‹ Histoire de Philippe IIChapitre 55 sur 59 · CROISIÈRES MARITIMES · texte numérisé non relu

CROISIÈRES MARITIMES

Une autre expédition anglaise n'était guère plus heureuse, vers la même époque. Cumberland avait cru profitable de guetter la flotte des Indes à la hauteur des Açores, pendant que les Espagnols étaient retenus dans leurs ports par Francis Drake. H était parti au milieu de juin ' , et avait dans la Manche arrêté trois navires français qui revenaient de Terre-Neuve avec un chargement de morue. Il s'empressa de les déclarer ligueurs, c'est-à-dire de bonne prise , et de les envoyer en Angleterre. Quand il arriva à San Miguel des Açores, il apprit que les caraques des Indes étaient passées; il crut se dédommager en occupant l'île de Fayal ; mais ce rocher a été de tout temps un des plus pauvres qu'aient habités les Européens. Après trois mois de croisière autour des Açores, il dut songer au retour, en se contentant de la capture d'un seul navire qui était chargé de sucre et de cochenille. Mais une période de calmes arrêta subitement la flottille anglaise; sous un soleil brûlant, sur une mer immobile, la provision

* Le 18 juin 1587, avec quatre navires. Voir la Relation de Edward Wrighty « excellent mathématicien », dans le Recueil dmKCKhUYT^ t. 1I« seconde partie, p. 143.

d'eau s'ëpuisa : « On nous distribuait à chacun trois ou quatre cuillei*ées de vinaigre , pour boire en mangeant, car nous n'avions plus d'autre liquide. Un orage nous procura quelques gréions» et nous les croquions avec plus de délices que les meilleures dragées du monde. » La saison des pluies leur amena du soulagement : ils étendaient leurs chemises , puis les tordaient dans leurs bouches et les suçaient * ; ils recueillaient les gouttes qui glissaient le long des mâts, celles qui découlaient sur le pont, sans se préoccuper de la propreté. Après trois mois de ce supplice , ils purent enfin arriver en Irlande vers les fêtes de Noël.

D'autres corsaires coururent à Malacca et dans les îles de la Sonde, en rapportèrent des épices et de riches prises *. L'incertitude du butin, les émotions du jeu paraient ces expéditions d'un charme romanesque. Souvent plusieurs navires s'associaient pour tendre une sorte de filet à travers l'Atlantique : ils se tenaient à deux lieues les uns des autres, prêts a se réunir au bruit du canon et à fondre sur la caraque aux barres métalliques. C'est ainsi que Gumberland enleva la Madré de Bios qui portait quinze cents tonnes de marchandises précieuses ^. Mais aussi les navires ainsi détachés pou- •

* « Watcljed them tille they were ihorow wet, tben wringing en sucking out the water. »

2 Ms. Arch. nat., K. 1574, pièce 44 d'avril et août 1589, Corres* pondance de Venise : « Avian venido con muy ricas presas...a Malacca con disenno de cargar pimenta en la Sonda. »

3 Le 3 août 1591. Voir Le Petit, t. II, p. 594, et Frank Jokes, Martin Frobisher,

vaient être cernés par une flotte ennemie et perdus; c'est ce qui arriva au Revenga

Le Revenge, commandé par Richard Grenvil le, faisait partie d'une escadre de six vaisseaux royaux et d'une dizaine de navires corsaires que commandait Thomas Howard * , lorsqu'il fut surpris par la flotte espagnole de cinquante-quatre navires que don Alonso de Bazan amenait pour protéger les caraques des Indes. Richard Grenville n'essaya pas de fuir. Le feu commença à trois heures de l'après-midi : deux vaisseaux espagnols furent coulés; mais vers une heure du matin, Grenville tomba mort ; le Revenge, démâté et sans poudre, n'avait plus qu'une trentaine d'hommes valides, quand, après quinze heures de combat, il fut enlevé par les Espagnols *.

Don Alonzo de Bazan , frère du marquis de Santa Gruz, dut à ce conabat un moment de popularité^. H parlait d'aller brûler Plymouth. La confiance qu'il inspirait à ses équipages aurait peut-être procuré encore quelques heures de gloire. Mais dès^ l'année suivante > tandis qu'il attendait avec impatience dans la rade de Gadiz l'autorisation de mettre à la voile , il reçut

1 Enquête rédigée par sir Walter Ralcigli, et publiée par Hackluyt, t. II, seconde partie, p. 169.

^ Herrera, t. III, p. 294; Cabrera, t. III, p. 498.

' Il était oublié depuis près de trente ans nu Penon de Yclez, qu*il oominandait depuis 15G3; il avait de.s ennemis et des envieux comme son frère. Déjà à cette expédition de 1591, il ne put quitter Lisbonne que le 30 août; le combat contre le Revenge est du 8 septembre. Voir dans Cabrera la rage des envieux.

deux ordres à la fois : l'un lui enjoignait d'appareiller pour le cap Saint-Vincent; l'autre, de se rendre a Madrid '. Il écrivit en toute hâte pour savoir laquelle de ces deux instructions il devait suivre, a et comme on ne lui répondait pas, il envoya un officier qui ne revint qu'au bout de vingt-neuf jours et lui rapporta l'ordre de conduire la flotte à Lisbonne pour prendre conseil du cardinal-archiduc Albert » . La traversée de Gadiz à Lisbonne fit perdre jusqu'au 6 juillet; puis le cardinal-archiduc attendit dix-neuf jours avant de songer à diriger l'escadre de Bazan sur les Açores, Elle y arriva pour apprendre que les Anglais venaient d'enlever la flotte des Indes.

» En 1592. Herrera, t. III, p. 337.

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