‹ Histoire de Photius, patriarche de Constantinople, auteur du schisme des Grecs, d'après les monuments originaux, la plupart encore inconnus, accompagnée d'une introduction, de notes historiques et de pièces justificatives;Chapitre 5 sur 11 · AVE I · texte numérisé non relu

AVE I

« ques, dont Les noms nous sont igeonaus. Hs étaient chargés « d’une lettre de cet empereur, qui faisait mention de l’hérésie « des Iconoclastes; mais cette hérésie ne jetait plus que de « faibles étincelles. Son intention était donc d’en venir à Ignace, «et de parler de lui comme d’un homme déposé de son siége « et dépouillé de sa dignité. Ensuite il priait le Pape d’en- « voyer des légats dans la ville impériale, tant pour confir- « mer la déposition d’Ignace, que pour approuver l'inaugura- <«tiou de Photius. Le pontife romain satislit à sa prière : 1l y «envoya Zacharie et Rodoalde, avec le caractère que ce prince «leur souhaitait; néanmoins, leurs pouvoirs étaient ciroons- « crits dans les bornes les plus étroites, puisqu'ils ne s'éten- « daient qu'à faire toutes les perquisitions nécessaires pour ac- « quérir une parfaite connaissance de cette révolution arrivée « dans l’Église byzantine, pour exposer ensuite l'affaire dans «le plus grand jour, afin que l’on püt distinguer le pasteur lé- « gitime, de l’usurpateur. L’on sait l’indigne conduite qu'ils « ont tenue, et combien ils ont déshonoré leur légauon, en pré- « sidant à une faction plutôt qu’à un concile, en se prêtant aux « volontés d’un prince aveugle, injuste et violent, et aux dé- « sirs d'un homme dont l’ambition n’avait point de bornes, et « qui sacriliait tout à cette injuste passion. Après leur minis- « tère rempli avec une infidélité si déshonorante, ils retournè- « rent à l’ancienne Rome accompagnés du secrétaire Léon , que « l’on avait chargé de lettres, tant de la part de l’empereur « que de celle du faux patriarche, et des actes du faux concile. « Mais à leur retour ils n’en imposèrent pas au pontife romain « par l’infidélité avec laquelle ils lui rendireut compte de leur a Mission ; car 1] ne tarda pas à être instruit de la νὠ 6 : en «conséquence, 1] assembla un concile, composé de tous les e évêques d'Lalie, aussi bien que du clergé et du sénat romain. « Il y condamna le faux concile, et déposa ses Kigats. C'est de « cette sorte que Phatiusa été oondamné à Rome. »

Le sénat et le patrice durent être contents de la réponse des légats , et ils le furent en effet. Mais il \eup reskail enente Àes

doutés sur la conduite qu’avaient tenue les légats d'Oriati l'égard de l’usurpateur. Bahanès Jeur fit la même quetis, pour en tirer tout l’éclaircissement nécessaire, et il dit, enke adressant la parole (1) : « Et vous qui avez demeuré si km «temps dans cette ville, en attendant l’arrivée des légatsn- « mains, et qui, durant ce séjour, étiez à portée de voir Pr «tius, de converser avec lui, comment ne l’avez-vous pit « cherché, pour l'entendre avant de le condamner? Élie, kg du patriarche de Jérusalem, se leva, répondit pour ses eo gues, et dit : « Le Saint-Esprit a établi les patriarches pourtt « parer les scandales qui s'élèvent dans l’Église. De là on ἀὲ « conclure que Photius, n’ayant été adopté ni reconnu p# « le pasteur de la nouvelle Rome, ni par le pontife de l’ancienst, « pi par les autres siéges d'Orient, il ne pouvait paraîtreà ΜῈ « yeux que comme un usurpateur. Son intrusion seule port « avec elle sa condamnation; il n’était donc pas nécessaire à « l’examiner pour le condamner : nous n'avons jamais cos « d'autre patriarche de l’Église byzantine qu’Ignace ; et qu « bien même, à notre arrivée , il eût été encore expulsé de st «siége, ou détenu dans les fers, ou relégué en exil, cette δ’ « pulsion, ces fers, cet exil, ne nous eussent jamais empécé « de Ie reconnaitre pour l'unique pasteur légitime. Mais, gri- « Ces au ciel, nous avons eu la consolation, en arrivant ἀμ « cette ville, de le trouver rendu à ses ouailles, remonté # « son siége , et réintégré dans ses droits. Nous avons commus « qué avec lui, comme ayant toujours été dans sa communies. « C’est de cette sorte qu’à notre arrivée nous avons manifet « nos sentiments. Or, quoique nous n’ayons point parlé à Phe- « tius , ses défenses frivoles ne nous ont pas été inconnues. Le « entretiens fréquents que nous avons eus avec ses partisans, « nous les ont assez fait connaître. Ils disent qu’Ignace, dépo « etexilé, a donné sa démission ; mais cette démission , esses- «tiellement illégale, n’a jamais été reçue de nous ; et si l'on

* (1) Labb., t. vin, p.996. ᾿

« dit que ceux qui ont eu part à l’ordination de Photius ou com- « muniqué avec lui, méritent la même peine, on prend une dé- « cision injuste ; la faiblesse de la nature nous porte quelquefois « à faire, par la crainte de la mort, ce que nous ne ferions pas « sans cette crainte. Ainsi tous ceux qui, ordonnés par Métho- « dius et par Ignace, ont cédé à la violence, et se sont promp- « tement relevés de leur chute, sont dignes d'indulgence. Tel «est l'exposé des! raisons qui nous ont empèchés d’appeler « Photius pour le juger. Il ἃ lui-même envoyé un officier de « l'empereur au métropolitain de Tyr, pour savoir si l’Église « d’Antioche l’avait reconnu pour le légitime pasteur de l'É- « glise byzantine, et le métropolitain a déclaré nettement que « cette reconnaissance n’avait jamais existé. »

Rien de plus concluant que cette réponse : aussi le sénat en fut-il satisfait, d'autant plus qu’elle conduisait à la manifestation de cette insigne fourberie de Photius, qui avait eu l’audace, dans un de ses conciliabules, de citer de prétendus députés des autres patriarches. Mais en devait-on être surpris de la part de Photius? On devait s'attendre à tout de lui. Jamais personne n'avait été plus capable de conduire de loin une affaire, par de longues intrigues, des dissimulations profondes, des détours captieux, des liaisons ménagées avec tout l’art d’une politique raffinée. Comme le jour était fort avancé, on termina la session par plusieurs acclamations qui furent prononcées par Je diacre Étienne, à la louange de l’empereur, de limpératrice Eudocie, du Pape Nicolas d’heureuse mémoire, du Pape Adrien, du patriarche Ignace , des patriarches d’Orient, du sénat et du concile (1).

Deuxième session. La deuxième session, qui fut tenue deux jours après, le 7 octobre 869, mit au jour toute la cruauté et toute la perfidie de Photius, qui dissimulait toujours sa vraie manière de penser, et qui, se servant tour à tour du mensonge, de la ruse et de la violence, se faisait de nombreux partisans.

(1) Labb., ἔ, vu, p. 997.

Ne.

« Personne, disait-on, ne l’a jamais surpassé, et ne 16 surpas- « sera jamais dans l’art de séduire et de tromper (1). »

Les évèques et les clercs de tous les ordres ecclésiastiques, que la crainte de la mort ou que les peines avaient fait tomber, virent se jeter aux pieds du concile Ὑ témoigser le regret de leur chute. Reçus à résipiscence, ils racontèrent toutes les vio- Jences qu’ils avaient essuyées de le part de l’usurpateur, et comment, après les traitements indigneset inouïs qu'avait reçus par ses ordres, ou à son instigation , Ignace, ce prélat que ses vertus, sa naissance, puisqu'il était fils et petit-fils d’empereur, rendaient si vénérable, il les avait traités eux-mêmes. En effet, comme nous le voyons par les actes de cette session, plusieurs d’entre eux avaient été renfermés dans une prison commune avec les païens, où la faim et la soif étaient leur partage ; d’autres, condamnés aux travaux les plus rigoureux, tels que fendre des pierres et scier des marbres : les coups d'épée αἱ de bâton étaient leur salaire, et la nourriture des chevaux leurs aliments : quelques-uns, chargés et accablés de fers, n’avaient pour demeure que des prisons infectes et obscures; d'autres enfin , relégués aux extrémités du monde, et parmi les infidèles, avaient été exposés à toute l’intempérie des climats, et à l’inclémence des saisons. Mais il faut laisser parler les évêques eux-mêmes, voici ce qu’ils disent en substance aux légats romains dans un libelle adressé au concile :

« Si les maux que Photius a faits à l’Église étaient inconnus à Rome, nous aurions besoin d’un long discours; il nous faudrait exposer ce qu’on nous a fait, et les atrocités auxquelles nous avons été soumis. Car cet homme pensait d’une manière et parlait d’une autre, toujours le mensonge à la bouche ; il proposait le bien et finissait par le mal : il était puissant à captiver les esprits οἵ à les séduire ; personne ne l’a jamais surpassé et personne ne le surpassera jamais dans cet art des païens. Mais vous êtes témoins de ce qu'il a fait contre le Pape Nicolas, cet

(4) Labb., t. vin, Ρ. 1001.

[860] : JNRR γα, 140

homme incomparable , contre lequel il a tat änventé de calomuies, sans l'avoir jamais vu ni connu. Il a fait venir d’Orient de faux légats de tous les patriarches, pour condamuer ce grand homme avec de faux témoins. Il a traité de même notre patriarche Ignace ; ἢ l'avait attaqué étant laïque, puis il nous fit tous promettre par écrit de le reconnaitre toujours pour patriarche ; mais le lendemain il commença à le charger de calomuies, et le fit ensuite tourmenter cruellement, pour avoir sa renonciation : lui faisant souffrir l'exil, les prisons, les chaînes, les coaps, la faim et la soif. S'il traitait ainsi ce prélat si vénérable, fils et petit-fils d’empereur, qui avait passé sa vie daus les saints exercices de la vie monastique, vous jugez bien comment 1l nous a traités. Plusieurs eat été enfermés avec des païens dans la prison du prétoire , où 115 ont souffert la faim et la soif; d’autres, condamnés à scier des marbres et frappés, non pas à coups de bâton, mais à coups d'épée; nous traitant non comme prêtres, non comme hommes, mais comme des corps inanimés, car les coups de pied dans le ventre, arrachant les entrailles, n'étaient comptés pour rien. On nous chargeait de chaines et de earcans de fer ; et après pluseurs jours, on nous donnait du foin pour nourriture. Combien en ontls enfermé dans des prisons obscures et infectes, entourés d’hommes qui insultaient à leur malheur ? combien en ont-ils banni dans les extrémités du monde et chez les infidèles? Nous avons cédé à tant de cruautés que nous souffrions et que nous voyions souffrir aux autres : nous nous sommes laissé séduire , bien qu’à regret et en gémissant. C’est pourquoi nous avons recours à votre miséricorde , nous venons à vous avec un cœur contrit et humilié : nous protestons de rejeter Photius et ses adhérents, jusqu’à ce qu’ils se convertissent ; et nous nous soumettons volontiers à la pénitence qu’il plaira à uctre patriarche de nous imposer (1). »

Cette narration des évêques pénitents , au nombre de dix,

(1) Labb., t. vu, p. 999, 1290.

attendrit le concile; leurs larmes effacèrent leurs fautes, et leur repentir répara leur défection. Ils obtinrent leur pardon au moyen d’une pénitence qu’on leur imposa; et, rétablis dans leurs fonctions et dignités, 115 reprirent leur rang dans le concile. Pour donner à leur rétractation une authenticité religieuse, on en avait posé l'acte sur la croix et les saints évangiles, au moment où ils y mettaient leur signature. On fit entrer ensuite successivement les prêtres, les diacres et sous-diacres ordonnés par Ignace et son prédécesseur Méthodius. Ils demandèrent, comme les évèques, pardon au concile, en donnant leur libelle de pénitence et en signant le formulaire de Rome. Le patriarche les reçut au nom du concile, leur rendit 105 marques de leur ordre, et leur imposa à tous une pénitence dont voici les termes: « Ceux qui mangent de la chair, s’abstien- « dront de chair , de fromage et d'œufs ; ceux qui ne mangent « point de chair, s’abstiendront de fromage, d'œufs et de pois- « son, le mercredi et le vendredi, et mangeront des légumes « et des herbes avec de l'huile et un peu de vin. Ils feront cin- « quante génuflexions par jour et diront cent fois : Kyrie elei- « son, et autant de fois : Seigneur, j’ai péché, Seigneur par- « donnez-moi. Ils réciteront également les psaumes 6, 37 et « 50. C’est ce qu'ils observeront jusqu’à Noël, et seront inter- « dits, pendant ce temps, de leurs fonctions (1). » On fit ensuite les acclamations usitées.

Troisième session. Dans la troisième session, qui fut tenue le 11 octobre, on fit des sommations canoniques à deux métropolitains, Théodule d’Ancyre et Nicéphore de Nicée, qui n’avaient pas souscrit le formulaire du Pape. Comme ils s’y refusèrent, 115 ne furent point reçus par le concile. Ensuite on fit lire la lettre de l’empereur Basile, et celle du patriarche Ignace au Pape Nicolas. Après quoi le diacre Marin , l’un des légats, Jut en latin la réponse du Pape Adrien à Ignace ; et l’interprète Damien J’expliqua en grec. Les légats du Pape demandèrent si

7 (4) Labb., t. vut, p. 1005.

cette lettre était canonique, et le concile lui donna son approbation ; puis on conclut la session par des acclamations comme à l’ordinaire (1).

Quatrième session. Dans la quatrième session, qui fut tenue le 13 octobre, s'éleva une vive discussion au sujet de deux évèques, Théophile et Zacharie, qui, étant ordonnés par Mé:. thodius, prédécesseur d’ignace , avaient embrassé, dès le commencement, le parti de Photius. Ils avaient été de la première ambassade envoyée à Rome pour demander la confirmation de Photius ; à leur retour, ils disaient partout, comme ils le disaient encore au concile, que le Pape Nicolas les avait reçus à sa communion, et avait approuvé par conséquent la promotion de Photius; ce qui a trompé et séduit plusieurs évêques, entro autres deux métropolitains , Métrophanes de Smyrne et Théodore de Carie. Ce dernier s’était attaché au parti de Photius; mais ayant découvert ses artilices, 1] vint au concile implorcr son pardon, reconuaissant ses erreurs en ces termes: « J'ai été « trompé; je croyais qu’il était reconnu par l’Église romaine, « et je rends grâces à Dicu d’être désabusé de mon erreur (2). » Ces paroles nous montrent qu’à cette époque on regardait comme illégitime, c’est-à-dire comme dépourvu de mission ct dejuridiction, tout patriarche qui n’était point approuvé par le saint-siége. Après plusieurs interrogatoires, les deux évêques Théophile et Zacharie furent confondus par les légats et par la lecture des premières lettres du Pape Nicolas à l’empereur Michel et à Photius. Mais ils restèrent opiniâtres dans leurs sentiments, et on les fit sortir du concile (3).

Cinquième session. La cinquième session, qui fut tenue le 19 octobre, est une des plus intéressantes, à cause de la comparution de Photius. Elle était plus nombreuse que les précéden-

(1) Labb., t. vi, p. 1005.

(2) Deceptus sum, cum illum a Romana Ecclesia arbitrarer esse receptum: sed Deo merito persolvo grates, cum isthàc ab errore me expedivit. Labb., t. viu, p. 1307.

(3) Labb., t. vu, p.1015.

40, HISTOIRE DR PHOTIUS. [ses]

tes. Les évèques étaient arminés suocessivement dans la vale jmapériale. L'empereur élargit les lions de Photius sans les briser. Il le fit venir du monastère de Scépé, où il l'avait relégné, pour paraitre devant ses juges naturels; ensuite il fit savoir au concile que sa volonté était que l'usurpateur y comparüt, pour y être interrogé et condamné. B'après cette intimation, les Kgats demaudèrent si Photius lui-même désirait se présenter à l'assemblée; on leur répondit qu’on ignorait ses sentiments à ce sujet, et que, pour en être informé, il fallait le sommer de comparaître. Les légats acquiescèrent à cet avis; mais ils voulurent que la sommation lui fût faite par des laiques seulement, parce que, bien qu’il eût été consacré évêque, il n’appartenait nullement, selon l'opinion de l'assemblée synodique, à l’ordre épiscopal, dont il avait le caractère sans en avox la juridiction, qu’on ne séparait pas alors du pasteur. Le sénat se chargea de cette formalité : 1] choisit trois laïques, officiers de l’empereur , un de la suite des légats romains, et deux qui étaient au service des légats orientaux. Les six députés eurent ordre de dire à Photius, Le concile vous demande si vous voulez y venir; ct, 516 refusait, d'exiger de lui les motifs de son refus. Is allèrent donc trouver l’usurpateur, auprès de qui ils remplirent exactement leur commission. À leur retour, ils communiquèrent à l'assemblée la réponse de Photius, qui était conçue en ces termes : « Comme vous me «m'avez jamais appelé au concile, ma surprise est que vous « m'y appelez aujourd'hui : je ne m'y rendrai point volon- « tairement (1). »

Étant aussi facile d’abuser de l’Écriture sainte que d’en faire un bon usage, Photius, qui la possédait parfaitement, changea en poison une nourriture si salutaire, et se servit de ces paroles du Roi prophète pour colorer sa résistance et autoriser sa révolte : J'ai dit : Je garderai mes voies, pour ne pas pécher, j'ai mis un froin à ma bouche (2). Après le récit de (1) Labb., t. vit, p. 1038.

(2) Ps. 38.

[869] ΠῚ ΜΥ͂ΒΝ ΥἉ,, 208 cette réponse, qu? portait l'empreinte de son hypocrisie, les Kgats romains dirent : « ΠΕ 6 lui appartient pas de vouloir « nous enseigner, mais son devoir est de nous écouter et de «nous obéir, afin que, μὴ présent, nous puissions terminer « cette affaire, qui a tant donné de peine à l’Église romaine « et aux autres Églises d'Orient. » Le vœu unanime de tous les évèques fut qu’on le contraignit de paraître dans le concile. Eette résolution prise, Élie, légat du patriarche de Jérusalem, se. chargea de dresser lui-même la monition qui fut imtimée à Photius. lequel répondit en ces termes : « Puisque vous me « faites venir par foree, il est inutile de m’interroger. » Cette réponse lui attira une seconde monition , qui s’exprimait ains? : « Nous vous avons appelé suivant l’ordre de l’Église, espérant « que vous viendriez volontairement; mas étant un pécheur « manifeste et opiniâtre, vous avez refasé de paraitre au conseile, pour éluder par ce refus votre condamnation : c’est « pourquoi, par cette seconde monition, nous ordonnons que « vous y serez mené malgré vous. » Ce qui eut son exécution.

Dès que l’usurpateur parut dans l'assemblée, les légats du Pape dérent au sénat : « Qui est cet homme qui se tient debout «ἃ la dernière place? » Les sénateurs répondirent : « E’est « Photius. » « Est-ce R, s'écrièrent les Kgats, cet homme, ce « Photius, qui depuis plus de sept ans donne tant de peine à « l'Église: qui a renversé de fond en comble l’Église de Cons- « tantinople, et fatigué les autres Églises orientales? » Les sénateurs répondirent : « C’est lui-même (1). » Le concile lui reprochà sa conduite injuste et cruelle envers Ignace, la déposition de ce patriarche faite contre toute raison et toute justice, ses mensonges, ses calomnies, et ses perfidies, ce qu’il a osé faire en secret contre le Pape Nicolas (2). Après quoi les légats romains demandèrent « s'il recevait les ordonnances des « Pères. » Les sénateurs répliquèrent : « Ηὶ faut l’interroger ; »

(1) Labb., t. vin, p. 1039.

(2) Nicetas apud Labb., t. vu, p. 1931, . ΝΞ ς

et il fut interrogé effectivement, et à plusieurs reprises, sur différents articles au sujet desquels il persista dans un silence opiniâtre. Les légats dirent : « Nous savons que cet homme est élo- « quent, mais aussi nous n’ignorons pas que c’est un prévarica- « teur et un adultère. Qu'il parle, qu’il parle. » Alors Photius, qui savait si bien se couvrir d’un voile hypocrite, quand il le jugeait nécessaire, et prendre un langage religieux et dévot, dit : « Le Seigneur entend ma voix sans que je parle. » Les légats lui répliquèrent : « Votre silence ne vous délivrera pas « d'une condamnation plus manifeste. » Mais Photius voulant, par une hypocrisie sacrilége, se comparer à l’Homme-Dieu . Soumis au jugement du sanhédrin judaïque, répondit : « Jésus « mème par sou silence n’évita pas d’être condamné. » Cette comparaison , de lui chargé de crimes, avec le Dieu-Homme, l'innocence même, scandalisa beaucoup l’assemblée synodale. Tous étaient émus et saisis d’une profonde indignation. Les Jlégats d'Orient le jugèrent indigne de réponse, parce que, comme 118 le dirent aussitôt, 1l n’y a rien de commun entre la grâce ct le crime, entre Jésus-Christ et Bélial. On lui demanda s’il recevait les jugements des pontifes romains : cette question, qui était si contraire à ses prétentions ambitieuses, Jui fit encore garder le silence. Les légats du Pape dirent : « Qu’il s’humilie, qu'il confesse de vive voix ct par écrit son « péché; qu’il anathématise ses ouvrages injurieux, et ses « procédures insolentes faites à diverses reprises contre le pa- « triarche Ignace ; qu'il promette de ne plus rien entreprendre « contre lui, mais de lereconnaitre pour son véritable évêque ; « qu’il adhère avec respect au jugement porté par le siége ro- « main touchant Ignace et lui (1). »

Ces lois imposées à Photius génaient trop son orgueil pour qu’elles le trouvassent docile : il persévéra dans son silence. Alors les légats requirent que l’on fit la lecture des lettres émanées de l’Église romaine à son sujet, et elles furent effective-

(1) Labb., t. γι, p. 1040.

ment lues, entre autres celle de Nicolas 1°", datée du 25 septembre 860, qui était inconnue : lettre par. laquelle ce grand pontife approuve la profession de foi envoyée par l’usurpateur, sans néanmoins approuver son ordination. Après cette lecture, les légats d'Orient demandèrent à parler. Élie, le plus ancien d’entre eux, monta à la tribune et parla pour ses collègues : il fit connaître à l’assemblée combien l'empereur leur avait expressément recommandé de se conduire avec équité, avec impartialité, dans une affaire si importante; qu’ils devaient considérer le peu de temps qu’il leur restait à vivre, et quel compte ils rendraient après leur mort à celui qui juge les justices (1). Sur ces principes invariables, qu'ils étaient résolus de suivre, ils déclarèrent que s’ils reconnaissaient Ignace pour le véritable patriarche, ce n'était point parce qu’actuellement 11 remplissait le siége patriarcal, et qu’il était en autorité, mais parce que rien n’était plus légitime que son élévation au patriarcat; et que, par le même principe, s'ils rejetaient Photius, ce n’était point à raison de l’état d’humiliation dans lequel il paraissait à la suite du concile, mais parce que jamais il n’y avait eu d’intrusion plus injuste et plus manifeste que la sienne. Il protesta encore qu'aucune des Églises orientales n’avait été en communion avec lui, soit par lettres, soit par députation; que ce défaut de communion faisait déjà sa condamnation, et que l'opiniâtreté de son silence ne venait que de l'impuissance où il était de se justifier ; qu'on a’ignorait point par quel attentat 1] avait envahi le siége patriarcal, ni par quels forfaits il s’y était conservé et maintenu pendant plusieurs années qu'il avait gouverné cette Église, animant son peuple à la persévérance dans le schisme, Jui faisant un point de piété de la haine qu'il lui inspirait pour d'Église latine ; que l’unique parti qu’il avait à prendre, était de reconnaitre son péché et de s’en repentir sincèrement ; que la résipiscence était le seul moyen d’être rétabli dans l’Église comme simple laïque, avec l'espérance à la vie éternelle.

(1) Psaume 74.

406 HISTOIRE 5 PROTIUS. [869]

Après que les légats orientaux enrent si authentiquement manifesté leurs sentiments par la bouche d’un de leurs eok lègues, les légats romains notifièrent les leurs en ces termes : ἃ Vous avez vu, mes frères, et vous avez oui ce qui a été fait « et dit dans cette affaire. Bepuis longtemps tout le monde est « convaincu que ka promotion de Photius n’est pas recevable, « et que-k déposition d'Ignace est injuste et irrégulière : nous « ne prononcerons done pas un nouveau jugement; en γῆν « nous recäfierions celui qui ἃ été déjà prononcé per k Pape « Nicolas, et confirmé par son: successeur Adrien. Qui pourra « désormais, 31} veut passer pour chrétien , recevoin celui qui « n’a été reçu, ni par Île sége apostolique, ni parles siéges ᾧ orientaux? Nous rejetons cet attentat, et nous défendons, « sous peine d’anathème, que jamais ἃ lavenir, dans aucug « siége, on chasse ue évèque légitime, peut en mettre un « autre à sa place, centre les règles. Dites si. vous approuvez «. cet avis; mais quand vous ne l'approuveriez pas, nous élà- « verions notre voix dans Île eoncile, comme sur une haute « montagne, pour vous notifier la procédure que: nos Pères « nt faite. » Après ce discours, on recueïlkit les suffrages, ot Jes sentiments se trouvèrent unanimes.

