LIVRE PREMIER
Après la mort de Théophile, empereur des Grecs, surnommé l’Infortuné (1), parce que son règne n'avait été qu’un tissu de malheurs, les rênes du gouvernement passèrent dans les mains de limpérotrice Théodora, sa veuve , à cause du bas âge de Michel JII son fils (2). Cette princesse, que ses vertus élevaient si fort au-dessus de son sexe, fit voir qu'il y a des femmes qui possèdent aussi bien que les hommes ce qu'il
(1) Ce prince, fils et successeur immédiat de Michel le Bègue, signala les derniers instants de sa vie par un trait de cruauté inouïe. 1] avait conçu une jalousie furieuse contre son beau - frère Théophobe, ‘qui s'était fait une grande réputation par sa valeur et son mérite. Théophile, pour assurer à son fils Michel le trône impérial, et craignant que Théophobe ne le lui ravit, envoya couper la tête à ce dernier; il se la fit apporter sur son lit, où il était à l’extrémité; et la tenant encore sanglante par les cheveux , il dit : Je ne suis plus Théophile, mais tu n’es plus Théophobe. Après ces paroles, il expira en 842. Glicas—Cedren—Zonaras ap. Baron., cum crit. Pagii, ann. 842. |
(2) Ce fils n’avait alors que trois ans, Porphyrog., lib. 17, n. 4, sp0û Baron. ibid.
y a de plus essentiel dans le grand art de régner; et qui sont, aussi bien qu'eux, douées de ce discernement exquis, de cet instinct délicat qui découvre le véritable mérite , et sait le mettre en œuvre. L’impératrice régente , considérant qu’entre les grandes choses qu’elle désirait de faire, rien ne contribuerait plus à la gloire de l'empire et au succès deson gouvernement que de faire régner celui par qui les rois règnent, qui brise quand il veut les sceptres , et qui renverse les trônes à son gré (1); elle crut donc pouvoir augmenter les forces de l’État en étouffant les troubles excités dans l'Église pendant une longue suite d’anées, et en unissant les esprits par une conformité parfaite de croyance. Cette entreprise était digne de sa politique, de son courage et de sa piété.
Lorsque cette princesse prit em main le timon de l’État, l’hérésie des Iconoclastes, qui avait agité l’Orient pendant cent vingt ans et causé de si grands ravages, respirait encore. Mais elle reçut les derniers coups dans un nombreux concile assemblé par les soins de la régente : le confesseur Méthodius fut élevé au patriarcat de la ville impériale, et l’erreur ennemie des images fut frappée de nouveaux anathèmes (3). Ainsi les affaires ecclésiastiques, qui étaient depuis longtemps dans un si triste état, prirent une tournure plus favorable pour la religion. Méthodius gouverna sagement l’Église de Constantinople, mais les cruels traitements qu'il avait éprouvés sous les empereurs iconoclastes ne lui laissèrent pas une longue. vie ; il mourut le 14 juin 846, après quatre ans d’épiscopat. On lui donna pour successeur un homme d’un grand mérite et d’une illustre naissance, Ignace, qui fit voir en lui un autre Chrysostome, sinon par le génie, le savoir et l’éloquence, du moins par le zèle, le courage et la piété. Ignace était fils de l’empereur Michel Rangabé et de Procopia, fille de l’empereur Nicéphore. Son
(1) Prov., 6. 8.— Ezéch., 6. 30.
