ Ibid», pièce 58 du 21 mars 1588 : « El pueblo dessea (ji'andainence la paz... una infinidad de corapaneros que no dessean menos el saco de Londres que los Espanoles. »
lord Stafford, ambassadeur d'Elizabeth, qui reçoit de la reine un traitement considérable, qui est au courant de tous les secrets de l'Angleterre. Cet homme est^ennemi de Walsingham et se plaint de ne pas recevoir ses appointements, ce qui lui suffit pour se vendre à Philippe '. Il fut surtout utilisé pour obtenir les secrets que Henri III communiquait sans méfiance à un agent anglais^; il ne rendit des services contre son pays que l'année suivante.
^ Cet Anglais devait être un diplomate important, puisqu'il avait des conversations avec le roi de France hors de la présence de lord Staf- (brd, et puisqu'il pouvait prétendre que son traitement était élevé. (Il se plaint que le payement soit en retard de 2,500 écus , et il s*en fait donner 1,000 par Mendoza. Ms. Arch. nat., K. 1567, p. 71, Mendoza» au roi, du 5 avril 1588, et p. 99, du 26 juin 1588; voir aussi ibid. ^. p. 100.) Ce n'était sans doute pas Antony Poyns, signalé par Mendoza» à Philippe II (le 6 mars 1586, Ms. Arch. nat., R. 1564, p. 57) comme un grand seigneur qui a combattu dans les Pays-Bas sous Julian Romerod'abord, sous Leicester ensdite, et qui demande à servir Philippe II si on lui donne « algun entretenimiento eh Flandes ». Ce n'est pas Richard Burleigh, qui. habite le Havre et qui donne des indications sur l'Angle* terre aux Espagnols, pour de l'argent (Ms. Arch. nat., R. 1575). Serait-ce William Waad, qui s'est trouvé en France en 1587? I] était à Vienne en 1583, devint à son retour secrétaire du conseil, et parait avoir gardé ce poste jusqu'en 1605 , époque où ïl devint lieutenant de la Tour. Il est signalé comme absent de Londres depuis plusieurs mois, en avril 1587, par une lettre de Charles Merbury, conservée au Record Office; mais il n'était probablement plus en, France en 1588. Sur ma demande, M. Alfred RingSton m'a fait l'honneur de chercher des indications dans les archives du Record Office» Il me signale une lettre de lord Stafford, 15 avril' 1587, parlant d'un certain Gratley qui pourrait lui rendre de grands services en soutirant des nouvelles de l'ambassade d'Espagne : « To get things out. » Il me communique également une lettre de lord Stafford s'ezcusant près de Cecil de conserver à Paris avec lui, malgré sa défense (20 janvier 1585), un nommé Lilly, qui est sus* pect au cabinet anglais. Lilly resta avec lord Stafford au moins jusqu'en juillet 1589.
2 Ms. Arch. nat., R. 1567, pièce 71.
Mais Philippe H, quand encore il aurait eu des cor- ' respondants plus utiles , se serait refusé à comprendre ce mouvement spontané, fougueux, qui transforme en vaisseaux de guerre toutes les barques de l'Angleterre et garnit ces barques de capitaines merveilleux, de canonniers diaboliques , de gabiers qui ne prenaient ni repos ni nourriture. Lorsqu'il élait venu en Angleterre pour épouser Mary Tudor, il avait trouvé une nation moins avancée en civilisation que l'Espagne : la distance était grande. Mais trente années se sont écoulées, les rôles sont intervertis. En ce moment, c'est l'Angleterre qui est vivante et vibrante. Aussi, tandis qu'en lisant les noms des amiraux espagnols, on n'avait tout à l'heure dans la pensée que des hommes roides, silencieux, réglés sur une formule hiératique, on trouve au contraire parmi les chefs anglais des visages bien distincts et des caractères nettement tranchés.
