‹ Histoire de Photius, patriarche de Constantinople, auteur du schisme des Grecs, d'après les monuments originaux, la plupart encore inconnus, accompagnée d'une introduction, de notes historiques et de pièces justificatives;Chapitre 3 sur 11 · IP · texte numérisé non relu

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dans l’enceinte d’un cloître; cette lampe ardente était destinée à être placée sur le chandelier de l’Église. Après la mort de Méthodius, plusieurs sujets furent proposés pour le siége de Cons-' tantinople; plusieurs aussi cherchèrent avec ardeur cette dignité, la première dans l’empire, et la seconde après Rome. L'impératrice Théodora, fort embarrassée sur ce choix, où elle pouvait influer par son crédit, alla consulter un célèbre anachorète , nommé Joannice, qui, inspiré par un esprit prophétique , lui répondit qu'Ignace était destiné de Dieu pour gouverner l’Église de Constantinople. Les évêques de leur côté, le clergé et le sénat (1), comme par un mouvement surnaturel, firent le même choix. Ignace, dans un synode, fut donc proclamé patriarche de Constantinople et intronisé le 4 juillet 846 (2), malgré sa résistance; car son humilité était aussi grande que sa foi. Il était alors dans la quarante-huitième année de son âge (3). Selon l'antique usage qui, pour le siége de Constantinople, datait de Théodose le Grand, époque où les évéques de la ville impériale prirent le titre de patriarche, l’empereur, ou plutôt la régente en son nom , envoie une ambassade à Rome pour remettre au pape (Léon IV) le décret d'élection, et pour demander son assentiment ; car les patriarches de l'Orient étaient tous confirmés par l’évêque de Rome. L’empereur fait l’éloge du nouvel élu, vante ses vertus sacerdotales , sa chasteté surtout; expose ensuite la régularité de son élection, puisque, ayant passé par les divers degrés de la hiérarchie , il a été élu par le suffrage des évêques réunis en synode. La lettre synodale des évèques parlait dans le même sens (4).

L'événement justifia le choix des évêques : le saint patriarche fit briller en lui, dans le degré le plus éminent, nonseulement les vertus qui rendent un particulier recomman-

(4) Labb., t. vin, p. 1259.

(2) Baron., ann. 858, cum critic. Pagii ad π. 49.

(3) Nicetas ap. Labb., ib., p. 1190.

(4) Ce fait important résulte clairement de la lettre du pape Nicolas 1°". ( Epist, v., Labb., t, vus, p. 279.)

dable, mais aussi celles qui font admirer un grand évêque. Avec tant de mérite, Ignace était non-seulement chéri des catholiques, mais encore respecté des hétérodoxes, qu’il ne persécuta jamais pendant son patriarcat, et qui, de leur côté, n’entreprirent rien contre l’Église , parce qu'il traita toujours les personnes avec bonté, quoiqu'il combattit leurs opinions avec vigueur. 1] employait la plus grande partie des nuits à l'étude de l’Écriture et de la tradition ; aussi ne redouta-til jamais ni les raisonnements des hérétiques, ni les subtilités des philosophes.

Tel était cet Ignace élevé dans la retraite, nourri dans l'étude οἱ dans la pratique des vertus austères du christianisme. Il était simple et ouvert, ne voyant et ne connaissant que deux choses, sou Dieu et ses devoirs : génie ferme et sans faiblesse, aussi ennemi des bassesses de l'intérêt que des fourberies de l'intrigue; incapable même de ces ménagements et de ces complaisances qui sauvent la vertu du prétendu ridicule, et la rendent supportable à la cour. Enfin, ce fut une de ces âmes choisies, que la sagesse de Dieu se plaît de temps en temps à montrer aux hommes, pour leur apprendre jusqu’à quel degré peuvent s'élever les forces humaines , soutenues de la grâce divine (1).

Ignace, simple, affable et prudent, n’éprouva aucune diffculté dans l'exercice de son ministère : tout allait selon ses désirs et selon les vœux de Théodora. Cependant il eut, dès le commencement de son épiscopat, quelques ennemis secrets, à Ja tôte desquels sc trouvait Grégoire Asbestas , évèque de Syracuse, qui s'était réfugié à Constantinople, après l'invasion de la Sicile par les Sarrasins. 11 y avait contre lui des choses graves que Phistoire a laissées sous le secret, mais que le nouveau patriarehe connaissait parfaitement. C’est pourquoi le jour de son sacre 1} le fit avertir de se retirer, et de ne point assister

à une semblable cérémonie, jusqu’à ce que sa cause fût exami-

(1) Nicctas, Labb., t. vin, p. 1100.

née à loisir. Les évêques, tout .en trouvant cet avertissement fort juste, ne l’approuvèrent pas tous, à raison de la circonstance. Grégoire fut tellement irrité contre Ignace, qu'il jeta par terre les cierges qu’il avait reçus pour la cérémonie, le chargea d’injures en présence des fidèles, disant à haute voix que c’était un loup et non un pasteur qui venait d’entrer dans l'Église (1). 11 se retira ensuite, suivi de Pierre, évêque de Sardis, d'Eulampius d’Apamée, et de quelques autres clercs de Constantinople, qui embrassèrent son parti et firent schisme contre Ignace (2). Celui-ci fit tous les efforts imaginables pour ramener Grégoire , n’épargnant ni les exhortations ni les bienfaits ; mais il ne parvint pas à éteindre la méchanceté de cet homme, qui allait dans les maisons des grands pour décrier Ignace, disant qu'il était indigne de l’épiscopat, et même du nom de chrétien.

Ignace, qui connaissait sa conduite personnelle et celle qu’il tenait envers lui, le fit juger dans un concile de Constantinople en 854, et le déposa de son épiscopat (3).

Grégoire s’en plaignit à Rome, au pape Léon IV, qui écrivit à Ignace, le priant de lui envoyer quelqu'un pour l’instruire de cette affaire. Ignace y envoya le moine Lazare, confesseur sous les Iconoclastes , qui connaissait parfaitement ce qui concernait Grégoire. Toutefois, Léon différa de le condamner ; et Benoît III, son successeur , pressé pour la même cause, usa de la même modération. Ce n’est pas que Benoit ne trouvât Grégoire suffisamment convaincu; mais il se contenta de le déclarer suspens. Ainsi il n’y eut point à Rome un jugement définitif contre lui (4). Grégoire de Syracuse, sachant par son envoyé que le Saint-Siége ne s'était pas prononcé, en devint plus fier, et continua de lancer contre Ignace les traits de sa

(1) Vita Ignat., Labb., t. vu, p. 1199.

(2) Fbid.

(3) Labb., t. va, p. 133. Epist. Nicol., 9. 10.) p. 338. — Apud Baron., ann. 854, n. 7.

(4) Nicol., epist. x, p. 359, et epist. x1, p. 371, apud Labb., t. vus.

méchanceté (1). Mais que pouvait-il contre un prélat qui avait l'estime du peuple et la protection de l'impératrice Théodora? ette princesse dirigea les rènes du gouvernement avec une grande sagesse et une grande fermeté. Sa vigilance, sa doueeur et In sainteté de sa vie lui attirèrent les bénédictions et l'amour des peuples. Assise sur le premier trône du monde, elle avait encore atteint le plus haut degré de la perfection évangélique, Son application à tous les devoirs, surtout depuis qu'elle profitait de la liberté que lui donnait son veuvage de satisfaire son penchant décidé pour la retraite, ct toutes ses autres vertus, la firent regarder comme le miracle et de son soxo Οἱ de son siècle,

Théodora, tout en remplissant les devoirs de régente, n’oublin pas ceux de mère. Elle fit donner à son fils une éducation chrétienne, οἱ digne de ses hautes destinées. Mais ce fils avait dans les veines Jo saug corrompu des empereurs ses prédécesours, ΠΟΘ de bonne heure des penchants qui ne présagaient rion d'heureux à l'empire. A peine fut-il sorti des jeux paisibles de l'enfance, qu'il se livra aux jeux turbulents du cirque, Comme un autre Néron, à qui on l’a souvent comparé, il aeut point de plaisir plus favori que celui de faire voler un char sur ln poussière du cirque : plus jaloux de remporter la palme de l'arêne que de recueillir des lauriers sur un champ de bataille, Ces sortes de jeux le mirent en contact avec les conducteurs des chars ; il fraternisait avec eux par une popularité avilissante ; 11 leur acvordait les premières places dans sa contlanecet dans son estime, leur permettait de lui donner des festins, et tenait leurs enfants sur les fonts baptismaux. Il s’applaudissait alors de sa popularité, et affectait de blâmer la froide et imposante reserve de ses prédécesseurs , 2.

Colle conduite faisait pitié aux hounètes habitants de Cons tautinople, et leur inspirait du mepris. Mais l'empereur, tou:

N Mol ep an ap Lab, Ext, p. ὑπ.

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jours en compagnie de jeunes gens sans éducation, prêts à selivrer à tous les excès, descendit encore plus bas, par la profane libertéavec laquelle il tournait en ridicule lareligion de son pays. Un bouffon de la cour, nommé Grylle, prenait le titre et les vêtements de patriarche ; ses douze métropolitains, au nombre desquels se trouvait l’empereur, avec le titre d’évèque de Co- Jonie, se couvraient d’habits pontificaux brodés d'or et d’argent , se promenaient en procession dans l’intérieur du palais, imitant le chant des églises, et se faisant donner de l’encens dans des encensoirs dorés, ct ornés de pierres précieuses. On ne dérobait pas ces impiétés aux regards ‘de la ville: un jour de grande fête, l’empereur, ses évêques, ses bouffons, courant les rucs, montés sur des ânes, rencontrèrent le véritable patriarche à la tûte des fidèles et de son clergé: ils troublèrent par leurs acclamations licencieuses et leurs gestes obscènes le recueillement de cette procession chrétienne (1). Tels étaient les amusements auxquels se plaisait le jeune empereur.

On peut bicn penser que l’impératrice, sa mère, ne souffrait pas volontiers de pareils jeux. Plus d’une fois elle lui aura fait des réprimandes ct donné de maternels avis, mais en vain. Le respect pour les parents s’en va avec le respect pour la religion : la ruine de l’un entraîne celle de l’autre. Le trait suivant va nous montrer quelle était l'éducation du prince, et quel respect il avait pour sa vertueuse mère. Un jour l’empereur était avec son bouffon, qu’il appelait son patriarche. 1] fit appeler sa mère, sous prétexte de recevoir la bénédiction du patriarche. La pieuse princesse, poussée par son zèle et la simplicité de sa foi, vint avec empressement , se jeta aux pieds du bouffon, qu’elle prenait pour Ignace ; car il en portait le costume, et il avait caché sa barbe et son visage pour n’être point reconnu. 1] se leva brusquement, faisant entendre ce que limpolitesse a de plus déshonnète et ce que la bouche a de

(1) Curopal. apud Baron., 854, n. 9.

plus infâme (1). La mère, si indignement ontragée, ne put retenir son indignation; elle chargea son fils d’imprécations, et Jui prédit que bientôt Dieu l’abandonnerait (2); ce qui ne poyvait manquer de lui arriver, surtout dans des jours où l’empire grec, semblable à ces terrains imprégnés de soufre et de bitume qui s’enflamment à tous moments et qui se détruisent eux-mêmes, renfermait dans son sein des principes de destruction qui l’affaiblissaient insensiblement. Le luxe et la débauche avaient rendu les richesses aussi nécessaires que les aliments qui font subsister. La volonté arbitraire du prince les distribuait, par. des profusions honteuses, à d’indignes favoris qui servaient ses passions, ou aux soldats, dont il fal- Jait indispensablement se concilier l’affection par des gratifications insensées, depuis que les lois étaient sans vigueur et les peuples sans vertus (3). L'administration sage et ferme de Théodora n'avait pu guérir ces maux : elle n’avait fait que les pallier et en arrêter les progrès. Mais les intrigues de cour traversèrent son zèle ; l'ambition d’un homme augmenta le mal, qui n’était déjà que trop grand : cet homme était Bardas, oncle de l’empereur et frère de l’impératrice.

Théophile, avant que de mourir , avait établi un conseil de régeuce pour gouverner l'empire pendant la minorité de son fils ; l’impératrice douairière y devait tenir la première place, et avoir la principale direction des affaires. Théoctiste , grand chancelier ; Manuel, généralissime des troupes ; et Bardas, patrice, étaient désignés ministres. Photius était secrétaire d'État, et avait voix délibérative. Il avait obtenu cet emploi en récompense des services qu’il avait rendus dans une ambassade en Assyrie. Les deux premiers se brouillèrent par motifs de rivalité. Manuel se retira de la cour pour vivre à l’abri des fréquents orages qui s’y forment , ne prit plus de part au gouver-

(1) Surgens ille oppedit, crepitum scilicet ventris emittit, verbaque proprio ore digna protulit. Curop. apud Baron., ann. 854, n. 9 et 10.

(2) Ibid.

(3) Manassès.

nement, etrentra dansla classe obscure des simples citoyens (1). Bardas résolnt de perdre Théoctiste, et à force d’intrigues et de basses impostures 1] vint à bout d’inspirer à l’empereur des soupçons contre lui, en lui imputant des desseins criminels contre ses jours. Ces imputations firent de si vives impressions sur l'esprit de ce prince timide et cruel, qu’il conclnt, pour se délivrer de toute inquiétude, qu'il fallait ou éloigner Théoctiste, ou l’assassiner. L’assassinat parut le parti le plus sûr, et il fut exécuté (2). La régente, pénétrée de la plus vive douleur à la nouvelle de ce meurtre, qui la privait d’un homme de confiance et d’un habile ministre, exhala son chagrin en des termes où son fils et son frère n'étaient point épargnés. Mais 06 n’était encore que le prélude de ses malheurs (3).

Dès lors son crédit diminua de jour en jour, et celui de son frère alla toujours croissant. Bardas prit sur son pupille cet ascendant que prennent sur les princes faibles, ineptes et inappliqués, ceux qui se sont une fois emparés soit de leur cœur, soit de leur esprit : ascendant qui, pour l’ordinaire, dégrade le monarque et corrompt le sujet. Pour mieux assurer son crédit, Bardas se fait donner les plus brillantes charges de la cour; il prendra même le titre de César. 1] favorise toutes les passions du prince, pour mieux s'emparer de son autorité. Bardas n’était pas un homme ordinaire, il s’en faut; il avait autant d’habileté que de malice; car il était tout à la fois homme de guerre et homme d’État; profond dans les conseils, bardi dans l’exécution ; adroit à ménager les esprits, prompt à découvrir les moments heureux et à s’en servir, soit dans les traités, soit dans les combats; habile à démiler les intérêts des grands, et à pénétrer les desseins des nations étrangères ; aimé des soldats, chéri des officiers ; capable de soutenir le poids des affaires, d’étouffer les troubles par sa valeur, ou de les détour-

(4) Cedren.

(2) Baron., cum crit. Pagii, ann. 854, n. 9.

(3) Cedren. — Porphyrogen. apud Baron., ann, 855, Cum critic. Pagii,

ner par sa prudence, propre enfin, par ses vastes connaissances, à dresser un jeune prince aux exercices de la paix et de la guerre. À un savoir si étendu et si varié, il joignait, dans un degré éminent, la connaissance des hommes, talent ordinaire aux génies supérieurs, qui savent pénétrer jusqu’au fond de l'âme, et y découvrir, quelquefois d’un coup d'œil, des qualités qui échappent aux yeux du vulgaire, parce qu’elles ne brillent pas assez pour le frapper. Bardas avaiten outre un amour dominant pour les sciences (1), et un penchant décidé pour les études, qui avaient été presque anéanties par l'ignorance et la rusticité des précédents empereurs. 1] établit des écoles spéciales pour chaque science, et les plaça en divers lieux. Sous sa protection, le palais de Maguaure devint une école de mathématiques et de philosophie, et l’Orient eut, comme l'Occident, ses écoles du palais. Bardas, à l’exemple de Charlemagne, fit venir des maitres de tous côtés, et leur assigna des pensions sur le trésor de l’État. 11 mit à la tête de l’école du palais Léon, ancien évique de Thessalonique, qui était l’Alcuin de l'Orient. Léon avait étudié la grammaire et la poétique à Constantinople, la rhétorique, la philosophie et l’arithmétique dans l’ile d’Antros. Il avait parcouru ensuite différents monastères, pour étudier leurs livres, et s'était retiré à Constantinople dans un petit logement, recevant ceux qui venaient le trouver, et leur enseignant telle science qu’ils voulaient. L'empereur Théophile l'avait fait ordonner archevêque de Thessalonique par le patriarche iconoclaste Jean Lecanamante, son proche parent. Léon, après avoir occupé trois ans ce siége, fut déposé, sous le règne de Théodora, avec les autres Iconoclastes. 1] revint à : Constantinoples C’est cet homme, d’ailleurs recommandable et peu atlaché à l’hérésie, que Bardas mit à la tête de son école. Léon remplit parfaitement ses vues. Bardas, pour encourager les études, allait souvent visiter les écoles, se mettant au nombre des auditeurs, pour les stimuler par son exemple. 1] ne croyait pas déshonorer la pourpre en s'appliquant lui-même à

(1) Cedren.

la jurisprudence, et en assistant aux jugements qui se rendaient dans l’Hippodrome (1). Bientôt le goût du vrai et du beau se réveilla, et l’amour de l'étude reprit sa première vivacité (2). Heureux si, dans le temps que Bardas était, par son application aux sciences, un grand stimulant pour l'étude, il eût été, par ses mœurs, un modèle de vertu ! Mais ce prince peu religieux, et, ce qui en est la suite assez ordinaire, d’une conduite qui ferait honte à un épicurien modéré, brüla d’une flamme adultère et incestueuse pour sa belle-fille, l'épouse de son fils (3). 11 trouva dans elle un charme secret, d’où naquirent tout à coup une passion violente et un attachement qui consommèrent l’opprobre de ses mœurs. La vertu de la jeune personne ne fut point à l’épreuve des recherches de Bardas, dont la passion s’enflammait avec d'autant plus de violence, qu’il crut que l'éclat de sa dignité, la hauteur de son rang, l'étendue de son crédit, Ôteraient, aux yeux de sa maîtresse, l'horreur dn crime que devaient causer les liaisons de la parenté; ou plutôt que les liaisons de la parenté sauveraient, aux yeux du monde, tout l’odieux de cette intrigne. Afin d’aplanir le plus grand obstacle qui pouvait traverser sa passion, il commença par répudier sa femme légitime; ensuite il vécut en pleine liberté avec l’objet de ses coupables amours. Quelquesups assurent que ce couple criminel contracta un mariage mcestueux. Mais Bardas avait-il besoin de s’unir à sa jeune amante par le lien conjugal, pour n’avoir rien à désirer d’elle du côté des complaisances (4)?

Par cette répudiation de la véritable épouse, l’attachement de Bardas pour sa belle-fille n’était plus une affaire renfermée dans l’enceinte de son domestique. Le patriarche ne pouvait

(1) Place fameuse à Constantinople, dans laquelle était un cirque : il y avait aussi un vaste palais où l’on rendait la justice.

(2) Curopal. apud Baron., ann. 859, n, 52. — Thomassin, Discipl., part. 2, iv. 1, c. 100, ἢ. 4.

(3) Elle était veuve.

(4) Nicetas, Labb., t. vint, p.1191,

regardet le bruit qui s’en répandait comme un effet de la jalousie de la personne offensée, dont le ridicule eût retombé sur elle, mais comme une clameur publique contre un scandale qui intéressait l'édification des fidèles. Il ne voulut pas d’abord faire usage de ces coups d’autorité qui, lorsqu'ils sont prématurés, arrêtent rarement le mal, irritent toujours, et ne guérissent presque jamais : il fit tout ce que le zèle, uni à une charité vraiment pastorale, pouvait lui inspirer de plus fort et de plus touchant, pour faire rentrer cette âme égarée dans son devoir : il l’exhorta à penser à son salut, à mettre fin à un scandale qui était d'autant plus éclatant, que la place qu'il tenait dans l'empire était plus éminente (1).

Ces remontrances furent très-inutiles, Bardas y fit peu d’attention. Cependant, comme il était, du moins à l'extérieur, aussi bon catholique par la créance que mauvais chrétien par la conduite, il crut pouvoir cacher le désordre de sa conduite, quoique très-manifeste, sous une apparence de régularité, par la fréquentation des sacrements. A cet effet, il se présenta à [8 table eucharistique le jour de l’Épiphanie (857); mais le patriarche, rempli de zèle pour la maison de Dieu et de vénération pour les choses saintes, lui refusa publiquement la communion (2). Le prince, courroucé de ce refus déshonorant, mit la main sur la garde de son épée, et menaça Ignace de la lui passer au travers du corps; mais le prélat, au lieu de s’en épouvanter, le menaça à son tour de la vengeance de Dieu, qui, pour le punir, pouvait faire tourner la pointe de son épée contre lui-même. Hinc mali labes. Voilà l’origine des maux qui ont troublé l’Église d'Orient, et divisé en deux la robe mystique de l’'Homme-Dieu.

Bardas dissimule d’abord; mais l’affront reçu reste profondément gravé dans sa mémoire, manet alta mente repostum. Il n’attend que l’occasion pour en tirer une vengeance écla-

(1) Nicetas, Labb., t. vin, p. 1191.

(2) Manassès. — Nicetas, id.

tante. Pesant cette vengeance an poids de sa colère, il méditait un de ces coups hardis qui caractérisent un génie impétueux et bouillant, et un implacable ennemi. Mais, pour l’exécuter, il fallait éloigner l’impératrice Théodora, qui les importunait, lui et l’empereur, par ses remontrances, et qui protégeait Igoace, pour lequel elle avait la plus profonde vénération. En l’éloignant, Bardas atteignait un double but : il satisfaisait son ambition et son ressentiment contre Ignace; car, par la retraite de Théodora, l’autorité tombait tout entière entre ses mains, et ses moyens de vengeance devenaient faciles.

Mais comment se résoudra-t-il à supplanter la vertueuse Théodora? Elle est sa sœur; il lui doit toute la faveur du prince, sa fortune, ses dignités! Bardas ne recule devant aucune considération , dès qu’il s’agit de contenter une passion favorite ; il redoute d’autant moins le crime, qu’il n’est arrêté ni par la religion , ni par la conscience. Dans un moment où le prince était de bonne humeur et favorablement disposé pour lui, il l’aborde, et lui tient ce langage artificieux : « Pourquoi « donc, ὁ seigneur, laissez-vous l’autorité à votre mère et à vos « sœurs? Vous n'êtes plus un enfant, vous avez atteint l’âge « viril. Déjà même vous avez épousé une femme, vous êtes « au rang des hommes, et vous devez en prendre les sentiments. « Ordonnez donc au patriarche de couper les cheveux à votre « mère et à vos sœurs, et de leur donner le voile; vous gou- « vernerez seul à l’avenir, avec les enfants qui naïitront de « vous. Voilà l’avis qui plaît à Dieu et à nous tous (1). »

L'empereur, depuis longtemps impatient du joug de sa mère, et désirant se rendre indépendant , écouta avec plaisir l'avis de Bardas, et songea , à l'instant même, aux moyens de l’exécuter. L’impératrice, instruite de l’affront qu’on lui préparait, crut devoir le prévenir par une retraite honorable; et, pour la faire avec plus de dignité, elle voulut rendre compte de son administration en présence du sénat , afin de mettre sa

(1) Nicetas, Labb., t. 714, p, 1193.

fidélité à couvert de tout soupçon ; après quoi elle quitta le palais, accompagnée des princesses ses filles, et n'ayant pour cortége que ses vertus et ses services (1).

Néanmoins, la mauvaise volonté de son fils et de son frère ne fut point satisfaite par cette retraite, qui, bien qu’involontaire, laissait toujours à la princesse son honneur et sa gloire. Ils firent venir Ignace, et lui ordonnèrent de mettre, selon la coutume de ce temps-là, l’impératrice douairière et ses filles au rang des diaconesses, sous prétexte que, par leur zèle et leur piété, elles rendraient de grands services à l’Église. Ignace, qui savait combien Théodora répugnait à cette initiation (2), ne voulut pas prêter son ministère à de pareilles violences; mais, comme 11 appréhendait que l’empereur ne le forçât d’obéir, il fit avertir secrètement la princesse de ne point se trouver où il scrait, de peur qu'il ne se vit contraint de la molester. Durant cette contention, il dit à l’empereur, avec une liberté tout évangélique, ces paroles remarquables : Quand j'ai pris le gouvernement de cette Eglise, j'ai promis avec serment, et par écrit, de ne rien faire contre le service et la gloire de Votre Majesté. Quels crimes ont donc commis les princesses, pour étre violentées de la sorte (3)?

Paroles nobles, dignes d’un évèque, et pleines de dévouement pour l’empereur : il ne veut rien faire qui puisse ternir sa gloire et diminuer sa puissance morale. Mais que ne peuvent les flatteurs de cour ? ils savent tout envenimer. Les paroles du patriarche, qui l’honorent, furent mal interprétées. « Vous « Yoyez au moins maintenant , dit Bardas à l’empereur, qu'il « conspire contre votre vie; 1l veut donner à votre mère un « nouvel époux, pour en faire un empereur (4).» Le trait, lancé à

({) Cedren.

(2) Anastas., in 8® syn., Labb., t. vu, p.963.

(3) Nicetas, Labb., ib., p. 1194.

(4) Heus , inquit, imperator , saltem nunc non advertis Ignatiom tuæ spirare neci; et matrem imperii alii gestire, futuro scilicet imperatori, sociare marito, Anastas. His{. syn. 855, Labb.,t. vin, p. 963,

propos, fut incisif et produisit tout son effet. L'empereur, en colère, ordonna d'arrêter les princesses. Un jour qu’elles étaient dans le palais de Blaquernes , Patronas son frère, qui, selon toutes les apparences, ajoutait, aux nœuds de la parenté qui l’unissaient avec Bardas, la conformité du caractère (1), Patronas vint exécuter l’ordre impérial : il arrêta les princesses ; on leur coupa les cheveux, on les enferma dans un monastère, et on les obligea de se dévouer à la vie religieuse. Théodora fut dépouillée de tout ce qu’elle possédait, et réduite, avec ses filles, à la condition d’une femme vulgaire : son fils ingrat, son perfide frère, crurent lui faire encore beaucoup de grâce en lui laissant la vie. Ce fut l’unique bien qui resta à cette infortunée princesse , si toutefois c’est un bien, pour des personnes de ce rang, qu’une vie sans éclat et sans liberté. Ceci arriva au mois de septembre 857. L’impératrice avait gouverné quinze ans et huit mois avec son fils (2). L’empereur était alors dans sa dix-neuvième année.

La mort de Théoctiste, la retraite de Manuel et la disgrâce de Théodora, laissèrent le champ libre à l’ambition de Bardas, qui, devenu maitre de l'empire par son immense pouvoir et l'abus qu'il en faisait, était plus empereur que l’empereur lui-même (3). 1] laissa à celui-ci ses jeux du cirque, ses bouffons de cour , sa licence et ses plaisirs avilissants, qu'il poursuivait avec d'autant plus d’ardeur que Bardas l'y poussait et l’y encourageait de tout son pouvoir , et que sa mère n’était plus là pour lui faire des remontrances. Toute la puissance souveraine était entre les mains de Bardas ; il en usait selon son bon plaisir. Michel avait le titre d'empereur, et Bardas en remplissait les fonctions avec une autorité souveraine et absolue.

Le premier acte de son gouvernement fut de se venger de

(1) Cedrenus-Curopal. apud Baron., ann. 855, ἢ. 51 et 52. (2) Baron., ann. 855, cum critic. Pagii, ἢ, 51. (3) Curopal ap. Baron., ann, 855, ἢ. 52.

l’affront d’Ignacé, car c’est là que tendaient toutes ses intrigues. Les circonstances avaient rendu facile l'exécution de son projet. 1] n’avait à craindre aucyn obstacle de la part de l’empereur, encore tout irrité du refus qu’il avait éprouvé, et de l'ombrage qu’il en avait conçu. D'un autre côté, il y était poussé par Grégoire de Syracuse et ses partisans, qui, depuis onze ans, ne cessaient de décrier Ignace (1). Excité par eux, autant que par son propre ressentiment , Bardas traduit le patriarche à la barre, l’accusant de désobéissance envers l’empereur et de conjuration contre l’État. Ces deux accusations n’avaient rien de réel devant un tribunal : Bardas le savait bien. Le véritable crime d’Ignace, que Bardas n’osait articuler, était d’avoir refusé la communion , à cause de l’union incestueuse (2).

Selon lui, il était coupable de lèse-majesté, pour s’être attaché au parti de Gebon. Ce Gebon était un aventurier extravagant, atteint d’une aliénation mentale (8). Venu de Duras à Constantinople en habit ecclésiastique, 1] se disait fils de l’impératrice Théodora, mais d’un autre mariage; il était alors enfermé en prison dans l’ile d’Auxie, et étroitement gardé. Michel, sans autre examen, se livra aussitôt à toute la fureur de ses soupçons, et, d’après l'impression qu’ils firent sur lui, il chassa Ignace de son siège patriarcal, le relégua dans [116 de Térébinthe ; et, comme pour se venger de lui, il fit mourir ce Gebon dont on vient de parler, après Jui avoir fait arracher les yeux et couper les quatre membres (4). Ceci se passa le 23 novembre 857, six semaines ou deux mois après la disgrâce de Théodora. Ignace était dans sa douzième année d’épiscopat (5).

(4) Prænotalis schismaticis ac depositis jungitur. Anast. in 8" syn., Labb. . t. var, p.963.

(2) Encom. Ignat. a Michael. monacho. Labb., ἴ, vu, p. 1262.

(3) Καὶ τὰς φρένας οὐ πάνυ χαθεστηκχώς. Nicetas.

(4) Nicetas, ἐδ., p. 1194.

(5) Baron., cum critic. Pagii, ann. 858, ad n. 49.

L’expulsion d’Ignace , faite au mépris de toutes les règles canoniques, est le commencement d'une longue tragédie qui se prolongera sous plusieurs papes, et qui remplira l’Église de deuil et de troubles. Nous allons l’exposer avec toute l'impartialité dont nous sommes capable, ayant soin de ne rien avancer qui ne soit appuyé sur des monuments authentiques.

Bardas, en exilant Ignace dans l’île de Térébinthe , n’avait pas l’intention de lui infliger une punition passagère : son orgueil humilié n’eût été que médiocrement satisfait ; il voulait l'exclure pour toujours du siége patriarcal, et lui ôter toute espérance d'y revenir. Il songea donc à lui donner un successeur qui, selon sa politique, ne devait pas être un homme médiocre ; car il fallait calmer l’effervescence du peuple, et faire oublier Ignace. Cet homme se trouvait sous sa main : c’est Photius, alors secrétaire d’État et premier écuyer de l’empereur. Photius réunissait en lui les plus beaux dons que la nature ait jamais prodigués à un mortel : intelligence élevée, profondeur de génie, vivacité d'esprit, énergie surprenante, activité incroyable, passion violente pour la gloire, et volonté à la fois souple comme l'or et inflexible comme le fer. I] avait un goût prononcé pour les lettres, et y passait les nuits ; il était orateur habile, écrivain achevé en prose et en vers, parfois digne de ceux des anciens temps. Il possédait toutes les: sciences de son siècle et des siècles précédents; il y excellaif 1 et personne n’était en état de se mesurer avec lui. La scien ecclésiastique ne lui était pas étrangère ; mais c’est celle qu'à. possédait le moins. A tant de qualités était jointe une | sauce illustre ; car le patriarche Taraise était son grand oncle; ᾿ Arsaber, un autre oncle, avait épousé Calomarie, sœur de 1 Théodora et de Bardas : par là il se voyait allié au sang impérial.

Quoique j jeune, il avait l'expérience des affaires, étant depuis longtemps secrétaire d’État, après avoir été ambassadeur

près des puissances étrangères. Joignez à ces mérites un extérieur agréable, un maintien grave et modeste, un air riant, des manières douces et aisées, une politesse exquise, enfin toutes les formes extérieures qui attirent et séduisent par un charme inexprimable. Cet assemblage de qualités brillantes, unies aux solides, donnait à Photius un ascendant extraordinaire sur tous ses contemporains : il possédait au plus haut degré le talent de se faire des amis, de les attacher à sa cause, et de les y faire persévérer. Que manquait-il à tant de qualités éminentes? L’humilité chrétienne. Si Photius avait possédé cette précieuse vertu, 1] aurait pu rendre des services immenses à l’Église, et faire bénir son nom par les siècles futurs. Mais il était dominé par un orgueil indomptable, et tourmenté par une ambition terrible (1). Tel est le principe de toutes ses disgrâces personnelles, et du scandale qu’il a donné à l’Église; car l’ardeur impétueuse de s'élever déguisa le crime à ses yeux, Jui fit paraître tout légitime, et l’entraîna à ces excès de perfdie , d'impiété, et à ce bas degré de perversité que nous présente son histoire. Enfin, il y avait tout dans cet homme , et tout était porté chez lui à la dernière limite, talents, sciences, qualités bonnes et mauvaises.

Voilà le personnage sur lequel Michel et Bardas avaient jeté les yeux pour remplacer Ignace. Son choix était encore un secret de la cour.

Photius , avec tant de lumières, envisageait mieux que personne la position dans laquelle il allait se trouver. Le poste de patriarche de Constantinople lui convenait parfaitement ; il lui offrait un grand théâtre, où il pouvait déployer son éloquence et l'étendue de son savoir, se faire un grand nom, et s’immortaliser aux yeux de la postérité. Il convoite donc cette dignité avec toute l’ardeur de son insatiable ambition ; mais il dissimule, se laisse presser par Michel et Bardas, afin de se couvrir

lu masque de la modestie, et de pouvoir dire plus tard qu'on

(1) Nicetas, Labb., t, vis, p.1198.

lui a fait violence. Mais ayant une fois accepté, il emploie toutes les ressources de son génie pour se soutenir ; et, malgré l’horreur qu’on ἃ de sa perfidie, on est forcé d'admirer son astuce et les ressources de son esprit, soit pour soutenir sa cause, soit pour se tirer d'un embarras pressant.

Photius aurait voulu voir le siége vacant ; car il comprenait toute la complication des difficultés que lui apporterait une intrusion. 1] fallait donc obtenir la démission d’Ignace, ou sa déposition. On fait jouer d'abord tous les ressorts pour lui faire donner sa démission. Il était à peine depuis trois jours dans son exil de Térébinthe, qu’on lui députa les évêques les plus considérés à la cour, soit par l’éminence de leurs siéges, soit par la supériorité de leur mérite. Le but de cette députation était de lui persuader de céder à l’orage, et de renoncer, par une abdication formelle, au patriarcat. Rien n’était plus contradictoire que cette démarche des prélats, à la promesse qu'ils avaient faite au patriarche d’un inviolable attachement. Ils s'étaient engagés par écrit et par serment, au nom de la sainte Trinité ( c'était la formule du serment dans ces tempslà), de ne reconnaître d'autre patriarche que lui, à moins qu’il n’eût été préalablement déposé par un jugement canonique. Mais ils Jui donnèrent inutilement ce lâche conseil , ils s’en retournèrent sans avoir rien pu gagner sur son esprit (1). Quelques jours après, les mêmes évêques, accompagnés de quelques patrices (2) et des principaux magistrats de la ville impériale, revinrent trouver Ignace, et s’efforcèrent par toutes sortes d'artifices de le séduire : ils employèrent et promesses et menaces pour lui persuader de renoncer à sa dignité, afin

(1) Nicetas, Labb., ἔς vnr., p.1194.

(2) Ce fut, à ce que dit Zozime, le grand Constantin qui érigea une ποῦ» velle dignité de patrice, qu’il attribua à ses conseillers. 1] les nommait pstrices, non qu'ils fussent descendus des anciens pères du sénat, mais paræ qu'ils étaient conme les pères de la république ou du prince. Cette dignité de patrice devint la première de l’empire, après celle de César et d’Auguste.

[857] LIVRE If. 23

d'éviter un péril qui, sans cette renonciation, était inévitable (1).

Jamais éloquence ne fut plus inutilement employée. Après de longues conversations, où la mauvaise cause fut plaidée avec toute l’ardeur et l'adresse possibles, où la bonne fut défendue avec toute la solidité imaginable, le caractère d’Ignace se Soutint toujours. Son âme, comme un rocher que les flots attaquent en vain , demeura inébranlable dans son refus ; et, ferme sur ses principes , il ne regarda point cette destitution dont on le menaçait comme une infortune personnelle, mais comme un malheur général pour son Église, parce qu’il ne pouvait être remplacé qu'illégitimement , et par un sujet indigne ; et il conclut que, s’il fallait nécessairement qu’il descendit de son siége, il valait mieux en descendre contre son gré, mais avec tonte sa gloire, que d'acheter 50] repos aux dépens de son honneur. Ces considérations animaient son courage et tourrissaient sa constatice. L’injustice que l’on exerçait contre lui était trop manifeste, pour que les âmes droites et sensibles n’en fussent pas révoltées. Plusieurs évêques en témoignèrent publiquement leur indignation : ils menaçaient de ne point reconnaître le successeur qu’on prétendait lui donner, quel qu’il fût, ce qui causerait un schisme dans l’Église byzanὕπο, déjà déchirée par celui d’Asbestas , évêque de Syracuse, en Sicile ; schisme auquel adhérait Photius. Mais Bardas connaissait trop bien la trempe du cœur humain, pour ignorer qu’il n’est pas toujours incorruptible, quelque magnanimité qu’il fasse quelquefois paraître. Il entreprit de suborner ces évêques , qui semblaient si fortement attachés à leur pasteur : pour en venir à bout, il mit en usage la ruse ordinaire des gens de cour, qui est de tout promettre, avec des détours ménagés pour ne rien tenir ; et les prenant tous en particulier, il promit à chacun d'eux le siége de Constantinople , s’ils voulaient abandonner Ignace à sa mauvaise destinée. Cette pro-

(1) Nicetas, Labb., ἐδ., p. 1194.

messe éblouissante fit de lâches déserteurs : la vue de la mitre patriarcale les rendit flexibles aux volontés de Bardas, qui, pour les mieux tromper, leur dit : « Que l’empereur leur liendrait parole ; mais que quand il les enverrait chercher, pour leur offrir le siège de la ville impériale, ils devaient, par modestie , faire semblant de le refuser. » Trouvant cette réflexion fort juste, ils donnèrent dans ce piége : l’empereur les fit venir séparément, et il leur offrit de remplacer Ignace; ils le refusèrent par une modestie hypocrite. Le prince, qui avait appris sa leçon, les prit au mot : ils ne furent pas longtemps à s’apercevoir que c'était inutilement qu’ils avaient commis cette indigne bassesse, et qu’ils étaient la dupe de leur complaisance ambitieuse. Bardas riait dans la coulisse.

Le choix du nouveau patriarche est enfin rendu public : Photius, comme dit Nicétas, historien contemporain , ne refusa point le gouvernement d’une Église qui ne pouvait lui être conféré que par un sacrilége visible, puisque c'était la puissance séculière qui le lui conférait : il n’hésita même pas à commettre un adultère spirituel , en prenant pour épouse celle d’un autre; etil la reçut avec autant de joie, et aussi hardiment, que si elle eût été son épouse légitime. Il se plaisait dans son péché, et se glorifiait dans son infamie. On lui fit monter en six jours tous les degrés de l'échelle hiérarchique. Le sixième, qui fut celui de Noël (857), on l’ordonna patriarche de Constantinople ; il monta sur le trône spirituel, d’où il donna ἰδ paix au peuple, dit Nicétas, n’ayant rien moins dans son cœur qu’une véritable paix. Son confident intime, le grand maître de cette cérémonie, fut le même Asbestas que nous avons déjà nommé, dont le cœur et la langue étaient cruellement envenimés contre Ignace, parce qu’Ignace, qui le connaissait bien, l'avait déposé pour ses crimes, par une sentence juridique,

déposition qui avait enfanté un schisme dans l’Église byzantine (1).

(1) Nicetas, Labb., t. vin, p. 1198.

Asbestas ne craignit point de prostituer ses mains épiscopa- Jes, pour consacrer Photius. Mais Photius ne pouvait guère avoir pour consécrateur qu’Asbestas, tant ces deux méchants hommes étaient faits l’un pour l’autre.

L’illégalité de l'élévation de Photius au patriarcat , qui n'avait d'autre principe que la protection ct l’autorité de Bardas, manifestait trop son intrusion pour ne pas lui susciter des adversaires. Les évêques qui n’avaient eu aucune part à ce choix si peu canonique résolurent d’y faire une opposition efficace par une contre-élection. Ce n’est qu’à ce misérable motif qu’on peut attribuer leur singulière démarche ; car elle resterait inexplicable, si l’on n’y voulait voir que le respect pour l’ordre canonique et la fidélité au patriarche légitime. En effet, au lieu de se ranger du côté d’Ignace et d'appuyer sa cause, ils la désertèrent, en faisant choix entre eux de trois candidats , parmi lesquels ils désignèrent un successeur au patriarche, qui n’était sorti de sa chaire ni par abdication, ni par déposition {1). Cette conduite était bien inconséquente. Ils persistèrent plusieurs jours dans leur résolution, mais enfin leur fermeté se démentit. On les gagna successivement les uns après les autres, à l’exception de cinq, entre lesquels était Métrophanes, métropolitain de Smyrne. Encore ces cinq; voyant que la multitude avait cédé, cédèrent à leur tour; ils exigèrent néanmoins cette condition, qui était que Photius donnerait un écrit de sa main, par lequel il promettait de renoncer au schisme d’Asbestas, d’embrasser la communion d'Ignace , de le reconnaitre pour patriarche légitime , s’engageant à ne lui rien reprocher , ni à ne recevoir aucune imputation portée contre lui; de l’honorer comme son père, et de se conduire par ses avis. Les évêques, comme dit Métrophanes, qui était du nombre, usèrent de ce tempérament malgré eux ; mais ils crurent devoir l'adopter, à raison des circonstances où ils étaient si vivement pressés par la tyrannie des

(1) Metroph., epist. ad Manuel. Labb., t, vi, p. 1386.

princes (1). Photius, qui, en habile politique, savait si bien accommoder sa conscience à ses intérêts, consentit à tout ce que l’on voulut. II promit d'observer toujours ce qu'il avait dessein de n’observer jamais; et il le fit d’un air qui donnait à penser qu’il avait envie de tenir sa parole : mais il ne fut pas longtemps sans prouver qu’on ne se fie jamais impunément à la parole d'un ambitieux (2).

Deux mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis ces promesses solennelles, temps rigoureusement nécessaire pour calmer l’ébullition du parti contraire, qu’il commença par faire emprisonner et battre outrageusement Îles amis du patriarche légitime. Puis il employa les flatteries, et les promesses d’honneurs et de récompenses, pour les porter à se rendre ses accusateurs ; mais n’en pouvant rien tirer qui fût à son désavantage, il persuada à Bardas, et par son organe à l’etmpereur, qui n’était susceptible que de mauvaises impressions, de faire informer contre Ignace, comme s’il eût conspiré contte l'empire. Aussitôt les ordres sont donnés, et les exécuteurs de ces ordres injustes se transportèrent dans. "116 de Térébinthe, -où ils firent endurer aux domestiques du saint prélat tous les tourments imaginables, pour extorquer d'eux des griefs qui devaient servir de base à la déposition de leur maître; mais ni les rigueurs ni les tortures ne purent leur arracher aucune déposition qui donnât lieu d'agir juridiquement contre lui (3).

Ne pouvant rien obtenir d'eux, on se retourna contre la personne même d’Ignace, afin de lui arracher sa démission à force de mauvais traitements. On l’enleva avec les siens pour le transporter en l’île d'Hiérie, où, après avoir été enchaîné, il fut enfermé dans une étable de chèvres. De là il fut transporté au faubourg de Promète : cette nouvelle demeure fut le premier théâtre de ses souffrances. On le livra à Lalacon, capitaine des troupes, homme de condition à la vérité, mais qui n’a-

(1) Metroph., epist. ad Manuel, Labb., t. vu, p. 1386. (2) Metroph., ἐδ.

(3) Nicetas, Labb., ἐδ.» p. 1199.

vait qu’un nom, que le crime déshonora. C’était une de ces âmes basses, capables des plus mauvaises actions quand elles les croient utiles à leur fortune : cruel, au reste, moins susceptible de douceur que les animaux les plus féroces. Dans ces dispositions de cœur et d'esprit, il fit tout ce qu'il put pour faire mourir le patriarche de chagrin et d’angoisses, à force de traitements indignes et de rigueurs affectées. Mais Igvace, avec une santé robuste, était doué d’un courage à l'épreuve de tout ce que ce tyran subalterne pouvait lui faire endurer. Sans respect ni pour l’âge, ni pour les vertus, ni pour la dignité du patriarche, Lalacon le frappa un jour si rudement au visage, qu’il lui fit tomber deux grosses dents de la bouche. Α ce traitement cruel succéda celui d’être jeté dans une prison obscure, chargé de fers comme un malfaiteur insigne, et d’être confié à la vigilance de deux soldats aussi inhumains que leur capitaine. Ce procédé affreux n'avait d'autre but que de le forcer à donner la démission de sa dignité. Vains efforts! le patriarche opposa toujours sa fermeté à ces barbaries : il sentait de quelle importance il était pour la religion de ne donner aucune apparence de droit au loup ravissant qui était entré dans la bergerie, et qui déchirait si cruellement le troupeau (1).

Peu de jours après on le transporta à Numère, où il fut enfermé et chargé de chaines ; enfin, au mois d’août, il fut jeté dans un vaisseau et conduit à Mitylène : ajoutez-y que souvent on le laissait plusieurs jours sans lui donner à boire et à manger (2). C’est ainsi que fut traité ce prélat vénérable, fils et petit-fils d’empereur, qui avait mené la conduite d’un ange, et qui, à l'exemple de 1. C., était passé en faisant du bien, fransiit benefaciendo. On traitait de mème, et peut-être plus cruellement encore, ceux qu’on reconnaissait pour ses amis ou ses partisans; car on voulait le frapper aussi

(1) Nicetas, Labb., t. vi, p. 1202.

(2) Nicetas, Labb., ἐδ. — Syn. 85, act, u, ὁδ., p. 1001.

dans ses affections. Les uns étaient enfermés avec des criminels, dans la prison du prétoire, ou dans d’autres prisons infectes et obscures, où on leur faisait souffrir Ja faim et la soif. Les autres étaient mis à la torture, ou chargés de chaines ct de carcans de fer, et après plusieurs jours on leur donnait du foin pour nourriture : ceux qui les gardaient chantaient, riaient et se divertissaient à côté d’eux, pour insulter à leur malheur. Plusieurs étaient condamnés à scier des marbres, et recevaient pour récompense des coups de plat de sabre. Des coups de pied donnés dans le ventre, de manière à bouleverser ou à déchirer les entrailles , étaient comptés pour peu de chose ; être exilé loin de sa patrie, chez les infidèles, paraissait le plus doux des châtiments. Enfin, on en vint à cet excès de fureur , qu’on coupa la langue à un nommé Blaise, prêtre et garde des archives de la grande église, parce que, ne pouvant renfermer dans son cœur l'élan de sa respectueuse affection pour le patriarche, il en parlait hautement avec la plus grande vénération (1).

