‹ Histoire de Photius, patriarche de Constantinople, auteur du schisme des Grecs, d'après les monuments originaux, la plupart encore inconnus, accompagnée d'une introduction, de notes historiques et de pièces justificatives;Chapitre 9 sur 11 · TRADUCTION DE PHOTIUS · texte numérisé non relu

TRADUCTION DE PHOTIUS

Jean, évèque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Photius, notre trèssaint frère et collègue, patriarche de l’Église de Constantinople.

« Lorsque nous avons vu dans vos lettres la sagesse et ἴα. « prudence de Votre Fraternité, qui retentissent comme un « coup de tonnerre du haut des cieux , et qui font entendre

(1) Adrien 11. :

(2) Photius a supprimé tout ce qui concerne la Bulgarie. (3) Epist. 101, ap. Labb., t. 1x, p. 144: — Grece et lat., ἴ, vin, p. 1478.

« leur bruit dans toutes les parties de l’univers (1), nous avons « rendu de pieuses actions de grâces et de hautes louanges à « Dieu, qui donne la sagesse à ceux qui la demandent, qui « fait demeurer dans la maison de la paix, qui protége et « sauve ceux qui mettent leur espérance en lui, quine rejette « pas les méchants jusqu’à la fin, qui ne permet pas que les « bons soient opprimés par une tyrannie au-dessus de leurs « forces, et qui, la balance de la justice à la main, dirige «et conduit à bonne fin toutes les choses humaines. Heu- « reux celui qui dans le temps présent relève avec empresse- « ment par la pénitence ceux qui sont tombés ; il se prépare «un trésor dans le ciel. Restant dans une félicité perma- « nente , il jouira dans le siècle futur d’une gloire éternelle. « Lorsque nous avons vu le contenu de votre lettre, et les « éloges que vous nous y donnez, nous avons reconnu votre « bienveillance et votre affection sincère envers nous, si tou- « tefois notre vie et nos mœurs répondent aux louanges dont « vous nous comblez. Car , comme nous vivons avec un corps « mortel, faible et fragile, nous ne pouvons trouver rien de « solide dans les louanges qu’on nous donne (2). Nous crai- « gnons de paraître aux yeux de Dieu qui voit tout, ce qui « est caché comme ce qui est connu, autre que nous ne pa- « raissons devant les hommes, et d’être confondu par un « opprobre éternel, au lieu de recevoir les vraies louanges, «et la véritable gloire que nous devons rechercher. Mais « laissons cela à Dieu, qui sait tout et qui n'ignore rien de « ce que nous faisons. Nous savons qu’il a dit: Quiconque « s'élève sera humilié.

« Vous nous avez écrit que la sainte Église de Constantinople : « ἃ été d’accord à votre sujet, qu’elle vous a rendu le siége « dont vous aviez élé prive et qui vous appartenait. Sur ce « sujet, c’est-à-dire sur la concorde de votre Église ef sur

(1) Photius tourne à sa propre louange ce que le pontife avait dit à la louange de Dieu.

(2) C’est une amplification de Photius.

NN

« votre rétablissement, nous avons rendu grâces à Dieu de « tout notre cœur et de tout notre pouvoir. Vous nous disiez « ensuite dans vos lettres, que nos légats n’ont pas voulu, aus- « sitôt, célébrer la messe avec vous : ceci est arrivé parce « que nous avions défendu à nos légats de rien faire en outre de α leurs instructions. δὲ nos ordres leur avaient été connus, ils « n'auraient point hésité à célébrer avec vous, et ils ne vous « auraient fait aucune peine. Nous ne savions rien de cer- « ἰδίῃ relativement à votre fraternité; nous ne savions pas « que Dieu vous avait rendu votre siège et que vous en étiez «a en possession. Si nous l'avions su, nous aurions fait ce « qu'il convenait de faire; nous aurions envoyé des légats « pour vous consoler et pour vous féliciter de votre retour « au siège de Constantinople. N’en soyez donc pas offensé; « ce qui manquait α été suppléé complétement.

« Nous avons appris qu'il y a chez vous quelques schismati- « ques qui ne dorment point, qui travaillent en vain, et « combattent d'une manière diabolique, selon ces parolesidu « prophète : Ils sont dissipés, mais ils ne sont pas écrasés, pour «séduire et pervertir les simples. Autant nous nous sommes « réjoui de votre rétablissement et de l'union de l'Église, « autant nous sommes affligé de la perte de ceux qui sont en- «core dans le schisme. Employez tout ce que Dieu a mis « de sagesse el de prudence en vous (qu'avez-vous que vous « n'ayez reçu ? el nous savons que vous ne vous en glorifiez « pas comme ne l’ayant pas reçu), pour vous les attacher : « ne dédaignez pas de réunir ceux qui sont éloignés de vous «et dispersés; ouvrez-leur les entrailles d'humanité, et em- « brassez-les avec la douceur de la miséricorde. Car le saint « et le grand Léon, Pape, dit qu’il faut embrasser ceux qui « cherchent à s'humilier devant Dieu et à marcher d'accord « avec nous; qu'il ne faut être dur qu’envers ceux qui sont « Obstinés, mais qu’il faut tendre une main secourable à ceux « qui ont recours à la pénitence, qui relève tous ceux qui « sont tombés, car il n’y a point de condamnation pour ceux

« qui font pénilence, ni ἡ de honte pour ceux qui demandent « pardon (1).

« C’est pourquoi nous prions Votre Fraternité d’imiter « l'exemple de Jésus-Christ, et de prendre surtout pour mo- « dèle l’'humiliation qu’il a subie pour le salut du genre « humain, et de publier dans le concile la miséricorde que « Dieu vous a faile, le secours qu’il vous a prété (2), « la protection que vous accorde l'Église romaine, le tra- « vail qu’elle s'est imposé pour répondre à votre attache- «ment et à votre affection. Parlez à tous de l'harmonie « qui règne entre nous, et du consentement que nous avons « donné à tout ce que vous avez demandé, car l'Église ro- « maine α pour habitude de prêter son secours à ceux qui « souffrent; vous en avez des preuves, puisque, par l’aide « de Dieu et par le travail et le zèle de cette Église, vous « étes rétabli dans votre dignité. Mais n'oubliez pas cette « douceur et cette compassion que vous avez toujours mon- « trées par vos œuvres, et que la renommée a publiées par- « tout; conservez :ces vertus. Ne souffrez pas qu’on fasse « du tort à quelqu'un, et ne repoussez pas ceux qui jusqu’à « présent n’ont pas voulu communiquer avec vous; cherchez à « les gagner tous, du moins plusieurs, et à les réconcilier « avec vous et par vous avec Dieu, tantôt en les instruisant « el en les avertissant avec patience , tantôt en leur mon- « trant un visage gai et agréable (3). Pour ceux qui revien- « nent à vous ef par vous à Dieu, faites-leur rendre leurs hon- « neurs et leurs églises(4). De même que l’empereur très-chré- «tien, notre fils spirituel, ἃ intercédé pour vous, et que nous

(1)jAmplification de Photius à son avantage.

(2) Le Pape n’a rien dit de tout cela, mais il ἃ iimposé l’obligation de demander pardon au concile, et Photius n’en parle pas.

(3) Amplification de Photius.

(4) Interprétation fausse; le pontife dit de rendre les honneurs et les siéges à tous les évêques légitimes, même à ceux qui diffèrent encore de sentiments. Photius ne parle que de ceux qui reviennent à lui, c’est-à-dire

de ses partisans.

« avons accédé à sa demande juste οἱ agréable à Dieu en votre « faveur ; de méme nous intercédons près de vous, et nous «a vous demandons de ne faire aucun mal à ceux qui se « tiennent encore éloignés de vous, mais de les recevoir à « bras ouverts quand ils reviennent , afin que tous d’accord « au sujet de votre retour, et réunis, nous puissions célé- « brer un jour de fête, et faire retentir des acclamations de « joie.

« Nous prions aussi Votre Fraternilé d'empêcher avec nous « qu’à l'avenir on n’élève aucun laïque à l'épiscopat, dignité « redoutable et médiatrice entre Dieu et l'homme. Qu'on y « monte en passant successivement par les degrés et.les or- « dres inférieurs. Celui qui aura montré des vertus réelles « dans ces divers degrés, pourra être placé sur un siége épis- «a copal. Quiconque est promu d’une autre manière, enfreint « nos canons ecclésiastiques. Nous voulons donc que cet abus « funeste, qui n'existait point au commencement dans votre « Église, soit entièrement aboli. Nous le voulons, d'après « le canon fait dans le synode tenu par le Pape Adrien, et « sous Taraise, patriarche de Constantinople, d’heureuse « mémoire (1). |

« Mais nous avons annulé (2), abrogé et rejeté tout ce « qui & été fait contre Votre Révérence dans le synode tenu « dans celte ville (le huitième général); nous l'avons rejeté « pour bien des raisons, mais aussi parce que notre pré- « décesseur le Pape Adrien II, d'heureuse mémoire, n’a « point souscril à ce synode.

« Pour les autres affaires ecclésiastiques dont‘ il est question « dans vos lettres, elles sont réglées dans le commonitoire que « nous avons signé tous dans le but de vous recevoir, et que

(1) Photius a bien soin de ne pas parler du huitième concile. 1] rapporte au septième, tenu sous Adrien 157, ce que le Pape tire du huitième, tenu sous Adrien If.

(2) Ce que Photius fait dire au Pape relativement au rejet du huitième concile , est 1 faux et de l'invention de Photius.

« nous avons remis à Pierre, cardinal-prêtre οἱ notre légat, «qui est adjoint à nos autres légats Eugène et Paul, évêques, « afin que, tenant Dieu devant les yeux ei conservant leur « conscience pure, ils règlent, de concert avec vous, tout « ce qui peut être utile à votre Église. Que Dieu vous conserve « jusqu’à la fin, cher frère et irès-révérend collègue (1). »

On voit ici la même audace, la même infidélité et la même perfidie. Comme dans la lettre précédente, il se donne des éloges, supprime ce qui peut l’humilier, et s’attache surtout à effacer de la liste des conciles, le huitième général, qui l'avait condamné, pour y substituer celui qui va l’absoudre et dont il a déjà fait les préparatifs. Ce système de mensonge, il l’a adopté dès le principe, car le Pape Nicolas, en écrivant à l’empereur Michel, avait déjà eu à se plaindre des interpolations de Photius (2); mais on doit s'étonner que des évèques se soient laissé séduire par lui, et qu'aujourd'hui encore ils restent attachés à son parti : c'est un aveuglement qui ne peut être qu’une punition divine. Puisse-t-elle cesser au plus tôt!

Photius a altéré également les instructions ou le commonitoire remis au légat Pierre et envoyé aux deux évêques qui étaient à Constantinople. Il en est question dans la lettre adressée aux deux évêques, à qui le Pape exprime son mécontentement en ces termes : « Quoique vous ayez agi contre «notre volonté, et qu’étant arrivés à Constantinople, vous « dussiez vous informer de ce qui regarde la paix et l’union « de l’Église, et revenir à Rome pour nous en faire un rap- « port fidèle; quoique nous ne dussions pas vous charger « d’une seconde mission, puisque vous avez si mal rempli la « première, nous vous adjoignons cependant au prêtre-cardi- « nal Pierre, pour travailler avec lui à cette union suivant

(1) Epist. ap. Labb., grece et latin, t. vin, ἢ. 1479.

(2) Epist. 5, Labb., t. vu, p. 282. Ὡ.

« nos lettres, et l'instruction dressée par articles que nous vous « donnons; afin que, vous acquittant plus fidèlement de cette « commission que de la première, vous puissiez rentrer dans « nos bonnes grâces. Donné au mois d'août, indict. 12, « c’est-à-dire l’an 879 (1). »

Nous n’avons pas le texte original de cette instruction, pour le comparer avec la traduction que nous en a laissée Photius, ainsi nous ne pouvons pas juger jusqu’à quel point Photius l’a altérée, mais, malgré cette perte toujours à regretter, elle nous fournit encore des preuves évidentes de mauvaise foi, si on la compare avec les lettres précédentes du pontife. Elle est divisée en onze articles, et modelée sur celle que le Pape Hormidas avait donnée à ses légats partant pour Constantinople, en 515. Nous en donnerons les principaux articles (2).

Le Pape Jean , après avoir dit comment les légats doivent parler à l’empereur, ajoute: « Le lendemain vous irez visiter « le érès-saint Photius, et lui rendrez la lettre, cn disant : Le « Pape Jean, notre maitre, vous salue et veut vous avoir pour «frère et pour collègue, suivant la prière de l’empereur et « pour la paix de l’Église; et vous ajouterez : le Pape ordonne « que tous ceux qui sont exilés en divers lieux, évêques, prêtres « ou autres, et n’ont point voulu jusqu'ici communiquer avec « vous, soient réunis à l’Église et à vous, par vos soins. S'ils « viennent, recevez-les comme un père reçoit ses enfants, et « exhortez-les à se conformer aux sentiments du Pape. » L’instruction des légats continue : « Vous assisterez au concile qui « sera tenu avec le patriarche, les légats d'Orient et les autres « évèques. On y lira premièrement les lettres envoyées à l’em- «a pereur, ct on demandera au concile s’il les reçoit; s’il en con- « vient, vous direz : Le Pape nous a envoyés pour procurer « entre vous la paix et l'union. Et ceux qui ne voudront pas se

(1) Epist. Joan. 203, ap. Labb., t. 1x, p. 148. (2) Ap. Labb., t. 1x, p. 322.

« réunir, vous les déclarerez excommuniés et déchus de tout « rang ecclésiastique. Nous voulons, suivant les canons, qu’a- « près la mort du patriarche Photius, personne ne soit tiré des « dignités séculières pour monter sur le siége de Constanti- «tinople. Nous voulons que vous priiez (1) Photius, devant « le concile, de ne point envoyer de pallium en Bulgarie, et « de n’ordonner personne de cette province. Nous voulons « aussi que les conciles tenus contre Photius, sous le Pape « Adrien, tant celui de Rome que celui de Constantinople, « soient dès à présent déclarés nuls, et ne soient point comptés « avec les autres conciles (2). Prenez garde de ne vous laisser « corrompre, ni par présents, ni par flatteries, ni par menaces, « mais de marcher droit, comme étant à notre place, et ayant « notre autorité pour la paix de l’Église. » Cette instruction fut souscrite par ceux qui assistaient au concile de Rome, où elle fut dressée : savoir, dix-sept évêques, sept prètres et deux diacres-cardinaux (3).

La preuve évidente que Photius a altéré cette instruction, c’est que le Pape ne rejette nulle part le huitième concile général. Toutes ses lettres supposent au contraire son œcuménicité, puisqu'il s’appuie sur un de ses canons dans sa lettre à Photius.

Le Pape avait profité de la mème occasion pour répondre aux évêques dépendants du siége de Constantinople ; sa lettre était adressée également aux trois siéges patriarcaux. Le Pape, trompé par Photius, qui avait dérobé les sceaux des métropolitains, partait d’un faux principe. 1] croyait se rendre à leurs instantes prières en rétablissant Photius (4). Il appuie fortement sur la défense d'élever à l’avenir un laïque à l’épis-

(1) Le Pape ne faisait pas des prières, mais il ordonnait, sous peine d’excommunication, de renoncer à la Bulgarie.

(2) Vous Voyez ici la même falsification relativement au huitième concile.

(3) Art. 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, apud. Labb., t. 1x, p. 322.

(4) Nouvelle preuve que le Pape n’a cédé qu’aux instances de toute l'Église d'Orient.

copat. 11 veut qu'on rende au saint-siége la juridiction sur ἰὰ Bulgarie, et que Photius, qu'il admet avec une espèce de rtpugnance, en cédant à leurs vœux, demande pardon devant le concile. 1] leur recommande ensuite de se réunir tous au patriarche qu'ils ont désiré avoir, et de mettre un terme aux dissensions(1). 11] écrit encore dans le même sens aux trois petrices, Jean, Léon et Paul, aux trois métropolitains, Stylien, Jean et Métrophanes, et à tout le clergé et le peuple de Constantinople. Après les avoir exhortés à la paix et à l’anion, il leur ordonne , sous peine d’excommunication , de s’attacher au patriarche et de communiquer avec lui, sans s’excuser sous le prétexte qu’ils ont souscrit précédemment (au huitième concile) à sa condamnation; car l’Église romaine, en vertu du pouvoir qu’elle a reçu de Jésus-Christ, peut dispenser de tout. 1] n’y a de lien indissoluble, selon le Pape Gélase, que pour ceux qui persistent dans l'erreur (2).

Concile de Photius, faux huitième (3).

Après que Photius eut fait usage de son extrême habileté dans les affaires, pour arranger toutes choses selon ses désirs; après qu’il eut corrompu les légats, même le dernier venu qui devait soutenir les autres, et réuni les évêques de sa faction qui étaient venus avec empressement dans la capitale, pour le féliciter sur l'heureux changement de sa fortune, et l'assurer de leur zèle pour ses intérêts et de leur parfait dévouement à ses volontés, il assembla un nombreux concile dans la grande église de la ville impériale, dix ans après celui qu’on avait tenu contre lui dans la même église. Il était com-

(1) Epist. 200, Labb., t. 1x, p. 140. — Grec., {. viu, p. 1474.

(2) Epist. 202, Labb., t. 1x, p. 147.

(3) Le texte grec de ce concile se trouve dans le Τόμος Χαρᾶς ou Liber Gaudii, dont nous avons déjà parlé ; dans le P. Hardouin, t. vi; dans Coletti, t. x1, et dans la Collection des conciles de Zatta, t. vur. — Fleury en a fait une analyse fort exacte sur une copie de la bibliothèque de Baluze : nous l'avons vérifiée sur le texte original.

posé de trois cent quatre-vingt-trois évêques, la plupart 508 partisans (1). L'ouverture s’en fit au mois de novembre 879, et environ deux ans après la mort d’Ignace. Contre toutes les règles, Photius préside à cette assemblée.

Première session. — Quand les légats furent entrés, Photius les embrassa et leur dit : « Que le Seigneur ait pour agréa- « ble la peine que vous avez prise! qu’il bénisse et sanctifie « vos mes et vos corps! qu’il veuille agréer les soins de notre « très-saint père spirituel et collègue, le bienheureux Pape « Jean (2)! » Et après que les légats eurent fait à Photius les compliments du Pape, il ajouta : « Nous saluons d’une affec- « tion cordiale le très-saint père œcuménique Jean, et nous « prions Dieu qu’il nous fasse participer à l’effet de ses saintes « prières et de sa précieuse charité, et que Jésus-Christ, notre « commun maitre et notre vrai Dieu, lui donne une récom- « pense pour son affection sincère envers nous (3). »

Après ces civilités, le légat Pierre dit : « Le Pape a envoyé « une lettre à Votre Sainteté, afin que tout le monde connaisse « quel soin il prend de votre Église, quelle amitié il vous porte, « et de quelle cenfiance il vous honore. »

Photius, si habile à profiter de tout, répondit par des paroles qui portaient l'empreinte de sa hardiesse et de son orgueil, mais qui, prononcées à propos, en imposèrent facilement aux membres de l'assemblée. I] poussa l’effronterie jusqu’à dire que le pontife romain, connaissant la justice de sa cause, avait fait les premières démarches pour se réunir à lui, lui ayant envoyé des légats, ce qui était une marque des honneurs qu’il lui rendait. « Dès avant les lettres, dit-il avec un ton humble, « le Pape nous ἃ donné des preuves du soin qu’il prend de

(1) Quel nombreux cortége en comparaison des cent deux évêques qui composaient le huitième concile général.

(2) Ces éloges donnés au Pape Jean, qui l’absout, contrastent singulièrement avec les lettres injurieuses qu'il a fait écrire aux Papes Nicolas et Adrien, qui l'avaient condamné. — Hardouin, t. vi, p. 218.

(3) Hardouiv, t. vi, ἢ. 219. — Fleury, Liv. Liu, ἢ. 12, t. x1, p. 463.

« notre Église, et de l'amitié qu’il nous porte. Il nous a en- « voyé, non une, mais deux fois, des évêques et des prètres, « Paul et Eugène d’abord, ensuite vous. » C’est ainsi que ce rusé novateur tirait avantage de la légation de Paul et d’Evgène, envoyés non à lui, mais à Ignace, pour réclamer la juridiction sur la Bulgarie (1).

