‹ Histoire de Philippe IIChapitre 51 sur 59 · LOS VIEXTOS Y LA MAR · texte numérisé non relu

LOS VIEXTOS Y LA MAR

Le mercredi 10 août, jour de la Saint-Laurent, les Anglais se sont retirés. Plus de canonnade, rien que le vent qui siffle dans les amures, et la vague qui déferle sur les poupes. Une tempête du sud pousse TArmada vers des régions inconnues. Le duc convoque à son bord D. Antonio de Leyva et les chefs d'escadre : Tamiral de Gastille, D. Diego Florez, s'écrie que l'on est perdu. — Don Miguel, demande le duc au brave Oquendo qui avait survécu à l'explosion de son galion, sommes-nous perdus? — C'est Diego Florez qui le dit, répond Oquendo, mais que Votre Excellence me donne seulement des boulets !

^ « Send with ail speed as muck as you can... we pluck dicir featliers bv little and Utile. »

En ce moment sm'vient une barque d'Anvers : Farnèse donne avis au duc qu'il peut se retirer à Emden, il est sûr qu'on l'accueillera, qu'on lui ouvrira les arsenaux pour réparer sa flotte; lui-même l'y rejoindra avec son armée, ils écraseront la Hollande pendant l'hiver, l'Angleterre au printemps prochain.

Mais peu d'hommes possèdent la trempe d'Oquendo. L'Armada ne peut admettre qu'une idée, à cette heure d'affaissement, après une exaltation de dix jours, sous ce ciel lugubre, le retour en Espagne. Plus de rades étrangères, plus d'efforts, l'Espagne. Le duc donne l'ordre de longer les côtes d'Ecosse, de doubler la pointe nord et de rentrer par le canal Saint-Georges et les côtes d'Irlande. *

La mer se gonfle, l'ouragan redouble de violence, la flotte se disperse dans la brume, chaque navire est abandonné à lui-même, le duc ne transmet plus d'autre signal que « trouver les remèdes que l'on pourra ' » • On n'a d'autre eau à boire que celle de la pluie, les blessés succombent, la tempête dure onze jours.

C'est à ce moment, étrange fatalité, qu'Alexandre Farnèse aurait pu pénétrer en Angleterre : la flotte d'Elizabeth n'était plus en état de jtnettre à la voile, les marins n'avaient soutenu leurs forces durant les dix jours de bataille qu'avec du poisson gâté, de la bière frelatée, des farines avariées; ils étaient saisis par une

^ Ms. Arcb. nat., K. 1568, pièce 123 : « Se remediasen como pudie sen. » Relation de ta (jaléasse Çuniga.

épidémie qui les enlevait : YElizaheth Jonas perdit deux cents hommes; le navire de sir Roger Townsend fut réduit à un seul homme; la plupart des autres ne pouvaient réunir assez de matelots pour lever leurs ancres. Les nouveaux venus qui pénétraient sur ces ponts infectés étaient atteints aussitôt par la contagion. Ces héros, qui par des prodiges d'énergie et d'activité venaient de sauver leur pays, tombaient victimes de Tavarice d'Elizabeth et de la vénalité qu'elle autorisait, a — Sa gracieuse Majesté, écrit Leicester le 25 août ' , est venue ici avec moi pour voir son camp, ce qui a enflammé le cœur de ses fidèles sujets. » Mais les recrues de Leicester n'auraient point arrêté les vieilles bandes de Farnèse ; Elizabeth le comprend sans doute, car elle licencie ses soldats aussitôt après la revue : Leicester est fatigué, il veut prendre une saison de bains, il s'arrête pour passer son jour de naissance à son château de Kenilworth, il y mange, il tombe mort *. Elizabeth, en apprenant ce coup survenu en ce

' LoDOE, t. II, p. 376. Leicester to Shrewsbury : « Her gratious Mtijesty has byn hère with me to see her camp and people , vrich so enflamed the hearts... « Ln revue est du 16 août, la lettre du 25 (style f,réQorien). Ainsi il y a huit jours que les Espagnols se sont enfuis de Calais « six jours que le dernier coup de canon a été tiré, quand a lieu cette fameuse revue.

^ Ms. Ârch. nat., K. 1568, pièce 116. Avis d* Angleterre du 17 septembre 1588, transmis à Philippe II par Bernardino de Mendoza : • El conde de Lestre murio yendo a los banos casi subito, y en la me'sma easa donde havia hecho matar a su muger... (Il y a erreur, Amy Robsart avait été tuée à Cumnor-Housc, mais les souvenirs de Kenilworth étaient liés à ce meurtre. Walter Scott Ta merveilleusement compris.) La reyna^ despues de su muerte estuvo encerrada algunos dias sola en

jour auquel elle est liëe aussi par le6 mêmes influences sidérales, frémit sur son propre horoscope, tombe dans un long accès de démence. Il faut que le premier ministre Gecil risque sa tète pour pénétrer dans la solitude où elle se tient*recluse plus d'une sema:ine.