Toutes ces cruautés, commises de sang-froid ; tendaient à obtenir la renonciation d’Ignace, et à légitimer l’intrusion de Photius. Mais Ignace, plein de ces sentiments qui conservent aux âmes élevées, quoique malheureuses , la liberté jusque dans les fers, Ignace, dis-je, eut le courage de refuser ce que les hommes de sang avaient dessein de lui ravir, l’abdication formelle de sa dignité.

Cependant ces persécutions, dignes des empereurs païens, excitaient l’indignation des habitants de Constantinople. La cruauté exercée contre le garde des archives, prêtre avantageusement connu dans toute la ville, avait produit une profonde sensation , dont tout l’odieux retombait sur Photius. Celui-ci semble en être effrayé : que fait-il? II prend les sentiments des chrétiens, et déplore ces excès avec une feinte douleur, comme s’il n’y était pour rien, comme s'il n’en était pas la cause et l’ins-

(1) Nicetas, Labb., t. vin, p. 1202. — Syn, 85, act. 11, ἐδ. p. 1001.

[858] τ LIVRE I. 29

tigateur. 1] s'efforce de paraitre doux, humain, et intercédant pour les accusés, au lieu de les livrer au supplice. Voici en quels termes il écrit à Bardas, alors patrice et curopalate, c’està-dire gouverneur du palais impérial. Sa lettre est curieuse, comme toutes celles qu’il a composées au sujet de ces débats.

« Je savais bien, dit-il, avant d’en avoir fait l'épreuve, « que j'étais indigne , ἀνάξιος, de la dignité d’archevèque οἱ de « toute fonction pastorale ; c’est pourquoi je me suis laissé en- « trainer avec une extrême répugnance. Plût à Dieu que la « mort m'eût enlevé avant que j’eusse cédé aux sollicitations : « et à la violence intolérable qu’on m'a faites! mon âme ne se- « rait pas agitée tous les jours par les flots de tant et de si « grands maux, dont le pressentiment et l'attente me trou- « blaïent alors et me tenaient en suspens; car il est dans la na- « ture de l’homme de pressentir les malheurs futurs, surtout « lorsqu'ils sont personnels. En ayant le pressentiment alors, « j'étais agité, je souffrais, je pleurais, j'intercédais, disposé « à tout faire plutôt que de me conformer aux volontés de « ceux qui me contraignaient, et désirant éloigner de moi ce « calice de tant d’inquiétudes et de tentations. Maintenant je « suis instruit par l'expérience, qui me convainc de plus en plus « de mon indignité; ce n’est plus le pressentiment des maux « qui me presse, c’est la douleur elle-même qui m’accable; « douleur aiguë, accompagnée de soupirs, de sanglots et de « désespoir. Quand je vois des prêtres, quels qu'ils soient, tour- « mentés pour une seule faute; quand je vois qu’on les frappe, « qu’on les enchaîne, et qu’on les avilit jusqu’au point de leur « couper la langue (ὁ Dieu! pardonnez-nous nos péchés), n’ai-je « pas raison de croire que ceux qui sont dans la tombe sont « plus heureux que moi , et de regarder le fardeau qui m'est « imposé comme une punition de mes péchés? Un homme pau- « vre, sans protection, n’ayant pas même tout l'usage de ses « facultés intellectuelles (chose qui attire la miséricorde plutôt « que l'indignation), ἃ souffert des maux horribles : il ἃ été « vendu comme un esclave, frappé de verges, mis en prison,

«et, ce qui est un malheur irréparable, il a eu la langue cou- « pée; et cet homme était revêtu de la dignité du sacerdoce! « Plusieurs fois j’ai intercédé pour lui, plusieurs fois j'ai fait « les prières les plus pressantes ; mais je n’ai rencontré que de « l'indifférence et de l’insensibilité : ceux qui en ont été té- « moius le savent. S'ils l'ont oublié, Dieu ne l’oublie pas. « Quelle espérance me reste-t-il donc pour l’avenir incertain, « si, dans les choses présentes qui sont sous nos yeux, je suis , «joué et mystifié? Comment intercéderai-je pour vos péchés et « pour ceux du peuple, comment en obtiendrai-je le pardon, « si je suis rebuté et mdignement trompé en priant pour le salut « d’un seul? Je l’écris avec des larmes de sang. Il ne tient qu’à « vous que cette lettre, qui est la première, soit aussi la dernière; « car je le dis devant Dieu, si vous êtes décidé à repousser nos « prières si justes ; si ce malheureux ne reçoit pas du soulage- « ment et des consolations, autant qu’il est possible de lui en « procurer dans l’état où 1] est, jé ne vous importunerai plus « par mes lettres; je garderai le silence, me bornant aux de- « voirs de mon ministère , et déplorant mon malheureux sort. « Car si, au milieu de ces contrariétés qu’on me suscite chaque « jour, et des circonstances fâcheuses où je me trouve, j’allais « encore perdre mon âme, je serais le plus malheureux de tous « les hommes (1). »

Plusieurs auteurs ont fait usage de cette lettre pour vanter humanité de Photius. Mais s’il est si humain, s’il déplore sincèrement les excès commis, pourquoi n’y met-il pas un terme? Il avait entre ses mains un moyen facile, qui était de descendre de son trône patriarcal, et d’y replacer le pasteur légitime. Photius n’en parle pas. Je crois donc que cette lettre n’a rien de sincère, et qu'elle est une pièce de convention dont Photius devait se servir pour se décharger de la responsabilité des faits, aux yeux des habitants de Constantinople, et pour se justifier devant les évêques qui procédaient contre lui.

(1) Epist. 7, edit. Lond., p.69.

En effet, les évèques de la province byzantine, témoins de ses violences et de ses fureurs, auxquelles ils ne s’étaient point attendus, s’assemblèrent pendant quarante jours dans l’église de la Paix, et déclarèrent l’usurpateur déposé, avec anathème tant contre lui que contre ceux qui le reconnaitraient pour patriarche (1). Cette contradiction éclatante ne le déconcerta point : toujours aussi fougueux dans ses passions qu’injuste dans le choix des moyens qu’il employait pour les satisfaire, il crut pouvoir donner quelque couleur de régularité à l’irré-

larité de sa conduite. C’est pourquoi, soutenu de l’autorité de Bardas, il assembla un concile dans l’église des Apôtres, où, accusateur et juge , il prononça une sentence de déposition et d’anathème contre Ignace absent, car il était à Mitylène. Les évêques qui consentaient à son jugement inique étaient mis au nombre de ses amis et de ses collègues. Quant aux autres, qui étaient fidèles au pasteur légitime et qui lui reprochaient en face son injustice, il les déposa, et les fit renfermer à Numère, dans une prison très-infecte. Quelques jours après, Ignace, dont ils partageaient les malheurs, vint aussi partager leur détention. On voulait sans doute le rendre témoin des tourments qu’on faisait endurer pour lui, car il fut ramené de Mitylène, enchaîné et enfermé avec eux. On y rassembla tout ce qui pouvait augmenter l’horreur de leur captivité (2). Ils se consolèrent les uns les autres. Ignace les encourageait par son exemple, et jamais il ne parut plus glorieux que dans cet état d’opprohre : leur prison devint comme un monastère. Mais on ne les laissa pas longtemps ensemble. Ignace fut traîné de nouveau à Mytilène : quant aux autres évêques, ils furent exilés de divers côtés (3).

Ces sortes de violences n'étaient pas faites pour calmer les esprits. On n’osait pas se déclarer ouvertement, mais on mur-

(1) Metroph., epist. ad Manuel. Labb., t. vu, Ὁ. 1387.

(2) Nicetas apud Labb., 5b., p. 1202. — Metroph., epist. ad Manuel. 16b., p. 1387.

(3) Metroph., epist., ib.

murait en secret, et on flétrissait avec indignation les actes iniques de Photius. Le peuple était mécontent, et demandait son pasteur avec d'autant plus d'instance, que la cruauté du loup s’exerçait avec plus d’astuce et de perfidie (1). Il y avait donc trouble, schisme dans l’Église de Constantinople et dans celles des villes voisines. Les uns étaient gagnés par Photius, et attachés à son parti; les autres tenaient pour le pasteur légitime, détestant dans leur cœur et leur âme la promotion de l’usurpateur. Ce fut alors qu’on recourut au père commun des

chrétiens, qui déjà si souvent avait été obligé d'intervenir “dans les affaires de l’Église de Constantinople, soit pour arrêter l'hérésie, soit pour terminer les schismes. D’ailleurs, Photius savait fort bien que son élection, quoique faite par l’empereur et soutenue par Bardas et les évêques ses partisans , resterait toujours sans effet, tant qu’elle ne serait point confirmée par le chef saprème de l’Église. La confirmation de Rome était nécessaire pour les évêques des premiers siéges, et demandée ordinairement par une ambassade solennelle. Si Photius ne l'a pas demandée plus tôt, c’est qu’il espérait obtenir la renoncistion d’Ignace. Comme tous les efforts avaient échoué , et qu’on n'avait plus d'espoir de réussir, il était impossible de différer davantage. Et puis il était urgent de rétablir dans l’Église de Constantinople la concorde ct la paix, que l’empereur et Pho- : tius se sentaient dans l’impuissance de ramener. Le recours à Rome était donc doublement nécessaire.

Mais comment espérer d'y réussir ? 11 y avait depuis près de deux ans sur le siége de Rome un homme peu ordinaire, un pontife d’un caractère ferme, d’une grande droiture de cœur, d’un esprit solide, et d’une éminente piété; un homme rare, providentiel , à cause des grandes difficultés qui vont s'élever en Orient et en Occident. Depuis Grégoire le Grand, le siége de Rome n’avait pas eu un pontife aussi distingué (2). IL avait

(1) Anastas. in 8® βγη, Labb., t. vu, p.964.

(δ Post beatum Gregorium usque in præseus, nullus in Romana urbe ik

l’idée la plus complète de la papauté, et il a su la réaliser dans des temps bien difficiles. Ce pontife est Nicolas I".

Comment le fléchir? comment lui prouver surtout la régularité de son élection, puisque, contre toutes les règles de l’Église, de laïque il était devenu évêque, et qu’il s'était emparé d’un poste du vivant de son possesseur légitime ? La difficulté était grande, et il y avait peu d’espoir de la vaincre. Mais il faut l'aborder, une nécessité urgente le presse; car il ne sera jamais regardé comme pasteur légitime, tant qu’il ne sera point institaé par le Pape. Il aborde en effet, dans l’intention, s’il ne peut la lever à Rome, de la lever à Constantinople, ep séduisant ou en corrompant les légats qu’il a bien soin de demander au Pape. ἢ prend donc toutes les précautions que lui inspire son infernale politique. Il fait écrire à l’empereur une lettre que probablement il lui a dictée; car le pauvre empereur, qui passait son temps dans les courses de l’hippodrome et au milieu de ses bouffons , n’était pas en état d'écrire une lettre sérieuse. La lettre de l’empereur est donc plutôt celle de Photins, comme le déclare le Pape (1). Ils emploient tous deux un ton convenable, respectueux , rendant hommage à la suprématie de saint Pierre et de ses successeurs. Pour la grande difficulté de l'élection, 115 la lèvent par un mensonge, en disant qu’Ignace a quitté volontairement le siége patriarcal à cause de sa grande vieillesse et de sa mauvaise santé ; qu’il s'est retiré dans une île et restait . dans un monastère qu’il avait fondé, où l’empereur , toute la ville, lui rendaient les devoirs et les honneurs convenables (2). Ils ne dissimulent cependant pas qu’il y a eu à ce sujet quelques dissensions dans l’Église de Constantinople; qu’Ignace, après s’être démis volontairement de sa charge, a été déposé dens un concile, et qu’il serait à propos d'envoyer des légats pour cal-

videtur æquiparandus : regibus ac tyrannis imperavit, eisque ac si Domiaus orbis terrarum auctoritate præfuit. Regino ad ann. 858.

(1) Nicol., epist. 4. Labb., t. vu, p. 277.

(2) Nicetas, Labb., ib., p.1203.

mer les esprits et éteindre les divisions (1). Ils insistent sur l’envoi des légats, en ajoutant qu’il y a encore à Constantinople quelques restes de l’hérésie des leonoclastes , qu'il s’agit d’éteindre; mais leur vrai motif était de faire autoriser la déposition d’Ignace par la présence et l’acquiescement des légats (2), comme la suite de l’histoire va le démontrer. La lettre de l’empereur ne nous est pas parvenue. L'analyse que nom venons d’en faire repose sur les monuments de l’histoire et sur les réponses du souverain pontife. Mais nous avons celle de Photius, écrite à la même occasion, et qui nous montre parfaitement quels étaient l'adresse et le talent de cet homme. 1] s’attache à prouver la régularité de son élection et l’orthodoxie de sa foi. La première partie était difficile à traiter; Photius, dont on aperçoit l'embarras, y déploie toute la force de son génie. Cependant nous regardons comme exagérée l'opinion de certains écrivains, qui ont présenté cette lettre comme un chefd'œuvre digne de antiquité grecque (3).

« Quand je pense, dit-il, à la grandeur de l’épiscopat , et à « Ja distance qui le sépare de la pctitesse de l'homme ; quand « je me mets à mesurer la faiblesse de mes propres moyens, et « que je me rappelle quels sentiments j'ai nourris dans toute « ma vie sur la sublimité de ce ministère, et combien j'étais « étonné de la témérité de ceux qui de notre temps, pour ne « pas parler des temps anciens , ont accepté ce joug terrible, et « qui étant hommes, formés de chair et de sang, n’ont pas « craint de remplir les fonctions des anges incorporels ; quand, « dis-je, je fais toutes ces réflexions, je ne puis exprimer quelle « est ma douleur, ni quel est mon découragement de m'y voir « engagé moi-même. Si, contre mon goût, que j’ai eu dès mon

(1).Nicol., epist. 1. Labb.,t. viu, p. 268. — Epist. 2, ἐδ., p.271.

(2) Nicetas, ib.,p. 1203.

(3) Cette lettre, que Baronius a fait traduire sur un ancien manuscrit du Vatican, presque illisible, se trouve dans un ouvrage imprimé en Valachie en 1706, intitulé Τόμος Χαρᾶς, Tomus Gaudii, p. 1. Nous l'avons traduite sur le texte original.

«enfance et qui a crù avec moi, de me tenir éloigné du tu- « multe des affaires et de me renfermer dans la vie privée ( car « en commençant à parler à Votre Sainteté , 1] faut dire la vé- « rité), j'ai été obligé de descendre, et d’accepter des fonetions « dans Padministration civile, je n’ai cependant jamais eu « assez de confiance en moi pour oser aspirer à la dignité d’é- «vèque. Celle-ci me paraissait toujours redoutable, surtout « lorsque je pensais à Pierre , le chef des apôtres, qui, après « avoir donné des témoignages si évidents et si multipliés de sa « foi et de son amour à Jésus-Christ, Notre Seigneur, vrai « Dieu , a regardé comme la couronne de ses œuvres, d’avoir « été jugé digne, par son maitre, de la charge pastorale. Et « puis, je me rappelais l’exemple de ce serviteur qui reçoit « un talent, et qui, connaissant la sévérité de son maître, le ca- « che soigneusement, de peur qu’il ne se perde, et qui ensuite, « pour ne lavoir pas fait valoir, est obligé de rendre ses « comptes , et de subir les peines du feu éternel.

« Mais pourquoi écrire ces choses? la peine s’accroit, le « chagrin se renouvelle, le trouble se met plus à découvert ; « car le souvenir de choses affligeantes aigrit le mal, sans sou- « lager la douleur. Mais tout ce qui est arrivé, et c’est une « tragédie , a eu lieu sans doute pour qu’à l’aide de vos priè- «res, nous pussions dissiper le nuage de difficultés qui se « présentait, et nous dérober à l'air sombre de notre décou- « ragement, en vovant (je ne sais comment m exprimer ) bien « conduit et bien gouverné le troupeau qui nous ἃ été confié. « Car le vaisseau porté sur les flots parun vent favorable, et di- « rigé par un bon gouvernail, procure de la joie au pilote ; de « mème une Église qui croit en piété et en vertu réjouit le « cœur du pasteur , et dissipe les sombres nuages que lui pré- « sentait sa faiblesse. Tout récemment donc, lorsque mon pré- « decesseur a quitté sa dignité, le clergé, les évèques et les + métropolitains assemblés, et surtout l'empereur, plein de « piété et d'amour pour Jésus-Christ, doux, modéré et humain « envers tous, et pourquoi ne pas dire toute la vérité? le plus

« doux de tous ceux qui ont régné avant lui, mais cruel, vio- « lent et terrible envers moi seul, comme il me le paraissait « alors, tous ceux-là, dis-je, poussés par je ne sais quel mot « vement, sont venus à moi, me pressant fortement d’accepter a l’épiscopat. L'empereur, agissant de concert avec l’assem- « blée, ne me donnait pas de relâche, prenant pour prétexte « de ses vives instances la volonté générale du clergé, et disant « qu’il ne lui serait pas possible, quand mème il le voudrait, « d'écouter ma résistance. Je cherchais à me défendre de toutes «mes forces; mais comme l’assemblée était nombreuse, les «uns n’entendaient pas mes excuses, et ceux qui les enter- « daient ne les acceptaient pas , n'étant attentifs qu’à une seuk « chose, qui était de m’imposer le fardeau de l’épiscopat, lors « même que je le refuserais.

« Après donc que toutes les voies de la prière me furent fer- « mées, mes larmes coulèrent en abondance, et le sombre nuage « de mon anxiété, qui remplissait mon intérieur de troubles et « de confusion, éclata aux yeux, et se répandit en un torrent de « larmes. Car le désespoir a une dernière ressource de prière, « celle des larmes, dont il espère obtenir quelque secours et « quelque soulagement, lors même que la volonté est frustrée « de toute attente. Ceux qui me faisaient violence ne me lais «sèrent aucun repos, jusqu’à ce qu'ils eussent fait ce qui était «contre ma volonté, mais conforme à leurs désirs. Ainsi, par « leur sentence, comme Dieu le sait, je me trouve au milieu « du tumulte des affaires, on pourrait citer à propos la fable « du chêne.

« Comme la meilleure communion est celle de la foi et de «la charité, nous avons résolu, pour contracter avec Votre « Sainteté un lien pur et indissoluble, d'écrire ici, comme sur «une colonne, notre foi et la vôtre. C’est le moyen d’attirer sur «nous avec plus de promptitude l'effet de vos prières, et de « vous montrer l’aflection que nous vous portons. Je crois donc «en un seul Dieu... » Photius fait ici sa profession de foi, comme c'était l’usage en pareille circonstance ; il la fait en

théologien habile, ce qui montre qu'il n’était point étranger à la science ecclésiastique. Il spécifie aussi les sept conciles généraux, et expose leur doctrine avec lucidité et une grande exactitude. Ensuite il reprend :

« Je reçois ces sept conciles généraux , anathématisant ceux «qu'ils ont anathématisés, et embrassant et glorifiant ceux « qu'ils ont embrassés et glorifiés. Telle est ma profession de « foi et celle de tous les fidèles ; elle est le fondement de notre «espérance, non-seulement de la mienne, mais de celle de « tous ceux qui veulent vivre dans la piété, et qui sont nés « avec l'amour de la pure doctrine des chrétiens. En vous en- « voyant cette confession, en la gravant comme sur une ta- «blette, en l’exprimant de bouche, nous avons besoin de vos «prières pour obtenir ce que nous avons souvent demandé, « savoir, la grâce de trouver Dieu propice dans tout ce que nous « faisons et avons fait, de pouvoir arracher toute racine de « scandale et toute pierre d’achoppement de l’ordre ecclésias- « tique, de bien paître notre troupeau, de ne pas arrêter leur « progrès dans le bien par la multitude de nos péchés, pour « augmenter encore le nombre de nos fautes. Paissé-je tou- « jours faire et dire ce qu’il convient ! puissent-ils, eux , m'’é- « couter, et se laisser conduire dans la voie du salut ! puissent- «ils s'attacher à Jésus-Christ, leur chef, se revêtir de sa « charité et de sa bonté , lui à qui honneur et gloire dans tous « les siècles (1)! »

Ces lettres furent portées à Rome, selon l’antique usage, per une ambassade solennelle, qui devait plaider la cause de vive voix. Tous y étaient personnellement intéressés. Arsaber, oncle de Photius et beau-frère de Bardas, était le chef de l'ambassade; il avait pour collègues quatre évêques : Méthodius, métropolitain de Gangres ; Samuel, évêque de Chones ou Colosses , en Phrygie ; Théophile, métropolitain d'Amorium ; et Zacharie de Taormine , en Sicile, érigée aussi en archevèché

τ (Ὁ) Τόμος Χαρᾶς, ou Liber Gaudii, p. 1.

honoraire. L'ambassade, déjà si brillante par le nombre, ἰδ qualité des personnes, était encore relevée par de riches pré sents destinés à l’église de Saint-Pierre. On y trouvait entn autres un calice et une patène d’or, magnifiquement ornés de pierreries;, un bouclier très-pesant de même métal, orné de pierres précieuses de diverses couleurs; une chasuble brodée en or avec des perles blanches, où était représentée l’histoire du Sauveur et des saints apôtres Pierre et Paul (1). Les empereurs chrétiens n’avaient peut-être pas encore envoyé à Rome des ouvrages aussi riches ni aussi brillants. On voulait gagnerls Pape à force de présents, et lui faire agréer l’élection de Photius. Celui-ei y attachait toutes ses espérances de l'avenir. Avec l’approbation du Pape, il espérait fermer la bouche à ses contradicteurs, et se procurer la liberté de marcher où il voudrait (3). L'ambassade quitte Constantinople, et se dirige vers l'Italie. On ne peut douter que Bardas et Photius n’aient été l’Ame de toutes ces démarches; car l’empereur ne se mélait guère d’affai. res ecclésiastiques, ni même d’affaires politiques. Il avait tropà faire aux courses de l’hippodrome, où , suivant les habitudes contractées dès sa jeunesse, il oubliait la dignité de sa personne et la sûreté de l’État. A cette époque, où il avait atteint la vingt et unième ou vingt-deuxième année de son âge, il poursuivit ces jeux avec une espèce de fureur. Il prenait part à ces factions du cirque, qui déjà si souvent avaient troublé la paix et la tranquillité de la capitale. Un jour qu'il avait pris la livrée des Bleus, et distribué à ses favoris les trois couleurs rivales, un courrier vint lui annoncer l'approche des Sarrasins. L’empereur , en fureur , lui jetant un regard terrible, lui dit : « Com « ment, malheureux, avez-vous osé m’aborder pour une chose « semblable, lorsque vous me voyez occupé à un jeu impor- «tant, et tout attentif à tourner mon char à gauche du cirque, « chose pour laquelle j'ai à lutter (3)? » Il alla même jusqu'à

(1) Anast. ap. Baron., ann, 859,n. 59. — Nicet. ap. Labb., t VI, p. 1203. (2) Anastase, 8* syn. Labb., t. vin, p. 964.

(3) Quomodo ausus es, 0 sceleratum eaput, de istiusmodi rebus me allo

faire éteindre les feux importuns qui, destinés à avertir du danger, répandaient trop souvent l’alarme dans le’pays situé eatre Tharse et Constantinople (1).

Le contact habituel de l’empereur avec des conducteurs de chars et des bouffons de cour, l’avait entrainé aux babitudes les plus avilissantes. Il avait tous les vices : avarice, dureté de cœur, débauche , intempérance; tellement qu'il était regardé par son peuple comme un fléau que Dieu n’envoie que dans sa colère. Souvent dans ses orgies nocturnes, échauffé par le vin, il donnait les ordres les plus sanguinaires, comme ceux de couper les oreilles, le nez, la tète à telle ou telle personne contre laquelle il avait du ressentiment; et lorsque, au retour de la raison, l'humanité se faisait entendre, il en était réduit à approuver la salutaire désobéissance de ses serviteurs (2). Nous avons parlé ailleurs de la liberté profane avec laquelle il tournait en ridicule la religion de son pays, et la sotte ignorance qui le faisait insulter aux objets de la vénération publique. Tel est l’empereur qui va se trouver en lutte avec la papauté. Il serait difficile de trouver dans l’histoire un tableau où il y eût d’un côté plus d'honneur et de loyauté, et de l’autre plus de bassesse , d’avilissement et de perfidie.

Arrivés aux pieds du souverain pontife, les ambassadeurs impériaux offrirent les présents et présentèrent les lettres dont ils étaient chargés. Jamais ambassade n’avait été plus humble et plus suppliante. Mais Ignace n’eut pas la triste consolation de faire parvenir ses justes plaintes au chef visible de l'Église. Toutes les avenues du trône de saint Pierre lui étaient fermées : ses ennemis avaient trop d'intérêt qu’il n’y vint personne de sa part , qui pût donner une connaissance parfaite des

qui, io hoc necessario ludo occupatum , neque aliud quidquam curantem, quam videre medii sinistram partem conversam , pro qua re omne mihi certamen est institutum ? Curopal. ap. Baron., ann. 860, n. 1.

(4) Gibbon, Hist. de la décad. de lemp. romain, e. 48, ἰ, 1x, édit. de Guizot, p. 204.

(2) Curopal. spud Bàron., ann. 860, n. 12.

iniquités commises envers lui (1). Ainsi, le Pape ignorait ce qui s'était passé à l'égard d’Ignace et de Photius, et les mauvais dispositions de la cour byzantine. Mais Nicolas, qui n’avait pes moins de lumières pour découvrir l’iniquité à travers les voi- Jes dont elle s’enveloppe, que de vigueur pour la combattre quand il l'avait découverte, ne se laissa point gagner par la fsveur, ni surprendre par l’artifice. Avec son coup d’œil juste, il soupçonna aussitôt quelque perfidie. Ce qui l’étonnait, c'est qu'ignace eût donné sa démission sans consulter le saint-siége, sans même lui en donner avis. Craignant, avec raison, les fourberies si fréquentes à Constantinople, Timeo Danaos et dona ferentes, il crut devoir user de la plus grande airconspection dans une affaire de cette conséquence. Il assembla un concile, dont le résultat fut de députer deux légats à Constantinople, pour informer juridiquement sur l'affaire des deux contendants à la chaire patriarcale, et, les informations faites, [05 rapporter au Pape, mais sans rien décider d’euxmêmes. Ils ne devaient communiquer avec Photius que comme avec un laïque ; ils avaient pouvoir de décider, en concile, tout ce que l’on pourrait y discuter sur les saintes images, parce qu'il ne s'agissait que de l’exécution du septième concile général , qui en avait approuvé le culte et affermi la vénération ; mais pour l'affaire de Photius ils ne devaient prendre aucune décision (2).

Le choix pour cette légation tomba sur Rodoalde , évêque de Porto, et Zacharie, évèque d'Agnanie, tous deux d’une éloquence solide et persuasive , tous deux hommes d'esprit et de mérite : il semblait qu’on ne püût faire un meilleur choix. Ces Jégats furent chargés de deux lettres, la première écrite à l’empereur, la seconde adressée à Photius , que certainement il ne qualifiait pas de patriarche, bien qu’il se [ἀξ donné à lui-mème cette qualification, et qu'il eût notifié son élection et son

(1) Metroph. ap. Labb., ἔς var, p. 1387.

(2) Nicol., epist, 1 ad Univers. fid.— Ep. 10 ad Univ. episc,apud Labb., t. Vi, Ὁ. 268.

inauguration. Ces deux lettres étaient datées du 25 séptembre 860.

Dans la lettre à l’empereur, il établit avant tout l’autorité du saint-siége fondée sur la pierre , que ni les suggestions des mauvais esprits, ni les efforts des hérétiques et des schismatiques, ne peuvent ébranler. Il rend grâces à Dieu du zèle de l'empereur à rétablir la concorde et à conserver l'intégrité de la foi. Il se plaint ensuite que le dernier concile de Constantinople ait déposé Ignace sans avoir consulté le saint-siége , sans approbation duquel, selon les décisions des conciles souvent renouvelées, aucune sentence ne peut être définitive ; il se plaint encore de l’irrégularité de la procédure, puisque, comme il conste par les lettres de l’empereur, Ignace n’a été convaincu ni par sa confession, ni par des preuves juridiques. Il s'élève ensuite contre l’ordination de Photius, devenu évèque quoique simple laïque ;il la représentecomme contraire aux canons des conciles, aux décrétales des papes, ct même à l’ordre naturel. Car personne ne doit être élevé au plus haut degré du sacerdoce sans avoir été formé au ministère ecclésiastique, et sans avoir donné des preuves de sa vocation en entrant dans les ordres inférieurs. 11 y ajoute : « Nous ne pouvons y donner no- « tre consentement, jusqu’à ce que nous ayons appris de nos « légats tout ce qui s’est passé en cette affaire : et, pour observer « l’ordre, nous voulons qu’Ignace vienne en présence de nos « légats et de tout le concile; qu’on lui demande pourquoi « il a abandonné son peuple, et qu’on examine si sa démission « a été canonique. Et quand tout nous sera rapporté, nous dé- « ciderons ce qui sera convenable pour la paix de votre Église. » 1! vient ensuite à l’hérésie des Iconoclastes, qu’il croyait, conformément à la lettre de l’empereur, être encore en quelque faveur dans la ville impériale ; mais il traite sommairement ce sujet. Et puis il demande le rétablissement de la juridiction du saint-siége , exercée depuis un temps immémorial par l’évèque de Thessalonique, en qualité de vicaire apostolique, sur l'Épire, l'Illyrie, la Macédoine, la Thessalie, l’Achaïe, la Dacie,

la Mésie, la Dardanie et la Prévale; enfin, la restitution des patrimoines de l’Église romaine en Calabre et en Sicile, et la conservation du privilége d’ordonner l’évêque de Syracuse (1).

Soit que le Pape eût pour maxime, qu’il vaut mieux prendre une précaution inutile que de ne pas en prendre assez; soit qu'il se mélbât de la probité de l’empereur et de celle de son premier secrétaire d’État, car il ne regardait pas autrement Photius, il fit faire trois copies de cette lettre, dans la crainte qu’elle ne fût ou altérée ou supprimée : il en garda une à Rome par devers lui, et il donna les deux autres aux légats, dont une devait leur servir d'instruction, et être lue au concile qui devait se tenir à Constantinople, en cas que l'empereur ne voulüt pas lire celle qu’ils lui remettraient de sa part (2). .

Quant à la lettre de Photius, le Pape ne le suit pas dans ses longs détours et dans les fleurs de rhétorique par lesquels il a cherché à pallier le vice de son élection. 11 lui répond de la manière la plus simple et la plus laconique. Voici en quels termes :

« La foi catholique est, pour l'utilité et le progrès des âmes, « comme une forteresse qui est gardée par la charité évangé- « lique ; elle sauve ceux qui sont en dedans, mais ne répond « pas du salut de ceux qui sont en dehors. Votre lettre nous ἃ « causé une grande joie, en nous apprenant que vous êtes Ca « tholique. Par là, nous avons jugé des progrès de votre Pru- « dence, nous y avons vu que votre savoir vient de la source « catholique; c’est pourquoi nous avons rendu grâces à Dieu. « Mais nous avons bien regretté de voir que vous n’avez point « continué de suivre la ligne droite, que vous êtes sorti tout « à coup de l’état laïque pour monter à un poste si élevé sans « y être passé par les degrés de l’ordre hiérarchique, puis-

(1) Nicol., epist. 2. Labb., ἴ vx, p. 270.

(2) Nicol. , epist. 10. Labb. concil., t. vin, p. 353,

« qu'il aurait fallu que votre Prudence eût vécu dans l’ordre clé- « rical, qu'elle n’eût rien fait contre les canons, et qu’elle füt « devenue pasteur de l’Église en temps opportun et suivant un « avancement légitime. Par cetteélévation subite, vonsavez vio- « lé ouvertement les statuts des Pères, comme cela est évident. « Car le concile de Sardique s’oppose en tout à une telle témé- « rité; et les décrétales des saints pontifes de Rome, de Céles- « tin, docteur distingué, de Léon très-saint, dont l’éloge se « trouve dans le quatrième concile, de Gélase, remarquable « par sa doctrine et son mérite personnel, défendent qu’on « fasse jamais une ordination semblable. C’est pourquoi nous « ne pouvons consentir en aucune sorte à votre consécration , « jusqu'au retour de ceux que nous avons envoyés à Constan- « tinople, afin que nous puissions connaître sur leur rapport « votre conduite et votre amour pour la vérité : alors seule- « ment, si vous en êtes digne, nous vous rendrons les hon- « neurs dus à l’évêque d’un si grand siége , et nous vous em- « brasserons avec un amour fraternel (1). » On voit, par cette lettre, que le Pape refuse à Photius, jusqu’à plus amples informations, la communion épiscopale, sans lui refuser cependant la communion laïque, puisqu'il est orthodoxe.

Les légats partent pour Constantinople. Après tant de témoiguages de respect et de soumission donnés au saint-siége par Michel et Photius, ils devaient s’attendre à être reçus avec tous les honneurs dus à la dignité de celui qui les envoyait, et dont les droits avaient été si dûment reconnus. Mais il en fut tout autrement ; car dès que l’empereur et Photius eurent appris que le Pape n’avait point approuvé la déposition d’Ignace, 115 émployèrent les moyens qu’ils avaient concertés d'avance. Les envoyés du Pape, dès leur entrée dans la capitale de l’empire, furent séquestrés, contre le droit des gens, de toute société, de peur qu’ils n’apprissent les circonstances qui avaient accompagné la déposition d’Ignace ; ils restèrent pendant trois mois

(1) Nicol. , epist. 3. Labb., t, vu, p. 276.

dans cet état d'isolement (1). On employa ce temps à les travailler, à les manier pour en faire des automates, et les rendre infidèles à la mission qu’ils avaient reçue. Ils résistèrent d’abord avec une fermeté digne d’éloges (2). Mais bientôt on employa d’autres moyens plus efficaces : on les menaça des plus grandes rigueurs , s’ils ne se rendaient aux volontés du prince. On leur disait, entre autres choses, qu’on les enverrait en un exil dont Ja misère et la durée les forceraient à manger leur vermine (3). On méla les raisons, quoique mauvaises, aux menaces; et les menaces donnèrent du poids aux raisons. Les unes et les autres déconcertèrent la fermeté des légats, ébranlèrent leur résolution, et les rendirent flexibles à tout ce que l’on désirait d’eux. Ces violences font voir que, quand on veut une fin injuste, on passe aisément sur l'injustice des moyens qui y font parvenir. Le moyen n’était pas nouveau à Constantinople. Sous l’empereur Zénon, deux légats du saint-siége, Vital et Misène, furent arrêtés, maltraités, et forcés de souscrire aux volontés de l’empereur (4). Nicolas 1° rappelle ce fait dans la lettre au clergé de Constantinople (5).

ignace, après avoir passé six mois à Mitylène , fut ramené à Térébinthe, non pour recevoir quelque soulagement, mais pour être exposé à de nouvelles ignominies. 1] souffrit d’abord de cruels traitements pendant le trajet. Il n’est point de couleurs assez vives pour représenter les outrages dont l’accabla Oriphas, général de la flotte impériale, afin de plaire à Michel et à Photius, et les cruautés que cet officier exerça contre ses domestiques : et, pour comble d’affliction, des Russes, peuplade détachée des Scythes, firent une exenrsion sur les terres de l'empire du côté du Pont-Euxin, abordèrent dans l’ile où était Ignace , marquèrent leurs pas en caractères de sang , mas-

(1) Nicol., epist. 6.

(2) Nicol., epist. 6.—Metroph., ep. ad Manuel. Labb... t.vur, p.286 et1387. (3) Metroph., ep. ad Man.—Nicol., ep.6 in fine, ap. Labb., concil., t. vin, (4) Fleury, t. vu, p. 29, ou Ilv. xxx, ἢ. 14. | (8) Epist. 10. Labb., t. vin, p. 353.

[s61] LIVRE II. 45

sacrèrent inhumainement tout ce qui se présenta devant eux, et les domestiques du saint furent du nombre de ceux qui tombèrent sous leur glaive. Α la vue de ce désastre, la constance d’Ignace ne s’épuisa point ; ce fut toujours sa vertu favorite, aussi bien que le zèle et la piété. Quant à la piété, il en donna une nouvelle preuve dans cette occasion , en proférant ces paroles si connues et si remarquables du plus parfait modèle de résignation que nous fournisse l'antiquité sainte : « Le Sei- « gneur me l’a donné, le Seigneur me l’a Ôté : que son saint « nom soit béni. » Il s’en fallut beaucoup qu’à la cour de l’empereur on fût touché des maux qu’Ignace endurait : l’usurpateur de son siége témoigna au contraire le plus vif déplaisir de ce qu'il n'avait pas eu la même destinée que ses domestiques. Ce sentiment ne doit pas nous étonner, dit l'historien ; car l’homme qui est une fois dépourvu de toute charité, et qui a la haine dans le cœur , est consumé comme par un feu intérieur, et ne trouve du soulagement que dans la perte de celui qu'il hait (1).

Ignace avait été amené dans la proximité de Constantinople , pour être sous la main, parce qu’on allait procéder jundiquement contre lui. Photius, sûr des envoyés du Pape et des évêques orientaux, qu’il avait sans doute séduits ou corrompus, comme les légats, assemble un concile au mois de mai (2), dans le but de faire déposer Ignace. 1] l'avait déjà déposé dans un concile précédent ; mais Photius lui-même connaissait la faiblesse ou plutôt la nullité de ce concile, assemblé à l'insu du saint-siége, d’où la sentence tire toute sa force. Maintenant il ἃ pour lui les légats de ce siége, par la présence desquels il peut donner de la régularité à ses décisions , du moins une apparence de canonicité, ce qui lui suffit pour le moment. Il avait pris toutes les mesures, de concert avec l’empereur, pour donner un grand éclat à cette assemblée, vou-

(1) Nicetas ap. Labb., t.vin, p.1203.

(2) Pagius apud Baron., 861, n. 4.

Jant suppléer le défaut de vérité et de justice par le nombre da évèques et la solennité du jugement. Trois cent dix-huit évêque étaient arrivés à Constantinople, autant qu’il s’en était trouvé ἡ Nicée. Ce nombre était calculé à dessein : on voulait reproduire le concile général de Nicée, et l’empereur devait représente le grand Constantin. C'était une ridicule prétention : car à Nicée il s'agissait de la foi qui concernait tous les chrétiens; ici il s’agit de 18 cause particulière d’un évêque, qui doit étre examinée à huis clos, et être débattue entre les seuls évéques, en présence des légats, sans l’assistance d’aucun laïque. Mais l'empereur, d'accord avec Photius, en avait jugé autrement: il semblait vouloir donner un spectacle, et faire diversion à se autres plaisirs, à ses jeux du cirque et ses orgies de la cour. ἢ fit donc ouvrir l’église où devait se tenir l'assemblée à tous ceux qui voulaient y entrer. Lui-même, revêtu de ses insignes im périaux, accompagné des princes , des officiers de la cour et de tous les magistrats de la ville, s’y rendit en grande pompe. Le peuple se portait en foule à l’église des Saints-Apôtres, où se tenait le concile; d’autres attendaient le passage du patriarche accusé. Tout Constantinople était en mouvement; la célébrité de la cause avait vivement excité la curiosité publique. Déj l'empereur était sur son trône, et les trois cent dix-huit évéques assis sur leurs siéges, ayant à leur tête les légats du Pape, on n’attendait plus que l'accusé.

On députa vers lui le prévôt Bahanès et quelques autres personnes méprisables, qui lui dirent : « Le grand et saint concils « vous appelle; venez promptement répondre aux accusatioss « formées contre vous. » Ignace refusa d’abord de compsraître, disant à haute voix qu’il voulait être jugé par le saintsiége. Mais personne ne voulut entendre cette protestation (1). Pressé de nouveau , il n’hésita point à s’y présenter ; son exbarras seul était de savoir dans quel costume il y paraitrait. Les légats, consultés à ce sujet, lui en laissèrent le choix:

(1) Nicetas — Libell. Ignatii. Labb., t. van, Ὁ, 1286.

[661] LIVRE ll. 47

mais dans le temps qu’il s’y transportait revêtu de son habit

, accompagné d'évèques, de prêtres , de moines et d’une foule de peaple, on envoya au-devant de lui le patrice Coxès, pour lui défendre, sous peine de la vie, au nom de l'empereur , de paraître autrement qu'avec l’habit de simple moine. Ignace obéit, et Coxès l'amena au concile.

Arrivé dans l’église des Apôtres , il fut accueilli par le prêtre Laurent et les deux Étienne, qui lui firent de sanglants reproches de ce que, nonobstant sa condamnation et sa déposition pour tant de crimes, il avait osé se revêtir d’habits pontificaux : après ces reproches, auxquels Ignace ne jugea pas à propos de répondre, ils le séparèrent avec violence de ceux qui, par honneur, avaient voulu l'accompagner , et le présentèrent seul à l’empereur. Michel, bien plus propre à représenter à table que sur un trône, dans un festin que dans un concile, poisque ses intempérances excessives et journalières lui avaient fait donner le surnom de Buveur; Michel, à l’aspect d’Ignace, que l’on avait su lui rendre si odieux, sentit sa colère s’enflammer ; il ne lui parla qu'avec une dureté de fer, et le char- 868 d’injures. Les injures, dit Ignace, sont plus douces que les tourments : 11 faisait allusion aux tourments qu'il avait endurés. L'empereur ayant réprimé tant soit peu sa fureur, le fit asseoir sur un banc de bois (1). Après un peu de conversation, Ignace obtint la permission de parler aux légats ; il se leva donc, et prenant un ton convenable à sa fortune présente, mais qui ressentait toujours quelque chose de son caractère et de sa dignité, il demanda aux légats romains le sujet de leur voyage, et s'ils avaient apporté des lettres du pontife de l’ancienne Rome, pour lui pontife de la nouvelle : « Nous sommes, répondirent-ils, légats du Pape, qui nous a « envoyés pour juger votre cause ; et s'il ne nous a chargés « d’aucune lettre pour vous, c’est parce que l’on vous regarde « comme déchu de votre dignité par un concile de la pro-

(1) Nicetes — Libell. Ignat. Labb., t. vi, p. 1266.

« vince; et nous sommes prêts à procéder selon les formes ca- « noniques. Cela est-il ainsi ? dit Ignace ; chassez donc l’adultère, c’est-à-dire, Photius; ou si vous ne le vouliez pas, nesoyez « point juges (1). » Ces paroles étaient foudroyantes, et ne Jais saient aucune réplique ; car, selon les canons de l'Église ct la décrétale d'Innocent I*°, portée à l’occasion de l'affaire de saint Chrysostome, Ignace devait être rétablisur son siégeavantd’étre jugé. Aussi les légats furent-ils singulièrement embarrassés par le raisonnement d’Ignace ; ils n’y répondirent qu’en montrant de la main l’empereur, et en disant : « Il veut que nous soyons « juges (2). » Réponse honteuse pour des légats du saint-siége, qui, pliant ainsi devant les volontés de l’empereur contre Les canons de l'Église, trahissent leurs devoirs les plus sacrés. Cette réponse rappelle celle qu'avait reçue saint Maxime de ls part de Théodose de Césarée, qu’il avait désabusé de l’erreur des monothélites, mais qui y était retombé. Saint Maxime lui ayant jeté un regard accusateur, Théodose de Césarée prétendit s’excuser en disant : « Que puis-je faire quand l’empereur « est d'un autre avis (3)? »

Les paroles d’Ignace avaient produit une profonde sensation, les évêques étaient déconcertés, et plusieurs métropolitains demandèrent Ignace pour patriarche. Les partisans de Photius, pour la plupart gens de la cour, étaient fort embarrassés; il pressèrent Ignace, par des prières et des menaces, de donne sa démission, qui aurait mis un terme à toute discussion ultérieure. Mais Ignace resta inébranlable; alors les officiers de l’empereur se tournèrent vers les métropolitains, et leur reprochèrent vivement de redemander Ignace, après avoir consenti à sa déposition. Les métropolitains répondirent : De deux maux qui nous menaçaient, la colère de l’empereur et le soulèvement du peuple, nous avons choisi le moindre. Mais vows,

(1) Libell. Ignat. apud Labb., t. var, p. 1266. (2) Ita imperat ille, Libell. Ignat. 10.

(3) Fleurv. liv. xxxtx, à, 19, t. vi, p. 550. Labb., t. vs, p. 483, E.

rendez le siége au patriarche, et ne vous mettez pas en peine de nous. Il parait, d’après la lettre de Nicolas (1), que, sur cette réponse, plusieurs évêques furent chassés du concile et envoyés en exil (2). Les officiers de l’empereur recommencèrent à exhorter Ignace, et à lui demander sa démission expresse, afin que Photius demeurât paisible possesseur de l’Église de Constantinople. 11 refusa toujours; et ainsi finit cette journée, et l’assemblée se sépara.

On continua pendant plusieurs jours à presser Ignace; mais il refusa toujours sa démission. On le cita donc encore par les mêmes officiers, savoir, par Laurent et les deux Étienne, comme ministres des juges, pour comparaître au concile. Ignace dit qu’il n'irait point, parce qu'il ne voyait point que les juges fissent rien selon les règles de l’Église. « Car, ajouta-t:il, comme parlant aux légats du Pape, vous n’avez point chassé l'usurpateur : au contraire, vous mangez avec lui, et vous avez reçu de loin ses présents : il vous ἃ envoyé jusqu’à la ville de Redeste des habits et des reliquaires. Je ne vous reconnais point pour juges; menez-moi au Pape, je subirai volontiers son jugement. » Tous ceux qui étaient avec Ignace en dirent autant ; et il pria ceux qui venaient le citer, d’entendre la lecture des lettres qu'il envoyait aux évêques pour être rendues au Pape. Il y alléguait la lettre du pape Innocent en faveur de saint Chrysostome, portant qu’il ne devait comparaître en jugement qu'après être rétabli dans son siége ; et le canon quatrième de Sardique, déclarant que quand un évèque déposé prétend avoir de quoi se justifier, on ne doit point en mettre un autre à sa place avant que l’évèque de Rome ait prononcé. Ignace conura les députés du concile de faire remettre ces lettres entre » mains du Pape (3). Ainsi Ignace se trouvait en règle, car appel au Pape devait ètre fait au concile et notifié aux évèques. Comme ils le pressaient toujours d’aller au concile, il dit : « 1]

(1) Epist. 6, Labb., t. vu, p. 288.

‘2) Baron., ann. 861, n. 15.