Mais ce qu’il y a de plus fort, c’est que cet homme, si justement et si authentiquement flétri, y fut comblé d’éloges : Zacharie (2), évêque de Calcédoïne, lui donna la qualité d’homme divin, releva la beauté de son génie, sa science prodigieuse, sa pénétration incroyable; il exalta son empire sur ses passions, son humilité, son désintéressement. Les termes dont il se sert sont ceux d’un exalté : « La paix a été troublée « parmi nous, et j'en dirai, si vous le voulez, la cause in- «croyable, mais vraie. C’est la science d’un homme divin, « parfaitement instruit et des saintes Écritures et de toute « l'encyclopédie des sciences humaines; c’est la beauté de son « esprit, sa compréhension, sa pénétration presque au-dessus « de l'humanité. D'un autre côté, sa prudence, sa douceur, 58 « modération, son égalité d'humeur, son empire sur toutes les α passions ; sa charité pour les pauvres, que personne n’a ja- « mais surpassée, son humilité, qui représente celle de Jésus- « Christ, qui convient à tout chrétien et surtout à un évêque, « et que nous voyons tous en lui, pour ne point parler de ses « œuvres; et puis sa facilité à recevoir les pécheurs, à leur par- « donner; son parfait désintéressement , et sa pauvreté volon- « taire; le zèle par lequel il ἃ converti à la foi des hérétiques, « des infidèles. Mais pourquoi rappeler ces choses? Il a converti « à la foi chrétienne des nations entières ; il possède, pour tout « dire en un mot, toutes les vertus qui sont compatibles avec «la nature humaine. C’est ce qui a attiré l’envie à notre

(1) Hardouïin, t. vi, p. 219. — Fleury, t. xI, p. 463.

(2) Ce Zacharie l'avait déjà soutenu au huitième concile. Photius, comme nous l’avons vu, lui a écrit plusieurs fois de son exil pour le confirmer dans ses sentiments ; il lui a fait même des prescriptions médicales.

« saint patriarche, comme à Jésus-Christ, quand il était sur « la terre. On a chassé ce grand homme de son trône; il a souf- « fert ce qu’il vaut mieux taire que d’en parler. Mais la vertu « de l’empereur a surmonté tous les obstacles. Il reste quel- «que peu d’opiniâtres, sous prétexte de l’autorité de Rome. « C’est pour ce sujet que l’empereur nous a assemblés , et que « vous êtes venus. Car, s’il faut dire la vérité, c’est pour vous «et pour l'Église romaine que se tient ce concile; c’est pour « Vous justifier des calomnies de ce reste de schismatiques. « Quant à nous, grâces à Dieu, nous n’avons point besoin de « concile, étant parfaitement unis (1). »

Tous les évêques applaudirent à ce discours et aux éloges donnés à Photius, qu’ils appellent patriarche œcuménique (2). Ils se dirent mème prêts à verser leur sang pour le soutenir ; ce qui marque une prodigieuse bassesse ou un enivrement universel, puisqu'ils ne pouvaient ignorer ni ses vices ni ses crimes, qui étaient aussi publics que réels. La corruption de cette assemblée était parvenue à un tel degré, qu’elle trouva de l’innocence dans des attentats et des cruautés où l’on avait vu toutes les lois divines et humaines également renversées. Les légats du Pape en suivirent l'impulsion, puisqu'ils n’avaient que des bénédictions pour Photius, qui leur en prodiguait à son tour.

L’évêque Zacharie, après avoir reçu les applaudissements du concile et l'approbation du moins tacite des légats, ajouta : « Les schismatiques (les anciens partisans d’Ignace) veulent «s'élever au-dessus de l’Église romaine et l’asservir à leurs « volontés. Ils reçoivent les décrets du Pape Nicolas et du Pape « Adrien, et refusent de recevoir ceux du Pape Jean (3). » Nouvelles approbations. Alors le cardinal Pierre se leva, et dit que le Pape voulait tenir Photius pour son confrère; et il lui donna en mème temps, de la part de Sa Sainteté, pour marque

(1) Hardouin, t. vi, p. 222. — Fleury, t. xt, p. 464.

(2) Hardouïin, t. vi, p. 223.

(3) Harduin, t. vi, p. 223. — Fleury, t. x1, p. 465. .

d'unité οἱ de communion, les habits pontificaux , entre autres le pallium (1) et les sandales (2), qu’il étala aux yeux du concile. Photius, en recevant ces gages de la bienveillance du Pape, exprime son contentement en termes emphatiques. « Que Jésus-Christ, notre Dieu, dit-il, qui couvre le ciel de « nuages, et qui s’est revêtu de notre nature pour la réparer «et la purifier, daigne couvrir, en cette vie, de sa protection, « notre confrère et notre père spirituel, et dans le siècle futur, « le revêtir de la robe nuptiale, pour le rendre digne d’être « admis dans la chambre de l’époux (8). »

Après plusieurs autres paroles échangées dans le but de réunir tous les esprits, et de les attacher à Photius, on finit cette session par les acclamations usitées en pareilles circonstances; elles commencèrent par l’empereur, l’impératrice, et les princes leurs enfants, et elles se terminèrent par Jean et Photius. Mais une nouveauté remarquable, c'est que le petriarche de l’ancienne Rome ne fut nommé qu'après celui de la nouvelle (4), sans que les légats, Paul, Eugène et Pierre, réclamassent contre cette nouveauté qui avilissait la majesté du siége romain; ce qui eut lieu également dans plusieurs autres sessions. Nouvelle preuve de la lâcheté des légats, par suite de laquelle Photius était devenu président d’un concile, Jui qui n'aurait dù y paraitre que dans la posture d’un pénitent qui demande pardon de ses attentats.

Deuxième session. — La seconde session y fut tenue quelques jours après, le 17 novembre, avec un appareil re-

(1) Le pallium est un ornement pontifical propreaux souverains pontifes, patriarches , primats et métropolitains, qu'ils portent par-dessus leurs habits pontificaux en signe de leur juridiction.

(2) Le sandales, chez les anciens, étaient une riche chaussure d’or et de soie, ou d’une étoffe précieuse. Par succession de temps, on a appelé sandales la chaussure du Pape et des évêques lorsqu'ils oflicient. 11 y avait autrefois une différence entre les sandales des évêques et celles des prêtres.

(3) Liber Gaudii, p. 41. — Hardouin, t. vr, p. 227.

(4) Dans le texte de Hardouin, Jean se trouve avant Photius : c’est le contraire dans le Liber Gaudii et dans le manuscrit consulté par Fleury.

ligieux. Le livre des saints Évangiles fut placé au milieu de l'assemblée; les légats romains n’y parurent que comme les assesseurs de Photius, qui y tint la première place : l’usurpateur fit la prière en grec, les Romains prièrent entre eux en latin. Le cardinal Pierre ouvrit la session dans son idiome, et le secrétaire Léon, premier écuyer de l’empereur, lui servit d’interprète ; il dit : « L'empereur a envoyé à Rome par deux fois, « les trois patriarches d'Orient y ont envoyé aussi, pour en- « gager le Pape, actuellement siégeant, à prendre tous les « moyens pour affermir la paix de votre Église : nous appor- «tons des lettres à cet effet, et nous désirons, sur toutes « choses, faire lire celle du pontife romain à l’empereur (1). » Le secrétaire Léon donna lecture de cette lettre, telle qu'elle avait été traduite par Photius, et elle fut insérée dans les actes du concile, où nous la trouvons encore. Nous ne parlerons plus de la différence qui se trouve entre l'original et la traduction , puisque nous avons mis l’un en regard de l’autre. Les Grecs eux-mêmes, tout intéressés qu’ils sont à justifier les falsifications de Photius, conviennent que les deux pièces diffèrent essentiellement entre elles. En effet, le lecteur se rappelle que, dans la traduction de Photius, il n’est point question de la mort d’Ignace, ni de la plainte sur le rétablissement de Photius sans l'intervention du saint-siége, et qu’on lui fait tenir un langage contraire, en lui prêtant ces paroles : « Quoique votre piété ait fait violence à Photius et l’ait rétabli « sur son siége avant nous, c’est-à-dire avant l’arrivée de nos « légats, toutefois nous y suppléons, non par notre autorité, « comme nous pourrions le faire, mais par les constitutions «apostoliques, et par les décrets des Pères (2). »

Un autre changement plus important y avait été fait : on y avait supprimé la condition essentielle imposée à Photius, qui était de demander pardon en plein concile, afin qu’il y reçût

(1) Hardouïn, t. vi, p. 231. — Fleury, t. x, p. 466. (2) Plus haut, page 301.

l’absolation; ce qui le manifestait coupable (1). En un mot, on y avait supprimé tout ce qui était à l’avantage de l'Église romaine ou du patriarche Ignace, comme tout ce qui pouvait jeter quelque blème sur la conduite de Photits. On y avait substitué de pompeux éloges en faveur de l’usurpateur, de sorte qu’elle paraissait plutôt refaite que traduite, au gré de celui qui avait le plus grand intérêt à de pareilles altérations. Mais les légats, même en supposant qu’ils n’entendissent pas la langue, ne peuvent être excusés sur cette falsification, puisque ne voyant pas Photius se prosterner à la vue du concile, dans la posture d’un criminel qui reconnait ses erimes et témoigne son repentir, ils ne marquèrent aucun mécontentemont de cette omission, ou plutôt de cette désobéissänce; ce qui donne lieu de croire à une collusion éntre eux et le falsificateur.

Après cette lecture, plusieurs métropolitains manifestèrent leur satisfaction : ensuite le cardinal Pierre demanda à cette -assemblée si elle recevait la lettre du Pape avec tout ce qui y était contenu. Le concile fit une distinction dighe des Grecs, en disant qu’on adhérait à tout ce qui concetnait la réunion avec Photius ; mais que, séparant les intérêts de l’Église d’avec ceux de l'État, on ne pouvait pas toucher aux droits de l’empeeur (2), c’est-à-dire que l’on ne voulait pas s'expliquer nettement sur ce qui concernait la Bulgarie : ce qui avait été, depuis que ce royaume s'était soumis au joug de l'Évangile, un sujet de contestation entre le sacerdoce et l'empire, entre Rome et Constantinople. L’on fit ensuite le lecture de la lettre du pontife romain à Photius, qui, comme nous l’avons vu, n'avait pas été plus respectée que la précédente, puisque la condition imposée de demander pardon en plein concile y était également supprimée, et qu’à la place de cette obligation bumiliante, Photius n’y recevait que des éloges. On y avait

(1) Actes des conciles du P. Hardouif, {. vi, p. 2314 (2) Hardouin, ἴ, vi, p. 246.

annulé fout ee qui avait été fait contre lui dans le concile précédent, comme n’ayant pas été souscrit par le Pape Adrien, et l’on y avait supprimé l’article de la juridiction sur la Bulgarie, qu’on regardait comme un droit justement acquis, et qu’on avait tonjours refusée comme une prétention injuste, ainsi qu'il a paru par les réponses vagues et indéterminées que les Grecs ont données, lorsqu'on les ἃ pressés à ce sujet con tentioux. |

Cette lettre ayant été lue, le cardinal Pierre demanda à Photius s’il en était content. Il répondit que oui; puis il ajouta, au sujet des exilés, dont le Pape l’exhortait à demander le rappel : « L'empereur n’en a exilé que deux, encore « n'est-ce pas pour des causes ecclésiastiques : toutefois, nous « le prions ‘de les rappeler. » Le cardinal Pierre dit : « Notre « instruction porte de demander la juridiction sur la Bulgarie. » Photius répondit : « Nous avons toujours aïmé la paix. Nous « n’ayons point envoyé de pallium en Bulgarie, et n'y avons « point fait d’ordination depuis notre rétablissement, dont « voici la troisième année. » Apparemment il se comptait pour rétabli, même avant la mort d’Ignace, depuis que l’empereur l'avait rappelé de son exil. Il ajouta des discours généraux ; qui n'étaient que des compliments, et qui ne l’engageaient à rien. Procope de Césarée dit : « Nous espérons que Dieu sou- « mettra à l’empereur toutes les nations du monde : alors it « règlera, comme il lui plaira, les limites des métropolés. » Le concile répéta le même discours (1).

Le cardinal Pierre dit : « Le Pape demande comment le pa- « triarche Photips est remonté sur son trône; car il ne croyait « pas qu’il dût le faire avant notre arrivée. » Élie, légat dé Jérusalem, dit : « Π] a toujours été reconnu pour patriarche « par les trois patriarches d'Orient (2) , et presque par tous les

(1) Hardouin, t. vi, p. 250. — Fleury, liv. Lu, n. 13, t. σι, p. 468. * (2) Au huitième concile général, tenu dix ans auparavant, les légats d’Orient avaient assuré que Photius n’avait jamais été reconnu pour patriarche par les grands siéges. Quelle contradiction! ᾿

« évêques et le clergé de Constantinople. Qui l'empéchait donc « de remonter sur son trône? » Le concile dit : « Il est rentré « du consentement des trois patriarches, à la prière de l’em- « pereur, ou plutôt en cédant à la violence qu’il lui a faite, et « à la supplication de toute l’Église de Constantinople. — Quoi! « dit le cardinal Pierre, n’y a-t-il point eu de violence de la « part de Photius? N’en a-t-il point usé tyranniquement? — « Au contraire, dit le concile, tout s’est passé avec douceur et « tranquillité. — Dieu soit béni, » reprit le cardinal Pierre (1). Alors Photius prit la parole, et mit le comble à son audace et à son hypocrisie, en faisant son apologie dans une assemblée si nombreuse, où il y avait tant de victimes ou de complices de ses forfaits, et où ses crimes étaient si manifestement connus. Les évêques qui sont capables, je ne dis päs d’applaudir, mais de supporter un pareil discours, sont bien malades, et nous dépeignent, plus que toute autre chose, le triste état de l’Église d'Orient. Photius s'exprime avec une audace qui suppose un aveuglement inguérissable de la part de ceux qui l’écoutaient. « Je vous le dis devant Dieu, dit-il, que je n’a « jamais désiré le siége ; la plupart de ceux qui sont ici présents « le savent : la première fois que ἢ montai, ce fut malgré moi, « répandant beaucoup de larmes, après m'en être longtemps « défendu, et par une violence inévitable de l’empereur qui « régnait alors; mais du consentement des évêques et du « clergé, qui avaient donné leurs souscriptions et leurs suf- « frages à mon insu, on me donna des gardes. » Ici le concile interrompit pour dire : « Nous le savons bien tous, ou par

« nous-mêmes , ou pour lavoir appris de ceux qui en furent

« les témoins. » Photius continua : « Dieu a permis que je fusse « renvoyé; je ne me suis point efforcé de rentrer, je n’ai point « excité de séditions. Je suis demeuré en repos, remerciant « Dieu, soumis à ses jugements, sans importuner les oreilles « de l’empereur, sans désir ni espérance d’être rétabli. Dieu,

(1) Hardouin, t. vi, p. 251. — Fleury, t. xt, p. 469.

« qui opère des miracles, a touché le cœur de l’empereur, non « à cause de moi, mais à cause de son peuple; il m’a rappelé « de mon exil (1). Mais, tant qu’Ignace, d’heureuse mémoire, «a vécu, je n’ai pu me résoudre à reprendre mon siége, « nonobstant les exhortations et les violences que plusieurs me « faisaient à ce sujet; et ce qui me touchait le plus, c’étaient « l'exil et les persécutions que souffraient nos confrères. » Le concile dit : « C’est la vérité. » Photius continua : « Au con- « traire, j’ai voulu affermir la paix avec Ignace en toutes ma- «nières. Nous nous vîimes dans le palais, nous nous jetâmes «aux pieds l’un de l’autre (2), et nous nous pardonnâmes « mutuellement. Étant tombé malade, il m’appela ; je le vi- « sitai plusieurs fois, et lui donnai toutes les consolations dont a j'étais capable. II me recommanda les personnes qui lui « étaient les plus chères, et j’en ai pris soin. Après sa mort, « l'empereur me sonda premièrement en secret, puis me com- « muniqua son dessein en public, me représentant le désir du « clergé, le consentement des évêques, et m’ôtant tout pré- «texte pour m’y opposer. Enfin, il me fit l’honneur de venir «me trouver lui-même. J’ai cédé à un changement si mi- « raculeux pour ne pas résister à Dieu (3). » Le concile dit : « C’est ainsi. » C’est de cette sorte que, sous le voile d’une modestie affectée, Photius couvrait les démarches de son ambition.

Après qu’il eut parlé, Jean d’Héraclée se leva; se répandit en invectives contre les Papes Nicolas et Adrien, sur qui il rejeta les maux dont l’Église byzantine avait été affligée depuis si longtemps; leur attribua les persécutions suscitées à Photius; loua beaucoup leur successeur de ce que, tenant .

(1) 17 novembre 876.

(2) On voit ici de quelle manière il explique sa visite faite au patriarche, à qui il demandait, à genoux , d’être rétabli dans ses fonctions épiscopales.

(3) Hardouin, t. vi, p.254, — Fleury, t. ΧΙ, p. 469.

une conduite tout opposée, il prenait tous les moyens convenables et nécessaires pour la réunion des deux Églises.

On eût dit que, dans cetté assemblée ecclésiastique , un esprit de vertige se fût emparé de tous les esprits: on n’entendait partout que des éloges en faveur de Photins et des ansthèmes contre le huitième concile qui l’avait condamné. Ce qu’il y avait de plus surprenant dans cette cession, c’est que Thomas, métropolitain de Tyr, qui avait assisté, comme le représentant du patriarche d’Antioche, au concile tenu contre Photius, dix années auparavant, avec les légats d'Orient , assura par les lettres qu’il adressa au concile, et qui y furent lues, que les deux personnages qui s'étaient qualifiés légats de Jérusalem et d'Alexandrie n’avaient aucun pouvoir de ceux qu'ils représentaient, et, par conséquent, n'étaient que de faux légats. Il fit plus, il chanta indignement la palinodie , c’est-àdire , il désavoua, avec toutes les protestations d’un repentant, ce qu’il avait fait dans ce concile, où il avait été un des premiers à concourir à la condamnation de Photius. Pour tenir une conduite si inconséquente, si contradictoire, ne fallait-il pas avoir avalé jusqu’à la lie un breuvage d’assoupissement, et s’en être enivré jusqu’à la démence ? On produisit aussi la lettre de Théodose, patriarche de Jérusalem, écrite à Photius, qui était toute remplie des louanges de cet usurpateur. On lut encore plusieurs autres lettres du même genre, et ainsi finit la deuxième session (1). |

Troisième session. — Dans la troisième session , qui fut tenue deux jours après, le 18 novembre, toujours sous la présidence de Photius , on lut la lettre du Pape aux évêques dépendants du siége de Constantinople, et aux autres patriarches (2). Mais elle était également altérée. A la place de la condition imposée à Photius de demander pardon au concile, on avait mis qu’il ne devait pas dédaigner de reconnaitre devant le

(1) Hardouin, t. γι, p. 267. — Fleury, ἴ. ΧΙ, p. 473. (2) Labb., t. vit, p. 1486. -

concile la bonté et la miséricorde dont l’Église romaine avait usé en le recevant (1). Sur la demande du cardinal Pierre, si le concile recevait cette lettre, les Grecs répondirent, avec leur distinction ordinaire, qu’ils recevaient Photius, qu'ils l'avaient reçu avant les lettres du pontife, mais qu’ils remettaient à l’empereur ce qui le regardait, c’est-à-dire la juridiction sur la Bulgarie (2).

On s'étendit ensuite sur l’ordination des laïques. Zacharie, évêque de Calcédoine, cita les exemples de Nectaire, de saint Ambroise, d’Éphrem d’Antioche, d’Eusèbe de Césarée, pour prouver que la règle souffrait quelquefois exception, et que Photius méritait cette faveur (3). On Int ensuite la lettre de Théodose, défunt patriarche de Jérusalem, à l’empereur, où il expose à celui-ci ses souffrances sous l’empire des Sarrasins, l’exhortant à venir à son secours par ses aumônes. La lettre; au reste, qui est synodique, prononce des anathèmes contre ceux qui ne reçoivent pas Photius (4).

On lut en dernier lieu les instructions du Pape données à ses légats, telles qu’elles avaient été traduites en grec par Photius. Quand on fut arrwé au dixième article, qui portait abrogation des conciles tenus contre Photius, et notamment du huitième général, les Grecs s’écrièrent : « Nous avons déjà « abrogé, rejeté et anathématisé, par les effets, ce prétendu « concile, et nous disons anathème à ceux qui ne le rejettent « pas (5). Élie, métropolitain de Martyropolis, et Élie, légat de Jérusalem, ajoutèrent : «Et comment peut-on appeler concile « ce qui a rempli l’Église de schismes, où les Sarrasins ont a été assis comme juges, qui a osé faire le contraire de tous « les conciles, qui a condamné les innocents sans examen et « renversé toutes les lois ecclésiastiques et civiles? C’est pour

(4) Labb., t. vin, p. 1490.