Ainsi, pendant tout le mois de septembre, TAngleterre était sans défense : et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Philippe II en a eu le pressentiment; il a envoyé le 3 septembre à Farnèse l'ordre de franchir le détroit et de débarquer à Margate '. Mais ces combinaisons absolues ne se saisissent que dans le cabinet, alors qu'on ne tient nul compte de l'instrument humain, ni des dépressions morales. On peut bien croire qu'Alexandre Farnèse avait toujours regardé avec appréhension l'embarquement de ses vétérans sur des bateaux plats; qu'il avait mis, comme on le lui a reproché *, un peu de lenteur à parer et calfater ces barques dont il se défiait; qu'il ne réprimait plus avec autant d'activité les friponneries de ses commissaires et intendants ^. Mais on ne doit pas lui reprocher de n'avoir pas entraîné sur la mer des soldats consternés par le désastre dont ils venaient d'être témoins : sur

su cam.ira sin quierer hablar a persona, hasta que el tresorero y otros consejeros rompiendo las puertas entraron a verla. »

1 Je n*ai pas vu cette lettre. Elle est indiquée par Motley, t. II , p. 533.

^ COLOHA.

3 Ms. Arch. nat., K. 1567, pièce 115. Avis de Flandre du 11 août : le passage suivant est annoté de la main de Philippe II : « Los comisarios no ban mirado que a hurtar lo que han podido. »

toutes les côtes de Belgique on ramassait des épaves, on recueillait des naufragés ; plus de treize cents Espagnols échappés à la mer étaient vêtus, restaurés, incorporés dans l'armée de Farnèse : ils parlaient encore avec épouvante de l'activité prodigieuse des artilleurs anglais, des privations à bord, des. craquements quand on échoue, des noyés.

Cependant, ceux qui furent i^jetés à la portée des secours de Farnèse ou qui tombèrent prisonniers des Hollandais furent les plus heureux dans l'Armada. L'ouragan emporta les autres dans la mer du Nord; à travers le brouillard ils reconnaissaient les Orcades, les Shetland, Feroè, « îles ténébreuses et sans abri ' ». Ils sont poussés jusqu'au soixante-troisième degré *; enfin, le 8 septembre, le vent saute au nord-ouest, ils mettent le cap sur le canal Saint-Georges : les provisions embarquées à la Gorogne au milieu de juillet sont consommées, la faim s'ajoute à la fatigue et à la soif^ Après de longues souffrances, on aperçoit les vertes plages de l'Irlande. Là sont des catholiques, là du repos et de l'eau. Les Espagnols se jettent à la côte sans s'inquiéter si le navire se fracasse .contre les rochers, ni si les plus épuisés auront la force d'atteindre le rivage : ils se traînent faméliques et mourants; « les officiers anglais qui les recueillent, sans se concerter entre eux, sont unanimes dans l'opinion qu'il

^ Cabrera : « Islas tenebrosas y mal seguras. » 2M8. Arcb. nat., K. 1568, pièce 123.

«'y a qu'une méthode à employer avec ces vagabonds, c'est de les passer tous au fil de l'épée ' » . Sir Richard Bingham, gouverneur de Connaught, écrit en* apprenant l'exécution de ces naufragés : « Après les avoir ainsi proprement dépéchés, nous avons consacré la journée entière du dimanche à glorifier et à remercier le Dieu tout-puissant *. » On avait bien soin de déshabiller les moribonds avant de les tuer, pour ne pas ensanglanter les vêtements déjà gâtés par Teau de mer ; on lai^ait les corps sur la plage : « — Quand j'étais à Sligo, dit un Anglais ^, j'ai compté sur la grève, dans une étendue d'un peu moins de cinq milles, onze cents cadavres ; les gens du pays m'ont assuré qu'on en trouvait également aux autres endroits, mais en moins grande quantité. »

Les Irlandais, bien que catholiques, ne se privèrent pas de prendre leur part dans les richesses qu'apportait la mer : « Leur opinion était très-douteuse avant la victoire, écrit un officier anglais; mais quand ils ont vu le complet dénûment et l'épuisement de nos ennemis, ils en ont égorgé le plus grand

* C'est un protestant, notre contemporain, à r.oté de nous, qui écrit ces mots. On croirait qu'il conseillerait encore les mêmes procédés : m With one consent, but vitliout communicatin{T with cach other, the english ofBcers seems to havc concluded that there was but one course for them to pursue... they were ail put to the sword, » (FnouDS, t. XI 1, p. 502.)