L'usurpateur, toujours indocile, toujours endunci, fut eneore admonesté de se soumettre à ses maitres. dans l’ordre spirituel, et de reconnaitre Ignace pour son pasteur légitime : soumission, reconnaissance, qu’on lui dit être les conditions indispensables, s’il voulait être admis à la communion comme simple fidèle. Le patrice Bahanès, qui tenait une place distuguée dans cette assemblée œcuménique, puisqu'il était chargé d'intimer les ordres et de l’empereur et du concile; Bahanès dit à l’usurpateur : « Parlez, seigneur Photius, « parlez; exposez tout ce qui peut contribuer à votre justif- « cation; le monde entier est ici : autrement, craignez que le « concile ne vous ferme ses entrailles. À quel tribunal vouleze vous donc recourir? Α celui de Rome? Voici les légats ro-

« mains, À celui de l'Orient? Voici les Orientaux. Si vous persé-

«-vérez dans votre endurcissement, on vous fermera la porte ; « et si ceux que je viens de nommer vous la ferment, qui pourra « vous J’ouvrir? Exposez donc à nos yeux x0s moyens de dé- « fense (1). »

Photus, toujours enveloppé dans son hypocrisie, δὲ cette réponse, qui se ressentait de sou orguel : « Ma justiâcation « n’est point (6.66 monde ; car, si elle en était, je n'hésiterais « pas à me justifier. » « La confusion et la crainte vous ont « troublé l’esprit, lui repartit Bahanès; vous en êtes réduit à « ne savoir que répondre. C’est pourquoi le concile vous donme « du temps pour penser à votre salut. Son intention est d’user « de clémence à votre égard ; comme c’est votre intérêt le plus « cher, ne différez point à vous déterminer. Considérez encore « upe fois que rien ne vous intéresse davantage; préserveza vous d’une condamnation canonique : le temps presse, il ne « reviendra plus. Si dans le terme prescrit vous ne vous sou- « mettez pas, vous ne devrez imputer qu'à vous-même votre « perte; car, après ce terme expiré, le concile n’écoutera plus « rien qui tende à votre justification. Le bien et le mal sont en- « tre vos mains, c'est à vous de choisir; ie concile sera innocent « d’un choix qui ne dépend que de vous. Sortez; on vous fera « revenir quand on le jugera à propos. » Photius dit que le concile était le maitre de disposer de lui; mais, quant au délai, qu’il n’en demandait aucun. Le patrice l’avertit encore de penser sérieusement à lui, οἱ de considérer qu'après le départ des légats, tout ce qu'il pourrait faire ou dire en sa faveur serait inutile. Mais des avis si salutaires le trouvèrent toujcurs endurci, c’est ce qui détermina le concile à Le renvoyer. Ainsi finit la cinquième session (2).

Sixième session. — La sixième session, tenue le vingt-cinq octobre, fut une des plus solennelles. L'empereur , accompagné d’un cortége imposant et majestueux, voulut y assister en personne.

(8) Baren., ann. 609. Labb.,t, ven, p.104.

(2) Labb., t. vus, p. 1043.

Métrophanes, archevêque de Smyrne, constant ami, partisan déclaré d’Ignace, y parla avec autant d’éloquence que de précision. Il s’étendit beaucoup sur les obligations que l’on avait à l’empereur et au concile, de travailler de concert à rétablir la tranquillité de l’Église ; après quoi ce prince fit lire un mémoire des légats romains, contenant un récit abrégé de toute cette importante affaire , qui avait enfanté tant de maux, et dont le champ de l’Homme-Dieu avait été désolé. Mais comme la conclusion de ce mémoire était qu’on ne pourrait plus écouter Photius, universellement rejeté par l’Église, ainsi que ses adhérents, l’empereur fut d’un avis contraire, dans l’espérance de ramener sous les drapeaux de l’unité ceux qui s'étaient égarés sous l’étendard du schisme. ἢ voulut que l'on écoutàt les évêques partisans de Photius, afin qu’ils ne pussent pas se plaindre d’avoir été condamnés sans être entendus.

Ce sentiment l’emporta. Ces évêques furent introduits dans l'assemblée. On lut, en leur présence, toutes les pièces justificatives, telles que les lettres du Pape Nicolas à Michel et à Photius, dont le secrétaire Léon avait été le dépositaire , pour les remettre au prince et au faux patriarche. Après cette lecture, Élie, légat de Jérusalem, prenant la parole, s’étendit beaucoup sur la prétendue démission d’Ignace, dont il démontra l’extorsion , et non pas le consentement, puisque la violence, les tourments mêmes, auxquels il ne fallait rien moins qu'un courage tel que le sien pour y résister, avaient été mis en œuvre. Il discuta aussi la forme de cette démission, qui n’était autre chose qu’une croix imparfaitement formée, tout le reste étant de l'écriture de celui qui avait le plus grand intérêt à cette abdication. Il prévint les raisons que pouvaient apporter les partisans de l’usurpateur, pour couvrir d’un extérieur de légitimité son usurpation; et il le fit avec tant d'assurance et de solidité, que plusieurs partisans de Photius se soumirent au concile , demandèrent pardon de leur adhé-

sion au schisme, et l’obtinrent.

[869] LIVRE YI. 209

D’autres se refusèrent à les imiter, en se retranchant sur leurs serments et leurs promesses ; mais les légats leur dirent : « Nous vous en dispensons par la puissance qui nous en a été « donnée de lier et de délier, puisque vous y avez été con- « traints, et que de droit on est dispensé d’un serment que la » violence et la force ont extorqué. » Cette charitable condescendance ne les gagna point ; au contraire , Euthime, établi par Photius évêque de Césarée, Zacharie, ordonné par lui évêque de Calcédoine, prirent hautement sa défense, et s’efforcèrent de justifier son intrusion par les exemples mille fois reproduits de Nectaire, de Nicéphore, de Thalassius de Césarée, de saint Ambroise, qui , de l’état laïque, avaient passé rapidement à l’ordre épiscopal. Mais Métrophanes, métropolitain de Smyrne, prit la parole, et fit sentir la frivolité de la comparaison , par la disparité des circonstances. « Ces évêques, « dit-il, ne se mirent pas à la place d’un homme vivant. De « plus, ils furent choisis par le clergé et le peuple , confirmés « par les évêques, sans que l’empereur eût exercé la moindre « violence à l'égard des électeurs; tandis que Photius ἃ été « mis à la place d’un homme vivant, ordonné par des évêques « forcés et accablés de l'autorité impériale, et sans avoir « été reconnu par les chaires patriarcales. » Après cette contention , poussée aussi loin qu’on pouvait l’attendre de gens vivement attachés à leurs sentiments, le secrétaire Constantin monta à la tribune, et fit, à haute voix, la lecture d’un discours dicté par le prince: discours plein de force, d’onction et de charité, où il semblait que Basile eût épanché son cœur, puisque, à l'exemple de saint Paul, il souhaitait d’être anathème pour le salut des âmes entrainées dans le schisme, et il s’offrait à endurer tout pour les faire rentrer dans le centre de l’unité; déclarant au surplus, que s'ils se perdent, 1] sera innocent de leur perte par les efforts qu’il aura faits pour les sauver (1).

(1) Labb., δ vin, p. 1044.

HISTOIRE γε PHOTIUS. “ « Sondez, leur dit-il, le fond

“S avez ma] fait € Vous sépare, ἢ sOmmes à Ja dernière heure, m frè ; le Juge estàh “Qu'il ne nous surprenne pas hors de so &lise, N'ayos « de honte de découvrir Nnotr al, pour ÿ Chercher le read « Si vous Craignez tant cette confusio » je v ‘l'exemple de vous bumil; ; tout ignorant et tout que je suis, je vous IDStrurai

ce le. Quittez frères, « de COntention et d’animosi é, et reprene l'esprit d’' « de Charité, Passez du bon té, el joignez. ΟἿ à votre «Ne vous Mettez point ΘΠ peine ἢ te rel, nonss * Dien des Moyens 5. Consoler et us 50 « Nous Miercéderons ἢ notre "OT auprès de " « Dères et vos Pairiarches » POur user q se et vousts « ter doucement. Seulem M, ne vo obsti à va “ Perte et ne négligez Pes une occasi Vorable. Netis « dez point d’autres lemps, et des c

“ SerViraient de rien,

Un discours si Paihétique, un Procédé sj Sénéreux tait irOp avec les Violences es

ente. L'eavec un brillant Cortége.

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[669] LIVRE V1. s11

l'expiration du terme accordé à Photius pour répondre aux accusations formées contre lui, il n'était pas à propos de l'introduire dans l’assemblée, puisqu'on l'y avait déjà amené (1). Les légats y consentirent. Photins entra donc, acconspagné d’Asbestas, son consécrateur , et appuyé sur un bâton d’une certaine hauteur, recourbé par le bout d'en haut; mais comme les moindres démarches des hommes rusés sont toujours suspectes, les lécats le lui firent ôter, dans la crainte qu’il ne s'en fût servi comme d’une marque de dignité pastorale, le regardent plutôt comme un loup que comme ua pasteur. C’est particulièrement le légat Marin qui lui attira ce juste affrent. Bahanès demanda à Photius, de la part du concie, quelles étaient ses dispositions présentes; s’il était prêt à abjarer et son schisme et son intrusion. La mème question fut faite au schismatique évêque de Syracuse. Mais ces deux hommes, dont l’âme était incapable d'aucun remords, et inaccessible à tout repentir, persévérèrent dans leur révolte, et se retranchèrent sur leur silence. Après eux , parurent au concile les évèques partisans de Photius; on leur fit diverses questions, tendantes toutes à la même fin, qui était de renoncer à la communion de l’usurpateur, et de se réunir à l'Église, spécialement au pasteur légitime. On leur parla avec autant d’aménité que de solidité, mais on éprouva de leur part la même résistance. Ils se plaignaient de n'être point libres ; mais on leur dit, de la part de l’empereur, qu'ils pouvaient parler en toute liberté. 118 voulurent ensuite récuser les légats pour leurs juges ; mais on leur montra que leur récusation était illégale. Après tous ces débats contentieux, il fallat mettre au grand jour tous les moyens que les pontifes de Rome, Nicolas et Adrien, avaient pris pour prévenir ou éteindre 16 schisme. À cet effet, on mit en évidence, par ordre des légats romains, tant les lettres pontificales que les décisions synodiques. On lut aussi, au nom d’Ignace, un discours conte-

(1) Labb., t. vmi, p. 1061.

nant des actions de grâces sur son rétablissement, et la réunion de l’Église byzantine avec la romaine.

L'exposition faite de ces monuments, qui portaient les caractères de l’authenticité la plus respectable, et qui constataient la fermeté, le zèle, la charité de ces dignes vicaires de Jésus-Christ, dans une affaire si importante et si délicate, on crut devoir employer les voies judiciaires et canoniques pour remettre dans le chemin de l’union Photius et ses partisans. On leur fit publiquement la dernière monition, qui les menaçait de punir leur révolte par les foudres de l’Église: on prononça enfin plusieurs anathèmes contre Photius , en lui donnant toutes les qualifications odieuses qu’il méritait, celles d’usurpateur, de schismatique, d’auteur du schisme, de faussaire , d’adultère, de parricide, de nouveau Dioscore, de nouveau Judas; noms qui marquent l'horreur qu’inspirait.sa conduite. Grégoire de Syracuse, son adhérent opiniâtre, Eulampius et tous les autres furent frappés, eux présents, des mêmes coups. C’est de cette sorte que fut terminée la septième session (1).

Anastase a trouvé dans l’exemplaire grec, parmi les acclamations de cette séance; des vers iambiques qui méritent d’être cités :

« Photius, qui, avec une fureur insensée, a voulu ébranler « cette pierre insurmontable (le saint-siége) par ses artifices, « est repoussé maintenant, comme une bête féroce, du chaste lit « nuptial et du temple sacré. Précipité avec Satan dans les abt- « mes ténébreux, il a reçu la juste peine de ses crimes par des « juges sages et saints, par le bienheureux Nicolas et le divin « Pape Adrien, par Ignace qui a souffert le martyre, et par les « autres siéges très-orthodoxes ct très-sages de l’Orient (2). »

(1) Labb., t. vut, p. 1060.

(2) photius qui pridem insuperabilem petram Fraudibus malignis conturbavilt insipienter, “Pellitur nunc ut atrocissima fera A thalamo casto et venerabilibous teryhis ,

Nous ne devons pas passer sous silence ce que rapporte Ni-. cétas, auteur contemporain, qui dit le tenir de témoins non suspects. « 11 dit donc que les évêques, pour inspirer plus « d'horreur, ont signé les anathèmes prononcés contre Photius, « en trempant leur plume, non dans de l'encre, mais, ce qui « fait frissonner, dans le précieux sang de Jésus-Christ (1). » Les actes du concile n’en disent rien, cependant la chose n’était pas sans exemple, mais on ne le faisait que dans des circonstances rares et pour de grands crimes. On l’avait fait pour Pyrrhus parjure et monothélite (2).

Huitième session. — La huitième session, qui fut tenne Île cinq novembre, révéla toutes les bassesses et toutes les manœuvres de Photius pour se soutenir sur le siége de Constantinople. On apporta au concile les papiers de Photius, et les actes du concile supposé, dont un exemplaire avait été envoyé à Rome et brûlé en pleine assemblée. Parmi ces papiers on trouva un grand nombre de promesses que Photius, pour se sou-

Satanæ pessimo , miserrimisque tenebris Bene præmissus, et passus digne À judicibus recte sentientibus atque sanctis, Beatissimo videlicet Nicolao, Hadrianoque divino Papa romano, Et Ignatio martyrium passo, Et reliquis sedibus orientis Orthodoxis et sapientibus valde.

Labb., t. vin, p. 1099.

(1) Labb., Vita Ignat., t. vus, Ὁ. 1231.

(2) Pyrrhus, moine monothélite, était parvenu au patriarcat de Constantinople. Soupçonné d’avoir eu part à la mort de Constantin, fils d'Héraclius, il prit la fuite et chercha un asile en Afrique ; là, il eut avec le saint abbé Maxime une conférence touchant le monothelisme, dans laquelle il fut vaincu, avouant sa défaite. De l'Afrique il se transporta à Rome pour s’y rétracter authentiquement; mais cette rétractation n’était qu’une hypocrisie, puisqu’à la sortie de Rome il se laissa séduire par le gouverneur de Ravenne, dévoué aux monothélites; ce qui le fit condamner et priver de toutes fonctions ecclésiastiques , et déposer de sa dignité par le Pape Théodore, qui signa sa condamnation de la manière énoncée ti-dessns. δα puis il remonta sur la chaire patriarcale d’où il avait été esoukse.

214 HISTOIRE DE PHOTIUS. [eee]

tenir contre la condamnation du Pape, avait exigées, autant par ruses que par menaces , du clergé tant de la grande Église que des autres, et des séculiers de toutes les conditions, depuis Les sénateurs jusqu'aux plus vils artisans, corroyeurs, reve deurs, marchands de poissons, charpentiers, épingliers. Bahanès prit la parole au nom de l’empereur qui était présent et dit : « On a fait souscrire, pendant ces dernières années, des « évêques, le sénat, et toute la ville, par surprise et par ma- « lice, pour des causes injustes, et contre leur volonté; au- « jourd’hui, nous voulons que ces souscriptions soient brülées « par vos mains, et nous espérons, par la miséricorde de Dieu «et vos prières, qu’il pardonnera à ceux qui se sont laissé « surprendre (1). » Rien ne parut plus juste que cet avis, el l’empereur en reçut mille remerciments. Par son ordre, on apporta en plein concile un vase rempli de feu; et par le ministère de Théophilacte, référendaire du patriarche, toutes les promesses exigées, les livres fabriqués contre le pontile de l’ancienne Rome, les actes des conventicules tenus contre celui de la nouvelle Rome, productions monstrueuses du fourbe et ambitieux Photius, furent de nouveau mis au jour, jetés au feu, et ce mystère d’iniquité devint la proie des flammes. L'empereur fit intreduire ensuite les prétendus Kgats des patriarcats d'Orient, dont les noms figuraient dans les actes du concile supposé : c’étaient Pierre, Basile et Léonce. Interrogés, ils protestèrent tous les trois qu’ils n’avaient point été délégués par leurs patriarches, et qu’ils n’avaicut eu aucune connaissance des signatures qu'on leur supposait; ee qui causa une nouvelle surprise comme une nouvelle indignation. On se contenta d’exiger d’eux qu'ils disent anathème au livre {le concile supposé) et à celui qui l’avait écrit ; ce qu’ils firent sans difficultés. Alors Bahanès dit, de la part de l’empereur : « Vous voyez « comme le voile qui couvre le mensonge tombe de Ini-même, « comme les fourberies de Photius paraissent au grand jour ;

(4) Labb., t, vu, p. 1100,

(se LIVRE VI. 215

« personne ma donc aucun prétexte pour ne point se réunir ἃ « L'Église; demain vous n'aurez plus d’excuse (1). » On interrogea ensuite les métropolitains dont les noms fguraient aussi dans les actes du prétendu concile. Tous répondirent qu’ils w'ayaient donné aucune signature. Enfin, on trouva que ce coueïle était de pure invention : personne n’en avait eu connaissance. Tous étaient surpris et indignés des fourberies de Photius, qui fut anathématisé de nouveau comme traître, usurpateur, parricide, et comme faussaire. On lut le vingtième canon du ooncile de Latran , tenu par le Pape Martin en 649, contre ls faussaires, canon qui ne les reçoit à pénitence qu’à l’article de la mort (2).

L'empereur fit venir aussi au concile quelques Iconoclastes gx restaient encore à Constantinople. Plusieurs abjurèrent legrs esreurs, et prononcèrent anathème contre ceux qui n’honorsient pas les saintes images. Mais Théodore, leur chef, s'ahetina dens l'hérésie. 11 fut done anathématisé avec Photine, et c’est ainsi que finit la huitième session.

Neuvième session. — Le concile avait été interrompu pendant trois mois, probablement pour laisser aux évêques qui étaient sous l'empire des Musulmans le temps de venir, et pour préparer Les règles qu’on voulait établir. Enfin, au 13 février 870, on tint la neuvième session ; elle était bien plus nombreuse que les précédentes. L'empereur n’y était pas; mais VÉglise d'Alexandrie y eut son représentant de la part de Michel, patriarche. C'était Joseph, archidiacre de la grande Église, qui exeusa son retard par les difficultés qu’il eut d’obtenir la permission des Sarrasins pour venir à Constantinople. Tout voyage dans cette ville leur portait ombrage. Le légat avait été obligé de mettre en avant le prétexte d’aller ramasser de l’argent pour le rachat des chrétiens captifs, et ce fut à cause de ce motif qu'on lui permit de partir pour la ville

(1) Labb.., t. var, p. 1103.

(2) Labb., t. vu, p. 1103.

impériale. ΠῚ communiqua au concile 868. ῬΟΠΥΟΙΣ et sk tres de créance, qui furent approuvés. On l’admit an ci, en lui faisant part de tout ce qu’on avait fait dansls ss précédentes. I] y donna son assentiment.

On fit venir ensuite les faux témoins qu’on avait dans le concile de 861 pour déposer le patriarche {68 Nous avons vu qu’ils étaient au nombre de soixante ét Ja plupart de la maison de l’empereur. Interrogés, ils rent tous qu'ils avaient agi contre leur conscience. Le cs selon leur demande, leur imposa la pénitence publiquea® termes : « Nous statuons qu’ils feront pénitence penis « ans. Ils seront deux ans hors de l'Église, puis deox ass «teurs, comme les catéchumènes, sans communier. ΘΒ « ces quatre ans, ils s’abstiendront de chair et de vin, ΒΕ « les dimanches et les fêtes de Notre-Seigneur. Les πα « nées suivantes, ils seront debout avec les fidèles, et ὃ « nicront seulement aux fêtes de Notre-Seigneur, εὐ « de chair et de vin trois fois la semaine, le lundi, ler κα « ct le vendredi. Tous ceux qui ne sont pas venus se prié « aujourd'hui au concile, demeureront excommuniés it « ce qu’ils se soumettent à la pénitence. » Le patriarche lg reçut le pouvoir d'augmenter ou de diminuer cette péoitssl selon la conduite et la disposition des sujets (1),

On introduisit ensuite ceux qui, sous l’empereur Mid contrefaisaient les cérémonies de l’Église et les tournaies dérision. Ils étaient au nombre de trois, Marin, Bail George, tous trois écuyers de l’empereur. Théophile, js tendu patriarche de Michel, dont nous avons parlé plus à n'existait plus. Interrogés par le concile, ils jetèrent la ! sur l'empereur, qui lcur donnait des habits sacerdotaus, « forçait à faire ce qu’ils ont fait. Le concile n’accepta pes excuse, mais 1] remit leur punition à une autre séance.

On fit paraitre d’autres légats dont les noms figuraient

(1) Labb., ft. var, p, 1118, ”

les actes du concile supposé. Ils étaient au nombre de trois : Sergius ct Grégoire , prétendus légats d’Antioche, et Léonce, faux légat d'Alexandrie ; ce dernier avait déjà paru dans la huitième session. Ils furent interrogés et présentés au légat d'Alexandrie. Ils jurèrent qu'ils n’avaient assisté à aucun concile, et qu'ils n’avaient aucune connaissance des signatures qu’on leur attribuait. On vit donc de nouveau que le prétendu concile était de l'invention de Photius. Ainsi finit la neuvième session.

Dixième et dernière session. — La dixième session , qui se tint le 28 février, est la plus nombreuse et la plus solennelle de toutes. L'empereur Basile y assista avec son fils Constantin et vingt patrices, après lesquels sont nommés les trois ambassadeurs de Louis, empereur des Italiens et des Français, savoir : Anastase, bibliothécaire de l’Église romaine, à qui nous devons la traduction latine du concile ; Suppon, cousin de l’impératrice Ingelberge et chef de la maison de l’empereur, et Évrad, son maître d'hôtel. Le sujet de cette ambassade était de demander du secours à l’empereur Basile, contre les Sarrasins d'Italie, et de négocier un mariage entre la fille de Louis et le fils de Basile ; ce qui se faisait de concert avec le Pape. Après 165 ambassadeurs français, sont nommés , dans les actes du concile, ceux de Michel, prince de Bulgarie ; puis les évéques, au nombre de plus de cent. Le patrice Bahanès demanda aux légats ce qu’on ferait ce jour-là ; ils dirent qu'il fallait commencer par la lecture des canons, que le concile devait ratifier. Ils furent donc lus en même temps par le diacre Étienne, au haut du concile, et au bas, par le diacre Thomas.

Il y en a vingt-sept, la plupart touchant l'affaire de Photivs, les abus qu’il avait introduits ou tolérés. Après avoir parlé de l'importance des règles de l’Église, qui sont comparées à un flambeau qui nous éclaire , et de l'obligation où sont les évèques et tous les clercs de les observer, on confirme les décrets du Pape Nicolas et du Pape Adrien, pour Ignace et contre Photius ; on déclare que celui-ci n'a jamais &t6 Evans

que toutes les ordinations qu’il a faites sont nulles, etquks

églises ou les autels consacrés par lui doivent l'êtredese

veau. On anathématise Photius, pour avoir supposé dis

légats d'Orient, ct on défend, à l'avenir, de pareilles sg

cheries, renouvelant le décret du Pape Martin. Les érigé

ne se séparèrent pas sans avoir pris des précautions pour®

nir ; car on prend des précautions lorsqu’on ἃ été instruit ft

une funeste expérience. La loi est la fille du désordre: elesit

toujours à la suite de maux qu’on a soufferts. Or, biaë maux étaient arrivés sous le gouvernement de Photivs, ls des abus avaient été introduits ou tolérés par lui : le co veut y porter remède, et règle l’avenir après avoir τῶ passé. Les mesures qu’il prend nous montrent jusqu'à αὶ point l'ordre canonique avait été endommagé ou plutôt æ plétement renversé sous le faux patriarche.

Photius, comme nous l'avons dit, si grand par l’ascenis de son génie et la dignité à laquelle il aspirait, était descesh jusqu’au dernier degré d’avilissement, en mendiant les st frages de la foule, en sollicitant des promesses des plus τ artisans. Le concile défend ces sortes de bassesses et ne pe met aux patriarches qu'un seul acte de ce genre : c’estla po fession de foi qu’il doit exiger des évêques le jour de leur sécration (1).

Photius était un flatteur de cour, toujours aux genowi l'empereur, lui rendant, ainsi qu’à ses officiers, des honne excessifs aux dépens de sa dignité. Le concile défend donc# évêques de sortir de leur église pour aller en procession a devant d’un prince ou d’un officier général, ou, s'ils le re contrent en chemin , de descendre de cheval pour se prosie

ner et les adorer, c’est-à-dire leur rendre hommage (2). ( voit ici le véritable esprit de l’Église, qui recommande «t

évêques la soumission envers les princes, mais soumissi noble et sans bassesse.

(1) Can. 8, Labb., t. vint, p. 1131.

(2) Can. 14, Labb., t. vu, Ὁ. 1131.

Photins avait toléré les orgies de l’empereur Michel, ces processions scandaleuses dans les rues où l’on contrefaisait les cérémonies du culte. Le concile proscrit avec sévérité ces sortes de bouffonneries, et ordoune au patriarche , si le cas se présentait encore, d'élever la voix et de punir de pareilles profanations. On voit l'indiguation des évèques dans les termes dont ils se servent en parlant de ce sujet :

« Nous avons appris un abus digne de beaucoup de larmes : « que, sous le dernier empereur, des laïques, de l’ordre du « sénat, relevaient leurs cheveux pour imiter ceux des clercs, «et portaient les habits sacerdotaux, ayant un chef qui faisait « 16 patriarche. Ainsi, ils représentaient les saintes cérémonies, « les élections et les ordinations d'évèques, les accusations et les « dépositions. On n’a jamais oui parler de rien de semblable, « même chez les païens : c’est pourquoi le concile défend , à « quiconque porte le nom de chrétien, de commettre, à l'avenir, « de telles impiétés, ou de les couvrir par son silence. Si un em- « pereur ou un grand voulait le faire, qu’il soit repris, et privé « des sacrements par le patriarche et les évêques ; puis mis en « pénitence, où anathématisé, s’il ne s’y soumet promptement. « Que si le patriarche de Constantinople et ses suffragants né- « gligent leur devoir en cette occasion, qu’ils soient déposés. « Quant à ceux qui ont servi à ces sacriléges, nous leur don- « nons pour pénitence d’être trois ans séparés de la commu- « nion , un an pleurant hors de l’Église, un an debout avec les « catéchumènes, le troisième avec les fidèles (1). »

Photius avait été élevé par la seule puissance séculière, sans élection canonique. Le concile, s'appuyant sur les canons apostoliques et sur d’autres décrets synodaux, déclare nulles ces sortes d'élections (2).

