LETTRE DU PAPE JEAN VIII
À nos fils très-chers et très-excellents, Basile, Constantin (1) et Alexandre, très-glorieux empereurs, toujours Augustes.
« Parmi les louanges que méritent votre sagesse et votre « mansuétude, princes très-chrétiens, il y a quelque chose « qui vous donne plus d'éclat aux yeux de l’univers, c’est que, « conduits par l’amour dela foi, l’ardeur de la charité, et « instruits par les enseignements de l’Église, vous conservez « pour le saint-siége le respect des empereurs« chrétiens, vos « prédécesseurs, et soumettez tout à son autorité (2), attendu « que c’est à son auteur, au prince des apôtres, que le Sei- « gneur ἃ fait ce commandement : Paissez mes brebis. Que ce « siége soit vraiment le chef de toutes les Églises, c’est ce « qu’attestent les règles des saints Pères, les décrets des princes « orthodoxes, et les lettres de votre piété. Il n’y ἃ rien qui « brille plus dans un prince que la piété sincère et la foi pure. « Comme par vos lettres, douces comme le miel, vous de- « mandez à notre pontificat, avec toute la ferveur de votre « esprit et tout le zèle de la religion, ce que vous croyez utile. « à la paix de l’Église de Constantinople, nous avons résolu, « vu la nécessité du temps, d'accéder à vos prières, et de « donner le consentement du siége apostolique dont la garde « nous est confiée.
« Ainsi, vous nous demandez d'ouvrir les entrailles de mi- « séricorde, d'admettre Photius au rang de patriarche, dans « la dignité du sacerdoce et de l’ordre ecclésiastique, de lui «donner notre communion, pour mettre un terme à la di- « vision et au scandale de l’Église de Constantinople, trou- « blée depuis si longtemps. C’est pourquoi, admettant comme «il convient les prières de Votre Sérénité, sachant que le « patriarche Ignace, de pieuse mémoire, n’est plus de ce
(1) Constantin n’était plus, mais le Pape ignorait sa mort. Photius met le nom de Léon à la place de Constantin.
(2) Photius a changé cet exorde, et a supprimé ce qui y est dit du saint- Αἱ
« monde{(1), et ayant égard à la circonstance du temps, nous « déclarons susceptible d’indulgence, ce qui a été fait tout ré- « cemment au sujet de Photius, quoiqu'il ait usurpé, sans «avoir consulté ce siége, les fonctions qui lui avaient été « interdites.
« En agissant ainsi, nous ne prétéendons pas déroger aux « Statuts apostoliques, ni annuler les règles des saints Pères ; « nous Croyons, au contraire, nous appuyer de leur auto- «rité, puisque, au deuxième canon du concile de Nicée, ils « disent très-clairement : Parce qu’on a fait bien des choses « contre la règle par nécessité, ou en cédant à l'exigence des «hommes. C’est pourquoi le pape Gélase dit qu’il faut con- « server d'une manière inviolable les constitutions des Pères, « lorsque aucune nécessité ne s’y oppose. Saint Léon, suivant « le même esprit, ordonne de céder en certains cas, et de « regarder comme irrépréhensible ce que la nécessité amène. «a Le Pape Félix, notre prédécesseur, nous avertit de bien . « distinguer ce que l’on fait par nécessité et ce qu’on fait de
« libre volonté. De là, un saint concile, tenu en Afrique, « ordonne, dans son trente-cinquième canon, de recevoir, «pour la paix et l’utilité de l’Église, les clercs donatistes - « qui veulent revenir sincèrement à l'unité, et de 105 rétablir «dans leurs honneurs, si on le croit utile à la paix. Cette « décision a été prise contrairement à celle d’un autre concile «tenu en Italie, où il avait été établi que les clercs or- « donnés par le parti de Donat ne seraient point reçus dans « leur grade, lorsqu'ils reviendraient à l’Église. Le Pape In- « nocent, en parlant du même sujet, dit dans sa cinquante : « cinquième décrétale, que ceux qui avaient été ordonnés par « l’hérétique Bonose ont été reçus pour faire cesser tout scan- « dale dans l’Église (2).