2 « Thus haviufv made a clear dispatc-h of them, we rested Sunday ail day givinf; praise and thanks to Almi{{hty God. »'

3 u I numbered on one strand of less than five miles in length, eleven Iiundred dead bodies of men... »

nombre qu'ils ont pu... » — « La détresse des naufragés était telle, raconte un autre rapport, qu'un seul homme en a assommé quatre-vingts avec sa hache ' . . . »

Tous n'arrivaient pas à la nage, ni à demi morts. La galère Rata de D. Âlonso de Leyva aborda au pied d'une vieille tour où les mousquetaires espagnols se retranchèrent : elle rallia la hourque Santa Ana et la galéasse Girona , mais fut brisée quelques heures plus tard. Leyva se trouvait à terre avec deux mille hommes sans vivres et sans poudre. Une patrouille anglaise rencontra cette bande, une nuit, tua les premiers, se lassa de frapper des malheureux qui n'avaient même plus la force de tenir un bâton ; elle dépouilla ceux qui restaient de leurs vêtements et de leurs bijoux, et les abandonna nus. Un chef irlandais, O'Neil, leur fournit des vivres * ; ils réparèrent la Girona et purent enfin s'embarquer vers la fin de novembre. A peine étaientils de nouveau en mer, que la Girona fut entr'ouverte par une tempête; tous ceux qu'elle portait furent noyés, excepté neuf matelots qui échappèrent seuls des trois équipages.

Le gouvernement anglais évalua à quatre mille le nombre des Espagnols noyés dans le canal Saint- Georges ; il en supposa à peu près autant de tués sur

' « With his {lallowglass axe. ■ Je n*ai pu comprendre de qnelle espèce de hache on veut parler.

2 Ms. Arclï. nat., K. 1569, pièces 7 et 40.

les plages, et voilà comment « Dieu a combattu pour Sa Majesté contre ces idolâtres * » .

La galéasse Çuniga put se réfugier au Havre * ; eUe compara Thospitalité des Français à celle des Irlandais qu'on voulait afFranchir.

La Çuniga avait été emportée si loin vers le nord, qu'elle n'avait rejoint l'Irlande qu'après six jours de navigation de retour, le 14 septembre. Elle aborda dans une anse : « Les habitants sont des sauvages: nous étions si dépourvus de ressources, qu'environ quatre-vingts soldats et rameurs moururent de faim et de soif. » Elle reprit le large, rencontra un bâtiment français qui la convoya au Havre, où u chacun nous fit bon accueil et très-bon traitement » . Mais la tendresse des bonnes gens du Havre s'étendit jusqu'aux rameurs, ce que n'entendaient nullement les Espagnols : la sensibilité du Français ne pouvait tolérer qu'après de telles épreuves, les pauvres forçats continuassent à pousser la même rame toute leur vie. Déjà le roi de France avait fait mettre en liberté les trois cents galériens. Turcs pour la plupart, de la grande galéasse échouée à Calais. Voilà qu'au Havre les honnêtes visiteurs encombrent la Çuniga y sous prétexte de curiosité, liment les fers des forçats français qu'ils y

^ « God hath wrought for Her Majesty against the idolatrous ene-

mies. »

2Ms. Arch.nat.,K.i568,piècel23,etK.1567,piècesi48,152eti53. Rapports au roi de don Juan de Saavedra, de Pedro de Yguaido, et dépositions de divers.

découvrent, emmènent ces compatriotes avec eux dans la foule, et oublient leurs limes entre les mains des autres rameurs '. Sur cette seule galéasse, après tout ce qui était mort durant la campagne, il y avait encore dix-sept rameurs français, sans qu'aucun prétexte pût expliquer leur présence. Avaient-ils été achetés aux Turcs? Les avait-on enlevés sur les navires de commerce qui se hasardaient dans les ports espagnols? A la faveur de l'émotion soulevée en leur faveur, douze rameurs italiens ou espagnols purent aussi reprendre leur liberté. Mais ces abus de l'hospitalité française ne se pouvaient tolérer : on interdit le bord aux visiteurs, puis pour rétablir parmi les forçats une salutaire discipline, « le gouverneur lui-même avec un bâton est à les bâtonner chaque jour ^ i^ .

Page 1