(2) Hardouïn, t. vi, p. 283. — Fleury, liv. mn, n. 16, t. x1, p. 475. (3) Hardouin, t. vi, ἢ. 283.

(4) Hardouïin, t. vi, p. 287.

(5) Hardouin, t. vi, p. 295. — Fleury, ἴ, x, p. 477.

332 HISTOIBE DE PHOTIUS. [819]

« cela que les siéges d'Orient en ont cassé tous les actes (1). »

Après quelques autres entretiens de peu d'importance, on finit la session par les acclâmations ordinaires.

Quatrième session. — La quatrième session fut tenue le 24 décembre , la veille de Noël. On y vérifia les pouvoirs d’un légat du patriarche d’Antioche qui venait d'arriver, et qui apportait une lettre de son maitre et une autre d’Élie, nouveau patriarche de Jérusalem. On en fit la lecture au concile. Elles contenaient des éloges pour Photius, condamnaient tout ce qu’on avait fait précédemment contre lui ; elles assuraïent en outre que les deux patriarches n’y avaient jamais pris aucune part, et que les légats qui avaient assisté en leur nom au huitième concile , étaient de faux légats, émissaires des Sarrasins (2). On voit que tout cela était concerté avec Photius contre le huitième concile général. On introduisit ensuite deux patrices qui demandaient pardon d’avoir agi contre Photius dans le huitième concile , donnant pour excuses qu’ils avaient été séduits par les faux légats.

Leslégats proposèrent ensuite différents articles de réunion; ils sont au nombre de cinq, et prouvent jusqu’à quel point les légats s’étaient laissé corrompre. Le premier concernait la juridiction sur la Bulgarie; le second, l’ordination des laïques; le troisième, l’obligation de choisir le patriarche de Constantinople dans le clergé de cette Église; le quatrième, la condampation des conciles tenus contre Photius; le cinquième, enfin, prononçait l’excommunication contre tous ceux qui ne reconnaîtraient pas Photius pour patriarche. Tous ces articles furent reçus, à l’exception de celui sur la Bulgarie, dont on remettait toujours le jugement à l’empereur (3).

Cinquième et dernière session. — La cinquième session, fut tenue l’année suivante 880, le 26 janvier, sous la présidence de Photius et des trois légats. Photius y fit reconnaitre

(1) Hardouin, t. vi, p.295 — Fleury, t. xt, p. 477. (2) Hardouïn, t. vi, p. 299. — Fleury, t. xt, p. 479. (3) Hardouin, t. vi, p. 310. — Fleury, t. ΧΙ, p. 480.

[880] | LIVRE Ville 333

le second concile de Nicée, qui avait éprouvé quelques difficultés en France pour avoir été mal compris, pour le septième général. Les légats y donnèrent leur consentement (1).

On procéda ensuite contre Métrophanes, [métropolitain de Smyrne, qui, après les sommations faites, ne voulut pas se rendre au concile. Métrophanes était un ami et un partisan d’Ignace ; il avait pris la défense de l’Église au huitième concile général, et s’était distingué par la solidité de ses réponses aux objections de Photius. Ne voulant prendre aucune part au dernier concile’, qu’il appelait, comme il l'était en effet, un conciliabule, il était décidé à souffrir toutes sortes de persécutions plutôt que de conniver à de pareilles indignités. Aussi résista-t-il courageusement à toutes les sommations comme à tous les moyens de séduction. Sa religieuse persévérance dans ‘la bonne cause lui attira une sentence d’excommunication de la part du concile (2).

Il semblait que les légats romains, bassement vendus à l’usurpateur , prenaient à tâche de favoriser ses prétentions ambitieuses, l'indépendance et l'égalité qu’il affectait avec tant d’audace. On composa un règlement synodal dont ils furent les instigateurs , et auquel tout le concile souscrivit : ce règlement portait que tous ceux qui seraient frappés de censures ecclésiastiques par Jean VIII seraient réputés tels par Photius ; et, réciproquement, que tous ceux qu’excommunierait Photius ne participeraient point à la communion de Jean VIII (3). Par cette convention synodique on mettait la chaire de la nouvelle Rome au niveau de la chaire apostolique. On faisait marcher d’un pas égal le patriarche de Constantinople (abstraction faite de son intrusion) avec le chef universel de l'Église. C'était livrer mains et poings liés à Photius tous ceux qui ne voudraient pas le reconnaître, sans lear laisser la consolation de

(1) Hardouin, t. vi, p. 315. — Fleury, t. xt, p. 483. °

(2) Hardouïin, t. vi, p. 318. — Fleury, t. xt, p. 484.

(3) Hardouin, t. vi, p. 319. — Fleury, t. ΧΙ, p. 486. — Labb., t. 1x, p. 328.

. recourir au tribunal apostolique, et de lui demander justiez. ” Que Photius ait fait ce règlement pour avoir en Orient l'auto rité suprême, cela n’étonne pas ; mais que les légats aiœt eu la lâcheté d’y souscrire, c'est ce qui paraît incompréhæsible.

Enfin Photius ayant obtenu tout ce qu’il pouvait désirer, fit souscrire les actes de son concile par les trois cent quatrevingt-trois évèques, à la tête desquels étaient les légats du Pape, qui s'étaient lächement prêtés à tout. II ne Jui restait plus, pour compléter son triomphe, que de voir condamner, le dogme qu’il avait tant reproché aux Latins, savoir, la procession du Saint-Esprit. Il eût bien voulu qu’on le proscrivit dans le concile, pour avoir ensuite un prétexte de séparation lorsque ses intérêts le demanderaient ; mais la crainte que le légats n’y consentissent pas, et que ce refus ne rendit nul @ qui avait été fait à son avantage avec autant de succès que de malice, cette crainte l’empècha de proposer un article si délicat, lorsque l’assemblée était complète : cependant comme la fécondité de son génie lui fournissait toujours des ressources au besoin, il ne perdit pas cet objet de vue. Six semaines après cette cinquième session , qui fut terminée par les acclamations ordinaires, où Photius était nommé le premier comme dans les sessions précédentes, il convoqua dans la salle dorée du pslais impérial une assemblée composée des évêques ses plus zélés partisans ; ils étaient au nombre de vingt-cinq. Là, fut discuté le dogme de la procession divine, sous prétexte de conserver aux conciles généraux (le premier de Nicée et 16 premier de Constantinople) leur inviolable intégrité, dont il reprochait aux Latins l’altération par cette addition Filioque. Cinq jours après, on s’assembla dans la grande église, où furent réitérés les anathèmes contre quiconque ajouterait ou retrancherait de ces mêmes symboles, qui sont la base de la créance chrétienne; ensuite Photius, par une insigne fourberie et une impudente supposition, fit insérer les actes de ces deux réunions, comme faisant partie intégrante de ce qu'il nommait

[880] LIYRS ΥΠῚ. 838

huitième concile. C’est pourquoi on trouve dans les collections ordinaires (1) sept sessions au lien de cinq qu'il y a eu réellement; car c'est jusque-là qu'est allée la supercherie de cet imposteur. C'était sans doute pour donner plus de poids et de dignité à ces deux prétendues sessions, que l’empereur a voulu les autoriser par sa présence et par celle des princes ses enfants.

Basile, qui savait le rôle qu’il devait jouer dans cette espèce de comédie, ne manqua pas, en recevant l’ancienne profession de foi, que l'on fit réciter telle qu’elle était alors en usage, de signer et de rétracter en même temps par sa signature tout ce que l’on avait fait contre Photius dans le véritable huitième concile æcuménique, auquel il avait souscrit luimême avec tant d'authenticité : signature et rétractation qui furent une honteuse prostitution de sa conscience et l’opprobre de son règne.

Tel est le concile que les Grecs schismatiques ont substitué dans la suite au huitième concile général, et dont ils invoquent encore aujourd'hui l'autorité. I] suffit d’en exposer les actes pour faire voir qu'il a été un véritable brigandage, comme celui d’Éphèse. Aussi les historiens byzantins ont-ils eu toujours soin de le passer sous silence. Ni Curopatale, ni Cédrenus, ni Zonaras, ni Glicas, ni Constantin Manassès, n’en disent un seul mot. Ce silence a fait croire qu’ils n’en regardaient pas les actes comme bien authentiques.

Photius s’est montré après le concile ce qu’il était durant les sessions, fourbe, hypocrite et faussaire. Il a cherché, par une noire calomnie, à faire passer le Pape Jean comme étant de son opinion sur le Filioque. Il ajouta donc aux actes du concile une lettre qu'il avait fabriquée, et qu'il supposait lui avoir été adressée par le Pape Jean. En voici la substance : « Nous savons les mauvais rapports que l’on vous a faits de notre Église et de nous, et qui ne sont pas sans apparence: mais j'ai voulu

(1) Actes du concile dans le P. Hardouin, t. γι, p. 331; Lib. Gaudli, p,96.— Coletti, t. 1. = Fleury, t. ΣΙ, p: 490,

vous éclairer, avant même que vous m'en écriviez. Vous savez que votre envoyé nous ayant consulté depuis peu sur le symbole, a trouvé que nous le gardions tel que nous l’avons reçu d’abord, sans y avoir rien ajouté, ni en avoir rien Ôté; sachant bien quelle peine mériteraient ceux qui oseraient le faire. C’est pourquoi nous vous déclarons encore, pour vous rassurer touchant cet article qui a causé du scandale dans les Églises, que non-seulement nous ne parlons pas ainsi, mais que ceux qui ont eu l’insolence de le faire les premiers , nous les tenons pour des transgresseurs de la parole de Dieu, et des corrupteurs de la doctrine de Jésus-Christ, des apôtres, et des Pères qui nous ont donné le symbole ; et nous les rangeons avec Judas, comme déchirant les membres de Jésus- Christ. Mais je crois que vous n’ignorez pas, étant aussi sage que vous êtes, qu'il n’y a pas peu de difficulté d’amener le reste de nos évêques à ce sentiment, et de changer promptement un usage de cette importance, affermi depuis tant d’années. C’est pourquoi nous croyons qu’on ne doit contraindre personne à quitter cette addition faite au symbole : mais user de douceur et d'économie, exhortant peu à peu les autres à renoncer à ce blasphème. Ceux donc qui nous accusent, comme étant dans ces sentiments , ne disent pas la vérité ; mais ceuxlà ne s’en éloignent pas, qui disent qu'il y a encore des gens parmi nous qui osent parler ainsi. C’est à vous à travailler avec nous, pour ramener avec douceur ceux qui ont fait des écarts (1). »

Ce qui prouve que cette lettre est supposée, c’est que [ἘΣ glise romaine, et Jean en particulier , professaient hautement la procession du Saint-Esprit du Fils, comme l’attestent tous les monuments de cette époque. Peu auparavant, le Pape Nicolas, attaché à cette doctrine, avait engagé les docteurs français à réfuter les erreurs de Photius. Le Pape Jean VIII ne pensait pas différemment. Car, dans ce même temps, le diacre Jean

(1) Epist. 320, Labb., t. rx, p. 295. — Hardouin, {. vi, p. 342.

Jui dédiait la vie de Grégoire le Grand, où il se plaint de ce que les Grecs ont supprimé le Filioque des dialogues de Grégoire, traduits précédemment en grec par le Pape Zacharie. Or, il n’aurait point fait cette plainte, sile Pape Jean eût été d’un autre sentiment. Ce qui le prouve encore, c’est que Photius, en écrivant, comme nous Je verrons plus bas, au patriarche d’Aquilée, ne dit pas un seul mot de cette lettre, tandis qu’il invoque le témoignage de deux Papes qu’il prétend être favorables à sa cause. Ce silence est une preuve évidente que la prétendue lettre de Jean VIII est de l’invention de Photius ou de quelqu'un de ses partisans, et qu’il ne voulait pas en parler dans une lettre envoyée en Italie, où son imposture eût été trop facilement découverte.

Photius, dans toute cette affaire, s’est conduit avec son habileté ordinaire. Il a manifestement reconnu l’autorité du saint-siége, après sa seconde comme après sa première intrusion ; mais craignant d’en être frappé de nouveau, il a abusé de la crédulité de ses partisans pour s’égaler au pontife de Rome, et se rendre au besoin indépendant. C’est pourquoi il a présidé le concile, s’est fait donner le titre de patriarche œcuménique. C’est pourquoi encore, il a supprimé les appels au saint-siége , et a fait rejeter, du moins indirectement, l’expression du Filioque. (6 sont autant de ressources qu’il se crée pour l'avenir. Il ne manquera pas d’en profiter, comme va le montrer le reste de son histoire.

Les légats du Pape avaient quitté la nouvelle Rome pour retourner à l’ancienne. Ils étaient comblés de présents, mais couverts d’ignominie d’avoir déshonoré leur ministère , trahi les intérêts de l'Église et la cause de la religion. 115 avaient pour le Pape deux lettres, l’une de l’empereur, l’autre de Photius. Ces deux lettres ne sont pas parvenues jusqu’à nous; mais nous en connaissons le contenu par les réponses du pontife. Les légats s'étaient imaginé sans doute que, par un récit faux et tronqué, ils pourraient tromper le chef de l’Église et couvrir l’indignité de leur conduite ; mais leur prévarication | ne tardera pas à étre découverte et à recevoir le châtiment qu’elle méritait (1).

Quant à Photius, il devait être at comble de la joie; il était en possession du siége qu’il avait tant ambitionné , il avait en sa faveur les lettres du Pape, le consentement de ses légats, les décrets d’un concile composé de trois cent quatrevingt-trois évêques, et de plus, la protection d’un empereur puissant. Cette protection semblait lui être assurée à tout jamais; car Santabaren, son ami dévoué, était regardé par l'empereur comme un homme divin. Il possédait sa confiance intime, tellement qu’on n’entreprenait plus rien d’important sans son avis. Cependant, l’avenir ne paraissait pas encore assez rassurant à ces deux hommes. Ils semblaient en être inquiets, non sans quelques raisons; car le Pape pouvait refuser son consentement aux actes du concile,

(1) Baron., an, 880, n, 1,

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d'autant plus que la condition essentielle, celle de demander pardon, n’était point remplie. D’un autre côté, le trône de Constantinople était bien chancelant: l’empereur avait ses ennemis, il pouvait succomber d’un jour à l’autre, soit par une mort naturelle, soit par un attentat , et laisser ainsi Photius et Santabaren sans protection. Léon, l'héritier présomptif du trône, associé à l'empire et couronné césar depuis 870, leur montrait des dispositions peu favorables. Constantin, le fils aîné, leur convenait parfaitement ; c’est pourquoi ils l'ont comblé d’éloges à sa mort. Comme nous l'avons vu, l’un l’a déclaré bienheureux , l’autre en a montré la réalité, le faisant paraitre en habits blancs. Sans doute, leur première intention, en célébrant ainsi la mort d’un fils de roi, était de consoler l'empereur et de raffermir sa confiance ; mais leur douleur semblait avoir quelque chose de réel. Pour Léon, il était trop instruit : il avait reçu une éducation conforme à sa naissance, et il était en âge de juger les hommes. Déjà, plusieurs fois, il s'était permis des railleries piquantes sur le savoir faire de Santabaren et sur [ἃ crédulité de son père; il l’appelait jongleur, séducteur de l’empereur, et faisait voir en toute occasion que cet homme lui déplaisait (1). Santabaren, qui était plus souvent à Ia cour que dans son diocèse, fut vivement piqué des railleries de Léon et résolut de s’en venger. En hypocrite perfide, il redoubla d'attention pour lui, afin de gagner son amitié. Un jour il l’aborda, comme pour lui donner un bon conseil, et lui dit : « À l’âge que vous êtes, quand vous suivez « Votre père à la chasse, vous devriez porter avec vous « un poignard, pour défendre votre père au besoin, soit «contre une bête féroce, soit contre des ennemis secrets « qui pourraient attenter à ses jours (2).» Léon, qui ne se défiait de rien et qui aimait beaucoup son père, suivit le eonseil de Santabaren; et désormais il ne sortait plus à

(1) Zonaras ap. Baron., an. 879, n. 75.

(2) Zonaras, ibid.

cheval avec son père sans avoir un poignard qu’il αἃchait dans ses brodequins. Santabaren s'étant assuré de ce fait, alla trouver l’empereur et lui dit : « Empereur, pre- « nez garde à votre fils, il veut attenter à vos jours : (δ « qui le prouve, c’est qu'il tient un poignard caché dans « ses brodequins. » L'empereur, qui avait placé toute sa confiance dans Santabaren et qui ne gouvernait plus que par lui, conçoit de l’ombrage contre son fils. À la première chasse, il le fait arrêter et visiter: un poignard fut trouvé dans ses brodequins. Plus de doute sur ses desseins. Léon ἃ beau s’excuser ; son père, enflammé de colère , ne veut pas même l’entendre. Par son ordre, Léon est enfermé dans une chambre du palais. On tient conseil sur lui; Santabaren est d'avis qu’on lui crève les yeux: c’est le moyen qu'on employait alors pour rendre un prince inhabile à régner. L’empereur allait se rendre à ce cruel avis, si le sénat et le patriarche n'étaient pas intervenus pour Ven détourner. Cependant Léon fut condamné à une prison perpétuelle, et il y resta malgré les fréquentes sollicitations du sénat (1).

Plusieurs auteurs ont donné des éloges à Photius pour s'être adjoint au sénat; mais il nous semble qu’ils l'ont trop favorablement jugé, et qu’ils n’ont pas assez pénétré dans son astvcieuse politique. Photius ne pouvait guère s’opposer à l'avis du sénat ; et puis il n’osait peut-être pas reculer, dans la crainte d’un cruel châtiment si la fausseté de l'accusation venait à être découverte. Mais n’accusons pas Photius de complicité, puisque les auteurs contemporains ne l’en accusent pas, quoiqu'il soit bien difficile de croire que Santabaren ait agi sans s'être concerté avec son maître; car ces deux hommes étaient étroitement unis. D'ailleurs, le jugement que causera dans la suite cette affaire, ne met pas, comme nous le verrons, Photius à l'abri de tout soupçon.

Cependant les légats arrivèrent à Rome. Comme on pouvait

(1) Zonaras.— Curopal.— Const. Manassès, apud Baron., an. 879, ἢ. 75,

[881] LIVBE IX. 341

s’y attendre, ils ne racontèrent au souverain pontife qu’une partie de ce qui s’était passé dans ce conciliabule : ils ne lui exposèrent que ce qu’ils savaient bien devoir l’affecter davantage, c’est-à-dire, la paix de l’Église byzantine, sans lui dire à quelle condition elle s’était faite. Ils le flattèrent encore, en lui annonçant et 16 retour de la Bulgarie sous la juridiction romaine, et la promesse de l’empereur grec d’envoyer une puissante flotte pour délivrer ou pour garantir Rome et l'Italie de l’incursion des Sarrasins; promesse que les lettres de l’empereur semblaient confirmer (1). Jean VIII fut tellement la dupe de ses légats, qu'écrivant à Basile, il suppose que la juridiction de la Bulgarie est restituée au siége apostolique ; il en remercie même ce prince, finissant néanmoins sa lettre par ces paroles : « Si nos légats ont fait quelque chose contre nos « ordres, nous ne le confirmerons pas, et nous le déclarons de « nul effet (2). » 11 en écrivit autant à Photius, se réjouissant avec lui du rétablissement de 18 paix dans la nouvelle Rome. Cependant, cette joie était altérée par les plaintes qu'il faisait de la transgression de ses ordres. « Nous avions résolu, dit-il, « que l’on vous traitât avec miséricorde. » Mais Photius suivit Ja pente de sa fierté naturelle dans la réponse qu'il fit au pontife romain, et lui dit qu’il ne croyait pas avoir besoin d’être traité avec miséricorde; parce que cette miséricorde, qui le supposait criminel, était une dégradation de sa personne, un avilissement de sa dignité (3).

Cette réponse, digne de l’usurpateur, et qui portait l’empreinte de son orgueil, fit connaître à Jean VIII la lâche conduite de ses légats. Mais, pour réparer le mal autant qu’il lui serait possible, et dans la crainte que l’on n’eût attenté à l’autorité de l’Église et du saint-siége, il envoya à Constantinople, en qualité de légat, Marin, diacre de l’Église romaine; ce mème Marin qui, dans le véritable concile, avait traité Pho-

(1) Baron., an. 880, n. 1.

