DERNIERS MOIS DE DON JUAN D'AUTRICHE
Peu de jours après la victoire de Gembloux, arriva un renfort de 4î,000 Espagnols conduits par don Lope de Figueroa *; mais presque aussitôt don Juan fut foudroyé par une nouvelle si étrange qu'elle lui fit perdre tout cœur et toute force *. Son fidèle Escovedo venait d'être assassiné à Madrid, dans la rue. « Quel désespoir de ne savoir qui a dirigé un tel crime ! Dieu sait dans le ciel, Dieu me fera connaître celui qui l'a commis *. » Il reste rêveur ®, il se sent condamné également : point de nouvelles de son frère ; « qu'aura gagné le roi à nous perdre ® » ?
Philippe essaye des négociations directes avec les États et y emploie Noircarmes à l'insu de don Juan "^ ;
1 Notamment Tirlemont et Louvain, les 5 et 7 février 1578.
* CABRERà, t. II, p. 454.
^ Ibid.y p. 426 : « Caydo de animo y fuerzas. »
^ Don Juan à Mendoza. Recueil de M. Morel-Fatio, p. 133.
^ Cabrera : « Pensa tivo. »
® Recueil de M. Morel-Fatio, p. 134.
"* Correspondance de Philippe II, préface du tome lï.
il accepte même la médiation de l'empereur Rodolphe, et envoie à Cologne le duc de Terranova; qui se rencontre avec les agents du prince d'Orange et avec le prince de Schwarzenberg, plénipotentiaire de l'Empereur. Il n'hésiterait pas à sacrifier don Juan et les vainqueurs de Gembloux, si Orange consentait à reconnaître son autorité.
Ainsi Orange, après ses revers, malgré sa fuite peu glorieuse, en dépit de l'opposition des États, reste l'arbitre souverain de la guerre. On peut croire qu'il n'a pas eu une minute d'hésitation. Il savait à quoi s'en tenir sur les promesses de Philippe II. Il connaissait également la pénurie du trésor espagnol ; Orange devait deux millions de florin^ aux banquiers et aux princes d'Allemagne; le duc de Terranova ne lui offrait à Cologne que vingt mille écus et une commanderie de quatre mille ducats ^. Cet appât mesquin ne pouvait entrer en balance avec la gloire de se dire le champion de la Réforme. « Il n'y a eu, sauf le prince, que les classes pauvres en faveur de la religion » , écrivait son frère Jean '. Et cette gloire ouvrait des chances indéfinies : u Les provinces sont à lui et à personne autre » , d'après l'aveu même de don Juan *. Aussi le prince de Schwarzenberg s'aperçut promptement qu'il était pris pour dupe et rompit les négociations de Cologne.
^ Lettre da duc de Terranoya. Correspondance de Guillaume, p. 105* ^ Becueil de Grobn yak Priksterer, t. VI, p. 311. « Suyas son y no de otro. »
Les réformés aussi commençaient à suspecter le désintéressement du prince d'Orange. Quelques-uns, et parmi eux Sainte-Aldegonde qui avait été si humble dans les prisons des Espagnols, se plaignaient que les anabaptistes ne fussent pas mis à mort au même titre que les catholiques. Le prince est un athée, disait déjà un autre pédant '. Il ne veut, répétaient les politiques *, « faire part du gasteau à personne, résolu de tromper tous ceux qu'il convie à ce festin et tenir au moins une resne des affaires en sa main » , — « Nous sommes retenus dans des hostilliés nécessaires pour un homme seul, ruineuses pour tous les autres » , ajoutait Champagney ^.
Devant cette opposition, le prince ne cessa de cherchei^ un appui dans la démocratie. Lorsqu'il apprit que les États d'Artois venaient non-3eulement d'adresser leur adhésion à don Juan, mais d'envoyer des lettres aux Etats de Hainaut et de Tournoisis, « les incitant de faire le semblable ^ » , il rappela la terreur à Arras par un coup d'État semblable à celui qui avait déjà frappé Gand : « Vous eussiez vu et ouy fermer huis et fenestres, et les vaut-néant ne dormoient pas, pensant que l'heure estoit venue de faire leurs hottes ^. » Les vaut-néant entourèrent la maison de ville d'Arras, où
* Petrus Daihenus.