« Acquiesçant donc aux vœux et aux désirs unanimes des
(1) Photius a supprimé le nom d’Ignace et a fou changé en sens contraire. (2) Epist. Innocent, 27.
« patriarches d'Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, de «tous les archevèques, métropolitains , évêques, prêtres, et « de tout le clergé de Constantinople, de ceux même qui « sont de l’ordination des révérendissimes patriarches Métho- « dius et Ignace (1), nous recevons Photius, en vue de la paix «et de l’avantage de l'Église, comme évêque et confrère, à la « charge qu’il demandera pardon en plein concile, suivant «la coutume (2).
« Et parce que vous, empereurs très-chrétiens, qui gou- « Vernez avec une affectueuse clémence l'empire de la répu- «blique, remplissez les fonctions d’ambassadeurs du Christ, «en priant pour la paix de l’Église; nous aussi, sur qui « tombe, selon l’Apôtre, la sollicitude de toutes les Églises (3), « De voulant laisser aucun sujet de division, nous absolvons « de toute censure ecclésiastique ce même patriarche avec les « évêques, les prêtres, les autres clercs et les laïques qui en « avaient été frappés; nous le recevons sur le siége de l’Église « de Constantinople, comme pasteur du troupeau de Notre- « Seigneur, nous appuyant sur la puissance que toute l’Église « croit nous avoir été donnée par Jésus-Christ en la personne du « prince des apôtres, en vertu de ces paroles : Je vous donnerai « les clefs du royaume des cieux; tout ce que vous lierez sur « la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez «sur la terre sera délié dans le ciel. Comme rien n’est «excepté dans ces paroles, nous pouvons procéder par voie « de dispense, généralement tout lier, et par conséquent tout « délier, d’autant plus que c’est par là principalement qu’il «faut donver à tous l'exemple de la commisération aposto- « lique,
(1) Voilà bien le consentement de toute l’Église d'Orient supposé par le pontife d’après les lettres reçues : Photius n’en parle pas, parce que sa fraude aurait été découverte par les évêques qui n’avaient pas même été consultés à ce sujet.
(2) Photins ἃ supprimé le passage qui l’oblige à demander pardon.
no) Photius 8 FePpriree qui regarde l’autorité du Pape.
« Car les légats du saint-siége, envoyés à Constantinople « par Adrien, notre prédécesseur, ne souscrivirent au concile « que sous son bon plaisir, parce que le siége de Pierre, qui « ἃ les clefs du royaume des cieux, peut, d’après qu’il le « juge à propos, délier tout ce qui est lié par d’autres ponatifes, puisqu'il est certain que déjà plusieurs patriarches, « comme Athanase et Cyrille d'Alexandrie, Flavien et Jean de « Constantinople (Chrysostome), et Polychrone de Jérusalem, «ont été absous par le saint-siége, après avoir été condamnés « dans des conciles.
« Nous y mettons cependant une condition, c'est qu'après « Ja mort de ce patriarche, on n’élira point un laïque pour « remplir sa place, mais un des prêtres ou des diacres-cardi- «naux du siégé de Constantinople, selon les canons dictés « par l'esprit de Dieu, et reçus avec respect dans tout l’uni- « vers; parce qu’il est contraire aux canons de l'Église, et «aux décrets des Pères, que quelqu'un devienne subitement « lecteur, acolythe, diacre, prêtre et évêque. On ne doit être « élevé à l’épiscopat qu'après avoir passé dans les ordres in- « férieurs le temps fixé par nos Pères, qu'après avoir donné, « pendant longtemps, des preuves d’obéissance, de bonnes « mœurs, et d’un mérite éminent. Il ne faut pas enlever su- « bitement ou usurper ce qui doit être la récompense d’une « vie bien éprouvée. Car, s’il faut prendre garde que, dans « chaque grade, rien ne soit déréglé dans la maison de Dieu, « à combien plus forte raison faut-il faire attention à ce qu'on « ne se trompe pas sur l’élection de celui qui est au-dessus « des autres. Car tout l’ordre de la maison du Seigneur sera «troublé, si ce qu’on exige pour le corps ne se trouve pas « dans la tête; de là il arrive que la discipline ecclésiastique «est anéantie, et que tout est bouleversé. Et ce que nous « regardions d’abord comme une chose légère relativement à « la paix et à l’unité de l’Église que Jésus-Christ nous a tant « recommandée, devient grave ensuite et ne peut plus rester «iMpuni.