3) Libell. Ignat., Labb., £, ὙΠ, p. 1267.

semble que vous n’ayez pas lu les canons. La règle est, que quand un évêque est cité par un concile, il soit appelé par de évèques, et jusqu’à trois fois : et vous me citez par deux persos nes, dont l’une est sous-diacre et l’autre laïque. » On produisit des témoins qui disaient être prêts de jurer qu’Ignace avait & ordonné sans décret d'élection. À quoi il répondit : « Qui sontils? qui les croira? quel canon ordonne que l’empereur per duise des témoins? Si je ne suis pas évêque, vous n'êtes pu empereur ; et ceux-ci ne sont pas évêques, ni Photius lui-même. Car vous avez tous été consacrés par mes mains indignes. » Le raisonnement d’Ignace était sans réplique ; les évêques n’avaien rien à y opposer : abattus et confondns, ils gardèrent le silenes. Igoace revient aussi à Photius, il le confond et l’écrase. «Si l’usurpateur était de l’Église, je lui céderais volontiers : msi comment donnerais-je un étranger pour pasteur aux ouaills de Jésus-Christ? Il est du nombre des excommuniés et des ansthématisés ; 1] a été pris entre les officiers laïques, et ordons par un homme anathématisé et déposé. » Il lui fait ensuite ua reproche sanglant, péremptoire, puisqu'il était fondé sur un fait public, connu de tous les assistants. Il rappelle au concile cette promesse solennelle que Photius avait faite aux évêques, de respecter Ignace de toutes manières et en toutes occasions; Εἰ comment, quarante jours après, infidèle à sa promesse, il l'avait déposé et anathématisé lui-même; comment, par us cruauté inouie et digne d’un tyran, il avait fait rompre ls doigts à l’archevêque de Cyzique, pour lui en arracher la copie des mains, et l'avait ensuite déposé; comment il avait séduit les uns par des présents et des dignités, et effrayé les autres par des menaces , afin qu'il ne fût plus question de cette promesse, qui témoignait de sa perfidie (1). Photius ne put répordre un seu] mot à ces reproches : il s’occupa néanmoins à préparer des témoins contre Ignace : mais quels témoins? des misérables, des hommes vendus.

(1) Libell. Ignat., Labb., t. vin, p, 1267, ᾿

[891] LIVRE ΤΙ, δῖ

Ignace , malgré sa détresse, ses souffrances et ses humiliations, avait triomphé. D’accusé il était deveuu accusateur et juge, ayant confondu successivement , par une logique pressante et victorieuse , les légats, les évêques, les officiers de l'empereur, Photius et ses partisans. 1] serait difficile de peindre l'embarras où 118 se trouvaient ; ils ne voyaient aucun autre moyen de s’en tirer que par La démission d’Ignace. Mais comment oser y revenir, après y avoir échoué si souvent? Cependant ils font de nouveaux essais. Les magistrats se réunirent aux évêques pour prier Ignacæ, avec le ton le plus persuasif, de renoncer à ses droits, et de céder aux circonstances. Mais Igoace reste inflexible. 11 ne déployait jamais une âme plos ferme que lorsqu'il se trouvait aux prises avec l’adversité. Les magistrats se retirent, et le laissent avec les évêques, qui revinrent à la charge; ils lui offraient sans doute des avantages signalés, des secours abondants, des agréments de toute espèce, s'il voulait se rendre; et lui laissaient entrevoir toute l’amertume des traverses et des persécutions, s’il persévérait à se roidir contre la puissance et l'autorité réunies ensemble. Ignace, incapable de se laisser séduire par la faveur et ébranler par la disgrâce, donna un nouveau refus, et reprocha aux évêques l'injustice de leur procédé. Les évèques, voyant qu'il n’y avait rien à obtenir , se retirèrent chez eux, après avoir indiqué une réunion pour le lendemain (1). Ignace se retira aussi; mais sa demeure était une noire prison, où, renfermé entre des murailles affreuses et impénétrables, il ne respirait qu’un air puaat et infect, et où, étendu sur une couche de vermine et de pourriture, il souffrait la faim et la soif pendant sept jours entiers (2).

On ne sait pas ce qui s’est passé dans l'intervalle. Les évéques, confondus, déconcertés, ont dû se livrer à de sérieuses réflexions. Peut-être y avait-il dissension dans le conseil, et diff-

(1) Libell. Ignat. Labb., ib., p. 1270. (2) Libell. JD. ixifio ef fine.

culté à vaincre les répugnances. Peut-être aussi était-on à la recherche d’une cause canonique, pour donner au moins une apparence de régularité au jugement qu’on allait prononcer. I] faut croire qu'il est arrivé quelque chose de grave , puisque la réunion qui devait avoir lieu le lendemain n’a pu se faire que dix jours après. Le sort d’Ignace était arrêté.

Le dixième jour, on traina Ignace au concile, et l’on produisit contre lui soixante et douze témoins. C’était le nombre exigé pour la condamnation d’un évêque. On les avait subornés et préparés depuis longtemps; c’étaient des personnes de toutes conditions : d’un côté des hommes de la lie du peuple, et de l’autre des membres du sénat, et surtout des officiers de la cour. Capable de tout pour parvenir à ses fins criminelles, Photius ne trouvait aucun obstacle à ses liaisons dans la différence des états. Comme la résolution était prise de perdre le patriarche, il n’y eut sortes de crimes dont on ne le chargeât; on invita même tous ceux qui se plaignaient de lui, à porter leurs plaintes devant ses juges. Par là on peut juger combien la haine et la jalousie , hibres et animées par le ressentiment, vomirent d’accusations contre l'innocence. Ignace était senl à répondre à ces invectives. Néanmoins un évêque, par un effort héroïque et une fermeté sublime, à raison de la circonstance, eut le courage de braver ces flots d’ennemis qui s'étaient élevés contre Jgnace, et d'exiger l’examen juridique et approfondi des imputations formées contre lui, pour en constater la vérité et la solidité : c’est le métropolitain d’Ancyre. Son âge et : son caractère lui donnaient droit de parler avec autorité : il appuya sans doute ses raisons d’un air de dignité, de véhémence, et d'affection pour la justice. Mais ce procédé, auss généreux qu’équitable, essuya la plus violente contradiction, puisque [6 même évêque fut frappé d’un coup de sabre, blessé à la tête, de sorte que le sang coulait de ses vêtements ; dès lors personne n’osa plus se montrer protecteur de l’innocence (1).

(1) Libell. Ignat. apud Labb., t. vin, p. 1270. — Si nous pouvons nous en

Toute la manœuvre de ce brigandage était particulièrement conduite par un nommé Théodotace, que l’on peut appeler nettement un scélérat ; c'était un vieil hypocrite, expérimenté dans les manéges d’une cabale ambitieuse, et que l’on fit venir pour imposer par ses vertus contrefaites, et donner une couleur de justice à toutes les violences exercées contre Ignace. On fit comparaître les uns après les autres tous ces hommes vends à l’iniquité : ils jurèrent qu’Ignace avait été élu au patriarcat sans aucun décret d'élection. Pour appuyer cette déposition, on fit la lecture du trentième canon des apdtres (1), qui porte que, si un évêque s’est servi de la puissance séculière pour se mettre en possession d’une Église, il doit être déposé et excommunié. Mais on se garda bien de lire les derpières paroles, qui les auraient condamnés, et fous ceux qui communiquent avec lui, parce qu’ils avaient tous communiqué avec Ignace , et l'avaient pendant onze ans reconnu pour leur véritable pasteur ; aussi le saint les confondit-il en se récriant : « Quelle malice! quel aveuglement! Qui peut ignorer e la canonicité de l'élection d'Ignace, puisque les évêques par « leurs suffrages, et le peuple par son applaudissement, ont « concouru à son élection; et qu’au contraire Photius, armé de « toute l'autorité des puissances séculières, et par la violence « de Bardas, a foulé aux pieds les lois de l'Église, et usurpé « tyranniquement la dignité patriarcale (2)? »

Ces reproches, quoique accablants, dit l’historien, ne furent point entendus par ceux à qui l’avarice et l’ambition avaient bouché les oreilles : aveuglés par ces passions, ils ne purent voir qu'ils se trouvaient pris dans les filets qu’ils avaient tendus pour prendre les autres. Après plusieurs débats où linno-

rapporter à Zonaras, le métropolitain d'Ancyre n’est pas le seul ainsi maltraité. Labb., t. vin, p. 1511.

(1) Si quis’episcopus sæcularibus potestatibus usus Ecclesiam per ipsos obtineat, deponatur; et segregentur omnes qui illi communicant. Labb. concil., t.1, p. 50.

(2) Nicetas apud Labb., t. vus, p. 1207.

cence ne trouva que des adversaires, où l'injustice l’emports sur l’équité, on opina à la déposition d’un homme dont ls prétendus crimes, soigneusement recueillis et malignement représentés, prouvèrent aisément lindigne conduite d’une as semblée composée pour la plus grande partie de gens que leur lâcheté ou leur ambition intéressait à convaincre toute l'Église qu'Ignace était criminel. Le concile prononça do contre lui la sentence de déposition. Procope, sous-diacre, qu’il avait déposé à cause du dérangement de son esprit et ἐκ déréglement de sa conduite, commença à lui Ôter par derrière le pallium et les habits sacrés , en criant Ἀνάξιος, c’est-à-dire, indigne , suivant la formule de déposition. Les légats romains crièrent de mème Ἀνάξιος, donnèrent leur consentement à ὃ décret impie, confirmèrent la condamnation d’Ignace; δ΄ Ignace demeura couvert de haillons, dont on l'avait revètu exprès par-dessous , pour augmenter sa confusion (1).

On tint ensuite une autre séance, où l’on traita du culte des images, pour sauver les apparences. Car c’était le principal syjet que l’empereur avait proposé au Pape pour lui demander des légats, quoiqu'il n’y eût presque plus d’Iconoclastes. En cette séance seulement on lut pour la forme la lettre du Papeà l'empereur , lettre qu’on devait lire, selon l’ordre du pontife, dans les séances précédentes. Mais on la lut tronquée et falsifiée; car tout ce qui était relatif à l'expulsion injuste et tyrannique d’Ignace, et à la promotion irrégulière de Photius, y fut supprimé. Les décrétales que le Pape avait produites en faveur d’Ignace et contre Photius, furent aussi passées sous silence. Un autre passage important avait été entièrement changé. Le Pape avait dit que, selon le sentiment des Pères et l’usage toujours observé, aucune sentence n’est réputée définitive Sans le consentement de l’Église romaine. Photius avait mis : sans le consentement de l’Église romaine et de l’Église de Constantinople (2). On rédigea séparément les actes de ces deux

(1) Nicetas, apud Labb., t. vur, p. 1207 (2) Epist. Nicol. 9.

parties du concile, touchant Ignace et les images ; et c’est peutêtre pourquoi il se trouve nommé premier et second concile tenu dans l’église des Apôtres (1).

On y fit dix-sept canons, dont la plupart regardent les moines et les monastères. On n’en bâtira point sans le consentement de l’évêque, et on gardera dans les archives de l’évèché un état de tous les biens du monastère. Défense aux évêques d’en fonder de nouveaux aux dépens de leurs églises. Personne ne prendra l’habit monastique qu’en présence du supérieur auquel il doit être soumis, et après trois ans d'épreuves. Les moines n’auront rien en propre. Ils ne sortiront point de leurs monastères , soit pour passer en d’autres, soit pour se retirer en des maisons séculières ; et les supérieurs feront la recherche des fugitifs, pour les renfermer. La persécution que les moines avaient soufferte sous les princes iconoclastes fut une occasion, à plusieurs, de se retirer où ils pouvaient : ce qui tourna en abus.

Pour prévenir les schismes, on renouvelle la défense de célébrer la liturgie, ou baptiser dans les oratoires domestiques. Défense de se séparer de la communion de son évêque, sous quelque prétexte que ce suit, jusqu’à ce qu'il soit jugé et condamné dans un concile ; de même pour les évêques à légard de leurs métropolitains, et les métropolitains à l'égard du patriarche, si ce n’est que le prélat prêche publiquement une hérésie condamnée (2). On voit bien que ces trois canons sont faits en faveur de Photius et des prélats de son parti, contre ceux qui ne voulaient point communiquer avec eux, reconnaissant toujours Ignace pour patriarche. Les deux derniers semblent être faits contre Photius (3); car ils défendent d’ordonner un évèque dans une Église dont l’évêque est vivant, à moins qu’il n’ait renoncé ou abandonné pendant six mois; enfin, ils défendent d’ordonner évêque à l'avenir un laïque

(1) Ap. Tib. Bals., p. 549. — Zonar., p. 138, ap. Labb., t. vu, p. 1511. (2) Can. 7, 2,5, 6, 4, 3, 12, 13, 14, 15.

(3) Can. 16, 17. Labb., t. vin, p. 1524.

avant qu’il ait été éprouvé dans tous les degrés ecclésiastiques, et de tirer à conséquence ce qui est arrivé rarement pour le bien de l’Église, et en des personnes d’un mérite distingué. Photius prétendait se sauver par cette exception, et voulait bien que la règle s’observât à l'avenir. Quant au canon précédent, il l’avait porté, comptant toujours sur la renonciation d’Ignace (1).

Tel est ce concile que l’empereur Michel n’a pas rougi de comparer au concile général de Nicée , et que Balsamon appelle le saint et grand synode ; mais que le pape Nicolas, et tous les catholiques après lui, ont comparé au brigandage d'É. phèse, en lui donnant le même nom. En effet, la ressemblance est frappante: dans l’un et l’autre, il y a des évêques maltraités; d'autres qui ont cédé à la violence. Mais du moins, au faux concile d'Éphèse, les légats du saint-siége n’ont pas trahi leurs devoirs. Ici, les légats s’oublient et se rendent prévaricateurs. Le Pape saura venger l'honneur de l’Église romaine, Quant aux évèques prévaricateurs de l'Orient, il ne faut pas s'étonner de leur nombre. On sortait de la révolution des Iconoclastes, pendant laquelle les évêques ont été choisis selon le caprice des princes ennemis de l’Église : c'étaient plutôt des créatures de l’empereur que des évêques. Le premier concile général avait déjà mis le doigt sur la plaie, lorsque, re nouvelant l’ancienne discipline par son troisième canon, il déclare nulles les élections faites par la puissance séculière (2).

L'empereur ἃ souscrit le premier, et avant les évèques, les décrets du concile. Ce quele Pape lui reproche(3); car, comme Je fait observer le pontife, les évêques n'étaient pas assez libres,

(1) Labb., t.vur, p.1511.

(2) Omnis electio ἃ principihus facta episcopi aut presbyteri aut diacoai, irrita maneat, secundum regulam quæ dicit : Si quis episcoporum sæcukribus potestatibus usus Ecclesiam per ipsos obtineat, deponatur. Oportet enim ut, qui promovendus est in episcopum ab episcopis eligatur, quemadmodum à sanctis Patribus, qui apud Nicæam convenerunt, definitum est. Can. 3. Labb., ἔν vi, p. 905.

(3) Epist. 8.

et dépendaient trop de l’empereur, pour refuser leur signature après la sienne. Tout a donc été un véritable brigandage, depuis le commencement jusqu’à la fin ; ce dont il est facile de se convaincre en considérant la violence exercée contre Ignace, les menaces faites aux légats, l’interpolation des lettres, la fausseté des accusations, l'assistance irrégulière des princes, des magistrats, de la foule, les séductions et les violences de tout genre, enfin la déposition anti-canonique d’un homme qui seul ne méritait pas de punition. Que les Grecs l’appellent donc le saint synode tant qu'ils voudront ; les catholiques ne lui donneront pas d’autre nom que celui de conciliabule. Et tout homme doué de quelque lumière de raison et de quelque principe de justice, jugera comme eux.

L’équité n’avait pas tellement abandonné la cour, le clergé, le peuple, qu’il n’y eût des âmes sensibles et judicieuses qui ne vissent avec horreur un jugement si injuste, un traitement ἃ indigne , fait à une personne éminemment respectable à tous égards, et qui ne fissent éclater leur indignation. 1] n’est pss jusqu'aux parents et amis de Photius qui n’en gémirent en secret ; et tous craignaient qu’une injustice aussi criante ne retombât sur la tête de son auteur, et ne causât sa ruine (1). Photius lui-même n’était pas sans inquiétude, quoique k concile eût décidé à son gré. Il savait qu’il lui restait encore une grande difficulté à vaincre : c'était de déterminer le Pape à consentir à la déposition d’Ignace; s’il ne l’obtient pas, ls décision du concile est nulle, et il retombe dans ses premiers embarras. Toute son attention se porte donc sur Rome: tous ses efforts se dirigent de ce côté, d’où seul il peut attendre son salut. 11 met en jeu toutes les ressources de son génie ; il prend toutes les formes imaginables pour disposer le Pape en sa faveur. Il partage le travail entre lui et l’empereur ; il laisse à celui-ci le soin de parler du concile, des légats, et de la déposition d'Ignace. L'empereur s’en acquitte avec adresse ; on pense bien que Photius dirigeait sa plume. l’empereur annonct au Pape la dépusition d’Ignace, appuyée sur le consentement des légats, sur la décision d’un concile semblable à celui de Nicée par le nombre des évêques, enfin sur la cause canonique, tirée du 30° canon des Apôtres : il demande son consentement à k

(1) Nicet. Vita Ignat., Labb., t, vs, p. 1207.

[661] LIVRE mi. 50

sentence du concile. 11 vient ensuite à Photius, et cherche à prouver la régularité de sa promotion, par l’exemple de Taraise et de saint Ambroise. Photius écrit de son côté; il s'attache au même point de difficulté, sur lequelil entre en controverse avee le Pape. Il a soin surtout de lui insinuer qu’il comprend les devoirs de l’épiscopat, et qu’il en est digne, surtout parce qu'il l’a accepté contre son gré. Il le fait en homme habile; car, parmi les talents que possédait l’usurpateur pour bien soutenir un mensonge, celui de feindre avec vraisemblance, et de se démêler avec adresse, était en lui au souverain degré. Dans la lettre qu’il écrivit à l’évêque de Rome, on voit briller tout le feu du génie et de l’éloquence, et toutes les finesses de la dialectique. Sans craindre le reproche d’une fatigante et ennuyeuse prolixité, nous rapporterons toutes les paroles de cet homme, que l’on ne saurait assez connaître, afin que, rapprochant ses paroles de ses actions , on puisse concevoir de lui une idée juste : cette comparaison le peindra au naturel (1).

« Rien n’est plus beau, dit-il, rien n’est plus précieux que la « charité; c’est ce qui est avoué par le sentiment commun des « hommes, et attesté par les paroles de l’Écriture. La charité « rejoint ce qui est séparé, renoue ce qui est divisé, resserre les « liens domestiques, en fermant toute entrée à la dissension et « à la jalousie. La charité ne pense point de mal; elle aime « tout, elle souffre tout, et, selon le bienheureux apôtre, elle « ne défaillit jamais (2). Elle rapatrie les serviteurs avec leurs « maitres, en leur fournissant, pour excuse de leur faute, l’iden- « tité de la nature humaine ; enseigne aux subordonnés de sup- « porter la mauvaise humeur de leurs chefs , et les console sur « l'inégalité de leur condition, par l’exemple de ceux qui « souffrent cette même inégalité. Elle calme la colère des pa- « rents contre leurs enfants, et leur apprend à supporter leurs « murmures, en armant leur affection naturelle contre toute

(1) Cette lettre se trouve dans le Τόμος Χαρᾶς, eonau à la bibliothèque Royale sous le titre Liber Gaudii, p. 9.

(1) Cor. , 13.

60 HISTOIBE DE PHOTIUS. [861]

« disjonction de famille. Elle bannit les querelles qui s’élèvent « entre amis, en les exhortant à l’urbanité. Ceux qui sont unis « par une même croyance, elle en fait une seule famille, lors « même qu'ils sont éloignés les uns des autres, et qu'ils ne se « sont jamais vus ; elle les attache par les sentiments, et en fait « de vrais amis. S'ils se brouillent, et que l’un ait à se plaindre « de l’autre, elle apaise leur différend, et les réunit de nou- « veau, en excitant l’un à l'oubli et l’autre au repentir (1).

« C’est la même charité qui m’a persuadé de souffrir les re- « proches que Votre Sainteté m’a lancés comme des traits aigus, « et de ne les attribuer à aucun mouvement d’animosité ou de « haine, mais à une affection sincère qui ne sait dissimuler, et « à un zèle scrupuleux pour la discipline ecclésiastique. Car si « Ja charité ne permet pas de penser le mal, lors même qu’on « nous afflige, qu’on nous frappe et qu’on nous abreuve de « chagrins, comment permettra-t-elle de dire du mal? Car la « raison connaît une bonté qui va jusqu’à combler de bienfaits « ceux qui nous affligent. Mais puisque rien ne s'oppose à ce « que, entre frères, et entre père et fils, on dise la vérité, car « la vérité entretient le mieux les affections, qu’il me soit per- « mis de vous parler avec une entière liberté, non pour vous « contredire, mais pour me défendre.

« Votre Sainteté, douée de tant de perfections, devait consi- « dérer, avant tout, que j'ai été forcé d'accepter ce joug (2); « elle devait donc, au lieu de me reprendre et de me dédaigner, « avoir pitié de moi et compatir à ma douleur; car on doit la « miséricorde et l’humanité à ceux qui souffrent violence, et « non le reproche, non le mépris. On m'a fait violence ; et Dieu, « à qui rien n’est caché, sait quelle violence. On m'a retenu « malgré moi, on m’a mis en prison comme un criminel, on « m'a donné des gardes, on m’a élu lorsque je résistais; je

(1) Photius développe ici les principes de la charité, pour engager le pontife à en user envers lui.

(2) Photius appuie beaucoup sur la prétendue violence qu’on lui a faite, il y revient sans cesse, voulant prouver qu’il n’a point recherché l’épiscopat,

« pleurais, je me débattais, je m’affligeais, tout le monde le sait; « car cela ne s’est point passé dans un coin obscur : la violence, « ou plutôt l'injure qu’on m'a faite, est parvenue à toutes les « oreilles. Ne faut-il pas plaindre et consoler, autant qu'il est « possible, ceux qui souffrent de semblables violences, plutôt « que de les frapper, de les maltraiter et de les insulter? J’ai « perdu la paix et la douceur de la vie; j'ai perdu ma gloire (si « toutefois il y a gloire en ce monde); j’ai perdu cette tranquil- « lité pure et délicieuse que je goûtais au milieu de mes amis, et « qui était éloignée de toute inquiétude, de toute supercherie et « de tout reproche. Personne n’a eu à se plaindre de moi, et « moi je n’aurais eu à me plaindre d’aucun de ceux qui m'’en- « touraient, étrangers ou autres. Je n’ai jamais offensé personne « jusqu’à provoquer à l’injure, excepté dans les cas où j'ai « couru des périls pour la religion ; et personne ne m'a jamais « Offensé jusqu’à exciter ma langue à s’abaisser à l’injure : tous « étaient honnêtes et bienveillants envers moi. Pour ma con- « duite, si je la passais sous silence, d’autres la publieraient. « Mes amis m'étaient attachés plus qu’à leurs frères. J'étais « estimé de mes deux frères; je les aimais, et j'étais aimé « d'eux (1).

« L'empressement que mettaient mes amis à s’assembler au- « tour de moi, m'en attirait d’autres qui se lièrent par un lien « d'affection et d'amitié; et probablement ils n’auront jamais « à se repentir du bien qu'ils ont dit de moi. Mais pourrait-on « se rappeler un tel souvenir sans verser des larmes? Lorsque je « restais à la maison, ma grande jouissance était de les voir « travailler, me faire des questions, parler en public, et s’exer- « cer à l'éloquence. J'avais un extrême plaisir à voir leurs pro- « grès, soit dans les mathématiques, soit dans la philosophie, « au moyen des règles de la logique; soit dans l’étude des let- « tres divines, qui les conduisait à la piété, fruit de tous les au-

(1) Photius expose au lons les douceurs de la vie privée, pour faire voir qu’il devait naturellement les préférer aux embarras de l’épiscopat.

«tres trdvaux. Tel est le cercle qui était habituellement dans « Ma maison.

« Comme j'allais souvent au palais, ils m’y accompagnaient, « et m’engageaient à revenir au plus tôt; et moi, pour saltis- « faire leurs désirs, je tenais à honneur d’y rester le moins de « temps qu’il m'était possible. Lorsque je revenais chez moi, ils « m’attendaient à la porte, venaient à ma rencontre; et ceux « pour lesquels leurs vertus m’avaient donné plus d'affection * accusaient ma lenteur, d’autres se contentaient de me saluer, « quelques-uns étaient venus seulement pour me montrer qu'il « m'avaient attendu. Ces rapports étaient connus du publie, et « n’ont été rompus ni par des conseils perfides, ni par l’envie, « ni par la négligence. Quand ou est habitué à un tel genre de « vie, peut-on accepter avec plaisir ou sans douleur un chas- « gement ? J'ai perdu tous ces agréments, j'en gémissais. Arra- « ché d’une position si belle et si agréable, je versais des tor- « rents de larmes, j'étais enveloppé d’un sombre nuage de « douleur; car je connaissais, avant d’en avoir fait l’expérience, « les troubles et les inquiétudes qui environnent la chaire où « je suis assis; je connaissais la grossièreté et le caractère diff « cile de ce peuple mélangé, ses querelles, son envie, son hu- « meur séditieuse, sa hauteur, et son insolence à l'égard des « supérieurs. Π] murmure quand on refuse ce qu’il demande, « et qu’on ne se conforme pas à sa volonté. Si l’on use de cor- « descendance, et qu’on lui accorde ce qu’il désire, alors il « méprise, croyant lavoir obtenu par sa persistance, et non par « la faveur de celui qui donne. Le peuple qui s'empare de l’au- « torité prépare sa ruine aussi bien que celle de son chef; car un « vaisseau est facilement englouti lorsque ceux qui sont des- « sus chassent le pilote, et veulent gouverner tous à la fois. Une « armée est bientôt perdue lorsque, refusant toute obéissance « au chef, chacun veut commander. Mais pourquoi dire toutes « ces choses? car quand on est à la tête du peuple, il faut con- « tinuellement se contraindre, changer la couleur de son vi- « sage, PI les dehors de la tristesse lorsque l'âme n’est

[set] LIVRS ΠΙ. 62

« point affectée, paraître gai lorsqu'on est triste, prendre le « ton de la colère lorsqu’on est calme, et sourire lorsqu’on est « affligé. Telle est la contrainte de tous ceux qui ont été élevés « à la prélature. Quelle différence de position, quand je la com- « pare à celle que j'avais précédemment! un ami n’est point à « charge à son ami; là, point de dissimulation ; on paraît tel 4 406 est.

« ἢ faut , en la place où je suis, souvent reprendre ses amis, « mépriser ses parents, selon le commandement, et être fâcheux « à tous les pécheurs. L’envie éclate de tous côtés, la licence « est invétérée. Pourquoi entrer dans plus de détails? Mais que « ne suis-je point obligé de souffrir en combattant la simonie, « la licence de parler dans les églises, le mépris du salut, et « l'application constante aux choses vaines? Je prévoyais tout « cela; c'ést pourquoi ayant l’âme déchirée, et me croyant « dans l'impuissance de corriger ces vices et d’arracher ces « habitudes, j'ai fui devant l'élection , j’ai cherché à détourner « les suffrages, j'ai pleuré sur ma nouvelle dignité. Mais il n’a «x pas été en mon pouvoir d'éviter le décret de prédestination.

« Mais à quoi bon d’écrire ces choses? je les ai déjà écrites (1). « Si on les a crues, on m’a fait tort de n’avoir pas eu pitié de « mOi : si on ne les a pas crues, on m'a fait tort de n’avoir pas « cru, lorsque je disais la vérité. Dans les deux cas, je suis « malheureux. Et je reçois des reproches d’où j'attendais du « soulagement et de la consolation! c’est ajouter douleur à « douleur, Mais, dit-on, vous ne deviez pas vous laisser faire « injure : c'est ce qu'il faut dire à ceux qui l’ont faite. Il ne fal- « lait pas souffrir la violence : c’est bon à dire; mais à qui « faut-il s’en prendre, sinon à ceux qui ont fait violence? à « qui se doit l’indulgence, si ce n’est à ceux qui ont souffert « la violence? Mais on ne dit rien à ceux qui ont usé de vio- « lence, et l’on fait des reproches à celui qui en a supporté le « poids; j'espérais pourtant pouvoir implorer votre justice! Les

(1) Dans La première lettre.

« canons de l’Église, me dit-on, ont été violés, puisque de l’état « laïque vous êtes monté tout à conp au suprème degré du sa- « cerdoce. Mais qui a violé les canons? est-ce celui qui a fait « violence, ou celui à qui on l'a faite, et qui a été entrainé par « la force? Il fallait résister ; mais jusqu’à quel point ? j’ai ré- « sisté, et plus qu'il ne fallait; et si je n'avais pas craint une « plus cruclle tempête, j'aurais résisté jusqu’à la mort. Mais « quels sont les canons qu’on prétend avoir été violés? L'Église « de Constantinople ne les ἃ pas reçus jusqu'à présent. 11 y ἃ « violation de canons, lorsqu'on les a reçus par la tradition; « mais lorsqu'il n’y a point de tradition , on ne peut être accus « de ne l'avoir pas gardée. |

« J'en ai assez dit, et même plus qu'il ne fallait; car je «n'ai pas prétendu établir une défense pour me justifier. Et «comment pourrais-je l’entreprendre, lorsque je cherche par « tous les moyens à me soustraire à cette tempête, et à me dé- « livrer de ce fardeau ? tant je convoite ce siége, tant je cher- « che à 16 retenir! Cependant, au commencement il ne vous « était point à charge, et plus tard vous l’avez recherché : mais « j'ysuis monté malgré moi, et jy demeure malgré moi (1). Ce « qui prouve évidemment, outre tant d’autres choses, quej'y « ai été forcé, c’est que, depuis le premier moment jusqu’à pré- « sent, je ne soupire qu'après ma retraite (2). S'il avait fallu « écrire des choses agréables , il eùt été inutile d'écrire; mais « nous recevons tout avec plaisir, et nous en rendons grâces à « Dieu , qui gouverne son Église avec une souveraine sagesse. « Sortir de l’état laïque, c’est une action peu louable sans « doute : c’est pourquoi nous différons de donner notre parfait « consentement jusqu’au retour de nosenvoyés (3). Mais il fallait « écrire; nous n’y consentons pas, nous ne recevons pas et nous « nerecevrons jamais celui qui a couru après ce siége, qui a men- « diélessuffrages, qui, tout corrompu qu'il était, s’est emparéde

(1) Impudent mensonge.

(2) C’est mentir de nouveau.

(3) Nouveau mensonge.

[861] LIYRE 1Π|. 65

« la dignité sans décret d'élection : retirez-vous, quittez Ja « charge pastorale. Si l’on m’avait écrit dans ce sens, on m’au- « rait fait plaisir, quoique les motifs n’eussent pas éte fondés. « Mais fallait-il que celui qui avait souffert l’injure en entrant, « la souffrit encore en sortant? fallait-il que celui qui a été « poussé si violemment, fût repoussé avec plus de rudesse et de « violence encore? Quand on pense et raisonne ainsi, on n’a « pas grand soin de repousser la calomnie, qui a pour but de « m’arracher le siége épiscopal. Mais, je le répète, en voilà bien « assez 507 ce sujet.

« Mais comme, à cause de nous et avec nous, on blâäme nos « pères Nicéphore et Taraise, qui aussi sont sortis de l’état « laïque pour être élevés au suprême degré de l’épiscopat, qui « ont été la lumière de notre temps ct les défenseurs illustres « de la religion, confirmant la vérité par leur exemple et leurs « discours (1), j’ai cru qu'il était nécessaire d'ajouter à ce que « j'ai dit, et de faire voir que ces hommes sont au-dessus de « toute récrimination et de toute calomnie. Comme personne « n’0se leur faire des reproches, celui qui se plaindrait de l’or- « dination d’un laïque se trouverait en contradiction avec lui- « même, en blàmant ce qu’il ne blâme point ; car ces illustres « personnages sont aussi sortis de l'état laïque; et puisqu'ils « sont honorés et admirés de tous, on ne peut les condamner « sans se condamner soi-même. Taraise et Nicéphore, qui bril- « laient dans 16 monde comme des astres, seraient devenus évéx ques contre les canons, et contre l’ordre de la discipline ecclésiastique! Loin de moi un pareil langage ; je ne voudrais pas même l’entendre de la bouche d’un autre; car ils étaient les gardiens de la discipline, les défenseurs de la religion, les accusateurs de l’impiété, les lumières du monde dans le sens de l’Écriture, et fortement attachés à la parole de vie. S'ils ont agi contre des règles qu’ils ne connaissaient point, per-

41) photius, sous prétexte de justifier les Pères, va, par un tour fort ‘oit, s'appuyer sur leur exemple pour se justifier lui-même.

« sonne ne peut les blâämer. Ils ont observé celles qu’ils con- « naissaient ; c’est pourquoi ils ont été glorifiés de Dieu. Car « observer ce qui est transmis par la tradition, et repousser « toute nouveauté, c’est faire preuve de raison et de bon sens. « 1] n’appartient qu’à un esprit qui aime la nouveauté, et qui « s’égare, d'introduire ce qui n’a pas été recu, et d’en faire une « loi, lorsque aucune nécessité ne l’y oblige; car chacun est tenu « et dirigé par sa propre loi (1). Il y a plusieurs canons que les « uns ont reçus, et dont les autres n’ont pas ouï parler. Si celui « qui les reçoit ne les observe pas, il est répréhensible. Maïs « celui qui ne les ἃ pas connus, ou qui ne les a pas reçus, com- « ment peut-il être accusé? Il y a bien des lois imposées à cer- « taines personnes qui, les ayant observées, sont devenues, « par là, serviteurs de Dieu. Mais ceux qui ne les avaient pes « reçues, et qui, pour cette raison, n’y avaient pas fait attention, «n’ont pas été moins agréables à Dieu. Nous en avons des « exemples sous la main. Abraham, pour ne pas en citer «a d’autres, était circoncis, ayant reçu de Dieu la loi de la air- « concision ; Melchisédech, qui, par l'obscurité de son origine « et de sa fin, devait figurer le fils de Dieu, était incirconcis, « Cependant Dieu, en approuvant dans Abraham l'observation « du précepte, n’a jamais reproché à Melchisédech de l’avoir « violé. Celui qui oserait les accuser, l'un de prévarication, ou « l’autre d'innovation, serait répréhensible. La loi de la cir- « concision a été imposée à la postérité d'Abraham, sous peine « de mort, par l'intermédiaire non-seulement des hommes, « mais encore des anges. Abraham et Melchisédech , différant « en ce point, marchaient ensuite dans la même voie, et ren- « daient à Dieu un culte commun, sans que l’un fit des re- « proches à l’autre. L'union qu'ils ont formée entre eux ne « leur permettait pas de faire attention à cette différence. 11 y « ἃ des règles qui sont communes, et qu’il n’est permis à per-

(1) Photius, non-seulement approuve ici, mais invoque la diversité des usages pour se dé ” plus tard il en fera un crime à l’Église romaine,

« sonne de violer. Telles sont les règles de la foi, s’en écarter « tant soit peu, c'est se rendre coupable d’un péché mortel. « Mais il y a des règles qui sont propres à un pays, et dont la « violation rend coupables ceux à qui elles sont imposées. Ceux « qui ne les ont pas reçues ne sont point criminels pour ne les « avoir point observées. Les canons établis dans les conciles « œeuméniques, qui ont obtenu le suffrage des évèques, doivent « être observés de tous. Mais si quelque Père établit une règle « pour son diocèse, ou si un synode local fait une loi, il n’y a « point de superstition à l'observer ; pourtant ceux qui ne l’ont « pas reçue peuvent la négliger sans danger. Ainsi les uns cou- « pent leur barbe selon la règle de leur pays; il est défendu aux « autres, par un décret synodal, de la couper. Il était néces- « saire de dire tout cela en termes convenables ; nous l’avons « fait. .

« Si nous avions proposé le canon du synode de Sida (1), « ROus aurions paru fâcheux et importun. Ainsi nous ne jeù- «nons qu'un seul samedi; si nous jeùnions les autres, nous « paraitrions condamnables : d’autres en jeùnent davantage. « Une tradition appuyée sur les canons de l'Église ne peut « être blâämée. À Rome, on ne trouve point de prètre légitime- « ment marié. Pour nous, nous avons appris à élever à la « prêtrise ceux qui se sont contentés d’un seul mariage (d’après « le concile in 7rullo) ; et si quelqu'un refusait de recevoir le « corps du Seigneur de la main d’un tel prètre, nous lui inter- « dirions l’entrée de l’Église, et nous le rangerions parmi ceux « qui approuvent la fornication et qui condamnent le mariage.

(t) Eustache, métropolitain de Sida en Pamphylie, avait donné sa démission. Le concile de La province lui donna un successeur. Plus tard, Eustache se présenta au concile d’Éphèse pour lui demander le nom et le rang d'évêque, dont il était privé par sa renonciation, qui n’était point tolérée à cette époque. Le concile lui accorda cette faveur. Photius, pour tout conthier, semble demander ici la même faveur pour Ignace, qu’il présente toujours au Pape comme ayant renoncé à sa dignité. Voyez sur Eustache, Fleury, Liv. xzv, ἢ. 58, t. vi, p. 127.

« Nous regarderions comme un crime d’ordonner évêque un « diacre qui n’eût point passé par l’ordre de la prètrise ; d’autres « élèvent indifféremment à l’éniscopat un prêtre ou un diacre, « sans donner à celui-ci l’ordre de la prétrise : et cependant « quelle différence entre l’un et l’autre! Ainsi, il y a différence « dans les prières, pour chaque ordre et chaque degré: diffé- « rence dans les cérémonies, dans les usages, dans les minis- « tères, dans les observances des temps, et dans les épreuves « morales. Si quelqu'un n’a pas reçu un de ces usages comme « loi, il trouvera toujours pour excuse de ne l'avoir pas reçu, « et ne pourra Ôtre condamné comme l'ayant enfreint. Si quel- « qu’un ne l’observait pas chez nous, il n’y aurait point d’in- « dulgence pour lui; on ne lui donnerait pas une goutte d’eau « pour le soulager ; car la négligence apportée à l'observation « d’un des moindres usages conduit au mépris des grandes lois « de la religion. 1] y a des moines à qui l’on prescrit une absti- « nence perpétuelle de viande ; d’autres ne l’observent que dans « certains temps. J’ai entendu dire à des hommes d’Alexandrie, « dignes de foi, qu’on fait promettre au prélat qui doit gou- « verner cette Église, de ne jamais faire abstinence, l’usage « étant tel dans cette contrée. Chez nous, les moines ne « changent jamais leur costume pour prendre celui d’un clerc; « ailleurs, quand on élève un moine à l’épiscopat, on lui laisse « une couronne de cheveux, et il change son costume. Ainsi, « comme les usages sont différents selon les divers pays, per- « sonne, s’il veut juger avec équité, ne s'avisera de blâmer « ceux qui les observent ou ceux qui ne les observent pas, « quand ils ne les ont pas reçus, pourvu qu’on ne touche pas à « la foi ou aux ordonnances des conciles généraux. C’est de « quoi convient tout homme qui juge avec équité.

« D'après cette distinction, il arrive que ce que nous regar- « dons comme digne de blâme est regardé, chez vous, comme « digne d'éloges ; οἱ que ce que vous repoussez comme crimi- * nel et abominable est prôné, chez nous, comme une action « très-belle qui mérite nos éloges, qu’on s’est toujours empressé

« de faire, et à laquelle nous exhortons de tout notre pouvoir, « par la parole et le geste. Et comment ne donnerait-on pas de « grands éloges à ceux qui, n’étant pas encore entrés dans les « ordres, ont tellement bien réglé leur vie, qu'ils sont jugés « dignes de l’épiscopat, et préférés à tous les autres par les « prêtres et toute une assemblée d’évèques ? Mais il y a des « choses qu’on fait, et qu'on n’oserait avouer, soit à cause de « leur absurdité, soit à cause de leur évidente opposition à la « vérité, soit je ne sais pour quel motif. Ainsi, le chrétien qui « observerait le sabbat ne le nierait-il pas avec serment, quand « même 1] l’aurait fait mille fois? Qui se croirait permis d’ab- « horrer le mariage, à moins qu’il ne préférêt les sentiments de « ces hommes abominables et sans Dieu, à la sentence du Créa- « teur, et à l’hypostase qui existe par sa bonté? Qui oserait « convenir de la violation des préceptes du Seigneur, des or- « donnances des Pères ou des conciles? Il est démontré que, « dans divers temps, on a élevé, pour l'utilité de l’Église, des « laïques à l’épiscopat, et que cela est conforme à la tradition « des Pères, exprimée non par la parole, mais par leur exemple.

« Considérez, après cela, la différence des liturgies, la diffé- « rence qu’il y a dans les prières, dans les invocations, dans « 165 fonctions sacrées. Les unes sont plus longues, les autres « sont plus courtes ; et cependant, ὁ prodige! c’est par elles que « Je pain est changé en corps de Jésus-Christ, et le vin en son « Sang, qui a coulé, pour la rédemption du monde, de son « propre côté avec de l’eau. Cette différence et cette variété « n’empêchent pas ceux pour qui l’on prie de recevoir la vertu « du Saint-Esprit dans toute sa plénitude et d’une manière « uniforme. De même, d’après nos usages et nos règles, nous ne « demandons que trois témoins. Si l’on n’a point de reproches « à leur faire, ils sont suffisants, même contre un évêque. « Ailleurs, si le nombre des témoins ne surpasse pas celui de « soixante et dix, l’accusé est acquitté, quand mème il aurait « été pris en flagrant délit. Le jour ne me suffirait pas, si je « voulais exposer la variété de tous les usages ; mais je crois en

« avoir assez dit pour des hommes justes, qui aiment « comprendre que de réprimander. Que peuvent faire la form « des cheveux et la longueur du temps, quand il s’agit ἐξ « sacerdoce? Ce sont les mœurs, et non la figure extérieure, « qui rendent digne de l’épiscopat, avant qu'on impose les « mains et qu'on dise les prières. Il en est beaucoup qni n'est « pas de mœurs, et qui paraissent pourtant vénérables par leur « costume et leur extérieur. La coupure des cheveux est k « signe d’une vie qui n’est point souillée par des œuvres ὦ « mort. Celui qui mène une vie sans tache , autant qu’il este « lui, n'est pas inférieur, selon moi, à celui qui en portek « signe, quoique la trompette n’ait point publié son innocenes. « Je ne dis pas ceci pour me recommander moi-même ; non, ἢ « s’en faut, car je n’ai ni les mœurs, ni l'habit. Je suis tele « ment éloigné de le dire pour moi-même, que je crois dons « plus à la critique du côté des mœurs que du côté de l’extk « rieur. Je ne le dis donc pas pour moi, mais pour ceux quica « vécu avant nous, et que j'ai déjà nommés. Je ne crainsÿs « de prendre leur défense ; car se taire lorsqu'on peut les dé « fendre, c’est jouer en quelque sorte le rôle d’un comédie. « La nature nous inspire de l'horreur pour le parricide. θὲ « n’osera certes pas accuser Taraise et Nicéphore, qui ont mené « une vie cléricale avant d’en avoir pris le costume. Ambrois « ne pourra pas non plus être incriminé ; car les Latins, comie « je sais, auraient honte de le condamner, lui qui est ἡ « gloire de leur pays, et qui a composé en leur langue tas! « d’écrits utiles. Nectaire ne leur paraîtra pas non plus répré- « hensible ; car uu concile œcuménique lui a octroyé la digaitl « épiscopale. L’accuser, ce serait accuser un concile gériéral; «et toutefois l’un et l’autre, non-seulement n'étaient qu « laïques, mais n'étaient pas même baptisés quand ils forest « élevés à l'épiscopat. Si personne n’est assez hardi ni ases « téméraire pour accuser ces deux pontifes, on n’accusera pss « non plus Taraise, notre grand-oncle, ni Nicéphore, l’hé- « ritier non-seulement de son trône, mais encore de ses ver

« tus. Je ne parle pas maintenant de Grégoire, père du théolo- « gien, de Thalassius de Césarée, et de plusieurs autres évêques

ες 4 qui ont été élevés de la même manière, et qui, ayant reçu

« l’onction épiscopale, se sont rendus supérieurs à toute cri- « tique et à toute calomnie. J’ai dit ceci en faveur de ceux « qu'il convenait de défendre. Pour moi, je ne dirai qu’une « seule chose : c’est que j’ai été entrainé à cesiége malgré moi, ς et j'y reste malgré moi, parce qu’on m'y retient (1). « Voulant vous montrer que nous sommes soumis à votre « charité paternelle, et que j'ai dit ces choses, non pour dis- « puter, mais pour justifier nos Pères, j'ai consenti que l’on : défendit en plein concile, qu’à l'avenir aucun laïque ou moine : fût ordonné évêque sans avoir passé par tous les degrés inférieurs (2). Car lorsqu'un scandale s'élève parmi les frères, et que le remède n'est point nuisible (nous savons qu'il ya des gens qui se scandalisent à cause de leurs vices, comme quand ils s’abandonnent volontairement à la jalousie qui les aveugle), nous sommes toujours prêts à lever le sujet de scan- 1416, et à guérir le mal en détruisant la cause. Établir cette ‘ègle pour le passé, ο᾽ οὐΐ été faire injure à nos Pères, et leur ‘emander compte des choses dont ils n’étaient point responvbles. Mais en faire une loi pour l’avenir, cela ne fait tort personne. Car il faut observer ce qui a été établi : 165 ennts doivent obéir à leurs pères en tout ce qu'ils commannt de juste et de saint. C’est pourquoi nous n’avons pas nservé l’ancien usage, nous l’avons rejeté; et nous avons ‘ommandé à d'autres de faire comme nous. Nous avons spté et sanctionné une nouvelle règle. Plût à Dieu que glise de Constantinople l’eût observée de tout temps! j’au- ; peut-être évité cette violence qu’on m'a faite, et cette le d'embarras qui m’accable et me laisse à peine le temps ‘espirer : mais cette règle fera le salut des autres, et leur

fouvelle affirmation mensongère.

oncile de Photius, cité plus haut, can. 17, Labb., t, vu, p. 1524.