^ La Huguerye, Mémoires, t. II, p. 2-14.
^ « Bellum gerimus uni necessarium,^ omnibus pericuiosum. » ^ PoKTus Payen, Mémoires, t, II, p. 63-68.
Ibid.y p. 70-73.
les échevins étaient assemblés ; « les cheveux dressoient aux plus assurés d'eutre nous ; il fallut désavouer les lettres, car c'eust été peine perdue d'alléguer des raisons à cette beste indomptable du peuple qui n'est guidé que par les folies appréhensions de son esprit brutal, et n'y avoit lors homme sy hardy, s'il n'estoit fasché de vivre, qui eust osé dire seulement : — Enfants, vous faictes mal! »
Les soldats des États, qui ne se fiaient en aucun chef et voyaient ces encouragements à la sédition, se répandirent dans les campagnes et « s'advanchèrent d'aller vivre à l'advantaige sur les paysans ' ». Il y en avait sept cents qui se tenaient dans les fermes et les châteaux des environs d'Audenarde. Une autre bande fut surprise par les bourgeois de Gand, qui trouvèrent « tant d'argent sur lesdits morts et vife, que le moindre d'iceulx avoit trente et quarante florins 'des branscats et compositions qu'ils avoîent faicts sur les povres paysans » .
Au travers de ces excès se maintenait le parti qui voulait défendre les droits et les lois du pays contre les intrigues de l'intérieur et les usurpations de l'étranger, en dehors de toute formule religieuse. C'est dans ce parti national et modéré qu'Alexandre Farnèse va trouver un appui contre les excès des sectaires. Mais don Juan n'a aucune idée de ce que peut être le patrio-
' Ms 12941 de Bruxelles. Fragment publié Com, ray, hist,, t. XIII, no4.
tisme. Aussi n'est-ce point à lui que s'adresse le parti national, c'est à un Français, François de Valois.
Depuis le voyage de sa sœur Marguerite à Spa, François de Valois avait envoyé M. de Cimiers à Londres ' pour courtiser en son nom la reine Elisabeth ; — « Futilité qu'il tira de cette amourette fut le consentement de la royne à le faire eslire duc de Brabant * » . Le frère du comte de Lalaing vint se concerter au château de la Fère avec François de Valois et avec Marguerite ; il reçut de leurs mains , pour distribuer aux principaux seigneurs des Pays-Bas, des médailles d'or où a estoient les figures » du prince et de sa sœur ^.
François de Valois se présente devant Mons où il est accueilli, occupé le pays entre Maubeuge et Brainele-Comte; le prince d'Orange, tout en feignant de l'accepter comme un allié, suscite un nouveau compétiteur, le duc Jean-Casimir de Bavière.
Jean-Casimir n'était pas beaucoup plus inquiétant que Mathias : « N'ay jusques ores entendu qu'il ait fait exploit de guerre : robbé et pillé, si » , dit de lui le cardinal Granvelle ^. Lorsque chassé de France par le duc de Guise, après plusieurs semaines de brigandage, Jean-Casimir avait voulu passer en Angleterre pour
^ Le premier voyage de Cimiers est en mars 1577. Voir Doc, ined.^ t. LI, don Bernardine de Mendoza à don Alonso de Curiel : il est dit que Cimiers est à Londres : « Muy de asîento. ■
^ Daubigné, les Histoires y t. II, p. 400.
* Marguerite de Valois, Mémoires.
* Recueil de Groen van Prinsterer, t. VI, p. 414.
obtenir l'appui d'Elisabeth^ il s'était de'guisé eti cuisinier et avait préparé Je repas de l'épuipage, bien que cruellement souffrant du mal de mer ' . Son plan était d'acheter, avec les fonds anglais, les Allemands des deux partis et de les convier, tous réunis, au pillage des bonnes villes de Flandre j « c'estoit la plus belle négociation qui fust taicte de longtemps » , dit avec envie un amateur de ces trafics, qui voyageait' dans les cours d'Allemagne pour u sucer de leurs aflPaires ^» .
