EXPEDITION DE PORTUGAL
Les Anglais étaient entrés « alaigrement dans les> navires, criant tous : Espagne! Espagne'! » Le départ fut une fête. Après six jours de traversée ^ ils arrivent à la Corogne^, où ils sont canonnés par le galion Satr Juan de l'amiral Becalde, qui avait échappé au désastre de l'année précédente. Sous la tempête, ils mettent sept mille hommes à terre ^, attaquent en trois, colonne» la ville basse, y pénètrent d'assaut, font prisonniers le commandant de la place, don Juan de Luna, et le commissaire des vivres, don Juan de Yera, tuent cinq cents- Espagnols, se répandent dans les rues pour piller,.
a los confessores como los Ingleses cun voz y ayuda de don Antonio vienen a robar aquel reyno, y meter su mala secta en Portugal, y aprofanar los templos. »
' Palma-Catet.
' Relation du colonel Anthony Winkfield , publiée par Hakluyt ,. seconde partie du tome II, page 134. *
.' Relation de sir Francis Drake et de sir John Norris, publiée par LoDGB, t. II, p. 389.
s'égarent dans les celliers, « où nos hommes, par une intempérance excessive' », se livrent à la joie déboire le vin des Espagnols, tombent ivres. Les plus sobres firent « dans cette basse ville un grand butin de vivres, de munitions et de cent cinquante canons^ » , mais ne furent pas assez nombreux pour empêcher les habitants de se retirer dans la ville haute, de s'y retrancher sous les ordres du marquis de Cerralvo, et d'y accueillir les équipages qui évacuèrent les navires de la rade et firent sauter le galion San Juan ^.
Pendant que les Anglais s'acharnaient au pillage, enlevaient ou défonçaient six mille pipes de vin, s'imaginaient « qu'ils aMaient être riches pour la vie parce qu'on leur avait dit qu'en Espagne les montagnes sont en or^ », Cerralvo improvisa des retranchements, enrégimenta les matelots et introduisit de Tordre dans la ville haute. Sir John Norris, au lieu de rembarquer ses troupes après cet heureux coup de main , entreprit un siège en règle contre les fortifications où s'étaient abrités les fugitifs : c'était une faute que blâma Elizabeth** et qui fut durement expiée. Il dut mettre de Tartillerie en batterie, et commencer des travaux de sape: après plusieurs jours, un fourneau de mine ouvrit une brèche suffisante, les Anglais s'élancèrent h l'assaut.
^ M Inordinate drinking. w
* Palma-Gayet.
^ Relations anglaises.
* Herrera, t. III, p. 168.
* Talbot to Shrewsbuiy, 26 mai 1589. Lodge, t. H, p. 396.
Pour les repousser, les enfants et les femmes se joignirent aux vétérans de TArmada : Tune des femmes, Gamara Pita, vit tuer son mari sous ses yeux, fit tomber mort d'un coup de pique le porte-drapeau anglais, s'empara du drapeau et l'agita triomphalement sur la muraille \ Elle reçut plus tard de Philippe II le grade et la solde â^alferez. D'autres femmes lançaient des pierres et des chaudières d'eau bouillante : tout à coup, au miheu de la mêlée, s'écroule une tour déjà ébranlée par l'explosion de lamine ; ses débris comblent la brèche, les Anglais sont écrasés sous les pierres. L'un d'eux, le capitaine Sydenham, reste les jambes serrées sous les blocs et ne peut suivre ses compagnons dans leur retraite. On le revoit le lendemain, vivant encore et se débattant; quelques braves veulent le dégager, ils sont tués autour de lui, on le laisse mourir lentement entre les deux arméeS*. Plus de douze cents Anglais étaient tués; le temps s'écoulait, l'armée per-. dait sa confiance; sir John Norris, qui hésitait à se retirer après cet échec, pour ne pas la démoraliser entièrement, apprend qu'à Puente de Burgos vient d'arriver un corps espagnol de six mille hommeâ : il y court oussitôt avec neuf régiments, voit l'ennemi retranché derrière un pont qu'obstruent des barriques, franchit le pont, le premier avec son frère, enlève un drapeau et fond sur les jeunes recrues qui se laissent massacrer
' HEfiRERA, t. III, p. 169 ; Cadreiia, t. III, p. 341. ^ Relation du eofonêl Anthony Winkjield,
sans défense; les Anglais ne font pas de quartier, ils tuent tous ceux qu'ils atteignent, et se répandent dans le pays en saccageant et en brûlant les maisons et les granges ; « de sorte que vous auriez vu la région couverte de flammes sur plus de trois milles à la ronde ^ » .
Après cette brutale consolation, les Anglais renoncent à la Gorogne et remontent sur leurs navires ; mais leur armée « était déflorée' » ; et depuis ces douze jours passés à la Gorogne, « il a plu à Dieu, dit Edward Norris', de nous envoyer une grande affliction de maladies causées par l'excessive provision de vin, provision si abondante dans toutes les maisons qu'il n'a été possible par aucun moyen d'en écarter les soldats i . Les pertes furent compensées par l'arrivée d'une flottille qu'amenait le comte d'Essex; Essex était parti après les autres et s'était embarqué secrètement à Falmouth, pour éviter les importunités de la reine Elizabeth qui voulait le conserver près d'elle, « et pour quelques autres causes plus secrètes^ » .