« servira de préservatif contre les inquiétudes. Pour moi; je « ne sais quel moyen trouver pour me délivrer de ces peines «et de ces travaux continuels. Car il s’agit de confirmer les « faibles, d’instruire les ignorants, de donner de l'éducation à « Ceux qui n’en ont pas, de ramener par la force et la douceur « [65 indociles, de retenir les téméraires, de stimuler les pa- « resseux , d'inspirer aux avares le mépris des richesses, et la « charité pour les pauvres (1). Il s’agit de mettre un frein aux « ambitieux, et leur faire aspirer à une gloire plus noble qui « élève leur âme; il s’agit d’humilier les superbes, et les ren- « dre plus modestes; de réprimer la fornication , et faire ai- « mer la sagesse ; d'arrêter l'injustice, d'adoucir la colère, et « d'encourager les pusillanimes : et, pour ne pas entrer dans « tous les détails, il faut combattre les mauvaises habitudes « qui avilissent l’âme et dégradent le corps, en délivrer les « hommes malgré eux, et en faire de vrais serviteurs de Jésus- « Christ. Et celui sur qui pèsent tant de soins et tant d’inquié- « tudes, pourra-t-il ambitionner la charge qui les lui impose ? « ne cherchera-t-il pas plutôt à s’en débarrasser?

« Je suis environné d’impies, dont les uns offensent Jésus- « Christ en rejetant son image , les autres confondent en lui « les natures, ou les nient, ou en introduisent une nouvelle, et « chargent de mille imprécations le quatrième concile. Nous « leur avons fait une guerre continuelle, et par le temps et la « patience nous en avons réduit plusieurs sous l’obéissance de « Jésus-Christ. Que ne puissions-nous les y réduire tous! Mais « 1l y a des renards qui sortent de leurs tanières, qui surpren- « nent les simples, et les dévorent comme des poussins. Ce sont « les schismatiques, qui cachent leur malice, et qui sont plus « dangereux que les ennemis déclarés. Ils s’introduisent dans « les maisons, comme dit l’Apôtre (2), etentrainent des femmes « chargées de péchés, les regardant comme une conquête de

(1) Photius développe ici les devoirs de l’épiscopat pour montrer quil les comprend , et qu’il est digne de ces sublimes fonctions. (2) HE. Timoth., 110, 6.

« leur débauche, de leur vanité, de leur volupté et de leurs « passions bonteuses, et organisent ainsi [ἃ rébellion contre la « sainte Église; car le vulgaire mal affermi, mal instruit, se « tourne facilement vers la nouveauté, et la préfère aux insti- « tutions les plus solides. Quoique la flamme de leur audace et « de leur insolence soit éteinte par un décret synodique (1), « auquel Votre Sainteté a concouru par ses légats; cependant « la fumée mord encore et afflige ceux qui sont à la tête du « troupeau, et qui regardent la moindre des fautes comme «un grand tort. Ces décrets, qui assurent l'intégrité de l’É- « glise romaine, qui n’est point déchirée par le schisme, dissi- « peront peut-être cette fumée et ces nuages, et apporteront « quelque soulagement à nos maux. Le canon dont j'ai parlé « n’est pas le seul que nous ayons fait par le suffrage de vos légats ; nous en avons fait, du consentement de tous, plusieurs autres qui, par leur autorité, contribueront à la paix de l’Église, et feront rendre l'honneur et la gloire à ceux qui en jouissaient autrefois, mais qui maintenant sont réduits à les communiquer aux autres. Nous aurions sanctionné toutes les règles établies par Votre Paternité, si la résistance de l’empe- *eur ne nous en eùt empêché. Mais nous avons mieux aimé, le l'avis de vos légats, nous relâcher d’une partie des canons, que de les perdre tous. On est heureux quand on peut obtenir Jut ce qu’on désire ; mais quand on ne peut'en obtenir qu’une artie, ce serait une folie de ne pas accepter ce qu'on peut roir , et de se livrer à des discussions qui peuvent faire peretout. C’est pourquoi nous avons sanctionné dans le synode décrets sur lesquels on a pu s’accorder : nus vous les enyons avec notre lettre.

Pour ceux qui ont été ordonnés de leur propre autorité (2), légats de Votre Sainteté nous ont dit qu'ils devaient rerner à leur Église primitive. Si la chose avait été en notre

Concil. de Photius, can. 15. Labb., t. var, p. 1521.

Photins désigne par ces mots ceux qui avaient été ordonnés par » ét envoyés en Bulgarie.

« pouvoir , et qu’elle n’eût pas été mêlée avec celle de l'empire, « nous n’aurions pas eu besoin ΑὟ être engagé : la chose dk- « même, qui n’a pas besoin de défense, nous y aurait déter- « miné. Mais comme les affaires ecclésiastiques, surtout celles « où il s’agit de pays et de limites, regardent l'État, la justies « de Votre Sainteté aura égard à notre bonne volonté, et » « nous fera pas un crime de n’avoir pas obtenu ce qui dépen- « dait de la politique du prince. Car pour moi, je voudrai, « dans l'intérêt de la paix, non-seulement rendre aux autres « « qui leur appartient de droit, mais céder encore une partis « des dépendances de ce siége, si quelque personnage puissant « me le demandait; car quand on me donne quelque choseqi « ne m’appartient pas, on ajoute au poids de ma charge, εἰ « l’on augmente mes soins et mes soucis; quand, au eor- «traire, on m'ôte avec charité ce qui m’appartient, on mæ « fait plus de plaisir à moi qu’on ne s’en fait à soi-même per « l’acquisition, puisqu'on allége le fardeau de mon épiscopal. « Si donc j'ai de l'obligation à celui qui m'ôte avec charité um « partie du mien, quel plaisir n’aurais-je donc pas à rendre, « si personne ne s’y opposait, ce qui appartient légitimement à « un autre, principalement à un père comme vous , et qui l'a « demandé par des personnes aussi agréables à Dieu et aus « respectables que vos légats? Ils ont la vertu, la prudence εἰ « l'expérience en partage; et, semblables aux disciples de Jésus « Christ, ils honorent par leur conduite celui qui les a envoyés. « Je leur aï expliqué la plupart des choses que je devais dire et « écrire, étant persuadé que personne ne pourrait mieux vous « instruire de la vérité, et ne mériterait plus de créance. Je 6 « voulais d’abord rien écrire de ce qui me concerne, puis « que Votre Sainteté paternelle avait voulu être informé, non « par des lettres, mais par ses envoyés. Mais comme, au com- « Mencement de mon ministère, mon silence aurait pu être « regardé comme une négligence de ma part, j'ai écrit à la «hâte, omettant beaucoup de choses qui demanderaient plus « de temps. Comme vos légats ont été témoins de la plupart

« des choses qui se sont passées, ils pourront vous ΒΠ fns- « truire plus amplement, si Votre Prudence, douée d’un génie « pénétrant, veut les entendre.

« Mäis ce qu'il faut dire, et ce que j'ai presque oublié, je : « l’ajouterai à ma lettre, que je crains d’être trop longue. Les « canons doivent être gardés par tous, mais principalement « par ceux qui sont appelés au gouvernement des peuples, et « surtout par celui qui, dans ce nombre, tient la primauté (1). « Plus on est élevé, plus on doit s'attacher À la règle ; car l’exem- « ple venant d’une personne haut placée entraine les autres; «et les conduit à la vertu ou au vice. C’est pourquoi Votre « Béatitude, prenant soin de faire Observer la discipline ecclé- « siastique, et suivant la droite ligne des canons, ne doit pas « recevoir indistinctement ceux qui vont d’ici à Rome sans « lettres de recommandation, et qui, profitant de l’hospitalité, « jettent des semences de division. Certes, rien n’est plus x beau et rien n’est plus légitime que d'aller à Rome, ren: « dre hommage à Votre Sainteté en lui baisant les pieds; mais on ne doit pas le faire à notre insu, et sans nos lettres de ré: commandation, car cela ne serait point conforme aux canons, ni agréable à vos yeux. Je passe sous silence les rixes, cs séditions, les disputes, les calomnies, les embüches, les émeutes occasionnées par ceux qui partent d'ici, et quientreprennent des voyages si contraires aux canons; mais je dirai ce qui arrive à présent. 1} y en a qui ont souillé leur vie sar des turpitudes honteuses : s’ils se voient exposés à subir

a peine de leur crime, ils prennent la fuite sous le spécieux rétexte de pèlerinages et d’accomplissement de vœux, et 68» hent ainsi leur vice honteux sous une honnûte dénominaon. Ainsi, les uns ont commis l’adultère, le vol, ou se sont vrés à l’ivrognerie, à la débauche, à l’intempérance ; les tres ont attaqué des hommes faibles, se sont rendus cou-

) C’est ici que finit le texte grec de cette lettre, tel qu’il est rapporté

le Τόμος Χαρᾶς. Le fragment qui suit est traduit sur le texte latin de aius. Ann, 861, n. 54.

« pables d’homicide, ou se sont abandonnés à d’autres pas- « sions impures. Prévoyant que leurs crimes ne resteront pas « impunis, après avoir mis le désordre partout, 118 évitent les « peines des 1018 par leur fuite, et, restant ainsi sans réprimande «et sans châtiment, ils ne songent pas à se corriger, et « deviennent funestes, tant à eux-mêmes qu'aux autres. Une « porte secrète est donc toujours ouverte à ceux qui mettent « tous leurs plaisirs dans les passions; car ils vont à Rome, où, « sous le prétexte de pèlerinage, 115 trouvent l'impunité. Que « Votre Sainteté. qui, en qualité de chef, fait une guerre conti- « nuelle aux passions humaines, considère leurs entreprises « artificieuses et déjoue leurs mauvais desseins, en renvoyant «ici, d’où ils sont partis d’une manière si irrégulière, tous « ceux qui viennent sans lettres de recommandation. De cette « sorte on obtiendra leur salut, l’ordre sera rétabli, notre « amour fraternel sera raffermi, et nous aurons une sollicitude « commune pour le bien de l’âme ct du corps de tous. »

Il faut avouer que cette lettre est habilement rédigée, qu’elle nous donne la preuve d’une grande adresse et d’un beau génie. S'il y a des longueurs, il faut les attribuer à l'embarras où se trouvait Photius. Mais jamais patriarche d'Orient n’avait montré au pontife de Rome plus de respect, plus de modestie, plus de désintéressement et plus d’humilité en apparence. Anatole, qui, le premier, a demandé le second rang après Rome, n’a été ni aussi bumble, ni aussi insinuant. Photius, loin de contester la primauté du saint-siége, la reconnaît expressément. Il laisse apercevoir ses intentions, quand il engage le pontife à observer les canons, et à ne pas recevoir ceux qui se réfugient à Rome sans sa permission ; 1Ϊ voulait prendre une précaution pour lui-même, parce qu'il craignait qu’on n’allât à Rome pour se garantir de ses fureurs, pour éviter sa communion, et pour donner connaissance de ses attentats.

Ces lettres furent confiées, avec les actes du concile, à Léon, secrétaire d’État, homme habile sans doute, puisqu'il était chargé d’une mission à laquelle on attachait tant d'importance.

Il partit avec les légats, qu’on avait comblés de présents et de caresses, et qui, comme le montre la lettre de Photius, devaient plaider la cause de vive voix.

Cependant Photius n’était guère rassuré. Ignace était toujours là, et n’avait pas donné sa démission. Photius sent mieux que personne qu’il ne peut rien attendre de Rome, tant que ce point important n'est point obtenu. 1! va donc employer tous 165 moyens pour l'obtenir ; il va nous faire voir de quelle manière il entendait les belles maximes qu’il a débitées, dans sa lettre au Pape, sur la charité. Jusqu’à présent on avait cherché à dégoûter Ignace, pour le déterminer à donner sa démission : maintenant on va le contraindre par la violence; et s’il faut un crime, on le commettra, car, pour légitimer l’intrusion de Photius, tous 165 moyens sont bons.

Photius livra donc Ignace à trois hommes cruels, capables d’entrer dans ses desseins, pour le tourmenter jusqu’à ce qu’il eût souscrit au décret de sa condamnation. Ces bourreaux lui firent souffrir des maux inouis : ils lui donnaient des soufilets, Us le suspendaient en l’air ; ils le brûülaient, dans cette situation, avec des fers chauds et des James ardentes; et, après l’avoir enu enchainé pendant quinze jours dans une prison où il nourait de faim et de froid, ils le firent monter sur le tombeau

le Constantin Copronyme, formé en voûte, et de marbre taillé ἢ pointe; ils lui mirent de grosses pierres aux pieds, puis ils * roulèrent sur les pointes de ce marbre (1). Après tant d’indiaités et de cruautés, ils le tinrent toute la nuit attaché de son ng sur le tombeau, les bras et les mains étendus en forme de oix, et le visage contre le marbre. Le matin ils le détaèrent, et le jetèrent avec tant de violence et de roideur contre terre, qu’elle fut tonte teinte de son sang. Comme il respirait ΟΥ̓, un de ces monstres lui prit la main, et lui fit marquer

force une croix sur du papier, qu'il porta sur-le-champ à

tius, lequel écrivit lui-même au-dessus ces paroles : « Nous,

) Manassès—CédrenNicetas ; Labb., t, var, p. 1207.

78 HISTOIRN DE PHOTIUS. [set]

« Ignace, indigne patriarche de Constantinople, confessons « que nous n’avons pas été élu canoniquement à cette dignité « par les suffrages de ceux qui pouvaient nous la conférer; « mais que nous l'avons usurpée, et que, pendant que now « l'avons possédée , au lieu de gouverner saintement l'Église, « nous l’avons gouvernée tyranniquement (1).» :

Cette déclaration violemment extorquée, ou plutôt cette déclaration fausse, fut portée à l’empereur, qui, pour lui donne du crédit, fit tirer le saint de sa prison. Déchargé du poids dess chaînes, Ignace se retira au palais de Pose, maison de l’impératrice, sa mère, où il eut un peu de relâche. Pour éluder tant destratagèmes, pour soutenir tant de persécutions, les lumière purement humaines, une constance philosophique, eussent été de faibles ressources.

Ignace profita de son séjour dans la maison maternelle pour adresser au Pape l'appel qu’il avait fait au concile. Ii commence par exposer les maux qu'il vient de souffrir. « Qui « donnera, dit-il, à ma tête de l’eau, selon l'expression & « l'Écriture, et à mes yeux une fontaine de larmes , et je ples- « rerai les maux qui me sont arrivés, et la cruauté barbare de « ceux qui me persécutent. Car ces impies m’ont tourmenté « par le froid et la nudité, par la faim et d’autres maux hot- « ribles. Ils m'ont enfermé pendant quinze jours dans une pri- « son froide, humide et ténébreuse, dans un coin obscur, où ils « m'ont chargé de fers, et m'ont laissé dépourvu de tout ce qui « est nécessaire à la vie. Personne n’osait m’approcher, quoique « je fusse gravement malade. Ils m'ont battu de la manière ls « plus cruelle; tous mes membres sont brisés. La cause de « ces maux que j'ai soufferts, je vais vous l’exposer. »

Ignace expose ensuite le principe de sa disgrâce, l’inceste de Bardas , le refus de la communion, sa résistance à l’empereur pour tondre les princesses ; et puis il fait le récit du deuxième concile, tel que nous l'avons exposé; car sa lettre est un monv-

(1) Nicetas, Labb., t. var, p. 1207.

ment historique. Il parle de son appel fait au concile, de la manière dont il a été traité dans cette assemblée, de ce qu'il a souffert dans l'intervalle des séances; et puis il termine par ces mots : « Telle est cette histoire, exposée en peu de paroles. « O très-saint Père, montrez-moi les entrailles de votre misé- « ricorde; dites avec l’Apôtre : Qui est faible sans que je Le « sois (1)? Considérez l'exemple de vos prédécesseurs, de Fabien, « de Jule, d’Innocent, de Léon, et de tous ceux qui ont com- « battu courageusement pour la foi. Suivez-les, et levez-vous, « pour venger tant d’injures que nous avons souffertes(2}. » La requête fut signée de dix métropolitains, de quinze évèques, et d’un nombreux clergé tant séculier que régulier. Théognoste, archimandrite (abbé de monastère), se chargea de la porter à Rome; mais, pour éviter les embüches que les ennemis d’Ignace pouvaient lui dresser dans sa route, il fit le voyage en secret, déguisa sa marche, et se déguisa lui-même en habits séculiers. Cette précaution lui était nécessaire pour arriver à Rome. 1l partit donc après les légats, qui avaient plus de facilité que lui, voyageant sur les vaisseaux de l’État. Photius, qui avait probablement nouvelle de cette démarche d’Ignace, ne met plus de bornes à sa fureur. Il conseille à l’empereur de le faire venir dans l’église des Saints-Apôtres, pour y lire publiquement le décret de sa destitution, ou plutôt l'arrêt de son opprobre, et prononcer anathème contre lui-même, prévoyant sans doute qu’il s’y refuserait, et que, par son refus, il enflammerait la colère de l’empereur, et attirerait sur sa personne les brutalités de ce monstre. À tout prix il lui fallait la vie d’Ignace; il avait hâte d'en finir, dans Ja crainte de nouvelles complications d'événements. Voyant donc que les ruses n'avaient pas réussi, il alla droit au but, et il espéra parvenir à lui procurer la mort, en lui faisant couper les mains et arracher les yeux. Il songeait sans

(1) Quis infirmatur, et ego non infirmor ? I. Cor., ΧΙ. (2) Libell. Labb., t. vit, p. 1263.

doute que si le patriarche ne succombait pas à de si horribles tortures, du moins, par cette double mutilation, il deviendrait inbabile à remplir ses fonctions (1). *

. Pour exécuter cet affreux conseil, le jour de la Pentecôte, vers le soir, et au moment qu'Ignace y pensait le moins, sa maison fut tout à coup entourée de soldats qui devaient le saisir. Mais ce courageux confesseur, conservant toute sa présence d'esprit, se déguisa sous un méchant habit de valet, et traversa la troupe des assaïllants, portant sur son épaule un long bâton, avec un panier à chaque extrémité. Sous cet ignoble extérieur, Ignace passa au milieu de cette soldatesque, et se sauva à la faveur d’une nuit fort obscure, accompagné seulement de son disciple Cyprien. Marchant au milieu des ténèbres, le cœur navré de douleur, il vit tout à coup un homme d’une figure vénérable, portant une barbe longue et des cheveux artistement arrangés, vêtu d’un babit blanc, monté sur un cheval de même couleur, et se dirigeant vers les Blaquernes. Cet inconnu, qu’on ne pouvait pas bien distinguer, à cause de l’obscurité de la nuit, quel qu'il fût, lui dit, comme inspiré par Je Saint-Esprit: Que Dieu et la très-sainie Vierge, sa mère, vous protègent, toi et les compagnons (2)! Ayant entendu ces paroles, qu'il recevait comme un encouragement du ciel, il marcha avec plus d'assurance. A l’aide de son déguisement, il monta sur un vaisseau, passa des îles Princesses à celles de la Propontide, errant de lieu en lieu, demandant l’'aumône aux chrétiens qu’il rencontrait. Il se cacha dans les carrières, les cavernes, les solitudes, accablé de misère et de pauvreté. Photius, voyant que la proie qu'il dévorait déjà en espérance lui était échappée , fit chercher Ignace dans les faubourgs et les monastères de Constantinople ; mais ces recherches étant devenues inutiles, 1l obtint de l’empereur qu’il envoyât le

(1) Nicelas, Labhb., t. vin, p. 1210.

(2) Ὁ Θεὸς καὶ ἡ ὑπεραγία θεοτόχος ἀκίνδυνον ge; nai τοὺς μετὰ φοῦ διαφυ: λάξαι. Nicetas, tb., p. 1209.

cruel Oriphas, ministre mfatigable de ses fareurs, accompagné de six bâtiments de course, pour chercher Ignace dans tous les lieux maritimes, avec ordre que, dans quelque endroit qu’on le trouvät, on lui donnât la mort, comme à un perturbateunr de l'empire. Mais Dieu confondit la malice des méchants : ils rencontrèrent plusieurs fois Ignace ; il passa même un jour au milieu d'eux sans qu’ils le reconnussent, soit qu'ils fussent trompés par ce dehors misérable qui le déguisait, soit que Dieu les frappât d’aveuglement, comme il était arrivé aux soldats du roi de Syrie, qui cherchaient le prophète Élisée pour le faire mourir. La victime, pour cette fois, échappa à Jeurs coups ; et ils s’en retournèrent honteux et désespérés d’avoir manqué leur proie (1).

Mais tandis que l’invincible Ignace était en butte aux persécutions des hommes, le ciel prit sa défense. Dieu s’arma de la foudre pour venger sa cause. Vers le mois d’août, Constantinople fut agitée par d’horribles tremblements de terre; les édifices les plus solides furent menacés d’un écroulement prochain. Dans cette consternation générale, dans cette appréhension commune de la mort, 1] ’y eut presque personne qui ne s’écriât que la cause de ce désastre était la barbarie exercée contre le patriarche Ignace. La continuité de ce tremblement ralentit de telle sorte la fureur de ses ennemis, que l’empereur et Bardas rendirent un édit qui déclarait qu’Ignace et ceux qui lui avaient donné un asile étaient innocents, et qu’on n'avait point à craindre d’être inquiété pour l'asile qu’on lui aurait donné; que le patriarche pouvait revenir, et demeurer en toute sûreté où il lui plairait. Le saint apprit la promulgation de cet édit ; il se découvrit au patrice Patronas, oncle maternel de l’empereur, qui, pour assurance de sa parole, lui donna le reliquaire que ce prince portait à son cou, et dont il était dépositaire. Ignace le mit au sien comme un sauf-conduit ; et, muni de ce gage, il alla trouver Bardas, qui lui dit : « Pourquoi me-

(1) Nicetas, Labb., t. viu, p. 1210 et 1211.

« nez-vous une vie errante comme un criminel qui veut dérober « sa tête à la peine que méritent ses crimes? C’est, lui répondit « Ignace, pour suivre le conseil de notre Sauveur, qui nous « dit : S'ils vous persécutent dans une ville, fuyez dans une « autre.» La vertu, l'innocence et la candeur de ce grand saint adoucirent tellement son persécuteur, qu'il commande qu’on le ramenât dans son monastère, avec la permission d'y demeurer autant qu’il le voudrait. Cet acte de justice et de douceur, quoique apparentes et momentanées , désarma 16 ciel; lé terre cessa tout à coup d’être agitée par les violentes secousses qui, depuis quarante jours, mettaient la ville impériale à deux doigts d’une destruction entière. La cessation soudaine de ce fléau fut regardée comme un miracle (1).

Photius voyait avec peine que sa proie lui avait échappé; mais 11] ne pouvait rien contre Bardas, plus puissant que jamais. Celui-ci était monté d’une dignité à une autre par la libéralité du prince, changeant de titres et de dignités comme on change de vêtements. Il était alors revêtu de la pourpre de César, associé à l'empire; ou plutôt il exerçait seul l'autorité, Michel lui ayant tout abandonné, pour s'occuper exclusivement des théâtres et des jeux du cirque (2). Bardas, en prenant Ignace sous sa protection , se déclara, par là même, contre Photius. Celui-ci s’en plaint dans une lettre qui nous a été conservée. L'hypocrisie de Photius s’y montre dans tout son jour ; car, après avoir exercé de si cruelles persécutions contre Ignace, c’est lui qui se plaint, et on le prendrait pour le persécaté: c’est un apôtre qui parle. Voici sa lettre à Bardas, César :

« Nous nous réjouissons d’être insulté. Nous voyons seule- « mentavec regret que c’est par vous d'où nous aurions attendu « protection et secours, si d’autres nous avaient attaqué. Ce qui « nous afflige le plus, c’est que, tout en souffrant injustement, « noussommesaccusédefaireinjure et detendre des piéges à ceux

(1) Nicetas, Lahb., t. vin, p. 1211.

(2) Logoth. Porphyrogen. apud Baron., cum critic. Pagüi, ann, 859, n. 52.

« dont nousavons journellement à souffrir. Nous rendons grâces « à Dieu de tout ce qui nous arrive; car si nous ne regardions « pas cette vie comme un temps d’épreuve, notre âme en con- « cevrait un chagrin mortel. Pour vous, si vous ne voulez pro- « fiter, pour le temps présent, d'aucun exemple de l’histoire « ancienne, considérez du moins la maison d’Hérode et les « mœurs d’Antipater. Celui-ci, par ses artifices ; a soulevé un « homme, habile d’ailleurs, pour la perte de ses amis. Hérode, « qui vivait dans la plus grande opulence, et qui était regardé « comme le plus heureux des mortels, est devenu très-malheu- « reux en prêtant l'oreille à l’envie et à la calomnie, qui l'ont « porté jusqu'au point de perdre ses parents, ses amis et ses « propres enfants. Si donc vous nous comptez encore au nom- « bre de vos amis, n'allez pas vous confier à nos calomniateurs, « pour voir bientôt votre maison dégarnie d’amis. Si un œil « de justice veille encore sur nous, ne croyez pas qu’il restera « toujours fermé. Sachez que, nourri par les divines Écritures, « nous sommes prêts à tout souffrir ; nous rendrons des actions « de grâces à celui qui abrégerait notre vie, et nous condui- «rait ainsi, au plus vite, à la béatitude céleste (1). » Cette lettre , écrite en pareille circonstance, n’a pas hesoin de commentaire.

Pendant ces événements les légats arrivèrent à Rome avec l'ambassadeur de l’empereur. Les légats sont entendus les premiers : ils se contentent de dire au Pape qu’Ignace avait été déposé, et Photius confirmé dans le siége de Constantinople, gardant un profond silence sur ce qui s’était passé (2). Deux jours après fut présenté l'ambassadeur Léon, qui remit au Pape la lettre de l’empereur et celle de Photius, ensuite les actes du concile en deux cahiers, dont l’un contenait la déposition d’'Ignace, l’autre les décrets relatifs au culte des images.

Le Pape, en prenant connaissance des lettres , n’eut aucune difficulté à se convaincre que ses légats avaient dépassé ses

(1} Epist. Phot., 8, edit. Lond., p. 71.

(2) Nicol. epist. 1, ad Univ. cathol. Labb., ἢ, vu, p. 269.

instructions et avaient fait tout le contraire de ce qu’il avait ordonné. En parcourant les actes du concile, il vit bien clairement que tout avait été fait contre l’ordre canonique ; que sa lettre à l’empereur n'avait point été lue, dans la première partie . du concile qui regardait Ignace ; que les légats n’avaient pas remis la copie qu'ils en avaient; que dans la seconde partie du concile qui concerne le culte des images, sa lettre a été lue, mais altérée et tronquée (1). Il commence donc par désavouer ses légats , attendant, pour les punir, qu’il soit: plus amplement informé. Ensuite il assembla le clergé de Rome, en présence de l'ambassadeur , et y déclara hautement qu'il n'avait point envoyé ses légats pour déposer Ignace, ni pour confirmer Photius; et que jamais il n'avait consenti ni ne consentirait à la déposition de l’un, ni à la promotion de l’autre (3).

Léon ne se laissa pas rebuter : il resta à Rome pendant tout l'hiver de 862, employant sans doute pour réussir de puissantes influences. Mais le Pape n’hésite pas un instant; il lui répète souvent, tant en particulier qu’en public, qu’il ne consentirait jamais à la déposition d’Ignace ni à la promotion de Photius, et que ses légats n’ont pas été envoyés pour cet effet (3).

L'ambassadeur, voyant que tous ses efforts étaient inutiles, part au printemps pour Constantinople, chargé de deux lettres, l’une pour l’empereur, l’autre pour Photius. Ces lettres sont d’un haut intérêt pour ceux qui s'appliquent au droit ecclésiastique. Michel et Photius avaient amené le Pape sur le terrain de la discussion. Le Pape ne recula pas, il accepta franchement le combat , et confondit ses adversaires avec une naïve simplicité, et une force de logique à laquelle rien ne peut résister.

Daus sa lettre à l’empereur, le Pape dit que les légats qu’il avait envoyés devaient examiner les différends qui s'étaient

. (1) Nicol. epist. 10, ad Univ. cathol. Labb., t, vint, p. 354, 6. (2) Nicol. epist. 13, ἐδ.) p.382.

(3) Ibid.

élevés dans l’Église de Constantinople, 168 accusations qui avaient servi de base à l’expulsion d’Ignace, en faire un rapport au saint-siége, qui devait ensuite prononcer ; mais qu'ils n’avaient aucune autorité pour décider. « Comme donc, en « retenant Photius, dit le pontife, vous avez expulsé Ignace, « nous voulons que vous sachiez de toute manière que nous « ne recevons pas Photius, ni ne condamnons Ignace. » Le Pape réfute ensuite l’empereur par un argument péremptoire , en s'appuyant sur le temps de l’épiscopat d’Ignace, et sur les éloges qu’on lui a constamment donnés, surtout au commencement de son épiscopat, lorsque l’empereur a demandé sa confirmation. « Qu'est-ce que cela veut dire? Ignace exerce les « fonctions d'évêque depuis douze ans, sans que personne ne « lui ait fait des reproches; vous-même, comme le montrent « vos lettres que nous avous entre les mains, vous avez rendu « hommage à ses vertus; un synode tenu alors lui a rendu le « même témoignage, tous vous avez constamment loué et « exalté Ignace; il n’était point alors usurpateur du siége, ni « accusé d'aucun crime; et maintenant vous le condamnerz, « contrairement aux décrets de notre Église et aux droits de « notre pontificat, et à la définition de tous les anciens Pères. » Cet argument sans réplique était humiliant pour un empereur.

Le Pape examine ensuite l’une et l’autre ordination, et confond également l’empereur : « Ignace a passé par les divers de- « grés de l’ordre hiérarchique, il a été élu d’une voix unanime « dans un synode , comme nous le voyons par les lettres adres- « sées au pape Léon, notre prédécesseur ; tandis que Photius «est sorti de l'état laïque pour être élevé subitement à l'épis- « copat. C’est pourquoi nous persistons dans notre première « sentence : nous ne condamnons sur aucun point le vénéra- « ble patriarche Ignace, et nous ne recevons d'aucune manière « Photius. » Le Pape développe cet argument : « Vous avez dé- « posé Ignace , sous le seul prétexte qu’il a usurpé l’épiscopat « par la puissance séculière ; tandis que nous savons fort bien « qu’on n’ordonne aucun patriarche dans votre ville, sans le

« consentement du clergé et le suffrage impérial. Ainsi, e- «core une fois. dit le Pape, nous ne donnerons notre à- « sentiment ni à la déposition d'Ignace, ni à la promotion ds « Photius, jusqu'à ce que la vérité ait été bien éclaircie en « notre présence. »

Le Pape, après cette discussion, passe aux exemples allégués par l’empereur, et fait voir la différence qu’il y a entre l'élection de Nectaire, de saint Ambroise, et celle de Photivs; ce qu'il expliquera plus clairement encore dans Ja lettre à Photius.

« Vous prétendez, ajoute Je Pape, qu'après la condamna- «tion d'Ignace, nos légats ont dit qu'il devait ètre rejeté, οἱ « cesser toute fonction épiscopale. C’est ce que nous sommes «loin de souffrir. » Le Pape répète encore : « Nous ne con- « damnons pas le patriarche Ignace, et nous ne recevons pas « l’adultère Photius, qui usurpe un siége du vivant de son K- « gitime possesseur, et qui ne rougit pas d'y rester contre tout « ordre ecclésiastique. Loin de nous de laisser multiplier les « scandales de votre Église. »

Il exhorte l’empereur, par son autorité apostolique, à s’opposer aux hommes ambitieux qui veulent s'élever contre l’ordre canonique, à mettre un terme à ces ordinations irrégulières qui ont déjà agité et troublé si souvent l’Église de Constantinople, à prévenir toute cause de schisme, à consulter le saint-siége sur toute difficulté sérieuse, à faire élever à Cons tantinople et dans les autres villes de l'empire des ecclésiestiques instruits, qui puissent dignement succéder aux évêques. 1] se plaint de ce qu’en sa présence on a osé altérer et tronquer la lettre qu’il lui avait écrite. Il le prie d’attribuer son éerit, non à l'envie ou à l’animosité, mais au zèle qu’il a de préserver la dignité impériale et l’Église de Constantinople de tout reproche. Il termine par des vœux pour la durée et l prospérité de son règne (1).

(1) Epist.5. Labb., ἔν vin, p. 279.

[868] ει ΜΥΆᾺΒ I. st

Dans sa lettre à Photius, il le qualifie d’Aomme prudent, pour montrer qu'il ne le reconnaissait pas pour évêque. Il le suit pied à pied, et réfute, les uus après les autres, tous les prétextes et les exemples qu’il avait apportés pour justifier son intrusion et la régularité de son ordination. Cette lettre est trop importante pour que nous ne la donnions pas en entier,

Nicolas, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Photius, homme très-prudent.

« Après que Notre Seigneur et notre Rédempteur Jésus- « Christ, Dieu avant les temps, se fut fait homme, à la fin des «siècles, dans le sein de la Vierge, pour notre rédemption; « après qu'il eut donné au bienheureux Pierre, prince des « apôtres, le pouvoir de lier et de délier dans le ciel et sur la « terre, et de fermer les portes du ciel, il a daigné établir son = Église sur la solidité de la foi, en prononçant ces paroles : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et « Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle : je te . donnerai les clefs du royaume des cieux; tout ce que tu dieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. D'après cette promesse, l’Église a eu pour fondements des pierres précieuses unies par le ciment de l'institution apostolique; et son édifice, avec le secours de la clémence divine, a été conduit à sa dernière perfection par le zèle des architectes et par la sollicitude de l'autorité apostolique, pour durer ‘oujours, et pour braver la fureur de tous les ouragans sitistres. Le bienheureux Pierre, prince des apôtres, et portier Ὁ royaume céleste , a mérité d’en avoir la primauté, comme ela est reconnu par tous les orthodoxes, et démontré ci- :ssus par les paroles de Jésus-Christ. Après lui, ses vicaires, rvant Dieu, et préservés de toute obscurité qui pourrait 3 écarter du droit chemin, ont reçu le même privilège, et nt restés chargés du gouvernement du troupeau qui leur ait été confié. La miséricorde du Dieu tout-puissant a dai-

« gné compter notre médiocrité parmi eux. Nous tremblors « en considérant que nous aurons un compte sévère à rendre «au tribunal de Dieu pour et avant tous ceux qui portent k « nom de chrétiens. Comme l’universalité des croyants s:- « dresse à l’Église romaine, qui est le chef (caput) de toutes « Jes Églises, pour consulter sa doctrine, pour demander l'in « tégrité de la foi et la rémission des péchés, s’ils en sont « dignes, il faut que nous, à qui le soin de cette Église est con- « fé, nous veillions à la garde du troupeau du Seigneur ave « d'autant plus de soin et de vigilance, qu’il y a des homme « qui sont avides de le déchirer. C’est ce que nous avons ap- « pris par oui-dire et par notre propre expérience. Ceux qu « nous ne pouvons visiter en personne, à cause de la distance « des lieux ou des mers, nous leur envoyons nos lettres pour « leur parler comme de vive voix, afin qu’on ne puisse ps « nous reprocher notre silence, et qu’ils ne puissent pas s'a- «cuser par l'ignorance. Nous avons à craindre les paroks « du prophète : Ce sont des chiens qui n'aboient pas (1); ἃ a J’Apôtre dit : Presses à temps el à contre-temps (2). Caril «est certain que l’Église romaine est par le bienheurex « Pierre, qui a obtenu la primauté de la bouche du Seigner, « le chef de toutes les Églises; et qu’il faut suivre sa χὸρὶο « son ordre dans toutes les institutions ecclésiastiques, qu'dt « garde inviolablement selon les canons des conciles et la ses « tence des Pères. Ce qui donc a été ordonné par les pontifs « de ce siège ne peut être enfreint sous aucun prétexte de cos- « tume coutraire, qu’on voudrait établir selon les désirs des « volonté individuelle. Tout ce qu'ils ordonnent doit rester « ferme et intact.

« Quand nous vous avons reproché d’avoir été élevé subite « ment de l’état laïque à la dignité de patriarche, sans appro- « bation canonique et contrairement aux décrets des Pères, Εἰ

(1) 18., 19 ; Labb., t. vu, p. 122.

(2) 11. Tim., 4.

« d’avoir accepté ce poste éminent avec témérité, sans honte «et sans pudeur, vous vous êtes excusé par l’exemple de = Nectaire, que le second concile général a élu, quoiqu'il fût « dans l’état laïque. Mais Nectaire n’a été choisi que par né- « cessité, parce qu’alors il ne se trouvait personne dans le « clergé de Constantinople qui ne fût infecté de l’hérésie. Le « second concile, ne voulant pas laisser longtemps cette Église «sans pasteur, a donc élevé à la dignité épiscopale Nectaire, « qui était l'ennemi déclaré de l’hérésie et le défenseur intré- « pide de la foi; mais le concile n’a point dit ni établi qu’à «l'avenir on pourrait faire de même. Il ne faut donc pas « prendre pour règle ce qu’on a été obligé de faire par né- « cessité, contrairement aux décrets des Pères et aux mstitu- : ions canoniques; il faut plutôt prendre des précautions pour que cette nécessité ne se présente plus. « Quant à la promotion de Taraise, qui a passé subitement de l’état laïque à la dignité patriarcale, et que vous citez pour votre défense, si vous voulez examiner les actes du concile tenu sous le pape Adrien {1}, vous y trouverez quel déret ce Pape a rendu, et avec quelle douleur il a déploré un cte si répréhensible ; car il dit : Si vous n’aviez pas montré ant de sèle pour le rétablissement des images contre eux qui les foulaient aux pieds, nous n’aurions jamais onsenti à votre consécration, et nous ne vous aurions pas δ au rang de patriarche ; car une telle promotion, si régulièrement faite, est contre les décrets apostoliques. ais pourquoi alléguez-vous, pour vous justifier , l'exemple saint Ambroise, cette grande lumière de l’Église, qui, de téchamène, est passé par divers degrés jusqu’à l’épiscopat ? int Ambroise fut choisinon par le mouvement des hommes, 15 par la vocation divine, par miracle. Car lorsque après mort d’Auxence, évêque arien , le peuple s’assemblait en le dans l'église pour choisir un évêque, un enfant s’écria :

Le 7° général., act, 2. Labb.,t. vu, p. 122.

90 HISTOIRE DE PHOTIUS. [feel

« Ambroise évéque ! et aussitôt toute l’assemblée répéta le mine «cri: Ambroise cvéque ! C'est ce qu’il faut attribuer non à « volonté des hommes, mais à l'inspiration divine, qui voulait « sauver ce peuple, et l’arracher des mains de cet ennemi du « salut, qui tourne autour de nous comme un lion, cherchant « quelqu'un qu'il puisse dévorer. Après avoir cherché à s « dérober, voulant fuir tout honneur, il fut découvert, et élert « malgré lui au sacerdoce par le clergé et le peuple divinemet « inspiré; et, passant de catéchumène par les divers degrés ὦ « la hiérarchie, il fut consacré évêque le huitième jour. Réfé- « chissez sérieusement dans votre cœur, et voyez si ce qui et «arrivé par un prodige du ciel doit être assimilé à ce qu'a « fait par ambition ; et cependant ce sont de tels exemples qu + vous produisez pour votre défense. Réfléchissez-y bien: Ne « taire fut choisi par nécessité, à cause du défaut de prêtres di- « gnes de l’épiscopat ; Taraise, à cause de son rèle pour le dogme « de l’Église, et de ses combats livrés aux hérétiques iconocls- « tes ; Ambroise fut choisi par miracle. Mais que peut-on pes- « ser de vous à qui s'opposent les décrets des conciles et les sen- «tences des Pères, que peut-on penser, sinon que vous are « voulu détruire tout à coup tous les usages de l’Église, d’abord « en sortant subitement de l’état laïque pour gouverner l'Églis « de Constantinople: ensuite en vous emparant, comme ut « adultère, de la chaire d’un homme vivant et qui vit encore, « du très-religieux patriarche Ignace; mettant de côté ces pe « roles : Ceque vous ne voulez pas que les auires vous fos- « sent, ne le faites pas? C’est pourquoi, tenant en main ls « balance de la justice, nous n’avons pas la présomption ἐδ « consentir à une telle violation des décrets des Pères. « Vous dites que vous n’avez ni ne recevez le concile de Sar- « dique, ni les décrétales des Papes; mais j'ai. de la peine à « lecroire, car le concilede Sardique a été tenu dans vos contrées « et il est reçu dans toute l’Église. Pour quelle raison l’Église « de Constantinople le rejetterait-elle? Quant aux décrétales « des saints pontifes de l’Église romaine, dont l'autorité et la

« sanction donnent de la force et de la stabilité aux décisions « des conciles, pourquoi dites-vous que vous ne les avez pas, ou « que vous ne les observez pas ? Parce qu'elles s'opposent à votre « ordination ; parce qu’elles ne permettent pas qu’on s’élève de « l’état laïque au degré suprème du sacerdoce, à la dignité de « patriarche, suivant ces paroles de l’Apôtre : N'imposes pas « sitôt les mains (1). Si vous ne les avez pas, vous êtes cou- « pable de négligence et d’incurie. Si vousles avez et que vous « ne les receviez pas, vous êtes un téméraire. Vous dites et « vous répétez que vous avez été élevé par force; cependant « le temps de votre consécration ne le prouve guère : car une fois établi sur le trône patriarcal, vous n’avez pas agi en père; vous vous êtes montré sévère jusqu’à la cruauté en déposant des archevèques et des évèques, en condamnant Ignace que vous tenez pour déposé, tout innocent qu’il est. Mais jusqu’à ce que nous voyions clairement son crime, nous ne le tiendrons pas pour déposé ; car il faut bien prendre garde le condamner un innocent. De même donc que l’Église romaine lui conserve les honneurs tant que ses crimes ne seont pas constatés, de même elle rejette votre promoion, si opposée à la tradition des Pères ; elle ne consent pas ème que vous restiez dans l’ordre sacerdotal, avant la conampation régulière du patriarche Ignace. Ne croyez pas l'en agissant ainsi, nous nous laissions conduire par envie 1 par esprit d’animosité. Non, c’est le zèle que nous avons ur la tradition des Pères qui nous dirige. Nous voulons que tre Église, qui, d’après la règle des saints Pères, a coutume recourir à la nôtre pour lui demander sa stabilité et sa ce. reste irrépréhensible et sans tache. Nous voulons ôter qui s'oppose aux règles ecclésiastiques, et retrancher surt ce qui est introduit contrairement aux canons, et ce que ι5 défendez comme régulièrement fait, à cause d’une lonhabitude. Nous cherchons à vous en détourner par la

. Tim. 5.

« réprimande de l'affection paternelle, selon PApôtre : Le fi « que le père aime, il le reprend et le corrige; car no « VOUS aimons comme nous-même.

« Quant aux diverses coutumes que vous alléguez selon ἰδ « diversité des Églises, nous ne nous y opposons pas, pourm « qu’elles ne soient pas contraires aux canons; mais nous m « voulons pas laisser établir chez vous celle de prendre de sim « ples laïques pour les faire évêques, parce qu elle est opposé « aux décrets de tous les saints Pères.

« Nous ne devons pas passer sous silence ce qu’on a faiti « nos Jégats qu’on ἃ demandés à Constantinople pour les ims- « ges, ou pour quelques autres nécessités, et que nous y avos «envoyés pour faire examiner la cause de la déposition d’1gs « ce, sans leur donner le pouvoir de rien décider; car ils n'ont « pas été reçus honorablement, puisque, comme ils le disent, « ils ont été séquestrés pendant cent jours de toute société {1}. « Ce qu’on a fait, sans doute, pour les mettre dans l’impossi- « bilité de bien examiner la cause de la déposition d’Ignact; « parce que, comme le prouvent les instructions données dans « notre lettre, qui se trouve altérée dans les actes du concik, « je ne sais par la faute de qui, nous les avions envoyés, nœ « pour approuver la promotion, mais pour examiner Ja cavs « de la déposition d'Ignace, et pour nous faire un rapport exact. « Mais comme on les a tenus en exil, et qu’on les a menacés « de les réduire à manger leur propre vermine s’ils persi- « taient, ils n’ont pu suivre nos instructions, ni examiner à « la cause de déposition était juste ou injuste, ni y applique « Ja censure ecclésiastique et canonique. Donné à Rome le 18 « mars, indiction 10° (862) (2). »

Telle est la lettre du Pape; elle est digne du saint-siége, et certes elle vaut bien celle de Photius. Si celui-ci a plus de lit tératare, le Pape ἃ plus de force ct plus de simplicité; chez

(1) Il paraît que les légats, pressés par le Pape, ont fait quelques aveux. (2) Epist. 6. Labb., t. var, p. 282.

[862] LIVRE ΠΙ. 98 l'un on trouve l'astuce de l'erreur; chez l’autre, la simplicité de la foi; et cette simplicité triomphe par une force de logique irrésistible.

Mais le Pape ne croyait pas avoir rempli tous ses devoirs. Un grand scandale avait été donné par les légats; ils avaient consenti à la déposition d’Ignace et à la promotion de Photius. On pouvait croire que les légats avaient agi en vertu de l'autorité du saint-siége et du consentement du Pape. Il était done nécessaire de désabuser les esprits. C’est ce que le Pape fait sans aucun délai ; car il prévoyait bien que l’empereur et Photius ne se vanteraient pas du contenu de leurs lettres, et qu’ils les tiendraient soigneusement cachées. Il écrit donc à ous les fidèles de l'Orient, pour les prémunir contre le scanlale donné par les légats.

