III
Au jour^ le duc de Medina-Sidonia compte ses vaisseaux * ; il est à la hauteur de Gravelines : il ne voit plus la grande galéasse San Lorenzo que montait D. Ugo de Moncade. Il veut retourner à Calais pour repêcher les ancres et délivrer le San Lorenzo.
Le San Lorenzo n'existait plus. Dans le tumulte de la nuit, il avait engagé son gouvernail dans l'ancre de la galère aroirale; gouvernail, barre, ancre, tout était tombé dans la mer *, et le San Lorenzo avait été poussé par la marée à la côte. Aussitôt les Anglais, Arch Royal et Margaret and Joan, approchent de l'épave, la canonnent. La galéasse capitane, étendue sur le flanc, ne peut user de son artillerie : les marins et les galériens fuient à la nage et gagnent la côte ; D. Ugo de Moncade reste seul à bord avec quelques braves : ils sont tués * ; les Anglais se ruent sur cette carcasse et commencent à en déménager les richesses. M. de Gourdan, gouverneur de Calais, recueille les naufragés et envoie une chaloupe pour protéger le San Lorenzo qui touche le sol français : notre chaloupe arrive au moment où les Anglais venaient de
1 Voc, inéd,y t. XLIII, p. 417. Cette relation fait suite à celle du tome XIV.
'^ C'est le récit de Tesclave nègre de Santa Cruz, qui y avait été oublié, et que les Anglais laissèrent retourner en Espagne : « La galéaça capitana topo con el timon en la ancora de la galera padrona por lo quai le fue fuerça yr a tierra. » (Ms. Arch. nat., E. 1567, pièce 18.) Cabrera dit : « Por haber salido el timon de la aguja y el masculo de In femenella. » v
*^ Ms. Arch. nat., R. 1567, pièce 18 : « Mataron la mas gentc que se hallo por a ver salido muchos en tierra. »
découvrir les coffres remplis de doublons; ils repoussent nos marins, lés jettent à la mer. Une volée des batteries de Calais force aussitôt les Anglais à reprendre le large.
Ces boulets français sont les bienvenus. Assurément les Anglais luttaient avec un héroïsme admirable pour les plus précieux des droits : avec leur fortune se jouaient les intérêts de la civilisation. Mais leur cupidité de corsaires, l'immensité du désastre, cette impuissance des braves qui ne pouvaient obtenir une lutte corps à corps, nous imposent une sorte de partialité pour les vaincus, nous embarquent sur leurs vaisseaux fracassés.
Au large, les» Espagnols luttaient à la fois contre les Anglais qui brûlaient leur dernière once de poudre, et contre le vent qui fraîchissait d'heure en heure, qui les poussait à la côte. C'est le dixième -jour de la bataille , c'est le dernier. Le galion San Felipe y San Mateo est si haché de boulets, qu'il ne peut plus gouverner; il dérive jusqu'en Zélande, où il échoue. Le Real est entraîné dans les mêmes parages. Le sang des rameurs ruisselle sur leurs bancs. Les Espagnols de la vieille infanterie demandent un abordage. « — Couards, crient-ils aux Anglais, chapons luthériens, venez-en donc aux mains M » A trois heures, lord Howard donne le signal de cesser le combat et envoie
' « Los nostros llamandoles cobardes y de gallinas lutcranas, y que volviesse a la batalla. »
à terre demander de la poudre. — Dressez un état qui' présente pour chaque navire les besoins nécessaires, répondent froidement les commis de la reine. — Faites porter tout ce que vous avez, poudre, vivres, nous leur arrachons les plumes une à une ^, réplique Howard. Mais déjà avec la nuit arrive la tempête. l'Armada passe encore la journée du lendemain en vue de la flotte anglaise; elle lutte contre le vent.