Tout l’ordre de la hiérarchie ecclésiastique avait été renversé par son ordination. De simple laïque, il était devenu

(1) Can. 16.

(2) Can. 12, Labb.,t. vin, p. 1133.

évêque en six jours. Les évêques, suivant 16 canon 10 du concile de Sardique, en 347, renouvellent la défense de prendre pour évêque un laïque. Ils veulent que, s’il est mü par un mouvement de piété et non d’ambition ou d'intérêt, il ne soit promu à l'épiscopat qu’après dix ans de cléricature ; qu’il ait été lecteur un an, deux ans sous-diacre, trois ans diacre, et quatre ans prêtre. S'il n’a point passé par ces divers degrés, il sera rejeté, et privé de toute fonction sacerdotale (1).

À l’instigation de Photius, bien des clercs et des évêques s'étaient séparés de la communion d’Ignace, sans qu’il fût jugé canoniquement. Le concile défend aux clercs de se séparer de leur évêque, comme aux évèques de se séparer de leur métropolitain ou de leur patriarche, de quelque crime qu’il soit accusé, avant un jugement canonique (2).

Photius avait également tout bouleversé dans la grande Église. Il avait admis des étrangers, ou d’autres sujets recommandés par les grands, en leur donnant l’avancement qui était dù à ceux qui desservaient cette Église. Le concile s'oppose à l'admission de ces étrangers, et ordonne de laisser les degrés supérieurs, pour récompense, à ceux qui sont de cette Église (3).

Photius avait permis à l’empereur, à ses officiers, ctmème à la foule, d’assister à un concile provincial, celui de 861 : il avait mème prétendu, à cette occasion, qu'aucun concile ne devait se tenir sans la présence du prince. Le Pape Nicolas, en répondant à la lettre injuricuse de l’empereur, lui avait déjà reproché cette conduite. Le concile, suivant le même principe, défend aux princes d'assister aux conciles provinciaux, et leur permet seulement d’assister aux conciles généraux, où il s’agit de la foi commune à tous. Le droit de convoquer les conciles provinciaux appartient aux seuls métropolitains ou aux patriar-

(t) Can. 5, Labb., t. vu, p. 1129. :

(2) Can. 10.

(3) Can. 13, Labb., {. vin, Ὁ. 1133.

ches. Les princes ne peuvent s’y opposer sans faire un acte d'impiété (1).

Mais ce qu'il y avait de plus téméraire de la part de Photius, c’est qu'il avait osé condamner le Pape, à l’exemple de Dioscore : c'était un inférieur qui jugeait et condamnait son supérieur. Le concile prononce des anathèmes contre ceux qui entreprendront des choses semblables. S'il y a quelque malentendu ou quelque sujet de dispute relativement à l’Église romaine, on doit l’exposer, dans un concile général, avec respect, et en attendre la solution. Il en est de mème à l’égard des autres patriarches (2).

Enfin, le concile va à la racine du mal ; il travaille à rendre à l'Église son indépendance, et à purger les élections de l'influence corruptrice du pouvoir temporel. Depuis longtemps, les empereurs avaient mis la main sur les élections, et l’on peut s’imaginer facilement quels choix faisaient les hommes que nous avons vusse succéder sur le trône de Constantinople. La flatterie, la servilité et l'intrigue ouvraient souvent seules la porte du sanctuaire. On cherchait pour évêques des créatures du gouvernement, des hommes souples à ses volontés. Le peuple les connaissait bien, puisqu'il leur donna le nom de melquites, c’est-à-dire sectateurs de la religion de l’empereur. De là l'incroyable scandale donné au concile des Iconoclastes sous Constantin Copronyme ; de Ἰὰ celui du concile de Photius en 861. En prenant les rènes du gouvernement, l'impératrice Irène s’était hâtée de corriger cet abus.

Le septième concile général, assemblé sous son règne, en 787, dans son troisième canon, déclara nulle toute élection d’évèque, de prètre, et même de diacre (ce qui montre jusqu’à quel point les princes avaient empiété sur les droits de l’Église), faite par les princes, à principibus facta. Le concile actuel renouvelle d’abord ce décret; mais, comme s’il n’avait pas assez fait, il revient sur ce sujet ; ce qui nous montre combien

(1) Can. 17, Labb., t. vu, p. 1136.

(2) Can. 21, Labb., t. vint, p. 1140.

ce point lui paraissait important; et, en effet, c’est là que résidait le vice radical de l'Église d'Orient. Il pousse la sévérité plus loin que le concile précédent. Pour écarter toute influence princière, il défend aux chefs des États d'assister à l'élection, soit personnellement, soit par des commissaires, à moins que le secours de ceux-ci ne soit réclamé par les évêques pour maintenir ou rétablir le bon ordre. Il veut que toute influence laïque soit écartée, que l'élection soit débarrassée de tout entourage qui pourrait gêner la liberté, et qu’elle revête un caractère purement et exclusivement ecclésiastique. On prononce anathème contre quiconque enfreindrait ces prescriptions (1). L'empereur Basile semblait entrer dans les vues du concile, puisque ces canons ont été faits en sa présence, acceptés et ratifiés par lui, et mis au rang des lois de l’État.

Après les canons, on publia la définition du concile ; deux métropolitains, Métrophanes de Smyrne, et Cyprien de Claudiopolis, en firent la lecture en même temps, l’un au haut, l’autre au bas de l’assemblée. C’est un long discours qui contient, premièrement, une ample confession de foi, avec anathème contre les hérétiques, et particulièrement contre les Iconoclastes et les monothélites, entre lesquels le Pape Honorius n’estpas oublié, On approuve les sept conciles généraux, auxquels on joint celui-ci comme le huitième. Viennent ensuite la condamnation de Photivs, déjà prononcée par les Papes Nicolas et Adrien ; celle de Grégoire de Syracuse, d'Eulampius et de leurs adhérents. Elles sont motivées comme le sont les sentences de nos tribunaux (2). L'empereur, avant de congédier les évêques, leur fait un discours digne du grand Constantin, et remarquable, non-seulement dans la bouche d’un empereur du Bas-Empire, mais encore dans celle d’un souverain quelconque, à quelque époque ou à quelque pays qu'il appartienne. Ce discours est trop

(1) Can. 12 et 22.

(2) Labb., t. vni, ἢ. 1145.

important pour que nous ne le donnions pas en entier. Disons, avant tout, que souvent les Papes avaient supplié les empereurs de Constantinople de ne pas plus s’immiscer dans les affaires qui concernent la foi et la discipline, qu’eux-mêmes et les évêques ne s'immiscent dans les affaires politiques. Bien souvent ils leur avaient nettement tracé la ligne de démarcation entre les deux pouvoirs, dont chacun doit se renfermer dans les limites suffisamment distinctes de ses droits et de ses devoirs. Osius, évêque de Cordoue, celui qui a présidé le concile de Nicée, avait déjà dit à l’empereur Constance : « C’est à «vous, prince, que Dieu a confié l’empire ; mais c’est à nous « qu’il a confié les intérèts de l’Église (1).» Le Pape Gélase, suivant le même principe, avait dit à l’empereur Anastase : « Le monde, auguste empereur, est gouverné par deux puis- « sances : celle des pontifes et celle des rois... Si les évêques « obéissent à vos lois dans tout ce qui concerne l'ordre de la « police et les choses temporelles, sachant que vous avez reçu «d'en haut la puissance, avec quelle affection ne devez-vous « pas être soumis à ceux qui sont établis pour dispenser les « saints mystères (2). » Le Pape Symmaque avait tenu un pareil langage au même empereur (8). Le Pape Nicolas, à l'exemple de ses prédécesseurs, avait tout récemment tracé, avec la même netteté, les limites des deux puissances, en ré-

(1) Σοὶ βασιλείαν ὁ Θεὸς ἐνεχείρισεν" ἡμῖν τὰ τῆς ἐχχλησίας ἐπίστευσε. Athan. oper. ad solitar. vitam agentes epist., t. υπι, p. 810. Edit. Colon.

(2) Duo sunt, imperator auguste, quibus principaliter mundus hic regitur, sacerdotalis auctoritas et regalis potestas. Si enim quantum ad ordinem pertinet publicæ disciplinæ, cognoscentes imperium tibi supernâ dispositione collatum , legibus tuis ipsi quoque parent religionis antistites.... quo, rogo, te decet affectu eis obedire qui pro erogandis venerabilibus sunt attributi mysteriis. Epist. 8 ad Anast., apud Labb., t.rv, p. 1182.

(3) Ille (imperator) reram humanarum curam gerit; ἰδία ( pontifex ) divinarum ; tu humana administras, ille tibi divina dispensat. Labb.. t. 1v, F4 1298. Epist. 6, apol. ad Anast. -

224 HISTOIRE DE PHOTICS. se

pondant à la lettre injurieuse de l'empereur Michel ’ 1°. ls. outre la prétention qu’ont tous les princes de régenter l'Ége, les empereurs de Constantinople avaient la manie de dogs ser et d'interpréter la discipline ecclésiastique à leur fantsst Cette manie semblait être contagieuse, puisqu'elle se coms niquait à la plupart des princes qui montaient sur le tréæë Constantinople. II n’y avait pas même intermittence, leg lennemi venait se montrer aux faubourgs de leur cit Basile semble être destiné à échapper à cette contagion :1wt suivre une ligne tout opposée, et rendre à l’Église son inde dance. Après avoir remercié les évêques d’être venus &i Join pour rétablir la paix de l’Église de Constantinople; gi avoir menacé prêtre et laïque de l'exil, 5115 ne se conforms pas aux décrets du concile ; enfin, après avoir recomss} aux évèques de prècher la parole de Dieu tous les dimasds, et de ne souffrir aucune hérésie dans leur diocèse, sous μα d'être condamnés par le patriarche, il adresse aux laïques di Jui-même ces paroles remarquables :

« Quant à vous, soit que vous soyez constitués en dignité. Μὲ « que vous soyez simples particuliers , que vous dirai-je.ssf « qu'il ne vous est pas permis de disputer des matières eds « tiques ni de résister à l’Église, et de vous opposer à un cet « général. Examiner les matières ecclésiastiques, les apprds « dir, c’est l'affaire des patriarches, des évêques et des prés * qui ont en partage le gouvernement de l’Église, qui ps « dent le pouvoir de sanctifier, de lier et de délier, μα « ont reçu les clefs de l'Église et du ciel; mais ce n'est ρας δια « affaire, à nous, qui avons besoin d'être dirigés, d'ètesæ « tifiés, d'être liés ou d'être délivrés de nos liens. Le μῖᾷε, « quelles que soient l'étendue de sa sagesse et la convictiaë « sa foi, ne cesse pas d’être brebis ; et l’'Évêque, quelle ques « Ja médiocrité de son mérite et de ses vertus, ne cese Μ΄ « d’être pasteur, tant qu'il est évèque, et qu'il prêche la pe

(1) Labb., t. τις p. 324. Voic plus haut, Ὁ. 120.

« role de vérité. Quelle excuse aurions-nous donc, nous qui « sommes au rang des brebis, de nous méler de l'affaire des pas- « teurs, d'examiner et de juger ce qui est au-dessus de nous? « Notre devoir est de les écouter avec crainte et confiance, de « respecter leur face, puisqu'ils sont les ministres du Dieu « tout-puissant et revètus de son pouvoir : mélons-nous donc « de ce qui est de notre ressort. Mais il en est dont la méchan- « ceté a dégénéré en folie, tellement que, oubliant leur condi- « tion, et sans penser qu’ils ne sont que des pieds, ils veulent « faire la loi aux yeux, non suivant la nature, mais suivant « leurs désirs (1) ; ils sont prompts à accuser, et lents à se cor- « riger des fautes dont ils sont accusés eux-mêmes. J’engage « ceux qui sont de cette catégorie de déposer toute haine, de « cesser de juger leurs juges, et de chercher à conformer leur « conduite aux préceptes de Dieu (2).» Par ce discours, l’empereur prend un engagement solennel pour lavenir : nous verrons s’il le remplira. Il s'adresse de nouveau aux évèques, et leur demande si personne n’a rien à dire contre ce qui a été arrêté. Les évêques répondent, par des acclamations unanimes : « Nous agréons tout ce qui a été lu; nous y adhérons « de tout cœur, et nous y souscrivons avec plaisir (3). »

Tout étant terminé, les légats prièrent l’empereur de souscrire le premier ; mais, à l’exemple de Constantin, de Théodose et de Marcien, il se contenta, ainsi que son fils, de signer après les légats, et avant les évêques qui y souscrivirent, au nombre de cent deux. Anastase, le bibliothécaire, nous prie de ne pas nous scandaliser de ce petit nombre d’éviques (4). Plusieurs, séduits par Photius, n’avaient pas voulu se rétracter. D’autres, en grand nombre, n'avaient point été admis au concile, parce qu'ils avaient reçu de lui leur consécration. Les cent deux évêques ordonnés par Ignace et son

(1) L'empereur fait ici allusion à la conduite de Michel et de Bardas. (2) Labb., t. vus, p. 1154.

(3) Labb., t. vins, p. 1155.

(4) Labb. , t. var, p. 1157, note.

prédécesseur sont les seuls qui soient restés fidèles ; mais toujours est-il bien triste de voir trois cent dix-huit évêques au faux concile de 861, tandis qu’au concile général on n’en voit que cent deux. Si nous n’en sommes pas scandalisés, nous avons lieu du moins de nous en affliger. L'Église d'Orient se trouve - composée d'éléments singulièrement disparates, et, à la moindre agitation, elle peut se dissoudre.

On écrivit, au nom du concile, deux lettres synodiques. Dans la première, qui est circulaire, on rapporte tout ce qui s’est passé au concile, et l’on ordonne à tous les enfants de l'Église, de quelque dignité ou condition qu'ils soient, de se conformer et de se soumettre à ses ordonnances (1). Le concile dit, entre autres choses, que l’empereur prenant en considération le sort des bons évêques et des chefs de l’ordre monastique, séparés et dispersés çà et là, et voyant que les solitaires qui mènent une vie angélique et céleste, que même les laïques qui sont revêtus de quelque pouvoir et qui pensent bien , se déclaraient contre Photius, comme contre un intrus et un adultère, et que, ce qui l'emporte sur toute autre raison, l’ancienne Rome le rejetait, après lavoir frappé par ses réprimandes comme par autant de flèches, s’empresse de le confiner dans le lieu d’ignominie qu’il a mérité, et de rendre au siége de Constantinople son pasteur légitime, suivant le jugement synodique de la sainte Église romaine.

La seconde lettre est adressée au Pape Adrien, et contient les louanges de ses légats et du Pape Nicolas dont on a suivi le jugement. Elle exhorte le Pape à confirmer le concile, à le publier et à le faire recevoir dans toutes les églises : la même lettre paraît avoir été envoyée à tous les patriarches (2). Il y ἃ aussi une circulaire au nom de l’empereur Basile et de ses deux fils, pour faire part à tous les évêques de la conclusion du concile : elle est datée de l’indiction troisième, c’est-à-dire de 870.

Cependant, tout ne se termina pas sans que les Grecs eus-

(1) Labb., t. στ, p. 1162, grec. 1380.

(2) Labb., t. vu, p. 1167.

sent joué quelques tours de leur façon. Les légats se défiaient d’eux et prenaient toutes sortes de précautions. Avant de souscrire au concile, ils prièrent Anastase, le bibliothécaire, qui connaissait parfaitement les deux langues, d'en examiner scrupuleusement les actes. Anastase trouva que, dans une des lettres du Pape Adrien, on avait retranché ce qui était à la louange de l’empereur Louis. Les légats s’en plaignirent hautement , et les Grecs s’excusèrent en disant que, dans un concile, on ne devait donner des louanges qu’à Dieu. Le fait est qu'ils ne voulaient pas reconnaître à Louis le titre d’empereur ; car leur excuse était peu sincère, puisqu’on avait donné, dans ce même concile, mille louanges à l’empereur Basile. Comme les Grecs s’obstinaient, les légats ne voulurent pas anéantir tout ce qui s’était fait, en refusant leur signature ; ils souscrivirent en mettant la clause : jusqu’à la volonté du Pape, c’està-dire sous son bon plaisir, et à la charge de sa ratification (1).

On fit une autre supercherie qui allait avoir des conséquences plus fâcheuses. Quelques-uns des Grecs s’adressèrent secrètement au patriarche Ignace et à l’empereur Basile, se plaignant que, par le moyen des libelles que les légats avaient fait souscrire, suivant la formule apportée de Rome, on avait mis l'Église de Constantinople sous la puissance des Romains , et soutenant qu’ils ne pouvaient recouvrer leur liberté, si on ne leur rendait ces libelles. Ils ajoutaient que la clause insérée à la souscription des légats était un prétexte pour revenir contre le jugement du concile, et remettre les choses dans la confusion précédente. L'empereur, touché de ces remontrances, ordonna aux officiers qu’il avait chargés de prendre soin des légats d'observer quand ils iraient, avec leurs gens, à quelque église, pour entrer dans leur logis et emporter secrètement ces libelles. Les légats étant donc allés conférer avec le patriarche, ces officiers emportèrent, en cachette, une partie de ce grand

(1) Labb., t. vin, LA 891 et 1156.

nombre de libelles ; mais ils ne purent tout prendre, parce que les légats, se défiant de ce qui arriva, avaient bien caché ceux des principaux évêques.

A leur retour, s'étant aperçus de cette soustraction , ils en furent extrêmement affligés, et allèrent trouver l’empereur Basile, avec les ambassadeurs de l’empereur Louis, Suppon et Anastase. Les légats dirent à l’empereur : « Nous n’oserions « retourner à Rome, après avoir perdu ces abjurations, et vous « ne tirerez aucun fruit de ce que vous avez commencé pour le « bien de l’Église. » Les ambassadeurs de Louis ajoutèrent : « I] n’est pas digne d’un empereur de détruire ce qu’il a fait : « puisque ces libelles ont été donnés de votre consentement, si « vous vous en repentez, déclarez-le ouvertement ; mais si vous « avez bien fait, comment souffrez-vous la soustraction de ces « libelles? Si vous dites qu’on l’a faite à votre insu, on le croira « quand vous les ferez rendre par les gens que vous avez don- « nés aux légats pour leur süreté, et qui, par conséquent, sont « responsables de ce qu’ils ont perdu. » Après bien des sollicitations, les légats obtinrent enfin, à grande peine, la restitution des libelles : cependant elle fut entière, et il n’en manquait pas un seul. L'empereur en les leur remettant dit :

« Pour moi, j'ai recouru par mes ambassadeurs à la chaire « apostolique, comme à la maîtresse de toutes les affaires ecclé- « siastiques ; et c’est pour cela que nous avons attendu votre « présence, afin que, par votre décret et votre sagesse, notre « Église récupérât la santé, et que nous eussions pour règle, « non pas nos propres mouvements, mais votre décision. « Recevez donc les libelles que vous avez salutairement exi- « gés de nos pontifes et de tous nos clercs; recevez-les et « présentez-les à notre Père spirituel le très-saint Pape, afin - « que si quelqu'un, comme il arrive, tente de s’égarcr ou de « se jeter dans quelque précipice, il puisse le retenir comme « par un frein et le ramener au droit sentier de la justice (1). »

(1) Labb., t. vut, p. 990.

Les légats reprirent les libelles avec une grande joie, et les remirent aux ambassadeurs de l’empereur Louis, pour les apporter plus sûrement en Italie (1).

Après cette restitution, on traita l’affaire des Bulgares dans uue conférence particulière. Les évèques Formose et Paul, que le Pape Nicolas avait envoyés en Bulgarie, étant revenus à Rome, rapportèrent que cette nouvelle Église était entièrement soumise à l’Église romaine, et présentèrent au Pape, Pierre, envoyé du roi des Bulgares. Celui-ci lui rendit des présents et des lettres du roi, par lesquelles 1] le priait instamment de sacrer archevêque le diacre Marin, dont il connaissait le mérite, et de le lui renvoyer, ou quelqu'un des cardinaux de son Église , digne de la même place, afin que, quand les Bulgares l’auraient approuvé et élu, 1] retournât pour être ordonné par le Pape (2).

Marin ayant été envoyé légat à Constantinople, le Pape envoya aux Bulgares un nommé Silvestre, pour être élu archevèque ; mais ils le renvoyèrent promptement avec Léopard, évêque d’Ancône, et Dominique de Trévise, demandant qu’on leur envoyât un archevêque, ou Formose, évèque de Porto. Le Pape répondit qu'il leur donnerait pour archevêque celui que le roi demanderait. Mais ce prince, ennuyé de ces délais, envoya à Constantinople, à l’occasion d’une autre affaire, le même Pierre qu’il avait envoyé à Rome, et le chargea de demander à quel siége l’Église des Bulgares devait être soumise , et ce fut le sujet de la conférence (3). Aussi, trois jours après que les actes du concile eurent été mis au net et déposés à Sainte- Sophie, l’empereur fit assembler les légats du Pape avec ceux d'Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, et le patriarche Ignace, pour entendre les ambassadeurs des Bulgares. Pierre, chef de l’ambassade, remercia d’abord les légats romains, au nom de son souverain, de ce qu’en passant ils avaient bien

(1) Vita Hadr. et nota Anast. ad Libell. Labb., t. vi, p. 891 et 990. (2) Vita Hadr. ib., p. 895.

voulu visiter leur Église par leurs lettres. Les légats répondirent qu'ils n’avaient fait que leur devoir, qu'ils regardaient les Bulgares comme des enfants de l’Église romaine, et comme les membres de leur corps. L’ambassadeur dit que, nouvellement convertis à la foi, ils craignaient de se tromper : il demanda donc aux légats réunis à quelle Église les Bulgares devaient appartenir. Les légats romains dirent sans hésiter que c’était à l’Église romaine, à laquelle le roi s’étäit adressé, d’où il avait reçu des instructions, des évèques et des prêtres qui y sont encore. Les ambassadeurs l’avouèrent , et ils demandèrent de nouveau à laquelle des deux Églises il serait plus raisonnable d’appartenir. Les légats du Pape répliquèrent : « Nous avons « terminé les affaires que le saint-siége nous avait chargés de « régler avec les Orientaux, et nous n’avons dans nôs pouvoirs « rien qui vous regarde. Nous n’en pouvons rien décider au « préjudice de l’Église romainé; au contraire, puisque votre « pays est plein de nos prêtres, nous décidons, autant qu'il est «en nous, que vous ne devez appartenir qu’à l’Église ro- « maine. »

Les légats d'Orient dirent aux Bulgares : «Quand vous avez « conquis ce pays, à qui était-il soumis? avait-il des prêtres la- «tins ou des grecs?» Les Bulgares répondirent : « Nous l’a- « vons conquis sur les Grecs, et nous y avons trouvé des « prêtres grecs et non pas des latins. » « Il est donc manifeste, « dirent les légats d'Orient, que ce pays était de la juridiction « de Constantinople. » Les légats du Pape dirent : « La diver- « sité des langues ne confond pas l’ordre de l’Église ; le saints « siége, qui est latin, établit en plusieurs lieux des évèques « grecs, suivant le pays.» «Du moins, dirent les légats d’O- « rient, vous ne pouvez nier que ce pays n’appartint à l'empire « des Grecs. » Les légats du Pape répondirent : « Nous ne le « nions pas; mais il s’agit ici du droit des siéges, et non de la « division des empires. »

Les légats d'Orient dirent : «Nous voudrions savoir comment « vous dites que la Bulgarie vous appartient. » Les Jlégats du

[870] LIVRE Vi. 231

« Pape répondirent : « Vous pourrez apprendre, par les décréta- « les des Papes, que le saint-siége a gouverné entièrement l'É- «pire, vieille et nouvelle, toute la Thessalie et la Dardanie, « qui est le pays qu’on nomme aujourd’hui Bulgarie. Ainsi, « elle n’a pas ὀϊό ce gouvernement à l’Église de Constantinople, « comme on le suppose; mais, l’ayant perdu par l'irruption « des Bulgares païens, elle l’a reçu d'eux maintenant qu’ils sont « chrétiens. Secondement , les Bulgares, qui ont conquis ce «a pays, et le gardent depuis tant d’années , se sont soumis vo- « lontairement à la protection et au gouvernement du saint- « siége. Enfin, le Pape Nicolas y ἃ envoyé quelques-uns de « NOUS qui sommes 10], et les évêques Paul, Dominique, Léo- « pard, Formose, et Grimoald, qui y est encore avec plusieurs « de nos prêtres, comme les Bulgares viennent de l’avouer. « Nous y avons consacré des églises, ordonné des prêtres, dé- « truit l'erreur et prèché la vérité avec beaucoup de peine. « L'Église romaine, qui en est en possession depuis trois ans, « ne doit pas en être dépouillée à l'insu du Pape. »

Les légats d'Orient dirent : « Du quel de ces droits voulez- «vous maintenant user? » Les légats du Pape répondirent : « Le saint-siége ne vous a point choisis pour juges de la cause, « vous qui êtes ses inférieurs. Lui seul a le droit de juger « toute l’Église ; c’est pourquoi nous réservons à son jugement « celte affaire, dont il ne nous a point chargés. Quant à votre « avis, il le méprise aussi facilement que vous le donnez légère- « ment. » Les légats d'Orient dirent : « II est très-inconvenant « que vous, qui avez quitté l'empire des Grecs, pour faire « alliance avec les Francs, conserviez quelque juridiction dans « l'empire de notre prince; c’est pourquoi nous jugeons que le « pays des Bulgares, qui a été autrefois sous la puissance des « Grecs et qui a eu des prêtres grecs, doit revenir maintenant « par le christianisme à l’Église de Constantinople, à laquelle « 1] s'était soustrait par le paganisme. »

Les légats du Pape se récrièrent et dirent : « Nous cassons « absolument et déclarons nulle, jusqu’au jugement du saint-

« siége, cette sentence que vous avez prononcée avec précipi- «tation, sans être choisis et reconnus pour juges, par pré- « somption, par faveur, ou par quelque motif que ce soit. Et « nous vous conjurons, vous Ignace, par cette lettre du Pape « Adrien, que nous vous présentons, de ne point vous mêler « de la conduite des Bulgares, et de n’y envoyer personne dés « vôtres, afin que vous ne fassiez pas perdre les droits au saint- « siége qui vous a rendu les vôtres ; et que si vous croyez avoir « quelque juste sujet de plainte, vous le présenterez à l’Église « romaine votre protectrice. » Le patriarche Ignace reçut la lettre du Pape, mais il en remit la lecture à un autre temps, malgré les instances des légats romains, et dit : « A Dieu ne « plaise que je prenne part à ces entreprises contre la dignité « du saint-siége, je ne suis ni assez jeune pour m’en laisser «imposer sur mes droits, et la vieillesse n’a pas non plus af- « faibli mon esprit au point de me faire faire ce que je devrais « reprendre dans les autres (1). » Ainsi finit cette conférence.

