LE DEUIL EN ESPAGNE
« — Je l'ai envoyée contre les hommes, non contre les vents ni la mer^! » Ce mot, qu'il soit de Philippe II, ou qu'il lui ait été prêté par un de ses théologiens, est
> Ms. Arch. nat., K. 1567, pièce 152. Rapport de Pedro de Ygueido du 7 octobre 1588. '
2 Jbid.y pièces 152 et 153 : « El governador el mesmo con un palo «sta apalçandoles todos los dins. »
'^ Cette parole n*est indiquée que par PorKNO, Dichosy Lecfios,etpnr Mathieu : on l'a surtout remarquée dans une Vie de Philippe //conservée
]e plus heureux qui ait jamais été mis dans la bouche d'un vaincu. Toute l'Espagne a cru, nous croyons encore aujourd'hui que la tempête avait dévoré la flotte. On a oublié ces forteresses flottantes qui se serrent affolées, comme un troupeau de moutons, sous la canonnade des victorieux, ces barques ailées qui les harcèlent, cette retraite désolée dans la rade de Calais, cette terreur devant les brûlots. Jamais on n'a, d'une seule parole, aussi complètement arraché le prestige de la victoire.
Mais la nouvelle n'éclata point en un seul jour; Philippe II fut au contraire torturé durant deux mois par les épisodes qui lui étaient transmis de Paris, de Bruges, de Venise. D'abord c'est une grande victoire qu'on lui annonce : Bernardino de Mendoza écrit de Paris que les Espagnols ont détruit quinze vaisseaux anglais, et sont maîtres du détroit. Philippe se hâte de transmettre à Alexandre Farnèse cet important récit ' ; il le trouve d'autant moins douteux que des victoires plus récentes sont annoncées encore pendant douze jours*; cepen-
nb 122 , Bibliothèque de Madrid : « Contra los liombre> la embié, no contra los vientos y la mar. » Voir Gacuard, la Bibliothèque de Madrid^ p. 122. Mais la même Vie manuscrite se trouve ég[alement à Paris, et a été reconnue par M. Morel-Fatio, pa{;c 65 du Catalogue des manu' scrits espagnols, comme n*élant qu'une traduction de la quatrième narration du livre 1 de ï Histoire de France de Pierre Mathieu, Paris, 1606^ in-4<', t. I, p. 95 à 148; elle avait, du reste, été publiée à Madrid en 1788, par Antonio Valladarez de Sotomayor.
^ Correspondance de Philippe II, t. II, Préface, p. 77.
<Ms. Arch. nat., K. 1567, pièce 118 du 13 août, pièce 122 du 20 août, et K. 1568, pièce 97, autre lettre du 20 août.
dant il met en marge d'une des lettres ' : « J'ai bien peur qu'il en soit de ce récit comme de celui de la première victoire qu'il m'a envoyé, n II tient sous sa main un rapport anglais du 10 août*, il y voit : « — Nos navires ont eu grande faute de poudre, et l'ont encore. « « — C'est sûrement, écrit-il, des navires anglais que Ton parle. » Il ne perd point son sang-froid, et quand Bernardino, toujours crédule, lui dit : Elizabelh vient de s'enfuir à Saint-James : « — C'est, met le roi en marge*, une maison de plaisance qui fut autrefois un couvent. » Mais quand Bernardino s'obstine à voir des succès, même à la fin d'août, et écrit encore^ : — La flotte anglaise s'est retirée dans ses ports, la nôtre vient
de débarquer ses troupes en Ecosse « — Comment
don Bernardino, avec les renseignements qu'il a, peut-il ajouter foi à de tels avis? » met Philippe II.
Philippe, en effet, a appris dès la fin d'août, par Alexandre Farnèse, le désastre de Calais. « Il en a eu la douleur qui se peut croire, écrit à Farnèse le confident don Juan de Idiaquez^, et s'il n'avait pas l'espoir
^ ■ Miedo he que sera esto como lo de la nueva primera que embio. > ^ Ms. Arch. nat. , R. 1568, pièce 93; ce rapport est eu français;
la note du roi est : « Quellos Ingleses creo que dice. »
' Ms. Arch. nat., K. 1568, pièce 97 : « Casa de placer que fue mo-
nnsterio. »
* Ibid,, K. 1567, pièce 131 du 30 août.
* Le 31 août 1588. Voir Correspondance de Philippe II, t. II, Préface. Cette pensée n*est pas celle que donne la traduction de M. Gachartl : je crois qu'elle exprime mieux Tesprit de la lettre, bien que la traduction ne soit pas littérale. Voici, du reste, le texte : « Y si todavia no quedase alguna esperança en Dios de que podria haverse servido de
que Dieu lui tiendra compte de ce qu'il s'est compromis pour sa cause y ou s'il ne pensait pas que la flotte en longeant vos côtes vous aura fourni une occasion de revanche, je ne sais comment il supporterait une douleur si cruelle. »
Assurément le roi n'aurait pas laissé expédier cette lettre si elle lui avait été montrée, car sur la minute de celle qu'un secrétaire préparait pour le même Farnèse, la même phrase : « — Je me flatte que vous aurez saisi une occasion de réparer notre réputation » , est efFacée par Philippe, qui met : u Dans ce que Dieu fait, il n'y a pas à perdre ni à gagner de réputation, le mieux est de n'en point parler. »
Mais bientôt il apprend les naufrages en Zélande, les tourbillons qui emportent les navires vers la Norvège^, puis les détails navrants des massacres sur la côte d'Irlande : il sait quels sont les braves qui sont morts de faim ou qui ont été assommés par les paysans, « et il en souffre chaque jour davantage ; il souffre à un degré extraordinaire de n'avoir pas réussi à rendre un si grand service à Dieu*» . Il avait voulu aider Dieu et n'avait pas été accepté. Que les Anglais fussent destinés à rentrer dans le catholicisme, c'était évident,
responder por su causa, y que la vuelta dei Armada ha dado ocasion a V. E. la havra sabido toiiiar de suerte que no se le escape de las manos, no se como se llevaria un sentimiento tan grande, w
^ Ms. Arch. nat., K. 1568, pièce 110.
