LA BATAILLE DE DIX JOURS
Le duc de Medina-Sidonia se reconnut, après six jours de traversée, le jeudi 28 juillet ', à trente lieues des Sorlingues, par quarante-cinq brasses de profondeur, sous un vent frais du sud-ouest ^. A ce moment, il comprit probablement pour la première fois ce qui manquait à sa flotte : elle était pourvue de tout ce qu'avait pu imaginer la prévoyance du monarque le plus prudent; on n'avait pas oublié d'embarquer cent soixante-dix religieux, et Ton avait eu soin de les choisir dans l'Église de Portugal, pour débarrasser le pays d*opi)osants incommodes; on avait même, dit-on,
* On sait que le calendrier grégorien n'a été adopté par les Anglais
qu*en 1752 ; il y a donc une différence de dix jours entre leurs récits
et ceux des Espa(>nols. Plusieurs de nos contemporains ont gardé les
dates anglaises (Froude, Frank Jones). Voici, pour la clarté, les dates
grégoriennes :
Juillet 1688. ;^,^^^^^jj 3 ^^^^^
Vendredi 22. Départ de la Corojne. Jeudi 4. Leicester choisit son camp, -
Jeudi 28. La flotte se raliie au cap Li- l'amiral anglais est cerné.
zard. Vendredi 5. La flotte anglaise attend de
Vendredi 29. La flotte se rallie au cap Li- la poudre.
zard. Samedi 6. La flotte espa(;nole arrive à
Samedi 30. Rencontre avec la flotte an- Calais.
glaise. Dimanche 7. Séjour à Calais. Brûlots.
Dimanche 31. !'• canonnade, explosion du Lundis. Combat d'artillerie.
vaisseau de Oquendo. JMardi 9. Le vent pousse sur la Zé-
AouT lande.
Mercredi 10. Jour de la Saint-Laurenf ,
Lundi U^. La flotte se divise. violente tempête du sud. Mardi 2 Nouveau combat.
2 Cabrera, t. III, p. 293.
procuré un navire de filles '. Mais on ne possédait pas un seul pilote. Le duc sait bien qu'il va à Margate, mais l'incertitude de la route le trouble; s'il avait osé ce même jour s'erabosser devant Plymouth, comme Drake naguère dans la rade de Cadîz, peut-être il, aurait pu écraser la flotte anglaise; il aurait jeté ses régiments à terre; aucune force ne préservait Londres ^. Mais ces inspirations n'éclairent jamais les lieutenants d'un monarque méticuleux et jaloux. Medina-Sidonia, qui a déjà perdu quatre galions portugais quand il est sorti de Lisbonne ', remarque avec effroi qu'il lui manque aujourd'hui quarantetrois navires : il consulte D. Alonso de Leyva, son second ; il envoie trois pataches * pour guetter au cap Lizard ces vaisseaux égarés; il laisse écouler deux jours, tandis que des manœuvres foudroyantes auraient surpris les Anglais* dans leurs dernières heures de formation.
En voyant la flotte approcher de Plymouth, puis reprendre le large et disparaître, les capitaines anglais,
' D*AuBiGsÉ, les Histoires, t. III, p. 87 : * En ung navire estolt )*amaà des... pour le... mais cela ne se de voit pas mettre en usage tant (jue la paour de la mer dureroit. • Le même renseignement était adressé a l'amirauté anglaise. Voir Hakldtt, t. I, p. 607 ': « The sliips vrïth. tlie spanish women wich followed the fleet. »
2 Voir le rapport d'un Génois au service des Anglais : « Se ticne por cierto que facilmente se faaria fatta padrona di quello. » Ms. Arcli* nat., R. 1568, pière 10.
^ Ibid. L'un était échoué à Bayonne, les trois autres sont rentrés à Lisbonne et n'ont pas pris part à la campagne.
4 CiBREnA, t. III, p. 293.
qui ont encore une partie de leurs matelots à terre, s'enhardissent; ils viennent d'échapper au danger, u du moins ce fut l'avis de plusieurs habiles marins, car il eût été beaucoup plus avantageux aux Espagnols de s'arrêter à Plymouth pendant que nous n'étions pas encore préparés pour un combat. C'était aussi l'opinion de la plupart de leurs amiraux'. »
. Le samedi 30, la flotte d'Espagne entièrement ralliée s'avançait en ordre de bataille sous une pluie fine, lorsque le soir, à travers le brouillard, elle aperçut les vaisseaux anglais à courte distance ^. Elle s'arrêta.