On voit queles légats orientaux avaient été séduits par les Grecs, et surtout par l’empereur, qui, pour des vues politiques, voulait attacher les Bulgares à la ville impériale. Au reste, comme le fait observer Anastase, les légats ne s'entcndaïent pas à cause de la différence de la langue, et ne pouvaient s'expliquer que par un seul interprète, celui de l’empereur, qui disait aux Bulgares ce que son maitre voulait qu’on leur dit. Cette ruse, indigne d’un empereur , eut un plein succès. Les Bulgares, qui ne comprenaient point ce que disaient les Komains et les Orientaux , furent facilement trompés et crurent qu'on avait décidé qu’ils obéiraient au patriarche de Constantinople , d'autant plus qu’on leur donna un écrit en grec, contenant que les légats d'Orient, comme arbitres entre les légats du Pape et le patriarche Ignace, avaient jugé que la Bulgarie devait être soumise au | siége de Constantinople (2).

| 49 1 κα γι, Vita aude, p. 893.

(2) Anest. præf. 18 0m, Labb,, t. van, p. 971.

La résistance des légats du Pape à cette prétention augmenta la colère de l’empereur , déjà de fort mauvaise humeur d’avoir été obligé de rendre les libelles d’abjuration. 11 dissimula toutefois, invita les légats à diner , leur fit de grands présents, et puis les renvoya avec l’écuyer Théodose qui les conduisit jusqu’à Dyrrachium ; mais il ne prit aucune précaution pour leur sûreté, de sorte que, s’étant embarqués peu de jours après, ils tombèrent entre les mains des Slaves, qui leur ôtèrent tout ce qu’ils avaient, entre autres l'original des actes du concile, où étaient les souscriptions. Ils leur eussent même ôté la vie, s'ils n’avaient craint quelques-uns d’entre eux, qui leur avaient échappé. Enfin, le Pape et l’empereur ayant écrit pour eux, ils obtinrent leur liberté, et arrivèrent à Rome le vingt-deuxième de décembre la même année 870, indiction quatrième. Les libelles d’abjuration, que dès leur départ de Constantinople, ils avaient remis à Suppon et à Anastase, ambassadeurs de l’empereur Louis, arrivèrent heureusement à Rome, avec une copie des actes du concile, qu’Anastase avait eu la précaution d'emporter (1).

Le Pape la reçut avec grand plaisir, et chargea Anastase de la traduire en latin, mais il reprocha à l'empereur sa négligence (2). Anastase la traduisit mot à mot, autant que le permettait la diversité des deux langues, et quelquefois au delà, conservant trop les phrases grecques. Il ajouta des notes aux marges, pour expliquer quelques usages des Grecs et d’autres faits, qu'il avait appris à Rome ou à Constantinople. A la tête de sa version, il mit une préface en forme de lettre adressée au Pape Adrien, où il raconte l’histoire du schisme de Photius, la tenue du concile et l’occasion de sa version ; puis il ajoute : « De peur que, dans la suite destemps, il ne se trouve « quelque chose d’ajouté ou de changé dans les exemplaires « grecs de ce concile, on doit savoir qu'il n’y a rien été

(1) Vita Hadr., Labb., t. vins, p.894.

(2) Hadr. epist. apud Labb., t. vi, p. 1173.

« défini que ce qui se trouve dans l’exemplaire grec, qui est « aux archives de l’Église romaine, et qui a été fidèlement « traduit en latin (1). »

Pour rendre raison de cet avis, il rapporte l'histoire de la conversion des Bulgares et la conférence tenue à leur sujet; et dit qu’il est à craindre que les Grecs n’ajoutent quelque chose aux actes du concile, pour faire croire qu'il a décidé que les Bulgares devaient être soumis au siége de Constantinople; car, dit-il, ces entreprises leur sont ordinaires. C’est ainsi que, dans le second concile, ils ont donné des priviléges au siége de Constantinople contre les canons de Nicée. Ils attribuent au troisième concile quelques canons qui ne se trouvent point dans les plus anciens exemplaires latins. Ils en ont ajouté un au quatrième concile, touchant les priviléges de Constantinople, que jamais le Pape saint Léon n’a voulu recevoir. Π15 montrent aussi un grand nombre de canons, la plupart contraires à l’ancienne tradition, qu’ils attribuent faussement au sixième concile. Enfin, dans le septième concile, 115 retranchent de la lettre du Pape Adrien ce qui regarde l’ordination de Taraise , et en général des néophytes (2).

Nous n’avons les actes entiers du huitième concile que dans cette version latine d’Anastase : les actes grecs qui sont imprimés n’en sont qu’un abrégé, fait, à la vérité, assez judicieusement, mais où l’on ἃ beaucoup retranché de l’original.

Ce concile, quoique peu nombreux, réunit toutes les conditions d’un concile général. Il ἃ été convoqué par l'autorité compétente, présidé par les légats du saint-siége , et approuvé par les légats des trois patriarches d'Orient. La procédure du concile a été régulière, faite selon les canons et l’usage de tous les conciles. Photius a été soumis à ses juges naturels, il ἃ été entendu, et s’il a gardé le silence, c’est qu'il n'avait point de défense à donner. Sa condamnation repose non sur des oui-

(1) Labb., t. vmr, p. 961.

(2) Labb., t. van, p. 972.

dire, sur des bruits populaires, ou sur la déposition de témoins subornés, mais sur des faits publics, attestés par de nombreux témoins qui portaient encore les cicatrices de ses fureurs ; et certes personne n’osera dire qu’il n’a point mérité la sentence qui l’a frappé. Les décisions du concile ont été ac- : ceptées et souscrites par les légats du saint-siége , par ceux des autres patriarcats, par les évêques, par l’empereur ; enfin, elles ont été confirmées par le Pape , ce qui donne au concile le caractère d’œcuménicité. C’est pourquoi il a toujours été regardé comme le huitième généra], etson compendium , selon l'usage d’ajors, a été affiché aux portes de la grande Église de Constantinople. Les pontifes de Rome, le jour de leur sacre, étaient. obligés d’en faire profession (1). Mais ce concile ne devait pas plaire à Photius et à ses partisans, parce que la sentence d’un tribunal ne convient jamais à ceux qu’elle condamne. Photius ya faire tous ses efforts pour le rendre odieux et en effacer, s’il était possible, jusqu'aux moindres traces, et ses efforts ne seront pas toujours sans succès.

ο (ΤΠ) Baron., ann. 869, ἢ. 59, cum critic, Pagii. — Labb., t. vi, p. 1422 et 1492.

Photius, condamné pour la cinquième fois (1), reçoit enfin la peine de ses crimes, peine trop douce à raison de ce qu’il avait fait. 1] est exilé à Stenos par ordre impérial. On peut s’imaginer facilement quel était, après ce coup, son désappointement. Cet indomptable ambitieux qui, naguère, par sa parole puissante et sa haute autorité, avait remué l’Orient et l'Occident , avait rêvé la suprématie universelle et était arrivé à faire trembler le souverain Pontife sur la chaire de saint Pierre, se voyait subitement dépouillé de toute dignité, de tout honneur, banni de toute société civile et religieuse , relégué dans une obscure retraite, condamné pour ses crimes, et couvert de honte comme un faussaire. Tout autre que lui aurait caché son ignominie et renoncé pour tout jamais à un poste où il avait été si peu heureux. Mais, poussé par son insatiable ambition, il s’y attache de toutes les facultés de son âme, y tenant autant qu’à sa vie. Comme tous les grands coupables, il semble d’abord braver les malheurs qui sont venus coup sur coup tomber sur sa tête; mais livré bientôt à luimême dans la solitude , il est triste et abattu, la vie lui pèse, et il roule avec amertume dans le chagrin ses noires pensées,

(1) Ilavait été condamné : 1° par les évêques réunis à Constantinople dans l'église de la Paix; voy. p. 31; 2° par le Pape Nicolas, dans un synode à Rome, lorsqu'il s’est adressé au saint-siége, p. 84; 3° par le même, avec le légat Zacharie et Grégoire de Syracuse, p. 101 ; 4° par le Pape Adrien, dans

un concile à Rome, p. 182; 5° enfin, par le huitième concile général. Metroph. ad Manuel., Labb. , t. vus, p. 1391. — 10., p. 1423.

ses noirs regrets, et ses noirs desseins. Enfin , pour se soulager, il prend la plume, et se met à distiller en secret le venin qui lui ronge le cœur, en écrivant à plusieurs de ses partisans. Mais, toujours maitre de son expression , 1] la modère et la façonne avec art et délicatesse , lors même qu’il prodigue le fil et qu'il exhale les plus horribles exécrations. Sous ses pinceaux, les Pères du concile deviennent des proscrits et des profanes, des Caïphes et des Pilates ; pour lui, il est la copie de l’'Homme-Dieu persécuté, calomnié, condamné. Il se compare encore à saint Étienne, à saint Paul et à saint Jacques, traînés devant des tribunaux injustes et cruels. « Ceux, dit-il, « qui avaient plusieurs fois mérité la mort, étaient grave- « ment assis portant le nom de juges ; et ceux dont le monde « n’était pas digne paraissaient devant eux pour être jugés. » Et puis, prenant un ton dévot, qu’il savait mettre si bien en œuvre, il ajoute : « Ne vous étonnez pas de ce que l’on ose « faire, et ne croyez pas que la patience de Dieu soit une « preuve qu’il abandonne les choses humaines ; il dispose tout « pour notre bien, par les secrets impénétrables de sa provi- « dence. » Pour ses adhérents, il a soin de leur faire un beau lot , il les transforme en saints et en martyrs. Les lettres qu’on va lire vont nous en fournir des preuves bien convaincantes.

« Pourquoi vous étonnez-vous, écrit-il à un moine nommé « Théodose, que les profanes président aux assemblées des « plus illustres prélats, que les condamnés prétendent être « juges, que les innocents leur soient présentés environnés « d’épées, afin qu'ils n’osent même ouvrir la bouche? Vous en « avez plusieurs exemples anciens et nouveaux. Anne, Caïphe « et Pilate, jugeaient, et Jésus, mon maître et mon Dieu , et « notre juge à tous, était dntroduit et interrogé. Étienne, le « premier martyr, déjà ceint d’une couronne immortelle , est « amené devant un tribunal homicide, et bientôt assailli de « pierres, au moment où il parlait de Dieu. Jacques, le pre- « mier évêque, qui avait reçu de Jésus-Christ lui-même l’onction « sainte et l’apostolat de Jérusalem , a été arrêté, et Ananus,

« le saducéen, convoqua. une assemblée d’où émana bientôt « une sentence de mort. Paul, cette grande lumière du monde, « a été poursuivi également, et Ananias, qui n’était point in- « férieur, pour les mœurs, à Ananus,.a ordonné de le frapper « au visage. Le souvenir de Paul vous rappellera bien d’autres « assemblées de ce genre. Pourquoi vous rappellerais-je tous « ceux qui ont été injustement condamnés? La cruauté et la « fureur insensée des persécuteurs et des tyrans contre les « martyrs et les confesseurs, vous donneront une image du « dernier concile qu’on appelle brillant et illustre. Ceux qui « avaient mérité plusieurs fois la mort étaient assis gravement, « portant le titre de législateurs et de juges, et ceux dont le « monde n’était pas digne, paraissaient devant eux pour être « jugés à mort. Ne vous étonnez donc point de ce qu’on ose « faire, et ne croyez pas que la patience de Dieu soit une « preuve qu'il abandonne les choses humaines. Non, Dieu « n’a jamais cessé un instant de veiller sur nous; il dispose « de tout pour notre bien , par les secrets impénétrables de sa « providence (1). »

Il écrit au même moine une seconde lettre contre les évèques du concile.

« Quoique, jusqu'à présent, 1] soit imouï et sans exemple « de transformer en archevêques les députés et les esclaves des « impies Ismaélites, et de leur donner les priviléges des patriar- « ches et la présidence d’un admirable concile, ne le trouvez « pas étrange, c’est une suite de leurs autres entreprises auda- « cieuses. Ils savaient que la grâce du sacerdoce leur convenait « également aux uns et aux autres. Deyenus profanes, ils étaient « dignes de figurer dans une pareille assemblée, et ils ne pou- « vaient avoir pour présidents que des ennemis de Jésus-Christ. « Et quels autres auraient pu s’assembler avec eux, pour exer- « cer leur fureur contre tant d’évêques et de prêtres, sinon les « ministres et les descendants des barbares ennemis de Jésus-

(1) Epist. Phot., 117, p. 158, edif. Lond: ΄“

Φ [δτοῖ LIVRE VII. 239

« Christ? Car il faut appeler leur concile un brigandage de bar- « bares, puisqu'ils n’ont pu produire ni témoins, ni accusateurs, « nirien qui forme un sujet d'accusation ; tout ἃ été sens dessus « dessous. Qu'arriva-t-il après? Les athlètes(1 étaient environnés « d’une armée de soldats qui, l’épée à la main , les menaçaient « de mort, en sorte qu’ils n’osaient ouvrir la bouche. On les « faisait tenir debout des six heures et des neuf heures entières, « parce qu’on ne se lassait point de les insulter. C’était comme « une représentation de théâtre, où l’on faisait paraître divers: « prodiges, et on lisait l’une après l’autre des lettres écrites « en langue barbare et pleines de blasphèmes (2). Le spectacle « finissait tard, sans qu’il y eût quelque chose d’humain ni dans « l’action ni dans la voix; il finissait par des clameurs insensées « comme en des bacchanales. On criait : Vous ne sommes pas « VENUS pour juger, nous vous avons déjà condamnés, il faut «vous soumeltre à la condamnation (3). Quoiqu’un atten- « tât siimpie, si impudent, si inoui dans l’histoire, surpasse « toutes les iniquités des juifs que le soleil ἃ vues et que la lune « ἃ cachées ; quoiqu'il surpasse l’insolence des païens, la fu- « reur et la stupidité des peuples barbares, vous ne devez point « vous en étonner, ni vous permettre une pensée déraisonna- « ble, ou un murmure contre les sages jugements de Dieu. « Pour moi, je n’en suis pas surpris, et je crois que vous pren- « drez les mêmes sentiments, car j'y trouve la preuve la plus « forte, je parais dire un paradoxe, des desseins impénétra- « bles de la providence de Dieu , qui règle tout. Comment cela ? « Lorsque la colère de ceux qui sont au pouvoir s’enflamme « avec violence contre les fidèles qui ont conservé leur langue « et leur cœur purs du sang ; lorsque la vérité est opprimée, le « mensonge mis en vogue, lorsqu'une audace impie envenime « toute action, toute parole, toute démarche, et que les justes, « réduits à gémir, lèvent les yeux et les mains vers le juge

(1) C’est-à-dire lui et ses partisans. (2) C’est ainsi qu’il appelle les lettres latines. | (3) Paroles contournées des légats romains au concile , p. 203,

« suprême; lorsque les calomniateurs s’abordent les uns les « autres pour coucerter leurs calomnies, que d’autres cher- « chent à plaire au pouvoir en faisant ce qu'il désire, que les « défenseurs de la vérité sont frappés de terreur et menacés « de mort, et que, tourmentés de toute manière, ils n’ont pas la « faculté d'écrire, ou s’ils écrivent, de présenter leurs écrits ; « lorsque enfin, des saints qu’on n’a pu convaincre d'aucun « crime sont traduits devant un tribunal, condamnés et ex- « pulsés traîtreusement sans qu’on ait observé à leur égard « aucune des formes judiciaires usitées même chez les bar- « bares, lorsqu'on voit tout cela, comment n’y trouverait-on « pas des preuves et des témoignages indubitables de la divine « Providence qui gouverne tout avec sagesse? La vengeance « divine marche en avant, quoiqu'elle soit cachée à nos yeux ; « elle châtie les prévaricateurs et vient au secours de ceux « qu’on outrage. C’est par elle que ces tyrans, qui étaient si dis- « tingués et si illustres, sont maintenant couverts de honte et « d’ignominie, et que ceux qu'ils ont opprimés, quoiqu’ils « paraissent dans la souffrance, sont remplis de joie, et cou- « verts de continuels applaudissements, comme d’une couronne « immortelle. Elle fait sentir aux uns les premières atteintes de « ce supplice éternel qui leur est réservé au delà du tombeau, « tandis qu’elle assure aux autres le gage de la récompense « future et de la félicité céleste. Vous avez ici une preuve claire « et évidente de la Providence divine, qui, par ses secrets im- « pénétrables, voit tout et règle tout sans rien oublier, et qui, « par une force secrète et une puissance invincible, joint les « choses les plus plus opposées, les lie et les enchaîne avec un « ordre admirable, d’une manière qui surpasse de bien loin « l'intelligence humaine (1). »

Ce n’est plus dissimuler et se contrefaire, c’est user d’au-

dace et d’effronterie, moyens qui réussissent souvent aux imposteurs.

(1) Epist. 118, p. 159.

Voici comment 1] écrit à Michel, métropolitain de Mitylène :

« Comme les juifs du sanhédrin, ennemis de Jésus-Christ, « en chassant ses disciples de la synagogue, les ont unis da- « vantage en Jésus-Christ et se sont exclus eux-mêmes de la « participation aux saints mystères et du royaume des cieux ; « de mème les imitateurs des juifs (les légats ) en nous chas- « sant de la synagogue des chrétiens, nous ont unis davantage « à ces divins apôtres , dont nous étions les zélés disciples ; car « nous ayant fait partager leur sort, ils nous ont assimilés à « eux par la conformité de notre vie et de notre foi. Mais ils se « sont séparés eux-mêmes de leur doctrine et de notre foi pure, «et ont renoncé entièrement au nom de chrétiens, pour se « mettre au rang des juifs qui ont persécuté et mis à mort « Notre-Scigneur Jésus-Christ (1). »

« Il y a longtemps, dit-il encore à un diacre nommé Gré- « goire, qu’un concile hérétique, et toute l’assemblée des Ico- « noclastes, nous ont anathématisé, non-seulement nous, mais « encore notre père et notre oncle (le patriarche Taraise), « confesseur de Jésus-Christ et la gloire des évêques. Mais en « nous anathématisant, ils nous ont mis, comme malgré nous, « sur le trône épiscopal. Soyons donc également anathématisé « par ceux qui méprisent, comme eux, les commandements « du Seigneur, et qui ouvrent une porte large et spacieuse « à toute iniquité, afin que, malgré notre tiédeur et notre « lenteur, ils nous transportent de la terre dans le ciel (2).»

Enfin, voici ce qu'il écrit à Ignace, métropolitain de Claudiopolis :

« L’anathème était autrefois à éviter et à craindre, quand il « était lancé contre les impies, par ceux qui prêchaient la vraie « religion. Mais depuis que l’impudence insensée et téméraire « des scélérats jette avec insolence son anathème contre les

(1) Phot., Ep. 116, p. 157, cdit. Lond.

(2) Epist. 113, p. 155.

AN

« défenseurs de la vraie foi, au mépris de tonte loi divine et « humaine et de toute raison, et veut faire passer pour loi « ecclésiastique une fureur barbare, une violation de la loi ; « Cette peine si terrible et la dernière de toutes, se tourne en « fable et en jeu d’enfants. Elle est plutôt désirable aux gens « de bien, car ce n’est pas l'audace des ennemis de la vérité « qui rend terribles les peines, principalement celles de l’Église, « mais la conscience criminelle de ceux contre qui elles sont « prononcées : en sorte que l'innocence tourne en ridicule ces « puñitions, et en forme un jugement contre ceux qui les ont « infligées; et celui qui est frappé, au lieu d’être puni, « reçoit des couronnes et une gloire immortelle. C’est pour- « quoi tout homme de bien qui ἃ de la piété, aime mieux « mille fois être outragé et anathématisé par ceux qui sont « séparés de Jésus-Christ et qui sont les ennemis de Dieu, que « de participer à leurs œuvres impies, en recevant leurs éloges « et leurs applaudissements (1). »

Mais Photius, en se comparant ainsi, par un horrible blasphème, à l’'Homme-Dieu, aux apôtres, aux confesseurs de la foi, aux martyrs, joue un rôle peu naturel, et qui, par conséquent, ne peut durer longtemps. Il sent bientôt tout le poids de ces foudroyants anathèmes qu’il avait méprisés et dont il s'était fait un sujet de gloire. Il se retrouve avec lui-même et avec sa conscience chargée de crimes, sans appui, sans amis ; et seul avec lui seul, il tombe dans le découragement le plus complet, dans un abattement extrême, tellement que la vie lui est à charge. Ce qui se passe à Constantinople vient encore augmenter sa noire tristesse. Les décrets du concile que l’empereur avait sanctionnés, et auxquels il avait attaché des peines temporelles, sont mis à exécution. Les évêques amis et partisans de Photius sont envoyés en exil, des églises consacrées par lui, sont consacrées de nouveau, selon le quatrième canon du concile, d’autres sont démolies : tout ce qu’il

(1) Phot., Epist. 115, p. 156.

avait fait comme évêque est déclaré nul, et renouvelé. Luimême est étroitement gardé et ne peut plus communiquer avec personne. Toutes ces choses lui rongent le cœur et le jettent dans le désespoir ; aussi exhale-t-il les plaintes les plus amères.

« La passion, écrit-il à son frère Taraise, se porte aux der- « niers excès, et le mal est à son comble; si je n'avais pas « quelque espérance en Dieu, il ne me resterait que le déses- « poir. Je suis environné de piéges, de menaces et de terreur, « tellement que je regarde comme rien ce que j'ai souffert pré- « cédemment. Où cela s’arrêtera-t-il? La mort peut-être qu’ils « nous préparent, ou leur ôtera le pouvoir de nuire, ou nous « délivrera de nos peines (1). »

Jean, métropolitain d’Héraclée, condamné et exilé comme lui, lui avait écrit probablement pour lui faire part de ses souffrances. Voici comme il lui répond :

« Vous déplorez la tristesse de votre position , vous ignorez « sans doute la nôtre; car, 51 vous saviez ce que nous souffrons, « et quels combats nous sommes obligé de soutenir tous les « jours, vous cesseriez de nous entretenir de vos maux. Le «tounerre, lorsqu'il éclate avec fracas, nous inspire mainte- « nant moins de crainte, parce que nous y sommes habitué. « Que faut-il faire? lutter contre l’adversité, sachant bien, « comme l’assure l’Écriture, que cette vie n’est pas une vie de « plaisirs et de récompenses, mais de travaux, de combats et « de luttes, et qu’il faut chercher les récompenses, les cou- « ronnes et les plaisirs dans un autre monde: c’est là que « nous les trouverons, par la miséricorde divine (2). »

Voici comme il déplore le sort de ses amis et de ses serviteurs, tout en déplorant le sien :

« Le corps s’affaiblit par les maladies, l’âme par les souf- « frances, et notre vie se consume dans l’affliction. Tout tend

(1) Phot., Ep. 78, p. 126.

(2) Epist. 6, p. 72.

« à augmenter notre malheur, l’absence de nos amis, les « tourments infligés à nos serviteurs, leur captivité , les me- « naces faites à nos parents obligés de se disperser , le manque « de choses nécessaires, l’enlèvement de nos livres, la destruc- « tion des autels et des monastères où l’on devait prier pour « nous, et ces durs décrets qui défendent de nous approcher. « Rappellerai-je ensuite ces jugements, ces interrogatoires , ces « poursuites judiciaires, ces condamnations journalières faites « sans témoins, sans juges, sans accusateurs, non-seulement « contre moi, mais encore contre mes amis, mes parents, mes « domestiques, enfin contre tous ceux qui ont pour crime de «n’avoir pas voulu nous entièrement négliger (1). S'ils nous « laissent un peu tranquille, ce n’est pas à eux ou à nous que « nous le devons, mais à la miséricorde divine, d’où dépend « notre vie agitée par tant d’inquiétudes pour nos amis, nos « parents, nos serviteurs , nos religieux. Nous sommes envi- «ronné de troupes, de gardes, d’officiers et de magistrats. « Comment notre âme , traversée par tant d’épées, ne s’arra- « che-t-elle pas du corps? C’est ce que je ne puis concevoir (2).»