Le Pape expose succinctement l'affaire du siége paarcal de Constantinople et la prévarication des légats; 1] t que le clergé et l’empereur se sont adressés par lettre et nbassade au saint-siége, pour le consulter relativement à elques difficultés qui s'étaient élevées dans leur Église; ’ils l’ont fait dans les termes les plus convenables, reconissant le privilége de l’Église romaine; et que le Pape, cé- 1t à leurs désirs, ἃ envoyé des légats, qui, d’après leurs tructions, devaient examiner la cause d’Ignace, en faire c rapport sans porter de jugement, car le saint-siége s’éréservé ce jugement; mais que les légats, infidèles à leurs oirs, ont consenti à la déposition d’Ignace et à l'intrusion

»hotius; ce qui était absolument contraire à l'intention et

ordres du Pape. « Nous voulons donc, ajoute-t-il, que

tes vos Églises sachent que nous v’avons point ordonné,

> nous n’avons eu ni l’intention ni la volonté d'ordonner

léposition du patriarche Ignace, ou la promotion de

tius ; et qu'après une müre délibération, nous déclarons nous ne recevons pas Photius, que nous ne condam-

5 pas Ignace; que nous n’avons consenti ni à l’ordination

‘un, ni à la déposition de l’autre; et que nous n’y con-

«sentirons jamais, sans qu’il y ait au préalable un jugemet «canonique. Ainsi, nous ne tenons pas et nous ne tiendros «jamais Ignace pour déposé, et nous ne comptons ps, « comme nous ne compterons jamais, Photius au nombre ds « évêques. »

On voit que le Pontife craint de ne pas s’expliquer sm clairement; c'est pourquoi il se répète à dessein. Il revient encore sur ce sujet en s'adressant plus particulièrement ax trois autres patriarches, aux métropolitaine et aux évêque, et leur dit de nouveau qu’il conserve à Ignace tous les droïs de sa dignité, et qu’il rejette l'intrus Photius, qui, par üm sorte d’adultère, a usurpé la place d’un homme vivant; & puis il ajoute : « Nous vous enjoignons et vous ordonnofs, « par l'autorité apostolique , d’être dans les mêmes sentiments « à l'égard d’Ignace et de Photius, et de publier cette lettre « dans vos diocèses, afin qu’elle vienne à la connaissance ἐξ « tout le monde (1). »

L'occasion était belle pour Photius. Il avait été forcé, d'+ près les assurances positives de sa lettre, d'accepter l’épiseo pat; il avait pleuré; il était monté sur ce siége, entrainé pe la force et la violence; il y restait malgré lui, comnie ils cessait de le dire. Maintenant il pouvait en descendre, persons ne s’y opposait; il pouvait se décharger du fardeau dont ils plaignait, rentrer dans la vie privée, suivre ses goûts litth raires dans la société de ses amis; mais tout cela était boi pour le discours. Photius avait convoité le siége de Constastinople, qui convenait si bien à sa vanité et à son orgueil; ἢ s’y attache de tout cœur, de toutes ses forces, et avec d’autsst plus d’ardeur qu’on veut le lui ravir. Mais comment s’y 504: tiendra-t-il malgré les déclarations aussi précises et aussi noltés du Pape, dont l’autorité était encore respectée? C’est en s'sppuyant sur le bras de l’empereur, et en perdant Ignace. Mais ce qu’il y avait de plus pressant pour lui, c’était d’adoucir les

(1) Epist. ὁ ap. Labb., ἃ, va, p. 277.

impressions fâcheuses que venaient de faire les lettres pontificales. Pour y parvenir, il inventa un stratagème satanique qui montre toute la fécondité de son génie et la perfidie de son cœur; stratagème par lequel il espérait d’un seul coup faire voir à l’empereur son dévouement, adoucir les impressions des lettres pontificales, et perdre Ignace, qui élait assez tranquille depuis qu’un édit impérial l'avait déclaré innocent. Il aposta un étranger, nommé Eustrate, qui, sous l’habit de moine, vint à Constantinople, où il était totalement inconnu. Bien informé du rôle qu’il avait à jouer, il se présenta un jour dans le palais patriarcal, lorsque Photius donnait udience publique; et là, en présence de tout le monde, il nontra deux lettres que l’usurpateur avait fabriquées, ainsi u’on l’a vérifié depuis. L’une de ces deux lettres était d’Ignace Nicolas, dans laquelle il faisait un exposé de la conduite de zmpereur, qui l'avait dépossédé de sa dignité. L’imposteur contait qu’il l’avait portée au Pape, que celui-ci ne l'avait 8 daigné honorer d’un regard; et qu'en conséquence 1] vait rapportée. L'autre lettre était supposée écrite par le pe à Photius, auprès de qui le Poutife romain s’excusait de mésintelligence qui avait régné entre eux, lui donnant à naître le désir qu’il avait d'établir avec lui, pour l'avenir, communion et une amitié inviolables (1). On voit ici avec lle habileté Photius savait tirer parti de tout. Ce qui lui a Jablement donné l’idée du stratagème, c’est la démarche nace auprès du Pape, démarche qui devait être connue à stantinople, et qui venait donner du crédit aux fausses 395 de Photius. Celui-ci se soucia peu d’abuser de la cré- 6 des deux princes, ni de mettre en usage une si basse ie, pourvu qu’il pôt assurer sa fortune, plus attentif à itérêts qu’à sa réputation. Il porta donc ces deux lettres hel et à Bardas, et, par cette supposition, il les enflamma leux de colère contre Ignace. « Votre Majesté, dit-il au

icetas ap. Labb., t. van, p. 1215. .

96 HISTOIRE DE PHOTICS. [862]

« premier de ces princes, verra de quelle sorte ce hardi ca « Jomniateur veut vous faire passer pour criminel dans l'esprit « des étrangers, à raison de l’usage que vous avez fait de « votre pouvoir à son égard; cela seul, quand il serait inno- « cent d'ailleurs, mériterait une peine capitale. Voici, ajouteat-il en montrant les lettres supposées, une preuve de 5 « malice; mais en voulant me faire du mal, ilm’a procuré du « bien, puisque le Pape, instruit de la vérité, m’a confirmé « plus que jamais les assurances de son affection : c’est à Votre « Majesté à juger si elle doit souffrir que le respect qui lui est « dû soit foulé aux pieds avec une telle insolence (1). » L'empereur, échauffé par ce discours, donna aussitôt des ordres pour que on jetât encore le véritable patriarche dans les fers, etqu’on lui donnât des gardes pour mieux s’assurer de lui. Ces nouvelles entraves ne prirent rien sur la liberté de son esprit, ni sur l'élévation de son âme; mais le nuage qui æveloppait cette imposture ne tarda pas à tre dissipé. Photios fut trompé dans son attente : il croyait sans doute qu’on allait croire Eustrate, comme on avait cru tous les faux témoins produits contre Ignace au concile : il n’en fut pas ainsi. Ignses fut interrogé, et l’on interrogea juridiquement Eustrate, pour savoir, par son propre témoignage, de qui 1] avait reçu la lettre pour la porter au Pape. Il répondit que Cyprien, dis ciple d’Ignace, la lui avait donnée, avec de l'argent pour faire son voyage; mais il ne put représenter ce même Cyprien, quoiqu’on lui eût donné pour cela un mois entier, ni l’indiquer en aucune façon, non plus qu'aucun de ceux qui étaient au service du patriarche. Bardas, indigné de cette imposture, dont il ne soupçonnait pas d’abord son protégé d’être l'aiteur, remit Ignace en liberté et fit fouetter rudement Eustrate, sans que Photius pût l'en garantir par son crédit et ses efforts: mais celui-ci procura à ce misérable une charge de premier huis sier, pour le consoler de la fustigation qu’il avait soufferte par ss

(1) Nicetas, apud Labb., t. vin, p. 1215.

complaisance pour lui, et pour s'être prêté à ses artifices (1).

La supposition de ces deux lettres une fois constatée et connue, il n’y eut presque personne qui n’en conçüt de l’indignation, et qui ne détestt ces artifices. Elle aurait pu démasquer l’usurpateur aux yeux des denx princes, sieux-mèêmes n’eussent été aveuglés, l’un par son aversion , l’autre par la vengeance. Au reste, l'immoralité de ces deux hommes passait toutes les bornes de l'honnêteté. Bardas continuait de vivre avec sa bru, se livrait à l’intempérance et à la plus vile débauche. La conduite de l’empereur était plns détestable encore ; car il s’amusait toujours à tourner en dérision la liturgie ecclésiastique dans ses orgies (2) profanes, où les chants divins étaient ridiculement contrefaits, et la communion sainte bizarrement imitée (3). Ce n’était pas seulement dans le palais impérial que se commettaient ces profanations; c'était aussi en pleines rues qu’un nommé Théophile, le chef de ces impies, monté sur un âne, suivi de ses compagnons sacriléges, qui portaient aussi bien que lui des ornements pontificaux, faisait des processions qui ressemblaïent aux fureurs des bacchantes (4). L'empereur, loin de rougir de ces sortes d’impiétés, s’en glorifiait, et disait hautement à qui voulait l'entendre que Théophile était son patriarche, Photius celui de Bardas, et Ignace celui des chrétiens (5). Il disait vrai, car il n'avait pas de patriarche, n’ayant plus de religion.

Cependant de grandes calamités frappaient la ville de Constantinople. Un incendie terrible se déclara dans les édifices

(1) Nicetas, apud Labb., t. vin, p. 1215. 11 le créa chef des licteurs, διωγμντῶν τοῦτον ἄρχοντα χαθίστησι. Licteur répond à notre mot haissier ; il citait en justice. Voyez Cod. theod., par Godefroy, t. τι, p. 623.

(2) Termes dont se servaient les païens pour nommer les fêtes et les sacrifices de Bacchus, qui se célébraient particulièrement sur les montagnes par des femmes furieuses, qui se nommaient bacchantes. Les orgies avaient lieu la nuit, avec les plus grandes impuretés.

(3) Cedren.

(4) Nicetas, ib., p. 1214.

(5) Nicetas, ἰδ.

autour de l’église de Sainte-Sophie, ce beau monument de Justinien , et fit de grands ravages alentour (1). Peu de temps après il arriva, le jour de l’Ascension, le plus grand tremblement de terre que l’on eùt encore vu; 1] dura toute la nuit: un sourd mugissement, qui sortait des entrailles de la terre et du fond de la mer, jeta une terreur si grande dans tous les esprits, que l’on mourait presque de frayeur. Sur quoi Basile, évèque de Thessalonique, alla trouver l’empereur, pour lui représenter, avec une liberté vraiment pastorale, qu’il devait faire cesser cette impie et sacrilége imitation des sacrés mystères, qui attirait la colère de Dieu sur l’empire. Cette remontrance, quoique faite avec tous les ménagements qu’exige la majesté impériale, offensa tellement ce prince irréligieux et brutal, qu’il frappa ce vénérable vieillard à la bouche, jusqu’à lui briser les dents; il lui fit donner tant de coups de fouet, que peu s’en fallut qu’il n’expirät sous les coups. Photius, loin de prendre la défense de l’évêque, et de reprocher à l’empereur une action si cruelle, semblait y applaudir par son silence politique ; car il voyait d’un œil indifférent toutes ces horreurs, et se taisait. Courtisan aussi lâche que souple, il portait la bassesse jusqu’à s’immiscer dans la compagnie de ces hommes déshonorés, mangeant avec eux à la table de l'empereur. Sa conscience, étourdie par sou ambition, était d'autant moins effarouchée par cette conduite si honteuse et si déshonorante pour son caractère, qu’il la regardait comme un sûr moyen de se conserver dans le rang auquel ses crimes l'avaient fait parvenir (2).

Mais, tout enivré qu'il fût d’orgueil et de faveur, son inquiétude ne lui permettait pas de se relâcher au sujet de celui dont il avait usurpé la place ; son unique soin était de le perdre. Il résolut d'y porter une attention nouvelle, et de n’épargner aucun des artifices dont il se crut capable pour y réussir ; aussi

(1) Nicetas, t. vin, ἢ. 1214.

(2) Nicetas, id., p. 1218.

n’avait-il pas de joie plus sensible que d’en entendre dire du mal : il suffisait de calomnier Ignace, pour avoir part à son affection. 1] travaillait sans cesse à gagner par des présents ceux qui avaient quelque habitude avec lui, afin de lui nuire par leur moyen. Un nommé Ignace fut de ce nombre; et Photius, pour le récompenser, le fit supérieur des monastères de la Propontide, et quelque temps après archevèque d’Hiéraple. 1] porta sa fureur jusqu’à faire un crime au vrai patriarche d’avoir rétabli un autel que les Russes avaient renversé dans l’île où était son monastère: il s’en plaignit à l’empereur, dont il dissimulait les impiétés, comme d’un attentat, parce que, selon lui, Ignace déposé était inhabile à toutes fonctions épiscopales. Combien sa haine était aveugle ! 11 fallait que son cœur fût bien infecté, pour empoisonner des choses si innocentes! En vertu de cet avis, on envoya sur les lieux deux métropolitains et deux sénateurs, qui se mirent gravement à faire transporter l’autel sur le bord de la mer, et à le laver eux-mèmes quarante fois avant de le remettre en place. Farce ridicule qui devait frapper l'imagination du peuple, et lui inspirer de l'horreur contre Ignace le profanateur (1).

Cependant Théognoste, qui s'était chargé de porter à Rome l’appel et la requête d’Ignace, après bien des délais amenés par la pénurie des moyens de transport, par les précautions qu'il lui avait fallu prendre et les détours qu’il avait été obligé de faire pour ne pas rencontrer les gens de l’empereur, était enfin parvenu au but de son voyage. 1] présenta au Pape, de la part d’Ignasce, lelibelle d'appellation, qui, comme nous l’avons vu, était signé de dix métropolitains, de quinze évèques, et d’un nombreux clergé tant séculier que régulier ; il exposa de vive voix la prévarication des légats, l’intrusion de Photius, son ordination par Grégoire Asbestas, que le Pape iguorait encore; enfin toutes les ignominies qu'on avait fait subir à Ignace. et les cruautés qu’on avait exercéesenverslui. Plusieursémigrés, d’ail-

(1) Nicetas, t. vus, p. 1218.

leurs, chassés par la persécution, s'étaient succédé les uns aux autres, et avaient confirmé le récit de Théognoste. Le Pape, ea recevant ces tristes nouvelles, était sensiblement affligé. & première pensée se porta sur les prévarications de ses légats; il réfléchit sur les moyens d'effacer cette tache de l’Église romaine, et de réparer le scandale qui avait été donné en Orient. 1] savait bien qu'ils avaient prévariqué, mais il ne voulait pas les punir avant d’être exactement informé. Comme il a maintenant tous les renseignements désirables, il veut les punir comme avait fait le pape Félix à l'égard de Vital et de Misène, qui avaient trahi leurs devoirs dans une semblable occasion, sous l’empereur Anastase. Pour donner à cette punition tout l'éclat et toute l’authenticité dont elle était susceptible, etla consigner aux siècles futurs, 1l convoqua des provinces de l'Italie ᾿ ὉΠ nombreux concile quifuttenu d’abord dans l’église de Saint- Pierre, et puis, à cause du froid , dans celle de Latran; œ qui montre que c'était le temps d'hiver, vers la fin de 862 ou au commencement de l’année 863. On y fit la lecture de actes du conciliabule de Constantinople, et des lettres de Photius et de l’empereur Michel, apportées par l’ambassadeur Léon : onlesavait fait traduire de grec en latin. L'évêque Zacharie , le seul des légats qui était présent, car Rodoalde était en France, fut amené au concile, interrogé en présence des éréques, et condamné, même par sa propre confession, d’avoir consenti et même contribué à la déposition d’Ignace, et communiqué avec Photius, contre les ordres du saint-siége: en punition de quoi il fut frappé d’anathème et déposé de l'épis copat, sans l'espérance d’y rentrer jamais (1). Le jugement de Rodoalde fut remis à un autre concile, à cause de son absence.

Cependant l’objet du concile n’aurait été qu'imparfaitement rempli par la punition de ces légats, si Photius, l’auteur et la source de tant d’iniquités, eùt échappé à la justice, si l’innocence n'eût été vengée et le crime puni; mais le coupable

(1) Nicol. epist, 7, Labb., t. vur, p. 287. — Libell. synod., ib., p.654.

[863] LIVRE Il. : 101

n’évita point la juste ignominie qu'il méritait. On exposa aux yeux de cette assemblée synodique tous ses forfaits ; on y manifesta dans le jour le plus lumineux son adhésion au schisme d’Asbestas, sa hardiesse d’avoir recu les saints ordres, etmême la consécration épiscopale, quelque flétri que fût le consécrateur par une sentence canonique ; son usurpation de la chaire patriarcale par les voies les plus criminelles ; son association , son intimité avec ceux qui avaient essuyé une sentence ecclésiastique de la part du pape Léon, prédécesseur de Nicolas; la violation des promesses solennelles qu’il avait faites d’avoir pour Ignace les procédés les plus respectueux, et de lui rendre toute sorte d’honneurs; la tenue d’un concile contre le même Ignace, qui y fut déshonoré par une destitution 1gnominieuse, et frappé d’anathème ; les violences par lui exercées envers les légats apostoliques, violences qui les avaient rendus prévaricateurs à leur ministère ; la déposition de plusieurs évêques, dont le seul crime était de rejeter sa communion; et les troubles scandaleux qu'il avait suscités dans l'Église d'Orient , troubles et scandales qui, par leur publicité, s'étaient communiqués à l’Église d'Occident (1); enfin, les tourments horribles qu’il avait fait endurer au saint patriarche. Après cet exposé lumineux, on prononça la sentence : elle est motivée à l’instar de celle de nos tribunaux, et peut se traduire sous les mêmes formes.

« Considérant que Photius a tenu le parti des schismatiques, et a quitté la milice séculière pour être ordonné évèque par Grégoire de Syracuse, condamné depuis longtemps ; considérant que, du vivant de notre confrère Ignace, patriarche de Constantinople, il a usurpé son siége, et est entré dans la bergerie commeun voleur; quedepuisilacommuniqué avec ceux qu'avait condamnés le pape Benoît, notre prédécesseur ; que, contre sa promesse, il a assemblé un concile, où il a osé déposer et anathématiser Ignace ; qu’il a corrompu les légats du saint-siége,

(1) Baron. 7

contre le droit des gens, et les a obligés, non-seulement à mé priser, mais à combattre nos ordres ; qu’il a relégué les évtques qui n’ont pas voulu communiquer avec lui, eten a mi d’autres à leur place ; qu'il persécute l’Église encore aujourd’hui, et ne cesse de faire souffrir des tourments horribles à notre frère Ignace. Considérant qu’il a agi contre les institstions de l'Évangile, des apôtres , des prophètes et des conciles, nous le déclarons privé de tout honneur sacerdotal et de touts fonction cléricale, par l’autorité de Dieu tout-puissant, des apôtres saint Pierre et saint Paul, de tous les saints, des six conciles généraux (1), et du jugement que le Saint-Esprit prononce par nous. En sorte que si, après avoir eu connaissance de ce décret, il s'efforce de retenir le siége de Constantinople, ou empêche Ignace de gouverner paisiblement son Église , 04 s’il ose s’ingérer à quelque fonction sacerdotale, il soit exclu de toute espérance de rentrer dansla communion, et demeure ansthématisé, sans recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ, sinon à l’article de la mort (2). »

Comme Grégoire de Syracuse avait favorisé son intrusion & participé à ses attentats, il participa aussi à son châtiment εἰ subit la même condamnation. Voici les termes du concile :

« Considérant que Grégoire de Syracuse, schismatique, après avoir été déposé par un concile et suspendu par le pape Benoit, a osé consacrer Photius, et faire plusieurs autres fonctions : nous le déclarons, par l’autorité apostolique, privé de toute fonction sacerdotale, sans espérance de restitution ; et s’il en exerce quelqu’une à l’avenir, ou excite quelque trouble contre Ignace, qu'il soit anathème, lui et tous ceux qui communiqueront avec

(1) Le Pape ne nomme que six conciles, parce qu’il n'avait pas encore approuvé le 7°, qui était mal traduit du grec en latin, quoique Adrien !° eût approuvé les décisions de ce concile. Mais il ne le rejetle pas pour cela, comme Photius lui en fit plus tard un reproche. 1] suspend son jugement jusqu’à ce qu’il ait une traduction fidèle. Cette traduction a été faite par Anastase le bibliothécaire.

(2) Cap. 1, Labb., t. vu, p. 288.

lui. Nous interdisons de toute fonction cléricale tous ceux que Photius a ordonnés. »

Le concile ne se borna pas à la punition des coupables, il vengea encore l'honneur des persécutés, et les rétablit dans leurs droits. « Quant à notre frère Ignace, qui ἃ été chassé de on siége par la violence de l’empereur, et dépouillé des ornenents sacerdotaux par la prévarication de nos légats : nous léclarons , par l'autorité de Jésus-Christ, qu’il n’a jamais été éposé, ni anathématisé, ne l'ayant été que par ceux qui n’en vaient aucun pouvoir. C’est pourquoi noùs le rétablissons dans .digaité et ses fonctions ; et quiconque à l'avenir lui apportera ‘lque empêchement ou quelque trouble, sans le consentent du saint-siége , sera déposé s’il est clerc, et anathématisé : est laïque, de quelque rang qu’il soit. » Ces dernières paroles ablent regarder l'empereur. « Nous ordonnons que lesévèques es clercs exilés ou déposés depuis l’injuste expulsion d’Ignace nt rétablis dans leurs siéges et leurs fonctions , sous peine lathème pour ceux qui s’y opposeront. Si on les accuse de \que crime , ils doivent être rétablis, et ensuite jugés, mais e saint-siége seulement.» Enfin, le concile de Rome confirme ‘adition touchant la vénération des images, et prononce hème contre Jean, ancien patriarche de Constantinople, ἢ sectateurs (1).

1si Photius, non-seulement n’est point confirmé dans l’épat, mais il est frappé d’anathème, exclu de tout honecclésiastique, et privé de toute fonction cléricale. Son persécuté et déposé injustement, est rétabli dans tous its. Rien de plus noble, rien de plus beau que la condu pontife de Rome; il procède avec la plus grande cirction comme avec la plus exacte justice ; il rétablit l’honu saint-siége, prend la défense de l'innocence, et frappe ‘ème ceux qui osent la calomnier et la persécuter. Quelle nduite! Mais les affaires d'Orient ne sont pas les seules

ol. epist. 7, Labb., t. vi, p. 287.

qui occupent le pontife ; il ἃ en Occident des affaires analogues et non moins sérieuses, qui menacent également l’Église d’un schisme. Comme nous allons le voir, le roi Lothaire avait répudié sa légitime épouse; et, soutenu par deux archevèques, l’un de Cologne, l’autre de Trèves, il fut autorisé, dans un concile d’Aix-la-Chapelle en 862, à en épouser une autre. Le Pape envoya deux légats, parmi lesquels se trouvait Rodoalde, avec ordre de tenir un nouveau concile à Metz, pour réparer le scandale de celui d’Aix-la-Chapelle. Mais là, comme à Constantinople , les légats se laissent corrompre, et le divorce de Lothaire est autorisé de nouveau en 863. D’un autre côté, Rothade, évêque de Soissons, est injustement déposé, après trente ans d’épiscopat, par son métropolitain Hinemarc de Reims, et’ fait, comme Ignace, un appel au souverain pontife. Nicolas 1 avait donc à lutter, et presque en mêmetemps, en Orient contre Photius et contre l’empereur Michel, son protecteur ; en Oecident contre un roi et contre trois archevèques, dont le dernier, Hincmarc de Reims, était un génie transcendant. L’Occident se soumettra à la parole puissante du Pape, l'Orient présentera plus de difficultés.

nd

La condamnation de Photiys et de ses adhérents, publiée et connue en Orient , fit une profonde sensation. La voix du chef de l’Église était encore puissante, et avait de profondes racines dans l’esprit du peuple. La sentence du Pape était nette, claire, et fondée sur des faits que personne n’ignorait. Ceux donc qui croyaient encore à la bonne foi de Photius s'imaginaient qu’il allait se retirer, et céder la place au pasteur dont l’innocence venait d’être proclamée d’une manière si solennelle; mais ils eurent licu de se désabuser. Photius ne se soumit pas à la sentence, il leva au contraire l’étendard de la révolte, cherchant à se raffermir sur le siége de Constantinople malgré le jugement du saint-siége. Les fidèles, témoins de cette résistance, n’hésitent plus à se déclarer ouvertement : ils se séparent en foule de sa communion , disant qu’il est plus dur que le roc, puisqu'il reste sourd à la voix d’un tel siége, et insensible à des coups aussi rudes (1).

A cette vue, Photius écume de rage, et devient comme une bête féroce qui se débat et se jette avec fureur sur ceux qui veulent l’enchainer. Les flots de la mer ne sont pas plus agités que les pensées de son cœur. Bientôt il lâche la bride à toutes ses passions furienses, et décharge le poids de sa colère sur ceux qui rompent la communion avec lui. 11] les dépouille de leur dignité et de leurs biens, il les fait bannir, emprisonner et tourmenter. Nul sexe, nul âge et nulle condition ne sont respectés. Les moines ont un droit particulier à ses persécu-

(1) Anast, in 85 syn., ap. Labb., ἴ, van, p. 964.

tions, parce qu’ils lui présentent le plus de résistance : il les disperse de tous côtés, et les envoie en exil. 11 chasse les ermites du mont Olympe, et fait mettre le feu à leurs cellules. Il pousse l’exaltation de la cruauté jusqu’à faire enterrer tout vife par le milieu du corps, un homme qui refusait de communique avec lui (1). Il paraît que, dans ses persécutions, il ἃ caus Ja mort de plus d’un ecclésiastique et laïque; du moins k pape Adrien IT, successeur immédiat de Nicolas 1°, le lui reproche, et ne craint pas de dire, dans un concile, qu’il a surpassé la cruauté de Dioclétien (2).

Après avoir exhalé et assouvi sa fureur, il se recueille δὲ dedans de lui-même, et commence à méditer ses plans de défense. La ruse et l'audace lui apportent des ressources diffé rentes; mais, craignant de céder à la première impulsion, il s'impose des délais, et emploie deux ans à combiner et à préparer les grands moyens qu'il veut mettre en œuvre. Cepesdant 1] ne néglige pas de rétablir sa popularité. Disposant ὦ la faveur des princes, il distribue les places, les honneurs et ls dignités ; lui aussi connaissait la valeur du talisman qu'« appelle la clef d’or, et 1} s’en sert largement. 1] épuise le trést de son Église; et pour le remplir à mesure qu’il le vide, ile fait adjuger, par un décret impérial , la disposition de tousis legs pieux fondés par testaments. En cela il avait un double bot. Il voulait forcer les personnes riches à rentrer dans la conmunion, puisqu'elles ne pouvaient plus obtenir des prière après leur mort qu’en passant par ses mains. D'un aatrt côté, il se procurait des ressources pour se faire des part sans, car Photius s’inquiétait fort peu de la volonté des tests teurs : il employa leur argent au service de son ambitios. L'or en main, il alla mendier les suffrages de la foule, exige des promesses écrites de s'attacher à son parti et de le soutenir.

(1) Anast., in 8® syn., apud Labb., t. vit, p. 964. - (2) Exilia quoque et varia tormentorum genera, mortem præterea Christi sacerdotibus , aliisque fidelibus intulerit, ita ut Diocletianum immanitate superarit. Labb., ἔς ὙΠ], p.1342, c.

11 ne rougit pas de descendre jusqu'aux simples artisans, corroyeurs, charpentiers, épingliers, marchands de poisson ; c’est ainsi que s'abaisse cet homme, d’ailleurs si haut placé par l’ascendant de son génie et par la dignité à laquelle il aspire(1).

Il ne lui manquait plus que le moyen de s’attacher la classe riche; il trouva ce moyen dans lui-même : il établit des cours publics. Photius avait tous les talents pour attirer la foule : parole brillante, organe sonore, éloquence vive, science profonde. Avec un génie vaste, universel, qui réunissait l’esprit le plus délié avec les lumières les plus profondes, la raison la plus solide avec l'imagination la plus brillante, les plus heureuses dispositions à l’étude avec une assiduité infatigable au travail , 1l était devenu le plus savant homme de son temps, et supérieur aux savants de son siècle. Avec la haute réputation qu'il avait d’être un parfait grammairien, un poëte ingénieux , un éloquent orateur, un judicieux critique, un mathématicien profond , un subtil philosophe, un savant médecin, un docte théologien ; avec cette réputation, dis-je, pouvait-il manquer de se faire un grand nombre de disciples de tous les rangs et de tous les goûts?

En effet, son école étant ouverte, on vit accourir en foule des jeunes gens des familles les plus illustres. Lui les captive par ses ingénieuses leçons, les étonne par sa science profonde, et les fascine par son imagination brillante. Mais il a moins pour but de les instruire que de les engager dans son parti. Il s’en fait donc un corps d'élite; il les enrôle sous un mot d’ordre, et ce mot d'ordre est un serment : et quel serment? celui de n’avoir jamais d'autre foi ni d’autre communion que la sienne. Cette incroyable séduction scandalise la foule et inquiète les parents ; car ils se disaient : Si le patriarche tombe dans l’hérésie, il faudra, ou que nos enfants, qui sont ses disciples , deviennent hérétiques comme lui, ou qu'ils soient in-

(1) Anastas., in 855 syn., Labb., t. vu, p.965. — Concil. Constant. τὰς act. 8», ib., p. 1101.

fracteurs de la promésse qu’ils lui ont faite de lui être constamment attachés (1).

Anastase le bibliothécaire rapporte un trait bien propre à caractériser le génie dangereux de Photius. 1] dit que, quelques années avant qu’il parvint au patriarcat, il avait mis au jour cette opinion singulière qui attribuait deux âmes à chaque individu de l’espèce humaine : opinion que ne put supporter un philosophe aussi religieux qu’éclairé, nommé Constantin, qui l’en reprit, comme d’une absurdité capable d’induire les fidèles en erreur. Photius répondit que ce qu’il en faisait n’était que pour éprouver comment Ignace se tirerait d'affaire, si de son temps quelque sophiste avançait une nouveauté hétérodoxe, soutenue d’une captieuse dialectique (2).

Tandis qu'il était occupé à distiller dans les jeunes cœurs le venin du schisme qu’il préparait ; tandis qu’il travaillait à obtenir et à recueillir la même promesse d’aveugle soumission dans toutes les classes, où il répandait de l’or et des bienfaits, enrôlant riches et pauvres, sénateurs et artisans, comme nous l’apprendront les actes du huitième concile, dans lequel ces engagements écrits furent brülés, des propositions bien favorables à ses vues lui arrivent de l'Occident.

Lothaire déjà nommé, roi d’Austrasie, fils de l’empereur du même nom, ayant résolu de répudier Thietherge, sa femme légitime, pour épouser Valdrade, qu’il aimait éperdument, avait gagné l’archevêque de Trèves, Teutgaud, et l’archevêque de Cologne, Gonthier, et par eux les évêques de Metz, de Toul, de Tongres ou Maestricht, et de Strasbourg. Pour intéresser à sa cause Gonthier, alors très-puissant, il lui avait promis qu’aussitôt qu’on aurait rompu son premier mariage, il épouserait sa nièce, que ce prince faisait semblant d'aimer. Tous ces prélats, fort résolus de satisfaire la passion du roi aux dépens de leur honncur et de leur conscience, s’assemblèrent jusqu’à trois fois pour ce sujet à Aix-la-Chapelle, dans les années 860

(1) Anast., Labb., t, vin, p.966.

(2) Ibid.

[ses] LIVRE IV. 109

et 862 (1). Dans la première assemblée, ils déclarèrent que le roi ne pouvait plus vivre avec Thietberge, qui venait de faire l’aveu d’un commerce incestueux avec son propre frère. Dans la seconde, ils imposèrent à cette femme la pénitence publique. Dans la troisième, tenue en 862 (2), ils autorisèrent son mari à prendre une autre femme ; sur quoi, sans attendre 8 sanction de la cour romaine, nécessaire pour la décision l’un concile, le roi épousa Valdrade, laissant là la nièce de ‘archevèque, avec lequel il prit d’autres arrangements pour le ontenter. Favorisant le crime dont il s'était rendu si scandausement coupable, il reçut et protégea dans son royaume ageltrude, qui avait quitté son mari le comte Bozon, et qui urait la France, menant une vie scandaleuse, pour laquelle Pape l’avait excommuniée ; et il donna retraite à Baudouin, i fut depuis comte de Flandre, et qui avait enlevé Judith, e du roi Charles le Chauve, oncle de Lothaire. Thietberge, qui s'était réfugiée dans le royaume de Charles ir se soustraire à la violence de son mari, protesta, dès elle se vit en liberté, de son innocence, et réclama la protion du saint-siége contre l’aveu qu'on Jui-avait extorqué. Pape envoya en France deux légats, dont l’un est ce même loalde qui l'avait déjà trahi à Constantinople, maïs dont le e n’avait pas encore découvert toute la perfidie. Leurs instions portaient qu’on assemblerait un concile à Metz, auils présideraient en son nom, assistés de deux évèques du ume de Charles le Chauve , et de deux de celui de Louis le aanique, outre les évèques d’Austrasie; qu’on y citerait aire, qui, avant toutes choses, serait obligé de satisfaire à se, pour le crime qu’il avait commis d’épouser Valdrade le jugement définitif du saint-siége; qu’on y entendrait isons de part et d’autre, et les plaintes de la reine Thiet- , qui avait déjà protesté de son innocence. Le Pape vou-

abb, concil:, t.Viit, p. 606, abb., ib,, P: 739,

110 HISTOSRE DE PNOTIUS. [865]

Jait surtout qu'après avoir examiné cette camse selon les saints canons, On lui envoyât les actes du concile, qui k missent à même de terminer cette grande affaire par un jugement définitif (1).

Le‘ concile de Metz! s’assembla au mois de juin 868 (2). Lothaire gagne les évêques et corrompt les légats. La décision du concile d’Aix-la-Chapelle est confirmée, le second mariage de Lothaire est déclaré légitime. Gonthier et Teutgaud sont chargés de porter à Rome les actes du concile, pour en de- “mander la confirmation.

Le Pape ayant appris le scandaleux jugement rendu à Mets, avait convoqué un concile à Rome pour remédier au désordre, lorsque arrivèrent les deux archevêques. Le Pape les fit venir ‘au concile, leur reprocha leur infâme conduite, cassa les actes du concile de Metz, déposa les deux archevèques, les déclarant excommuniés, s'ils avaient l’audace d'exercer aucune fonction sacerdotale ; et menaça de la même peine les autres évêques complices de leur crime, s’ils ne recouraient pas, dans un délai donné, à la grâce du saint-siége (3).

Mais les archevèques de Trèves et de Cologne, furieusement irrités par cette condamnation , à laquelle ils ne s’attendaient pas, se croyant fort en sùreté sous la protection de Lothaire et de l’empereur Louis son frère, qui était à Bénévent, portèrent la chose à la dernière extrémité où la rage et le désespoir pouvaient pousser des hommes de ce caractère. Ils intéressèrent l’empereur à leur cause, lui représentant l’anathème lancé contre eux comme un outrage fait à sa majesté impériale. Celui-ci marcha sur Rome, et s’en empara. Le Pape fut obligé de fuir, et de se cacher dans l’église de Saint-Pierre. Cependant l’empereur, saisi d’une fièvre ardente, et croyant sentir la main de Dieu qui le frappait, se retira, laissant les deux archevèqnes à

(1) Epist. Nicol. 17, 22, 23.

(2) Labb., t. vu, p. 764.

(3) Labb., ib., Ρ. 767.

leur sort. Ceux-ci adressent alors au Pape, en forme de lettre et de manifeste, le plus insolent, le plus impie et le plus détestable écrit qui ait jamais été fait contre un Pape; car ils le traitent de téméraire, d’insensé, de furieux, de tyran, d’excommunié, et renoncent à sa communion , se contentant, disentils, de celle de l’Église. Sur le refus du Pape de le recevoir, ils le font jeter sur le tombeau de saint Pierre, employant la violence contre ceux qui voulaient s’opposer à cette profanation. Hs envoient cet écrit fanatique aux évêques d’Austrasie, avec une lettre véhémente qui les excitait à la révolte (1).

Photius était trop connu par ses dispositions schismatiques pour qu'ils ne l’engageassent pas dans leur parti. En effet, ils lui adressent leur protestation, le priant de venir à leur secours, et de les aider à se délivrer de l'autorité tyrannique du Pape (3). Il parait, par la lettre de Photius, qu’il reçut plusieurs autres écrits tendant au même but.

Ces écrits sont une bonne fortune pour Photius ; il va les exploiter en homme habile, et préparer un soulèvement général contre le Pape. Mais, projets vains et mutiles! Nicolas I°° est comme un roc, contre lequel viendront échouer toutes les vagues soulevées par cette horrible tempête. 1] combat comme un héros pour la loi et la discipline , faisant prévaloir les prérogatives de son siége, et s’armant même de la force des lois civiles qui régissaient alors l’Occident. Bientôt son triomphe est assuré, tout rentre dans l’ordre. Lothaire , après tant de scandales, reprend son épouse légitime. Les évêques d’Austrar sie, Adventius de Metz à leur tête, implorent le pardon du saint-siége. Les deux archevèques, après s'être vivement débaftus, sont forcés de se soumettre à leur condamnation. Rothade, dont la déposition avait fait aussi grand bruit, est rétabli dans tous ses droits, au grand dépit de Hincmarc de Reims, qui l’avait déposé. Le Pape ne s'arrête pas là ; il vent

(1) Labb. concil., t. vin, p. 770.

(2) Ce fait résulte de la comparaison entre la lettre de Photus Ce. p.59, edit. Lond.) et l'écrit des deux arehevèques. Lahb., t.u, &719.

frapper tous les coupables. Déjà il avait convoqué un concileà Rome pour punir Rodoalde, qui s'était laissé corrompre à Metz comme à Constantinople. Mais Rodoalde, troublé par le reproche de sa conscience et par le châtiment infligé à son ancien collègue à Constantinople, avait pris la fuite pendant la nuit avant le temps du concile : le Pape différa de le juger, à cause de son absence. Mais il était revenu à Rome avec l’empereur Louis, lorsque le Pape était retiré à Saint-Pierre et comme assiégé. Ce tumulte obligea le Pape à différer le concile où il voulait le juger ; mais ayant appris qu’ilse proposait encore des’enfuir, il lui dénonça, en présence de plusieurs évêques et d’autres personnes, qu’il pouvait demeurer à Rome en toute sûreté, avec ses amis et ses serviteurs, en attendant le temps du concile, où il pourrait se justifier: mais que s’il sortait de Rome sans le congé du Pape, il serait dès lors déposé et excommunié. Rodoalde ne laissa pas de partir sans congé; et ayant dépouillé son église , il se retira en d’autres provinces. Après cette seconde fuite, le Pape le tint pour convaincu : ainsi, ayant 88» semblé un concile nombreux dans l’église de Latran, il le dé. posa et l’excommunia , avec menace d’anathème, si jamais il communiquait avec Photius ou s’opposait à Ignace (1). Ainsi l'honneur du saint-siége est vengé, grâce à la fermeté du Pape. Les coupables sont punis ; la bonne cause triomphe partout, du moins en Occident.

Cependant Photius, qui ignore ces événements, cherche à remplir les vœux de Gonthier et de Teutgaud, et à favoriser leurs desseins. Croyant encorele Pape aux prises avec l’empereur d'Occident, il veut le faire menacer aussi de la part de l’empereur d'Orient, et lui montrer ainsi toutes les puissances soulevées contre lui. ΠῚ engage son brutal empereur à écrire au Pape une lettre pleine d’injures, d’outrages, de mépris et de blasphèmes, tant contre sa personne que contre l'Église romaine. Un prince qui était tant méprisé de ses sujets, et qui,

(4) Nicol. epist, 7, Labb., t. vx, p.200.

[866] LIVRE IY. 113

à cause de son ivrognerie, de sa cruauté, de sa débauche et de sa lâcheté, était appelé le Buveur, le Néron, le Sardanapale de son siècle, avait vraiment bonne grâce d'écrire des injures à un pontife dont la science et la vertu excitaient l’admiration de l’univers chrétien. Mais aucune considération ne l’arrète : il écrit, ou plutôt c’est Photius qui écrit pour lui; ar, nous le répétons, l’empereur, qui n’avait d’autre science 1060 celle de faire voler un char dans la poussière du cirque, le savait point écrire. Il commence par faire sonner bien hant ‘honneur qu’il fait au Pape en lui éerivant; ensuite, après aille injures et mille extravagances, il le menace, s’il ne ré- 416 point son jugement contre Photius, d’aller à Rome à la te d’une armée, de chasser le Pape et de ruiner la ville; lui ii n’a jamais osé ceindre l'épée contre l'ennemi; lui qui n’a ni cœur ni la force de défendre les environs de Constantinople otre les Sarrasins! On voit ici évidemment l'effet des lettres Gonthier et de Teutgaud. Ce sont les écrits de ces deux malreux archevèques qui lui avaient inspiré cette audace (1). Test Michel, premier écuyer de l’empereur, qui est chargé porter cette ignoble et insolente lettre au Pape Nicolas. 1] ve à Rome en automne 865. Le Pape était malade, et se préait à envoyer des légats à Constantinople avec une lettre à pereur, pleine de douceur et de politesse, telle que les tifes de Rome avaient coutume d’en écrire aux empereurs. en ouvrant le nouveau message, il vit qu'il était obligé supprimer la première lettre déjà écrite, de changer de *et de prendre un ton plus élevé. L’écuyer voulait s'en irner immédiatement ; il quitta Rome en effet, se dirigeant les bords de la mer. Le Pape ne voulant pas le laisser r sans réponse, se met à écrire tout malade qu'il est, et e sa lettre au port d’Ostie, où l’écuyer attendait un vent able pour s’embarquer. La réponse du Pape, fort étendue, chef-d'œuvre, non de style, mais de raison et de science igique. Elle est pleine de grandeur et de noblesse alliées

aron., ann. 865, n. 73,

admirablement à la simplicité évangélique. L’hérésie avait fs. vorisé le développement du dogme catholique, le schisme ἃ mis au grand jour les doctrines relatives à la primauté du saint siége. Jamais ses prérogatives n’ont été mieux établies que des Ja lutte du Pape Nicolas contre les trois archevêques Gonthier, Teutgaud et Hincmare de Reims, et contre 16 schismatiqu Photius. Le Pape n’eut pas de difficulté à reconnaître, dansk lettre de l’empereur, la main de Photius. Celui qui a écrit cette lettre, dit-il, a trempé sa plume dans la gueule du serpent (1). Le Pape méprise les injures personnelles, et s'attache à ce 486 l’empereur a dit contre le saint-siége et contre les Pères, α prouve d’une manière péremptoire la nullité du jugement prononcé contre Ignace et l’intrusion de Photius (2).

Au lieu de commencer par des injures, comme avait fait l'en. pereur, il commence par des prières pour que Dieu lui inspire ct qu’il doit dire dans cette occasion, et donne à l’empereur la docilité nécessaire pour en profiter. I] lui montre l'exemple de Goliath, quise met en fureur contre Je jeune David, et qui, par 98 blasphèmes, inspire pour un moment de la terreur au peuple. « Attendez, dit-il, tant soit peu, et vous le verrez frappé au nom « de Dieu, et abattu par son glaivé. » C’est une espèce de prophétie relativement à l’empereur Michel, comme nous le verrons bientôt. Quant aux injures personnelles, comme elles sont pour la justice, il les supporte volontiers, puisque Jésus-Christ déclare heureux ceux qui sont chargés de malédictions. Mais puisqu'il supporte les injures, l’empereur doit aussi, à son exemple, supporter ses justes réprimandes, et avoir du respett pour les prètres, quels qu’ils soient, à cause du Dieu dontik sont les ministres. Les païens honoraient leurs prêtres, quoi. qu'ils fussent livrés à l’idolâtrie. Il faut examiner, non ce qu'ils sont, mais ce qu’ils disent au nom de Dieu. Ainsi dans les vi-

(1) Tantis erat verbis contumeliosis, imo blasphemiis respersa , ut seriptor ejus, non nisi in gutture colubri calamum tinxisse putetur. Nicol epist. 9, Labb., t. var, p. 346.

(2) Epist. 8, Labb. , t. vus, p. 293.

eaires de saint Pierre, vous ne devez pas regarder ce qu'ils sont, mais ce qu’ils font pour la correction des Églises et’ pour votre salut ; ear vous ne direz pas qu'ils soient au-dessous des scribes et des pharisiens, à qui le Seigneur voulait qu’on obéit, parce qu'ils étaiént assis sur la chaire de Moïse. Vous dites que, depuis le sixième concile, aucun de nos prédécesseurs n’a reçu un honneur pareil à celui que vous nous avez fait de nous écrire. C’est à la honte de vos prédécesseurs d’avoir été tant d'années sans chercher le remède aux diverses hérésies dont ils étaient affligés, ou de l’avoir rejeté quand nous le leur avons offert. Ilest vrai que depuis ce temps-là il y a eu très-peu d’empereurs catholiques, et les hérétiques savaient que nous ne pouvions avoir de commerce avec eux : quand ils l’ont tenté, nous les avons honteusement repoussés, ce que n’a pas fait l’Église de Constantinople. Quand les empereurs étaient catholiques, ils cherchaient notre secours pour soutenir la foi, comme le font voir les eonciles tenus sous Constantin et Irène, et diverses lettres à Léon et à Benoit, nos prédécesseurs ; et si vous voulez faire quelques recherches, vous trouverez que le Pape Adrien a condamné la présomption de faire évêque un laïque.

Il se plaint ensuite de ce que l’empereur lui a donné des ordres, au lieu que les empereurs précédents n’usaient envers le Pape que de prières et d’exhortations. Il cite l’exemple de Valentinien, de Marcien, de Justinien, de Constantin et d’Irène, qui disaient tous en écrivant au Pape : Nous demandons, nous vous prions, nous vous invitons, tandis que lui dit: Vous vous ordonaons, comme s’il parlait à un de ses sujets. Il fait observer à l’empereur qu’il ne s’est pas servi de ce style dans ses prenmières lettres. Et puis il ajoute : « Vous traitez de barbare la langue latme ; si c’est parce que vous ne l’entendez pas, voyez combien 1] est ridicule de vous nommer empereur des Romains, dont vous ne savez pas la langue ; bannissez-la donc et de votre palais et de vos églises. Car on dit qu’à Çonstantinople, dans les stations, on lit l’épitre et l'évangile en Win. avant que de 165 bre en grec.

« Vous dites que quand vous avez envoyé vers nous, ce n’était point pour faire juger Ignace une seconde fois : mais le contraire est démontré par l’événement, puisque vous l’avez fait juger. » Le Pape s'explique de nouveau sur les intentions qu’il avait en envoyant les légats : ils devaient s’informer de l'affaire, lui en rendre compte; mais ils ne devaient porter aucun jugement, car ce jugement était réservé au saint-siége. « Si Ignace était déjà jugé, dit le Pape, pourquoi l’avez-vous fait juger une seconde fois, contre la défense de l’Écriture? Mais non; vous l’avez fait juger de nouveau, parce que vous avez regardé le premier jugement comme nul. Vous avez demandé des légats, pour vous appuyer sur une plus grande autorité.» Le Pape prouve ensuite la nullité de ce dernier jugement. Les juges n’avaient aucun pouvoir, puisque les uns étaient suspects ou ennemis déclarés, les autres excommuniés ou déposés, et tous ses inférieurs. Il démontre que ces sortes de personnes ne peuvent pas même accuser un évêque. 1] entre dans de grands détails à ce sujet, reproduit les décrétales des Papes, les canons des conciles, et même les lois civiles de Justinien, et prouve d’une manière claire et évidente que toutes les règles ont été violées dans le jugement porté contre Ignace.

Le Pape s'élève ensuite contre la présence de l’empereur dans ce concile, et contre la solennité qu’on lui a donnée.

