PREPARATIFS DE REPRESAILLES
L'une des plus pénibles préoccupations de Philippe II fut l'attente d'une nouvelle insulte sur ses côtes, comme celle de la rade de Cadiz, l'année précédente : les Anglais ne pouvaient manquer de s'attacher aux fugitifs. S'il avait pu conserver la moindre illusion sur le prestige de l'Espagne, les rapports de ses espions d'Angleterre ne lui laissaient pas ignorer la nécessité de se défendre à son tour contre une invasion. Le perfide Julio, qui avait quitté Paris peu de temps après Henri III, et était retourné en Angleterre, indiquait à Mendoza le nombre des navires qui étaient en armement, les capitaines, les chefs des corps de débarque-
ment', et continuait à toucher une subvention*. Les notes étaient communiquées a Philippe II, qui les annotait de sa main'; elles faisaient connaître que dès le mois de novembre 1588, Francis Drake et les frères Norris avaient des conférences avec le prétendant don Antonio pour préparer une descente en Portugal; de la sorte, « quand on auroit taillé de la besongne au roy d'Espagne en Portugal, il seroit plus aisé de l'assaillir es Indes ou dedans l'Espagne mesme* » .
Don Antonio s'agitait dans les intrigues et la misère depuis l'échec de sa tentative sur les Açores : « Il fait pitié, disait un Anglais **, il est à Ja veille de mourir absolument de faim. » Philippe II avait promis cinquante mille ducats à qui le lui livrerait**, et continuait à connaître par son confident Sanson'' toutes ses démarches à Londres ou au Maroc. Les autres con6dents de don Antonio n'étaient guère plus précieux que Sanson : l'un, Gaspar de Ayran, se laissa surprendre au Maroc avec une Mauresque, et fut jeté en prison; un autre, Emmanuel Godin, asséna des coups de bâton dans les rues de Londres à Antonio de Brito, émigré
» Ms. Arch. nat., K. 1567, pièce 182 du 26 novembre 1588; K. 1568, pièce 56 de mai 1589, et pièce 135 de décembre 1588.
2 Ibid., K. 1568, pièce 82.
3 lbid,y K. 1568, pièce 131.
* Palma-Gayet.
^ Stafford to Walsingbam : « Truly yoii would pity the poor man s case, who is almost next door starving in effect. »
^ Philippe II à Tassis, 15 et 28 mars 1585 (d'après Motlet, t. I, p. 68).
"^ J*ai déjà dit que Sanson parait être D. Antonio ^de Escobar.
comme lui, et se cacha en France ^ D'étranges personnages hantaient cette cour misérable : « — Le capitaine que vous savez, écrit un agent de Philippe*, me jure que si la chose paraît bonne au Roi Notre Seigneur, il saura trouver le moyen de débarrasser Iç monde d'un homme si nuisible au bien public. »
C'est au milieu de ces aventuriers que Francis Drake, les Norris et le comte d'Essex préparèrent les plans d'un soulèvement du Portugal : ils crurent sur la foi de don Antonio, qui n'avait même pas douze livres pour payer ses dettes', que les catholiques du Portugal étaient prêts à accueillir ce triste prétendant ramené par une armée de protestants. Ils mirent à la voile en avril 1 589, avec cent cinquante navires et vingt mille hommes.
Ainsi l'hiver est à peine achevé, les vaisseaux échappés à la mer du Nord n'ont pas réparé leurs avaries, les veuves sont encore dans la consternation, les recrues n'ont pas rejoint les dépôts des régiments, et voilà qu'une invasion vient fondre sur l'Espagne. Philippe II est un moment abattu : comment se défendre contre l'outrage? Les Portugais resteront-ils fidèles? Le Pape fournira-t-il de l'argent? « — Tirer de l'ar-
1 Ms. Arcli. nat., K. 1565, pièce 7G.
^ Ibid.y K. 1566, pièce 8. D. Pedro d'Oudeyberste à? : « El capitan que Vs sabe me reHsco muchas vezes la memoria de sus promissas... ine agsiguro con juramieuto que si el Rey nuestro senor sera servido dello, na le faltara el modo de desembaraçar el mundo de persona tan danosa al bien publico. »
3 Strypk, Annaby t. III, p. 450. Demande à lord Bufleigb de 12 ou 13 livres pour les dettes du prétendant.
gent du Souverain Pontife, écrit l'ambassadeur Olivarez'y je n'y réussirai jamais ; il est dur comme un diamant. » Une longue nofe de la main de Philippe 11 laisse voir l'inquiétude et presque une défaillance momentanée ' :
a — J'ai la confiance que Dieu mettra la main à cette affaire, et n'ai guère d'autre sujet de confiance, à voir dans quel état sont les choses , et les difficultés de toutes parts, et celles des approvisionnements ne sont pas les moindres, et sans approvisionnements que feront nos soldats, d'autant qu'ils sont presque tous nouveaux, et les chevaux aussi ont besoin de nourriture ! Enfin , puisque notre cause est si juste, elle aura le secours de Dieu. »
Mais par un heureux retour de fortune, il est servi en cette occasion par deux hommes de haute valeur, don Ghristoval de Mora, comme administrateur, et le comte de Fuentes, comme général. « — Faites acheter du blé, faites arrêter les suspects, écrit Mora à Fuentes *,
^ Lettres des 8 août et 26 septembre 1588 : « El sacar el dinero es cosîl tan de entranas de S. S. que no aprovecho nnda. n
^ Ms. Arch. nat. , K. 1569, pièce 9 D : « He visto todo esto que pareee que va de veras y confio en Dios que pondria su mano en ello, y en todo lo demas ay bien poco que contiar, segûn esta todo, y las dificultades que ay en todo, y no es la menor la de la comida que sin ella y a yeis lo que hara la gente, y mas toda bisoîia, y los caballos tambien ban menester comer. Pero pues la causa es tan justa dios nos ayudara en ella. » Cette note s'adresse à Mora, ainsi que le prouvent les instructions que Mora envoie (pièce 16) en employant les mêmes mots que le Roi.
' Ms. Arcb. nat., R. 1569, pièce 16 : « Que' con secreto advierta a los perlados de las ordenes para que con cl mismo secreto prevengan
faites prévenir secrètement les Supérieurs des ordresreligieux d'avertir avec le même secret les confesseurs que les Anglais sont amenés par don Antonio pour piller le Portugal , pour y introduire leur secte maudite , et profaner les églises. »