(2) Epist. 251, Labb., t. 1x, p. 180.

(3) Epist. 250, Labb., t. 1x, p. 179.

[15 avec tant de fermeté. II ne pouvait mieux choisir, pour savoir la vérité des faits ; car ce nouveau légat s’acquitta de 58 commission avec une intrépidité digne de lui, et une fidélité à l'épreuve et des menaces et des promesses. Il découvrit tout l’odieux manége de cette assemblée : aussi, conformément à ses instructions, déclara-t-il nul tout ce qui s’était passé dans ce faux concile; et, en vertu des pouvoirs dont il était revêtu, il confirma le huitième concile général. Il soutint si bien cs caractère de fermeté, que l’empereur sortit à son égard de sa modération naturelle, puisqu’il le fit mettre dans les fers, où il demeura un mois entier (1). C'était violer la majesté de la légation et le droit des gens, droit sacré, si respecté chez tous les peuples. Basile le sentit; et, revenu à lui-même, il rendit à Marin la liberté. Le courageux légat, retourné à Rome, couvert de gloire, y révéla tout ce mystère d’iniquité.

Le Pape était dans les plus grands embarras. Les Sarrasins inondaient l'Italie, et venaient jusqu'aux portes de Rome. L'empereur Basile y avait envoyé une flotte, qui ἃ remporté une victoire importante sur ces éternels ennemis des chrétiens. Le Pape l’avait remercié et félicité de ce service, dans la lettre dont nous avons parlé (2). Mais, dès qu’il eut appris ce qui s'était passé à Constantinople, il mit de côté tous les intérêts de la terre. Sans craindre de se compromettre avec l’empereur, dont il avait reçu des secours, et dont il pouvait en espérer encore, il approuva tout ce que Marin avait fait. De plus, il monta sur l’ambon de l’église de Saint-Pierre; et là, en présence de tout le peuple assemblé, tenant l'Évangile dans ses mains, il lança, avec une religieuse célébrité et une sainte horreur, de nouveaux anathèmes contre Photius et contre tous ceux qui ne le regarderaient pas comme retranché de la communion de l’Église, d’après les sentences de ses prédécesseurs, Nicolas et Adrien. Ce fut probablement dans cette même céré-

(1) Epist. Steph. v, 1, Labb., t. 1x, p. 368. ι (2) Epist. 251.

monie qu'il frappa d’anathème et déposa les légats qui avaient été envoyés à Constantinople, et qui avaient trahi si indignement leurs devoirs (1). On avouera sans doute que, si le Pape a fléchi, s’il a été d’une indulgence excessive envers Photius, il a dignement réparé sa faute.

Photius, qui était parvenu à ses fins, c’est-à-dire, à se faire reconnaître pour vrai patriarche, et à faire condamner les conciles qui l'avaient déposé et anathématisé, se joua des anathèmes prononcés contre lui, parce qu’ils étaient contredits par un concile qu’il tenait pour légitime. Soutenu par l’empereur, il 86 servit de l’autorité du Pape pour se fortifier contre le Pape même. L’invasion des Sarrasins en Italie, et celle des Normands en France, détournèrent pendant quelque temps l'attention des affaires de Constantinople, qui restèrent dans ce même état.

Le Pape Jean ne survécut pas longtemps à cet acte de vigueur et de fermeté qu’il avait montré également en Occident, et surtout à l'égard d’Athanase, évêque de Naples, qui avait trahi sa patrie en faisant un traité avec les Sarrasins; il mourut en 882, le 15 décembre, après dix ans de pontificat, laissant trois cent vingt-sept lettres qui sont autant de monuments de son zèle et de son activité. Il a vécu dans des temps bien malheureux, mais il s’est toujours soutenu à la hauteur de sa position, montrant une grande finesse d'esprit dans les affaires politiques, et non moins de force dans le gouvernement de l’Église. On l’a jugé diversement, l’accusant tantôt de trop de faiblesse, tantôt de trop de rigueur. 11 nous semble qu’en le jugeant ainsi, on n’a pas tenu compte des circonstances difficiles où il s’est trouvé, ni des ouragans dont il était continuellement assailli. Sa vie attend encore un biographe consciencieux et impartial. Il eut pour successeur Marin, son légat intrépide à Constantinople, qui commença son règne

(1) Baron., an. 880, ἢ. 11, 12 et 13. — Labb., t. var, 1450 t. 1x, p. 326. "“΄

par la condamnation de Photius et le rejet de tout ce qui avait été fait en sa faveur (1), et principalement du faux concile de Constantinople.

Que fait Photius en apprenant cette nouvelle? 1] conteste la légitimité du Pape, sous prétexte qu’il était évêque, et qu’il ne pouvait être transféré d’un siége à un autre. C'était une raison futile dans la bouche de Photius, qui, comme nous l'avons vu, avait fait tant de translations, selon ses caprices du ses intérêts. Cependant, comme 1] cherchait à se raccrocher à toutes les branches pour se soutenir, il l’allégua sérieusement, et fit écrire l’empereur en ce sens. L’épiscopat de Marin est encore un problème, l’on n’a rien de certain sur ce sujet; mais quand même il aurait été évêque, cela ne serait pas une raison pour contester sa légitimité. Les canons de l'Église, tout en défendant les translations, ne s’y opposaient pas, quand il y avait cause d'utilité ou de nécessité. Photius le savait aussi bien que personne; mais il lui fallait une raison quelconque pour amortir les coups qui tombaient de nouveau sur lui. La lettre de l’empereur, dictée probablement par Photius, Injurieuse d’ailleurs, n’arrivera à Rome qu’après la mort du Pape Marin. Ce sera Étienne V, deuxième successeur de ce Papé, qui y répondra, comme nous le verrons plus bas.

Photius, voyant par les anathèmes qui se succèdent qu'il n’a rien à espérer à Rome, lève de nouveau l’étendard de la révolte. II étaît soumis à la pepauté, il en faisait l'éloge, il en reconnaissait l’autorité, tant qu’elle était favorable à ses désirs; mais, du moment qu’elle le condamne, il la rejette, la repousse, et n’en reconnaît plus la légitimité. C’est la marche de tous les hérésiarques qui ont jamais fait schisme avec l'Église. Photius, encore tout enthousiasmé de l’appui qu'il avait trouvé dans les évêques du concile et dans la protection de l’empereur, remue ciel etterre, pour se. délivrer de la tyrannie de Rome, comme il s’exprimait alors, en séparant

(1) Marin. Vita, Labb.,t. vx, Ὁ. 356.

l’Église d'Orient de celle d'Occident ; et malheureusement il p’eut que trop de succès. Mais, pour cet effet, il lui fallait un prétexte : or, ce prétexte était tout trouvé; il le tenait dans son portefeuille, sans jamais s’en dessaisir, c’est la prétendue erreur de l’Église latine relativement à la procession du Saint-Esprit. 1] se remet donc au travail, et écrit sur cesujet nombre de lettres et de petits traités qui sont encore en manuscrits. Le résumé de ses erreurs se trouve dans une lettre adressée à l’archevèque d’Aquilée, dont nous ne connaissons ni la vie, ni même le nom. Nous savons seulement qu’il était schismatique, probablement un des successeurs des anciens archevèques d’Aquilée qui ont fait schisme sous le Pape Pélage IT, au sujet de la condamnation des trois chapitres approuvée par le Pape. Son but était, sans doute, de renouveler le schisme et de demander à Photius des armes contre l’Église romaine, dont il s’était séparé. Photius ne manque pas de profiter d’une telle occasion pour répandre ses principes en Occident, et soulever les esprits contre le chef de l’Église, qui venait de le condamner. Comme le sujet de cette lettre, qui roule entièrement sur la procession du Saint-Esprit, a soulevé de vives et de longues discussions entre les deux Églises, et est devenu le principal prétexte du schisme, il est bon, je crois, de donner en peu de mots l’historique de cette célèbre controverse jusqu’au temps de Photius. . ἢ οϑἱ certain que, dans les quatre premiers siècles, on n’a pas mis en question si le Saint-Esprit procédait du Fils. Ce dogme, tant discuté depuis Photius, ne souffrait alors aucune difficulté; il faisait partie de la croyance générale; les hérétiques mêmes ne le contestaient pas, et les Macédoniens, qui, au quatrième siècle, niaient la divinité du Saint-Esprit, ne différaient des catholiques que parce qu'ils poussaient trop loin la conséquence de ce principe. Car, abusant de ce passage de l'Évangile de saint Jean : Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne fut fait, ils prétendaient que le Saint-Esprit venait du Fils, c’est-à-dire, était une production du Fils, une simple créature, n’ayant pas la même substance que le Père. C'était

une conséquence de l’arianisme, d’où Macédonins était sorti. Cette erreur étant commune aux Ariens et aux Macédoniens, et à tous ceux qui avaient mêlé la philosophie platonicienne avec la théologie catholique, le concile de Constantinople, assemblé en 381, la condamna solennellement en déclarant que le Saint-Esprit procédait du Père, ex Patre. Cette expression suffisait alors pour établir la divinité du Saint-Esprit; car il ne peut procéder du Père sans être de la même substance. Quant à sa procession ex Filio, le concile n’en parla pas, parce que, loin de la contester, on ne la croyait que trop, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Pour s’en convaincre, il suffit d'examiner tant soit peu l’origine de l’erreur de Macédonius, et les réfutations que nous en ont laissées les Pères. Ceux-ci s'efforcent de prouver et de faire comprendre par l’Écriture et Ja tradition que le Saint-Esprit est de la substance du Père; mais ils ne manquent pas d’y ajouter qu’il est aussi de la substance du Fils, c'est-à-dire qu’il procède de l’un et de Fautre. Saint Athanase le dit expressément (1), saint Cyrille enseigne le même dogme : il était, comme il l’est encore, son Esprit, comme il l’est du Père (2). Origène ne veut pas dire autre chose, quand, en parlant de ce sujet, il dit : ΠΎ a un autre (16 Saint-Esprit) qui vient du Père et du Fils, selon ce qui est attesté dans l'Évangile par ces mots : Le Père vous enverra un autre Paraclet, l'Esprit devérité (3). Saint Épiphaneparle dans le même sens, lorsqu'il dit : « L'Esprit saint n’est point étranger « au Père etau Fils; il est de la même substance, de la même « divinité; il est du Père et du Fils, ex Patre et Filio (4). »

(1) Spiritum esse et Patris,'et Filii. Athanas. contr. Macedon., dialog. 1, edit. Holst., t. u, p. 270 et 580. Spiritus Paris, spiritus Filü est.

(2) Erat enim et est ejus (Filii) Spiritus, sicuti certe et Patris. Labb., t. nr, p. 928.

(3) Alius enim et ipse est a Patre et a Filio, sicut et de ipso nihilominus in evangelio (Joan. 14, 16) dicitur: Miftet vobis Pater alium Paracletum, Spirilum verilatis. Orig. homil. 12 jn Num., ἢ. 1, {. κι, p. 312.

(4) Non alienus ἃ Patre et Filio, sed ex gadem substantia, ex eadem divinitate, ex Patre et Filio. Epiph. het. 62, 4.1, p. 15, 0.4.

Si donc le mot procedere, procéder, que l’Église a adopté dans la suite, pour exprimer plus exactement sa croyance, n’a pas encore été en usage, le dogme était le même ; cela est au-dessus de toute contestation.

Cependant, l’expression usitée par l'Église n’était point inconnue à cette époque. Plusieurs Pères s’en sont déjà servis pour exprimer plus clairement leur croyance: Ainsi saint Chrysostome dit : « Tel est l'Esprit, qui procède du Père et du « Fils, et qui répartit ses dons selon qu’il lui plait (1). » Saint Augustin emploie le même terme, et marque encore plus clairement, s’il est possible, sa foi sur ce point. « Nous ne pou- « vons pas dire, dit-il, que le Saint-Esprit ne procède pas « du Fils, car ce n’est pas en vain qu’il est appelé l'Esprit du « Père et du Fils. Je ne vois pas qu’il ait voulu signaler autre « chose, en soufflant sur ses apôtres, disant : Recevez l'Esprit « saint. Car ce souffle corporel ne fait point la substance du « Saint-Esprit, mais la preuve bien significative qu’il procède, « non-seulement du Père, mais encore du Fils (2). » Saint Jérôme, selon le passage d’un aneien manuscrit, tiré d’un ouvrage sur la Trinité, qui est perdu, se sert de la même expression. « L'Esprit saint, dit-il, procédant du Père et du « Fils, partage en tout le mème honneur et la même éternité « avec le Père et le Fils (3). » Saint Cyrille se sert aussi du mot procéder. Ainsi il dit : « L'Esprit est du Père et du Fils,

(1) Hic est Spiritus de Patre et Fitio procedens, qui dividit propria dona sicut vult. Chrys., homil. 1, in symb. apostol.

(2) Nec possumus dicere quod Spiritus sanctus et a Filio non procedat, neque enim frustra idem Spiritus, et Patris et Filiüi Spiritus dicitur. Nec video, quid aliud significare voluerit, cum sufflans in faciem discipulorum, ait : Accipite Spiritum sancitum. Neque enim flatus ille corporeus… substantia Spiritus sancti fuit, sed demonstratio per congruam significationem , non tantum ἃ Patre, sed et a Filio procedere Spiritum sanctum. De Trinit., lib. 1v, 20, t. vi, p. 829.

(3) Spiritus sanctus a Patre Filioque procedens, in omnibus cum Patre Filioque parem honorem æternitatemque sortitur. (Spicileg. Roman., ab angelo May., Rom., 1841, t. VI, P. XXXV, præf.)

« il vient substantiellement de l’un et de l’autre, procédant du « Père par le Fils (1). » Et ailleurs : « L'Esprit n'est point « étranger au Fils, puisqu'il est appelé l'Esprit de vérité. Mais « Jésus-Christ est la vérité; ainsi l'Esprit procède de lui, «comme de Dieu le Père(2).» Or, pour connaïître tout le poids de ce dernier témoignage, il faut observer qu’il est tiré de la lettre dogmatique de saint Cyrille contre Nestorius, lettre qui a été lue et approuvée dans trois conciles généraux, ceux d’Éphèse (3), de Calcédoine {4), et du deuxième de Constantinople (5); preuve certaine et indubitable que la procession du Saint-Esprit ex Filio, faisait partie de la croyance générale de l’Église.

Quelquefois les Pères se servent d’un autre tour de phrase, disant que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, pour faire entendre que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils comme d’un premier principe qui est le Père. C’est ainsi que s'exprime saint Cyrille dans le témoignage que nous venons de citer. Tertullien parle de même. « Je crois, dit-il, que le Saint-Esprit ne « vient pas d’ailleurs que du Père par le Fils (6). » Mais le sens est le même; car, comme le font observer saint Basile et saint Chrysostome, la particule par, per quem, est souvent employée pour de qui, ex quo (7). Ceux qui voulaient faire sentir que le Père était le premier principe, disaient quelquefois

(1) Spiritus est Patris et Filii, qui substantialiter ex utroque, nimirum ex Patre per Filium procedit. T. 1, p. 9, edit. Reg. , 1638. |

(2) Spiritus non est a Filjo alienus, quandoquidem Spiritus veritatis nominatur : Christus autem veritas est, et proinde ,quoque ab illo, atque a Deo Patre procedit. Labb., concil., t. 11, p. 405.

(3) Act. 13.

(4) Act. 53.

(5) Collat. 6.

(6) Spiritum sanctum non aliunde puto quam a Patre per Filium. Adry. Praxeam, 6. 4.

(7) Scriptura solet per quem dicere, ut a quo significet, ut quando dicet : possedi hominem per Deum. Homil. 59, n. 3, t. vn, p. 673, 6. — Basil., Tract. de Spirit. S., ©. 3, 4, δ.

que le Saint-Esprit ne procédait pas du Fils, mais du Père par le Fils (1), expression qui n’a rien contre l’orthodoxie.

Au cinquième siècle, l’ardeur de la dispute au sujet de la divinité du Saint-Esprit, a poussé trop loin certains théologiens. Pour réfuter les sectateurs de Macédonius, ils ont employé quelques expressions dures qui, examinées en elles- . mêmes, n’ont pas un sens orthodoxe; mais qui, si l’on considère dans quelles circonstances elles ont été proférées, et contre quels ennemis elles ont été dirigées, n’ont rien de répréhensible. Ainsi, Théodoret, en combattant contre saint Cyrille, qu'il croit être dans l'erreur, relativement à la divinité du Saint-Esprit, prétend que c’est un blasphème et une impiété de dire que le Saint-Esprit tire son être du Fils ou par le Fils (2). Mais Théodoret veut seulement dire que le Saint-Esprit n’est pas une simple production du Fils comme les autres créatures faites par lui; et, dans ce sens, sa phrase n’a rien de contraire au dogme catholique. C’est pour cette raison, sans doute, que l’expression de Théodoret n’a pas été réprouvée par le concile d’Éphèse, où l’on a fait lecture de son écrit.

Mais seize ans après, en 447, les déclarations devinrent plus formelles, surtout en Occident. Turibius, évêque des Asturies, avait envoyé à Rome son diacre avec des instructions, une requête, et des lettres au Pape saint Léon le Grand. Il lui exposait dans ses lettres le déplorable état où les provinces d’Espagne se trouvaient réduites, par les désordres que les hérétiques priscillianistes y commettaient. Les instructions contenaient leurs erreurs, comprises en seize articles, et l’évêque demandait à saint Léon quelque remède efficace à de si grands maux. Le Pape lui écrivit une longue lettre dans laquelle il ordonne, entre autres choses, aux évèques d’Espagne de s’assembler en un concile national. Répondant ensuite à tous les

(1) Non ex Filio sed ex Patre per Filium procedere. Saint Jean Damascène, lib. 3, de fide orthodoxa, c. 13.

(2) Si vero tamquam ex Filio , aut per Filium existentiam habeat, hoc ut blasphemum et impium rejiciemus. Labb., t. 1, p. 928.

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chefs de cette hérésie, contre laquelle ils devaient s’assembler, il dit, pour le premier, que c’est une 1mpiété de soutenir, comme font ces hérétiques après les Sabelliens, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font qu’une même personne sous différents noms : « Comme si, ajouta-t-il, celui qui engendre « n’était pas une personne différente de celui qui est engendré, « et comme si celui qui procède de l’un et de l’autre, n’en était « pas une troisième (1).» C’est ce que saint Léon écrit dans sa lettre comme une doctrine reçue de tout temps en l’Église catholique, conformément à l’Écriture et à la tradition des Pères, dont la plupart s'expriment aussi clairement à ce sujet.

Le Pape Léon n’est pas le premier qui ait fait cette déclaration. Si nous devons nous en rapporter à saint Jérôme, Damase, devenu Pape en 366, avait déjà fait, plus d’un siècle auparavant, la même profession dans un symbole que saint Jérôme nous a conservé. On y lit : « Nous croyons au Saint- « Esprit non engendré, non créé, non fait, mais procédant « du Père et du Fils(2).»

Quoi qu’il en soit , les évêques d’Espagne ayant reçu la réponse du Pape Léon, s’assemblèrent en concile, comme le Pape l'avait prescrit; mais ne pouvant se réunir en un même lieu, parce que l'Espagne était partagée à cette époque entre les Suèves, qui régnaient en Galice, et les Goths, qui occupaient presque tout le reste du pays, ils se divisèrent et tinrent deux conciles, l’un à Tolède , l’autre près de Lugo en Galice: mais dans l’un et l’autre ils adoptèrent l’expression du Pape au sujet du Saint-Esprit, et ajoutèrent au symbole de Constantinople le Filioque (3).

(1) Nec alius sit qui genuit, alius qui genitus est, alius qui ab wfroque procedit. Labb., t. mt, p. 1411, c.

(2) Credimus in Spiritum sanctum, non genitum, neque ingenitum, non creatum neque factum, sed de Patre Filioque procedentem. Damas., Symbol. ap. Hieron., t. 1x, p. 59, edit. Paris.