Charles Howard était le lord high admirai. Il avait succédé dans cette charge à son père, trois ans auparavant, sans avoir jamais commandé un navire. Sa beauté remarquable, ses souplesses de courtisan et ses liens de parenté avec la reine étaient ses seuls titres. Mais sa vigueur corporelle le rendit populaire parmi les équipages : il prit part à toutes les manœuvres avec des propos joyeux, leva une ancre de ses propres maios et assura son influence en prenant pçur vice^amiraux le vieux John Hawkins et Francis
Drake, les deux héros des légendes du nouveau monde.
Parmi les volontaires accourus avec leurs navires, étaient des marins aussi hardis que Hawkins et Drake ; c'étaient Frobisher, Raleigh, Gumberland.
Martin Frobisher, aussi robuste que le lord amiral, était un savant modeste : il ne cessa de rêver aux grands problèmes du pôle nord 'que pour défendre sa patrie.
WalterRaleigh était doué de qualités extraordinaires : engagé presque enfant dans les guerres de Hollande, il se trouve, par le seul instinct, un courtisan accompli, un poëte galant ; c'est lui qui , paraissant pour la première fois devant Elizabeth , jette son manteau sur la boue qu'elle hésitait à traverser pour descendre dans sa barge. Entraîné aussitôt dans les frivolités de la cour, il devient le premier marin et le premier savant de l'époque; il conquiert d'immenses provinces en Amérique, les nomme Virginie, du nom de sa reine toujours vierge; il apporte le tabac et la pomme de terre'; il est destiné à devenir le pire fléau des colonies espagnoles.
Gumberland descendait de Guillaume le Conquérant. Sa famille avait été proscrite dans les guerres des Deux Roses ; il était oublié quand il se présenta dans un tournoi, parut si beau que, s'agenouillant devant la reine,
^ On sait que les Irlandais cultivent la pomme de terre depuis 1586, selon Meyen, Geography of plants, 1846, p. 3t3; elle n^aurait été introduite qu'en 1610 par Baleigli, dans sa propriété de Youghall près Cork, selon Mac Culloch, Dictionary of commerce , 1849, p. 1048-
qui demandait son nom, il vit glisser à terre un des gants royaux ; il le saisit et le porta le reste de sa vie à son chapeau.
Pareille était la fortune du comte d'Oxford , sir Charles Blount. Ildescendaitd'unconquérantnormand, nommé La Blonde, mais sa famille avait été ruinée par les guerres civiles ; il se montra à vingt ans, dans le palais de Whitehall, pendant le dîner de la reine, fut remarqué, retenu, pensionné. Maintenant il s'improvise marin. Avec lui part Iiobert Cecil, le 61s du premier ministre ; Robert Cecil est délicat et maladif, il quitte son cabinet de travail, équipe un navire, prend la mer *. De même le comte de Northumberland, l'ami du roi d'Ecosse; de même tous ceux que l'on aurait cru prêts à dilapider leur vie dans des fêtes futiles ou des conspirations. La flotte se trouve à la fin de juillet composée de la manière suivante* :
Navires
Tonnage Canons Hommes
Commandants
Triumph
Francis Drake.
White Bear
lord SheFfield.
Elizabeth Jonas
sir Robert Southwell.
Victory
Barker.
Àrch Royal
lord Howard.
Golden Lion
Thomas Howard.
Edward Bonaventure
le fi Is du duc de Somerset*
* C'est celui qui devient earl of Salisbury, et est Taïeul des Salisbury actuels.
2 Voir Haklutt, 1. 1, p. 599. Mais les détails de refTectif sont donnés dans un document dérobé par Mendoza à l'ambassade anglaise, et con> serve Arch. nat., R. 1567, pièces 21 et 22. Je crois qu'une partie de ces indications est inconnue.
Navires
Tonnaffe
Canons Hommes
Commandants.
Avantgard
Winter.
Bainbow
JSonpareil
Henry Bellingliam,
Antilope
Frobisber.
Mary' Rose
Fenton.
Dread Naught
lord Chesterfield.
Taureau
Torner.
Swift Sewer
Tramontane
Varde,
Providence
Hirondelle
Unton.
Revenge
A Y de
White Lion
Charles Howard.