Philippe II annonça l'évacuation de la Gorogne à l'archiduc Albert qui gouvernait le Portugal, afin de
1 Relation du colonel Anthony Winkfield, Hackluyt, p. 142. Le cbef espagnol était le comte de Andrada.
^ Cabreba : « La desflorasen en aquella empresa. «
' Sir Edward Norris to M. Yichamberlain. Lodge, t. II, p. 406.
'^ « Some other causes more secret. » Relation du colonel Vinkfield, Est-ce par allusion à ces choses secrètes que dans une des piteuses supplications qu'il adressa plus tard à Elisabeth pour obtenir grâce de sa vie, Essex dit : « Once tought myself too happy « (Il fut un temps où je nie suis cru trop heureux)?
Tencourager à une semblable résistance : il oublia l'incendie de ses vaisseaux de guerre dans ses propres arsenaux pour se féliciter qu'un malheur plus cruel ne l'eût pas frap'pé , car « ce qui me donnait , écrivit-il * , le plus de douleur, c'était de voir ces hérétiques si rapprochés du corps de l'apôtre saint Jacques, tandis que j'étais trop éloigné pour pouvoir lui porter secours » . Il ne bougea toutefois pour diminuer l'éloignement ; l'archiduc Albert, plus prudent encore, se retira de Lisbonne sous le prétexte de surveiller les levées de troupes.
Presque aussitôt, les Anglais reparaissaient sur les côtes de Portugal et enlevaient le fort de Péniche. Sir John Norris se mit en marche sur Lisbonne avec six mille hommes, tandis que sir Francis Drake remontait le Tage pour seconder son attaque. De Péniche à Lisbonne, il n'y a pas douze lieues; mais la chaleur accablait les Anglais; ils mirent six jours avant de paraître devant les faubourgs. Le comte de Fuentes les laissait avancer; il se bornait à empêcher les paysans de leur porter des vivres, à les harceler avec sa cavalerie, à reprendre derrière eux le fort de Péniche, dont il massacra la garnison^.
Les Anglais ne peuvent songer à se nourrir en enlevant les bestiaux des Portugais, puisqu'ils se présentent
> Cette lettre est donnée par CABREUii : « Y yo mas lejos de lo que quisiera. »
2 Herrera, t. III, p. 170; Lodge, t. II, p. 406, Relation de Norris,
comme des libérateurs; la moindre maraude est sévèrement réprimée : les églises mêmes doivent être respectées; mais ni les scrupules des chefs anglais , ni les proclamations de don Antonio ne tentent les Portugais; les religieux seuls accourent près du prétendant. « Quel avantage trouvaient les Frères à le suivre avec un tel zèle, dit le colonel Winkfield', je n'en sais rien; mais ce qui est sûr, c'est que la population tint ses hommages en suspens jusqu'à ce qu'elle connût de quel côté se portait la victoire. » Que faire dans les faubourgs de Lisbonne, s'il est interdit de piller? On y reste quatre jours, on apprend que la flotte de Drake ne peut franchir les passes du Tage : l'armée se remet en marche, mangeant ses chevaux, semant la route de cadavres*. Les soldats ne peuvent contenir leur joie en retrouvant les navires à l'entrée du Tage : ils se couchent épuisés sur les ponts, ils sont emmenés au large.
Une fortune inespérée vient épargner à la flotte des privations semblables à celles de l'Invincible Armada : elle croise sur sa route soixante vaisseaux allemands qui apportaient de la farine en Portugal, et s'en empare sans scrupule. Elle ne se résigne pas encore à quitter les Etats de Philippe II : des hommes de la trempe de Francis Drake et de John Norris* se roidissent dans la
* « ...The friars hatl by followlng bim witb sucb dévotion I know not, but sure I aiii tbe laity did respite tbcir bornage till tbey migbt see wicb way ibe victory would sway. *
*•* Relation d*Edward Norrix : u Our mon fall daily sicke. «
^ P^orris avait passé son enfance près de Coligny.
défaite, évitent les désastres par leur vigueur d'esprit, et tentent la chance jusqu'à ce qu'ils aient épuisé leurs dernières ressources. Drake se rapproche de la côte : il aperçoit dans le lointain la rade de Vigo, y pénètre subitement; «là, dit Winkfield, nous mettons à terre tous ceux qui sont encore valides, c'est-à-dire moins de deux mille hommes; nous brûlons les vaisseaux espagnols , nous pillons la ville , nous embarquons le butin » .
Le 2 juillet, les Anglais rentraient à Plymouth'. Ils avaient dans ces deux mois et demi perdu onze mille hommes. Toutefois les Espagnols ne s'enorgueillirent pas beaucoup plus qu'eux des résultats de cette expédition : ft — Mais il faut bien considérer qu'un roi naturellement irrésolu, abattu par l'âge et le manque de santé, privé d'agents actifs et de généraux capables, ne pouvait, malgré sa prudence, prévenir ni parer tous les coups*. »
^ Le prétendant D. Antonio retomba dans sa misère. H mourut à Paris en 1595. H avait épousé Ana Barbosa. Leur fils Emmanuel, lour à tour novice chez les Capucins et aventurier chez les protestants, enleva Emilie, Tune des filles de Guillaume d'Orange, puis obtint sa grâce de Philippe III, et rentra jouir d'une pension en Espagne.
2 Cabrera, t. III, p. 172. Cette réflexion étrange chez, un historiographe presque officiel n'est pas absolument juste; en parlant de « falta de ministros activos y militares », Cabrera oublie le comte de Fuentes.