« Où avez-vous lu, ajoutet-il, que les empereurs vos prédécesseurs aient assisté aux conciles, si ce n’est quand on traitait de la foi, qui est commune à tous les chrétiens, clercs ou laïques? Vous ne vous êtes pas contenté d’assister à ce concile assemblé pour juger un évêque, vous y avez amené des milliers de personnes séculières pour être spectatrices de son opprobre. En cela vous avez été bien différent de l'empereur Constantin, qui se disait disposé à couvrir de son manteau le prètre qu’il verrait se rendre coupable de quelque faute. On a tiré les accusateurs de votre palais, on a donné des juges suspects et mercenaires. On a soumis le supérieur au jugement de ses

inférieurs, quoique le jugement de l'évêque seul ne suffise pas

[865] LIVRE IY. 117

dans la cause des moindres clercs contre les évêques » car il faut un concile, suivant le canon de Calcédoine. » Et ensuite : « Nous avons eu envie de rire de voir que, pour autoriser ce concile contre Ignace, vous dites qu’il était égal en nombre au concile de Nicée. Nommez-le donc aussi le septième ou le huitième concile général ; mais la multitude ne fait rien sans la piété et la justice. »

Le Pape revient encore une fois sur les légats qu’on a demandés sous le prétexte du rétablissement des images, mais réellement pour les faire participer à un acte injuste et cruel et pour le faire sanctionner par l'autorité du saint-siége. On savait qu’aucon jugement n’est valable qu’autant qu’il est sanctionné par ce siége ; c’est pourquoi on a demandé des légats.

« Voilà ce que nous avons répondu au commencement de votre lettre; mais nous n'avons pu répondre au reste, parce que Dieu nous a affligé d’une maladie qui ne nous ἃ pas permis de le faire; et votre envoyé a été si impatient, qu'il est sorti de Rome sans prendre congé, craignant les approches de l'hiver, et à peine avons-nous pu obtenir qu’il attendit à Ostie que cette lettre füt écrite. » Comme l’empereur témoignait un graüd mépris du siége de Rome, le Pape en relève les priviléges, et dit : «Si vous vous élevez contre ce siége, prenez garde qu’il ne se tourne contre vous-même. Car si vous ne nous écoutez pas, nous vous regarderons comme Notre-Seigneur a ordonné de regarder ceux qui n’écoutent pas l’Église; » c’est-à-dire, qu’il l'excommuniera. « Ces priviléges , continue-t-il, sont établis de la propre bouche de Jésus-Christ. Ce ne sont pas les conciles qui les ont accordés ; ils les ont seulement honorés et conservés. Ces priviléges sont perpétuels ; on peut les attaquer, mais non les détruire. Ils ont été avant vous , et seront après vous ; ils suabsisteront tant que durera le nom chrétien. Saint Pierre et saint Paul n’ont pas été apportés chez nous après leur mort, par l’autorité des princes, pour augmenter les priviléges de l'Église romaine, comme on l’a fait chez vous par violences , puisqu'on a enleré aux autres Églises leurs protecteurs QUOt

enrichir Constantinople de leurs dépouilles 5 mais ces ΟἸΤΗΝ apôtres sont venus vivants à Rome , y ont prêché l’évangilod l'ont consacré par leur sang. Ils ont acquis l’Église d’Alexudrie par saint Marc, un de leurs enfants , comme saint Piem par sa présence avait déjà acquis celle d’Antioche. C’est pt ces trois principales Églises que saint Pierre οἱ saint Paul ge verneront toutes les autres.

« Vous nous avez écrit de vous envoyer Théognoste, quenotr frère Ignace ἃ fait exarque des monastères de plusieurs pr vinces ; vous demandez aussi d’autres moines, sous prétesk qu'ils vous ont offensé. Nous savons bien que vous ne les de mandez que pour les maltraiter, quoique vous ne les ayez pes être jamais vus ct ne connaissiez pas leur conduite. Quelque uns d'eux ont servi Dieu à Rome dès leur jeunesse, et nous croyons pas juste de les rendre pour les voir livrés aux tour ments. Quant à Théognoste, il ne nous ἃ jamais dit que à bien de vous. Nous ne savons pourquoi vous le demandez, # non parce qu’il a trouvé ici quelque repos, comme une infini d’autres chrétiens. Car il vient tous les jours tant de millie d'hommes se mettre sous la protection de saint Pierre, οἱ fiaï ici leurs jours, que l’on voit à Rome toutes les nations r# semblées, à proportion, comme dans l'Églisé universdk. Croyez-vous donc juste que nous en livrions quelques-uns at princes, dont ils ont méprisé les grâces, les honneurs et les d gaités, ou éprouvé l’indignation et la persécution? Loin de πο de tels sentiments. Car, avec l’aide de Dieu, nous ne voulos pas être traité comme Judas, ni surpasser la perfidie des paiess. Les païens ne le feraient pas, et vous nous exhortez à Je faire Quel noble langage! Le Pape ajoute : « Outre que nous av le droit d'appeler à nous, non-seulement des moines , mais ὧδ clercs de tous les diocèses, pour l'utilité de l’Église; quef vous croyez que Théognoste nous dise du mal de Photius καὶ nous recommande Ignace, sachez qu’il ne nous a dit de 1 et de l’autre que ce que tout le monde nous dit, et ce que ΠΟ avons appris d’une foule de personnes qui venaient à Rom,

[ses] LIVRE 1Y. 119

d'Alexandrie, de Jérusalem, de Constantinople, du mont Olympe; enfin, par vos envoyés et vos propres lettres. » Le Pape lui parle ensuite avec une grande intrépidité.

« Vous semblez vouloir nous épouvanter, en nous menaçant de ruiner notre ville et notre pays. Mais nous nous confions en la protection de Dieu, qui sait fort bien dissiper les conseils de ses ennemis. Que peuvent contre lui le ver et la poussière? 1158 sont comme ces bulles d'eau qui paraissent et disparaissent aussitôt. Ensuite, il y a entre vous et nous un long espace occupé par vos ennemis, dont il convient mieux de vous venger que de nous. Nous n'avons causé à Votre Majesté aucun dommage, nous ne lui avons fait aucune injure, il s’en faut. Tant que nous vivrons, nous honorerons notre ministère, nous ferons notre devoir, en suivant les traces de nos prédécesseurs. Et quel mal avons-nous fait? Nous ne nous sommes pas emparé de l'ile de Crète; nous n’avons pas ravagé la Sicile , ni conquis une infinité de provinces soumises aux Grecs; nous n'avons pas brûlé les faubourgs de Constantinople. On ne se venge point des infidèles qui ont commis tous ces excès, et on nous menace, nous qui, gràces à Dieu, sommes chrétiens. C’est imiter les Juifs, qui délivraient Barrabas et mettaient à mort Jésus-Christ. »

Le pontife, pour Ôter toute excuse à l’empereur, use de condescendance : il consent à ce que cette affaire soit jugée de nouveau, mais à Rome, loin de toute intrigue. 11 demande donc qu'Ignace et Photius viennent à Rome, ou, s’ils ne peuvent ÿ venir en personne , qu'ils en disent la raison par lettres, et qu’ils envoient des députés; de la part d’Ignace, les archevtques Antoine de Cyzique, Basile de Thessalonique, Constantin de Larisse, Théodore de Syracuse, Métrophane de Smyrne, et Paul, évêque d’'Héraclée du Pont, les abbés Nicétas de Chrysopolis, Nicolas de Stude, Dosithée d’Osidium , et Lazare, prêtre et moine, surnommé Cazare. « Si vous ne les envoyez pas, ajoute le Pape, vous vous rendrez suspect, parce que ce sont ceux qui peuyent nous faire connaitre \a 188. Pioe

tius et Grégoire de Syracuse peuvent envoyer qui il leur plaira, et Votre Majesté, deux personnes de sa cour. Nous vous prions aussi de nous envoyer les lettres originales que nous envoy4mes par Rodoalde et Zacharie, afin que nous voyions si on les a altérées. Envoyez-nous aussi les originaux des actes de la première déposition prétendue d’Ignace, et de ceux qui nous ont été apportés par le secrétaire Léon. »

Le Pape revient ensuite à l’empereur, et cherche à l’adoucir et à le toucher. 1116 prie instamment de ne point attribuer à la haine ce qu’il vient de lui écrire, mais à son zèle pour la discipline de l'Église, et à son devoir comme chef universel. I] lui met devant les yeux l’infamie qui a suivi ceux qui ont persécuté l’Église, et la gloire dont se sont couverts, aux yeux de la postérité, les empereurs chrétiens qui l’ont protégée. 11 lui exprime la tendre affection qu'il lui porte, et les vœux qu’il fait pour la gloire de son règne. Il conclut en exhortant l’empereur à ne puint entreprendre sur les droits de l’Église, comme l’Église n’entreprend point sur ceux de l’empire. «Avant Jésus-Christ, dit-il, 1 y avait des rois qui étaient aussi prêtres, comme Melchisédech. Le diable l’a imité en la personne des empereurs païens qui étaient souverains pontifes; mais après la venue de celui qui est véritablement roi et pontife , l'empereur ne s’est point attribué les droits du pontife, ni le pontife les droits de l’empereur. Jésus-Christ a séparé 105 deux puissances; afin que les empereurs chrétiens eussent besoin des pontifes, pour la vie éternelle , et que les pontifes se servissent des lois des empereurs pour les affaires temporelles. » Il appuie sur l’indépen< dance des deux pouvoirs, et sur la nécessité que chacun se renferme dans les limites de ses droits ; il cite les paroles de l’empereur Théodose, qui, en envoyant Candidien au concile d’'Éphèse, dit aux Pères qu’il ne doit point s’immiscer dans les questions de la foi; «car, ajoute-t:il, il n’est point permis ἃ: celui qui n’est pas de l’ordre épiscopal de se mèler d’affaires ecclésiastiques. » Le Pape termine sa lettre par l’apostille suivante: « Quiconque lira cette lettre à Constantinople, et en

[ses] LIVRE 1. 121

. « dissimulera quelque chose à l’empereur, qu’il soit anathème : « quiconque la,.traduira et y fera quelque changement, soit en « Ôtant, soit en ajoutant, si ce n’est par ignorance ou par la « nécessité de la phrase, qu’il soit pareillement anathématisé.» 1 voulait empècher ainsi les falsifications qu’on s’était permises à l’égard des lettres précédentes.

Mais bientôt tout va prendre une autre face à Constantinople. La cour byzantine, cette scène changeante, ce théâtre de révolutions presque toujours sanguinaires, va donner un nouvel exemple de l’inconstance de la fortune. Bardas, élevé au plus haut point de grandeur et de prospérité, n’était point heureux, quoiqu'il'se fût débarrassé d’un censeur importun dans la personne d’Ignace. Il s'était fait un grand nombre d’ennemis, tant par son despotisme que par sa conduite scandaleuse. Mais ce qu’il y avait de plus funeste pour lui, c’est qu’il avait donné de l’ombrage à l’empereur, et déjà depuis quelque temps il n’avait plus sa confiance ni son amitié. 1] avait aussi des peines intérieures, troublé peut-être par des remords d’avoir traité si cruellement le patriarche. Dans son agitation extrême il eut un songe qui, comme il le dit, lui brisa tous les membres, et laissa la terreur et l’épouvante dans son cœur. Il l’exposa à Philothée, un de ses confidents, en ces termes : « Je croyais cette nuit aller en procession avec l’empereur, à la grande église, et je voyais à toutes les fenêtres des archanges qui regardaient dans 16 temple. Quand nous fûmes auprès de l’ambon, parurent deux eunuques de la chambre , cruels et farouches, dont l’un ayant lié l’empereur, le tira hors du chœur du côté droit, l’autre me tira de mème du côté gauche. Alors je vis tout à coup dans le trône du sanctuaire un vieillard assis tout semblable à l’image de saint Pierre, ayant debout, auprès de lui, deux hommes terribles qui paraissaient des prévôts. Je vis, devant les genoux de saint Pierre, Ignace fondant en larmes; en sorte que l’apôtre en paraissait attendri. 1] criait : Vous qui avez les clefs du royaume des cieux, et qui . êtes la pierre sur laquelle Jésus-Christ a bâti son Église, si Δ

vous connaissez l’injustice qu’on m'a faite, consolez ma vieilles affligée. Saint Pierre répondit: Montrez celui qui vous a mal traité, et Dieu tournera la tentation à votre avantage (1). Tgasce se retournant, me montra de la main, et dit: Voilà celui qui m'a fait le plus de mal, rien n’a pu rassasier sa cruauté. Saint Pierre fit signe à l'officier qui était à sa droite, et Jui donnant un petit glaive, il dit tout haut : Prends Bardas, l’ennemi de Dieu , conduis-le dehors dans le vestibule et mets-le en pièces Comme on me menait à la mort, j'ai vu qu'il disait à l’em: pereur, le menaçant de la main : Attends, fils impie. Ensuite j'ai vu qu'on me coupait effectivement par morceaux. »

Bardas racontait ainsi son songe, transi et pleurant. Phil: thée lui dit : « Épargnez, seigneur, ce pauvre vieillard + penset au jugement de Dieu, et ne lui faites plus de mal, quand même il l'aurait mérité.» Mais Bardas, au lieu de suivre un conseils sage, envoya aussitôt un parent de Photius, nommé Léon, accompagné de soldats, à l’île où était Ignace, avec ordre dt le garder si étroitement qu'il ne püt plus célébrer l'office, ni avoir de rapport avec personne. Ceci se passait an commencé ment du carème, vers la fin de février 866, et Ignace, qi avait déjà tant souffert, resta de nouveau trois mois entier en prison, sans avoir aucune communication au dehors. Îl accepta cette nouvelle disgräce avec sa résignation ordinaire. Le songe mystérieux de Bardas est regardé comme miraculeux par tous les auteurs de l’époque (2). Et en cffet il y a quelque chose de bien surprenant.

Au mois d'avril, l’empereur se mit en campagne avec toutes ses troupes, pour délivrer 1116 de Crète de l'oppression des Sarrasins. Bardes avait le commandement général de l'armée ; mais il était préoccupé et agité par de sombres pensées. La veille de son départ, il donna un festin à ses amis, et 1] leur recommanda avec un air triste de garder le souvenir de son amitié;

(1) 1 Cor., x, 13.

(2) Nicetas, vita Ignat., Labb., t. vu, P 1222. — Curopal, apud Barve, san, 867, 8.77, |

[866] | ANR NT. 123

ensuite 1l leur distribua divers legs, comme s'il allait mourir. Le lendemain, jour de son départ, en passant devant l'église consacrée à la sainte Vierge, appelée l’église du Bon- Voyage, il y entra pour faire sa prière. En s’approchant du sanctuaire, sa casaque glissa de ses épaules, ce qui augmenta l'horreur de ses pressentiments. L'armée était en marche, et se trouvait déjà dans les basses régions de la Thrace. Les serviteurs de Bardas, qui étaient allés en avant, avaient dressé, soit de dessein prémédité, soit par inattention, la tente do leur maître sur une petite colline, tandis que celle de l'empereur se trouvait dans la plaine. 1l ne fallait rien moins aux ennemis de Bardas pour l’accuser, près de l’empereur, d’aspirer à la couronne, et de se mettre déjà au-dessus de lui, puisque sa tente était plus élevée que cecile de l’empereur. Sa perte fut arrêtée. Mais le pouvoir colossal que Bardas excrçait depuis longtemps inspirait de la terreur aux conjurés et les arrêtait devant l'exécution. Bardas était entouré de ses créatures, de soldats οἱ de généraux dévoués et intéressés à sa vie. Il y avait d’un côté son fils Antigone, de l’autre, Sabbatius, son gendre, et plusieurs autres chefs qui avaient des commandements importants dans l’armée. Mais malheureusement Bardas avait des ennemis jusque dans sa propre famille. Sabbatius se laissa gagner par l’empereur, et entra dans le parti des conjurés. I] inspira même une telle confiance, qu’on le chargea de l’exécution. 1] sortit de sa tente, et donna aux conjurés lo signal convenu : c'était le signe de Ja croix marqué au front. Mais ils hésitèrent ; ils n’osaient pas s’avancer en présence de tant de puissantes phalanges dévouées à Bardas. L'empereur voyant ces délais, et craignant que la conjuration ne vint à se découvrir et que le glaive levé contre Bardas ne tournât contre lui-même, pressa vivement les conjurés par un de ses confidents, leur promit biens et dignités, et leur inspira ainsi tant soit peu de courage. Mais, au moment de l’exécution, ils furent frappés de terreur, et Bardas allait eux thon per. L'empereur, vivement alarmé, pressa de nouvean , ei ὮΝ,

dire à Basile, préfet de sa garde, qu’il n’y avait pas un instant à perdre, qu'il fallait agir sur-le-champ, et que la vie de l’empereur en dépendait. Basile craignant pour la vie de son maitre, exhorta les conjurés, qui s’avancèrent alors d’un pas ferme. Bardas, qui était dans la tente de l’empereur, voyant arriver contre lui les meurtriers l'épée à la main , se jeta aux pieds de son neveu, lui demandant grâce; mais il n’y avait point de grâce pour lui. 1] fut trainé hors de la tente, mis en pièces, et quelques-uns de ses membres portés sur une pique. Mais le danger n'était point passé. L'armée était mécontente et sur 16 point de se révolter. Basile, intrépide, se jeta au milieu des soldats avec quelques troupes, apaisa les esprits en donnant de grandes louanges à l’empereur, et en disant hautement que Bardas avait subi la juste peine de ses crimes. 1} eut un plein succès (1). Les esprits se calmèrent, et Michel se trouva seul maitre de l’empire.

Ainsi finit Bardas, le 29 avril 866. Sa mort tragique a été regardée comme une juste punition du ciel. C’était là le fruit de l’éducation perverse qu’il avait donnée à son neveu. Après l'avoir dressé à l’ingratitude à l'égard de sa mère, il était juste qu’il en éprouvât lui-même la perfdie.

Que va faire Photius? Bardas était son soutien et son bienfaiteur ; c’est à lui qu’il devait son élévation au patriarcat. Il sera sans doute consterné et déconcerté en apprenant la mort tragique de son protecteur ; il lui donnera des regrets et des larmes : mais il en est tout autrement, parce que Photius n’a point de cœur; en lâche courtisan, il se tourne du côté de la fortune, il est le premier à dire du mal de Bardas pour plaire à l’empereur. Écoutons l'historien Nicétas. «Pendant qu’il était «en vie, Photius lui rendait des honneurs excessifs; il le re- « gardait comme son soutien, et lui prodiguait l'éloge le plus « outré; après sa mort, il chante la palinodie; il le représente « comme un criminel, comme un scélérat maudit de Dieu,

Pr 4 Caropal. — Porphyrog. apud Baron., 867, ἢ. 77, cum critic. Pagü,

[866] LIVRE IY. 125

« digne d’un pareil sort. » C’est que Photius savait se conformer aux circonstances, et se rendre souple à la volonté de ceux qui gouvernaient. « L'homme, ajoute Nicétas, qui ne se « dirige pas par les conseils de Dieu, qui est sans foi, et met « toutes ses espérances dans les hommes, devient nécessaire- « ment infidèle avec l’occasion, puisqu'il s'appuie sur une « base ruineuse. Flatteur de ceux qui sont au pouvoir, accu- « sateur de ceux qui sont disgraciés, il n’est attentif qu’à plaire « aux grands pour conserver ses honneurs. » Tel est Photius (1). Lui-même nous en fournit la preuve par les lettres qu'il écrivit alors à l’empereur; car voici ce qu'il lui dit, en apprenant la mort de Bardas, qui lui avait été annoncée par l’empereur lui-même :

« La lettre que nous avons reçue, dit-il, de Votre Majesté « impériale, couronnée de Dieu, et maintenant revêtue seule « de l'autorité, nous a rempli à la fois de joie et d’étonne- «ment. De joie, en nous apportant l’heureuse nouvelle que « Dieu vous a protégé contre les piéges qu’on vous tendait, «que vous avez vaincu l'insurrection, déjoué les projets de « vos ennemis, et été préservé de tout autre accident et « maladie. Voilà ce qui nous a rempli d’une 1016 indicible. « Mais nous avons été aussi frappé d’étonnement, et touché « jusqu'aux larmes, en faisant réflexion à la vanité des hom- «mes. Car il en est qui, comblés de faveurs, de dignités ct « de richesses, ne devraient plus que jouir de ce qu'ils possè- « dent, reconnaitre leur médiocrité, louer leur bienfaiteur «et lui vouer une profonde vénération : mais, tourmentés «par une cupidité insatiable et par la soif da pouvoir, ils « osent lever la tête contre leur bienfaiteur, et réaliser ainsi la « fable de Salmonée; delà il arrive que, non-seulement ils « sont déchus de leurs espérances et frustrés des biens qu’ils « révaient, mais encore qu’ils perdent par leur folie ce qu’ils « possèdent déjà. Tel est, comme nous l’apprenons par vos «lettres, cet homme vil et abject, car je ne sais queh ane

(1) Nicétas, Labb., t. vur, p. 1823.

126 HISTOIRE DR PMOTIVS. [ee]

«nom Jui donner, en me rappelant la misère humaine, Si, « élevé par votre munificence, il n’a point porté le scepire, « 811 n’a pas eu le nom et le titre d’Auguste, il en a da mois « partagé l'autorité; mais il ne pouvait porter la grandeur ἀπ « bienfait. Au lien de se contenter de tant de faveurs insigne, «et de rendre grâces à celui qui les lui avait octroyée, il «passe toute limite et lève, avec insolence, la tête contre « son bienfaiteur. En se conduisant ainsi, il a tendu des piégs « à lui-même, il est déchu de son orgueil ct de ses vaines em « rances, et ἃ terminé sa vie par une mort malhewreuse. ΣΝ « gémi, ὁ très-doux et très-miséricordieux empereur , en ap- « prenant la mort prématurée de cet homme; j’ai gémi surtout « lorsque j'ai su qu’elle était la punition d’un crime qui « méditait; car la vertu et la clémence de Votre Majesté n « me permettent pas d'élever le moindre doute sur le motif « qui a déterminé sa mort. Mais ce qui m’a causé une douker «extrème, ce fut d'apprendre qu’il est mort au moment ὧν «son crime ; qu'il n’a pu effacer par les larmes les taches qi « sont inhérentes à la nature humaine ; qu'il n’a pu expier pe « la pénitence 168 injustices qu’il a peut-être commises ; qu'i « n’a pas eu le temps de se réconcilier avec le souverain juge, « devant le tribunal duquel il a paru chargé de crimes. Maïs « il a reçu la fin que le juste jugement de Dieu lui avait réservée. « Elle est pour les uns un sujet de surprise, pour les autres « un avertissement ; elle ἃ inspiré à quelques-uns de la οὐδ» « misération, et ἃ jeté plusieurs autres dans une extréme « anxiété. Quant à vous, illustre empereur, la gloire de l’em- «pire, l’ornement de la patrie, le rempart de la république, « l’amour, les délices et la joie de tous ceux qui portent le « nom de chrétiens, revenez au plus tôt, rendez à nos désirs k « désiré, délivrez-nous de cette captivité où nous retient votre « absence; accordez cette faveur à votre ville impériale et à ses « habitants, afin que, par l'applaudissement de leurs mains et « par les acclamations redoublées de leurs bouches, ils puissent « vous montrer combien 118 vous aiment ; laissez-vous toucher

«aux prières du sénat, et rendez-vous aux vœux de tant « d'hommes, de femmes et de jeunes gens qui soupirent après « votre retour, et 16 demandent unanimement à grands cris. « Si votre archevêque a encore une place dans votresouvenir, «je sais qu'il n’est point oublié, représentez-vous-le devant « VOUS, vous prenant par la main pour vous conduire à votre « ville, au temple de Dieu, où reposent toutes vos espérances, «et à votre palais impérial. Certes, nous vous en conjurons « tous ensemble, ne trompez pas nos espérances, et ne rejetez « pas nos prières. Nous espérons de la bonté de Notre-Seigneur « Jésus-Christ que, quand vous serez revenu dans votre ville, « vous dissiperez la tristesse qui accable la république , vous « réprimerez de plus en plus l’insolence de vos ennemis, et vous «les vamcrez par vos conseils, par votre prudence et votre « discipline militaire. C’est ce que nous demandons à Dieu par « l’intercession de la sainte Vierge et de tous les saints (1). » Voilà Photius ; 1] se peint lui-même avec des traits que personne ne saurait imiter.

Mais l’empereur ne revient pas assez vite au gré de ses désirs ; il lui écrit donc une seconde lettre fort courte, mais qui ne montre pas moins à quel point il savait flatter les grands pour obtenir leur protection.

« Vous vous êtes séparé de nous, ce qui fait que nous nous «trouvons séparés de nous-mêmes. Nous ne vivons plus, et «nous restons immobiles tout étant en mouvement. Si Dieu « voulait écouter nos humbles vœux, nous transporterions l’île « de Crète à Constantinople, ou Constantinople dans Pile de « Crête avec nous tous. Mais comment pourrais-je écrire, étant « à demi mort, ou comment pourrais-je parler, la langue res- «tant immobile? Je ne dirai qu’une seule chose, et puis je me « tairai : hätez-vous de revenir , ὁ gloire des rois, hâtez-vous,; « amenez-nous captifs à l’île de Crète, ou délivrez les Byzan- « tins de la servitude où les retient votre absence (2). »

(1) Epist. 16, édit. Lond., p.78.

&) spist. 10, édit. Lond., p. 80.

Mais l’empereur n'était point dans l’île de Crète, comme se

l’imaginait Photius : il n’avait pas même approché de cette Île. Après la mort de Bardas, il renonça à son expédition pour retourner à Constantinople. 11 y fut reçu avec de grandes acclamations, auxquelles Photius avait probablement contribué. On peut croire que ce fut dans cette occasion que Photius fit ce que défendit plus tard le huitième concile, c’est-à-dire, qu’il alla audevant de l’empereur en procession, et eut la bassesse de se prosterner à ses pieds pour l’adorer à la manière des Grecs. Michel, à peine de retour, voulut récompenser les services de Basile; il croyait lui être redevable de la vie. Et en effet, sans le courage et l'énergie de Basile, le projet eùt échoué, et Bardas, ayant une fois découvert la conspiration, s’en serait vengé sur l’empereur. Basile pouvait donc être regardé comme son sauveur. L'empereur l’adopta d’abord, et le nomma maître des offices ; bientôt il alla plus loin ; car, comme il était inappliqué, incapable, et ne pouvait se passer de quelqu'un qui gouvernât pour lui, il l’associa à l'empire avec le titre de César, et le fit couronner solennellement le jour de la Pentecôte, vingt-sixième de mai 866. Photius fit cette cérémonie en sa qualité de patriarche (1).

- 1] chercha ensuite à conserver les bonnes grâces de l’empe— reur ; mais il était trop rusé pour ne pas chercher à gagner aussis celles de Basile. 1] connaissait l'instabilité des choses humaines, surtout dans une cour si sujette aux révolntions. Em plaisant à l’un et à l’autre, il se préparait une ressource en cas d'événements. Photius fit donc toutes sortes de bassesses pour gagner ct conserver l'amitié de l’un et de l’autre (2). Et ce fut ainsi qu'il obtint la protection dont il avait besoin pour se soutenir sur le siége de Constantinople, malgré la sentence du Pape et l'opposition des fidèles.

(1) Curopal. ap. Baron., ann, 867, n. 80.

(2) Nicétas. Labb., t. vi, p. 1226.

Le Pape Nicolas n’avait point oublié l’Église de Constantinople, au milieu des embarras que lui causaient en France le divorce de Lothaire, et la déposition de Rothade, évêque de Soissons. Il avait fortement à cœur d’éteindre le schisme et de rétablir la paix dans cette partie importante de la chrétienté. Souvent il revenait sur la lettre injurieuse de Michel, mettant sur le papier de nouvelles réponses qui lui étaient survenues. 1} 86 proposait d'envoyer à Constantinople une autre légation ; mais avant de faire cette démarche, il assembla quelques évêques du voisinage de Rome, leur fit part de ses vues et de ses idées. Le plus difficile était de savoir par quelle route on ferait parvenir les légats; car celle de la mer, la plus courte, présentait peu de sûreté, à cause des piéges que tendaient les Grecs, et dont on avait déjà fait une triste expérience. On était à délibérer sur ce sujet avec une grande anxiété, lorsque arrivèrent à Rome des ambassadeurs de la part du roi des Bulgares (1). Ce roi, nommé Bogoris, avait embrassé, depuis près de deux ans, la religion chrétienne, et voici comment les historiens racontent sa conversion.

Du temps de Ja régence de Théodora, vers l’an 845 , la sœur

(1) Les Bulgares, peuple sorti des environs de la Volga , avaient passé le Danube vers la fin du v° siècle. Ils attaquèrent les Grecs, remportèrent sur eux des victoires signalées, et s’établirent enfin dans le pays appelé de leur pom, la Bulgarie, qui est située entre le Danuhe et la Thrace , \a Setrüe et le Pont-Euxin,

du roi Bogoris, dont on ne dit pas le nom, fut faite prisonnière dans une de ces excursions que faisaient souvent les Grecs contre les Bulgares; cette princesse fut amenée à Constantinople , et reçue avec honneur par Théodora, qui la logea dans son palais, faisant tout pour lui faire oublier sa captivité. Théodora ne s’en contenta pas, elle voulut aussi la faire participer aux bienfaits du christianisme ; car elle était païenne. Elle fut donc instruite, et embrassa la religion chrétienne, dont elle devint une zélée prosélyte. Un moine grec, nommé Théodore Cuphara, avait été fait prisonnier par les Bulgares ; ce moine était instruit dans les affaires politiques, et devint le conseiller et le ministre du roi Bogoris. Théodora le connaissait οἱ regrettait ses lumières. Théodore profita de la confiance du roi pour lui faire connaître les principes du christianisme; mais le temps n’était pas encore arrivé où Dieu devait toucher son cœur. Il envoya Théodore en ambassade près de la régente, pour demander la liberté de sa sœur. Théodora y consentit, à condition qu'on lui rendrait le moine Théodore. L’échange des prisonniers fut fait. La princesse, de retour dans sa patrie, ne cessa de discuter avec son frère, et de lui expliquer les mystères de la religion chrétienne, qu’elle avait embrassée pendant sa captivité. Mais le roi, quoique déjà instruit par Théodore Cuphara, ne voulut point renoncer à l'idolâtric, ni aux mœurs de ses pères (1).

Les choses en restèrent là jusqu’en 864, où une grande famine désolait le pays des Bulgares. Le roi, voyant la misère affreuse de son peuple, ct ne sachant comment y remédier, invoqua le Dieu des chrétiens, dont sa sœur et Théodore Cuphara lui avaicnt tant parlé, etordonna qu’on fit des prières au même Dieu dans tout son royaume. La famine ayant cessé, il résolut de se faire chrétien, et demanda à l’empereur de Constantinople un évèque pour l’instruire dans la foi. Une autre chose ne contribua pas peu à le confirmer dans sa résolution et à

(1) Curopal. apud Baron., ann, 845, Ἀ. 6, cum cri. θοῦ W.

[866] ν LIVRE Ÿ. ‘181

-hâter le moment de sa conversion, ce fut un tableau peint par un moine nommé Méthodius. Le prince aimait beaucoup la chasse, et lorsqu'il ne pouvait y aller, il samusait à en considérer la représentation. Ayant construit à Nicopolis un nouveau palais , il fit venir le moine Méthodius dans le dessein de lui faire peindre des chasses. Ce moine passait pour un peintre très-habile ; car, à cette époque, les arts s'étaient déjà réfugiés dans les couvents. Lorsque le peintre fut venu, le roi changea tout à coup d'idée, comme par inspiration divine. « Je «ne veux pas, dit-il au moine, que vous me peigniez des « scènes sanglantes, comme celles d’une bataille ou comme celles « d'animaux tués dans une chasse; représentez-moi un sujet « terrible qui puisse frapper de terreur tous ceux qui le regar- « deront. » Le moine, apparemment d'accord avec la sœur du prince, peignit la grande scène du jugement dernier. Dans le haut de la composition , se trouvaient le Sauveur et les chérubins ; à droite, étaient les élus ; à gauche, les réprouvés, que les démons entrainaient dans les flammes. Le tableau agit sur l'esprit du prince avec cette puissance qu’exerce la peinture sur l’imagination de l’homme. Bogoris, en le voyant, en fut tout épouvanté. L'effet fut prompt et efficace: sans apporter aucun délai, il se fit baptiser la même nuit, et reçut le nom de Michel. lhotius ne parait pas avoir été étranger à cette conversion ; du moins il s’en attribua le mérite, et nous avons de lui une grande lettre adressée à ce prince (1).

Quoique la cérémonie [ἀξ faite la nuit, les grands de la cour en eurent connaissance ; ils excitèrent donc le peuple contre lui et l’assiégèrent dans son palais. Bogoris sortit contre eux, muni de la croix et accompagné d’une petite troupe qui lui était restée fidèle. Son courage déconcerta les rebelles, qui prirent la fuite. Une quarantaine des plus opiniâtres furent pris et mis à mort avec leurs enfants, ce qui fut blâmé par le

(1) Baron., ann, 845, n, 7, -= Cédren == Crit, Pagii 80. BatUu, BAIL ARR D 2 . : |

Pape Nicolas. Le τοὶ exhorta les autres à se faire chrétiens, ὦ qu'ils firent, et toute la nation suivit leur exemple. Après αὐ, il demanda à l'empereur de Constantinople des terres inculs de la frontière pour étendre son peuple, qui était trop resser:; l’empereur se rendit à ses vœux, et lui accorda un cants, que les Bulgares nommèrent Zagora (1).

Les Bulgares, ayant reçu de Constantinople la Iumière à l'Évangile, continuèrent à être gouvernés par les prètres δ les évèques de ce patriarcat, qui leur étaient envoyés m Photius. Mais, comme nous l’apprenons par les instruction du Pape(2), ces prêtres n'étaient pas toujours des modèles à vertus; et que pouvait-on attendre de Photius? D’un ss côté , ils étaient de différentes nations, Grecs et Arméniens, ἃ différaient de sentiments et de langage : ce qui montre qui!

. …AYait des schismatiques mêlés avec des prêtres catholiques. Ν

plus, un Grec, qui se disait prêtre, avait baptisé un grandnœæ bre de personnes; mais on découvrit bientôt qu’il n’était pois prêtre, et on le condamna à avoir le nez et les oreilles cosgés et à être chassé du pays, après avoir été cruellement fre pé; châtiment qui attira encore le blâme du pontife de Re me (3). Les Bulgares étaient donc naturellement dégontés ds prêtres qu’ils recevaient de Constantinople. 115 ne devaient ps ignorer d’ailleurs quelle était la position de Photius. Le roi & voya donc une ambassade au Pape, pour le consulter sur dives articles, et pour lui demander s’il lui était permis de créer st patriarche ; ce qui montre qu’il voulait se rendre indépendast de Constantinople. Les ambassadeurs arrivèrent à Rome au moi d'août 866, au moment où le Pape délibérait avec les évêques sur les moyens de faire parvenir des légats à Constantinogk.

Le Pape Nicolas éprouva une joie extrême en voyant arri: ver l’ambassade des Bulgares ; il regardait leur conversion εἰ leur démarche près du saint-siége comme un dédommg.

(1) Baron., ann, 845, n. 8.

(2) Labb., t, vu, p.516.

(3) Labb,, t van, p. 522, art, 14.

ment des injures qu’il avait reçues de l’empereur de Constantinople. ΠῚ admirait la Providence divine, qui envoyait des hommes de si loin pour rechercher la doctrine de l’Église romaine, et qui lui ouvrait un chemin sûr à travers la Bulgarie pour les légats qu’il voulait envoyer à Constantinople (1). 1] nomma, pour aller instruire les Bulgares, Paul, évêque de Populonie, et Formose, évêque de Porto ; il leur remit l'Écriture sainte avec divers autres livres, et la réponse à leurs consultations en cent six articles. Cette réponse est un des monuments les plus remarquables de l'époque; elle nous fait connaître les usages de l’une et de l’autre Église et la situation morale de ces barbares encore à demi idolâtres. Le Pape cherche à les civiliser, à adoucir leurs mœurs farouches par des règlements sages, qu’il tire de l'Évangile, des canons de l'Église et de la législation de Justinien. Ils sont trop précieux pour que nous n’en citions pas les points principaux (2).

« Vous nous avez rapporté, dit-il, que vous avez fait baptiser tout votre peuple, mais qu’ensuite ils se sont élevés contre vous avec fureur , disant que vous ne leur aviez pas donné une bonne loi, voulant même vous tuer et se donner à un autre maître; et que, les ayant tous vaincus, avec l’aide de Dieu, vous avez fait mourir tous les grands avec leurs enfants; et vous demandez si en cela vous avez péché. Oui, sans doute, à l’égard des enfants innocents, qui n’avaient point pris les armes contre vous, ni participé à la révolte de leurs pères. Vous deviez même sauver la vie aux pères que vous aviez pris, et à tous ceux que vous pouviez épargner dans le combat. Mais parce que vous l’avez fait par le zèle de religion, et plus par ignorance que par malice, vous en obtiendrez le pardon en faisant pénifence. Et si ce peuple qui s’est révolté contre vous, la veut faire, il faut l’y recevoir au jugement de l’évêque ou du prêtre; autrement ce serait agir comme les hérétiques novatiens. Ceux qui renoncent à la religion chrétienne , après

(1) Nicol. epist. 70, Labb., t, va, p. 470, :

[- (2) Labb., f, vus, p. 516,

.184 HISTOIRS DE PHOTIUS. 8986]

l'avoir embrassée, doivent premièrement être exhortés par leurs parrains, qui ont répundu pour eux au baptème. S'ils ne peuvent les ramener, il faut les dénoncer à l’Église ; et s’ils ne se rendent pas à ses exhortations, il seront regardés comme des païens, et réprimés par la puissance séçulière. Car le roi ne doit pas moins châtier ceux qui sont infidèles à Dieu, que ceux qui lui manquent de fidélité à lui-même. Quant à ceux qui demeurent dans l’idolâtrie, n’usez d'aucune violence pour les convertir ; contentez-vous de les exhorter et de leur montrer par raison la vanité des idoles. S'ils ne vous écoutent pas, ne mangez point avec eux, et n’ayez aucune communication ; mais éloignez-les de vous comme des étrangers et des gens immondes. Peut-être cette confusion les excitera à se convertir (1).

« Un Grec, qui se disait prêtre, avait baptisé plusieurs personnes chez vous. Ayant découvert qu’il ne l’était pas, vous l’avez condamué à avoir le nez et les oreilles coupés, à être fouetté rudement et chassé de votre pays. Votre zèle n’a pas été selon la science. Cet homme n’a fait que du bien en prêchant Jésus- Christ et en donnant le baptème ; et s’il l’a donné au nom de la sainte Trinité, ceux qu'il a baptisés sont bien baptisés; car le baptême ne dépend point de la vertu du ministre. Vous avez donc péché en le traitant si cruellement, quoiqu'il fût blàmable de se dire ce qu’il n’était pas; il suffisait de le chasser, sans le mutiler. Les jours solennels du baptème sont seulement Pâques et la Pentecôte ; mais pour vous, il n’y a point de temps à observer, non plus que pour ceux qui sont en péril de mort. Au reste, le jour de baptéme ni les suivants, il n’y a aucune abstinence particulière à garder (2).

« Vous dites que les Grecs ne vous permettent pas de recevoir la communion sans avoir des ceintures , et qu'il vous font un

(2) C. 14, 15, 104, 16, 69. — 11 est remarquable que la conversion d’une

Pro nouvelle parût une cause de dispenser des jours solennels du baps €, j .

crime de prier dans l’église sans avoir les bras croisés contre la poitrine. Ces pratiques sont indifférentes, pourvu qu’on ne refuse pas avec opiniâätreté de se conformer aux autres (1). Il est bon de prier pour demander de la pluie ; mais il est plus convenable que les évêques règlent ces sortes de prières. Les laïques mêmes doivent prier tous les jours à certaines heures, puisqu'il est ordonné à tous de prier sans relâche; et on peut prier en tout lieu (2). II faut fêter le dimanche, mais non pas le samedi. Outre le dimanche, vous devez vous abstenir du travail les fêtes de la sainte Vierge, des douze apôtres, des évangélistes, de saint Jean-Baptiste , de saint Étienne premier martyr, et des saints dont la mémoire est célèbre chez vous. Ni ces jours-là, ni pendant le carème, on ne doit rendre justice publiquement. On doit s'abstenir de chair tous les jours de jeùne, qui sont : le carême avant Pâques, le jeùne d’après la Pentecôte , celui d’avant l’Assomption de la sainte Vierge , et celui d'avant Noël (3). Il faut aussi jeüner tous los vendredis et toutes les voilles de grandes fètes : mais nous ne vous y obligeons pas à toute rigueur dans ces commencements. Pour le mercredi, vous pouvez manger de la chair, et il n’est pas nécessaire de s’abstenir du bain ce jour-là, ni même le vendredi, comme disent les Grecs (4).

« Vous pourez communier tous les jours en carème, comme en un autre temps. Mais pendant ce saint temps, on ne doit point aller à la chasse, ni jouer , ni s’entretenir de bouffonneries ou de vains discours. Il ne faut faire en ce temps ni

(1) On voit par plusieurs articles semblables que les Grecs, qui les avaient instruits les premiers, avaient voulu les assujettir à toutes leurs observances, sans distinguer celles qui étaient importantes à la religion.

(2) Luc., ΧΥΗῚ, 1. Thes., v, 16.

(3) Tous ces jeûnes étaient de quarante jours, au moins les trois d’avant Moël , d'avant Pâques et d’après la Pentecôte, comme portent expressé. ment les capitulaires de nos rois ; mais les autres n’étaient pas de la même obligation que notre carême. Capit., lib. vi, ἢ. 187. Voy. Thomass., jeunes. 2. par. ch. 19.

festins, ni noces, et les mariés doivent vivre en côntinees: Mais nous laissons à la discrétion du prètre et de l’évêque k pénitence de celui qui, en carême, aura habité avec sa femme On peut faire la guerre en carème s’il est nécessaire de se dé fendre. 11 est permis de manger de toutes sortes d'animaux, sans s'arrêter aux distinctions de l’ancienne loi, que 1 prenons dans un sens spirituel. 1] est permis aux laïques, δὲ défaut de clercs , de bénir la table avec le signe de la croix. La coutume de l’Église est de ne point manger avant l’heur& tierce, c’est-à-dire, neuf heures du matin. Un chrétien Ν doit point manger de la chasse d’un païen, pour ne pas con muniquer avec lui (1).

« L'usage de l’Église romainetouchant les mariages, est qu'à près les fiançailles’'et le contrat qui règle les conventions, δ parties font leurs offrandes à l’église par les mains du prêtre, ct reçoivent la bénédiction nuptiale et le voile, qui nes donne point aux secondes noces. Au sortir de l’église, ils portent sur la tête des couronnes, que l’on garde dans l'église. Mais ces cérémonies ne sont point nécessaires , et il n’y a d'esentiel que le consentement donné selon les lois. Celui quis deux femmes doit garder la première, et faire pénitence pour le passé. Les mariés doivent observer la continence tous ks dimanches, comme en carême , et tant que la femme nourri l'enfant de son lait ; mais elle peut entrer à l’Église quandilki plait après ses couches (2). »

Quant à la punition des crimes, le Pape renvoie les Bulgares aux lois romaines, que l’évêque leur portait; toutefois, il ne veut pas qu'il laisse ces livres chez eux, de peur qu'il n’en abusent. Car comme ils lui avaient demandé des lois pour les choses temporelles, il répond : « Nous vous aurions volostiers envoyé les livres que nous aurions crus nécessaires, δὶ nous savions que vous eussiez quelqu'un capable de vous ke

iquer. « Aussi ne l’avaicnt-ils pas seulement consulté sur ligion , mais sur plusieurs pratiques indifférentes de leurs 15. : Comme si leur roi pouvait manger seul, quelle dot ouvaient donner à leurs femmes, et si elles pouvaient er des caleçons. Telle était leur simplicité. Ils l’avaient 1 consulté sur plusieurs superstitions, que le Pape conne, comme d'observer des jours heureux ou malheureux, augures , des enchantements ; de guérir des maladies par une pierre ou certaine ligature. 1] y en avait que les leur avaient inspirées, comme de deviner par l’ouver-' d’un livre ; ce qui semble revenir aux sorts des saints. À ice de leurs anciennes superstitions pour la guerre, le leur conseille de s’y préparer en fréquentant les églises, ant à la messe, faisant des offrandes, des aumônes et des es de charité de toutes sortes, se confessant et commu- ; et de ne pas omettre leurs prières pendant la guerre, ont le plus besoin du secours de Dieu. 11 leur donne la pour enseigne militaire , au lieu d’une queue de cheval portaient , comme font encore les Turcs. Il recommande lité dans les traités de paix; mais il défend d’en faire es infidèles, si ce n’est à l'intention de les attirer au culte ai Dieu. Il veut qu'ils jurent sur l'Évangile , au lieu de , Sur laquelle ils avaient coutume de faire leurs ser- (1).

jus demandez si l’on peut ordonner chez vous un pate (2)? Sur quoi nous ne pouvons rien décider jusretour de nos légats, qui nous rapporteront quels sont ous le nombre et l'union des chrétiens. Nous vous don- : maintenant un évêque, à qui, lorsque le peuple chréra augmenté, nous donnerons les priviléges d’archevélors il établira des évêques qui auront recours à lui 5 plus grandes affaires , et après sa mort lui donneront

26, 27, 13, 42, 49, 59, 8, 35, 62, 79, 35, 34, 33, 81, 82, 67. 1,72, 73 92. Labb., τι VID, P. 541, "

un successeur, qu'ils consacreront, sans qu’ils soicnt oblig de venir ici, à cause de la longueur du chemin. Maisilne pôurra que consacrer le corps de Jésus-Christ (1), jusque qu'il reçoive du saint-siége le pallium, comme font tous ἰδ archevèques des Gaules, de Germanie, et des autres pay. Les vrais patriarches sont ceux qui gouvernent les Églises ét blies par les apôtres (2), c’est-à-dire, celles de Rome, d’Alens drie et d’Antioche. L’évêque de Constantinople et celui dek: rusalem en ont le nom, mais non pas la même autorité. ΟἹἁὨ l'Église de Constantinople n’a été fondée par aucun apôtre, d le concile de Nicée n’en fait point mention ; maïs narce qu Constantinople ἃ été appelée la nouvelle Rome, son ἀγάγῃ a été nommé patriarche par la faveur des princes plutôt ΝΒ par raison. L’évêque de Jérusalem porte aussi le nom depe triarche, et doit être honoré, suivant une ancienne σου autorisée par le concile de Nicée, qui toutefois réserve la ἄν gnité de son métropolitain, et ne le nomme qu’évêque. As reste, le second patriarche après celui de Rome, est celti d'Alexandrie. » On voit bien que le Pape ne cite ces canos que pour diminuer, dans l’esprit des Bulgares , l’autorité ἀξ patriarche de Constantinople.

« Les évêques que nous vous enverrons porteront les æ nons pénitentiaux que vous nous demandez; car les séculiers ne doivent pas les avoir entre les mains. 1] en est de même ἂμ sacramentaire (3). Les laïques ne doivent point juger les prttres ou les clercs; l’examen de leur vie appartient aux évt ques. Les criminels qui se réfugient dans les églises πῇ doivent point être tirés contre leur gré. Il faut leur sauver [ἃ

(1) C'est-à-dire, il dira senlement la messe, sans exercer aucune autr fonction épiscopale.