Vers deux heures du matin, la lune perce la brume, colore la crête des vagues ; sous ses lueurs incertaines les ennemis se comptent à une portée de canon ^. Bientôt les Anglais se couvrent de voiles, glissent sous le ventre des galions, lâchent leur bordée et s'en-
' Haklctt, c. I, p. 595 : « Acording to the judgement oFmany skiiFuI navigators, they greatly oversbot tliernselves, wherens had beene more commodioud for them to bave staied themselves there, considering that the Englishmen being as y et unprovided... it is reported that the chiefs commanders in the navy and those vrïcYi were more skilful in navigation... found fault that they were bound unto so strict directions and instructions. «>
2 HERREnA : « Y no se pudieron contar por la zerrazon y lloviznar. » ^ Les récits de Cabrera et de Herreka paraissent copiés sur des relations de témoins oculaires. Du moins ils sont en complète concordance avec les journaux de bord publiés Doc, ined,, t. XIV, p. 449 et suiv., et t. XLIII, p. 417 et suiv., avec celui qu'a analysé M. Froude, et le Ms. du contador Pedro Coca Calderon, et avec les indications de Hah- LUYT, the Principal ^avigationsy t. I, p. 591 à 607. La même concordance existe avec la relation italienne, Ms. Arch. nat. , R. 1568, pièce 10, avec celle de la gnléasse Çuniya, ibid., pièce 123, et enfin avec les divers rapports du carton K. 1568, adresses à Philippe II, Mendoza et Alexandre Farnè<ie.
fuient : c'est la manœuvre qui vient de leur être ensei- Quée. Contre ces ennemis insaisissables les pesants vaisseaux (le l'Espag^ne sont impuissants, leurs canons portent trop haut, leurs mouvements sont trop lents; ils se serrent les uns contre les autres ' , « ne pouvant faire autre chose parce que les Anglais tenaient le vent, étaient meilleurs voiliers, et gouvernaient si habilement leurs navires qu'ils en faisaient tout ce qu'ils voulaient * ». Le duc n'ose avancer, il craint qu'un de ses vaisseaux soit cerné et pris par cet ennemi insaisissable ; il essaye de former un bataillon carré, reçoit avec patience les boulets anglais. Mais le trouble s'introduit peu à peu dans cette masse compacte; Miguel de Oquendo, furieux de Tinfériorité du tir espagnol en présence des agiles artilleurs anglais, frappe son maitre canonnier; celui-ci descend dans la soute aux poudres, y met le feu, le navire est perdu. La Santa Ca/a/Z/ia^ montée par l'amiral D. Pedro de Yaldes, se heurte contre une galéasse, ne peut plus gouverner. Cette première journée s'achève enfin. Medina-Sidonia croit, pendant la nuit, pouvoir continuer sa route vers Margate; il abandonne la Santa Catalina. Les vaisseaux Triumph et Victory fondent sur cette proie, s'en emparent, se partagent « quarante mille ducats du roi » qu'ils y trouvent, et ce qui est
1 Haklutt, t. I, p. 597 : « Gachered tbemselves close. »
^ Herrbra, t. III, p. 162, copie cette pbrase dans le journal publié
Doc, ined.y t. XIV : « Y tan gobernados que bacian de ellos lu que
queriau. »
plus précieux, deux cents barils de poudre. Sans cette poudre, la canonnade n'aurait pu continuer.
Le lundi 1" août, le temps est clair, la mer moutonne; D. Alonso de Leyva essaye c^e manœuvrer avec les galères pour prendre à l'abordage un navire anglais : mais l'anglais devine le vent régulier aux mêmes heures de marée, il connaît les courants, il sait faire remorquer à propos par des barques ses bâtiments; la journée s'écoule encore sous une grêle de boulets. L'Espagnol demande un combat d'infanterie, l'Anglais veut un combat d'artillerie. Le mardi reproduit la même lutte entre la marine de haut bord aux puissantes murailles et son assaillant insaisissable. « Les Anglais avaient un grand avantage, parce que leurs navires étaient légers et s'éloignaient subitement, et qu'ils prenaient toujours les facilités de la marée et du vent. » Mais ce qui étonnait le plus les Espagnols, c'était la prodigieuse activité des canonniers anglais : ils ne pouvaient concevoir comment des pièces étaient rechargées et pointées en si peu de temps.
On est au mercredi : la bataille dure depuis quatre jours. Medina-Sidonia, si pressé le premier soir d'atteindre une rade anglaise, qu'il abandonnait Yaldes et son navire, semble maintenant affolé avec sa flotte qui tourbillonne dans le détroit et se laisse fouetter par les boulets. Un moment il espère prendre lord Howard et son Arch Royal; « on crut qu'on allait enfin en venir à l'abordage; c'était notre seule chance
de vaincre: mais à ce moment même le vent commença à fraîchir, Tamiral ennemi en profita, se dëgagea de nos navires et disparut à l'horizon ' » .