Tels sont les plaintes amères et les noirs chagrins de Photius, qui nous montrent que le saint patriarche, comme l’appellent les Grecs, n’avait pas cette héroïque résignation qu'ils ont cherché à nous faire admirer.

La qualité du sol sur lequel Constantinople est construite, expose souvent cette ville impériale à des tremblements de terre. Le 9 janvier 870, avant la fin du concile, était arrivé un tremblement de terre épouvantable. Bien des églises, des portiques et des maisons furent renversés. On ne peut dire que d’hommes et de bestiaux périrent. L'église de Sainte- Sophie éprouva de grandes secousses , et serait tombée sans le soin des princes. Au mois d'octobre, après la condamnation de

(1) On voit que Photius recevait secrètement des visiteurs, malgré l’ordre qu’on lui avait donné de ne communiquer avec personne. (2) Epist. 85, p. 131, edit. Lond.

Photius, elle essuya une des plus violentes secousses : beaucoup de temples, beaucoup d’édifices s’écroulèrent. Le toit patriarcal, construit en plomb, tomba par terre ; un obélisque élevé sur une magnifique base en bronze, et érigé dans l’hippodrome, fut renversé. La consternation était générale, chacun craignait d’être enseveli sous les ruines des édifices publics, ou de trouver son tombeau dans ses propres foyers (1).

L’usurpateur apprend du fond de sa retraite ce sinistre événement. Il était trop habile pour ne point exploiter une circonstance si favorable. Il se revêt donc bien vite de son air de piété et de résignation , et se met à remercier Dieu de l’avoir éloigné, par son exil, de cette cité malheureuse, dont il peint la consternation avec les couleurs les plus vives.

« Si j'ai des actions de grâces à rendre à Dieu, écrit-il à « Grégoire, diacre et garde des archives, c’est de n’avoir « pas permis que je fusse revêtu de quelque charge en de tels jours, et témoin oculaire de ce malheur affreux de la « ville de Constantin, qui n’est plus qu’un tombeau. Les 1a- « mentations ont remplacé la psalmodie, non-seulement dans « les maisons particulières, mais encore dans les églises, dont « les unes sont renversées de fond en comble; spectacle hor- « rible et qui parait incroyable! et dont les autres, forte- « ment ébranlées, menacent ruine; il n’en est pas une seule «qui ne soit endommagée. La terre elle-même, déchirée par « de violentes secousses et des tremblements épouvantables, « reste entr’ouverte en bien des endroits. Tout ce que cette « ville avait anciennement souffert n’est rien en comparaison « de ce qu’elle vient d’éprouver. Mais, dans ce moment, je « ne suis occupé que de moi-même, toutes mes inquiétudes et « mes anxiétés tombent sur ma personne. Si j'avais encore la « charge pastorale, je serais inquiet du sort des pécheurs, « je prendrais part à leur affliction, et je craindrais, au mi- « lieu de tant d’iniquités, d’être enveloppé dans 16 châtiment

(3) Nicetas ap. Labb., t. vi, p. 123% et 1235. λ.

« commun réservé à ceux qui me seraient confiés. Mais Dieu, « par sa grâce et sa bouté, m'a délivré de telles inquié- « tudes (1). »

Après cette première épitre, il en fait une autre où, avec sa finesse ordinaire, il procède par voie d’insinuation. Il ne veut pas d’abord voir dans ce fléau la manifestation de la vengeance divine pour les maux dont on l’accable, il se montre au contraire très-sensible au malheur de cette ville infortunée. Mais il a bien soin, pour attendrir les cœurs, de faire sentir que cette catastrophe pourrait être une punition de Dieu pour les maux qu’on lui a faits, à lui et aux siens. Voici avec quelle adresse il s’exprime, écrivant au même diacre:

« Certes, je ne dirai pas que cette ville a été punie pour les « maux qu'on me fait souffrir, et je vous prie d’avoir les « mèmes sentiments. Malgré nos souffrances, qu'aucune langue «ne pourrait exprimer, que sommes-nous pour attirer la « vengeance de Dieu? D'ailleurs, nous compatissons à leurs « maux, selon Ja sympathie qui nous est naturelle, et nous en « souffrons plus que de ceux qu'ils nous ont fait souffrir. Ce- « pendant, s'ils sont punis pour avoir dépouillé, dans tout « l'empire, les temples de leur gloire, pour avoir insulté « aux mystères des chrétiens, chassé de leurs églises, par « toutes sortes de violences, les évêques et Jes prêtres, et « pour avoir laissé substituer, soit par Jeur silence, soit par « leur participation active, dans un siècle chrétien , les prati- « ques licencieuses du paganisme, aux cérémonies du culte « et du sacrifice divin ; si , dis-je, ils sont punis de tels actes « de témérité, je n’ai plus rien à dire, jusqu’à ce que le tribu- « nal de Dieu ait révélé de plus grands forfaits encore (2). »

Ce diacre était probablement un de ses affidés, par l’intermédiaire duquel il voulait arriver aux cœurs des habitants de

(1) Epist. 100, p. 142, edit. Lond.

(2) Epist. 101, Ὁ. 142.

[870] LIVRE YII. 247

Constantinople, et les toucher sur son sort. Mais personne ne s’émut. Le tremblement de terre passa, et Photius fut oublié.

Les vertus d'Ignace lui apportèrent un autre désappointement. Il s'était flatté sans doute que ses services et ses bienfaits avaient laissé dans les cœurs de profondes impressions, et que les sympathies publiques se réveilleraient en sa faveur, quand 16 gros de l’orage serait passé et qu’on verrait la différence qu'il Υ ἃ entre lui et Ignace; 1] n’en fut rien. Ignace, éprouvé par le malheur, gouverna son Église avec plus de sagesse qu'auparavant. Il semblait que les maux et les persécutions qu’il avait endurés, n’eussent servi qu’à donner un nouvel accroissement à ses vertus aussi bien qu’à son expérience. Il rendait sa justice avec une exactitude peu commune, sans acception de personne. Il apportait une circonspection singulière dans le choix de ses prêtres; il étendait sa protection à tous les opprimés, et ne laissait pas d’affligés sans consolation ; il fortifiait les faibles dans la foi; il relevait, par sa douceur et son savoir, l’espérance de ceux qui commençaient à perdre courage. En un mot, il était le génie tutélaire de son troupeau , et un ange sous une forme humaine (1).

Le huitième concile général avait été blâmé par plusieurs auteurs, entre autres par Nicétas, pour avoir usé de trop d’indulgence envers Photius et ses partisans(2}. Cependant Ignace, cédant à sa bonté naturelle, cherche à en adoucir encore quelques dispositions en faveur de plusieurs lecteurs, et de deux évêques. 1] s'adresse donc au Pape, à qui seul il reconnaissait le pouvoir de dispenser des décrets d’un concile général, et voici comme 1] s'exprime relativement à ce sujet :

« Nous supplions Votre Sainteté de terminer par des dispo- «sitions définitives ce qui est demeuré indécis après le départ « de ses vicaires , et de nous écrire touchant les lecteurs à qui « Photius a imposé les mains. Leur multitude est innombra-

(1) Nicetas ap Labb., {. vin, Ὁ. 1235.

(2) Nicet., Labb., t. vu, Ὁ. 1231.

« ble dans les régions et les villes dépendantes de l’Église « de Constantinople, et 115 demandent, à raison du be- «soin pressant de ministres, d’être admis au sacerdoce. « Faites-nous connaître clairement et certainement votre vo- « Ἰοηϊό et votre sentence sur cet objet, en décidant si ces clercs « sont dignes ou non d’être promus à des degrés plus élevés « du sacerdoce. C’est la seule chose que vos vicaires aient laissée « douteuse. Nous vous recommandons aussi notre cher fils « et très-courageux défenseur de la vérité, Paul, garde-archi- « ves, afin que, s’il est possible d’user envers lui de dispense, « 1] reçoive la dignité épiscopale, ainsi que nous vous en avons « prié dans nos lettres précédentes. Nous vous sollicitons éga- « lement en faveur de Théodore, consacré par nous métropo- « Jitain de Carie : car il a soutenu de durs travaux et souffert « de grandes afflictions dans les commencements de notre in- « juste persécution. Il est vraique, vaincu par les tourments « inouis que Photius faisait subir à ceux qui lui résistaient, « il s'était enfin uni à lui, et qu'il est demeuré dans l’impéni- « tence jusqu'aux derniers jours de Photius. Cependant, il ἃ « depuis invoqué le pardon avec un cœur contrit et un esprit « humilié ; car les vicaires de Votre Sainteté l’avaient interdit « de toute fonction sacerdotale , parce qu’il avait encore sous- « crit à cette espèce de déposition prononcée par Photius contre « notre bienheureux et très-excellent Père, le prédécesseur de « Votre Sainteté. Nous vous adressons ces prières afin que, « il est possible, vous usiez de dispense envers les infortunés, « tout le reste ayant déjà été amené à une heureuse fin (1).» L'empereur se joint au patriarche pour demander la même grâce, et laisse entrevoir quelques inquiétudes relativement

(1) Ign., Epist., Labb., t. vin, p. 1172. Magnifique témoignage en faveur du pontife romain, s’écrie le P. Alexandre. Un concile œcuménique (Ignace est sensé parler au nom des évêques) demande au Pape des dispenses , et reconnaît que Jésus-Christ a donné à lui seul, et non aux autres patriarches, le pouvoir de tempérer la sévérité des canons reçus par l'Église universelle. Nat. Alex., in Hist. sac., 1x et x, diss. 1v, 22. “

aux Jégats qu'il avait renvoyés avec si peu de sûreté, et dont il n’avait recu aucune nouvelle depuis leur départ de Constantinople. Ces deux lettres furent portées à Rome par l’archimandrite Théognoste, qui connaissait le Pape pour être resté plusieurs années à Rome. Elles furent accompagnées de présents. Ceux de l’empereur étaient des étoffes dont les noms sont inconnus, ceux du patriarche, un évangile gree-latin, exactement corrigé, une étole ornée d'or, une belle chasuble

et de la thériaque très-éprouvée (1). |

Cette démarche est une nouvelle preuve du caractère doux et indulgent d’Ignace, qui savait pardonner à ses anciens ennemis, et s'intéresser en leur faveur. Cependant l’Église n’eut point à se louer de toute sa conduite : Ignace mérita des reproches sur un point fort essentiel du droit canonique.

Les légats d'Orient et les Grecs , en sortant de la conférence qui eut lieu à Constantinople au sujet de la Bulgarie, persuadèrent aux Bulgares de chasser les prêtres latins et de recevoir des grecs. Ils envoyèrent à Rome l’évêque Grimoalde, qui se retira chargé de richesses, sans la permission du Pape, et apporta une grande lettre du roi des Bulgares, où ce prince prétendait justifier sa conduite par le jugement des légats qui avaient présidé au concile. Grimoalde disait que les Bulgares l'avaient chassé; mais la lettre du roi n’en disait rien, et les prêtres qui l’accompagnaient assuraient au contraire qu'ils n'avaient été chassés ni par les Grecs ni par les Bulgares, mais trompés par Grimoalde lui-même. Ce qui douna grand sujet de le soupçonner d’avoir trahi les devoirs de son ministère (2).

Ce fut alors que les Bulgares, gagnés par les exhortations et les libéralités de l’empereur Basile, reçurent un archevêque grec, et lui laissèrent ordonner dans leur pays grand nombre d’évêques. On y envoya aussi quantité ‘de moines pour travailler à leur instruction. Ignace, à ce qu’il parait, n’était

(1) Labb., t. vu, p. 1171 et 1173, in fin. Epistolarum. (2) Vit. Hadr. ap. Labb., t. vin, p. 895.

point étranger à cette affaire, il avait consacré même l’archevêque dont nous venons de parler : ce qui mit les Bulgares sous Ja dépendance du siége de Constantinople, et les entraîna plus tard dans le schisme des Grecs (1).

Cette prétention de la part d’Ignace dans les circonstances actuelles avait quelque chose de sur prenant, et montrait quel penchant avaient les patriarches de Constantinople à étendre leur juridiction au delà des limites prescrites. Ignace la fon- . dait mal à propos, et, à raison des circonstances, maladroitement sur l’ancienne incorporation de cette province à l'empire. C'était s'appuyer sur la même base vermoulue que Photius, lorsqu'il prétendait être patriarche universel en conséquence de la translation du siége de l'empire. Confondre les circonscriptions territoriales de l'empire et de l’Église, c'était assujettir celle-ci aux caprices et à l'injuste violence du pouvoir temporel, justifier les anciennes prétentions schismatiques des patriarches de Constantinople, donner gain de cause à son adversaire sur un point essentiel, et aliéner contre lui-même la protection du souverain pontife qui venait de le rétablir, et qui suffisait à peine à le maintenir dans son poste. Ignace commit cette faute, qui eut des conséquences bien désastreuses.

Le Pape, en l’apprenant, en fut affligé au dernier point. Car Adrien IT, comme son prédécesseur , ne cherchait à s’attacher les Bulgares que pour les préserver de cet entraînement du siége de Constantinople vers sa ruine que les pontifes romains prévoyaient depuis longtemps. La délection des Bulgares , leur soumission aux patriarches grecs, leur semblaient un grand malheur, comme il l'était en effet. Nous n’avons pas toute la correspondance entre Ignace et le Pape à ce sujet; mais ce qui est certain, c’est que le Pape blâme fortement la conduite d’Ignace, et le menace même de peines canoniques. Car voici comme il s'exprime dans sa réponse à la lettre de l'empereur apportée par Théognoste :

(1) Const. in Basil., n. 95, p. 210.

« C’est sous votre protection , dit-il à l’empereur, que notre « frère Ignace ἃ osé consacrer un évêque pour les Bulgares. « Nous étions étonné de voir que vous étiez revenu sitôt de « vos premières dispositions. Nous vous supplions de l’obli- « ger, du moins à présent, à s'abstenir du gouvernement de « ce pays. Autrement Ignace lui-même n’échappera pas aux « peines canoniques, et ceux qui usurpent dans ce pays le nom « d’évéque ou tout autre office, outre l’excommunication « qu’ils nt déjà encourue, seront encore dégradés de leur « ordre (1). »

Dans la méme lettre il donne à l’empereur, comme il l'avait demandé, des nouvelles de ses légats en termes qui marquent tout son mécontentement, et puis il refuse les dispenses de- : mandées.

« Nos légats, dit-il, sont enfin revenus, quoique tard et « àprès beaucoup de périls. On les a pillés, on a tüé leurs gens; « ils sont arrivés dépouillés de tout, et sans aucun secours « humain. Tout le monde en gémit, et on s'étonne qu’ils «aient souffert ce qui n’est arrivé à aucun légat du saint-siége, « 8008 aucun empereur, et que vous ayez si mal pourvu à leur « sûreté. Après les avoir demandés avec tant d’empressement, « vous deviez au moins suivre l'exemple de Michel, votre « prédécesseur, qui renvoya, avec une bonne escorte, ceux « qui lui furent envoyés. Quant aux trois articles dont vous « nous avez prié à la sollicitation d’Ignace , nous ne pouvons « rien changer à ce qui a été réglé, principalement en ce qui « regarde les ordinations de Photius, si ce n’est que 165 parties « intéressées se présentent contradictoirement devant nous, et « nous instruisent de quelques faits que nous ignorons. Car il «n’y a point en nous de oui et de non, et nous ne pouvons « en aucune manière nous écarter de ce que le Pape Nicolas « Ou nons, avons ordonné, et ce qui vient d’être décidé dans «un concile général. Ce n’est pas notre coutume d’abuser

(1) Labb., t. vas, p. 1174.

« selon notre fantaisie des ordonnances de nos Pères, comme « le font chez vous quelques prélats, qui allèguent les canons « des conciles ou les décrets du saint-siége quand ils veulent « nuire à quelqu'un ou favoriser leurs prétentions, et les pas- « sent sous silence lorsqu'ils sont contre eux ou pour les au- « tres. Au reste, Théognoste n’a rien épargné pour obtenir ce « que vous désirez. » La lettre est du 10 novembre 871 (1).

Le Pape exprime le même mécontentement à Ignace au sujet des Bulgares , et s’il le ménage encore, c’est à cause de la sainteté de sa vie. « Vous avez écrit, dit-il dans une lettre « dont nous n’avons plus qu’un fragment ; vous avez écrit que « nos prètres et nos évêques soient chassés honteusement de « la Bulgarie, quoiqu'il n’y ait eu encore sur ce point aucun « jugement devant vous; car nous n’avons jamais été appelés « en justice pour ce sujet. Si vous dites que nous avons com- « mencé à défendre aux prêtres de la dépendance de Constan- « tinople de faire leurs fonctions en ce pays-là, nous ne le « nions pas. C’étaient des gens de la communion de Photius que «ΠΟ avons interdits non-seulement en Bulgarie, mais par « toute l’Église, comme nous le faisons encore. Vous qui le sa- « viez, vous ne deviez pas les souffrir en Bulgarie. Nous avons « appris que vous faites plusieurs autres choses contre les ca- « nons, notamment que vous avez ordonné des laïques tout ἢ « d’un coup diacres, nonobstant les décrets du dernier concile. « Vous savez que la chute de Photius a pris là son origine (2). »

À la nouvelle de ce différend entre Ignace et le Pape, l’espérance renaît dans le cœur de Photius. Il écrit à Rome, à Anastase le bibliothécaire, qu'il savait être dans les bonnes grâces du Pape, et qu'il croyait sans doute disposé en sa faveur. Nous ne connaissons pas la correspondance qui eut lieu entre cux; mais, dans une lettre qui nous a été conservée, Photius se plaint d’une occasion qu’on a laissé échapper : c’est

(1) Labb., t. vi, p. 1173.

(2) Labb., ibid., p. 1386.

probablement celle de faire punir Ignace. 11 dit à ce sujet, d’une manière pittoresque : « L'Occasion ἃ les cheveux longs « par devant, il faut la saisir au front; mais elle est chauve « par derrière, et lorsqu'on la laisse passer, on ne peut plus la « saisir, quelque effort qu’on fasse (1). » Mais du moins on reconnaît ici Photius, qui ne laissait rien au hasard, et qui était toujours aux aguets sur le passage des événements, et quand l’occasion passait, 1] la saisissait vigoureusement aux cheveux.

Cependant l’obstacle qui s’oppose à ses désirs peut être levé d’un jour à l’autre. Ignace est âgé; il est cassé par les luttes et les souffrances. D'un autre côté, il est en discussion avec Rome: il est sous le coup d’une menace; il peut se faire excommunier et laisser le poste vacant : il fant se tenir en mesure de recueillir, le cas échéant, ce magnifique héritage. Mais l’obstacle du caractère et des dispositions de l’empereur se dresse aussitôt comme un rempart de fer devant son imagination.

En effet, Basile est assis solidement sur son trône, et personne n’a envie de le lui disputer. Il est un homme sage, droit et juste, ennemi-né de l’hypocrisie et de la perfidie , intéressé à la paix de l’Église. Il connaissait depuis longtemps la conduite de Photius; il avait été témoin de ses bassesses près de l'empereur Michel, et de toutes ses fourberies et de ses violences à l’égard d’Ignace et du Pape Nicolas. C’est pourquoi, dès qu’il fut sur le trône, il se hâta de le chasser, de mettre au grand jour toute sa conduite, et de le faire condamner par un concile général. On ne peut espérer le surprendre et l’abuser ; il est clairvoyant, il est doué d’une perspicacité et d’une étendue de moyens qui le mettent à l’abri de la séduction : il en a donné des preuves en réformant les abus, en rétablissant l’ordre dans les finances , en créant une armée. En effet, Basile est, parmi les empereurs, l’homme le plus remarquable qui ait paru depuis Justinien. Son cours de droit, achevé par son fils, et connu sous le nom de Basiliques, lui a donné un

(1) Phot., Ep. 170, p. 244, edit. Lond, ὍΔ

rang parmi les législateurs ; ses succès contre les Sarrasins, en Orient et en Italie, sur les côtes de la Grèce et de l’Ionie, lui ont assuré la renommée d’un grand guerrier. Apaiser un tel empereur, captiver sa bienveillance, obtenir ses bonnes grâces, voilà une entreprise qui paraît irréalisable. Elle n’arrête point Photius, qui croit à l'impossible dès que se présente l’idée de remonter sur son siége de Constantinople. 1] cherche d’abord à se mettre en rapport avec l’empereur et à l’attendrir sur sa destinée, que son orgueil et son ambition lui représentaient des plus injustes. Exilé et renfermé, il écrivit -une lettre à l’empereur, où son génie, qui savait s’ajuster aux personnes, et son caractère aux circonstances, sut éviter la causticité autant que l’adulation. Son cœur n’y distilla point le fiel, son esprit n’y répandit point l’aigreur ; mais il peignit à ce prince sa situation avec les couleurs les plus vives et les expressions les plus touchantes.

« Écoutez, dit-il, très-clément empereur ; je n’invoque pas .« maintenant notre ancienne amitié, ni les serments terribles, « ni les promesses, ni l’onction sacrée et le couronnement, ni « 165 saints mystères que vous avez reçus de mes mains, ni l’onc- « tion spirituelle de votre fils : je ne dis rien de tout cela, je ne « veux invoquer que les droits communs de l'humanité. Tous « les hommes, Grecs et Barbares, ôtent la vie à ceux qu’ils con- « damnent à mort; mais ceux qu'ils veulent laisser vivre, ils ne « les forcent point à mourir par la faim et par mille autres « maux. Pour moi, je mène une vie plus cruelle que la mort : « je suis captif, privé de tout, sans parents, sans amis, sans ἃ serviteurs, en un mot, sans aucun secours humain ; et, tou- « tefois, quand on menait enchaîné le divin Paul, on n’empé- « chait pas ses amis de le servir ; et bien qu’on le conduisit à «la mort, il trouvait de l'humanité dans les païens ennemis « de Jésus-Christ. Peut-être, en parcourant l’histoire des « siècles, on découvrirait de semblables punitions infligées « non à des évêques, mais à quelques coupables insignes! Ce « qui est nouveau, ce qui est inoui, c’est qu’on nous ἃ Ôté

« jusqu’à nos livres. Et pour quelle raison? Est-ce de peur « que nous n’entendions la parole de Dieu? A Dieu ne plaise « que s'accomplisse sous votre règne cette menace du Sei- « gneur : Z/ y aura en ce temps une famine sur la terre; « non la famine du pain ou la soif de l'eau, mais la fa- «mine et la soif de la parole du Seigneur (1). Car, pour- « quoi m’a-t-on Ôté mes livres? Si j'ai fait mal, il fallait me « donner plus de livres et même des maîtres, pour que, sous « leur direction , je pusse tirer plus de profit de la lecture et me. « corriger. Si je n’ai pas fait de mal, pourquoi m'en fait-on? « Jamais aucun catholique n’a été ainsi traité par les héré-. « tiques. Athanase, obligé de soutenir tant de combats, a été « chassé plusieurs fois de son siége par les hérétiques et par « les paiens; mais personne n’a pensé à lui ôter ses livres. « Eustathe, cet homme admirable, a été traité de même par: « les Ariens; mais on ne lui a pas enlevé, comme à nous, ses. « livres. Paul le confesseur, Jean Chrysostome, le divin Fla-. « vien, ont été plus heureux que nous. Mais pourquoi faire le « dénombrement de ceux qui sont inscrits dans le livre du « ciel? pourquoi citer des saints et des évêques orthodoxes? « Le grand Constantin a condamné à l’exil Eusèbe et Théo- « gone, et d’autres hérétiques, à cause de leur impiété et de « Jeurs opinions versatiles; mais il ne les a pas dépouillés de: « Jeurs biens, ni privés de leurs livres. Il aurait eu honte « d’ôter tout moyen de raisonner à ceux qu’il avait exilés pour « avoir déraisonné. L’impie Nestorius ἃ été exilé; Dioscore,: « le malheureux Pierre Monge, Sévère, et beaucoup d’au- «tres, l’ont été de même; cependant personne n’a songé à. « teuir leurs livres en captivité. Mais pourquoi citer les an-. « ciens? Il en est parmi nous qui ont connu l’impie empereur. « Léon (2), qui ressemblait à une bte féroce plutôt qu’à un. « homme. Eh bien, ce cruel empereur, lorsqu'il chassa le.

(1) Amos. 8, 11.

. (2) C’est Léon l’Isaurien, empereur iconoclaste.