Mais le mauvais temps, la peste, les promesses du prince d'Orange dispersèrent toutes les armées; Jean- Casimir retourna assez tristement en Angleterre ; François de Valois fut rappelé en France par Henri III. Don Juan se laissa gagner par le découragement. Il commençait à comprendre le sort d'Escovedo. Il se voyait abandonné même par Catherine de Médici, si elle proposait, comme il le croyait, un mariage entre François de Valois et l'infante Isabelle, fille de Philippe, avec les Pays-Bas pour douaire.
Il tente encore un dernier appel vers son frère : (c Mais dites-moi, lui écrit-il^, comment je dois agir! — Non, je ne le dirai pas, met Philippe en marge de ces mots. — Et voilà à quel jeu s'en va notre vie » , soupire don Juan ^ en se mettant
1 Doc. ined.yU LI, Mendoza à Curie! : « Mareado... se hizo cocinero, aderezando la cena. i>
2 Là HuGDERVE, Mémoires, t. II, p. 2-14.
^ « La orden de como tengo de goberaar. — No yo le dire. » * « Nos van las vidas en esto juego. » ■
au lit le 28 septembre 1578, épuisé par la fièvre.
Il était souffrant depuis longtemps. « J'ai la santé ruinée, écrivait-il déjà une année auparavant ' ; on vient de me saigner six fois et de me purger quatre fois, et je ne suis pas encore rétabli. » Mais cette nouvelle maladie lui semble plus grave, malgré le bon espoir que gardent les médecins * ; il estime qu'il n'a que peu de jours à vivre, il se plaint à son confesseur qu'on lui ait fait avaler de force un breuvage ^; il délègue ses pouvoirs à Alexandre Farnèse, après avoir reçu la communion ^ ; Je lendemain lundi, il a le délire ; il meurt le mercredi. « La maladie fut une fièvre pourprée, ou assoupissement, avec une fistule qu'on lui trancha; il en mourut le 1*"^ octobre 1578, après dixsept jours de soins ^. » La relation des médecins ne permet pas d'accepter l'opinion populaire indiquée par Brantôme, que le prince serait mort « de la peste qu'il avait prise de madame la marquise d'Havre » , ni celle qui le fait empoisonner « par des bottines parfumées M .
Le corps fiit transporté en Espagne le 24 mai sui-
* Don Juan au roi, 31 octobre 1577. Com. roy, hxsl,y t. IV, 1852^ p. 366.
' ^ Doc. ined,y t. VII, p. 250. Lettre du confesseur copiée par Fray
JUAK DE GeROïïIMO.
^ Ibid, : « Se me (|uejo, écrit le confesseur , que le habian lieclis beber una bebida por fuerza. » G* est probablement une plainte de fiévreux. Si don Juan avait été empoisonné, Antonio Ferez n*aurak pu rignorer, et il avait grand intérêt à le faire savoir.
^ Le 28 septembre 1578. Com. roy. hist., t. IV, 1852.
^ Doc, ined.y t. VII, p. 443 : « La enf^rmedad de Su Âltezza fué
vant ', mais non probablement, ainsi qu'on Ta raconté *, partagé en plusieurs tronçons dont furent * chargés des cavaliers différents ; à TEscurial, les fragments auraient été recousus, le cadavre aurait été revêtu d'un riche costume et dressé debout devant leâ yeux du roi.
de tabardillo o modorra, y una almorrana que Je cortaron, de que murio. « Ce n*est pas très-clair.
* Doc, ined,y t. VII, p. 443 : fray Juan de Gebonïmo, Mémoires.
^ Strâda, liv. V, p. 519 : u Ossibas iterum commissis, aereique nexu fili colligatis, totam ardculavere compa{>ein corporis... Superindutis armis, pretiosis vestibus exornatum ita régis obtulere oculis quasi pedibus innitens... plane vivere ac spirare videretur. »