(3) Labb. , t. ut, p. 1465, cum notis. — Voici les paroles du concile : aCredimus.… Spiritum quoque Paracletum esse, qui nec Pater sit ipse, nec « Filius, sed ἃ Patre Filioque procedens,»C'est par inadvertance des compi-

C’est pour la première fois que le symbole de Constantinople se trouve chargé de l’addition ou plutôt de l'explication du Filioque. Les évèques, en l'y ajoutant, ne firent que seconformer à l'esprit du Pape et à la croyance générale de l’Église. Et en agissant ainsi, ils n’ont pas enfreint le décret du concile d’Éphèse, qui défend bien de composer ou de présenter une profession de foi contraire à celle de Nicée (1); mais non pas d’y ajouter quelque mot qui explique ou qui signifie ce qui n’était pas assez distinctement exprimé, ou même ce que l’Église définit de nouveau à l’occasion de quelque nouvelle hérésie. Ainsi le concile même de Nicée ajouta au symbole des apôtres le mot de consubstantiel, pour expliquer plus clairement et plus fortement la divinité du Verbe contre les Ariens ; le concile de Constantinople mit dans son symbole quelque chose de plus qu’on ne trouve dans celui de Nicée, parce qu’on voulait y exprimer en termes plus clairs et plus décisifs, ce qu'on venait d'y définir sur la divinité du Saint-Esprit contre la nouvelle hérésie de Macédonius. L'Église a le droit d’ajouter à ses symboles, chaque fois que la nécessité l’exige ; et les évêques d’Espagne , autorisés par 16 saint-siége, n’ont pas manqué à l'esprit de l’Église, lorsque, pour condamner les Priscillianistes, ils ont ajouté au symbole de Constantinople un mot qui exprimait un point de doctrine conforme à l'Écriture et à la croyance de tous les siècles.

Cette addition resta dans le symbole en Espagne et fut reçue par les Visigoths, lorsqu'ils se convertirent à la foi sous le roi Recarède. Leurs lois ordonnent qu’elle soit reconnue et clairement professée par ceux qui se convertiront (2). On la voit figurer ensuite dans tous les autres conciles de Tolède (3), et,

lateurs que ce symbole se trouve à la suite du premier concile de Tolède, comme Font fait observer Baronius, an. 447, n. 17, et le P. Labb.,t.1n1, p. 1465.

(1) Labb., t. ju, p. 690.

(2) Leg. Wisig., L. xt, ὁ. 14, ap. Isidor.

(3) Le 3°, 4°, 8°, 11°, 12° et 13°, ΄

depuis ce temps-là, le symbole ainsi augmenté fut chanté solennellement à la messe dans toutes les églises d’Espagne (1). Celles de France firent de même, car Grégoire de Tours, qui florissait vers la fin du sixième siècle, près de cent cinquante ans après saint Léon, et au même temps que l’on tint le troisième concile de Tolède, sous le roi Recarède, met cette addition dans la profession de foi que nous trouvons au commencement de son histoire.

Au septième siècle, durant [ἃ terrible querelle qui existait entre l’Église de Constantinople et celle de Rome, relativement à l’erreur des Monothélites, quelques plaintes se font entendre à Constantinople au sujet de l'addition du Filioque. Car saint Maxime, ce grand défenseur du dogme catholique, fait observer, dans une de ses lettres, que les Byzantins reprochaient au Pape saint Martin de dire dans ses lettres synodiques, que le Saint-Esprit procédait aussi du Fils. Mais il ne paraît pas que ces reproches, proférés dans un moment de colère que causait la fermeté de saint Martin, eurent un grand retentissement, car il n’en est plus question dans l’histoire. Au reste, saint Maxime justifie les Latins à ce sujet. « Les Romains, dit- «il, rapportent des passages des Pères latins, et de saint Cy- « rille d'Alexandrie, en son commentaire sur saint Jean, par « lesquels ils montrent qu’ils ne font pas le Fils principe du « Saint-Esprit; car ils savent que le Père est le seul principe « de l’un et de l’autre : du Fils par la génération, du Saint- « Esprit par la procession. Ils veulent seulement montrer que «le Saint-Esprit vient aussi du Fils, et par là établir l’union « et l’inséparabilité de substance (2). »

Au huitième siècle, il y eut aussi quelques discussions à ce sujet; car, lorsque, vers l’an 767, les Latins reprochaient avec véhémence à Constantin Copronyme la destruction des images, et la persécution qu’il exerçait contre les catholiques,

(4) Labb., t. v, p. 1009, concil. Tolet. ur, 6. 2, an. 589. (2) Fleury, liv. xxxtx, ἢ. 31, t. vin, p. 680.

celui-ci reprochait à son tour aux Latins l’addition du Fi/ioque faite au symbole. Il envoya mime en France des ambassadeurs pour traiter de cette question, ainsi que de celle des images, eten mème temps pour réclamer 165 provinces de l'Italie. Pepin le Bref assembla un concile à Gentilly en 767, où ces questions furent discutées, et le Filioque maintenu, puisque, après cette époque, on le trouve dans toutes les confessions de foi et les symboles usités en France (1). Les ambassadeurs de l’empereur de Constantinople s’obstinèrent sans doute, mais leur erreur n’eut aucune suite; elle s’éteignit avec les Iconoclastes, par lesquels elle avait été soulevée. Et, s’il faut en croire quelques vieux exemplaires, qu’on montrait au concile de Florence comme authentiques, le second concile de Nicée, assemblé vingt ans plus tard, en 787, aurait vengé l’Église latine, en ajoutant au symbole le Filioque, contre les Iconoclastes, qui avaient reproché cette doctrine à l’Église romaine (2). Et, en effet, c’est avec ce terme qu’on trouve le symbole dans la collection des conciles (8).

Le concile de Frioul, célébré quatre ans plus tard, en 791, sous le règne de Charlemagne, par Paulin, patriarche d’Aquilée, revint sur cette question, et non-seulement définit, selon la créance de l’Église, que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais encore récita et recommanda d'enseigner le symbole avec cette addition, que Paulin dit avoir été adoptée par les saints Pères en d’autres synodes contre les hérétiques (4).

Walafride Strabon prétend qu’après la condamnation de l’hérésie de Félix, d’Urgel, par les soins de Charlemagne, on commença à chanter plus souvent ce symbole durant la célébration des divins mystères dans les églises de France et d'Allemagne (5).

(1) Labb., t. vi, p. 1703.

‘ (2) Concil. Florent. 8688. 5, Labb., t. χπὶ, p. 83 et 86. , (3) Labb., t. vu, p. 554. Qui ex Patre Filioque procedit. (4) Labb., t. vit, p. 999.

(5) Walf. Strab., lib. De Reb. eccles., c. 22.— Labb.,t. vis, p. 1198, note. ὍΝ.

La procession du Saint-Esprit ex Filio semblait donc étre solidement établie; on ne faisait aucune difficulté à Constantinople à reconnaitre ce point de doctrine. Les églises latines, établies en assez grand nombre dans cette ville, chantaient le symbole sans exciter le moindre scandale, lorsque, au commencement du neuvième siècle, il s’éleva une nouvelle dis cussion à ce sujet. Il y avait près de Jérusalem, sur la montagne des Oliviers, une communauté de moines français qui, suivant le rite latin, chantaient le symbole avec l'addition du Filioque, comme on le chantait en France et dans presque tontes les églises latines. Un moine grec, nommé Jean, du monastère de Saint-Sabas, leur en fit des reproches ; et, sur leur refus de changer, il les traita d’hérétiques, et amenta le peuple contre eux, pour les chasser du pays. Les moines résistèrent avec courage; et, s'appuyant sur la foi du saint-siége, ils en appelèrent au clergé de Jérusalem. Les évêques qui 88 trouvaient dans cette ville s’assemblèrent le dimanche suivant avec le clergé et le peuple. On présenta aux moines un formulaire qui ne paralt pas avoir été conforme à leur croyance, puisque, après en avoir entendu la lecture, ils dirent : « Nous anathématisons toute hérésie, et tous ceux « qui accusent le saint-siége d’être hérétique (1). »

Les moines français s’adressèrent au Pape Léon III, pour lui exposer leurs plaintes, et pour le prier de faire savoir à Charlemagne qu'ils étaient persécutés à cause du symbolëé qu’ils avaient entendu chanter dans sa chapelle. Le Pape envoya cette lettre à l’empereur, connu par son zèle pour la foi. Le prince prit la chose vivement à cœur, et fit assembler un concile à Aix-la-Chapelle, pour y faire examiner en sa présence, selon l'Écriture et la tradition des Pères grecs et des Latins, si le Saint-Esprit, comme on l’avait cru jusqu’alors en Occident, et comme on l'avait défini en plusieurs conciles nationaux, procédait du Fils aussi bien que du Père. Il paraît

(1) Hist. + αὶ gall., liv, xun, an. 809, t. v, Ὁ. 130.

que tous [65 évêques furent d’accord sur ce point de doctrine qui faisait d’ailleurs partie de la croyance de toutes les Églises occidentales, comme nous l’avons vu ; mais on ne voulut rien définir, à cause de la grandeur du sujet, dit l’historien (1). Le jugement définitif fut réservé au Pape. Charlemagne envoya à Rome Bernaire, évêque de Worms, Jessé, évêque d'Amiens, et Adalard , abbé de Corbie. Ceux-ci présentèrent au Pape Léon ΠῚ une grande lettre de Charlemagne, dans laquelle ee prince confirmait cette vérité, en faisant voir par l'Écriture et Ja tradition, que tout ce qui se dit du Père se dit aussi du Fils (2).

Les prélats entrèrent ensuite en conférence avec le Pape, et lui lurent avant tout une longue série de témoignages de lÉcriture et des Pères qu’on avait produits au concile d'Aix! pour prouver que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Le Pape ayant tout entendu, répondit sans hésiter, « que « C'était là sa croyance, celle de tous les siècles, et que si « quelqu'un voulait enseigner ou tenir le contraire, il le con- « damnait (8). » Sur quoi les députés, selon l’ordre qu’ils en avaient reçu de Charlemagne, lui demandèrent s’il n’approuvait point, puisque ce dogme était très-catholique, qu’on chantât le symbole avec cette addition. Après une longue contestation sur ce sujet, le Pape conclut enfin que, comme il n’était pas nécessaire que tous les dogmes de la foi fussent mis distinctement dans le symbole, il ne fallait rien ajouter à celui de Constantinople, encore que le dogme de la procession du Saint-Esprit procédant du Père et du Fils soit tellement de foi, que tous ceux qui en sont instruits sont obligés de le croire sous peine de damnation (4). Mais il ajouta qu’il valait

(1) Labb., t. vur, p. 1194.

(2) Ibid.

(3) Ita sentio, ita teneo, ita cum his auctoribus et sacræ Scripturæ auctoritatibus. Si quis aliter de bac re sentire vel docere voluerit, defendo et nisi conversus fuerit et secundum hunc sensum tenere voluerit, contra-

ria sentientem, funditus abjicio. Labb., t. var, p. 1194. (4) Quisquis ad hoc sensu subtiliore pertingere potesk, ek 18 atire , an

beaucoup mieux ne point chanter de symbole à la messe que de le chanter avec cette addition, sous prétexte d’instruire les peuples sur ce mystère, qu’on pouvait leur expliquer d’une autre manière. Ainsi, comme on voit, la question ne roulait pas sur le dogme , que le Pape regardait comme nécessaire au salut, et qu’il permettait d'enseigner et de chanter dans les églises, mais non dans le symbole, auquel il ne voulait pss qu’on touchât, parce que, étant sanctionné par des concile généraux, on ne devait rien y ajouter sans des raisons graves. Les contestations soulevées par un empereur iconoclaste et par un moine de Jérusalem, ne lui paraissaient pas une raison suffisante pour ajouter à un symbole qu'il voulait conserver tel qu’il avait été adopté par les conciles. C’est pourquoi, à la suite de cette conférence, afin de laisser à la postérité une marque éclatante du respect qu’on avait à Rome pour la vénérable antiquité, il fit suspendre dans l’église de Saint-Pierre, près du tombeau des saints apôtres, deux boucliers en argent, sur l’un desquels on lisait le symbole en latin, sur l’autre en grec, sans l’addition du Filioque (1). En effet, l’Église de Rome avait un tel respect pour l’antiquité, que dans l’office divin elle ne se servait encore que du symbole des apôtres, tant elle conservait religieusement ses anciennes coutumes, et tant elle craignait l'ombre même de la nouveauté (2). Nonobstant l’avis du Pape, qui n’était pas une défense rigoureuse, comme on le voit par la conférence (8), les églises de France et d'Allemagne, aussi bien que celles d’Espagne, qui depuis quatre siècles professaient cet article de foi dans le symbole, continuèrent, après cette conférence, de retenir une coutume si ancienne, de peur qu’en Ôtant cette addition on ne scandalisât le peuple, en lui donnant sujet de croire qu’on avait changé de créance. Cest pourquoi on la trouve insérée

ita sciens credere noluerit, salvus esse non poterit. Labb., t. vu, p. 1195. (1) Labb., t. vu, p. 1198.

(2) Ruf. in expos. symb.

(3) Fleury, t. x, p. 101.— Hist. de l’Égl. gall., an. 809, t. v, p. 133.

dans toutes les professions de foi, comme dans celle que Charlemagne fit au sixième concile d’Arles, célébré quatre ans après cette conférence de Rome (1). Le saint-siége l’adoptera aussi, mais ce sera plus tard, lorsqu'il sera pressé par l’hérésie. Ce qui fut fait par Benoît VIIL, vers l'an 1015, à la prière du pieux empereur Henri (2).

Pour les Grecs, après l’extinction de l’hérésie des Iconoclastes, due aux soins de l’illustre Théodora , ils demeurèrent parfaitement unis avec l'Église romaine, sans lui reprocher ni la doctrine de la procession du Saint-Esprit, qu'ils tenaient comme elle, ni l’addition qu’on avait faite au symbole, quoiqu’elle ne fût pas en usage dans leur Église. Photius lui-même,

s'adressant au Pape pour lui demander la confirmation de son épiscopat, ne fit aucune mention de ce point-là; ce ne fut qu'après qu’il se vit condamné et déposé pour ses crimes, qu’il le reprocha aux Latins comme une hérésie. En cela il ne fit rien de nouveau; car, comme nous l'avons vu, les Monothélites et les Iconoclastes de Constantinople lui en avaient donné l’exemple; mais il chercha à prouver, par l’Écriture et la tradition, ainsi que par le raisonnement, ce que les autres n'avaient fait qu’avancer. Il trouva en France de redoutables adversaires, qui, à la prière du Pape Nicolas, établirent solidement ce point de doctrine, en réfutant tous les vains arguments de Photius.

Dès qu’il fut reconnu par le Pape Jean VIIL, qu’ilavaittrompé d’une manière si perfide, il fit condamner indirectement ee dogme dans deux séances séparées de son concile (3), pour montrer qu'il avait eu raison auparavant de se séparer de la communion de Rome, et pour avoir désormais un prétexte encore plus spécieux et plus fort de se séparer , si les Papes venaient à se déclarer de nouveau contre lui. En effet, quand le

(1) Labb., t. vir, ἢ. 1234.

(2) Berno augiens. De missa, c. 3.— Fleury, liv. LVM, ἢ, 38. — Hist, de }᾽ Ἐπ]. gall., an. 1015, t. vi, p. 127.

(3) Voir plus haut, p. 334.

Pape Jean, informé de sa perfidie, et le Pape Marin - son suc cesseur, J'eurent excommunié et déposé de nouveau, il w manqua pas de renouveler cette querelle, et de reproduire ss arguments. Le patriarche schismatique d’Aquilée lui en four. nit l’occasion. Il le fit avec son talent ordinaire, par une longw lettre qui est un chef-d'œuvre d’astuce et d’éloquence; ses arguments sont les mêmes que ceux de sa lettre aux Orientaux, mais présentés avec plus de force et plus d'art , tellement qu'a peut regarder cette dernière lettre comme une seconde édition de la première. Mais, malgré son art, il ne peut cacher ni s mauvaise foi, ni le vice et Ia faiblesse de ses arguments; er il ne fait que produire en général l’Écriture, les conciles et ls Pères, qui disent que le Saint-Esprit procède du Père, ce que personne ne lui conteste ; mais il n’apporte et ne peut apportæ un seul témoignage où l’on dise qu'il procède du Père seu, αἱ 1] est contraint d’avouer qu’il y en ἃ qui assurent en termes formels qu'il procède du Père et du Fils. Pour s’en dé faire aisément, il dit qu’il faut abandonner les Pères quand ils sont contraires à l’Écriture : se faisant ainsi, selon le sys- ᾿ tème protestant, juge souverain de l’Écriture contre la tradition. Ce qui fait le plus voir sa mauvaise foi, c’est que, pour tromper ses lecteurs, il cite avec une audace impudente les docteurs qui lui sont le plus contraires : tels sont Léon le Grand et le Pape Léon IIT, qui, comme nous l'avons vu, ont dit en termes si clairs et si précis que le Saint-Esprit procède des deux personnes, quoique ce dernier ne jugeât pas à propos qu’on l’exprimäât dans le symbole.

Il montre encore plus de faiblesse dans les déductions logiques dont il se sert pour combattre la vérité catholique, parcs qu’elles ne sont fondées que sur ce qu'il suppose, sans 16 prouver, qu'il y aurait, en conséquence de cette doctrine, deux différents principes du Saint-Esprit, et même deux Esprits diffé rents dans la Trinité, et que celui qui procède du Père serait tout autre que celui qui émane du Fils; mais, pour sentir sa faiblesse, il suffit d’avoir la moindre notion du dogme catholique

et de la tradition qui enseignent que c’est un même esprit et un même amour qui procède de ces deux personnes divines par voie d’inclinaton et de volonté, comme d’un seul principe. Saint Augustin, qui avait établi si clairement la procession ex Patre et Filio, dit qu’en effet le Père et le Fils sont le principe du Saint-Esprit, mais qu'il n’y ἃ qu’un seul principe (1). D'après un passage tiré d’un ancien manuscrit, saint Hilaire, dans ses commentaires sur les épîtres de saint Paul, que nous n’avons plus, dit : « Il n’y a rien de double dans le Saint- « Esprit, parce que le Père et le Fils lui donnent l'existence, « tous deux sont un même principe du Saint-Esprit (2). » D'ailleurs, la procession du Saint-Esprit repose sur les principes de la plus solide ontologie; car, comme l'Esprit saint prend son nom et vient de l’amour dont Dieu aime nécessairement son Fils, et dont il est éternellement aimé, il s’ensuivrait, si l'Esprit ne procédait pas du Fils, que ce Fils ne peut pas aimer son Père comme il en est aimé, c’est-à-dire d’une manière infinie; ainsi 1] ne serait pas Dieu. C’est ce qu’a fait sentir un écrivain moderne avec autant de justesse que de talent. « Dire que le Saint-Esprit, dit-il, procède du Père seul, . « c'est dire quele Père ne communique pas à son Fils bien-aimé « la puissance infinie de la spiration active : ce serait donc dire « que le Fils est dans l'impuissance de rendre à son Père l’a- « mour infini qu'il reçoit de lui, et que, par conséquent, il ne « saurait rendre à la première personne de l’auguste Trinité ce « qui lui est dù ; ce serait donc constituer le Fils dans un état « infiniment inférieur en puissance à son Père : car il ne peut « exister de terme moyen entre l’essence divine et toute autre "4 nature; point de milieu entre l’infini et le fini. Et, quelque

(1) Fatendum est Patrem et Filium principium esse Spirits sancti, non duo principia. Aug. de Trinit., liv. v,c. 14, ἢ. 16, t. viu, p. 841.

(2) Hilarius. — De Patre Filioque theologice loquens, ait nullam in Spiritu sancto duplicitatem intelligi, propterea quod Pater et Filius existentiam illi suppeditent ; unde ambo unum principium Spiritus sapcti sunt. Spicileg. Roman., Rom., 1841, p. XXXV, præf.

« haut que vous prétendiez placer le Fils de Dieu, si vous ne « lui accordez l'essence infinie, égale en toute-puissance à « celle de Dieu son Père, dans toute sa plénitude, il restera «toujours entre le Fils et le Père l’incommensurable abime « qui sépare l'infini du fini. Dès lors plus de consubstantialité, «et par conséquent plus de Trinité. L’essence divine, tele « qu’elle nous est révélée, n’a plus d'existence réelle ; le monde « est sans Dieu. Telles seraient les conséquences évidentes d’une « doctrine qui prétendrait enlever au Fils de Dieu la puissance « infinie de la spiration active, de l’égal amour du Fils pour «le Père, comme du Père pour le Fils : mutuel amour qui - constitue la procession de l'Esprit saint : c’est le blasphème « arien dans son infernale horreur (1). »

Mais puisque la lettre de Photius, si brillante d’un côté et si faible de l’autre, est devenue l’arme principale des Grecs, nous allons la reproduire avec une exacte fidélité, pour faire voir aux lecteurs sur quelles futiles raisons ils se sont appuyés en rompant l'unité.