« grand Nicéphore de son siége pour l'envoyer en exil, ne « le sépara pas de ses livres, ne lui fit pas souffrir la faim « comme on nous la fait souffrir. Cependant il faisait bien des «vœux pour sa mort, autant qu’il en faisait pour un long « règne; mais il ne voulait pas passer pour assassin, ni laisser «traiter les hommes qui l’avaient servi comme on traite les « voleurs et les traîtres à la patrie. Tout impie et tout cruel « qu’il était, 1 ne privait pas ceux qu’il punissait, du com- « merce de leurs parents, ni ne confisquait leurs biens. C’est « qu’il avait encore quelque respect pour le nom de chrétien « qu’il portait faussement, etil ne se souciait pas de se mon- «trer plus cruel que les païens. Car ceux-ci, en faisant arrêter « les martyrs, ne les privaient pas du secours de leurs domes- «tiques, ni ne leur Ôtaient la faculté de leurs biens. Le cruel « Léon n'interdisait pas la psalmodie; il laissait au contraire « beaucoup de moines autour de ceux qu’il punissait, pour les « consoler. Il ne renversait pas non plus les temples et les « maisons consacrées à Dieu; car, quoiqu'il ne ménageât pas « les hommes, il aurait craint, ce me semble, de faire la « guerre à Dieu. Mais, hélas! quand il s’agit de moi, tout est « nouveau, tout est plus cruel et plus tragique. Je suis .enfer- « mé, délaissé de mes amis, de mes parents, de mes serviteurs, « et privé du secours des prières faites par les moines. Au lieu « d'amis, de parents ou de personnes qui prient, je suis en- « touré de soldats, de gardes; beaucoup de pauvres ont été « déplacés, et exilés de tous côtés; leurs biens ont été vendus «comme un butin pris sur l'ennemi. Et pourquoi tout cela? « Pour nous tourmenter davantage. Et certes, nous sommes « bien cruellement tourmenté, puisqu'on a renversé ces édi- « fices que nous avons fait construire pour le rachat de nos « péchés, et qu'on a retiré du service de Dieu ceux qui de- «vaient prier pour nous. Mais avant d'en venir là, il fallait « examiner si Dieu, à qui l'honneur est refusé par cette des- «truction, ne se rendrait pas propice à celui qui les a fait « bâtir; car Dieu s'intéresse au sort des malheureux. Les lois

« romaines ordonnaient des punitions corporelles contre les « malfaiteurs, pour leur servir d’expiation et purifier leur « âme. Mais jusqu’à présent on n’a jamais entendu dire qu’on « ait inventé des supplices pour crucificr l’âme ; c’est cependant «la peine que nous éprouvons, par l’enlèvement de nos « livres et par la destruction des éditices sacrés qui devaient « servir à racheter nos péchés. Par l’enlèvement des livres, on « empêche toute contemplation ; par la destruction des tem- « ples, toute pratique pieuse, tout culte rendu à Dieu. Qui a « jamais entendu dire qu’on ait fait la guerre à l’âme? Comme «s’il ne suffisait pas à la colère de l’homme de s’assouvir par « les supplices du corps, par l’exil, l’'emprisonnement, par la «faim, par l'entourage militaire, ct par une mort quoti- « dienne. Car on ne nous laisse de vie que ce qu'il en faut «pour sentir nos maux; et ce qu'il y a de plus cruel et de « plus intolérable, c’est que nous souffrons ce que la mort «a de plus douloureux, sans recevoir la seule consolation « qu’elle donne, qui est de finir les souffrances. Faites-y ré- «flexion, Seigneur, et si votre conscience ne vous reproche « rien, ajoutez à nos peines, s’il est possible d’y ajouter. Mais « si elle vous condamne, n’attendez pas ce jugement où le re- « pentir est inutile. Je vous fais une prière nouvelle, mais en « harmonie avec votre position nouvelle ; arrêtez les maux au- « tant qu’ilest en vous, ou arrachez-moi cette vie au plus tôt, « sans la laisser se consumer lentement dans des tourments et « des troubles continuels, ou diminuez tant soit peu le poids « qui m’accable. Souvenez-vous que vous êtes homme quoique «empereur; songez que nous sommes revêtus de la même «chair, roi et particuliers, et que nous avons une nature «commune; rappelez-vous que nous avons le même maître, «16 méme créateur, le même juge. Pourquoi porter une ac- « cusation contre votre clémence par nos tourments? Pourquoi « faire injure à votre bonté par nos outrages? Pourquoi faire « regarder votre humanité comme hypocrite, et donner un « démenti à la douceur de votre caractère par votre haine et Ma

« votre dureté envers nous? Je ne vous demande ni des di- « gnités, ni de la gloire, ni de la prospérité; je vous demande « 66 qu’on accorde toujours à ceux qui sont dans les fers, et « ce que les Barbares ne refusent pas à leurs esclaves enchai- « nés. Car je suis réduit à un état qui me force à faire cette « prière à un empereur, et au peuple romain, le plus doux des « peuples. Et quelle est cette prière? c’est de mener une vie « qui ne soit pas pire que la mort, ou d’être promptement dé- « livré de ce corps mortel. Respectez notre nature commune; « respectez les lois de l'humanité, les droits de l’empire ro- « main; ne permettez pas qu'on puisse citer votre conduite « comme un exemple nouveau et inoui, et qu'on puisse dire « un jour : Il y a eu un empereur qui a commencé son règne « par la douceur et la clémence, et qui a ensuite condamné à « l'exil, à la misère, à une mort lente et cruelle, son arche- « vêque, qu’il avait traité comme un ami et à l'égal de ses « enfants, des mains duquel il avait reçu, avec l’impératrice, « l’onction sainte et la dignité de césar (1), à qui il avait fait « ses serments, enfin, qu'il avait aimé sincèrement, et à qui « il avait donné mille preuves d’affection (2). »

Telle est la lettre de Photius : on voit qu’il emploie avec adresse et éloquence toutes les raisons propres à toucher l’empereur; mais une seule lui manque, et celle-là aurait été la plus efficace : c’est l'innocence. Aussi n’en parle-t-il pas; il sait que sa vie est connue de l’empereur, et que les peines qu'il souffre, et qu’il sait exagérer à propos, sont bien au-dessous de ses crimes.

L'empereur, comme on pouvait s’y attendre, ne répond pas à cette lettre. Photius ne désespère pas encore; il est attentif à toutes les occasions, pour les saisir au front et par les cheveux, selon son principe. L'empereur venait de remporter quelques avantages sur les Sarrasins; il en triompha comme

(1) Basile a été couronné césar par Photius, voy. p. 128. (2) Phot., Ep. 97, p. 136, edit. Lond.

d’une grande victoire, et célébra ses trigmphes à Constantinople. Photius croit que le moment est favorable, que l’empereur, dans la joie, pencherait plus vers l’indulgence ; il lui . écrit une lettre toute courte, mais tendant à la même fin. 1] n’y expose aucune plainte; il semble vouloir seulement se rappeler au souvenir de l’empereur, et lui montrer qu’en bon: et fidèle sujet 1l prend part à la joie commune et à la prospérité de l'empire. On sait que ce moyen est quelquefois plus ef ficace qu’un autre. Photius sait l’employer avec son adresse: ordinaire.

. 416 m'étais imaginé, dit-il, que, quand vous seriez parvenu: el l’empire, j'aurais souvent occasion de vous rendre grâces « pour des bienfaits répandus sur moi, sur mes amis, mes pa- «rents, et sur tous ceux à qui vous pourriez accorder quel+ « ques faveurs, sans vous importuner. En cela je comptais «sur mon attachement sincère à votre personne, et sur les « promesses que vous m'avez souvent faites avec serment tant «en particulier qu'en public. Mais nos espérances sont ré- « duites maintenant à rendre grâces, quoique ce soit un peu «tard, à votre gouvernement. Et pourquoi? parce que vous «avez forcé les brigands et les malfaiteurs (les Sarrasins) qui « nous onf tant affligés à user de plus de modération. Mais « considérez, mon cher empereur, je me sers de cette expres- «sion malgré vous, que chercher seulement à persuader les «hommes ne sert point à persuader Dieu; il en arrive souvent « le contraire. Ce qu’on fait ici-bas sans crainte, est puni sé- « vèrement là-haut par l’inexorable justice de Dieu (1). »

Mais l’empereur reste sourd; 11 ne donne aucune réponse. Photius s'adresse alors à un homme puissant à la cour, à Bahanès, patrice, que nous avons vu figurer en qualité de commissaire au huitième concile général. 1] sait bien qu’en lui écrivant, sa lettre parviendra à l’empereur, aux officiers de la cour et à tous les magistrats. 11 cherche à les toucher.

(1) Phot., Ep. 98, p. 141.

par quelques traits vifs et impétueusement lancés : « Autrefois, « dit-il, les Romains et les Grecs; pour ne pas parler des chré- «tiens, mettaient des bornes au mal qu’ils faisaient souffrir à « leurs plus grands ennemis : les Barbares gardent des règles « dans les punitions; et on dit qu’il y a même des bêtes qui « épargnent les malheureux. Cependant l'état où vous m’avez « mis, vous qui êtes si humain, m’a rendu malade. 1] y a un « mois que je le suis : j’ai besoin d’un médecin, on vous a « souvent prié de permettre qu’il me visite; et toutefois (où « est l’humanité et le christianisme?) vous ne me l’avez pas « accordé. Je ne puis encore vous traiter de barbare et de bête « féroce; c'est à vous à considérer, après avoir inventé contre « nous des supplices si étranges et si nouveaux sous le soleil, « quel nom vous trouverez convenable à vos actions, au lieu « de ceux de chrétien, de Romain, de Grec, de barbare et de « bête farouche. Pour moi, si je cède à la maladie, sachez « que je remporterai contre vous une plus illustre victoire, « laissant ma mort violente comme un monument éternel de « votre inhumanité {1). »

Bahanès, à ce qu'il paraît, répond à Photius qu'il ne peut rien pour lui, mais qu'il est son ami secret, qu'il est pour lui un autre Joseph d’Arimathie. Photius, qui avait un ardent désir de sortir de sa retraite, où il s’ennuyait à la mort, s’empare de cet aveu et lui répond :

« Sans doute Joseph d’Arimathie était un ami secret et un « disciple nocturne de mon Dieu et de mon Seigneur; mais, «brisant bientôt les liens de la crainte, il devint un disciple «plus fervent et plus hardi que ceux qui avaient professé Jé- «sus-Christ en public, puisqu'il ἃ descendu le corps de Jésuse Christ ignominieusement attaché à la croix, et lui ἃ donné «tous les soins qui étaient en son pouvoir. Vous donc qui « M’aimez en secret et comme dans les ténèbres, quand de- «viendrez-vous un fils de la lumière et du jour? Quand rom-

(1) Epist. 114, p 156,

« plès-vous le silence? Quand ferez-vous entendre une voix « digne de Joseph? Vous ne descendrez pas un corps dela croix, « mais vous délivrerez d’une mort amère et quotidienne un « homme exposé à mille tentations, et abreuvé d'amertume. « Si le respect humain et l'affection pour le monde vous ar- «rêtent, vous faites un contre-sens en citant l'exemple de « Joseph (1). »

Photius n’ayant pu rien obtenir, s’abandonne à son dépit, et lance des traits de satire contre différents personnages de la cour qui avaient contribué aux rigueurs qu’il éprouvait, ou qui en avaient été les exécuteurs. Il les traite de tyrans, d’homicides, de démons, de bêtes féroces. Voici ce qu'il écrit à Jean, patrice et sacellaire :

« On m'a dit autrelois|, avec raison, qu’il y en a beaucoup « qui montent sur l'arbre qu’on appelle tyrannie, mais que « personne n’en descend que par une lourde chute. Qu’est-ce « qui vous porte donc à étre si fier et si arrogant? Malgré « votre puissance et votre orgueil, vous n’êtes point monté « jusqu’au sommet de l'arbre; vous êtes encore caché sous « le feuillage (2). »

Sous cet apologue, Photius dépeint parfaitement ces petits despotes de cour qui, cachés sous lombrage du despotisme impérial, sont si fiers, quoiqu'ils soient si peu de chose.

« Intenter une action judiciaire à celui qui ἃ fait tort, c’est « de l'humanité, écrit-il à un nommé Théophile, écuyer et « sacellaire ; renoncer à toute vengeance, c’est de la philoso- « phie; lui faire du bien, c’est quelque chose de divin qui fait « de nous des enfants du Père céleste. Mais porter une main « violente sur celui qui n’a fait aucun tort, c’est une action « digne d’une bète féroce ou d’un démon, et celui qui la fait « n’a rien d'humain, quoiqu'il ait la figure humaine. Comme « il n’y ἃ que ces quatre cas, prenez le type qui convient à

(1) Epist. 91, p. 133.

(2) Ep. 73, p. 122.

« vos actes. Vous saurez facilement celui que vous devez adop- «ter; car une chose honteuse est facile à discerner (1). »

Il y avait à la cour un nommé Manuel, patrice, homme droit, qui, après le huitième concile général, avait prié Métrophanes, métropolitain de Smyrne, de consigner par écrit les actes de Photius. Le métropolitain se conforma à ses désirs, et nous a laissé un monument historique où nous avons souvent puisé (2). Photius, à ce qu'il parait, avait à se plaindre des rigueurs de Manuel ; il lui adresse une lettre véhémente, le traite d’homicide, et le menace des jugements de Dieu.

« Malgré tout le soin que vous prenez de vous cacher, vous « n’échapperez point à l'œil de Dieu, lorsque vous faites tout « ce qu’il faut pour m'arracher la vie par une mort violente. « Car celui qui, contre le cours ordinaire de la nature, pro- « Cure par des voies détournées la mort d’un homme, est ho- « micide, quoiqu'il n’enfonce pas le fer dans ses entrailles, ou « qu’il n’appelle pas un exécuteur. Si de telles actions rendent « le jugement de Dieu plus terrible, comment ne cherchez- « VOUS pas à vous séparer de ceux qui sont obligés d’y paraître « pour recevoir ses châtiments, que je ne voudrais pas vous voir « jnfliger, lors même que vous seriez encore plus dur envers « moi. Mais c’est en vain que vous me tourmentez (3). »

Photius, en faisant ces reproches plus ou moins fondés, se condamne lui-même. Car que n’a-t-il pas fait pour ôter la vie à Ignace? Mais il a beau épuiser son imagination et employer tour à tour le pathétique et la satire, toutes ses peines sont perdues : les cœurs sont insensibles, les portes lui restent fermées. L'empereur, qui connaissait ses ruses, ne se laisse pas fléchir, et ne répond à aucune de ses lettres. Photius ne voyant plus aucun moyen de toucher le cœur de ses ennemis, tombe dans la tristesse la plus profonde, dans une noire mélancolie mêlée de désespoir, Il appelle la mort, et se plaint de sa len-

(1) Ep. 193, p. 292.

(2) Labb., t. vin, p. 1386.

(3) Epist. 998 n 334.

teur. Son exil est pour lui un tombeau où il est enterré tout vif; les traits de sa figure, altérés par tant de misères que ses persécuteurs, comme 1l les appelle, renouvellent tous Îles: jours, sont ceux d’un spectre qui le rendent méconnaissable. C’est par de pareilles images qu’il expose l'horreur de sa captivité au diacre Théophane, qui semble avoir été un de ses anciens disciples (1).

Après ces moments de tristesse et de désespoir, il se relève, prend la plume, et s'adresse à ses amis pour les encourager et les consoler dans l'exil et les traverses qu’ils supportent pour lui. Alors il n’est plus le même homme ; il parle comme un apôtre, comme un confesseur de la foi, et comme un défenseur de l’Église. Ainsi il écrit à Grégoire de Syracuse, son cousécrateur, qui était alors en exil comme lui. Il l’exhorte à supporter les peines et les persécutions qu’ils souffrent tous deux pour s’être attachés à l'observation des commandements de Dieu. 1] l’engage fortement à persévérer dans ses sentiments, à faire des ordinations, à construire et à consacrer des églises, puisqu'on a ruiné les siennes; c’est-à-dire il l’engage à perpétuer le schisme, malgré les condamnations des Papes et des conciles (2).

La lettre snivante, adressée à plusieurs évêques exilés comme lui, nous fait voir jusqu’à quel point il savait dissimuler et se contrefaire.

« La persécution:est dure, dit-il, mais la béatitude promise « par le Seigneur est douce; l’exil est pénible, mais le royaume « des cieux est agréable: Heureux ceux qui souffrent per- « sécution pour la justice, parce que le royaume des cieux « leur appartient. Nous avons à supporter de nombreuses af- « flictions qui surpassent tout ce qu’on peut imaginer de plus « cruel, mais la joie qui nous attend au ciel en adoucit toute « l’âcreté. Elle devient même un motif d'encouragement pour

(1) Epist. 241, p. 361.

(2) Epist. 3, p. 154.

« ceux qui ont leurs espérances en haut. C'est pourquoi ayons « des combats, pour obtenir des prix et pour pouvoir dire « avec saint Paul : J'ai bien combattu, j'ai achevé ma course, « j'ai conservé la foi, il ne me reste plus que la couronne « de justice. Y a-t-il quelque chose de plus doux et de plus « agréable que ces paroles triomphales, ou quelque chose qui « puisse mieux confondre l'ennemi du genre humain? J'ai « achevé ma course, j'ai conservé la foi, il ne me reste « plus que la couronne de justice. Ces paroles apaisent les « plus violentes tempêtes, remplissent l’âme d’une joie spiri- « tuelle, frappent les persécuteurs d'étonnement, couronnent « les persécutés, donnent du courage aux faibles, et rendent « la vie à ceux qui sont à demi morts. C’est cette félicité que « j'obtiendrai si les œuvres répondent à mes paroles; je l'ob- « tiendrai avec vous tous, qui combattez si glorieusement, par « l'intercession de la très-sainte Vierge, mère de Dieu, et par « celle de tous les saints (1). »

Photius, en écrivant ainsi, avait ses vues secrètes, qui étaient de conserver l’attachement des siens, de les faire persévérer dans le schisme, et de s’en servir dans l’occasion pour remonter sur le siége de Constantinople. C’est pourquoi il les encourage et les console; et s’il s'aperçoit de quelque négligence, il réveille leur ancienne amitié en accusant leur indifférence. Voici une lettre de ce genre; elle est adressée à un patrice nommé Jean, commandant de la Grèce :

« 81 vous aimez, vous êtes faible ; si vous n'aimez pas, vous « êtes injuste. Si vous aimez sans être faible, comment pouvez- « vous négliger ceux qui souffrent si injustement? Je prie Dieu « de ne pas vous laisser tomber dans de pareils maux; ou si « vous y tombez, de ne pas recevoir des consolations ou des « Secours tels que vous en donnez à vos amis. Mais rappelez- « vous la maxime du Seigneur : On se servira envers vous de « la même mesure dont vous vous serez servis (2). » ‘

(1) Epist. 189, edit. Lond., p. 287.

(2) Epist. 60, p. 113.

Il écrit dans le même but à Zacharie, évêque de Calcédoine, qui avait pris sa défense au huitième concile (1), et dont il ne recevait pas de nouvelles. « Si j'oubliais mon Za- « charie, je in’oublierais moi-mème; mais c’est lui qui m'a « oublié... » 1] l’assure ensuite de ses sentiments par les expressions les plus tendres (2). Apprenant qu’il est malade, 1] lui envoie une potion amère qu’il a composée lui-même dans sa retraite (3). Plus tard, il lui ordonne une saignée, malgré l'avis de ses médecins, qu’il combat avec tout le savoir qu’on pourrait y mettre aujourd’hui (4); car Photius, si distingué dans les lettres, excellait encore dans l’art de la médecine.

Quant à ceux qui s'étaient séparés de lui, il cherche à les ramener en présentant leur défection sous les couleurs les plus odieuses. Ainsi il écrit à Paul, métropolitain de Césarée, qui avait quitté son parti; il le traite d’apostat, de faux ami, de déserteur, d’adversaire de ses propres principes. « Vous me « demandez ensuite, lui dit-il, pourquoi les gens de bien vous « évitent comme un impie, et ne veulent plus avoir de rap- « port avec vous? Pourquoi ! je ne sais comment vous le dire; « c’est qu'ils craignent de participer à vos œuvres, en vous « donnant le salut (5). »

Nous trouvons une lettre du même genre, adressée au moine Métrophanes, son ancien ami, dont il avait fait autrefois un brillant éloge (6), mais auquel il donne le nom d’aposἰδὲ depuis qu’il ἃ abandonné sa cause.

« Nul mortel, dit-il, quelque parfait qu’il soit, n’est sans « défauts ; et nul homme , quelle que soit sa perversité, n’est «sans quelque vertu. Voilà un axiome qui ἃ le suffrage de « tout le monde, et dont la vérité est confirmée par l’expé-

(1) Pag. 209.

(2) Epist. 106, p. 151.

(3) Epist. 179, p. 267.

(4) Epist. 223, p. 333.

(5) Epist. 175, p. 262.

(6) Epist. 149, p. 205.

aù

«rience. N’allez pas le démentir par votre exemple, et de- «avenir la fable du monde, en vous montrant sans aucune «vertu (1).»

Photius, en écrivant ces sortes de lettres, a évidemment pour but de ramener à son parti ceux à qui il les adresse : ce que nous prouve la lettre suivante, écrite au même.

« David est tombé, dit-il, mais il s’est relevé. 11 s’est relevé «par les prières du prophète, par ses propres larmes, par les « reproches amers faits au moyen d’une fable ingénieuse, et «par des œuvres de pénitence. Vous êtes tombé également; « maïs je pe vois pas de prophète, je ne vois en vous ni l’hu- « milité d’esprit de David, ni sa componction de cœur. C’est « donc à vous de réfléchir comment vous vous relèverez de «votre chute, si toutefois vous aimez mieux expier votre « faute dans ce monde que d’en recevoir le châtiment dans « l’autre (2). »

Dans le nombre de ses lettres, il en est une bien remarquable ; elle est adressée à tous les évêques de son parti. C’est une apologie contre Îles reproches de quelqu'un qu’il ne nomme pas, parce que, dit-il, on profite plus aisément des avis qui sont donnés sans désignation de personne. 1] se plaint que ce calomniateur prétend deviner ses pensées, pour l’accuser d’avoir perdu la raison jusqu’à mépriser les lois de Dieu et trahir l’Église, c’est-à-dire que l’on publiait qu’il avait dessein de faire sa paix avec le Pape et avec Ignace. « Ce n’est «pas, dit-il, que les maux dont je suis accablé n’aient pas « la force de me faire perdre l'esprit ; » et là-dessus, il décrit pathétiquement ses souffrances; mais il dit que celui qui Paccuse de cette trahison est plus cruel que ses autres ennemis. IL emploie tout le feu de son génie et l’artifice de son éloquence pour le charger de confusion. « Je ne m'étonne pas, «dit-il, qu’on m'abandonne dans l’état où je suis; quoique, «sous mon nom, ce suit abandonner la vérité : ce qui est in-

(1) Epist. 65, p. 118.

(2) Epist. 66, p. 118.

«supportable, c’est de vouloir m’attribuer le cause de cet

«abandon. » Π] prend ensuite le grand nombre de sectateurs qui lui restent comme un témoignage de la faveur divine et de la justice de sa cause. Il revient enfin à la douceur, et fait usage des expressions les plus tendres de la charité pour ramener celui qui l’a offensé, et finit sa lettre par recommander de prier pour l’empereur (1). En quoi il avait sans doute ses desseins, car Photius n’écrit pas une ligne qui ne tende à quelque effet.

Mais on ne sait ce qu’on doit admirer le plus en lui, si c’est son infatigable activité, ou sa prodigieuse adresse pour retenir dans la fidélité tant d’évèques, que leur adhésion à son schisme avait privés de leur diguité et plongés dans toutes les disgrâces. Tous les malheureux sont coupables, dit un vieil adage , ils sont du moins réputés pour tels : ils doivent s’attendre à se voir abandonner de tout le monde, même de leurs amis ; c’est la loi de l’égoïsme universel. Photius l'avait suivie, cette loi, dans sa conduite envers Bardas; mais il eut l’inconcevable talent de la faire fléchir en sa faveur. De tous les évêques ordonnés par lui et exilés avec lui, 1] n’y en eut pas ua seul qui lui devint infidèle, et, chose plus étonnante encore, pas un seul qui élevât des plaintes contre lui. Ni la manifestation de ses crimes, ni les anathèmes dont il fut frappé, ni la prison dans laquelle il était détenu, ni les autres misères dont il était accablé, n’ont pu refroidir un instant leur attachement pour lui. De ceux qui étaient ordonnés par Ignace ou par Méthodius, son prédécesseur, et qui s'étaient jetés dans son schisme, une bonne partie lui resta également attachée, brisant pour lui l’unité de l’Église, et résistant également aux conseils des légats, aux promesses de l’empereur, et à l'espérance d’être rétablis dans leur siége. Tous étaient tenus comme sous un sceptre de fer. Cet homme avait donc un talent de séduction qui allait jusqu’au prodige (2). On a dit

(1) Epist. 174, p. 245.

(2) Baron., an. 871, n. 47.

de son temps qu’il était un vrai démon : on ne pouvait pas mieux exprimer en même temps et la profonde noirceur de son âme, et les ressources mouies de son esprit, et son habileté à se contrefaire et à prendre tous les tons, toutes les formes, et tous les masques.

Cet attachement prodigieux , qui n’est propre à aucun autre hérésiarque, il a soin de l’entretenir par une correspondance suivie, où il sait se conformer à tous les goûts et à tous les caractères. On y trouve une finesse d'esprit, une délicatesse de style et une éloquence dignes des anciens, et puis un art infini de captiver les esprits et de les conduire à ses fins. 565 nombreuses lettres, très-peu connues, adressées à plus de quatre-vingt-dix-sept personnes, nous montrent que, malgré son exil et la surveillance dont il était l’objet, et dont il se plaint si amèrement, il était encore le point central d’une vaste conjuration contre l’Église. Aussi se plaint-il de ceux qui quittent le théâtre de l’action et se retirent dans un désert où ils deviennent inutiles à sa cause (1). 1] tenait sous sa main des agents secrets qui transmettaient ses ordres, portaient ses lettres, et en recevaient les réponses (2). Par eux, il trouvait le moyen d’intriguer jusque dans l’intérieur de Constantinople, et de tendre des piéges à Ignace (3); mais, efforts vains et travail inutile! Ignace s’était attiré la vénération de son troupeau, qu’il édifiait par ses vertus, et auquel, malgré son grand âge, il prèchait tous les dimanches et fêtes (4). Mais si son ennemi ne put entreprendre rien d’important contre sa personne, il parvint du moins à entretenir la division dans son Église, comme nous le voyons par une lettre du Pape à l’empereur (5).

(1) Epist. 231, p. 345.

(2) Ce qui montre bien qu'il n’était pas sans liberté , et que ses plaintes sur la rigueur de son exil étaient bien exagérées.