* Correspondance de Philippe II, t. II, Préface. Don Juan de Idiaquez à Farnèse : « Le duele estraordinanamente no avrr acabado de bacer un tan gran servicio a Dios. »
mais il aurait voulu être choisi pour les y pousser, et Dieu réservait cette gloire à un autre que lui! Son devoir était de s'incliner devant la volonté de Dieu. Et il se repliait déjà dans la sérénité de son fatalisme quand on vint lui signaler l'arrivée à Santander des tristes débris de l'expédition. Cinquante-trois navires revinrent un à un, dans la dernière semaine de septembre : « — C'est lamentable h voir, nul n'imaginerait une telle détresse » , dit un témoin en accueillant ces derniers survivants'. On peut bien croire* que don Cristoval de Mora et don Juan de Idiaquez hésitèrent quelques instants dans l'antichanGibre du roi, à annoncer ce retour. Mora entra, trouva Philippe occupé à écrire *• — Nous n'avons rien à dire, fit-il en sortant de la chambre rovale, le roi ne dit rien.
Les privations avaient été si cruelles que les survivants succombaient les uns après les autres en touchant la terre. Toutes les familles étaient en deuil. On espéra longtemps que d'autres navires apparaîtraient. Une dépêche de Venise fit croire un moment que don Âlonso de Leyva avait sauvé vingt-six navires et soulevé l'Irlande^ ; la réalité apparut bientôt : nul ne ren-
1 Garcia de Villejo al secretarlo de la guerre, 10 octobre 1588 : « Es lastima verlos, no liay quien créa, m
^ LoTHROP MoTLEY a admis le fait, mais il ne se trouve que dan» Famiaev Strada, t. II, p. 564; on sait que cet écrivain, qui a eu entre les mains toute la correspondance d*Alexandre Farnèse et celle de sa mère, ne reculait pas devant un récit romanesque.
^ « Scribentem lilteras. »
* Ms. Arcb. nat., R. 1574, pièce 8 du 17 novembre 1588.
tra ; les héritiers des plus grandes maisons qui accompagnaient Leyva furent engloutis avec lui. Ensuite vinrent les récits des captifs qui avaient été épargnés pour une rançon. Celui de Gonzalo Gonzalez del Castillo est déchirant. — J'ai fait naufrage ^ dit-il, le 6 novembre, avec la hourque San Pedro el Mayor; c'était une époque où les Anglais étaient rebutés de tuer, et la reine, après nous avoir gardés un an dans ses prisons, nous a distribués en cadeau à ses favoris. Je suis échu avec quelques autres à William de Courtenay, « qui aussitôt nous a mis dans une prison rigoureuse en nous demandant cinq mille ducats de rançon ; nous nous sommes plaints à la reine de ce traitement, ce qui nous a fait enfermer dans un cachot où nous n'avons plus reçu que du pain et de l'eau » . Après plus de deux ans de captivité, les malheureux furent menés en Bretagne et vendus au duc de Mercœur, qui les fit reconduire dans leur pays ' .
Le désespoir fut d'autant plus cuisant que l'enthousiasme avait été plus exalté. Peu de mois auparavant, on avait récité avec orgueil les vers de Gongora* : tt Lève ta droite redoutable, Espagne; des Pyrénées françaises h l'Atlantique des Maures, fais parade de tes vaillants. Et toi, reine déshonorée, non reine, mais louve féroce et luxurieuse, sur tes tresses pleuve la
1 Ms. Arch. nat., K. 1592, pièce 81 du 9 mars 1592. Le rapatriement datait du mois de février précédent.
' Gongora, né en 1561 , mort en 1627 : « il /a Armada que el rey Felipe II envio contra Inglaierra. »
flamme céleste ! » Heureusement Lope de Vega fiit un des survivants. Quant au duc de Medina-Sidonia, il s'enferma silencieux et désespéré. Philippe II eut la sagesse de ne pas le rendre responsable de la catastrophe. Sur un rapport secret qui disait : « Si la flotte avait été bien dirigée, le roi posséderait aujourd'hui l'Angleterre » , on lit encore ces mots de Philippe : tt C'est malheureusement une erreur '. »
' Ms. Arch. nat., R. 1568, pièce 131. Je Hâ : « Esto prtmero es îierejia laslima » , mais je crois ou que je lis mal , ou que la main a €crit hérésie pour erreur.