LE COUP D'ÉTAT DE GAND
tt Le prince d'Orange , dont l'esprit souple sçavoit fort bien obéir au temps, fit si bien par son adresse et ses soumissions y qu'il tira de son costé l'archiduc ' » , tout en gardant pour lui-même le pouvoir réel. Il se fit élire ruwart du Brabant en séance du conseil des États pendant que la salle était envahie par la populace de Bruxelles : « chascun de peur y a consenti ' » • Les émeutiers veillaient en armes dans son hôtel, les femmes s'agenouillaient sur son passage dans la rue ^. « Quand aucuns ont esté sy présomptueux de contredire à ses demandes, il les a fait dextrement trousser au collet par la racaille du peuple^. » Gomme tous les flatteurs des passions populaires, il feint de refuser la nouvelle dignité. « Le prince a usé de beaucoup d'artifices , et fait toujours semblant de ne le vouloir point accepter ^. »
Le duc d'Arschot comprend que la lutte n'est plus possible au milieu des émeutes de Bruxelles, contre les usurpations du prince d'Orange qui « avoit jà tant
* Du Maurier, Mémoires, p. 84.
2 Correspondance de Guillaume, Préface, p, 59.
3 Ibid,, p, 66.
* POKTUS Payen, Troubles d*Àrras, t. II, p. 49. ^ Correspondance de Guillaume, Préface, p. 66.
gaigné le peuple de quelle religion qu'il fust * ». Il fait convoquer à Gand les députés des quatre membres des pays et comtés de Flandre. Là, les délégués de la noblesse et du clergé déclarent que la nomination du prince d'Orange comme ruwart du Brabant est dangereuse et contraire aux lois.
Mais le peuple de Gand est gagné comme celui de Bruxelles aux idées que courtise le prince d'Orange. Pendant que les représentants légaux de la patrie délibèrent à Gand , Orange reçoit à Bruxelles un aventurier, François de Ryhove, qui vient en son nom et au nom de son ami Jean Van Hembyze, « cerveau bouillant, adultère public et de vie très-scandaleuse * », lui offrir de faire arrêter par le peuple les députés des États. Le Taciturne l'écoute , demande à réfléchir, et adresse le lendemain matin à Ryhove son confident Marnixde Sainte-Aldegonde, qui encourage le meneur. En réalité, le prince d'Orange inspire le coup de main ^ contre la représentation nationale, mais il craint d'être déshonoré en cas d'insuccès ^.
Ryhove part au galop pour Gand, transmet à Van
1 Ms. arcK. Lille, fragment publié par Gaghkt, BulL com. roy, hist,, 2^ série, t. V, p. 160-193.
* Mémoires sur les troubles de Gand. (Soc. hist. Belgique.)
^ C'est Texpression propre de Famian Strada : « Re verà obsequentes OraDgio. »
^ G*est la pensée du loyal apologiste des princes d*Orange, M. Grobm .VAN Prinsterer : « Évidemment, écrit-il, le prince désiroit que l'entreprise se fit, mais il se réservoit d*en désavouer les auteurs; il y eut, pour le moins, consentement tacite. » Orange avait d'ailleurs à Gand son secrétaire Baudimont et plusieurs de ses soldats.
Hembyze les encouragements du prince, et, le soir même, à onze heures, avec ce qu'ils ont amassé à la hâte de sectaires , ils arrêtent dans leur lit le duc d* Arschot et les principaux députés de la noblesse et du clergé : ils les poussent, sans leur laisser le temps de s'habiller, dans la maison de Ryhove où ils les enferment. Plusieurs catholiques sont également arrêtés *. On fait dire aux comtes de Lalaing et de Hèze qui ont pu échapper, « que si l'on sçavoit qu'ils eussent esté de ceulx qui avoient fait venir l'archiduc, leur teste estoit en danger* » .
Le prince d'Orange, si prudent la veille, accourt pour jouir du succès; il est accueilli en triomphe par les Gantois, qui lui présentent « un cœur où estoit entaillé ce mot, Sinceritas ^ ». Il devient railleur : M — Us craignent le péril ^ » , écrit-il, en parlant des prisonniers. — Prenez garde, réplique Sainte-Aldegonde, « les seigneurs du magistrat de Bruxelles avec les vingt-six commis par les trois membres » sont indignés de cette violation des lois , « la playe est plus profonde que je n'eusse cuydé ^ » . Bientôt le prince d'Orange croit nécessaire de renier toute participation à l'attentat, et « avant que personne lors
^ Le 28 octobre 1577. Le duc avait été u'inené en pure chemise, pieds' et teste nue ». {Bull, com, Yoy. hisL, t. XI, p. 140) ' Correspondance de Guillaume, Préface, p. 75, 3 Ibid., p. 80.