(3) Nicetas ap. Labb., t. van, p. 1250.

(4) Nicetas, ἐδ.

(5) Joan. var, epist. 8, ap Labb.,t.1x, p. 66. .

Le seul reproche qu’on püt faire à Ignace, reproche grave qui a eu les plus fâcheuses conséquences, c’est qu’il n'avait point renoncé à la juridiction sur la Bulgarie, comme 1] l'avait promis aux légats du Pape). Adrien 11, qui l'avait menacé de peines canoniques à ce sujet, n’eut pas le temps de terminer cette affaire; 1] mourut en 872. Jean VIII, qui lui succéda, se trouva, au commencement de son règne, aux prises avec les Sarrasins qui ravageaient l'Italie, et avec d’autres ennemis de l’Église. On peut juger de ses embarras d’après une lettre qu’il écrivit vers cette époque à l’empereur Louis.

‘« On répand, dit-il, le sang des chrétiens; celui qui évite le «feu ou le glaive, est emmené en captivité perpétuelle; les « villes, les bourgades, les villages périssent, étant aban- « donnés de leurs habitants; les évêques sont dispersés, et «n’ont plus pour refuge que Rome; leurs maisons épiscopales «sont les retraites des bêtes sauvages; ils sont eux-mêmes va- « gabonds et réduits à mendier au lieu de prècher. L'année « passée nous semâmes, et ne recueillimes rien ; cette année, «n’ayant point semé, nous n’avons pas même l'espérance de «recueillir. Pourquoi parler des paieñs? les chrétiens ne « font pas mieux, je veux dire quelques-uns de nos voisins, de « ceux que vous appelez marquis. Ils pillent les biens de saint « Pierre à la ville et à la campagne; ils nous font mourir, non « par le fer, mais par la faim ; ils n'emmènent pas en captivité, « mais ils réduisent en servitude. Leur oppression est cause « que nous ne trouvons personne pour combattre les ennemis; « vous êtes seul, après Dieu, notre refuge et notre conso- « lation (2). »

Après avoir demandé à diverses reprises, mais inutilement, des secours en Orient et en Occident, il fut obligé de traiter avec les Sarrasins, et de consentir à un tribut de 25,000 marcs

(1) Voy. p. 232.

(2) Epist. 21, Labb., ἢ. 1x, p. 17.

d’argent par an. Ce ne fut que vers l’an 877 qu’il put s’occuper sérieusement de l’Église d'Orient. 11 fit à Ignace une première et une seconde monition canonique, le priant instamment de se désister de ses prétentions sur la Bulgarie (1). Enfin, en 878, après avoir reçu deux lettres de l’empereur, il envoya deux légats à Constantinople, Paul, évêque d’Ancône, et, Eugène, évêque d’Ostie. 11} leur confia deux lettres, l'une pour l’empereur, l’autre pour le patriarche. Dans celle à l’empereur, il dit : « Vos deux lettres témoignent du désir « que vous avez de rétablir la paix dans l’Église de Constanti- « nople, et nous sommes vivement affligé que, d’après toutes « [68 peines que nous nous sommes déjà données à ce sujet, il « y ait encore de la division ; que plusieurs personnes consacrées « à Dieu soient dispersées en divers lieux, et souffrent encore la « persécution dont nous les croyions délivrées. Car nous por- « tons les fardeaux de tous ceux qui souffrent, ou plutôt celui « qui les porte en nous, c’est le bieuheureux apôtre Pierre, lui « qui Vous aime, et qui nous protége et nous défend en tout, « nous les héritiers de sa sollicitude. Mais comme il nous ἃ été « dit, ainsi qu’à Jérémie : Voici que je t’ai établi sur les nations «et sur les royaume, pour arracher et détruire, pour ren- « verser et disperser, et pour planter, votre piété demande à « notre apostolat des hommes à cette fin. Nous vous envoyons «en conséquence deux légats, Paul et Eugène, évêques, nos « conseillers, dont la science et la fidélité nous sont connues, « à qui nous avons donné, pour cet effet, une instruction par « écrit. Nous les avons aussi chargés de voir le roi de Bulgarie; « c’est pourquoi nous vous prions de les y faire conduire et de « les en ramener en süreté (2). »

En écrivant au patriarche, 1l le presse bien vivement de renoncer à ses prétentions sur la Bulgarie; 1l le menace de l'excommunication, si, dans un mois, il n’a point retiré ses. prêtres et ses évêques de ce pays.

(1) Nous n’avons pas le texte de ces monitions. (2) Epist. 80, ap. Labb,. , t. 1x, p. 66.

᾿ « Déjà deux fois vous avez été averti par la chaire aposto- « lique de vous contenter des droits du diocèse de Constan-

« tinople, que vous avez récupérés par l'autorité et la faveur « du premier siége , et de ne pas outre-passer les limites fixées « par les canons, ni transporter les bornes posées par nos « pères. Or, personne n'ignore que, depuis le Pape saint Da- « mase jusqu à l'irruptioh des païens , le pays des Bulgares ἃ

« été gouverné, sous le rapport ecclésiastique, par les pontifes « romains. Bien des écrits en font foi, mais surtout les décré- « tales de plusieurs Papes, conservées dans les archives. Ce « que la guerre ἃ troublé, dit saint Léon, la paix doit le réta-. « blir. Mais, vénérable frère, vous avez relu tout cela les yeux « fermés, vous avez témérairement foulé aux pieds les décrets « des saints Pères, et, oubliant les nombreux bienfaits que « vous devez à la chaire apostolique, vous vous êtes élevé « contre elle, et, lui ravissant une de ses ancierines provinces,

« Vous n’avez pas craint, contrairement aux lois divines, de « mettre la faux dans la moisson d'autrui. C’est pourquoi,

« après la première et la seconde monition , nous devions vous « séparer de notre communion pour pugir votre désobéis- « sance. Mais suivant la modération du sége apostolique, et « usant de douceur plutôt que de sévérité, nous vous faisons « cette troisième monition canonique, par nos légats et par nos « lettres, vous exhortant, vous conjurant, et vous enjoignant « d'envoyer sans délai en Bulgarie des hommes diligents qui « parcourent tout le pays, et ramènent tous ceux qu’ils y trou- « veront ordonnés par vous ou par ceux de votre dépendance, « en sorte que, dans un mois, il n’y reste ni évêques ni clercs « de votre ordination. Car nous ne pouvons souffrir que ceux « que vous y avez établis, et qui ont été déjà excommuniés « par ce siége, infectent de leur erreur cette nouvelle église « que nous avons formée. Que si vous ne les retirez dans ce « temps et ne renoncez à toule juridiction sur la Bulgarie,

«vous demeurerez privé du corps et du sang de Notre-Sei- « gneur jusqu’à ce que vous obéissiez, à commencer deux

« mois après la réception de cette lettre. Si vous persistez avec « obstination dans cet envahissement et dans votre indisci- « pline, et si vous ne chassez pas de leurs sièges les évèques « que vous avez consacrés, Ou que ceux-ci ont eux-mêmes « consacrés pour cette contrée : par le jugement du Dieu tout- « puissant, par l'autorité du prince des apôtres et par notre « propre sentence, soyez dépouillé de la dignité patriarcale « que vous tenez de notre faveur, et privé entièrement de « tous les priviléges attachés à la plénitude du sacerdoce (1). » C’est avec cette fermeté que le Pape saint Léon avait écrit à Nestorius, quatre siècles auparavant.

Le Pape écrit dans le même sens, et d’une manière plus pressante encore, aux évêques grecs et aux autres clercs qui étaient dans la Bulgarie ; il les déclare excommuniés, et les menace de déposition, s’ils ne sortent du pays dans un mois; au contraire, s'ils obéissent, il promet de les rétablir dans l'évêché qu'ils ont eu en Grèce, ou de leur en donner un vacant (2). Le Pape écrivit pour ce sujet à Michel, roi de Bulgarie , l’exhortant à se séparer des Grecs, de peur d’être entrainé dans kes hérésies où ils tombent souvent, par l’autorité de leurs patriarches ou de leurs empereurs(3). Enfin, il écrivit δῷ comte Pierre, qui avait été envoyé à Rome par le même roi du temps du Pape Nicolas (4). Ces lettres sont du seizièmé d'avril, indiction onzième, qui est l’an 878, et furent toutes données aux légats Paul et Eugène. Le Pape y en ajouta une à l’empereur Basile, portant créance pour ces mêmes légats, qui devaient expliquer de vive voix la persécution qu’il souffrait, et ce qui venait d'arriver à Rome, afin d'attirer son secours (5).

Photius est bientôt informé par ses agents de ce nouveau

(1) Joan., ep. 78, 1.80}... t. 1x, p. 63.

(2) Epist. 79, ἐδ.

(3) Epist. 75.

(4) Epist. 76.

(5) Epist. 81, 50.

différend survenu entre Ignace et les pontifes romains. 1] conçoit aussitôt la plus vive espérance de voir Ignace renversé et de temonter sur son siége, objet de ses ardents désirs. Mais il fallait à tout prix vaincre l'obstacle du côté de l’empereur, et se concilier l’esprit de ce prince. Il n’y avait pas un moment à perdre, deux mois seulement étaient accordés à Ignace. Son imagination fermente et s’échauffe, elle passe au creuset le caractère de Basile, elle analyse tous ses défauts et toutes ses qualités, pour découvrir sur quel point il est vulnérable. Photius lui trouve un faible, il le saisit avec empressement: l’empereur sera vaincu, malgré sa sagesse et sa défiance. Basile était sorti de la poussière, et avait la faiblesse d’en rougir. Né à Andrinople, de parents houorables, mais ruinés par l'invasion des Barbares, il était arrivé à Constantinople, à l’âge de vingt-cinq ans, accablé de fatigue, couvert de haillons, et s'était vu réduità passer la nuit sous le portique d’une église. Là , il avait été recueilli par un moine charitable, gardien de cette église, lequel, touché de la détresse où il le rencontrait, lui avait donné un asile, et l'avait ensuite attaché au service d’un officier de l’empereur Michel. Voilà son premier point de départ pour arriver à l'éclat du trône. Placé à la cour, un heureux hasard vint bientôt le faire connaitre. Un fameux lutteur qui était à la suite des ambassadeurs de la Bulgarie, avait défié, au milieu d’un banquet royal, le plus courageux et le plus robuste des Grecs. On vanta la force de Basile : il accepta le défi, et le Barbare fut renversé du premier choc. Une autre occasion tourna également à son avantage. Il avait été décidé qu’on couperait les jarrets d’un très-beau cheval que rien ne pouvait dompter et auquel l’empereur tenait beaucoup; Basile l'ayant subjugué par son intrépidité et son adresse, obtint une place honorable dans les écuries de l’empereur. De là il devint successivement grand cham- * bellan du palais, et, comme nous l’avons vu, césar, et enfin empereur. Dans ce haut rang auquel il était parvenu, environné de la première noblesse de l'empire, il se trouvait em-

414 HISTOIRE DE PROTIUS. ᾿ς [878]

barrassé de la bassesse de son extraction, et cherchait à la dissimuler en se faisant descendre des princes Arsacides qui avaient régné sur les Parthes et qui, pendant plus de quatre siècles, avaient donné des lois en Orient. Photius, expert dans l’art de fabriquer des pièces, s'empare avec empressement du canevas que lui livre la vanité de l’empereur , et fait là-dessus une fable qui devait servir ses intentions; elle lui réussit parfaitement.

11 composa une fausse histoire généalogique en forme de prophétie , dans laquelle, par une longue suite d’aïeux à qui il donnait des noms supposés, il faisait descendre ce prince du fameux Tiridate, roi d'Arménie, qui venait d'une branche cadette des Arsacides, et qui fut converti au christianisme, vers la fin du troisième siècle, par l’évèque Grégoire, célèbre missionnaire d’Arménie (1). Venant au père de l’empereur, 1] disait de lui qu'il aurait un fils qui serait roi, Mais un roi si glorieux qu’il éclipserait tous ceux qui, avant lui, s'étaient assis sur un trône. Le portrait moral de ce fils se composait de tous les traits qui représentaient le plus fidèlement l’empereur. Il était appelé Beclas, nom ingénieusement composé des initiales des noms de Basile, d’'Eudocie, son épouse et de ses quatre fils, Constantin, Léon, Alexandre et Stéphane ou Étienne, comme nous le traduisons. Ce thème principal de la fable était relevé par toutes les inventions les plus propres à caresser la vanité de l’empereur. Quand cette mystérieuse prophétie eut été composée avec tousles raffinements que le génie peut apporter à l’art, Photius l’écrivit en vieux caractères alexandrins sur un parchemin usé, piqué des vers, et il eut soin de l’enfumer pour lui donner un air de vétusté. Il réunit ensuite toutes ses feuilles en un volume, y mit une couverture enlevée de dessus un vieux manuscrit,

(1) Origines du christianisme par M. Dœllinger, trad. de l'allemand par Léon Boré, t. 11, p. 92. Tiridate mourut en 314, après un règne de

[818] τς LIVRE VIL. 275

οἱ pouvant compter sur le zèle, l'intelligence et la discrétion de Théophane , aumônier de Basile et son bibliothécaire, qu’il avait mis dans ses intérêts, il le fit déposer par ses soins dans la bibliothèque impériale. Théophane savait bien que le succès de la fourberie, qui dépendait beaucoup de sa discréton, aurait sa récompense, et il l’obtint en effet, car il fut élevé plus tard, pour ce service, à l’archevéché de Césarée en Cappadoce (1).

Honoré de la bienveillance du prince, de qui il était regardé comme un docte personnage, il profita d’un jour que l’empereur vint se promener dans sa bibliothèque, pour lui présenter ce manuscrit, qu'il lui dit être le plus précieux de tous ceux qu'il possédait, et lui avoua en mème temps que le livre était trop élevé pour lui, et qu’il ne connaissait, dans tout l’empire, que Photius qui fût capable d’en pénétrer le sens mystérieux et caché. L’impatience du prince de savoir ce que c'était que ce manuscrit, ne lui permit pas de différer plus longtemps à retirer Photius de sa retraite forcée pour le rappeler à la cour. C'était tout ce que désirait cet artificieux personnage ; aussi y parut-il avec cet air humble, modeste et -composé qu'H-savait si bien se donner quand il le fallait. 1] joua parfaitement son rôle. Dès que ce livre, que personne ae pouvait mieux connaître que lui, puisqu'il en était le fabricateur, lui fut mis entre les mains, il fit semblant de l’étudier profondément pour en développer le mystère. Et quand, à force d’application, il en eut pénétré le sens caché, il déclara qu'il ne pouvait le révéler qu’à l’empereur lui-même, parce que sa personne y était directement intéressée. Bref, il fut admis à l’audience de l’empereur (2).

Basile se laissa prendre à cet artifice: c'était pousser un peu loin la crédulité pour quelqu’un qui ne manquait pas d’expérience, et qui n’avait pu oublier que Photius avait été con-

(1) Nicetas, ap. Labb., t. vin, p. 1261.

" 12) Nicetas, ibid,

vaincu d'impudence, de mensonge, de supposition de personues et de signatures, et de subornation de témoins. D'un autre côté, comment Basile pouvait-il se dissimuler à lui-même que du sein de la poussière il était parvenu à l’empire? Mais on sait jusqu’à quel point va la vanité de l’homme’, et avec quelle facilité on croit tout ce qui entre dans nos vues et ce qui favorise nos passions: quand il s’agit de titres, on n’en examine pas toujours exactement l'authenticité. L'imposture de Photius fit fortune non-seulement auprès du prince, mais encore auprès du peuple. Photius était regardé comme un homme savant et extraordinaire : lui seul avait pu découvrir le sens du livre mystérieux. Ce qui pouvait lui donner du crédit, c'était l'élévation bizarre et rapide d’un grand nombre de ceux qui, avant lui, avaient occupé le trône de César et de Constantin : les uns par leurs propres intrigues, les autres par les brusques acclamations d’une armée, d’autres par le caprice des peuples ; et souvent ceux qui les proclamaient aujourd’hui, les assassinaient le lendemain : leurs propres généraux , lassés de leur obéir , les immolaient à leur tour. Chaque partie de l'État élait agitée par sa sédition particulière et par ses intérèts séparés, et sur-le-champ 1] s'élevait de ces hommes rebelles, dont la plupart ne valent pas la peine d’être nommés, et qui tombaient ensuite sous les coups d’un nouveau concurrent. Voilà ce qui avait mis tant de fois le sceptre impérial dans les mains, ou de ces tyrans, la plupart imbéciles, altérés de sang, affamés de carnage, ou de ces monstres voluptueux endormis sur le trône et plongés dans la mollesse. 1] était arrivé aussi que, du sein de sa retraite , un moine ou un anachorète, fameux par l’austérité de sa vie, promettait l'empire à un général victorieux, et quelquefois à un ministre accrédité (1). Toutes ces révolutions nourrissaient

(1) Toutes ces voies furent bonnes pour parvenir à l'empire; on y alla par les soldats, par le clergé, par le sénat, par les paysans, par le peuple de Constantinople, par celui des villes, des provinces. (MONTRSQUIEU, Con-

[878] LIVRE Vil. 277

dans l'esprit l’orgueilleuse chimère de la naissance de Basile. Ce qui contribuait encore à donner du poids à la supercherie de Photius, c’étaient ses manières insinuantes qui frayaient un chemin à son éloquence. Quand on lavait vu, on l’écoutait volontiers; et quand on l'avait écouté, on était persuadé qu'il disait vrai. De là vient que Basile entendit avec plaisir toute Ja suite de sa généalogie fabuleuse : sa vanité lui fit ajouter foi à ces ridicules prédictions. Enfin, il se réconcilia avec l’impie Photius, et jeta, par cette réconciliation, la semence des troubles nouveaux qui vont affliger l’Église.

L'instant de son rappel ranima sa fierté, et releva son espoir de remonter un jour au degré même d’où il était tombé. Au surplus, il savait trop bien profiter des conjonctures, pour manquer une si belle occasion de pousser à bout son dessein : dès lors il commença, en habile courtisan, à cultiver les bonnes grâces du prince, par son assiduité auprès de sa personne, par mille choses flatteuses qu'il lui disait avec beaucoup d'art et d’esprit, en sorte qu’en peu de temps il eut part plus que personne à sa confidence et à son amitié (1). Mais pour réussir dans ses prétentions ambitieuses, il résolut de s’associer quelqu'un qui, par ses qualités personnelles fort analogues aux siennes, püt le seconder efficacement. 1] sentait la faiblesse de sa position : on pouvait revenir sur le passé; un caprice de l’empereur ou une mauvaise langue suffisait pour le faire tomber. Il fallait donc à Photius un homme adroit qui n’eût pas ses antécédents, et qui pt le soutenir en cas de besoin auprès de l’empereur. Connaisseur éclairé en fait de caractères, il avait ce talent particulier qui était de savoir bien choisir son monde, et, quand il l'avait choisi, de le mettre en œuvre à propos.

Il trouva ce qu’il cherchait en la personne de Théodore

sidérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur déca. dence , chap. ΧΧΙ.) (1) Nicetas, ap. Labb., t. vin, Ὁ. 1251.

Santabaren , digne fils d'un homme du mème nom, que des crimes atroces dont il était accusé forcèrent à se retirer chez les Bulgares, où il consomma, par son apostasie, les crimes dont il n’était que trop coupable. Son fils, sa copie fidèle, resta à Constantinople : un bel esprit, des dispositions heureuses pour toutes les sciences, lui acquirent la protection de Bardas, qui était le Mécène de son époque. Ce prince le plaça dans le fameux monastère de Stude, où il embrassa la vie monastique (1). Photius, à qui ils’était dévoué, l’ordonna prétre et l’institua abbé. Il lui montra bientôt qu'il lui était com- -parable en méchanceté et en hypocrisie. Pour soutenir ce dernier caractère, il portait des habits d’une couleur sombre, marchait d’un air triste et mélancolique, évitait les assemblées bruyantes et tumultueuses, affectait de paraître pâle, dans l'espérance qu’il serait estimé plus austère et plus réformé que les autres, montrant une passion favorite pour la retraite; et il passait presque tout son temps à l'étude (2). Il avança en âge, il continua ce genre de vie, et tâcha d’en imposer au monde et de paraître homme de bien plutôt que de l’être en effet. À ces dehors séduisants il joigpait ceux d’une piété supérieure, parlant des choses divines d’une manière à se faire admirer, en sorte qu’il était en réputation d’une sainteté extraordinaire.

Un homme de cette trempe et de ce caractère convenait trop bien à Photius et à ses projets, pour que celui-ci ne cherchât pas à se l’attacher inviolablement; c’est ce qu’il fit. 1] le préconisa auprès de l’empereur , comme un personnage doué des plus éminentes vertus, favorisé des dons célestes, et même du don de prophétie(3), ce qui s’ajustait merveilleusement bien avec ce manuscrit mystérieux que son imagination avait enfanté. Cette préconisation eut tant de succès, que bientôt

(1) Epist. Stylian. ap. Labb., t. vu, p. 1403. — Nicetas, ἐδ., p. 1251. (2) Lettre de Stylien, archevêque de Néocésarée, à Étienne V, ap. Labb., ΥΠ|, p. 1403.

(3) Nicetas, ib., p. 1254. ”

[878] LIVRS ΥΠ. 279

le protégé acquit auprès du prince autant de crédit que le protecteur. Tous deux se servaient mutuellement. Bientôt ils se crurent assez en faveur pour tenter un projet, qui ne leur réussit pas, malgré les moyens qu’ils employèrent pour le réaliser. Ce projet était d'expulser encore une fois le patriarche légitime, et de remettre en sa place l’usurpateur sacrilége. Mais leurs efforts, quoique incroyables, furent inutiles ; Basile se fit un point d'honneur de conserver Ignace dans sa dignité , où 1] avait tant contribué lui-même à le rétablir (1).

C’est ici que Photius va montrer à découvert tont le déréglement de son esprit et la perversité de son cœur. Déçu dans ses espérances, il s’humilia devant le patriarche, et lui demanda de le reconnaître comme évêque: cette idée flattait extrêmement sa vanité, et ce qu’elle avait d’agréable lui déguisait ce qu’elle pouvait avoir d’humiliant et même de chimérique, vu la fermeté de caractère du patriarche. Mais Ignace ne se laissa point surprendre, il répondit catégoriquement que Photius ayant été excommunié et déposé, par un concile général, d’une dignité qu’il n’avait jamais possédée légitimement, il ne pouvait être absous et réintégré que par l'autorité d’un pareil concile (2). Mais cet impie , foulant aux pieds et l'Église et ses lois, se rétablit lui-même, par une usurpation profane, dans les fonctions de la dignité épiscopale. 11 nomma des vicaires généraux, conféra les ordres à des gens de sa faction, dans le palais de Magnaure, où il s'était retiré. Son orgueil était monté à un tel point qu’il semblait prendre plaisir à insulter l’Église en toutes occasions, sans que l’empereur se miît en devoir de l’en empêcher : le silence complaisant de l’un semblait autoriser les entreprises sacriléges de l’autre (3). Néanmoins, cette réintégration dans l’épiscopat, toute caduque, tout illégitime qu’elle était, semblait flatter sa vanité, si elle ne contentait pas son ambition.

(1) Nicetas, ap. Labb., ib., p. 1254. — Epist. Styl., ἐδ., p. 1403. (2) Nicetas, ap. Labb,, ἐδ.) p. 1254.

(3) Nicetas, ἐδ.

Enfin, le grand et unique obstacle à la satisfaction de ses désirs ambitieux est levé par la mort du patriarche. Comblé de gloire, chargé d'années, Ignace souhaitait depuis longtemps d'être délivré de la prison de son corps, où il avait souffert tant de travaux, enduré tant de tourments, et d’être réuni à celui pour qui il les avait supportés. Ses vœux furent exaucés le 23 octobre 878, jour où les Grecs célèbrent la fète de l’apôtre saint Jacques. 1] mourut comme un saint, après avoir fait ses adieux aux assistants, et leur avoir donné sa bénédiction. On le revêtit de ses habits pontificaux et par-dessus on mit l'épomide ou pallium de saint Jacques, qu’on lui avait envoyé de Jérusalen quelques années auparavant, et avec lequel 1] voulait être enterré. Il fut mis dans un cerceuil de bois et porté à l’église Sainte-Sophie, où l’on fit, au milieu d’une affluence immense de fidèles, les prières accoutumées. Les tréteaux sur lesquels avait reposé son corps, et le drap mortuaire qui l'avait couvert, furent mis en pièces par le peuple, et chacun s’empressa d’en emporter un morceau comme relique{1). 1]. fut transféré ensuite, non sans difficulté, à cause de la foule, à l’église de Saint-Menas, où on le laissa, pendant quelque temps, chantant tous les jours l’office des morts. Puis on le mit dans une barque pour le transporter à l’église de Saint-Michel qu’il avait bâtie, et où il fut descendu dans un tombeau de marbre. 11] était parvenu à l’âge de quatre-vingts ans, et avait tenu le siége de Constantinople plus de trente ans, compris le temps de l’usurpation de Photius. "

Ignace est un des plus nobles caractères qui aient paru sur le siége de Constantinople. Il ἃ fourni l’exemple des plus grandes vertus, comme des plus grands malheurs, si toutefois on doit appeler malheurs des traverses essuyées avec la résignation la plus chrétienne et la constance la plus héroïque, pour une cause si légitime. On avait vu briller en lui

(1) Nicetas, ap. Labb., t. γπι, p. 1243.

une piété sincère, une chasteté angélique, une grande fermeté de caractère, une instruction solide et un attachement inviolable aux devoirs de sa dignité. Une seule faute peut lui être reprochée, c’est son obstination à exercer sa juridiction sur la Bulgarie, malgré la défense des Papes, en quoi il a fait voir combien il était difficile aux patriarches de Constantinople, dans la position brillante où ils se trouvaient, de se renfermer dans le cercle de leurs droits et de leurs devoirs. Mais Ignace n’a point été hostile au saint-siége, il en reconnaissait la primauté; il mettait de la lenteur à exécuter ses ordres, parce qu’il croyait défendre les droits de son Église, et il est à présumer qu'il aurait cédé à la dernière monition, si la mort ne l’avait point surpris avant de l’avoir reçue (1). Ce qui est certain, c’est qu’il est mort dans la communion de l’Église; le ciel et la terre se sont déclarés en sa faveur : le ciel, par les nombreux miracles opérés à son tombeau (2); la terre, par le culte religieux que lui ont décerné l’une et l’autre Église (3).