« Au très-aimé de Dieu, très-saint, très-sacré prélat, notre « frère et collègue, le très-admirable et illustre archevéque « et métropolitain d’Aquilée, Photius , par l& miséricorde « divine, archevêque de Constantinople , la nouvelle Rome, « el patriarche œcuménique (2).

« La lettre que nous a adressée Votre Béatitude nous a « témoigné d’abord de sa piété, de sa charité ardente et peu «commune; puis les qualités personnelles de l’homme vé- « nérable qui nous l’a remise , sa vertu, sa prudence, son es- « prit ferme et éclairé, nous ont fait voir, comme dans un « miroir, tout ce que la lettre taisait et devait taire, je veux « dire votre haute sainteté, et nous ont réjoui en reprodui- « sant le tableau de vos vertus. Nous avons vu un homme plus

(1) Persécut. et souff. de l'Églis. cath. en Russie, p. 276. (2) Auctar. noviss. biblioth. P. P., par Combefils, p. 527. — Liber Gaudii, p. 25.

« vénérable encore par sa sagesse que par ses cheveux blancs, « et en qui la fermeté égale les lumières, et pour tout dire en «un mot, tel que doit être celui à qui Dieu confie ses redou- « tables mystères, et que vous jugez digne de l'imposition de « vos mains et de vos instructions. Tel nous avons trouvé par « expérience le légat de Votre Sainteté. Il était dès lors évi- « dent que le prélat qui l'avait ordonné et qui l’envoyait, était «un homme de Dieu, d’une éminente sainteté, recom- « mandable par un zèle ardent pour la saine doctrine, et un « modèle parfait pour tous ceux qui voudraient y fixer les « YEUX.

« Car si l’homme que vous avez élevé au saint ministère « n'avait été abondamment nourri de vos enseignements ; s’il « n'avait largement puisé à la source admirable de vos vertus, « 1l n’eùt point atteint ce haut degré de perfection qui con- « vient aux pontifes de Dieu. Car la lumière et l’éclat des pro- « totypes ne se retrouvent pas toujours, même en un degré « inférieur, dans les objets qu’ils ont produits, et il faut rendre « grâces au bienfaisant et souverain Auteur de toutes choses, « qui, dans l’Occident aussi bien que dans l’Orient , sait éle- « Ver sur des chaires pontificales des hommes qui, comme « des flambeaux, éclairent constamment l’âme et l’intelligence « des peuples, et les dirigent dans la voie du salut (1).

« Mais après avoir été ainsi édifié de vos vertus, et réjoui de « tout le bien qu’on nous en a dit (2), comment aborder un « sujet dont le bruit est venu frapper nos oreilles? Ah ! plûüt à « Dieu qu'il ne fût pas fondé, car il s’agit d’une maladie qui « affecte non le corps, mais l’âme. Nous sommes déchu de « l'espérance que nous avions, et il est nécessaire de vous dé- « couvrir le sujet de nos peines; car comment vous en parler « sans douleur? Comme si la parole de Dieu ne devait pas

(1) L’adulation était un des grands moyens de Photius ; il nous offre ici un nouveau modèle de ce genre.

(2) Photius, avec son habileté ordinaire, prépare son lecteur à quelque chose de grave, et s’insinue adroitement dans son esprit.

NW

« nous suffire pleinement ; ne tenant aucun compte de l’ensei- « gnement des Pères, des définitions des conciles, où mépri- « Sant leur exactitude, ou totalement aveuglés , ou enfin n'in- « porte comment , mais plût à Dieu que cela ne fût pas!.quel « ques Occidentaux, nous a-t-on dit, avancent que l'Esprit « saint ne procède pas seulement du Père, mais aussi du ΕἸ, « et par là causent un grand préjudice aux âmes de ceux qui « les croient sur parole. Cette erreur, toute préjudiciable qu'elle «est, le sera moins pour ceux qui adoptent des opinions sans « s’en rendre compte, et qui peuvent s’excuser par leur ign0- « rance; mais il est évident pour tout le monde, de quel blas « phème se rendraient coupables, et quelle condamnation enr- « courraient ceux qui, après l’examen des doctrines, et après « une réfutation complète de l'erreur, appuyée sur la parole du « Seigneur et sur d’autres passages de l’Écriture, ne renonce- « raient pas à leur absurde opinion, pour revenir sincèrement «ἃ la saine doctrine. Ce serait vouloir renoncer à la véri- « table piété, à l’Esprit-Saint lui-même, puisqu'on l’abaisse et « l’outrage en le faisant procéder du Fils, et lui attribuant ue « double procession, comme si une seule ne suffisait pas. a Quelle absurdité, ou plutôt quelle impiété, de s'élever contre « la parole du Seigneur lui-même , et de repousser la tradition « universellement reçue et l’enseignement des grands siéges!

« Le pontife de Rome, Léon l’Ancien, pour ne pas parler de « ses prédécesseurs, et après lui Léon le Jeune (Léon 111), se « montrent d'accord avec l’Église catholique et apostolique, « avec les saints pontifes leurs prédécesseurs et les décisions « des apôtres. Le premier, qui a reçu de si grands applaudis- « sements au quatrième concile général, non pas tant pour les « représentants qu’il yavait envoyés, que pour sa divine épitre « qui écrasa Nestorius et Eutychès, dit, dans cette même épi- «tre, que le Saint-Esprit procède du Père, mais il ne dit pas « qu’il procède du Fils (1).

(1) Léon, dans sa divine épitre envoyée au concile de Calcédoine, ne

LS

« De même Léon le Jeune, tout à la fois héritier de sa foi ct « de son nom, rempli d’un zèle ardent pour la saine doctrine, «et craignant qu'il n’y fût porté quelque atteinte par l’usage « d’un idiome étranger; Léon le Jeune, dis-je, ἃ appris aux « Occidentaux à célébrer les louanges de la sainte Trinité « dans la langue qui les a primitivement consacrées. Non con- «tent de faire entendre aux oreilles ces augustes formules , 1} « [65 a fait graver sur des boucliers, comme sur des colonnes, «etles a fait suspendre aux portes de l’église, pour qu’elles « frappassent les yeux de la multitude (1). Infaillible moyen « d'assurer et de propager la connaissance de la saine doctrine, « de s'opposer aux manœuvres et aux progrès de l’hérésie, qui « voudrait donner au Saint-Esprit pour auteur une seconde « personne, le Fils outre le Père, au lieu de reconnaître qu'il « ne procède que du Père avec le même honneur qu'est engen- « dré le Fils.

« Ces deux saints hommes ne sont pas, à beaucoup près, « les seuls garants que nous puissions produire de la saine « doctrine (2). L'Église d'Occident est assez riche en docteurs «pour nous offrir une foule de personnages partisans du « même enseignement. Comme donc le siége de Rome est « d'accord sur ce point avec les quatre autres siéges patriar- « Caux, et que l’Église est bâtie sur la pierre des paroles de « Jésus-Christ, contre laquelle, ainsi que l’a déclaré la vérité « même, les portes de l’enfer, c’est-à-dire les hérétiques avec « toutes leurs subtilités, ne pourront jamais rien, d’où et par « qui à pu nous venir ce nouveau blasphème contre l'Esprit « saint ? blasphème qu'il faut déplorer profondément, en même « temps que nous devons nous évertuer à arrêter le progrès

dit pas que le Saint-Esprit procède du Fils ; donc il le nie : tel est l’argument de Photius.

(1) Toujours le même sophisme. Léon III ἃ fait graver le symbole de Constantinople sans adäïition : donc il ne croit pas au Filioque.

(2) Pholins ne cite ef ne peut citer aucun Père qui soit de son sentiment,

« du mal, à empêcher cette gangrène de faire de nouveaux « ravages dans le troupeau de Dieu.

« Notre médiocrité s’enhardit donc, à grand défenseur de « l'Église et sentinelle avancée de la maison d'Israël ! à pro- «voquer votre excellente vertu, à stimuler votre zèle, à « vous prier d'allumer et de faire briller aux yeux des fidèles « égarés le flambeau confié à votre sublime ministère, pour les « ramener des tenèbres de l'erreur aux clartés de l’enseigne- « ment universel (1).

« Nous avons d’abord , comme il a été dit, la parole du Sei- « gneur, le plus lumineux des flambeaux, qui nous montre « l'Esprit procédant du Père (2). Qu’à cette lumière enfin sor- « tent des ténèbres de l’hérésie ceux qui osent affirmer que « l'Esprit procède aussi du Fils, se réunissant aux fidèles qui «n'ont point quitté le droit chemin. Qu'ils le fassent en consi- « dération du grand apôtre Jean, surnommé le Théologien, qui « puisa à la poitrine même du Sauveur la céleste doctrine; « qu'ils tâchent de se faire pardonner par son intercession d’a- « voir résisté à lui, à son maître , et à tous ses disciples. Faire « procéder l'Esprit saint du Père et du Fils, c’est tout simple- « mentintroduire dans la Trinité deux auteurs de toutes choses, « deux principes; c’est anéantir l'unité, la monarchie de la « Trinité. Évidemment, les fauteurs de cette opinion établis- « sent deux causes, et par conséquent deux principes : que la « peine de ce blasphème retombe sur leurs têtes coupables (3)!

« Et d’ailleurs, si déjà la procession qui vient du Père est « parfaite, à quoi bon une seconde procession, puisque l’Es-

(() 11 encourage l’archevêque, espérant, par lui, répandre ses doctrines en Occident.

(2) Même sophisme ; l’Écriture dit qu’il procède du Père : donc il ne procède pas du Fils.

(3) Photius entre ici dans des subtilités métaphysiques, voulant pénétrer l'infini et l'expliquer à sa façon. L'Église nous enseigne que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils comme d’un seul principe, par une seule procession, par un seul acte.

« prit saint est parfait en vertu de la procession du Père? « Que si elle n’est pas parfaite... mais qui oserait avancer une « proposition aussi absurde ! d’abord ce serait imputer une « imperfection à l’auguste Trinité souverainement parfaite ; et « puis, de deux choses imparfaites, composer l'Esprit, auteur « de toute perfection. De plus, et voyez les étranges consé- « quences de cette opinion ! l'Esprit, empruntant son être à « deux causes, procéderait imparfaitement de l’une et de l’autre. « Ceux qui avancent ce blasphème ne rougiraient pas de dire « que le Saint-Esprit est petit-fils du Père ; ils n’osent pas le « dire sans doute crainte de blesser les oreilles des chrétiens. « Mais cela découle naturellement de leur principe, car si le « Fils provient du Père par génération, le Saint-Esprit, qui « viendrait du Fils par procession , aurait nécessairement rang « de petit-fils. Cette étrange assertion serait-elle supportable « aux oreilles pieuses et à quiconque fait profession du chris- « tianisme? et ceux qui garderaient plus longtemps le silence « en présence d’une aussi horrible doctrine, comment n’en- « courraient-ils pas eux-mêmes le châtiment dû aux blasphé- « mateurs (1)?

« Quant à vous, ὁ le plus vénérable des saints prélats ! atta- « chez-vous à démontrer l’absurdité de cette doctrine. Si l’Es- «prit procède par une génération pareille à celle du Fils, « celui-ci étant engendré, celui-là procédant de la personne « engendrée , il s’ensuivrait que l'Esprit procéderait aussi du « Père par voie de génération (2), puisque le Père engendre le

(1) Blasphémateur lui-même. Rien d’imparfait dans la Trinité, lorsque le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. La spiration par laquelle il procède du Père est commune au Père et au Fils. Le Père n’est pas imparfait ou impuissant, parce qu’il n’a pas créé le monde seul, et qu’il l’a créé avec les deux autres personnes de la Trinité. De même le Père n’est pas imparfait, si l'Esprit saint procède aussi du Fils.

(2) Photius, se fiant à son orgueilleuse raison, s’égare et prête aux Latins d’horribles blasphèmes. « Si les opérations de l’entendement, dit un écrivain, s’accomplissent par voie de génération, il en va tout autrement pour celles de l’amour, La volonté ne produit pas l’objet qu’elle aime θὰ

« Fils, et que l'Esprit procède en même temps que le Fils qui « est engendré. Que si, poussés à bout, ils imaginent de dire « que le Fils est engendré par le Père, et que l'Esprit procède « du Fils dans des temps différents, dès lors il faut nécessai- « rement admettre que l'Esprit est moins ancien que le Fiks. « S'ils reculent devant cette impiété manifeste , ils devront re « connaître un Esprit engendré.

« J'entends dire que les présomptueux novateurs voudraient, «en opposant le grand Paul à notre commun Seigneur et « maître, étayer leur hérésie de son autorité. Ils citent de lui « ces paroles: Dieu a envoyé l'Esprit de son Fils qui crie « dans nos cœurs: Abba, c'est-à-dire, Père (1). Que ceux-là « qui appellent inconsidérément ce texte à l’appui de leur opi- « nion insensée, apprennent qu'il est au contraireleur condam- « nation. Nous ne les blâämons pas de citer saint Paul, mais nous « leur reprochons de détourner de son vrai sens sa parole ins- « pirée. En lui imputant ignominieusement ce qu’il n’a jamais

désire; mais, s’inclinant vers lui, elle l’embrasse et s’unit à lui d’ene union plus ou moins parfaite. Les mouvements du cœur sont des aspirations, et l’amour est comme le souffle de l’âme. De là vient que l'on dit qu'une personne ne respire que tel objet, pour exprimer qu’elle aime cet objet de toutes ses forces. L'Esprit saint, qui est le souffle, la respiration, u’est donc point engendré; il procède de l'amour mutuel qui incline ke Père vers son Fils, et celui-ci vers son Père, ou plutôt il est, selon la belk expression de saint Bernard, le baiser du Père et du Fils. (In Cantic, serm. 8,t.1,p. 2698, 2699. ) Ainsi, le Père engendre le Fils, et le Père et le Fils produisent ensemble le Saint-Esprit. » (Théolog. des gens du monde, par Ch. de Sainte-Foix, p. 23.)

(1) L'Esprit saint ne peut être appelé l’Esprit du Fils que dans le ses qu’il procède de lui; car ce n’est que pour cette cause qu'il est appelé PEsprit du Père. « Pourquoi, dit saint Augustin, ne croirions-nous pas que le Saint-Esprit procède aussi du Fils , puisqu'il est appelé PF Esprit du Fils? » Tract. 99 in Joan., ἢ. 7. D'un autre côté, l'Écriture nous représente continuellement l'Esprit saint comme envoyé du Fils, ce qui suppose une procession ; car on ne dit pas du Père qu'il a été envoyé, parce qu'il ne procède de personne. « Pater non dicitur missus , dit saint Augustin, non « enim habet ex quo procedat. » Lib.1v de Trinit., c. 20, n. 28, t. vuu, p. 529.

« ni dit ni pensé, ils s’attirent une juste condamnation. Le « grand apôtre dit donc que l'Esprit du Fils a été envoyé par le « Père. Mais employez les mêmes termes que l’apôtre. C’est « l'Esprit du Fils, puisqu'il ne lui est point étranger, et qu’il «ne s’est jamais trouvé en contradiction avec lui, ni en pa- « roles, ni en actions; mais comme 1] ἃ avec lui une même « essence, une même puissance , de même sa volonté et ses « desseins s'accordent parfaitement avec les siens ; et parce « que tous deux se rapportent à un même principe qui engen- « dre le Fils et d’où procède l'Esprit, Paul a pu dire : l'Esprit « du Fils. Qu'ils s'expriment ainsi eux-mêmes, et personne ne « les taxera d’hérésie. Paul n’a point dit: L’Esprit procède du « Fils (1). Ceux qui l’avanceraient feraient injure à la doctrine « de l’apôtre et encourraient évidemment le bläme d’hérésie. « Mais si ces paroles: Esprit du Fils, leur font penser que l’Es- « prit procède du Fils, ils devront croire aussi que le Père pro- «cède du Fils; car partout on lit : le Père du Fils. Dès lors « l'Esprit se trouvera provenir d’un grand nombre de prin- « cipes ou de causes. Car on ne dit pas moins l'Esprit de sa- « gesse, de science, de force, et autres choses de cette sorte, « convenant à la nature divine. Si donc, parce que l’Esprit « est ainsi qualifié, ils le font procéder de ces différentes « choses, on voit clairement dans quel abime d’erreur les pré- « cipitera leur haute sagesse.

« Un autre blasphème découle encore de cette même Opi- «nion, envisagée sous un autre rapport. Si l'Esprit procède « du Fils, sans être ni postérieur, ni antérieur à sa génération : « car la trèssainte Trinité est complétement en dehors de ces « distinctions de temps; si, dis-je, l'Esprit procède à la fois « du Père et du Fils, il se trouvera également distingué de la

(1) Mais il le dit assez en l’appelant l’Esprit du Fils, l'envoyé du Fils,“ qui reçoit du Fils. C’est ce que rend parfaitement saint Hilaire : A Patre procedit Spiritus veritatis , a Filio mittilur, et a Filio accipit, sed omnia quæ habet Pater, et Filius. Et idcirco qui ab eo accipit, Dei Spiritus est, sed idem et Spiritus Christi est.Lib. vis, de Trint. ap., Labb., t. vas, p. 916.

« personne de l’un et de l’autre principe produisant. 11 y aura « deux Esprits au lieu d’un seul, l’un procédant du Père, «l’autre du Fils. Or, cette étrangeté ne s’observe pas même « dans les choses auxquelles la génération donne l’être; car « on voit des choses essentiellement différentes provenir d’une «seule et même hypostase. Quant à une seule et même chose « qui serait substantiellement une et qui proviendrait de prin- « cipes divers, sans participer à leur nature diverse, cela ne « se rencontre ni dans la génération ni dans un mode d’exis- « tence plus excellent, s’il en est.

« On voit souvent plusieurs enfants sortir ensemble ou sé- « parément d’une seule et mème mère ; la même main frappe, « écrit, répand des bienfaits, et s'élève pour prier Dieu. Mais « personne, s’il n’a entièrement perdu le sens, ne dira que « l’action d'écrire provient également de la main et du pied, «ni que celle de marcher est propre à l’un et à l’autre, où «qu’on voit par l'oreille comme par les yeux: il en est de « même du reste. Si donc les organes diffèrent les uns des « autres, leur opération est diverse selon la diversité des agents. « Le même ordre s’observe dans les choses qui ont une « hypostase parfaitement distincte (1). Quelle ressource reste- « t-il done aux blasphémateurs? Le méchant se laisse entrai- «ner facilement, mais la sagesse et la puissance de celui qui « est appelé pierre angulaire peut facilement déjouer ses efforts « par le moyen de ses serviteurs. |

« Que leur reste-t-il donc, dis-je, à alléguer? Ils s’empa- « rent des paroles mêmes du Seigneur : non contents de le blas- « phémer, ils le font lui-même auteur du blasphème. Ils font « remarquer que le Sauveur a dit: 7, recevra de ce qui est à « mot el vous l’annoncera. Mais si nous rétorquons ce texte «contre eux-mêmes pour prouver que l'Esprit reçoit du « Père, et qu’il procède de lui et non du Fils, sur quoi pour- « ront-ils désormais s’appuyer? Si donc ils allèguent à l'appui

᾿ f1) Comparaison absurde et injurieuse à Dieu.

« de leur opinion erronée ce qui la condamne visiblement, « combien sont-ils malheureux par leur intelligence, et plus « malheureux encore par la perversité du cœur, qui est de leur « propre choix? Que peut-on opposer de plus puissant à l’im- « pudence des novateurs, que cette parole même du Seigneur « dont ils voudraient s’étayer? Quoi de plus fort pour prou- « ver que l'Esprit procède, non point du Fils, mais du Père?