^ Recueil de Groen vas Prinsterer, t. VI, p. 21S. « Ibid.
ne luy mettât le fait sus , il Se y voloit disculper ' » . Le peuple est déchaîné, le peuple n'est plus animé par le patriotisme ni par la foi religieuse; c'est l'heure des vengeances privées et des pillages. « Nul ne sera assuré, fait Champagney *, s'il ne faut sinon crier au lévrier pour faire courir sus à qui on voudra. » Les Gantois envahissent Bruges, arrêtent l'évéque, saccagent les magasins et les églises ^ ; ils dispersent les communautés, emportent les meubles, maltraitent les religieuses *. Orange est étourdi par les récits des violences qui lui parviennent chaque jour; le désordre s'étend à toutes les villes au moment même où arrive l'armée espagnole. — » Il ne sera jamais en la puissance des supérieurs de rien ordonner, ni mesme de pouvoir dresser armée » , écrit-il a Audenarde ^ ; à Bruges , il demande humblement qu'on ne persécute plus les catholiques ®. Avec les Gantois qui ont soulevé la populace de Bruges, il est plus sévère : « — Je vous aime, je veux que vous soyez honorés ; par votre faute le pays est entretenu dans un état d'effervescence et de division; je ne comprends pas que vous envoyiez des vagabonds pour piller les maisons. Vous vous faites détester '^. »
^ Correspondance de Guiliaume, p. 77. «
2 Recueil de Groepi vaw Priksterer, t. VI, p. 224.
* Herrera, t. II, p. 177.
^ Ibid.y p. 187 : « Violaron todos los monasterios de monjas. »
S Correspondance de Guillaume y t. IV, p. 377.
« Ibid:, p. 51. .
"^ Jbid., Préface, p. 118. G*est traduit du tliiois par M. Gachard.
Il craint d'être débordé; il se sent amoindri dans l'opinion des étrangers : « On le taxe, dit de lui Granvèlle ' , du trop d'autorité qu'il donne aux communes des villes. » Même le landgrave de Hesse , l'un des chefs des luthériens d'Allemagne, s'écrie avec indignation en apprenant les crimes commis * : « — Ils auraient mieux fait d'obéir à don Juan; ils n'auraient ni causé la mort de tant de malheureux , ni attiré la haine sur notre religion évangélique. »
Le prince d'Orange voulut ramener k lui la légalité. Par une manœuvre habile il se réconcilia subitement avec l'archiduc Mathias, en feignant de céder aux conseils des agents anglais ' qui craignaient une intervention de l'Empereur; ceux-ci proposèrent que le prince d'Orange fût proclamé lieutenant général de l'archiduc^. Les États trouvaient pénible de donner cet accroissement de pouvoir à l'homme qui venait de les violenter. Mais Orange, tout en faisant « semblant et instance de ne vouloir l'accepter^ » , sut à la fois exciter la populace de Bruxelles pour intimider les États, et faire mettre en Uberté le duc d'Arschot® pour se
' Recueil de Groen van Prinsterer, Granvelle à Bellefontaiue , 27 mai 1578.
,2 Jbid., t. VI, p. 254.
^ Le meneur anglais était Davison , ce scélérat fameux qui précipita Tezécution de Marie Stuart,
* M8. 16123 bibl. Bruxelles, cité par GàCHàRD, Correspondance de Guillaumey Préface, p. 88.
* i6irf., p. 97.
® Le 14 novembre J577.
les concilier. Il obtint enfin son titre de lieutenant gênerai avec un traitement par jour de « cent florins de quarante gros ' v . Il fit alors une entrée solennelle avec l'archiduc Mathias dans les rues de Bruxelles ' : une fille vêtue en Junon leur remit les clefs de la ville, Hébé offrit des fleurs, chaque Vertu théologale leur présenta les pièces de leurs armures; ce fut un délire de plusieurs jours. Mathias et Orange se plaisaient mieux au milieu de ces divinités qu'à la tète des troupes. Dans ce même moment l'armée des Pays-Bas se trouvait en présence des vieilles bandes espagnoles.