(1) La dernière lettre du Pape n’est arrivée à Constantinople qu’après sa mort.

(2) Nicetas, t. vi, p. 1246.

(3) Sa fête, en Orient et en Occident, se célèbre le 23 octobre, jour anniversaire de sa mort.

Photius, d’après certains historiens, n’a pas été étranger à la mort du saint patriarche : un bruit sourd, devenu populaire, l’accusait d’avoir abrégé ses jours par la main de quelques scélérats, instruments de sa fureur et de sa vengeance. Stylien, évêque de Néocésarée, écrivant au Pape Étienne V, au nom des évêques et du clergé, le rapporte comme une chose connue et certaine (1). Mais Nicetas n’en parle pas ; ainsi ne l’accusons pas d’un crime nouveau, écartons de lui ce dont il s’est rendu seulement suspect. Photius, content d'être débarrassé de son concurrent, était furieux des honneurs qu’on lui avait rendus et des larmes qu’on avait versées à ses funérailles. Il avait voulu y mettre obstacle en faisant défendre, de la part de l’empereur, à tous les magistrats de se trouver à son convoi; mais le peuple se passa des magistrats, et rendit à son patriarche des honneurs d’autant plus touchants qu’ils étaient plus sincères et provoqués par le souvenir de ses vertus et de ses bienfaits. Photius, poussé par une haine infernale, voulut se venger de ce désappointement en exerçant sa fureur jusque sur les cendres de son rival. 1] ordonna donc de creuser et de bouleverser la terre sur laquelle reposait sa tombe, sous le prétexte calomnieux d’y aller chercher un trésor qu’on accusait le saint patriarche d’y avoir enfoui, comme si Ignace eût été homme à cacher un trésor dans le sein de la terre, au lieu de le répan-

(1) Epist., ap. Labb., t. vur, p. 1402 D et1403 E.

dre dans celui des pauvres. Lydus, sacristain de la grande Église, fut chargé de cette sacrilége exploration; mais pendant qu'il fouillait dans la terre, après avoir chassé par l’injure et la violence ceux qui étaient venus prier sur son tombeau, il jeta tout à coup des cris effrayants, le sang lui sortait par la bouche à gros bouillons; enfin, après d'horribles tourments, il expira au bout de quatre jours : sa mort eut tous les caractères d’une punition divine (1).

Le troisième jour n’était pas encore écoulé, que Photius, soutenu par l’empereur, se remit en possession du siége patriarcal. Il entra à la grande Église à main armée, au moment où l'on célébrait les saints mystères. Les évêques le voyant arriver dans le sanctuaire, laissèrent la liturgie imparfaite et prirent la fuite (2).

L'Église de Constantinople retomba dans le trouble et la désolation dont elle avait semblé être sortie, car Photius reprit aussitôt son caractère violent, que son exil n'avait fait . qu'aigrir. 1] commença à persécuter les serviteurs et les amis de son prédécesseur , par le fouet, la prison, l’exil et toutes sortes de peines. Il attaqua de diverses manières ceux qui s’opposaient à son retour, comme illégitime. 1] gagna les uns par des présents, par des dignités, par des translations d’un évéché à un autre, pour les attirer à sa communion. Il chargea les autres de calomnies, les accusant d’impuretés abominables ; mais tout s'évanouissait aussitôt qu’on embrassait sa communion ; et celui qui était hier un sacrilége, un voleur, un débauché, se trouvait aujourd'hui son confrère et un prélat vénérable ; non-seulement il les rétablissait, mais les faisait passer à un plus grand siége. 11 y en eut qu’il déposa ainsi et rétablit plusieurs fois. D’autres demeurèrent attachés au concile général qui l’avait condamné , et refusèrent constamment sa communion. Il essaya de les intimider, et ceux qui ne se rendirent

(1) Nicetas, ap. Labb., ἔ. vm, p. 1250.

(2) Epist. Stylian., ap. Labb., t. vus p. 1402.

pas, 1l les livra à son beau-frère Léon Catacale, qu’il avait fait capitaine des gardes. C’était le plus cruel de tous les hommes. Il en fit mourir plusieurs, qui demeurèrent fermes jusqu’à la fin ; mais plusieurs aussi cédèrent à la violence des tourments (1). On pouvait se croire dans les temps orageux où les dépits meurtriers dela synagogue et les fureurs sanguinaires de la gentilité ensanglantaient le berceau de la religion chrétienne. Car, d’après ce que rapportent les historiens, Photius ne différait en rien des plus cruels persécuteurs du christiapisme. Sa haine pour son prédécesseur le fit tomber dans une des plus palpables contradictions : mais aussi est-ce le propre de l’erreur et de la passion de se contredire. Il avait souhaité, disons mieux, il avait demandé avec instance, d’être rétabli dans l’ordre des évêques par le défunt patriarche; donc il lui en reconnaissait le pouvoir : mais à peine ce même pa-. triarche a-t-il fermé les yeux, à peine lui, son injuste successeur , fut-1l mis en possession de son siége, qu’il affecta de déposer ceux qu'avait ordonnés Ignace, et de rétablir ceux que le saint patriarche avait déposés. Mais comme l’empereur n’approuvait pas cette conduite, il tenta de réitérer les ordinations du pasteur légitime. Cette résolution fit horreur , et Basile fut le premier à la condamner. Alors Photius, qui craignait plus de s’attirer lindignation de l’empereur que de commettre une impiété , trouva le moyen de satisfaire le prince et de se contenter lui-même. Ce qu’il n’avait pu obtenir avec hauteur, il voulut l'obtenir par l’adresse : il s’abstint de réitérer les ordinations, mais il prononçait secrètement les prières qui accompagnent cette cérémonie, sur ceux qui étaient déjà ordonnés, et qui voulaient bien se prêter à cette entreprise sacrilége, qu’il nommait une consécration mystique. Il y ajoutait toutes les marques du sacerdoce et de l’épiscopat, telles que les étoles et le pallium : il faisait valoir ces concessions comme des faveurs insigues, et pour s'attacher davantage ceux qu’il

(1) Nicetas, t. var, p. 1254.

en gratifiait, il leur fit faire des serments, manœuvre indigne qu’il avait déjà employée durant sa première intrusion (1), et qui, comme nous l’avons vu, fut défendue par le huitième Concile général.

Il était naturel qu'il fit participer Santabaren au rétablissement de sa fortune. Déjà, pendant son exil, il l'avait ordonné métropolitain de Patras, et on le nommait par plaisanterie l’évèque d'Aphantopolis, c’est-à-dire de la ville invisible; mais maintenant il va être évêque d’une ville visible. Photius, pour le placer sur un siége épiscopal qui était à sa bienséance, n’hésita point à commettre une injustice, qui fut de dépouiller Euphémien de son évèché d’Euchaiïte, en Natolie, qu’il rendit le siége le plus éminent de ceux qui dépendent de Constantinople, par la soustraction de plusieurs diocèses ressortissants aux voisines métropoles, pour en agrandir le sien. Par un procédé aussi injuste, Nicéphore, métropolitain de Nicée, renonça forcément à sa dignité. Grégoire Asbestas, consécrateur de Photius, lui fut substitué; mais il ne jouit pas longtemps de cette illustration nouvelle, la mort l’enlèva au milieu des jours si flatteurs à son ambition. L'usurpateur se crut obligé d’honorer sa mémoire par un éloge funèbre, dans lequel 1] le comparait aux plus illustres Pères de l’Église, tant pour les vertus que pour les lumières (2).

Photius était à peine réintégré dans le patriarcat, que l’empereur, son protecteur, fut frappé dans la partie la plus sensible de son âme. Constantin, son fils aîné, prince qui, par un assemblage des plus rares qualités, faisait les délices de la cour et l’espérance de l'empire, Constantin fut précipité dans le tombeau, par une fièvre violente, au printemps de ses jours, à l’âge de treize ans (3). Photius, pour apaiser la douleur extrême du père par une espèce d’apothéose, osa mettre le fils parmi les bienheureux, et consacra en son honneur des

(1) Nicetas, ap. Lahb., t. viur, Ὁ. 1255.

(2) Nicetas, ib,. p. 1258. — Epist. Styl., ἐδ., p. 1406. (3) Baron., cum crit. Pagii an. 879, ad n. 11.

Va

églises et des monastères. Santabaren, digne associé de Photius, s’y prit d'une autre façon pour charmer et distraire l’accablement de l'empereur ; il employa des opérations magiques, telles qu’on eût pu en attendre d’Apollonius de Tyane, ou de Simon le magicien. Il lui fascine l'imagination jusqu’à faire paraître devant lui son fils en fantôme, magnifiquement vêtu, monté sur un cheval superbement harnaché. Cette apparition, bien que momentanée, fut prise par Basile pour une réalité et non pas pour dne illusion : elle ne servit pas peu à augmenter sa confiance et son amitié pour le prestigiateur (1).

. Mais les catholiques regardaient cette mort comme une pu- * nition de Dieu, du rappel de Photius, aussi bien que la perte . de la grande ville de Syracuse, capitale de 18 Sicile, qui fut prise après un long siége et beaucoup de sang, par les musul- , mans d'Afrique. Le peuple de cette malheureuse cité fut chargé ἢ de fers, emmené captif; les églises furent pillées et incendiées,

:*" et la ville entièrement ruinée. Le reste de l'Italie était me-

nacé du même sort (2).

. Cependant Photius rencontra des obstacles sérieux : plu- ᾿ sieurs évêques ne voulaient point le reconnaître, parce que le Pape, comme ils le disaient, n’avait point consenti à son rétablissement (3); car le Pape était regardé comme pouvant seul relever les anathèmes prononcés par un concile général. Photius n’est point embarrassé. Pour répondre à ce reproche et pour tromper les simples, 1] eut recours à ses ruses ordinoires : il séduisit par ses caresses et corrompit par ses présents les deux légats que le Pape avait envoyés à Constantinople pour l'affaire de la Bulgarie, Paul, évêque d’Ancône, et Eugène, évêque d'Ostie (4). Ces légats avaient défense de communiquer avec Photius; mais ils ne purent tenir contre les

(1) Glicas.

(2) Nicetas, ap. Labb., t. vu, p. 1258. — Theodos. monachus, ap. Baron., an. 878, cum crit. Pagii, n. 48.

(3) Epist. Stylian., Labb., t. vin, p. 1403.

(4) Epist. Stylian., ibid.

menaces du prince et les séductions de Photius, qui, affable, adroit, libéral, magnifique et insinuant, se rendait facilement le maître de ceux qu’il avait intérêt de gagner ou de séduire / savait mettre en usage la ruse à défaut de la force : d'autant plus fécond en expédients, qu’il avait une conscience à l’épreuve de l'horreur que peut inspirer le crime, et que, selon lui, le crime devait trouver moins d’aversion dans les esprits, lorsque l’on met beaucoup d'adresse et de dextérité à le conduire. Les légats, séduits, poussèrent la lâcheté jusqu’à dire publiquement que le pontife romain les avait envoyés pour charger Ignace de nouveaux anathèmes, et pour rétablir Photus dans la chaire patriarcale. Cette imposture devint un piége pour plusieurs évêques, qui s’y laissèrent prendre(1).

L'usurpateur, voyant que tout se tournait à son avantage, voulut se faire confirmer, comme la première fois, par le patriarche de l’ancienne Rome. Cette démarche prouve que l'Église grecque reconnaissait alors la prééminence du siége romain, reconnaissance qui fait la condamnation de leur schisme, tant la vérité ἃ de pouvoir sur les méchants. Il choisit pour son agent auprès du saint-siége, son ami Santabaren, qu'il lui députa, muni de sa part d’une lettre pour Jean VIIT, dans laquelle lettre il osa assurer qu’on lui avait fait violence pour reprendre le patriarcat (2). Et afin d'appuyer cette imposture par une supercherie , 1] fit signer cette lettre par plusieurs métropolitains, qu’il avait assemblés sous un prétexte bien étranger à sa réintronisation, puisqu'il ne s’agissait, leur disait-il, que d’un contrat d'acquisition, qui devait se faire secrètement, et demeurer enseveli dans un profond silence : et pour donner une couleur d'authenticité à cette souscription, il y fit apposer leurs sceaux, qu’il leur avait fait dérober par le secrétaire Pierre, qui, en récompense, fut ordonné, peu après, métropolitain de Sardis (3). 11 semblait que pour Photius une

(1) Stylian., epist., Labb., t. vi, p. 1403 ; t. ΙΧ, Ρ. ὅτ eadem, (2) Nicetas, ap. Labb., t. vi, ἢ. 1258.

(3) Nicetas, ἐδ,

fourberie n’était qu'une préparation à une autre. Il envoya une fausse lettre sous le nom du défunt patriarche, et des évèques qui étaient restés dans sa communion, pour prier le souverain pontife de recevoir Photius dans la sienne : ces lettres étaient appuyées d’une autre de Basile en sa faveur (1). L'empereur demande la confirmation de Photius, et promet ‘au Pape une entière satisfaction sur la Bulgarie, et des secours contre les Sarrasins, comme nous le voyons par la réponse du Pape (2).

Les ambassadeurs qui en étaient chargés arrivèrent en Italie vers le commencement d’avril 879. Le Pape en fut averti par Grégoire, lieutenant de l’empereur Basile, résident en Italie, qui lui envoya un exprès : et le Pape apprenant par sa lettre, que les ambassadeurs grecs devaient passer par Capoue, et sachant que le pays était infesté par les Sarrasins, prit des précautions pour leur sûreté. Il recommanda au comte Pandenulphe, gouverneur de Capoue, de les faire escorter jusqu’à Rome (3). Il écrivit en même temps au lieutenant, témoignant le désir qu’il avait de pacifier l’Église de Constantinople, et promettant de recevoir les ambassadeurs avec l’honpeur convenable (4). Quelque temps après, il lui écrivit qu’il avait tout disposé pour la sûreté de leur voyage, le priant de les envoyer par Bénévent et par Capoue (5). Gette lettre est ἀπ sixième de mai 879. Quelques jours auparavant, le Pape avait congédié trois moines envoyés par Théodôse, patriarche de Jérusalem ; et dans la lettre dont il les chargea, il s’excusait de les avoir retenus si longtemps, sur ce qu'ils étaient arrivés pendant son voyage en France; et il s’excusait de la modicité de l’'aumône qu’il leur avait donnée, sur l'oppression des païens (6).

(1) Nicetas, ap. Labb., t. vit, p. 1258.

(2) Epist. 168.

(3) Epist. 168.

(4) Epist. 169.

(5) Epist. 178.

(6) Epist. 170.

Les ambassadeurs , arrivés à Rome, plaidèrent sans doute la cause de Photius avec toute l’éloquence dont ils étaient capables. Ils firent valoir la cession de la Bulgarie, le secours que devait prêter l’empereur contre les Sarrasins, le cri unanime des patriarches et des évêques en faveur de Photius, et le rétablissement de la paix dans l’Église de Constantinople. Santabaren, si astucieux et si dévoué à son maître, n’aura pas manqué d'employer toute son adresse pour réussir.

Si nous devons en juger par le temps que les ambassadeurs sont restés à Rome, nous pouvons croire que l'affaire n’a pas été sans difficulté, et que le Pape n’a cédé qu’après de grandes hésitations. Car les ambassadeurs, arrivés au mois d'avril, ne furent renvoyés qu'au mois d'août : mais ils avaient deux lettres favorables, l’une pour l’empereur, l’autre pour Photius (1). Ces lettres étaient confiées à Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone, qui était donné pour adjoint aux deux légats qui se trouvaient déjà à Constantinople; et il était en outre chargé d'instructions particulières sur la conduite que lui et ses collègues devaient tenir dans le concile qu’il présumait bien qu’on y tiendrait. Pour donner plus de poids et de force à ces instructions, il les fit souscrire par plusieurs évêques qu’il avait assemblés à ce sujet. Le Pape dit qu’en reconnaissant Photius, il ne faisait que se prêter aux vœux des trois patriarches d'Orient, de tous les autres prélats de cette partie du monde, de tout le clergé de la ville impériale, qui, bien qu’ordonnés par Méthodius et par Ignace, consentent unanimement à sa réintégration. Il protesta ensuite que son dessein n’était pas d’anéantir les décrets de ses prédécesseurs et du concile œcuménique, mais d'en dispenser pour le bien de la paix et de l’unité; que, dans cette vue, il était disposé à le ‘recevoir pour son confrère et son collègue, pourvu que, préalablement, il demandât pardon en plein concile. |

Pour porter la condescendance jusqu’au dernier période,

(1) Epist. Joan., Labb.,t. vus, p. 1451, et à Phot., ib., p. 1478. DAS

il le releva de tous les anathèmes dont il avait été frappé ; il étendit la même autorité bienfaisante sur ceux qui avaient participé aux mêmes anathèmes; et il menaça des censures ecclésiastiques quiconque refuserait de reconnaître pour légitime pasteur le mème Photius qu’il reconnaissait pour son confrère.

Voilà certainement plus d'indulgence que n’en méritaient Photius et ses adhérents ; aussi la conduite du Pape a-t-elle été fortement blâmée par de savants écrivains, qui n’ont pas craint de l’accuser d’une honteuse faiblesse (1). Baronius prétend même que c’est cette faiblesse qui a donné lieu à la fable de la papesse Jeanne (2); ce qui n’est point vraisemblable, comme le fait observer Pagi dans ses savantes critiques (3), car le fabricateur de ce conte l’a placé, non vers la fin du 1χ siècle, mais vers le milieu de cette époque, à l’an 855, entre Léon IV et Benoît III. 1] n'entre pas dans notre plan de parler de la fausseté de cette fable, contredite par tous:les auteuts contemporains, qui nous représentent Benoît III comme succédant immédiatement à Léon IV. C’est ce que nous voyons d’ailleurs établi d’une manière positive par un diplôme de ce Pape donné à l’abbaye de Corbie en 855 (4), par des médailles qui portent l'inscription de Benoît III et de l’empereur Lothaire, mort le 28 septembre de la même année 855 (5), enfin par une lettre de Hincmare de Reims (6). Celui-ci avait envoyé des députés

(1) Baron., an 879, ἢ. 4, 5. — (2) Bossuet, Defens. declar., lib. π, c. 24.

(2) Jeune fille qui, après de fortes études faites à Athènes, serait parvenue au siége pontifical, et qui, après un règne de deux ans et quelques mois, serait accouchée au milieu d’une procession, révélant ainsi le mystère de son sexe et l'audace de son imposture. Elle aurait succédé à Léon Iv, mort en 855. C'est ainsi que la fable est racontée, mais comme une ru-. meur populaire, par Marianus Scot, en 1086, et par Martin Polonus, en 1278, dont le premier écrit plus de deux siècles, l’autre plus de quatre après l’événement.

(3) Ap. Baron., an. 879, ad n. 4 et 5.

(4) Ap. Labb., t. vu, p. 183.

(5) Médailles de Kôhler, t. xx, p. 305, en allemand.

(6) T. u, p. 298, edit. Sirmond., ap. Labb., t. vu, p. 181.

à Léon IV, pour quelques affaires. Ces députés apprirent cn route la mort du Pape, et, arrivés à Rome, ils terminèrent avec Benoît ΠῚ, qui était déjà installé sur le saint-siége (1). Cette fable est donc de pure invention, et l’auteur ne l’a pas copiéesur la conduite de Jean VIIT. Il est certain que, dans l’affaire de Photius, ce Pape a été indignement trompé par les Grecs. Mais faut-il l’accuser de faiblesse honteuse, comme l’ont fait un si grand nombre d'écrivains? 11 me semble que ce jugement, qu contraste d’ailleurs avec le caractère bien connu du Pape, est trop sévère, et que ceux qui l’ont porté n’ont pas assez réfléchi sur la position où il se trouvait. Elle n’est plus la même que celle de ses prédécesseurs. Ignace n’existe plus, Photius occupe sa place, soutenu par un puissant empereur. Refuser l’assentiment, c’est évidemment établir un schisme, ce que les prédécesseurs de Jean VIII ont toujours cherché à éviter par de nombreux sacrifices et des concessions plus ou moins importantes. La réintégration de Photius était demandée, comme on l’assurait au Pape, par tout l'Orient, par les patriarches, les métropolitains et les évêques en masse, comme le-seul moyen d’éviter le schisme. Ignace lui-même, tout mort qu'il était, figurait parmi les solliciteurs. Les instances de l’empereur étaient vives et pressantes. Le Pape peut-il repousser le corps entier des évêques, et refuser à toute une Église? peut- ‘il refuser à l’empereur, dont il avait un si pressant besoin pour l'Italie , et dont il attendait son unique secours, d’autant plus que sa puissance s’était considérablement accrue par la défection des Capouans ét des Bénéventins à l'égard des Français et leur attachement pour l’empereur des Grecs, à qui ils avaient voué leur service (2)? Les Papes Nicolas et Adrien, placés dans les mêmes circonstances, n’auraient-ils pas agi de même? Et qu'on ne dise pas que Jean VIII s’est laissé diriger par un intérêt purement terrestre. La pacifica-

(1) T. πὶ, p. 298, édit. Sirmond.,'ap. Labb., t. vau, p. 181. (2) Cedren.

tion de l'Italie, sa délivrance des Sarrasins, et d’autres ennemis non moins dangereux, intéressaient au plus haut point l’Église.

On pourra dire, sans doute, que les lettres des patriarches et des métropolitains, ainsi que celle d’Ignace, étaient fausses. Mais le Pape, qui avait sous les yeux leur signature revêtue de leur sceau, pouvait-il le croire, surtout lorsque les légats qui étaient sur les lieux ne l’en avertissaient pas? Photius, dit-on, n'était point corrigé : sans doute, il ne l'était pas; mais on l'avait présenté au Pape comme repentant : tel était probablement le langage des lettres qu’on lui avait envoyées, car c'était celui des partisans de Photius (1), et celui-ci n’aura pas manqué de s’en servir. Qu’on dise done tant qu’on voudra que le Pape a été trompé, qu'il a été d’une grande indulgence, mais qu’on ne l’accuse pas d’une honfeuse faiblesse. Ce caractère n’est pas celui qu’il ἃ montré dans cette multitude d’affaires et d'événements où il s’est trouvé impliqué pendant tout son pontificat. Aussi Pagi, sévère critique de Baronius, n'est-il pas de son avis à ce sujet (2). De Marca prend ouvertement la défense du pontife, et le déclare exempt de toute faute , à cause de la demande du prince, des patriarches et des. évêques assemblés en synode. 1] dit qu’il était ᾿ autorisé à faire ce qu’il ἃ fait par les exemples qu’il a produits de saint Athanase, de saint Chrysostome , et de saint Flavien, qui, étant condamnés par des conciles, ont été rétablis dans leurs fonctions par l’autorité du saint-siége (3).

Photius, comme on peut le penser, fut dans une joie ex-

(1) Breviarinm syn. 8®, ap. Labb., t. vi, p. 1423.

(2) Baron., an. 879, ad n. 4 et 5.

(3) Cæterum a culpa Johannum liberat principis et cæterorum patriar- Charum, totiusque synodi consensus ; quem datum fuisse Johannes suis litteris significat. Profert autem ad confirmationem sententiæ suæ exempla Athanasii, Chrysostomi, et Flaviani, qui a synodis damnati cum fuissent a Sede Apostolica in integrum restituti sunt. Marca, de Concordia, lib. as, ῦ, 14, ἢ. 4.

[879] LIVRE VHI. 298

trème quand il reçut le consentement du pontife de Rome. Mais ilse montra aussitôt en homme habile qui sait mettre à profit les faveurs de la fortune et les occasions qu’elle présente. Il se prévalut de la supériorité de son génie, et fit usage de toute sa dextérité auprès des légats pour les faire tomber dans uu piége qu'il leur tendait. Aussi insinuant en particulier qu’éloquent en public, il eut l’adresse de leur persuader que le concile ne devant être composé que de prélats de l’Église grecque, à qui, pour la plus grande partie, la langue des Romains était inconnue, il fallait de nécessité absolue que les instructions qu’ils avaient reçues, et les lettres dont ils étaient porteurs, fussent traduites dans la langue maternelle de ces prélats pour être rendues intelligibles et communicables à tout le concile. Ce raisonnement, assaisonné sans doute de mille complaisances et d’un air de cordialité qu’il savait parfaitement se donner, fut un piége auquel les légats se laissèrent si bien prendre, qu'ils lui confièrent et lettres et instructions. Dès lors, possesseur des unes et dés autres, il exerça son industrie malheureuse pour les falsifications ; 1} y fit tous les changements qu'il jugea à propos de faire : ce qui marque dans les légats, ou leur peu de lumières, ou leur insigne lâcheté.

Nous devons à la Providence de nous avoir conservé [68 lettres du pontife avec la traduction grecque de Photius. Elles semblent avoir échappé à l’injure des temps, pour fournir à tous les siècles des preuves irrécusables de l’infidélité de l’usurpateur. Ne pas connaître ces lettres, c’est ignorer une partie importante de son histoire; nous allons donc les reproduire avec la traduction.

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