« Si le Sauveür a dit ailleurs que l'Esprit procède du « Père, il l’enseigne encore par le texte en question : L’Es- « prit recevra de ce qui est à moi. 11 ne dit point de moi, « mais de ce qui est à moi. Il est évident qu'il entend parler « de son Père, à moins qu’ils ne prétendent qu’il y a en « dehors du Père et de l'Esprit quelque autre de qui l’on « puisse dire du Fils (1). S'ils se méprennent si étrangement « dans le choix de leurs arguments, où pourront:ils trouver « de quoi appuyer leur erreur? Ainsi donc, incapables de com- « prendre les vérités les plus palpables ct les plus générale- « ment connues, leur ignorance, au lieu de chercher avec « empressement des maitres et d'accepter humblement des « leçons, s’érige en maîtresse, et professe hautement l'erreur. « Cette parole du Seigneur : L'esprit recevra de ce qui est à « moi et vous l’annoncera, comment ne sont-ils pas hon- « teux de la détourner de son vrai sens, et en place de ceci : « De ce quiest à moi, d'écrire: ce qui est de moi? Par là, « ils ont cru sans doute pouvoir établir leurs sentiments. Mais « quand bien mème le texte porterait ce qu’il ne porte pas, « leur tentative n’aurait pas plus de succès. Car, prendre on « recevoir n’a pas toujours le sens de procéder, quelquefois « même il semble avoir un sens tout différent. Autre chose est, « prendre et puiser d’une autre substance une autre substance ;

(4) Photius ne détruit nullement la conséquence que les Latins avaient tirée de ce texte ; car tout ce qui est au Père est au Fils. Si donc le Saint- Esprit procède du Père, il procède aussi du Fils, et il a beau dire que cé qui est à moi s'enteñd du Père, ce qui ès! à moi Père, puisque tout ce qu'a le Père le Fils l’a de même.

« autre chose, procéder à titre d’essence et de personne. Ils n’ont « donc point d'idées justes touchant la véritable signification des « mots; tout ce qu’ils veulent alléguer en leur faveur estentaché « de la même absurdité, vient d’une même ignorance, et tend « au même abime d’impiété.

« Soit, disent-ils; mais 16 grand Ambroise, Augustin, Jé- « rôme, et autres docteurs également illustres en savoir et en « sainteté, enseignent en beaucoup d’endroits que le Saint- « Esprit procède dû Fils. Nous recevons avec soumission la « doctrine de ces Pères, et nous n’avons garde de les taxer « d'hérésie (1). La première réponse qui se présente naturel- « lement à l'esprit est celle-ci : Supposé que dix ou vingt de « ces Pères se soient: servis de cette expression, tandis que dix « mille ne l'ont pas employée; qui sont ceux qui font injure « aux Pères{(2), ou ceux qui restreignent à un petit nombre la « catégorie des partisans de la saine doctrine, les montrant en « opposition manifeste avec les conciles généraux (3) et une « multitude innombrable de saints docteurs, ou bien ceux qui « Ont pour eux l’immense majorité des Pères? On fait donc « injure aux Pères, direz-vous, si l’on ne dit pas que le Saint- « Esprit procède du Fils. Tel a été le langage de ces nova- « teurs. Mais comment, au contraire, en le disant, ne fait-on « pas injure à un bien plus grand nombre? Car jamais le « grand nombre n’a employé cette expression. On fait injure « aux Pères, quand on leur fait dire quelque chose qu’ils n’ont « pas dit. Et n'est-ce pas faire injure à notre commun Maitre « que d’abuser de ses paroles, et chercher à une autre source

(1) Considérez l'astuce avec laquelle Photius décline l'autorité des Pères.

(2) Tout ce sophisme de Pholius se réduit à ceci : s’il y en a dix ou vingt qui disent que le Saint-Esprit procède du Fils, il y en ἃ mille qui ne le disent pas. Or, quelle injure de préférer à ces mille qui ne le disent pas ces dix ou vingt qui le disent ?

(3) Aucun concile général n’a dit que le Saint-Esprit ne procédait pas du Fils; et puis la lettre de saint Cyrille où se trouve le Filioque, a été lue dans trois conciles sans qu’on ait élevé la moindre réclamation.

« l’enseignement de la théologie? Mais qui dit cela? Qui fait « injure à saint Augustin, à saint Jérôme, à saint Ambroise? « Est-ce celui qui prétend les mettre en opposition avec notre « commun Seigneur et maître (1), ou bien celui qui se borne « à rappeler tout le monde à l’obéissance due au souverain « Législatenr? Mais, disent nos adversaires, s’ils ont bien en- « seigné, leur doctrine doit être accueillie de quiconque les « reconnaît pour Pères; si, au contraire, ils ont professé l’er- « reur, ils doivent être rangés parmi les hérétiques. Voilà « comme s'expriment les plus impies d’entre ces novateurs. I] « ne suffit pas apparemment à leur impiété de ruiner la saine « doctrine; il faut, pour que leur œuvre soit complète, qu’ils re- « crutent des partisans de leur erreur parmi ceux qu'ils ap- « pellent Pères ; dignes émules de Cham, qui’, non content de « ne point couvrir la nudité de son père, s’en railla ouverte- « ment : mais les vrais enfants de l’Église, les fidèles partisans « de la saine doctrine, savent imiter la vertu de Sem et de Ja- « phet, détourner les yeux, et condamner les imitateurs de « Cham.

« Au reste, si les Pères en question n’ont rien avancé de « contraire à la doctrine du Sauveur, nous aussi, nous rece- « vrons leur enseignement sans contradiction. Mais si vous les «trouvez en désaccord avec lui, il ne tient qu’à vous de « mettre le Seigneur en seconde ligne , et de livrer les Pères «à son jugement inexorable pour avoir méprisé sa parole. « Mais que ne pourrait-on pas alléguer à la décharge de ces « saints personnages (2). Ils se sont laissé entraîner à des in- « terprétations inexactes, quelquefois par l'embarras des « affaires, quelquefois aussi par les difficultés de leur gouver- « nement; tantôt par la résistance opiniâtre de leurs adver- « saires, tantôt par cette ignorance inséparable de la nature

(1) Voilà le principe de l'interprétation particulière de l’Écriture contre la tradition. Photius ne respecte pas plus lÉcriture que les Pères,

(2) Photius n'ose pourtant pas se déclarer ouvertement contre les Peres, il va les excuser pour décliner leur autorité,

« humaine. Car les uns combattaient l’hérésie, les autres s’ac- | « commodaient à la faiblesse de leurs auditeurs; tous, enfin, « poursuivaient un but élevé, se pliaient aux circonstances, « se relächaient de la rigueur théologique, disaient et faisaient « ce qu’il nous est défendu à nous autres de dire et de faire. « Et pour ne point parler des autres, considérez le grand « Paul, le docteur des nations, le modèle de la plus haute « perfection ; voyez ce qu'il dit relativement à la chasteté, à

« la manière de se raser, Voyez comme il se conduit à l'égard « des néophytes : il les nourrit, non point d’aliments solides, « mais de lait. La vie tout entière ne suffirait pas à rapporter

« des traits pareils de saints personnages. Celui qui voudrait

« se prévaloir de paroles et d’actions accommodées à la faiblesse

« des auditeurs, échappées à la chaleur de la dispute , et les « présenter comme des dogmes positifs, celui-là se verrait

« condamné par les Pères mêmes auxquels il les reproche.

« Si les Pères dont nous venons de parler, obstinés dans

« leur erreur sur le point en question, et se refusant à écouter

« les avertissements, étaient morts dans cette malheureuse

« disposition, nous devrions les repousser , eux et leur doc-

« trine. Si, au contraire, ils ont failli dans leur enseignement,

«s'ils se sont écartés du droit chemin par suite de causes

« qui nous sont aujourd'hui inconnues, sans avoir eu toute-

« fois occasion de discuter le dogme en question, sans avoir « été par personne rappelés à l’orthodoxie, nous les mainte

« nons, nonobstant cela , au rang des Pères, à cause de leur

« haute vertu et de leur incontestable piété; mais nous ne les

« suivrons pas dans les sentiers où ils se sont égarés. Ceux qui

« prétendent les montrer opposés à la parole du Seigneur,

« tout en leur conservant le titre de Pères, se rangent parmi

« leurs adversaires et se font des parricides.

« Quant à nous, en reconnaissant que plusieurs de nos

« Pères et maitres n’ont pas constamment suivi la ligne de

« l'orthodoxie, nous rejetons la doctrine tout en recevant

.« parmi nous le docteur; nous en usons de mème à l'égard

« de ceux qui auraient avancé que l'Esprit procède du Fils ; « nous repoussons cette expression comme contraire à la pa- « role du Seigneur ; mais nous ne laissons pas de compter « parmi les Pères ceux qui l’ont employée. C’est ainsi que, « tout en regardant comme un Père de l’Église, saint Denis « d'Alexandrie, nous combattons de toutes nos forces les pa- « roles entachées d’arianisme adressées par lui au Libyen « Sabellius. De même pour le saint martyr Méthodius, qui « a occupé le siége de Patare, pour Irénée, évêque de Lyon, « et Papias, évèque d’Hiéraple. De ces trois derniers, le pre- « mier ἃ obtenu la couronne du martyre, les deux autres « étaient des hommes apostoliques d’une éclatante sainteté. « S'ils ont cu le malheur de se fourvoyer, s’écartant de l’en- « seignement universel, nous nous abstenons de les suivre; « mais nous nous gardons bien de leur retirer le titre de « Pères, et de leur dénier l'honneur qui leur est dû. Je ne « finirais pas en un jour, si je voulais énumérer tous les « Pères que nous vénérons comme tels, mais dont nous « n’acceptons pas l’autorité en des points où ils se sont écartés « de la vérité.

« Si donc quelques-uns, contrairement à la parole du Sei- « gneur , qui est notre flambeau à tous, ont dit que l’Esprit « procède du Fils, nous repoussons cette nouveauté, comme « opposée à la doctrine évangélique; mais nous nous abste- « nons de condamner son auteur , quise tait, et qui n’est point « là présent pour répondre aux interpellations. Car, qui ose- « rait prendre le rôle d’accusateur contre un homme mort, « qui ne peut plus se défendre ni en personne, ni par l’organe « d'autrui? S'il n’y ἃ point d’accusateur, dès lors il n’y a « pas de sentence, pas de condamnation, et l’opprobre dont « on couvre les Pères retombe sur l’audacieux qui s’en est « servi. Mais, disent-ils, les Pères ont enseigné que l’Es- « prit procède du Fils : soit; mais ils sont en petit nom- «bre, et l'immense majorité ne l’a point dit. Quelques « Pères l’ont avancé, mais Jes saints conciles ont anathé-

LU

« matisé ceux qui enseignent contrairement à la parole du « Seigneur. Mais pourquoi disputer longtemps sur le nombre: « quand la création tout entière n’aurait qu'une voix contre le « Créateur, qui voudrait abandonner les enseignements et les « préceptes du Créateur pour s’attacher à la créature qui ré- « siste à son maître? Vous cherchez à vous appuyer sur l’auto- « rité des Pères ; mais vous avez le Sauveur lui-même, vous « avez les conciles généraux, et une foule innombrable d’illus- « tres Pères, dont la doctrine solennelle et pure, touchant la « consubstantialité de la très-sainte Trinité, transmise par « eux aux pontifes de Rome ci-dessus mentionnés, a été par « ceux-ci communiquée à tout l’Occident ; et cela a été fait « non-seulement par les deux Léon, dont le premier brilla « d’un si vif éclat dans le quatrième concile général , mais en- « core par Adrien (1°); assis sur le même siége apostolique et « qui, dans une lettre adressée au vénérable pontife Taraise, « notre oncle, enseigne ouvertement que l'Esprit procède du « Père et non du Fils.

« Je ne crois pas devoir passer sous silence un fait bien

connu de tous, parce qu'il est récent. Les légats qui nous « sont arrivés ici jusqu’à trois fois de l’antique Rome, après « avoir conféré avec nous sur la foi, se sont trouvés, par leurs « paroles et leur manière de voir, tout à fait d'accord avec la « croyance générale ; ils ont hautement et sans hésiter déclaré «avec nous que l'Esprit procède du Père. Et, de plus, un « concile ayant été assemblé au sujet de quelques points de « doctrine , les envoyés de Rome, vicaires du saint Pape Jean, « professant en son nom avec nous la doctrine relative à Ja « sainte Trinité, ont été unanimes avec nous pour adhérer de « vive voix, aussi bien que de la main, par l’apposition de « leurs signatures, au symbole arrêté par les conciles géné- * raux, conformément à la parole du Sauveur , symbole uni- « versellement prêché et reçu (1).

(1) On voit que Photius ne parle pas de la lettre du Pape Jean ; ce qui

[882] LIVBE ΙΧ. 878

« Cela étant ainsi, et l’Église de Rome n’ayant, avec les « quatre conciles généraux, qu’une seule et même doctrine, « comment les imitateurs de Cham n’ont-ils pas rougi de dé- « couvrir et de livrer à la risée publique la nudité de leurs « Pères, comme ils les appellent? S'ils ambitionnaient le suf- « frage des Pères, ils devraient recourir aux décrets des con- « ciles, se régler sur les décisions des pontifes romains, et « consulter la foule innombrable dés autres Pères; et non « point tout à la fois honorer du titre de Pères quelques per- « sonnages, et leur reprocher amèrement de se trouver en « Opposition avec la parole du Seigneur, puis s'appuyer « sur les mêmes Pères comme sur la règle invariable de la « foi. Ils devraient considérer aussi qu’ils portent à la réputa- «tion de ces docteurs bien plus de préjudice en alléguant ce « désaccord, qu’ils ne leur rendent d’honneur en les qua- « Jifiant de Pères. Que s’ils se soucient peu de l’honneur des « Pères, ils devraient redouter le jugement sévère porté con- «tre le premier de ces parricides, et la malédiction qu'il a « encourue, et au lieu de reproduire la criminelle action de «a Cham, étendre un voile sur les faiblesses qu’ils auraient « découvertes dans leurs Pères.

« PIût à Dieu qu’il n’existât plus d’imitateur de ce crime, « ni personne qui encourût la même malédiction (1). Mais que « Jésus-Christ notre Dieu soit propice et à ceux qui ont com- « mis cette irrévérence sacrilége, et à ceux qui ont enseigné « contrairement à sa parole. Que, par sa bonté miséricordieuse, « il les retire du chemin de l'erreur; qu’il pardonne aux « blasphémateurs, et leur ménage les moyens de revenir à la « vérité ; qu’il les fasse participer aux bénédictions de ceux « qui ont couvert la nudité paternelle; et qu'à l'avenir ii ne

est une preuve évidente qu’il Pa fabriquée; autrement il n’aurait pas manqué de s’en faire un appui. Nous doutons fort que les légats se soient oubliés jusqu’à embrasser ses erreurs.

(1) Vœux astucieux tendant à faire voir que l’auteur a les intentions les plus pures,

« permette plus que personne devienne la proie du monstre, « auteur de tant de mal, pendant que votre sainte personne « soutient des combats pour le salut des pécheurs, triomphe « de l'ennemi du genre humain, et ramène à Dieu et à la vé- « rité ceux qui se sont égarés. Puissiez-vous, par ces mérites, « conserver envers nous une ardente et inaltérable charité « fraternelle, en Jésus-Christ notre vrai Dieu, par l’inter- « cession de la très-sainte Reine, mère de Dieu, des divins « anges et de tous les saints. »

Photius se montre ici en maître et en homme habile. Il emploie toute la finesse des Grecs pour séduire son lecteur. Comme un serpent, il le saisit et l’enveloppe de ses replis, pour Jui communiquer ensuite son venin mortel. Ses raisons ne sont pas solides, mais il en ἃ tiré tout le parti possible, pour éblouir les yeux faibles et pour entrainer les esprits super. ficiels. Aussi cette lettre, jointe aux autres sur le même sujet, a-t-elle servi de prétexte au schisme, et met-elle encore aujourd’hui obstacle à l'union des deux Églises.

Le Pape Marin meurt au bout de quatorze mois de pontifcat, sans avoir reçu les lettres injurieuses de l’empereur Basile. Adrien III lui succède. L'empereur conçoit l’espoir que le nouveau pontife aura plus de complaisance pour lui, et plus d’indulgence pour son protégé; mais ni l’un ni l’autre ne gagnèrent rien à ce changement de pontife. Basile eut beau le prier de communiquer avec son faux patriarche, dans les choses de foi et de religion , et de le regarder comme son collègue dans l'épistopat, le pontife ne se laissa gagner par aucune sollicitation, et, à l’exemple de ces prédécesseurs, iltraita toujours Photiuscommeun laïque et comme un excommunié. Cette fermeté lui attira des lettres très-vives et très-injurieuses de la part de l’empereur , mais elles n’arrivèrent à Rome qu'après sa mort (1); c’est Étienne V son successeur qui les reçut. Étienne a mérité les éloges de tous les historiens. Il était

(1) Vita Hadr., ap. Labb., t. 1x, p. 359.

‘Romain et d’une famille noble. Adrien III l’avait fait sousdiacre et l'avait gardé près de lui dans le palais de Latran. Étienne ne se laissa point éblouir par l'éclat des grandeurs, il mena la vie la plus exemplaire. A la mort d’Adrien, les évéques, le clergé de Rome et tout le peuple, le portèrent unanimement au souverain pontificat, lui seul s’en croyait indigne : c’est pourquoi il prit la fuite, et se cacha dans sa maison ; il fallut l’en tirer de force pour l’élever sur le trône auquel Dieu l'avait appelé. Personne n’en était plus digne : il était chaste, doux et bienveillant, d’un visage gai et riant, d’une grande fermeté de caractère et d’une prudence consommée (1). Les richesses qu’il tenait de sa famille, 1] les employait à soulager les pauvres, à protéger et à nourrir les orphelins, et en général à secourir tous les malheureux. Ce pontife adopta, à l'égard de Photius, les sentiments et la marche de ses prédécesseurs. Il répondit à l’empereur Basile, lui reprochant avec fermeté, mais avec un ton convenable, la protection qu’il accordait à un homme laïque et excommunié, sans avoir égard aux décisions du saint-siége, et les injures qu’il se permettait contre l’Église romaine. 1] prend dans la même lettre la défense du Pape Marin, et réfute d’une manière triompbhante les objections qu’on avait élevées à Constantinople contre son ordination. Sa lettre est d’une grande importance et appartent à l’histoire de Photius, qui l’avait provoquée.

« Nous avons reçu, dit le pontife, les lettres de Votre Sérénité, « adressées à Adrien notre prédécesseur. Nous ne savons pas « comment vous avez pu écrire une lettre semblable, vous qui « tenez en main la balance de la justice, et qui savez fort bien « que le sacerdoce n’est point soumis à l'empire. Car , quoique « vous soyez sur la terre l’image du souverain empereur, « Jésus-Christ, cependant vous ne devez vous mêler que des « choses terrestres et civiles, et nous faisons des vœux pour « que vous puissiez le faire encore pendant de longues années.

(41) Vit. Steph. ap. Labb., t. 1x, p. 359.

St.

« Comme Dieu vous a donné la souveraineté des choses tempo- « relles, de même nousavons reçu de lui, par saint Pierre, prince « des apôtres, la souveraineté des choses spirituelles. Nous « VOus prions d'écouter avec bienveillance ce que nous allons « dire : I] vous a été donné de réprimer les rebelles par le « glaive de votre puissance, de rendre la justice à vos sujets, « de faire des lois , d'envoyer des troupes par terre et par mer. « Voilà les principales attributions de votre principauté. Mais «c'est à nous qu'est confié le soin du troupeau, soin autant « plus excellent que le ciel est au-dessus de la terre. Écoutez « Ce que dit le Seigneur à Pierre : Tu es Pierre, el sur cette « pierre je bétirai mon Église, et les portes de l'enfer ne pré «vaudront pas contre elle. Mais comment s’exprime-t-il « quand il parle de la puissance terrestre : Ne craignez pas « ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme. « Ensuite, en parlant de notre ministère, il dit : Je vous don- « nerai les clefs du royaume des cieux, etc. (1).

« Je conjure donc Votre Piété, d'honvrer le nom et Ja di- « gnité du prince des apôtres, en se conformant à ses décrets. « Car l’épiscopat, dans toutes les Églises de la terre, tire son « origine de saint Pierre, par qui nous instruisons tous les « fidèles, et leur enseignons la saine et incorruptible doctrine. « Que Votre Majesté ne s'élève pas des plus petites choses aux « plus excellentes, pour s'en rendre juge; qu’elle considère « par quelle autorité elle oserait l’entreprendre. Celui qui a « sotillé vos oreilles de ce tas d’injures contre le très-saint « Pape Marin , n’a pas rougi de proférer des blasphèmes contre « Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, par un signe de sa vo- « lonté, gouverne tout l’univers. Quel est cet homme témé- « raire qui ἃ osé dire de telles choses contre son époux et son « prêtre sans tache, et contre l’Église romaine, la mère de « toutes les Églises ? Il se trompe certainement s’il croit que

(1) 11 est bien triste de penser que le Pape ait été obligé de rappeler cette distinction à l'empereur, après que lui-même l’eut faite au huitième concils 1, |

[884] LIVBE IX. 379

« le disciplé est au-dessus de son maitre, et le serviteur au- « dessus de son seigneur. Nous sommes étonnés que Votre « Prudence, d’ailleurs si consommée, et si avantageusement « connue , se soit laissé séduire jusqu’au point d’écouter de « telles calomnies contre ce saint homme. Quel qu’en soit l’au- « teur (1), si nous nous taisons, ces pierres élèveront la voix : « Que les lèvres trompeuses qui profèrent l'iniquité contre « Dieu ou contre le juste, deviennent muettes (2).