(2) I entendait dire par l’âpôtre saint Picrre, car les églises apostoliques ne sont pas toutes patriarcales.

(3) On peut déduire de ces paroles, que la formule des sacrements et les règles de la pénitence étaient encore un secret réservé aux prêtres,

vie et les soumettre à la pénitence, selon le jugement de l’évéque ou du prêtre (1).

« Vous dites qu’il est venu chez vous des chrétiens de divers pays, Grecs, Arméniens et autres, qui parlent différemment selon leurs divers sentiments; et vous désirez savoir à quoi vous entenir. La foi de l'Église romaine a toujours été sans tache ; nous vous envoyons nos légats et nos écrits pour vous en instruire, et nous ne cesserons point de vous cultiver comme de nouvelles plantes, mais du reste, pourvu qu'on vous enscigne la vérité, 1] ne nous importe de qui elle vienne (2). »

Le Pape, pour mettre dans le cœur de ces peuples des sentiments humains, va jusqu’à leur prescrire des choses qui semblent entraver le cours de la justice. Ainsi 1] leur défend d'employer la torture, et leur recommande de pardonner aux calomniateurs , aux empoisonneurs, et à ceux qui ne sont pas équipés convenablement pour le service militaire. Il désigne encore d’autres coupables pour qui il demande de l'indulgence et de l'humanité (3!.

Telle est l'instruction adressée aux Bulgares; il paraît qu'elle n’a pas été inutile, car les légats du Pape obtinrent, comme nous le verrons, les succès les plus satisfaisants.

Avec les légats pour la Bulgarie, le Pape en destina trois pour Constantinople, savoir : Donat, évêque d’Ostie; Léon, prètre du titre de saint Laurent ; et Marin, diacre de l'Église romaine ; et il les chargea de huit lettres toutes de mème date, c'est-à-dire, du treizième de novembre 866, admirable travail qui témoigne du zèle comme de la science du Pape. Dans la première, qui est adressée à l'empereur Michel, il revient sur les raisons qu’il a déjà développées, les présente avec une nouvelle fnrec comme sous un nouveau jour. 1] se plaint qu'on à falsifié la lettre qu'il avait envoyée par ses premicrs

(2) C 106. Fleury, liv. L, ἢ, 50.

légats, Rodoalde et Zacharie; qu’on nel’a point lue dash première session du concile de Constantinople, quoique l’usg fût de lire publiquement dans les conciles les lettres des Pape, comme on fit à Éphèse et à Calcédoine. 11 entre ensuite des le détail des passages altérés ; et c’étaient ceux qui regardais l'autorité du saint-siége, l'expulsion d’Ignace, et l’intross de Photius.

Il proteste qu'il reconnaitra toujours Ignace pour patris che légitime, jusqu’à ce qu’il ait été jugé coupable par ἢ saint-siége ; et qu’il ne communiquera jamais avec Phots, qu’il ne se désiste de son usurpation. 11 appuie sur la nulliéà son ordination, faite par Grégoire de Syracuse déposé; prsi ajoute, parlant à l'empereur : « Vous dites que sans m8 consentement Photius ne laissera pas de garder son siége 4h communion de l’Église , et que nous ne rendrons pas meill® la condition d’Ignace. Nous croyons, au contraire, quelk glise n’oubliera pas les canons de Nicée, qui défendent # uns de recevoir ceux qui ont été excommuniés par les autre Nous croyons qu'un membre séparé ne subsistera pas lo temps , et que les autres suivront enfin leur chef. Le sais siége ἃ fait ce qu’il a dù ; l'effet dépend de Dieu. Ceux qui été une fois frappés par le saint-siége sont demeurés notés jamais, quoiqu’ils aient eu pour un temps la protection ds princes. Ainsi Simon le mogicien fut abattu par saint Pierre; ainsi l'opinion du Pape Victor, touchant la célébration de h Pâque, ἃ prévalu sur ceile des évêques d’Asie ; Acace, μαι τε: che de Constantinople, a été condamné par le Pape Félix ; As thime par le Pape Agapet, malgré la protection des prints

« Nous avons reçu, l’année dernière, une lettre portant voit nom, remplie de tant d’injures et de blasphèmes, que qui l’a écrite semble avoir trempé sa plume dans la gueule à serpent (allusion à Photius). Nous ne pouvons dissimuler # tel mépris de notre dignité; c’est pourquoi nous revenons ce sujet, espérant que Votre Majesté viendra en résipiscext, écoutera nos avertissements, et fera jeter au feu les écris

publiés contre nous, contre l’Église et contre Ignace; autrement nous serons obligé de venger l'autorité du siége apostolique, et de punir les auteurs du mensonge, en les chargeant d'anathèmes en plein concile, en faisant aussi attacher à un poteau leur ouvrage de ténèbres, pour le livrer aux flammes, à la face des nations qui viennent rendre leurs respects aux cendres précieuses du prince des apôtres. » Après cette menace énergique, par laquelle le Pape espérait toucher l’empereur , il lui montre la vive affection et l'intérêt qu’il lui porte: il l’appelle son cher fils, 16 très-clément empereur ; il le prie de donner quelque joie à son père spirituel, et de délivrer l’Église, sa mère, de l’affliction qui l’accable, en éloignant l’adultère Photius, et en rétablissant le pasteur légitime. Il renouvelle la proposition déjà faite, d'envoyer Photius et Ignace à Rome pour faire juger de nouveau leur cause. 1] lui recommande de bien recevoir ses Jégats, de ne mettre aucon obstacle à leur mission, de les aider au contraire dans V’accomplissement de leurs devoirs, et de rendre à l'Église de Constantinople la paix dont elle est frustrée. 11 lui met devant les yeux le compte qu’il sera obligé de rendre au tribunal de Dieu, de tant d’âmes qui se seront perdues par sa faute, chose qu’il cherche à lui faire éviter par ses exhortations. 1] termine par ces mots: « C’est pourquoi ne vous offensez pas, si nous « vous aimons jusqu’à vous assurer la perpétuité de votre « règne, jusqu’à chercher à vous faire régner avec Jésus-Christ a après avoir régné sur la terre, et à vous faire obtenir la « vie et la gloire éternelles, puisque vous devez mourir de- « main. » Ces dernières paroles, comme nous le verrons, sont une nouvelle prophétie 1).

Il écrivit en même temps aux évêques soumis au siége de Constantinople, et au clergé de cette Église, une longue lettre qui contient le récit de tout ce qui s’est passé entre les deux siéges , l'envoi des légats Rodoalde et Zacharie, leur prévarication et leur punition. 1] rapporte en entier la condamnation

(1) Nicol, epis£ 9, Labb., ἴ, van, p. 326.

de Photius, de Grégoire de Syracuse et de leurs adhérents, ensuite le rétablissement d’Ignace et de tous les évêques déposés à son sujet, selon les décrets du concile de Rome. 11 leur ordonne de se conformer à ces décrets, de repousser Photius, et de ne reconnaitre pour pasteur légitime que le patriarche Ignace. Il parle aussi de la lettre injurieuse de l’empereur, et de la recommandation qu'il a faite de la livrer aux flammes. Voici comment il parle relativement à la promotion des lai ques à l’épiscopat : « L’impiété ἃ tellement levé la tête, qu'au « mépris des canons, les laïques gouvernent maintenant l’'É- « glise, et, à leur fantaisie, Ôtent les prélats, en mettent d'au- «tres à leur place, et les chassent peu de temps après. Car « voulant commettre toutes sortes de crimes, 118 ne permettent « pas de prendre les évêques entre les clercs, qui les repren- « draient hardiment , étant nourris dans la discipline de l’'É- « glise ; mais ils les choisissent d’entre eux, afin qu’ils les épar. « gnent, leur étant redevables de leur élévation : d’où il arrive « qu'un étranger recueille le fruit qui est dû aux travaux des « ecclésiastiques, et qu’il ne leur sert de rien d’avoir passé par « tous les degrés du ministère et employé leur vie au service « de Dieu, puisqu’un autre vient du dehors se mettre à leur atête (1).» Il cite contre cet abus le treizième canon de Sardique.

Il écrivit aussi à Photius une lettre éncrgique ; il Jui met devant les yeux ses prévarications nombreuses, sa conduite cruelle envers Ignace, la vanité de son orgucil qui le conduira à sa perte. « Que sert-il à l’homme, lui dit-il selon l'Évangile, « de gagner tout l'univers, s’il vient à perdre son âme? » Il lui parle de sa science et de sa sagesse, qui ne sont rien si elles ne sont pas {écondées par la charité. II lui remet de nouveau devant les yeux les décrétales des Papes et les canons des conciles qui s’opposent à sa promotion. Il renouvelle contre lui la condamnation pronontée au concile de Rome (2).

(1) Nicol. epist. 10, Lahb., t. vi, p. 351.

(2) Epist. 11. Labb., 6b., p.371.

il écrivit même à Bardas, dont il ignorait encore la mort, quoiqu'elle eût eu lieu depuis plus de six mois; ce qui montre que Les correspondances particulières entre les deux villes étaient fort difficiles. 1] lui parle de son élévation et de sa puissance, qu’il doit faire servir à la protection des malheureux. « Dieu, dit-il, vous a posé dans son Église comme un cèdre « sous l'ombre duquel pussent se réfugier tous les malheu- « reux. » Mais ce cèdre n'existait plus. 1] lui exprime avee quelle douleur il a appris qu’il était l’auteur de tous les troubles. 11 l’exhorte à la pénitence en ces termes : «Revenez, « mon fils, revenez, illustre César, revenez. Dieu est miséricor- « dieux ; il vous serrera entre ses bras. L'Église s’applaudira « de votre retour, et oubliera vos offenses. Tendez la main à « l'Église de Constantinople, ne la laissez pas dépourvue de son « pasteur, et mettez un terme à son deuil. » 1] lui recommande ensuite ses légats, le priant de ne pas permettre qu’on les traite comme les premiers (1).

La lettre qu’il écrit à Ignace tend à le consoler et à l’instruire de tout ce qu’il ἃ fait pour lui (2). 1] écrivit aussi au sénat, pour l’engager à soutenir Ignace et à s'éloigner de la communion de Photius(3). 1] n'oublie pas les deux impératrices, qui reçoivent chacune une lettre. Dans celle adressée à Eudocie, femme de l’empereur, il l’exhorte à employer tout son crédit pour faire rétablir le pasteur légitime (4). La lettre à Théodora est écrite pour la consoler dans sa solitude. 1] Jui met devant les yeux l’exemple de Moïse, de Samuel, qui, comme elle, ont cherché à faire du bien à leur peuple, et qui ont été payés d'ingratitude ; mais ses persécuteurs, en lui Ôôtant le royaume terrestre, lui procurent le royaume céleste (5). L’impératrice Théodora mourut, comme on croit, l’année suivante, 867, le

(1) Ep. 12. Labb., t vu, p.377.

(2) Ep. 13. Labb., t. vin, p. 381.

(3) EP. 16. Labb., {. vns, p. 389.

(4) Ep. 15. Labb., t vu, p. 386.

.5) Ep. 14. Labb.,t. vus, p. 384,

11 février, jour auquel elle est honorée comme sainte par l’'Église grecque.

Toutes ces lettres, qui, jointes à celles qui avaient déjà été envoyées, forment une espèce de traité fort étendu , sont envoyées aux patriarches, métropolitains et évêques d'Orient; elles sont confiées aux trois légats, Donat, Léon et Marin , qui doivent les porter à Constantinople, en passant par la Bulgarie.

Ces trois légats partirent pour la Bulgarie avec les deux autres qui étaient envoyés dans ce pays. Ils furent très-bien accueillis par le roi des Bulgares, et immédiatement, sans aucur délai, les deux légats destinés pour la Bulgarie commencèrent à prêcher l'Évangile avec grand succès. Les trois autres partirent pour Constantinople, où ils étaient envoyés. Mais, arrivés sur les frontières limitrophes de l'empire, ils furent arrêtés par ut officier de l’empereur, nommé Théodore, qui leur dit en frappant la tête de leurs chevaux, pour les insulter, qu’on n'avait que faire d’eux. Michel, averti de leur arrivée, dit aux ambessadeurs bulgares qui résidaient auprès de lui : « Si les légats romains n'étaient pas venus par la Bulgarie, ils ne m’auraient jamais vu, et ils n'auraient jamais revu Rome, » c’est-à-dire on les aurait assassinés ; ce qui montre qu’on ne voulait plus rien recevoir du Pape, et que [6 schisme était consommé. Ce mauvais accueil les força de s’arrêter pendant quarante jours; et d'attendre qu'ils pussent, sans péril, aborder à la ville impériale, pour y remplir leur légation. Ils furent traités peu honorablement dans l'endroit où ils s’arrêtèrent : ce traitement leur fit prendre la résolution de s’en retourner à Rome, et de porter leurs plaintes au Pape (1). Celui-ci aura trouvé sans doute un autre moyen de faire parvenir ses lettres aux évêques et au clergé de l'Orient.

En Bulgarie, les deux évêques Paul et Formose convertirent et baptisèrent quantité de peuple, et le roi Michel fut si con-

(1) Anasfas, ap, Baron., ann, 867, ni:

tent d'eux, qu'il chassa de son royaume tous les missionnaires des autres nations, voulant que les Romains y préchassent seuls. Il envoya à Rome une seconde ambassade demander au Pape, pour l’évêque Formose, la qualité d’archevèque de Bulgarie, et des prètres pour continuer d’instruire la nation. Le Pape, ravi de ce bon succès, examina plusieurs prètres, et envoya à cette mission ceux qu’il en trouva dignes, avec deux évèques, Dominique de Trivente près de Bénévent, et Grimoalde de Polymarte en Toscane. Ils avaient ordre de choisir entre ces prêtres celui qui serait digne d’être archevèque, et de l'envoyer à Rome pour être consacré par le Pape, afin de ne pas Ôter Formose à son peuple. Les deux évêques Paul et Grimoalde devaient demeurer en Bulgarie pour l'établissement de cette nouvelle Église; mais Formose et Dominique devaient encore tenter de passer à Constantinople pour y terminer le schisme (1).

La révolte de Photius était de la nature de ces maux que les remèdes ne font qu'irriter. Le zèle , la sagesse et la fermeté de Nicolas, bien loin d’adoucir ses fougueux transports, ne firent que les exalter. Comme son ambition était froissée et son orgueil humilié, il ne pouvait plus contenir dans son cœur la haine exaspérée qu’il avait contre le Pape. Car Photius ἃ dans le fond de l’âme toute la violence d'un Luther, toute la froide cruauté d’un Calvin, et toute la noire fureur d’un Henri VIII, contrarié, comme lui, dans la poursuite d’une forte passion; seulement il sait se déguiser sous les formes polies de la cour. Les nouvelles lettres du Pape l'avaient irrité à un point extrème. La Bulgarie, soustraite à à sa juridiction, excitait sa furieuse jalousie; mais ce qui échauffa le plus sa bile, c’est que les légats de Rome envoyés en Bulgarie avaient rejeté le chrème qu'il avait donné, et fait une nouvelle onction pour confirmer ceux de ce royaume qui recevraient le bapième. Regardant cet acte comme un af-

(1} Anasfas, ap, Baron., ann, 867, 0. 1.

front personnel, il veut se venger de Rome, en finir avec la papauté par un grand coup qu’il avait préparé dans la retraite, et dont l’effet devait être de soulever en même temps lOrient et l'Occident contre le Pape : il commença par l'Occident. Nous avons vu que deux archevèques, Gonthier et Τοῦ gaud , lui avaient écrit pour le prier de les aider à secouer le joug tyrannique du Pape, et pour lui annoncer que l'empereur Louis IT était dans leurs intérêts et marchait sur Rome pour en chasser le Pape. Photius n'avait point oublié cette lettre reçue avec tant de joie, mais il lui fallait du temps pour combiner les moyens de venir efficacement à leur secours. Quels peuvent être ces moyens? Il n’a point d'armée à sa disposition, et puis l’armée de Constantinople, depuis qu’elle a été chassée de Rome, ne peut plus rien tenter sur cette ville. Photius n’a que sa plume : c’est sa seule arme, il n’en ἃ point d'autre; mais il en tire un parti merveilleux qui montre toute la fécondité de son génie et toute la perversité de son cœur. Ce n’est pas par une lettre qu’il veut soulever les Italiens; c’est par un concile, par une masse de signatures; et voici le stratagème qu’il emploie : il est unique dans l’histoire. 1] suppose un concile œcuménique qu’il invente à plaisir. 1] le fait présider par les empereurs Michel et Basile, avec les légats des trois grands siéges d'Orient, d'Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. Il est inutile de dire que ces légats étaient factices et des personnages supposés. Le sénat assiste aussi à ce concile avec tous les évêques de la dépendance de Constantinople. Dans cette assemblée imaginaire, Photius joua une espèce de comédie dont il était le principal acteur. Il y fit parattre des accusateurs qui publiaient, avec des lamentations pitoyables, les prétendus crimes du pontife romain , et en demandaient justice au concile. On y voyait des témoins dont 165 dépositions appuyaicnt les accusations. Mais Photius mit en asage l'hypocrisie, pour laquelle il avait un talent singulier; et, afin de soutenir cette espèce de farce, il prenait le parti de Nicolas, et disait qu’il ne fallait le pas condamner, parce qu'il

était absent. Les évèques de ce prétendu concile réfutaient ses raisons ; et, paraissant se rendre aux leurs, qui étaient intérieurement les siennes, il recevait les accusations intentées contre l’évêque de Rome , et examinait sa cause. Enfin, toutes les machines étant dressées pour frapper le dernier coup, falsification de lettres, subornation de témoins, supposition de personnages, le jugement fut porté, la sentence fut rendue et prononcée : Nicolas fut déposé et excommunié. L'on excommunia aussi tous ceux qui lui étaient attachés de communion (1). Photius, par ce stratagème, rendit au Pape la pareille, anathème pour anathème, condamnation pour condamnation. Ceci n’était pas nouveau dans les Annales de Constantinople : Dioscore et Acace avaient déjà excommunié le Pape; mais Photius, en les imitant, les surpassa par son habileté et son audace.

Τοῖς furent les progrès de Photius. À mesure qu’il s’échauffait contre l’Église et son chef, il s’enfonçait dans le schisme : au reste, il n’en fallait pas tant pour engager un homme qui avait déjà fait de si grands pas, à franchir celui qui lui restait à faire; tant l'esprit de vengeance est aveugle dans ses projets et outré dans ses démarches. Afin de compléter cet inique jugement, et de lui donner une apparence de forme légale et canonique, après avoir dressé les actes de son conciliabule, tels qu’il lui plut, il les fit souscrire par vingt et un évêques ses partisans ; mais il y ajouta tant de fausses sous. criptions, qu’il y en avait environ mille. On y voyait celles des deux empereurs, dont l’une, celle de Basile, était contrefaite; et l’autre, celle de Michel, surprise dans un de ses moments d'ivresse, comme on l’a reconnu plus tard (2). Suivaient ensuite celles des trois légats d'Orient , de tous les sénateurs, des grands officiers de l'empire, de plusieurs abbés, ainsi que d’un nombreux clergé (3), quitous, à l’exception de l’empereur

(1) Metroph. ad Manuel., Labb., t. vin, p. 1388.

(2) Labb. Hadr. Vita, t. vus, p. 888.

(3) Metroph. ad Man., Labb., f. ται, p.1388. — Nice, Ὁ... Ὁ. ΔΈΩ. — Anast, pref. in 8% syn., ib., p.364.

et de quelques évèques dévoués, n'avaient aucune connaissance de ce prétendu concile. Photius avait pris toutes les précautions pour cacher son imposture. Les signatures étaient bien imitées : les unes étaient faites avec des caractères fins; les autres avec des caractères plus gros; plusieurs annonçaient la main tremblante d’un vieillard qui souille le papier en traçant lentement les lettres de son nom (1). Α ces infidélités il joignait toutes les subtilités d’une logique contentieuse dans l'acte qui contenait les souscriptions.

C'est avec cette masse de signatures, bien plus efficace qu'une lettre, qu’il espérait exciter l’empereur Louis et remuer tout l'Occident. Pour le stimuler encore davantage, il lui fit donner , par acclamation, le titre d’empereur, et à sa femme celui d’impératrice. Si l’on veut en comprendre toute l’impor- . tance, il faut savoir que la délicatesse des Grecs était de ne donner le nom d’empcreur qu’à leurs princes, et de n’accorder que le titre de roi à tous les autres, quelque puissants qu'ils fus sent. Louis IT, reconnu empcreur en Occident, ne l'était pas en Orient; mais Photius, pour se concilier l'affection de ce prince οἵ s’en assurer la protection, le fit reconnattre, dans ce concile, pour empereur, et son épouse Ingelberge pour impératrice, avec le titre honorable de nouvelle Pulchérie. Photius ayant achevé cette comédie, à laquelle il travaillait probablement depuis longtemps, car les actes d’un concile ne s’improvisent pas, il l’envoya à l’empereur Louis avec des lettres flatteuses. Dans celle adressée à l’impératrice, il la prie de persuader à son époux, sur lequel elle exerçait une grande influence, de chasser le Pape Nicolas, comme condamné par un concile œcuménique (2). Les lettres étaient accompagnées de présents, et portées en Italie par deux évêques, Zacharie, que Photius avait ordonné métropolitain de Calcédoine, et Théodore, qu'il avait transféré de Carie à Laodicée (3).

(1) Vita Hadrian. ap. Labb., t. vu, p. 889.

(2) Metroph.ad Manuel., ἐδ.

(3) Metroph., ἐδ.

Pour s’expliquer l'incroyable hardiesse de cette entreprise, il faut se rappeler que, dans ce temps, les rapports entre l’Orient et l'Occident étaient rares et incertains. Nous venons d’en acquérir une preuve par l'ignorance où le Pape, placé néanmoins à peu près au centre du mouvement , était resté pendant plusieurs mois de la mort d'un personnage aussi marquant que Bardas. Photius pouvait donc raisonnablement espérer de soustraire assez longtemps aux regards des Occidentaux les fils de sa machination pour leur donner le temps de se soulever ; et une fois le soulèvement opéré, il comptait assez sur les ressources de son génie et sur celles que lui apporteraient les nouvelles circonstances pour le rendre irrévocable. Mais toutes ses prévisions se trouvèrent en défaut. En se livrant à ce long travail, il ignorait sans doute qu’il n’était plus question de schisme en Occident, que l’empereur Louis s'était réconcilié avec le Pape, et que les deux archevèques, après s'être vivement débattus, avaient fini par se soumettre à leur condamnation. Néanmoins, si le travail de Photius était parvenu à sa destination, 1] aurait pu encore produire quelque effet. Les esprits n'étaient pas entièrement calmes, Lothaire n’avait pas encore donné satisfaction au saint-siége.

Au milieu de ces occupations, il ne perd pas de vue l’objet de ses fureurs, Ignace , contre lequel sa haine endurcie semblait prendre chaque jour quelque nouvel accroissement. Son esprit, toujours fécond à trouver les moyens de nuire, et toujours ardent à les mettre en œuvre, tächait sans cesse de suborner par ses promesses et ses artifices quelques-uns de ses amis , ou plutôt de ses ennemis, puisqu'ils lui manquaïent de fidélité. A ces traits de haine invincible, on reconnait cet usurpateur, qui voulait, à quelque prix que ce fût, perdre le pasteur légitime. Vains efforts, car ce pasteur, dont la vertu ne se déployait jamais mieux que dans les disgrâces, demeura toujours invulnérable aux traits de son ennemi. Cependant d’autres pensées viennent préoccuper l'esprit de Photius. Les deux princes qui partagent le trône ne vivent plus en bonne harmonie , Wsse

150 HISTOIRE DE PHOTIUS. fee?)

voient de mauvais œil, jaloux l’un de l’autre, ce qui pen bien causer un nouveau changement. Lequel des deux rest maître du trône? Cette question mettait Photius dans ts grande perplexité. Pour setirer d'embarras, il s'avie d'a expédient qui ne pouvait être usité que par un traître ; œ α de parler à chacun d’eux en particulier, au préjudice dm ennemi, dans l'espérance que, par ce moyen, il ne pouf manquer de se trouver en crédit auprès de celui qui demest rait seul maître de l’empire. Mais Basile, connaissant sapé fidie, ne se laissa pas prendre à ses artifices ; il garda ni moins le silence que lui recommandait sa position délicate{}

Photius se croyant rassuré du côté des deux emperes, cherche à soulever l'Orient comme il avait cherché ἃ soulk l'Occident. Il lance donc une circulaire qu'il avait prépa dans la retraite, ct par laquelle il convoque un concile géné composé des évêques de tout l’Orient, dans l'intention 8 condamner le Pape et de se faire donner à lui-même la sut motie. Cette circulaire est un véritable manifeste contreb papauté, tendant à élever un mur de séparation entre l’Égis grecque et l'Église latine. Elle est adressée aux patriatds d'Alexandrie, de Jérusalem et d’Antioche. Comme elle it pour beaucoup dans l’histoire du schisme des Grecs, 14 juste d’en produire ici les principaux traits.

Disons avant tout qu’il n’y avait nulle différence entrehà del’Église orientale et celle de l’Église d'Occident. Mais quoi@ l'Église grecque reconnût, comme l’Église latine, que 1 {πὲ sième personne de la Trinité procède du Père et du Fils, ft que procedit, elle avait conservé le symbole de Constantin dans toute son intégrité. Or, cette procession divine, bien gt fondée sur l'Écriture, n’y était point exprimée : cette additif ne s’était point faite par l’autorité d’un concile général; di s'était insensiblement introduite, et avait été adoptée par & grand nombre d’Églises du rit romain , comme nous le v®

(1) Nicetas apud Labb., t. γι, p. 1226.

rons dans cette histoire. Disons aussi que les deux Églises différaient sur quelques points de discipline : tel était, dans l'Église latine, celui de jeùner le samedi , d’user de laitage dans le‘carême, et d’obliger les prêtres au célibat. L'Église grecque avait un carème plus long et plus rigoureux , et admettait à lordination , d’après le concile in Trullo, des gens mariés, leur défendant toutefois de contracter des liens après l’ordination. Fl y avait donc unité de foi, mais diversité d’usages entre les deux Églises. Photius, qui, dans sa lettre apologétique au Pape (1), avait approuvé cette diversité, qui l’avait invoquée même pour justifier son ordination, s’en empare maintenant pour former une grande accusation contre PÉglise romaine. 1l écrit avec un talent prodigieux. Sa plume n’est point embarrassée comme auparavant, elle est libre et dégagée de toute entrave. Dès le commencement de sa lettre, il se fait une position large et belle, se présentant comme le défenseur de la foi, comme le protecteur des Pères, dont on a défiguré la doctrine. Tout est envenimé sous sa plume ; de petites choses , il fait des monstruosités. Par un sophisme spécieux il confond constamment deux choses essentiellement distinctes, unité et uniformité. Ainsi il accuse l'Église latine de judaïsme, à cause du jeùne du samedi; de relächement, à cause des aliments et de la courte durée du carème; de manichéisme , à cause du célibat des prêtres ; enfin d'hérésie, à cause de l'addition au symbole du fi/iogue. Il représente ces griefs avec tout le prestige de son éloquence, avec le charme du style, et avec cette énergie que lui donne sa haine contre le Pape. Citons-en les principaux traits.

« L’ennemi du salut, à ce qu'il paraït , n’était pas content, « dit-il, des maux qu'il avait causés, ni des piéges qu'il avait «tendus, dès le commencement, au genre humain. Car, « avant l’incarnation du Verbe, 1] avait employé mille movens « de séduction pour conduire les hommes à des actes étranges

(1) L'iniquité est toujours en contradiction avec elle-mème.

«et criminels, et pour les enchaîner sous le joug de la {{π|- « nie; et depuis, il s’est servi de mille artifices pour suppl «ter et entrainer ceux qui lui obéissaient. De là sont ves « 165 disciples de Simon, de Marcion, de Montan, de Mans, « et cette longue série d’hérétiques qui combattaient conf « Dieu : de là sont sortis Arius, Macédonius, Nestorius, & « tychès, et les sectateurs de leur impiété, contre lesquels κα « conciles généraux ont été assemblés; car les saints Pères « sont réunis en divers lieux pour couper jusqu’à la rack « zizanie, et pour faire croître la semence pure déposée ds « le champ de l’Église. Toutes ces erreurs semblaient ΔΝ « mises de côté , ensevelies dans Je silence et l’oubli ; 8 « AVIONS l'espérance fondée qu’il n’y aurait plus d'inventes « de nouvelles impiétés, puisque le mauvais esprit avaitsi δὲ « réussi dans ses entreprises. Chaque chrétien se flattait à « cette douce espérance. Dans la ville impériale, où se pas « des choses si merveilleuses , beaucoup d'hommes, renonçct « à leurs anciennes abominations, avaient appris à louer ὅτᾶ « nous le Créateur de toutes choses ; de là, la ville de Const « tinople était devenue comme une montagne élevée d'où st « taient des ruisséaux qui allaient arroser, au loin , destæ « desséchées par l’hérésie. Ainsi les Arméniens, longtempsæ# « chainés par l’impiété des Jacobites, étaient revenus, # « l'aide de vos prières, à l’Église, et professent aujourd'hui « foi pure οἱ orthodoxe, jetant la pierre à Eutychès, à% «vère, à Dioscore.… Les Bulgares, nation barbare et δ « nemie de Jésus-Christ, s'étaient laissés adoucir par la ΟἹ « naissance de Dieu, à un tel point qu’ils avaient renondi « toutes les orgies diaboliques de leurs pères, et à toutes ls « superstitions du paganisme, pour embrasser la foi cut « tienne.

« Mais, ὁ crime! ὁ conseil perfide! ὁ entreprise odieuse 4 « impie! Ce récit, qui devait être une heureuse nouvelle pot « tous, nous fait baisser les yeux de honte; notre joie s'et « convertie en tristesse et en larmes. Cctte nation avait æ

« brassé à peine depuis deux ans la religion chrétienne, que « des hommes impies, exécrables, des monstres (car je ne « sais quel nom leur donner), sortis des ténèbres de l'Occi- « dent ‘1). Hélas! comment pourrai-je continuer ? Ces hom- « mes donc sont venus tout à coup vers ce peuple nouvelle- « ment converti, comme un éclair, un tremblement de terre « ou une grèle , ou, pour me servir d’un terme plus rapproché « de la vérité, ils sont venus comme des bêtes sauvages pour « ravager la vigne du Seigneur nouvellement plantée, pour la « déchirer avec leurs dents, et l’écraser de leurs pieds. Usant « de fraude et d'artifices, ils ont cherché à détourner ce peu- « ple de la foi pure du christianisme, pour le corrompre par « leurs erreurs (2\. Premièrement, ils leur ordonnent, contre « les canons de l’Église, de jeùner le samedi ; et cependant la « moindre négligence de la tradition conduit au mépris de « toute la religion. Ensuite, ils retranchent du carème la pre- « mière semamme, permettant d'y manger des laitages, du fro- « mage et d'autres choses analogues. De là, s'écartant du droit « chemin , s’ouvrant une large carrière de transgressions, et « suivant les erreurs de Manès, ils détestent les prètres enga- « gés dans un mariage légitime, eux chez qui l’on voit plu- « sieurs filles devenues femmes sans maris, et plusieurs enfants « dont on ne connaît pas les pères. Ils n’ont pas craint de faire « de nouveau l’onction du saint chrème sur ceux qui l'avaient « reçue de la main des prêtres, disant qu’ils sont évêques, et « que l’onction des prètres est inutile et sans valeur. »

Il s’agit ici du sacrement de confirmation, qui avait été conféré aux Bulgares par les prêtres que Photius y avait envoyés. Il regardait la réitération de ce sacrement comme un affront personnel. Et en effet, les légats, en donnant de nouveau la confirmation à ceux qui l’avaient reçue des prêtres envoyés de Constantinople, montraient que Photius n’était

. 4) C'est ainsi que Photius traite les légats du Pape. (2) On voit ici combien Photius est irrité de la perte des Bulgares.

rien dans l’Église, et qu'il n’avait pu donner le pouvoir extraordinaire qui est nécessaire aux prêtres pour confirmer. Car l’évêque seul est le ministre ordinaire de ce sacrement : le prêtre ne peut le donner sans une mission spéciale, mission que Photius ne pouvait pas donner. Et puis, la Bulgarie πὸ dépendait pas du siége de Constantinople : car ce pays, avant l'invasion des barbares, était gouverné par l’évêque de Thessalonique, vicaire apostolique du saint-siége. Mais Photius, par une méchanceté qui lui est ordinaire, détourne la question, pour soulever les Orientaux, prétendant que les légats ont rejeté, comme sans valeur, la première confirmation, parce qu’elle avait été donnée par les prêtres ; c'est ce qui nous est démontré par les paroles qui suivent.

« Qui a jamais entendu une pareille folie, à laquelle ils « (les légats ) n’ont pas craint de se livrer ? En réitérant l’onc- « tion sainte, ils ont tourné en dérision les augustes mystères « de la religion. Mais voyez combien leur maxime est absurde! « Il n’est point permis aux prêtres, disent-ils, de faire l’onc- «tion : cela appartient aux seuls évêques. Mais, où est cette « loi? quel en est le législateur? quel est l’apôtre , quel est le « Père qui l'a établie ? par quel synode at-elle été sanctionnée? « dans quelle partie du monde ce synode at:il été tenu, et « quels sont les évêques qui y ont donné leurs suffrages? ἢ «n’est pas permis au prêtre de faire l’onction sur les baptisés! « 11 ne lui sera donc pas permis non plus de baptiser et d'offrir « le sacrifice; il n’est donc pas prêtre, il n’est qu'un demi- « prètre qu’il faut reléguer parmi 105 profanes. Cependant il « consacre le corps et le sang de Notre-Scigneur Jésus-Christ ; « il sanctifie par ce corps et ce sang, ceux qui sont initiés aux « sacrés mystères, et ilne pourra sanctifier, avec l’onction « sainte, ceux qui sont devenus chrétiens par le baptème? Le « prêtre baptise, et il offre pour le baptisé la victime expre- «toire; et vous lui Ôterez le pouvoir de conserver ce don, « d'imprimer le sceau de l’expiation, dont il est le conserva- « teur? Non, le prêtre ne sera pus le tmitiette des sacrements,

«il n'aura plus qu’un vain nom, pour servir d'ornement à « l’évêque, seul chef dans les cérémonies publiques ! »

Après cette vive sortie contre les légats, Photius commence cette longue querelle entre les Grecs et les Latins, au sujet de la procession du Saint-Esprit, querelle qui a eu tant de retentissement et qui dure encore aujourd'hui. Voici comme 1] débute :

« Ils (les légats) ne se sont pas arrètés à ces prévarications, «ils se sont portés à de bien plus grands excès, au point ex- « trême de l’impiété. Par une audace que rien ne peut égaler, « ils ont osé altérer, falsifier, par des expressions bâtardes «et surajoutées, le sacré symbole qui avait été sanctionné s par les conciles généraux et particuliers, et qui avait « reçu une force irrésistible. O inventions diaboliques! Se « servant de termes nouveaux, inouis jusqu’à présent (1), ils « disent que le Saint-Esprit procède, non du Père seul, mais « encore du Fils. Qui ἃ jamais entendu un pareil langage ? « Quel impie s'en est servi dans les siècles précédents? « Quel serpent tortueux a répandu une telle doctrine dans « Jeurs cœurs? » Photius s’emporte furieusement contre cette doctrine , jusqu’à dire que ceux qui la soutiennent portent en vain le nom de chrétiens. Il entre ensuite dans les profondeurs de ce mystère, et emploie toutes les subtilités métaphysiques pour prouver qu’en admettant la procession du Fils, flioque, on admet deux principes dans la Trinité et l’on confond les propriétés des personnes divines. Il s’appuie tour à tour sur l’Écriture et la tradition, pour faire voir, comme il le croit, l’absurdité de cette doctrine. Nous aurons occasion d'y revenir.

Après s'être égaré dans de longs raisonnements à ce sujet, 1} ajoute : « C’est cette impiété, entre autres, que les évêques,

(4) Photius appelle ces termes nouveaux et inouïs, tandis que, depuis de longs siècles , les deux Églises récitaient le symbole de saint Athanase, où il est dit : Spirilus sanclus a patre et filio, non facius, nec creuiws,

nec genilus, sed procedens,

« car ils se disaient éviques, ont semée dans la nation des Bul- « gares. Quand la nouvelle en est venue à nos oreilles, nos « entrailles se sont émues, comme celles d’un père qui voit « sous ses yeux ses enfants déchirés par des serpents et des « bêtes cruelles, et leurs membres emportés de tous côtés. « Nous qui nous étions donné tant de peines, et qui avions « répandu tant de sueur pour leur régénération, nous regar- « dions avec raison leur perte comme une calamité. Notre « douleur a été proportionnée à la joie que nous avions éprou- « vée lorsque nous les vimes pour la première fois délivrés « des erreurs du paganisme. Nous avons versé des larmes, et « NOUS en versons encore, et nous ne donnerons point de repos « ἃ nos yeux, jusqu’à ce que nous les ayons fait revenir, sil « est possible, dans le tabernacle du Seigneur. Cependant, « nous avons condamné dans un concile (le concile supposé} « Ces nouveaux apostats, ces ministres de l’antechrist, dignes « de mille morts; ces dévastateurs, qui ont arraché et détruit « de jeunes plantes encore tendres; nous les avons condamnés « comme des imposteurs perfides, comme des ennemis de « Dieu, en renouvelant les condamnations des apôtres et des « conciles, et en les publiant partout : car le soixante-quatrième « canon des apôtres porte déposition contre les clercs qui « jeünent le dimanche ou le samedi, et excommunication « contre les laïques; et le cinquante-cinquième canon du « sixième concile, le renouvelle contre les Romains. Le qua- « trième canon du concile de Gangres prononce anathème « contre ceux qui rejettent les prêtres mariés, et le concile « sixième le renouvelle contre les Romains. » Ce que Photius appelle le sixième concile, est le concile in Trullo, toujours rejeté par l’Église romaine, qui ne reconnaissait non plus que cinquante canons des apôtres. « Pour ce qui regarde, « ajoute-t-il, le retranchement de la première semaine de ca- « rème, et l’onction réitérée, il n’est pas nécessaire de 1058 con- « damner, il suflit d’en faire mention pour faire voir le comble « d'impiété, Pour ce qui est du blasphème contre Le Saint-Es-

« prit et contre toute la Trinité, cet article seul suffirait pour les « rendre dignes de mille anathèmes. Nous avons cru, mes « frères, devoir vous donner connaissance de tout ceci, sui- « vant l’ancien usage de l’Église : nous vous prions de con- « courir à la condamnation de ces articles impies ; de ne point « abandonner le poste éminent que vous ont laissé vos prédé- « cesseurs, et de nous envoyer des légats ornés de sagesse et de « vertu, doués du don de la parole, qui puissent dignement « représenter vos personnes. Nous espérons ainsi ramener les « Bulgares à la foi qu’ils ont d'abord reçue. Et ils ne sont pas « les seuls qui ont embrassé le christianisme : les Russes, si fa- « meux pour leur barbarie et leur cruauté, qui, après avoir «soumis leurs voisins, ont attaqué l'empire romain, se «sont eux-mêmes convertis, et ont recu un évêque. Nous « avons aussi reçu d'Italie une lettre synodique, pleine d’é- « tranges plaintes des habitants contre leur évêque, où ils « nous conjureut de ne les pas laisser sous Ja tyrannie qui les « accable, au mépris de toutes les lois ecclésiastiques (1). « Nous en avions déjà reçu autrefois des avis par Basile, « Zosime, Metrophane, prêtres et moines , et quelques autres, « qui nous priaient avec larmes de venir au secours des Églises. « Nous venons encore de recevoir des lettres de différentes « personnes, remplies de lamentations pitoyables, qu'ils nous « ont conjuré de faire passer à tous les siéges métropolitains et « apostoliques. Nous vous en envoyons des copies, afin que «l'on puisse prononcer sur ce sujet en commun, quand le « concile œcuménique sera assemblé : quelques prélats sont « déjà arrivés , et nous attendons dans peu les autres.

« Nous croyons devoir ajouter, que vous ne manquiez pas « de recevoir dans toutes vos Églises le septième concile œcu- « ménique; car nous avons oui dire que quelques-unes ne le « reconnaissent pas encore, quoiqu'elles observent fidèlemen « ce qu'il a ordonné. Toutefois, on a vu y assister des légats des

(1) Lettres de Teutgaud ef de Gonthier, AC

« quatre grands siéges, d'Alexandrie, de Jérusalem et d’Antio- « che, de l’ancienne Rome ; et notre oncle, le très-saint homme « Taraise, archevêque de Constantinople. Ce concile a condamné « Vimpiété des Iconoclastes ; mais peut-être n’a-t:il pas été fa- «cile de vous en porter les actes, à cause de la domination « des Arabes. Vous devez donc le mettre au rang des six con- « ciles œcuméniques ; autrement ce serait introduire un schisme « injurieux à l'Église , et favoriser les Iconolastes, dont je sais « que vous n’avez pas moins d'horreur que des autres héréti- « ques. » Il termine par ces paroles : « Que Jésus-Christ Notre- « Seigneur, vrai Dieu, le premier et le souverain pontife, « vous élève au-dessus des ennemis qui vous environnent, « vous accorde la grâce de mener une vie tranquille et heu- « reuse , et vous fasse parvenir à cette patrie céleste, le séjour « des bienheureux, où il n’y a plus ni douleur ni gémissement, « ni humiliation, par ce même Jésus-Christ notre Dieu, à qui «est honneur et puissance dans les siècles des siècles (1). » Telle est la lettre circulaire de Photius, la première pièce connue où les Grecs aient accusé ouvertement d’erreur les Latins; mais il est remarquable que Photius ne les a accusés que depuis sa condamnation, quoique l’addition au symbole et les autres points qu’il nous reproche ne fussent pas nouveaux. Car il est bien certain que lorsqu'il écrivit au Pape sa lettre synodique, et lui envoya sa confession de foi, pour faire approuver son ordination, l’Église romaine n’avait pas une autre créance ni d’autres pratiques que sept ou huit ans après. Photius lui-même, dans la lettre qu'il envoya au Pape par le secrétaire Léon, disait que chaque Église devait garder ses usages, et en donnait pour exemples, entre autres, le jeùne des samedis et le célibat des prètres. Photius ne s’arrèta pas en si beau chemin : plein de rage pour avoir été condamné de nouveau à Rome, rongé d'envie pour avoir perdu son autorité sur les Bulgares, furieux de

! (1) Epist. 2, édit, de Lond., p.47,

Vaffront qu’on lui avait fait de réitérer le sacrement de confirmation, 1] emploie toutes les ressources de son esprit pervers pour rendre l’Église latine odieuse, pour exciter les esprits à la révolte. Il écrit donc de tous côtés des lettres du genre de celle que nous venons de lire; il ne craint pas de se servir du mensonge et de la calomnie, pourvu qu'il parvienne à son but. C’est ce qu'il fait dans une lettre adressée au roi des Bulgares, par les empereurs Michel et Basile, dont il était l'écrivain et linstigateur. Dans cette lettre, il reproduit les mêmes griefs que dans celle qu’il avait écrite aux Orientaux : il va même plus loin en y ajoutant diverses calomnies, comme celles de faire le saint chrême avec de l’eau, de condamner le mariage, de poser un agneau sur l’autel dans le temps de loblation ecclésiastique, et des deux oblations n’en faire qu'une ; d'élever des diacres à l’épiscopat, sans les faire passer par l’ordre de la prètrise. 1] va jusqu’à faire un crime à l’Église romaine d’ordonner aux clercs de se raser la barbe (1). Le roi des Bulgares, en recevant cette lettre, n’eut rien de plus pressé que de l'envoyer au Pape, et c’est ainsi que Nicolas apprit toutes les démarches de Photius.

Le Pape, en lisant cette lettre avec quelques autres écrits de ce genre, en fut vivement alarmé. Il voyait en Photius un dangereux ennemi de l’Église, contre lequel il fallait prendre les mesures les plus sérieuses. Dans cette circonstance grave, il ent recours aux lumières des évèques et des docteurs de France. 1] écrivit à Hincmare, archevêque de Reims, qui venaît de se réconcilier avec le saint-siége, pour lui exposer les griefs des Grecs contre l’Église latine, et le prier de les faire connaître à tous les métropolitains, afin qu'ils les fissent examiner dans les conciles provinciaux, et donnassent leur avis, que Hincmare était chargé de lui transmettre. Voici en quels termes il s'exprime. Le Pontife, après avoir donné une relation succincte de ce qui s’est passé entre les deux siéges, et

(1) Nicol. epist. 70, Labb., t, VIN, p. 468.

indiqué la source de la haine et de l’envie des Grecs contre les Latins, qu’il trouve dans l'opposition du saint-siége à l’intrusion de Photius, οἱ dans la soumission des Bulgares à l’Église romaine, dit : « Les empereurs grecs, Michel et Basile, ont « écrit une lettre au roi des Bulgares, que ce prince s'est em- « pressé de nous envoyer par nos légats. Nous avons jugé, en « la lisant, que ceux qui l'ont dictée ont trempé leur plume « dans le lac du blasphème, et qu’au lieu d’encre ils se sont « servis de la fange de l’erreur. Ils ne condamnent pas seule- « ment notre Église, mais toute l’Église latine, parce que nous « jednons le samedi, et que nous enseignons que le Saint- « Esprit procède du Père et du Fils : car ils prétendent qu’il « procède seulement du Père. Ils nous reprochent d’avoir en « horreur le mariage, parce que nous l'interdisons aux prêtres « Ils nous font aussi un crime de ce que nous ne permettons « pas aux prêtres d'oindre de chrême le front des baptisés ; et « ils se persuadent faussement que nous faisons le chrème avec « l’eau de rivière. 115 nous condamnent encore de ce que nous «ane faisons pas abstinence de chair huit semaines avant « Pâques, et de ce que nous mangeons du fromage et des œufsla « septième semaine avant la même fête. Ils nous accusent ca- « lomnieusement d'offrir à Pâques, à l'exemple des juifs, un « agneau sur l’autel avec le corps du Seigneur, et ils nous font « aussi un crime de ce que nos clercs se rasent la barbe. Ils « nous accusent d'ordonner évêques des diacres, sans les avoir « auparavant promus à la prêtrise. Enfin, ce qui est plusin- « sensé, avant que de recevoir nos légats, ils veulent les obli- « ger à donner une profession de foi, où ces articles et ceux « qui les tiennent soient anathématisés, et à présenter des « lettres canoniques à celui qu’ils nomment leur patriarche « universel. »

Le Pape, après l'exposition de ces griefs, ordonne à chaque métropolitain d’assembler son concile provincial, pour chercher ce qu’il convient de répondre à ces diverses accusations,

et recommande à Hincmare de lui envoyer ce qu'ils auront

trouvé de plus plausible. « Car, ajoute-t-il, l'ennemi, soit vi- « sible, soit invisible, ne craint rien tant en nous que la con- « corde. Marchons donc contre les ennemis communs, non par « troupes séparées, mais tous ensemble , de concert, et comme « une armée rangée en bataille (1). »

On voit par cette lettre que le Pape comprend toute l’étendue du mal que pourra faire Photius avec son prodigieux talent, et la nécessité de lutter désormais contre lui, non plus corps à corps, comme on l'avait fait jusqu’à présent, mais avec tous les évêques ensemble, avec une armée rangée en bataille.