298 HISTOIRE DE PROTITS. [879]
«Nous ordonnons ausa, conformément aux prières de « Votre Excellence, que le patriarche renonce à toute préten- « tion sur la province de la Bulgarie, où notre prédécesseur « Nicolas, d’heureuse mémoire, a la prière du roi Michel, ἃ «répandu ses doctrines, ‘où 1} ἃ fait donner le baptème par «ses évêques, et où 1} a établi toutes les règles de discipline «qu’il jugeait nécessaires. Nous lui défendons ἄν faire aucune «ordination (car les évêques et les prêtres qui y sont main- «tenant ont été ïllicitement ordonnés), ou d’y envoyer le «pallium dont les pontifes ont l'habitude de se servir pen- « dant la célébration de l'office divin.
« Au reste, pour mettre fin aux troubles qui ont agité si «longtemps votre Église, nous vous exhortons à honorer «le patriarche de Constantinople comme votre père spirituel, «comme 16 médiateur entre Dieu et vous, qui vous prèchera «la parole de Dieu, par laquelle vous parvenez au royaume « céleste. Car, en l’honorant, vous serez honorés vous-mêmes, «et pour l’honneur temporel que vous lui rendrez, vous re- «cevrez des honneurs célestes de celui qui sait glorifier ceux «qui le glorifient. Nous prions aussi Votre Majesté impériale « de ne pas écouter ceux qui cherchent à semer la zizanie « dans le champ du Seigneur, et de ne pas vous laisser pré- «venir contre le patriarche, en cédant aux insinuations de «ces hommes qui font de continuels efforts pour déchirer « J’unité de Dieu, la robe du Seigneur, et l'Église de Jésus- « Christ, et qui ne cessent de se servir de leur langue trom- « peuse, ayant le venin de l’aspic sur leurs lèvres. Nous vous « prions enfin de ne pas déshonorer si faéilement votre pre- « mier pasteur mis sur ce siége par la Providence divine, ce « qui serait inconvenant et déshonorant pour votre règne.
« Nous vous enjoignons encore de rappeler avec douceur à «l'unité de l’Église et de recevoir à bras ouverts, tous les « évèques, les prètres et les clercs, de quelque ordre qu’ils « soient, qui sont de l’ordination d’Ignace, et de leur rendre «leurs siéges, afin que ces pasteurs, revenus à l'unité et à
᾿ «8 grande société chrétienne, n’aient plus qu'un même sen- « timent, qu’un même cœur, qu’ils ne fassent qu’un troupeau « et n’aient qu'un même pasteur, et qu’on n’entende plus dire : « Je suis de Céphas, moi de Paul, moi d’Apollon. Tous « doivent être les disciples d’un même Jésus-Christ, qui est «notre paix, qui de deux a fait un, et qui est venu récon- « cilier les choses. célestes avec les choses terrestres, qui est «mort une fois pour nos péchés, afin qu’il réunit les en- « fants qui étaient dispersés. Cette union ne sera solide « qu’autant que la charité en aura resserré les liens. Alors les « pasteurs, soutenus par la faveur divine, et tranquilles sous « votre règne, pourront adresser au Seigneur leurs vœux et « leurs prières continuelles pour votre salut et la prospérité « de l'empire.
« Mais s’il en est qui ne veulent pas communiquer avec « le patriarche, qu’on les avertisse une première et une se- « conde fois de s’unir à l’Église. S’ils refusent, et qu’ils veuil- «lent persévérer dans leur obstination, nous les déclarons « excommuniés par les présentes, nous et notre concile, jus- « qu’à ce qu'ils reviennent à leur patriarche et à l'unité de « l'Église; que s'ils n’y reviennent pas, et que le patriarche « les admette à sa communion, nous excommunions le pa- « triarche lui-même avec ces mêmes évêques (1).
« Donné à Rome le 16 août, indiction douzième, c’est-à- « dire l’an 879 (2). »