On avait en outre armé le galion San Felipe, devenu le Leicester, sous le commandement de George Fenner, et Ton vit arriver dès la fin de juillet le Tiger, commandé par Boston, la Richesse, par Acat, et les neuf pinnaces :
de 60 tonneaux, 7 canons, 60 hommes.
Charles
de 60
Espion Scout
Soleil
Lune
Fantaisie
Synet Galore
Prince Noir
A cette trentaine de vaisseaux se joignent à peu près cent cinquante barques, « qui de tous les havres du royaume s'attroupent là d'un commun accord * », mais dont le tonnage est rarement supérieur à celui des
* IIakixyt, p. 599 : « Gaihered ont of ail havens of the realme«resor- Ced ships and men, for they ail with one accord came flocking diillier. «
pinnaces. L'instruction est donnée en quelques heures : les quatre grands navires montrent la manœuvre; on s'avance , on lâche sa bordée , puis on glisse en évitant l'abordage; l'ennemi sera ainsi harcelé de coups de canon. Le moral des hommes est excité par des récits habiles : « Les Espagnols amènent, raconte-t-on * , un bâtiment chargé de cordes pour pendre les Anglais, et un navire rempli de verges pour frapper les Anglaises, avec trois ou quatre mille nourrices pour élever les petits qu'on emmènera comme esclaves; tous ceux qui auront plus de dix ans seront marqués au fer rouge sur la figure. »
Mais tout ce qui ne peut être créé par l'exaltation nationale, tout ce que doit prévoir le gouvernement, fait défaut : la bière, pour peu qu'on en fournisse, est aigre; les poudrières sont vides; ce qui manque surtout, c'est une armée.
Une armée a cependant été imaginée par la légende au camp de Tilbury. On a peint Leicester couvert d'un corselet damasquiné, accueillant la reine vierge et galopant avec elle à travers les acclamations des soldats : elle était costumée en Bellone, assise sur un cheval blanc, le sceptre d'ivoire à la main, la taille
' Ms. Arcli. nat., K. 1568, pièce 131. Bapport trnn Anglais à Philippe II, annoté de la main du roi : « ... Cargada de cuerdas para ahorcar todos los Ingleses y otra nao caigada de açotes para açotar las mugeres, con très o quatro mil amas para criar las criaturas de teta; y los que fuesen de 10 anos los herrarian en la cara... » La légende était acceptée de tons les protestants. Le Petit, t. II, p. 563, répète que les enfants des Anglais seront « marqués au front » comme esclaves.
serrée dans une cuirasse d'acier qui était lacée sur une robe de soie blanche aux jupes flottantes; sur son casque s'ag^itait un panache de plumes d'autruche, sur ses épaules se balançait une perruque blonde. Dux femina facti, proclament les médailles qu'elle a fait frapper.
La réalité est moins romanesque. : la blanche Bellone allait entrer dans sa cinquante-sixième année; elle arriva au camp de Tilbury longtemps après que la flotte espagnole eut disparu : l'armée elle-même n'exista que pour cette revue théâtrale et tardive. Leicester se plaint d'être à peu près seul au commencement d'août ; le 4 août, il choisit l'emplacement du camp '; le lendemain, il se lamente d'être le cuisinier et le pourvoyeur des quatre mille soldats qui viennent d'arriver « sans une seule ration, sans une tonne de bière, sans un morceau de pain ^ » . Â ce moment, la flotte, qui entretient la canonnade depuis plusieurs jours, demande à lui emprunter de la poudre. Il n'en a pas. Le 8 août, à un moment où le duc de Medina- Sidonia aurait pu être devant Londres, Leicester n'a toujours que ses quatre mille affamés '.
C'est donc sur mer seulement que l'Angleterre peut lutter : elle est perdue si ses marins ne la sauvent.
1 Leicester to Walsingham, 4 aug. I5S8. « 1 did make choice of the ground for ihe en camping. »
^ « I am hère cook, gatherer and huntsman... Avithout one meal of victnals, not one barrel of Leer, nor loaf of hread... »
^ Cite par Motley, t. II, p. 514,