Le Pape écrivit une lettre particulière à Charles le Chauve, pour le prier de permettre aux évêques de s’assembler à ce sujet (2). Hincmare remplit fidèlement la commission du Pape. Il donna lecture de sa lettre au roi en présence de plusieurs évèques, et l’envoya ensuite aux métropolitains, selon l’ordre qu'il en avait reçu (3). D'illustres champions entrèrent en lice, entre autres Énée, évêque de Paris, et Odon, évêque de Beauvais. Le plus distingué et le plus solide fut Ratram, moine de Corbie, qui fit un ouvrage fort remarquable contre Photius, ouvrage qui nous est parvenu avec celui d’Énée de Paris (4).

L'ouvrage d'Énée n’est guère qu’un recueil de passages extraits de l’Écriture et des Pères, à l'appui des dogmes ou des usages combattus par les Grecs. L’évèque nous révèle quelques coutumes dignes d’être remarquées ; ainsi, en parlant de l’abstinence du carème , il dit : « L'usage est différent selon les divers pays. L’Égypte et la Palestine jeùnent neuf semaines avant Pâques; une partie de l’Italie s’abstient de toute nourriture cuite trois jours de la semaine, pendant tout le carême, et se contente des fruits et des herbes dont le pays abonde. Mais ceux qui n’ont pas cette diversité d'herbes et de fruits ne peuvent se passer de quelque nourriture cuite au

(1) Epist. 70, Labb., t.vnr, p.470.

(2) Epist.57, ap. Labb., t. vu, p. 415.

(3) Labb., t. vin, p. 476.

(4) Fleury, ir. ui, 1 15, t. ΧΙ, p. 201.

feu. La Germanie en général ne s’abstient , pendant toi k carême, ni du lait , ni du beurre et du fromage, ni des αἱ, sinon par dévotion particulière (1). »

L’écrit de Ratram est bien plus profond : il est divisé a quatre livres, dont les trois premiers concernent la process du Saint-Esprit, qui était le point le plus important de ls ἄν cussion. Ratram justifie avec une grande érudition et une gique pressante, la croyance des Latins sur ce sujet, paré preuves nombreuses de l’Écriture et des Pères. I] se plaint, & l’entrée de son ouvrage (2), « que des empereurs se mélent ὦ disputer des dogmes et des cérémonies de la religion. Leur& voir , dit-il, est d'apprendre dans l’Église, et non pas d'y® seigner. Ils sont chargés des affaires de l’État et des loi à siècle : qu’ils se tiennent dans leurs bornes , sans entrepresät sur le ministère des évèques. Pourquoi ces nouveaux docs reprennent-ils maintenant ce que leurs prédécesseurs ont t# jours respecté? L'Église romaine n’enseigne ni ne ΓΑ rien de nouveau. »

Dans le quatrième livre, Ratram traite des autres reprods que les Grecs faisaient aux Latins. «On aurait pu les με sous silence, dit-il, puisqu'ils ne regardent point la foi, se n’était le péril de scandaliser les faibles. Il ne s’agit ici que coutumes des Églises, qui ont toujours été différentes, &# peuvent être uniformes. Dès le commencement , dans "ΜΝ de Jérusalem , les biens étaient en commun ; mais on ὩΣ geait pas les autres Églises à limiter. » 1l rapporte ensuiteh passage de Socrate, touchant les différentsusages des Églises(à

Venant au détail, 1] commence par le jeüne du samedi,4 soutient que la plupart des Églises d'Occident ne l’obserré pas, et que celle d’Alexandrie l’observe comme la romais Au fond, cette pratique est de soi indifférente : sur quil

(1) Spicileg., t. vu, initio.

(3) Socr., Hist., lib. V C. 22. — Fleury, lv. XXVI, A. 80.

cite la lettre de saint Augustin à Casulan (1), et ajoute que dans Ja Grande-Bretagne on jeùnait tous les vendredis, et dans les monastères d’Hibernie, toute l’année, hors les dimanches et fêtes. « Il est étonnant, dit-il , que les Grecs nous reprochent le jeùne du samedi, eux qui ne trouvent point mauvais que par tout l'Orient on jeùne le mercredi et le vendredi, quoique ces jeùnes ne soient point, d'obligation à Constantinople.

« Ils nous reprennent de ce que nous n’observons pas avant Pâques (2) labstinence de chair pendant huit semaines, et pendant sept semaines l’abstinence des œufs et du fromage : comme si leur coutume était générale, au lieu que plusieurs he jeùnent que six semaines avant Pâques, d’autres sept, d’autres huit et quelques-uns jusqu’à neuf. Et ceux qui en jeùnent sept ou huit ne se cortentent pas, comme les Grecs, d’ane simple abstinence dans le temps qui précède la sixième. Les Grecs sont bien au-dessous de ceux qui, pendant tout le carème, ne mangent rien de cuit, ou ne vivent que de pain ou d'herbes sans pain , ou ne mangent qu'une fois ou deux la semaine. Tous conviennent que le jeune pascal doit être de quarante jours; mais les uns jeùnent six semaines entières, bors les dimanches, et quatre jours de la septième, comme l'Église romaine et tout l'Occident; les autres ne jeùnent point les samedis, non plus que les dimanches; d’autres retranchent aussi les jeudis, et remontent jusqu’à huit ou neuf semaines pour trouver les quarante jours. »

Tondre ou raser la barbe ou les cheveux, sont pratiques indifférentes, qui ne méritent pas d’être relevées (3). Le célibat des prètres est plus important (4). « Il y a, dit-il, de quoi s'étonner , si les Grecs ne comprennent pas que les Romains sont louables sur cet article; et s'ils le comprennent , il faut

(1) August, ep. 86.

s’affliger de ce qu’ils parlent contre leur conscience. Si c’est condamner le mariage que de s’en abstenir, il a donc été condamné par tous les saints qui ont gardé le célibat, et par Jésus-Christ lui-même , qui toutefois l’a autorisé, en assistant à des noces. Les Romains en usent de même, puisque chez eux on célèbre des mariages. Mais les prêtres suivent le conseil de saint Paul, et renoncent au mariage afin d’être dégagés des soins de la vie, et plus libres pour prier et exercer leur saint ministère (1).

« Il n’y a queles évêques qui doivent faire aux baptisés l’onction du saint chrême sur le front (2), pour leur donner le Saint-Esprit. Outre la tradition de l’Église, nous avons l’autorité de l’Écriture dans les actes des apôtres, où il est dit que saint Picrre et saint Jean furent envoyés à Samarie, pour communiquer le Saint-Esprit par l'imposition des mains (8). » Ratram cite 1ci la décrétale du Pape Innocent I à Decentius. Quant à ce que disaient les Grecs, que les Latins faisaient le chrème avec de l’eau : « C’est, dit-il, une imposture; nous le faisons comme tous les autres, avec du baume et de l'huile (4), Il est faux aussi que chez nous on consacre un agneau (5), et que l’on ordonne évêque des diacres sans avoir reçu l’ordre de prètrise (6). Mais les Grecs, qui nous font ce reproche, ordonnent évêques de purs laïques. »

(1) I. Cor. vu, 6, etc. — (2) C. 7.

(3) Act vint, 14. — (4) C. 8.

(5) Ce qui a donné lieu à ce reproche, ce sont quelques usages locaux, et peut-être superstitieux. Valfride Strahon , auteur bénédictin du même siècle, rapporte que, dans quelques endroits, on offrait près de l’autel un agneau le jour de Pâques, ce qu’il condamne comme un reste de superstition judaïque. Son jugement est peut-être irop sévère, car on trouve dans le missel romain une bénédiction pour l’agneau de Pâques, qui n'est autre chose qu’une prière comme celles par lesquelles on bénit le pain et autres objets; ce qui est loin d’une consécration. Et Ratram pouvait traiter ce reproche de calomnie; mais Photius, avecsa mauvaise foi ordinaire, profite de ces usages, les interprète à sa façon, et en fait un crime aux Latins

pour les rendre odieux aux Grecs.

(6) Enée de Paris avoue que quelquefois on ἃ ordonné des Alneres été

Ratram revient enfin à la primauté de l’Église, que les Grecs prétendaient avoir élé transportée de Rome à Constantinople avec l'empire. « Mais, dit-il, Socrate, historien grec (1), parlant, du concile d’Antioche, assemblé par les Arieus, dit que Jules, évèque de Rome , n’y était point, ni personne pour lui : quoique la loi ecclésiastique défende de tenir des conciles sans le consentement de l'évêque de Rome. Dans le concile de Sardique, on permet à tout évèque déposé d’appeler à l’évèque de Rome (2). Les Papes ont présidé par leurs légats à tous les conciles généraux célébrés en Orient : comme à celui de Nicée, par l’évèque Osius et les prêtres Victor et Vincent. Les conciles qu'ils ont approuvés ont été reçus; ceux qu’ils ont rejetés sont demeurés sans autorité. » Il rapporte ensuite ce qui se passa sous saint Léon , pour casser le faux concile d'Éphèse, et tenir celui de Calcédoine, et le prouve par les lettres des empereurs et de ce saint Pape. Puis il vient aux preuves du vicariat de Thessalonique. Enfin, il montre que l’évèque de Constantinople a toujours été soumis au Pape, et prétend que quand on lui ἃ donné le titre de patriarche, avec le second rang , ce n’était qu’un titre d'honneur sans juridiction (3).

Les évêques de la Germanie firent aussi des réponses qu’ils soumirent à la délibération d'un concile, celui de Worms (4); mais ils furent dispensés de les envoyer, à cause des événements qui sont survenus à Constantinople.

Dans l'intervalle, Photius, se fiant à ses manœuvres perfides, triomphe ; il croit avoir remporté une victoire complète, et renversé à tout jamais la papauté romaine. En effet, tout semblait le favoriser et concourir à l’accomplissement de

ques; mais c'était exceptionnel, et réprouvé peut-être comme un abus. Photius ne manque pas d’en tirer parti.

(1) Socr. 11, Hist., 6. 8. — Fleury, Liv. xu, ἢ. 10.

(2) Can. 7.

(3) Spicileg., t. π.

(4) Labb., t va, p. 941.

468 HISTOIRE δὲ PHOTIUS. 7

ses desseins. Outre le crédit qu’il s'était acquis auprès des ee pereurs ses maîtres, et l’ascendent qu’il avait pris dans ΜῈ clergé, par son savoir, son éloquence et sa dextérité; out les révolutions qu'avait essuyées l'Occident, depuis pluses siècles, par l'inondation des Barbares, révolutions trop fa rables au progrès des erreurs et des nouveautés, le Papèsni de puissants ennemis en Europe parmi les souverains, ΒΒ compter des prélats qui étaient ses adversaires. Toutes ces ct jonctures paraissaient favoriser le schisme universel que Pb tius méditait. Il se livrait par avance à tout ce que lim nation vive et ingénieuse d’un homme comme lui, ré d’orgueil et d’ambition, lui peignait de plus flatteur. ἢ 4 dans une espèce de délire. 11 prend le titre de patriarche δὲ versel dans le sens Ie plus rigoureux, prétendant que l'e# reur Constantin, en transférant le siége de l’empire à Cont# tinople, y a aussi transféré la primauté de l’Église (1). ἘΔ mot, Photius se croyait Pape, tellement qu’on ne voulait pt admettre à Constantinople les légats de Rome, Dominiget ἡ Formose, à moins qu'ils ἢ ’anathématisassent les prétend erreurs de l'Église romaine, et qu’ils ne reconnussent Phois pour chef universel de l’Église, en recevant de lui leurs let canoniques (2).

L'espace était franchi. Les prétentions de Photius ne νὰ autre chose que- les conséquences des principes qu'avaig posés les éviques ambitieux de Constantinople, et contre quels les Papes avaient tant lutté. Anatole prétendait au sectsl rang après Rome, en vertu d’un canon qu’il avait obt# du concile général de Calcédoine. Acace a soutenu les ms prétentions. Euphémius avait ramené la discussion sar @ autre terrain, prétendant qu'il devait occuper ce rang, À cause du séjour de l’empereur à Constantinople. De Jà, à εἶ avait plus qu’un pas à faire pour arriver à la primauté. Ce

(1) Nicol. epist.70, Labb., t. vin, p. 471 et 472. (2) NicoL epist, 70, Labb., ἴ, viu, p. 471.

dant personne n’osait le faire, et Jean le Jebneur, tout en prenant le titre de patriarche œcuménique, n’osait s’égaler au pontife de Rome. Photius est plus hardi, il brise toute barrière, franchit le pas, prétendant que la primauté lui appartient, parce que Constantin l'avait transférée à Constantinople avec [6 siége de l'empire.

Mais ce malheureux s’appuie sur un bras de chair; au moment où il s'élève dans son délire, et qu'il s’égale au cèdre du Liban, Dieu l’abat tout à coup :

Je n'ai fait que passer, il n’était déjà plus.

Déjà, depuis quelque temps, la paix n’existait plus entre les deux empereurs. Michel avait conçu des desseins funestes contre Basile; son ombrageuse politique lai avait inspiré l’envie de se défaire de son collègue, qui, par ses bonnes qualités, faisait paraitre les siennes encore plus mauvaises. Cette disparé de mœurs et de caractère formait une antipathie secrète entre ces deux princes, qui ne se regardaient plus que d’un œil chagrin et jaloux (1). Disons plus, Basile avait hasardé de faire des remontrances à Michel, pour l’engager à vivre avec plus de décence, et à ne pas déshonorer la majesté du trône par une vie licencieuse. Ce dernier avait trouvé mauvais qu’un homme qu’il avait tiré de la poussière pour lui faire partager sa puissance s'ingérât de lui donner des avis : anssi, pour témoigner son mécontentement, chercha-t-il à inspirer à Basile les piles grands dégoûts; mais l’affront le plus sensible qu’il pôt lui faire, fut de lui associer un rameur de la galère impériale, l’un des plus beaux hommes de l'empire, à qui il ft prendre les ornements impériaux (2). Il se nommait Basilicin. Cette cérémonie fut accompagnée de paroles très-offensantes pour Basile, que celui-ci prit pour un sanglant outrage; car Yempereur, en introduisant le nouveau César dans le sénat, dit :

(1) Glleas.

(2) Curopal. ap. Baron., ann, 867, n. 80,

« Je devais faire empereur celui-ci, plutôt que Basile; je a « repens d'avoir élevé Basile à cette dignité. » 1] faut δου à ceci, que quand l’empereur était ivre, il commandait, comme nous l'avons déjà fait observer, de couper les oreillsi l'un, le nez à l’autre, la tête à un troisième. Ce que Bai empéchait d'exécuter, craignant plus pour lui que pour à autres. Michel voyant qu'il trouvait en Basile un obstadkei l'exécution de ses ordres sanguinaires, chercha à se défaire ἃ lui. Dans une partie de chasse, il ordonna à un de ses senti teurs de lancer un trait contre Basile, en faisant semblant ἃ le lancer contre un animal. Le coup manqua, et Basik Νὲ averti du danger qu'il courait. Il eut désormais à choisir ets se laisser tuer et tuer l’empereur. 1] choisit ce dernier parti. Ls mort de Michel fut donc résolue.

La partie liée, le complot formé, Basile et ses confidents 8 transportèrent à l’appartement de Michel, où ce prince 5.688 retiré après s’être livré à son intempérance ordinaire. La ga postée à son appartement voulut s'opposer à ce qu’ils entrasses soit qu’elle fit simplement son devoir, soit qu’elle soupçons quelques mauvais desseins. Les conjurés opposèrent la violestt à la résistance ; ce conflit bruyant et tumultueux réveilla l'æ pereur, et dissipa en lui les vapeurs du vin : il ne put dou que l’on n’en voulût à lui, et il se crut perdu s’il n'étaitæ couru. Il appela à son secours, afin de garantir sa téte à coup dont elle était menacée; mais on avait pris des prés tions pour que toute espèce de secours lui manquât. A l’aspet d’une défection si générale, l’infortuné Michel, se voya abandonné, s’abandonna lui-même : cet assaut brusque, vi lent et imprévu l’atterra de telle sorte, que son âme abrutis par l'intempérance et amollie par la volupté se trouva ἱπῶpable de ce noble désespoir qui met son salut à n’en point attendre et qui ne cherche de ressource que dans lui-méme, et de cette espérance héroïque qui hasarde tout avant que ὧ rien perdre. Mais son sort fut bientôt décidé : on entra dans s chambre après qu’on en eut forcé la garde et enfoncé

porte; 16 premier qui atteignit lui coupa du même coup de sabre les deux mains qu’il tenait levées dans son désespoir , et le second lui enfonça le poignard dans le sein {1}, lui faisant une large ouverture, tellement que les entrailles sortirent de son corps. La mort fut instantanée.

C'est ainsi que périt ce tyran de la nouvelle Rome, qui, par ses vices et ses crimes, y avait fait revivre en lui le détestable fils d’Agrippine (Néron). Sa fin est digne de sa vie : elle était le juste châtiment de ses débauches, de ses outrages envers sa mère et envers l’Église, de ses profanations sacriléges des cérémonies du culte, et de sa licence effrénée. 1] fut frappé le 24 septembre 867, à trois heures de la nuit, dans la vingthuitième ou vingt-neuvième année de son âge, après avoir régné vingt-cinq ans et huit mois, depuis la mort de son père Théophile : savoir, quinze ans, huit mois et quelques jours avec sa mère, huit ans et huit mois seul, et seize mois avec Basile (2). 11 s'était rendu si odieux à ses sujets, qu’il ne fut ni pleuré, ni regretté de personne. Sa mort, bien loin de causer aucun trouble, excita au contraire les transports de la joie la plus vive. L'armée, le peuple, le sénat, éclatèrent en applaudissements : chacun s’empressa d’obéir à celui qu’on regardait comme envoyé du ciel pour délivrer la terre d’un monstre aussi indigne de porter le sceptre qu’incapable de gouverner les hommes.

(1) Glicas. — Manassès. — Cédren.— Curapal, ap, Baron., ann, 867,

n. 88, 89 et 90.

(2) Baron, ann. 867, cum critic. Pagii, ἢ. 90.

Dès le lendemain de la mort de Michel, Basile fat prod mé seul empereur. Ce fut un jour de triomphe pour Rss et de joie pour le peuple. On déclara libres tous ds qui étaieut enfermés et persécutés pour la foi : chaeun sf * à se réjouir de revoir un de ses parents ou de ses amis. μὲν pereur se rendit avec pompe et au milieu des acclamstig publiques à la grande Église, d’où, après avoir repdu ἀν tions de grâces à Dieu, il revint dans son palais, distribue sur son passage, au peuple, une grande somme d'argent φῇ avait tirée, non dutrésor, qui était vide, mais de sa pro cassette; l’impératrice Eudocie, sa femme, ft de mmb son côté avec ses deux fils (1).

Le jour suivant, il chassa Phoüus du siége patriarcal db relégua dans le monastère de Scépé. Ce fut un des promis actes de son gouvernement. Ainsi Photius, qui avait dégosilé le pasteur légitime, fut dépouillé à son tour, et obligé de cher sa honte dans une obscure retraite (2). Zonaras dit @ Photius fut chassé parce qu'il avait eu le courage de reprochf à Basile l’assassinat de Michel et de lui refuser la conamuniss Ainsi, un refus de communion aurait fait chasser Ignace, οἰ semblable refus l'aurait rétabli sur son siége. Mais cette raistt n’est pas vraisemblable. Photius, qui s'était toujours conformé aux circonstances , et qui ne tenait compte d’aucun cris,

(1) Critic. Pagii, apud Baron., ann. 867, ἢ. 100-103. (2) Nicetas ap. Labb., t. vi, p.1226.

n’était pas homme à refuser la communion à un empereur qu’il voyait seul maitre. D'ailleurs, il n’est pas vraisemblable que Basile, tout préoccupé de son triomphe, ait demandé la communion le jour de son intronisation. Disons donc que Zonaras, qui a écrit trois cents ans après l'événement, et qui était fortement attaché au schisme des Grecs, ἃ inventé ce fait pour justifier l’auteur du schisme ; car les historiens contemporains, Nicétas, l’orphyrogénète, n’en parlent pas.

La vraie raison qui a déterminé Basile, c’est qu’il connaissait Photius depuis longtemps. 1] détestait sa perfidie dont il avait eu tant de preuves, et voulait mettre un terme aux troubles qu'avait causés son intrusion. Il s’empressa donc de le chasser aussitôt qu’il fut maitre.

Le lendemain, il envoya sur l’un de ses grands vaisseaux, Élie, commandant de la flotte impériale, pour ramener à Constantinople le patriarche légitime avec tout l'honneur qui lai était ἀὰ : en attendant sa réintronisation, il lui donna pour logement le palais de Manganès, qui était sa maison paternelle. Le rappel d’Ignace, la déposition de Photius, firent changer de face au théâtre, et ouvrirent une nouvelle scène. La sainteté du premier avait pris un nouveau relief dans ses disgrâces ; son retour même fut marqué dans toute sa conduite par des actions et des paroles si sages qu’il ne causa pas moins d’admiration à ses ennemis qu’à ses partisans; enfin, toutes les vertus remontèrent avec lui sur le siége patriarcal, et tous les vices en furent bannis. Pour compléter la manifestation de son innocence et faire connaître de quels artifices on s'était servi pour le calomnier, l’empereur ne vit rien de mieux que de s'emparer des papiers de Photius. Il lui envoya donc incontibent l’ordre de livrer , sans aucun délai, tous les papiers qu'il avait emportés avec lui en quittant le palais patriarcal. Cette action fit admirer la justesse de ses vues et la sagesse de ses mesures. À l’intimation de ces ordres, l’impie n’hésita point de se parjürer, puisqu'il assura avec serment « que sa 8orÜs avt « été si précipitée, qu'il n'avait pas eu le lois d'en wrenite

«aucun (1).» Mais un faussaire peut-il craindre de se him parjure? Déjà depuis longtemps il faisait un jeu du sermest Pendant qu'il s’excusait par un mensonge, les domestigs de Bahanès, qui était l'officier que l’empereur lui avait & puté, aperçurent quelques-uns de ceux de l’usurpateur & se hâtaient de cacher dans des roseaux sept sacs pleins et ὦν chetés avec du plomb; ils les prirent et les portérent à l'æ pereur. On y trouva deux volumes enrichis d’or et d’argest couverts d’une étoffe de soie, et parfaitement bien émis, dont le premier contenait les actes de sept séances synodis tenues contre Ignace, appuyés de nombreuses souscriÿ tions qui n’avaicnt jamais eu lieu, mais que Photics, # milier avec l’imposture, avait controuvées et écrites à pé sir. C’est un concile supposé, comme celui qui a été tes contre le pape Nicolas. Au commencement des séances, αἱ voyait 16 portrait d’Ignace, très-bien peint ; Asbestss, h consécrateur de Photius, y avait exercé son talent sg rieur dans la peinture. En la première de ces figures, Β saint patriarche était traîné, fouetté, avec cet écriteau sur ἢ tête, le Diable. En la seconde, on le tirait avec violences, δὲ Jui crachait au visage, avec cette inscription , le principe ds péché. En la troisième, il paraissait renversé du trône ptriarcal, avec ce titre au-dessus, le fils de perdition. Eh quatrième, il était lié et chassé honteusement, avec ces mob, Pavarice de Simon le magicien. En la cinquième, il ἀπὲ une fourche au cou, et cette calomnie était écrite au-desss, voici celui qui s'élève au-dessus de Dieu. En 18 sixième, ἢ était condamné, avec ces paroles, l’abomination de la dés lation. En la septième et dernière, il était représenté trats el décapité, avec cette inscription, l’Antechrist. » Cela οἱ ἃ diabolique, dit Nicétas, dans la vie du bienheureux Ignste, que, ne pouvant le rapporter sans horreur, je l'aurais couvat

(1) Ὁ δὲ ὅρκοις ἐψεύδετο, μηδὲν τοιοῦτον ἐκεῖθεν λαθεῖν, τῷ xarensiysts πρὸς τὴν χατάδασιν. Nicetas, ap. Labb., t. vin, p. 1226.

avec le voile du silence, si je ne voyais les partisans des auteurs de ces impiétés non-seulement n’en pas rougir, mais s’en glorifier ouvertement, et parler encore de Photius comme d’un saint personnage. Ceux qui assistèrent à la lecture de ces séances supposées, ont juré par la crainte du Seigneur et par la gloire de sa puissance (c’est amnsi que s’exprime encore Nicétas), qu'il y avait cinquante-deux chefs d'accusation contre Ignace, tous connus notoirement faux, et qui n’ont pu être imaginés que par cet esprit également furieux et impie. Cet homme qui avalait l’iniquité comme l’eau, avait laissé de la place à la fin de chacune de ces accusations pour donner lie de signer à ceux qu’il pourrait encore séduire (1).» Voilà ce que renfermait le premier de ces volumes.

Le deuxième était un recueil des actes du prétendu concile tenu contre le Pape Nicolas, lequel contenait toutes sortes d’outrages et d’imputations calomnieuses, pour autoriser la condamnation et la déposition de ce grand pontife. Il était écrit d’un style si envenimé, qu’il était facile de reconnaître la plume de Photius , lequel avait fait faire deux exemplaires de chacun de ces deux volumes, dont il s'était réservé l’un et avait envoyé l’autre à l’empereur Louis II, par les deux évêques ses émissaires, Zacharie et Théodore; espérant par cette manœuvre engager ce prince à chasser le Pape, comme légitimement flétri par la sentence d’un concile (2). Telle est la méchanceté de ces esprits outrés, qui sont, comme l'on voit, capables des plus grands excès. La vigilance et l’activité qu'’apporta Basile dans cette circonstance, pour manifester dans le plus grand jour et l'innocence d’Ignace et les intrigues criminelles de Photius, le rendirent possesseur de ces quatre volumes, parce que les deux émissaires de l’usurpateur avaient été arrêtés en chemin par ses ordres. Ces volumes, d’abord exposés en plein sénat, le furent ensuite dans la

(1) Nicetas apud Labb., t. var, p. 1227 :

(2) Nicetas spud Labb., t.vm, p. 1227.

grande Église, comme des témoignages authentiques dsis postures du faux patriarche. Tous étaient étonnés, dit Nicét non-seulement de la profonde perfidie de cet homme, ns encore de la patience de Dieu, qui diffère pendant si longs le jour de sa vengeance. Ces livres furent produits ensuibä huitième concile général , avec tous les reproches que méfisl cette infamie (1).

Mais il est temps de voir dans tout son éclat le triompità pasteur légitime. L'empereur le fit venir dans son palais, Βὲ combla de mille éloges en présence de la plus nombreuttl la plus brillante assemblée que l’on pût former à ce | ensuite il le rétablit dans son siége, aux acclamations ἂν son peuple , qui regarda ce jour comme un des plus μιν pour lui. Cette réintronisation eut lieu un dimanche, ἂϊ même mois que neuf ans auparavant il avait été dépif son patriarcat (2); et l’on peut dire que ces neuf ans neuf ans de combats οἱ de gloire. Ilfut conduit processioin® lement à son église avec un grand applaudisseïnent det la ville. Arrivé à la grande porte, il fut reçu par le corgtà patrices: tous étaient pleins de respect et de vénération μή le prélat. Lorsqu'il entrait dans l’église, Je prètre qui @ brait la messe était arrivé à la préface et chantait ces pt les : Rendons grâces à Dieu, gralias agamus Domino δὰ nostro. Le peuple, faisant allusion à le délivrance d’Igs éleva une voix unanime pour répondre par ces par, dignum et justum est, cela est digne, cela est juste. x" coïncidence fut regardée comme un heureux présage pat Grecs. Ainsi cette lumière remise sur le chandelier dela μ gion , plus éclatante que jamais, répandit ses rayons de ΒΒ parts : cet admirable pasteur rendu à ses brebis les reconneté fat reconnu d’elles avec plus detendresse et d’amour qu'ané sa déposition. Tous ceux que le cruel usurpateur avaît fait

(1) Nicetas ap. Labb., t. vur, p. 1227.

(2) Anastas, — Nicetas ap. Labb., t vus, ἢ, 1227.

"6 da,

exiler ou renfermer, revinrent avec joie au sein de leurs familles (1).

L'empereur s’empressa d'envoyer à Rome Euthymius, un de ses écuyers, avec une lettre qui ne nous est pas parvenue, pour avertir le Pape de l’heureuse révolution qui venait de s’accomplir. Mais le Pape Nicolas, qui avait tant travaillé pour rétablir la paix de l’Église de Constantinople, n'existait plus; il était mort le 13 novembre 867 , sans savoir que, depuis plus d'un mois, ses efforts étaient couronnés de succès. Cette houvelle eût été une grande consolation pour le pontife mourant. La lettre de l’empereur fut reçue par Adrien II, successeur de Nicolas. Ce saint pontife, non moins zélé pour l'honneur ét la paix de l’Église que son prédécesseur, eut une joie sensible de cet heureux changement. Cette joie était digne de sa piété; car avant que de monter sur le trône de saint Pierre, 1] avait fait briller en sa personne l'éclat des plus grandes vertus. C'était un personnage d’un mérite éminent; il avait toutes les qualités de l'esprit et du cœur qui peuvent rendre un homme accompli, étant irréprochable dans toute sa conduite, sage dans ses projets, équitable dans le choix des moyens pour les conduire à leur but ; enfin, il réunissait toutes les belles qualités que la nature et l’éducation, les soins et l’expérience peuvent donner ἃ un mortel. Pour Ignace, il avait repris les fonctions patriarcales. Le premier usage qu’il fit de son autorité après sa réintégration, fut d'interdire de toutes fonctions sacrées, nonseulement l’usurpateur et ceux qui avaient reçu de ses mains Jonction, soit épiscopale, soit sacerdotale, mais encore tous ceux qui avaient communiqué avec lui et adhéré à son intrusion. 1] fit plus, il pria l’empereur de convoquer un concile, pour remédier à tant de maux dont l'Église avait été affligée. Le prince ne put se refuser à une demande si religieuse ; et, pour preuve de son acquiescement, il envoya aussitôt à Rome un de ses écuyers, Basile, surnommé Pinacas, avec Jean , mé-

(1) Cedren.

tropolitain de Silée, dont l’amitié pour Ignace n’avait souffert ni éclipse ni altération (1).

Photius eut la hardiesse d’y envoyer aussi des députés : ce fut Pierre, métropolitain de Sardis, un de ses adhérents les plus opiniâtres ; il était accompagné d’un moine, nommé Méthodius. Ces députés, envoyés pour une cause si différente, partirent séparément sur deux vaisseaux. L'empereur écrivit également aux patriarches d'Orient pour les inviter au concile général (2).

L’archimandrite Théognoste, qui avait entrepris le voyage de Rome au péril de sa vie, du moins de sa liberté, pour instruire le Pape des violences exercées à Constantinople contre le pasteur légitime; Théognoste demeurait depuis sept ans dans cette capitale de la chrétienté. Michel, qui n’ignorait pas de quel message il s'était chargé, avait voulu l’en punir comme d’une action criminelle. Dans ce dessein, il l'avait revendiqué au Pape comme un malfaiteur qui ne devait trouver aucun asile; mais le Pape s'était toujours refusé à le livrer. On ne peut dire combien ce généreux ami d'Ignace partagea l'allégresse publique à la nouvelle de son rétablissement : il voulut s’en retourner immédiatement à la ville impériale de compagnie avec Euthymius; 1] demanda donc et obtint une audience de congé du Pape, qui le fit dépositaire de deux lettres adressées, l’une à Basile, l’autre à Ignace : elles sont tontes deux datées du 8 août 868. Adrien y déclare qu’il suivra inviolablement les traces de son prédécesseur dans l'affaire de l’Église byzantine. 11 y exprime la joie qu’il ressent de Ja réunion des deux Églises, en rend grâces à Dieu, et recommande à l'empereur ct à Ignace l’archimandrite Théognoste, dont il fait un brillant éloge (3).

Le Pape Adrien ne tarda pas à donner des preuves du zèle

(1) Anast. — Nicetas.

(2) Anast. præf. in 85πι syn. ap. Labb., t. vin, ἢ. 966. (3) Hadr. epist, ap. Labb., t. van, p. 1084 et 1085.

qu’il annonçait dans ses lettres. Les députés de l’empereur étaient arrivés à Rome; mais Pierre de Sardis, député de Photius, qui voyageait sur un autre vaisseau, avait péri par un naufrage. Le moine Méthodius, qui l’accompagnait, avait seul échappé, et il était arrivé à Rome. Dès qu'il connut la tournure que prenaient les affaires, les dispositions marquées, les démarches évidentes du pontife romain à l’égard de Fusurpateur, il ne jugea pas à propos de se montrer pour en défendre les intérêts. Quelque cachée que fùt sa demeure, elle vint à la connaissance d’Adrien, qui le fit citer trois fois juridiquement pour qu’il eût à comparaitre, et qu'il expliquât les raisons de celui qui l'avait envoyé; mais Méthodius ne se rendit point à ces citations juridiques; 1l fut donc frappé d’apathème et prit la fuite (1).

Les envoyés de l’empereur et du patriarche eurent une réception digne de ceux qu'ils représentaient, et de la mission qu'ils venaient remplir. Le Pape, accompagné des grands de Rome et des évêques qui s’y trouvaient alors, leur donna audience dans la salle de Sainte-Marie Majeure. Aux marques de tendresse avec lesquelles le pontife romain les accueillit, ils répondirent par le témoignage de la plus grande vénération. Après lui avoir offert les présents destinés à son prédécesseur, que l’on avait cru encore vivant, ils lui remirent les lettres de Basile et d'Ignace. Comme on avait douté à Constantinople si les premières, confiées à Euthymius, étaient parvenues à leurs adresses , on y répète tout ce qu'elles contenaïent. L'empereur s’exprimait ainsi dans la sienne : « Ayant trouvé, dit le prince, « à notre avénement à l’empire, notre Église privée de son « pasteur légitime, et soumise à la tyrannie d’un étranger, « nous avons chassé Photius, avec ordre de demeurer en re- « pos, et nous avons rappelé Ignace notre père, manifestement « opprimé, et justifié par plusieurs de vos lettres que l’on avait « cachées jusqu'ici avec grand soin : nous vous laissons main-

(1) Anastas., Labb., {. vi, p. 887, in Hadr. Vita.

« tenant à approuver ce que nous avons fait, et à régler ce qui « reste à faire, c’est-à-dire, comment doivent être traités ceut « qui ont communiqué avec Photius. 1] y ἃ des évêques et des « prêtres qui, ayant été ordonnés par Ignace, et s'étant en- « gagés par écrit à ne le point abandonner, ont mhnqué à « leurs promesses : d’autres ont été ordonnés par Photitis, et « plusieurs se sont engagés à lui, soit par violence, soit par « séduction. Comme presque tous nos évêques et nos prêtres « sont tombés dans cette faute, nous vous prions d’avoir pitié « d'eux, afin d'éviter un naufrage entier de notre Église, prin- « cipalement de ceux qui demandent à faire pénitence, et ont « recours à vous comme au souverain pontife. Quant à ceut « qui ne veulent point rentrer dans le bon chemin, ils ne « peuvent éviter une condamnation. » Cette lettre était du 11 décembre 868 (1).

La lettre du patriarche ne différait de celle de l’empereur que par les termes; car, pour le fond, c’était la même chose, excepté que le prélat se crut obligé à une reconnaissance δthentique de la primauté du pontife romain οἱ de son autorité, soit pour éteindre les schismes, soit pour en condamner les erreurs. Sa déclaration est nette et franche, et forme un des derniers chaînons de cette longue série de témoignages de l’Église grecque en faveur du pontife romain. I] se ft un plaisir de rendre justice à Jean de Silée, son légat, aussi bien qu’à Pierre de Troade, qu'il lui avait associé dans sa légation, et de manifester au saint-père avec qe courage ils avaient cnduré toutes les persécutions qui leur avaient été suscitées à cause de leur attachement pour lui. 1l dit encore que plusieurs de ceux qui avaient reçu de mains la consécration, soit sacerdotale, soit épiscopale, lui avaient été constamment fidèles; il y fait mention de l’archevèque de Césarée en Cappadoce, qui, après avoir été son adversaire dans le premier concile, était devenu son partisan

, ΟἽ Labb., t. vu, p. 1007.

Lacs] LivRe Vi. 179

dans le second, malgré les vives et pressantes sollicitations qu'il avait reçues pour rester son ennemi (1).

Les envoyés grecs regardèrent comme un objet capital de leur mission, de faire connaitre au chef de l’Église ces livres que l'on avait trouvés dans les papiers de Photius , peu après son expulsion; livres remplis de faussetés contre l’Église romaine, et contre son premier pasteur. Le Pape répondit à leur exposé d’une façon à leur faire espérer qu’il livrerait ce tissu d’impostures, cet ouvrage de ténèbres, à un examen rigoureux, pour en condamner l’auteur une troisième fois. Le métropolitain qui avait porté la parole, étant sorti de l’assemblée, y rentra presque aussitôt, tenant à la main l’ouvrage de deux préteudus coneiles, qu’il jeta par terre, en disant : Tu as été maudit à Constantinople, sois-le encore à Rome (2). Et écuyer de Basile, le foulant aux pieds, le frappant de son épée, ajouta ces paroles : « Je crois que le diable habite dans « cet ouvrage, pour dire par l'organe de Photius ce qu’il ne .« peut dire lui-mème; car il contient une fausse souscription « de l’empereur son maître, après celle de Michel, que Pho- « tius a fait souscrire, ayant saisi pour cela le moment que ce « princ®æ était dans l'ivresse. Il n’était pas plus difficile à cet « imposteur de contrefaire la signature de Basile, que celle « des évêques absents. Quant au prétendu second concile, il « est aussi inconnu qu’il est chimérique : le séjour de quelques « évêques de la province dans la ville impériale, et qui se « sont trouvés dans le mème temps, soit pour faire leur cour, « soit pour concerter quelques affaires ecclésiastiques, a pu «servir d'occasion à cet homme fourbe et rusé pour donner « quelque vraisemblance à sa fiction. On dit que Photius, pour « suppléer aux signatures des évêques qu’il avait trouvés in- « corruptibles, avait fait signer quantité de personnages dés- « honorés, gens sans aveu, qui n’avaient ni feu ni lieu, et « qui, pour soustraire leurs personnes aux poursuites de la

(4) Labb., t. γπι, p. 1009.

(2) Anast., Vita Hadr., Labb., t. vint, p. 888.

« justice, ont été contraints de s’expatrier. On ajoute que Fl’ar- « gent lui avait été un moyen nécessaire pour ces corruptions ; « aussi, toutes les signatures portent-elles les caractères de « séduction et de subornation. Mais l’on ne peut avoir qu’une « notion imparfaite de ces impostures, si l’on n’envoie à Cons- « tantinople pour les vérifier. »

Cet exposé des fourberies sacriléges de l’usurpateur affecta si vivement le souverain pontife, qu’il résolut de livrer l’ouvrage mentionné à un examen approfondi et rigoureux. A cet effet, il le confia à des savants dans les langues grecque et latine, pour en faire une traduction fidèle, et en manifester tout le venin (1). Ce livre fut donc traduit de la langue des Grecs en celle des Romains. Après cette opération , le Pape, animé par les sentiments du peuple et du sénat de Rome, assembla un concile dans l’église de Saint-Pierre, où furent entendus les députés de l’empereur et du patriarche, qui exposèrent une seconde fois l’objet de leur députation : la réunion des deux Églises. Les lettres du Pape Nicolas, produites et lues en plein concile, furent des preuves irréfragables du zèle de ce grand pontife pour cette réunion. Après l'exposition de ces témoignages authentiques, Jean, archidiacre de l’Église romaine , et qui depuis en a occupé le siége, peut-être avec moins de fermeté que ses deux prédécesseurs immédiats, lut un discours où le souverain pontife notifiait ses sentiments à tous ceux qui composaient cette assemblée synodique, touchant les entreprises audacieuses de Photius et la fermeté de Nicolas à le condamner. 1] leur demandait ce qu'il y avait à faire pour arrêter le cours d’un mal si contagieux; quelle conduite il fallait tenir à l’égard de ce conciliabule, et des démarches séditieuses de celui qui, l'ayant convoqué, en avait été l’âme et le moteur; quel usage on ferait des actes de rébellion qui y avaient été dressés, et comment on se comporterait envers ceux qui y avaient souscrit (2).

(1) Vita Hadr. apud Labb., t, vus, Ὁ. 889.

(2) Labb., t, vi, p.1087.

Après leur avoir donné toute liberté d’exposer leurs sentiments, il ajouta que la loi de Dieu, les canons de l’Église, les priviléges de la chaire romaine, lui étaient si précieux, la mémoire et les actions de son prédécesseur si respectables, qu'il était prèt à tout souffrir, et même la mort, pour leur défense. Gauderic, évêque de Vélétri, fut, en cette occasion, l'organe du concile pour répondre aux discours du pontife, et l’exhorter, en son nom, à procéder canoniquement à la condamnation de Photius. Le Pape, entrant dans les vues du concile, répondit, par la bouche de Marin, qu’il était disposé à faire ce que la religion et la justice exigeaient de lui; que, pour ce qui était de l'ouvrage apporté de Constantinople, son sentiment était qu’il fût jeté au feu et réduit en cendres en présence de tout le monde, et surtout des envoyés de l’empereur et du patriarche (1). Le concile répondit, par la bouche de Formose, évèque de Porto : « Cette sentence est juste ; « nous l’approuvons tous; nous vous prions tous de l’exécu- « ter. » Pierre, diacre et scriniaire, lut un troisième discours du Pape, où il relève la témérité de Photius, d’avoir prétendu condamner Nicolas, son prédécesseur. « Le Pape, dit-il, juge tous les évêques; mais nous ne lisons point que personne l'ait jugé. Car, encore que les Orientaux aient dit anathème à Honorius après sa mort, il faut savoir qu'il avait été accusé d’hérésie, qui est la seule cause pour laquelle il est permis aux inférieurs de résister à leurs supérieurs; et toutefois, aucun, ni patriarche ni évèque , n’aurait eu droit de prononcer contre lui, si l'autorité du saint-siége n’avait précédé (2). » Dans ces paroles est reconnue bien nettement la condamnation d’Honorius. Benoit, notaire et scriniaire, lut une autre réponse du concile, qui confirme, par les exemples de Jean d’Antivche et de Dioscore, que l’inférieur ne peut juger son supérieur. Toutefois, les évêques prient le Pape de se contenter de condamner

(1) Labb., t. vin, p. 1090.

° (2) Labb., f. vu, p. 1090.

182) HISTOIBS DB PHÔTIUS. (ses.

Photius, et de pardonner à ses complices, pourvu qu’ils condamnent, de vive voix et par écrit, ce qu'ils ont fait avec lui. . Alors le Pape prononça de sa bouche la sentence en cinq articles, dont voici les termes :

E « Nous arrêtons que le conciliabule tenu depuis peu par « Photius à Constantinople, et par l’empereur Michel, son pro- « tecteur, contre le respect et le privilége du siége apostolique, «sera placé au même reng que le brigandage d'Éphèse; et «nous ordonnons, par l’autorité de Jésus-Christ, souverain « juge, par celle de saint Pierre et de saint Paul, princes des «apôtres, et pas la nôtre, que ses actes exécrables, dans quel. « ques monuments qu'ils se tromvent, soient supprimés, hivrés «aux flammes et chargés d’un perpétuel anathème, Nous don- «nons le même ordre relativement aux autres éerits que lun «et l’autre ont publiés, en divers temps, contre le. même « siége. | EH. « Nous condamnons également les deux conventicules: « assemblés à Constantinople, soit par l’empereur Michel, soit: «par l'intrus Photius, et nous les rejetons avec horreur « comme des actes parricides.

III. « Quant à Photius, quoiqu'il soit déjà condamné et « anathématisé par notre prédécesseur et par nous pour ses « anciens crimes; cependant, comme 1} à surpassé ses premiè- « res iniquités par de nouveaux excès, et que, levant sa tête « jusqu’au ciel, 1} a attaqué avec une nouvelle témérité les « vénérables priviléges du siége apostolique ; comme il n’a pas « craint de résister à l’ordination de Dieu, établie par la prin- « cipauté de saint Pierre, et qu’étant assis dans ka chaire de « pestilence , il a assemblé des conventicules de sang ; comme . «ila donné la mort à des âmes simples qui le favorisajent , et «que, fabricateur de mensonges et de dogmes pervers, il ἃ « entassé les fictions du mensonge avec le prestige de la fans- « seté; comme il a parlé à tort et à travers, tant contre le Pape « Nicolas, notre prédécesseur d’heureuse mémoire, que contre * nous, et par conséquent contre \éminence apostolique , et

fa pas craint d'élever contre elle ses mains audacieu- 6 que jamais personne n’a osé faire, nous le condamderechef, et le chargeons d’anathèmes, en l’associant core, dont il est l’imitateur, et dont les actes condam- 1516 concile de Calcédoine s’accordent avec les siens. » ne, à l'exemple de son chef invisible, l’Église ouvre ailes de miséricorde aux pécheurs repentants, le Pape, de son esprit, use de condescendance, et laisse une averte au repentir de Photius, en disant :

telois, s’il se soumet en tous points, de vive voix èt rit, aux ordonnances de notre prédécesseur et aux nôt condamne les actes de son conciliabule en donnant nes de repentir, nous ne lui refusons pas la communion

Juant à ceux qui ont consenti ou souscrit au conciliails suivent les décrets de notre prédécesseur et revienla communion du patriarche Ignace ; s’ils anathémaconciliabule et en brülent les exemplaires, 115 auront auuion de l'Église. Mais pour notre fils l’emperear quoique son nom soit inséré faussement dans ces acsi bien que celui d’Ignace, nous le déchargeons de ndamnation, et le reccvons au nombre des empetholiques.

iconque, après avoir eu connaissance de ce décret rue, retiendra les exemplaires de ce conciliabule sans cer ou les brûler, sera excommunié, ou déposé, s’il Ge que nous ordonnons, non-seulement pour Conse, mais pour Alexandrie, Antioche et Jérusalem, et nent pour tous les fidèles (1). »

nent eut toute l’autorité nécessaire pour le rendre le, et pour y obliger tous les chrétiens. Trente évèête desquels étaient l’évêque de l’ancienne Rome et la nouvelle, y souscrivirent. Les cardinaux, tant

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