On se trouve le soir dans les parages de l'île de Wight : les Anglais n'ont plus de poudre, ils en demandent à tous leurs ports en dégarnissant leurs bords * des hommes de corvée qui vont en chercher. Ce sont quelques heures de répit. Les équipages espagnols sont épuisés par cette lutte incessante. Le duc se décide le lendemain à ne plus se laisser dériver ainsi au hasard , sous le canon ; il donne l'ordre de se diriger vers Dunkerque, il espère rencontrer Farnèse ; en tout cas, il aura quelques jours de repos. Il part. La flotte anglaise- l'escorte pendant dix heures sans tirer un coup de canon : elle est avare de ses dernières gargousses. Sous cette escorte menaçante, le duc atteint les côtes de France, il voit la rade de Calais, il s'y jette le samedi vers quatre heures du soir. Depuis une semaine, la bataille n'avait été qu'à peine interrompue.
Cet empressement à s'abattre comme une bête forcée dans la rade de Calais, au lieu de continuer jusqu'à Dunkerque, prouve la détresse des Espagnols : leur Armada est épuisée par ces petites voiles qui la harcèlent, par les boulets qui la criblent ; elle tourne
i Doc, ined,y t. XIV, p. 457.
* Haklutt, 1. 1, p! 599 : « Were nowe constrained to aend their raen on land for a newe supplie of gunne-powder.' »
ses regards vers Farnèse, elle n'a pas la force de se réfugier jusqu'à lui, elle se couche sous les canons français; et toujours l'accompagne l'infatigable ennemi : il cerne la rade derrière elle, il est vainqueur. Du haut des murs de Calais la garnison française va assister à la dernière scène.
Dès le samedi soir, quand les équipages commencent à retrouver un peu de sécurité et de repos, le duc de Medina-Sidonia envoie D. Rodrigo Tellon et D. Pedro de Léon près d'Alexandre Farnèse pour demander du secours. — Âi-je des vaisseaux de guerre? fait Alexandre, ou puis-je avec ma cavalerie combattre la flotte anglaise? C'est au duc de déblayer la Manche : quand il aura rendu le passage possible, j'embarquerai mes soldats sur des bateaux plats.
La flotte espagnole n'a perdu que trois vaisseaux : elle peut réparer ses avaries, se garnir de poudre et de boulets dans la rade de Calais. Rien ne presse. Quelques jours de repos vont relever le moral des marins. Peut-être on va recevoir des pilotes de Dunkerque ou de Hollande. La supériorité matérielle de l'Armada est si écrasante qu'elle n'a point à s'inquiéter de ces deux cents barques qui s'agitent à l'horizon. Elle laisse écouler paisiblement le dimanche. Elle s'endort.
La lune ne brillait que le matin. Dans la nuit noire, au moment juste où se levaient«les hommes du quart de minuit, huit gerbes « d'une lueur épouvantable » surgissent au milieu de la mer : on voit sous les flara-
HISTOIRE DE PHII^IPPE II. — 1586-1588. 337
mes les chaloupes anglaises qui ont remorqué les huit brûlots, s'éloigner à force de rames, tandis que la marée pousse régulièrement la flottille embrasée vers la côte, au plus épais de l'Armada.
Un incendie peut se combattre : déjà le capitaine Serrano s'est jeté dans une barque, s'est attaché à un brûlot pour le touer loin de la flotte. Mais on sç souvient tout à coup de Gianibelli et de la machine infernale du siège d'Anvers. A cette époque, derrière les barques lumineuses s'avançaient deux masses sombres ; sans doute elles y sont encore, il y a sûrement « quelque diabolique invention , comme à Anvers ' « . Tous les esprits sont gagnés par la panique : le duc est aussi ému que .le nègre enchaîné sur la galère; il ordonne par signaux de lever les ancres. Aussitôt chacun court aux cordages , aux rames ; on coupe les câbles à coups de hache , on laisse les ancres dans la rade, on se choque, on brave de nouveau la flotte anglaise ; on est saisi en sortant de l'abri par un fort vent de nord-ouest qui pousse sur les bancs de Dunkerque, on gagne le large, « on passe ainsi devant Dunkerque, devant sa propice maison, sans qu'un seul navire ose aborder, tant sont de verre les choses de la guerre ' » .
1 Herkera : « Alguna invention de fuego como las bnrcas de Amberes. » Goloma : « Creycndo que era otra maqtiina cual la que se vio en el contradique de Amberes... de tal nianera atemorizaron los anîmos. »
3 Herreba : « Passando por su casa sin que la buviesse osado aborclac una sola nao, tanto son vidriosas las cosas de la guerra. »