(2) Theophane apud Baron. , ann, 842, n. 12, — Labb. concil., t. VIE,
col. 1782.
père, prince vertueux, mais trop faible pour l’époque de troubles où il monta sur le trône, avait été obligé d'abdiquer, par suite des intrigues de Léon l’Arménien, qui marchait sur Constantinople avec une puissante armée, pour s'emparer de Ja couronne. L’usurpateur, parveuy à ses fins, embrassa l’hérésie des Iconoclastes, et renouvela une persécntion qui dura plus de . trente ans. Non content d’avoir exilé Michel, son bienfaiteur, il maltraita ses fils jusqu’à leur faire subir une mutilation honteuse. Ignace, le plus jeune, relégué dans une île différente de celle où étaient son père et ses frères, prit, à l’âge de quatorze ans, une résolution qui montrait déjà en lui le grand caractère dont il devait donner tant de preuves. 1] renonça à toutes les espérances que pouvaient lui donner sa fortune et sa naissance , et embrassa la vie monastique dans le couvent de Satyre (1), se traçant un plan de conduite dont il ne s’écarta plus jamais, même dans sa vieillesse. Son goùt le portait vers l'étude ; il s’appliqua donc à l’Écriture sainte et aux monuments des Pères, cherchant à modeler sa conduite sur leurs exemples, et sa doctrine sur leurs enseignements (2). Élevé à cette école, il fit de grands progrès dans la science et la piété. Ses confrères conçurent pour Jui la plus haute estime, et, à la mort de l'abbé du monastère, ils le choisirent pour leur supérieur. Ignace, quoique jeune encore, ne trompa point leur attente. Ses qualités personnelles suppléèrent à ce qui manquait à l’âge. La lecture assidue des livres divins et de la tradition lui avait fourni un fonds inépuisable d'idées et de sentiments, qu’il sut communiquer à ses moines par une élocution facile et une éloquence naturelle. II leur parlait de conviction de cœur, les exhortant fréquemment à rester fidèles à Dieu , à se livrer à la prière, à remplir exactement leurs devoirs, et leur recommandant surtout de purifier leurs intentions, et de tout rapporter à la gloire de Dieu (3).
(1) Curopal. apud Baron., ann. 847, n. 34.
(2) Vita Ignat. per Nicetas. Labb. concil., t. vus, p. 1183. (3) Nicetas apud Labb., ἢ. vins, p. 1186.
La sagesse de son gouvernement fut bientôt connue au dehors, de sorte qu'on venait de tous côtés pour se mettre sous sa discipline. Il fut donc obligé d'agrandir son monastère, trop étroit pour recevoir ceux qui se présentaient. Mais le nombre des novices s’augmentant toujours, 1] construisit de nouveaux monastères dans trois îles appelées les îles du Prince ; ce sont celles de Platés, d'Hyatros et de Térébinthe, lieux auparavant déserts et inhabités (1). Des évèques exilés et persécutés pour la foi, voyant le bien qu'il faisait, l’engagèrent à entrer dans l’état ecclésiastique. Ignace suivit leur conseil, et reçut les ordres sacrés de la main de Basile, évêque de Paros, dans l'Hellespont, qui avait beaucoup souffert sous les Iconoclastes. Iguace, entré une fois dans l’ordre sacerdotal, comprit qu’il n'appartenait plus senlement à ses moines, mais à tous ceux qui avaicnt besoin de son ministère. La réputation de sa saintetéle rendit célèbre, et amena autour de lui une foule d'hommes et de femmes de Constantinople et des provinces voisines. Ignace les accueillait avec douceur, leur faisait des instructions, baptisait leurs enfants, et les exhortait à se préserver de l'hérésie , à persévérer dans la foi catholique, et à pratiquer toutes les vertus chrétiennes (2). La réputation d’Ignace croissait de jour en jour, et il devint bientôt le refuge de tous les malheureux. Tous ceux qui étaient persécutés, emprisonnés, baonis et privés de leurs biens s’adressaient à lui , et recevaient des secours et des consolations (3); en quoi il fut aidé par sa mère etses sœurs, qui vécurent longtemps, et employèrent leurs richesses au soulagement des pauvres. C’est ainsi qu'elles se consolaient dans leur triste exil (4).
Tel était Ignace sous le règne des empereurs iconoclastes. 1] no relâcha rien de sa ferveur sous la régence de Théodora. Un mérite si rare et si éclatant ne devait pas être resserré
(4) Nicetas apud Labb., t. vu, p. 1186.
(2) Nicet., ib., p. 1187.
(3) Ibid.