« Si vous êtes au rang de brebis, comme nous le souhai- « tons (3), ne passez pas les limites des princes des apôtres. Je « vous le demande, qui vous a séduit jusqu’à vous porter à « couvrir de ridicule le puntife universel , et à décrier l’Église « romaine , à laquelle vous devez être soumis avec respect? « Ignorez-vous qu’elle est le chef et la maîtresse de toutes les à Églises? Qui vous a constitué juge des pontifes, dont les doctri- « nes doivent vous diriger et dont les prières montent au ciel « pour vous? Vous connaissez cettemaxime de l’Écriture: Ne tou- « chez pas à mes oints et n’employez aucune malice contre « mes prophèles (4). Ceci s’entend de tous les prêtres. Vous vou- « lez vous rendre égal à Dieu, en osant juger ses anges; car le « prophète dit : Les lèvres du prêtre prononceront le juge- « ment , et on recherchera la loi de sa bouche, purce qu’il est « l'ange du Dieu tout-puissant (5). Comment jugerez-vous « les prêtres qui sont soumis à la seule sentence de Dieu, et qui « seuls ont le pouvoir de lier et de délier? Voyez dans quel « profond abime vous vous êtes précipité!

« J'entends louer en vous, ὁ très-illustre empereur, la dou- « ceur et la patience de Job, c’est pourquoi je suis d’autant plus « étonné que vous ayez pu vous abaisser d’une manière aussi

(1) Le Pape sait bien que Photius ἃ dicté la lettre.

(2) Ps. 30.

(3) Le Pape fait ici allusion aux paroles que l’empereur avait prononcées au huitième concile général ; plus haut, p. 224.

(4) Malach. 2.

(Ὁ) Ibid.

« honteuse. Yous avez écrit que Marin n'était point évêque. « Comment le savez-vous? Et si vous ne 16 savez pas, comment « avez-vous pu le juger aussi témérairement? Ceux qui disent « que Marin était évêque, et que, par conséquent, il ne pou- « vait être transféré à un autre siége, doivent le prouver claire- « ment. Sachez, très-cher et très-honoré empereur, que quandil « l’eût été, ce qui n’est pas, il aurait pu être transféré sans « violation des canons (1). La multitude des saints Pères, leur « autorité et leur jugement, auraient pu l’élever au degré su- « prême. La divine Providence l’a placé sur le siége du prince « des apôtres, pour l'utilité de l’Église. N’a-t-on pas transféré « de Nazianze, le grand Grégoire, surnommé le Théologien, « Mélèce de Sébaste à Antioche, Dosithée de Séleucie à Tarse «en Cilicie, Reverentius de la première Phénicie à Tyr, Jean « de Gordolie à Proconèse, Théodore d’Apamée à Selymbrie, « Alexandre de Cappadoce à Hiéraple? 1] en est bien d’autres « qui ont été transférés de leur siége à un autre.

« Que Votre Grandeur nous dise par quels accusateurs et « quels témoins vous avez appris ce que vous reprochez au « bienheureux Merin, et sur quel témoignage vous l’avez con: « damné! Ignorez-vous que, dans le premier concile de Nicée, «le Pape Silvestre a proclamé par ses légats ce principe en « présence de Constantin, que le premier siége ne peut être « jugé par personne? Quelle faute a faite l'Église romaine pour « que ce séducteur (2) pût vous déterminer à lui faire de tels « reproches? Ne vous a-t-elle pas écrit pour tenir un concile « à Constantinople? Je vous demande, à qui pouvait-elle écrire? « Au laïque Photius? Si vous aviez un patriarche, notre Église « le visiterait souvent par lettres. Mais, hélas! la glorieuse « ville de Constantinople est sans pasteur , elle n’est plus illus- « trée que par l'éclat de votre puissance; et si l’affection que

(1) Les translations ont toujours été en usage dans l’Église ; mais elles étaient rares dans les premiers temps, et ne se faisaient que pour cause de nécessité ou d’utilité, comme elles doivent se faire encore.

(2) On voit que le Pape ne se trompe pas sur l’auteur de la lettre.

« nous vous portons ne nous faisait souffrir en patience l’in- « jure faite à notre Église, nous aurions été obligé de pro- « noncer contre le prévaricateur Photius, qui a parlé contre « nous si indignement, des peines plus sévères que celles « qu'ont portées contre lui nos prédécesseurs.

« Nous ne prétendons pas, en vous parlant ainsi, man- « quer au respect qui vous est dû; car nous parlons de « vous, dans tout l’univers, comme d’un homme aimé et pro- « tégé de Dieu; mais nous prenons notre défense et celle du « Pape Marin, qui n’a eu que les sentiments du pape Nicolas, «etqui, pour avoir voulu exécuter ses décrets , ἃ été traité « chez vous avec le dernier mépris. Comme il n’a pas voulu se « laisser conduire par ceux qui avaient d’autres sentiments, «et qu'il s’est refusé à révoquer ce qu’il avait fait en plein « concile devant vous, il a été mis et tenu en prison pendant « un mois tout entier. Mais, ὁ successeur de Constantin! com- « ment n’avez-vous pas imité le grand Constantin, qui, ayant « recu des libelles d'accusation, les a jetés au feu, disant qu’il « n'était pas digne de juger des évêques ? Nous vous conjurons « donc, fils spirituel, de ne pas vous élever contre la sainte « Église romaine. Nous avons appris avec une grande joie «que vous avez destiné un de vos enfants au sacerdoce (1). « Nous vous prions aussi de fortifier l'Italie, d'y envoyer une « flotte suffisamment armée, dans l’espace du mois d’avril « jusqu’au mois de septembre, et une garnison pour défendre « nos murailles contre les courses des Sarrasins (2). Nous n’en « disons pas davantage, nous manquons même d’huile pour le « luminaire de l’Église, et nous ne pouvons rendre un culte « convenable à Dieu, à qui gloire dans les siècles des siècles (3).»

(1) C’est Étienne, le dernier de ses fils, qui deviendra patriarche de Constantinople après l'expulsion de Photius.

(2) L'Italie était inondée de ces barbares. Les Papes ont tout fait pour les repousser et délivrer leur patrie ; mais les empereurs ne montraient pas le même soin ni le même courage.

(3) Epist. 1, Steph. ap. Labb., t.1x, p. 366. Grece, t. vin, p. 1392. — Baron., an. 885, ἢ. 9.

Pendant que le Pape envoie cette lettre, 1] 80 passe à Cons tantinople quelque chose d’extraordinaire : c’est un perroquet qui en est la cause, et qui va jouer aussi un rôle dass cette histoire. À quoi tient quelquefois la destinée d’un empire! Léon, l'héritier présomptif du trône, était en prison depuis cinq ans, et étroitement gardé. Déjà, bien souvent, les officiers de la cour etles membres du sénat avaient fait des démarches pour obtenir sa délivrance; mais l’empereur était inflexible. Santabaren et Photius, qui avaient sa confiance intime, le confirmaient sans doute dans ces dispositions. On recourut alors à un moyen ingénieux qui réussit parfaitement : on se servit d’un perroquet qui était exercé à répéter ces lugubres paroles: Aye, aye , seigneur Léon (1)! soit qu'il les eût apprises de lui-même à force de les entendre répéter, soit qu'on l’y eût dressé à cet effet. Un jour que l’empereur donna aux membres du sénat un grand festin, on plaça la cage du perroquet dans la salle à manger. Le perroquet , répéta bientôt, comme à son ordinaire, et d’un ton lamenta- ὦ ble, les mots qu'il avait appris: Aye, aye, seigneur Léon! Les convives en furent tellement touchés, qu'ils ne purent plus manger, ils restaient immobiles, livrés à leurs tristes réflexions. L'empereur, qui, probablement, n’avait pas fait attention aux cris du perroquet, leur demanda pourquoi ils ne mangeaient pas; ils répondirent avec larmes : « Comment « pourrions-nous manger, lorsqu'un être sans raison nous « reproche notre peu d'affection pour le prince? Car cet animal « Sans raison réclame son maître, et nous qui sommes doués « d'intelligence, nous l’avons oublié, tout innocent qu’il est. « S'il est convaincu de crime, s’il a armé son bras contre son « père, nous sommes prêts à le tuer de nos mains, et à étein- « dre notre vengeance dans son sang. Mais s’il a été calomnié, « jusqu’à quel temps le laisserez-vous victime d’une langue « malveillante ? » L'empereur, attendri par ce discours, les fit

(1) A, af, Κύρις Δέον!

nsseoir, en leur disant qu’il y penserait. La nature reprit bientôt son empire sur le cœur du père : il fit sortir son fils du lieu infect où il était depuis si longtemps. Le prince, selon les rigueurs de cette époque, se trouvait dans le plus triste état : des lambeaux couvraient son corps, sa chevelure, qui n'avait point été coupée, pendait de tous côtés. Après lui avoir fait changer de vêtements, il le rétablit dans sa première dignité (1).

Léon se sera sans doute justifié auprès de son père, et lui aura ouvert les yeux sur la perfidie de Santabaren.

Mais l’empereur ne survécut pas longtemps à cet acte de justice : il mourut le premier jour de mars 886, après avoir

régné un an avec Michel et dix-neuf ans seul. Il avait toutes

les qualités d’un grand prince: il s'était montré dans la guerre, dans l'administration civile et dans l’intérieur de son palais, bon guerrier, habile politique, législateur sage et chrétien vertueux. L'Église eut à se louer comme à se plaindre de son gouvernement. Il avait d’abord réparé une grande injustice, et ramené la paix dans l’Église de Constantinople en rétablissant Ignace dans sa première dignité, en le soutenant contre ses adversaires et en favorisant tous les efforts de son zèle. Les édifices religieux, les Églises surtout, en partie renversées par les tremblements de terre, avaient attiré toute sa sollicitude. On en comptait jusqu’à quarante-deux qu’il avait fait bâtir ou réparer à Constantinople et dans les environs, en y ajoutant des ornements magnifiques , exécutés avec beaucoup de goût. Parmi celles qu'il ἃ fait construire, il y en a une qui mérite une mention particulière. Elle était bâtie en l’honneur de Jésus-Christ, de l’ange Gabriel, du prophète Élie, de la Vierge et de saint Nicolas. Le toit était de cinq dômes couverts de cuivre ; les murailles, en dedans, revêtues de marbre; les tables d’autel et les balustres, d’argent doré; le pavé, de marbre de pièces de rapport. Dans la cour, devant Ja princi-

᾿ς (1) Curopal, ap. Baron., an, 886, ἢ. 2,

pale porte au couchant, étaient deux fontaines de pierrs exquises et magnifiquement ornées ; à la porte du septentrion était une galerie couverte, dont le plafond était orné de peïrtures de martyrs; au midi, entre l’église et le palais, était un grande place, où l’empereur jouait à la paume à cheval; der: rière l’église était un jardin. Ainsi, on gardait encore l’ancia usage de mettre de grands espaces entre les églises et ls bâtiments profanes (1).

Nous ne dirons pas ensuite tout ce qu'il a fait pour k maintien du bon ordre, pour l'intérêt des mœurs et le progrès de la religion. Sous ce rapport, il s’est placé au ram des empereurs les plus recommandables depuis Constantin. Son zèle ne se bornait pas à son empire. Les Bulgares lui doivent une partie de leur civilisation ; et si, dans l’espérance de reconquérir un jour ce pays et de l’ajouter à l’empire, il est allé trop loin, il y a envoyé du moins de bons prêtres, autant que cela dépendait de lui. Les Russes lui doivent les premiers éléments du christianisme ; il leur avait envoyé un archevtque qui a fait de nombreuses conversions (2). Mais la vanité qu'il ᾿ avait d'ajouter la naissance à son mérite personnel lui a fait . ternir sa gloire. Il s’est laissé séduire et exploiter par deux ἰηsignes imposteurs, qui l'ont conduit à rompre tous ses engagements précédents, à mettre le deuil dans sa famille, à élever un mur de séparation entre l’Orient et l'Occident , et à troubler de nouveau cette Église de Constantinople où il avait rétabli la paix. Ses yeux se sont ouverts sans doute avant ss mort. Les sages conseils qu’il donne à son fils sur l’art de régner en sont une preuve. Ils sont compris en soixante-six articles, et méritent, comme disent les historiens, d’être écrits en caractères d’or (3). Nous en citerons deux, pour en donner une idée à nos lecteurs : c’est le troisième et le cinquante sixième.

(1) Baron., an. 886, n. 3, 4, 5.

(2) Baron., an. 886, n. 5.

(3) Baron., an. 886, ἢ. 11.

« Ayez l'esprit bien sain pour tout ce qui regarde la pureté « de la foi, et vénérez surtout l’Église votre mère, qui vous a « nourri de son lait dans le Saint-Esprit, et qui a placé sur « votre tête, en même temps que sur la mienne, la couronne « de l'empire, pour la gloire de Dieu par Jésus-Christ. Car, si «la nature vous prescrit d’honorer vos parents, à pius forte « raison devez-vous honorer ceux qui vous ont engendré dans « Je Saint-Esprit. Les uns vous ont donné la vie pour un temps; « les autres vous procurent la vie éternelle par la régénération. « Honorez donc l’Église de Dieu, et vous serez honoré par «elle; vénérez ses prêtres comme vos pères spirituels qui « prient pour vous. Car l’honneur qu’on a pour le sacerdoce « se rapporte à Dieu. Ainsi, de mème qu'il vous inporte que «vos ministres soient honorés, de même il importe à Dieu « que ses prètres le soient. Car, si l’honneur qu’on leur rend «revient à Dieu, l’outrage qu’on leur ferait et le mépris « qu’on aurait pour eux provoqueraient aussitôt sa colère (1). »

« Remuez sans cesse, dit-il dans son article 56, l’histoire « ancienne, vous y trouverez sans peine ce que les autres y « ont ramassé avec un pénible travail. Vous y connaîtrez les « vertus des gens de bien et les vices des méchants, les grands « changements qui arrivent dans la vie humaine, et les fré- « quentes révolutions qui se font dans le monde. Vous appren- « drez pan là que ses biens sont mal assurés, et que les empires « les plus florissants, n'étant pas à l’abri de son inconstance, « penchent toujours vers leur ruine. En y lisant la punition « des méchants et la récompense des bons, vous éviterez le « parti des premiers, pour ne point participer à leurs châti- « ments; et vous embrasserez celui des seconds, pour parta- « ger leur récompense (2). »

Le fils ne perdit pas de vue les conseils de son père ; il les mit en pratique, et cefut par là sans doute qu’il mérita le nom glorieux de Léon le Philosophe, que le peuple lui a donné.

(1) Biblioth. P.P., t. v, ὁ. 3, ap. Baron., an. 886, ἢ, 12. (2) 1 διά.

Photiuset Santabaren ne se trouvaient pas à leur aise, quand isapprirent la mort de l'empereur. Ils prévoyaient tout ce qu'ils devaient attendre de son fils; aussi profitèrent-ils de son absence peur conspirer secrètement contre lui, et pour placer sur le trône un parent de Photius (1). Mais la Providence déjou leurs desseins : Léon accournt, et fut proclamé empereur.

Un des premiers actes de son gouvernement fut d’expulser l'usurpateur Photius. Pour le faire avec plus de solennité, il envoya à la grande Église deux de ses principaux officiers, qui montèrent sur l'ambon; et après avoir lu publiquement les crimes dont le faux patriarche était accusé, ils le firent descendre forcément de sa chaire patriarcale, en présence du peuple assemblé. On l'exila dans le monastère des Arméniens, et on lui substitua Étienne, frère de l'empereur et syncelle de Ja grande Église. Il avait été élevé par Photius, et ordonné diacre; mais il n'avait pas les sentiments de son maître (3).

La justice de Léon n'était pas encore satisfaite ; il lui restait à punir le perfide Santabaren. II envoya chercher de force dans sa ville épiscopale d’Euchaiïte, et il le fit amener à Constantinople. Lui et Photius furent accusés d'avoir voulu ravir le sceptre impérial à la maison régnante, pour le faire passer dans les mains d’un des parents de Photius. On les mit tous deux en prison, mais séparément. L'empereur nomma une commission pour instruire leur procès. Mais on ne put rien apprendre de positif dans les interrogatoires qu’on leur fit subir, soit qu’ils fussent innocents du projet qu'on leur imputait, soit qu’ils eussent assez d'adresse pour échapper à la sagacité de leurs juges (3).

ΤΙ ne fut pas possible de les convaincre d’aucune conjuration. Photius fut donc renvoyé absous ; ce qui indigna tellement l'empereur, que tout le poids de son indignation tomba sur

(1) 571. Ep. ap. Labb. ,t.1x, p. 371.

(2) Leon. Vita, n. 2. — Leo gramm., ap. Baron. , cum crit. Pagii, an. 886, n. 15,

(3) Ibid.

Santabaren. Il le punit d’abord par une cruelle fustigation, ensuite 1l l’envoya en exil, premièrement à Athènes, puis en Natolie, après lui avoir fait crever les yeux : punition trop douce pour un scélérat qui ‘avait fait de si grands efforts pour arracher à son prince et le sceptre et la vie(1). J'ai dit le sceptre, puisque Léon était associé au trône, et héritier présomptif de la couronne.

Ce fut dans cette situation des affaires que la lettre du Pape Étienne, adressée à l’empereur Basile, fut remise entre les mains de son successeur. Ce prince, après une lecture réfléchie de cette lettre, convoqua une assemblée du clergé, tant séculier que régulier, qui avait été en proie aux fureurs de Photius. Stylien, métropolitain de Néocésarée, y présidait. Léon leur annonça la liberté qu’ils avaient de ne point communiquer avec le faux patriarche, qu’il venait de précipiter de son siége , et il les pria de se réunir au pasteur légitime, son frère, afin que, par cette réunion , il n’y eût plus qu’un troupeau, ainsi qu'un pasteur (2). Mais comme il présumait que cette réunion pourrait répugner à leur religieuse délicatesse, par Ja seule raison que le nouveau patriarche avait reçu le diaconat des mains de l’usurpateur, et qu’ils désiraient , pour se réunir, être appuyés du pontife romain, par qui Photius avait été destitué canoniquement, 115 convinrent que l’empereur et le clergé écriraient conjointement à Rome pour obtenir l’absolution et la dispense de ceux que le faux patriarche avait ordonnés. L'empereur écrivit au Pape, et Stylien en fit autant de son côté, au nom de tous les évêques, du clergé et des moimes, à la tête desquels il se trouvait (3). La lettre de Stylien est un monument historique où nous avons souveut puisé, consistant dans une narration nette et simple du

(1) Glicas.

(2) Saint Jean, c. 10. — Labb., t. vur, ἢ. 1395, et t. 1x, Ὁ. 368, note. (3) Ap. Labb. , t. vin, p. 1398 ; t. 1x, p. 368. On ne pourrait avoir une

preuve plus frappante de la dépendance du siége de Constantinople de celui de Rome,

schisme de Photius, en commencant par la condamnation de Grégoire Asbestas. Il déclare avoir été constant adversaire de lusurpateur, et n’avoir jamais favorisé son intrusion en communiquant avec lui. Il accuse formellement cet impie d'avoir avancé le terme des jours du saint prélat, trop tardif au gré de ses désirs ambitieux , et de s'être servi, pour commettre cet attentat, de quelques malheureux dont il disposait à volonté ; enfin, de s’être rendu maître de la chaire patriarcale les armes à la main. Il raconte, comme nous l’avons vu, que ceux au nom desquels il écrit, célébraient les saints mystères dans la grande Église lorsque l’impie Photius entrait dans le sanctuaire; qu'ils laissèrent la liturgie imparfaite, et prirent la fuite. 11 fait ensuite un exposé lumineux de ses indignes manœuvres pour déposer le légitime patriarche et se mettre en sa place; comment il abusa de la lâcheté des légats, et de la puissance impériale avec son ami Santabaren , qu'il fit archevêque d’Euchaïte; par quelle perfidie ils parvinrent à écarter l'héritier présomptif de la couronne, dans le but de s'emparer de l'empire à la mort de Basile, et de le gouverner à leur gré, soit par eux-mêmes, soit par d’autres. Revenant ensuite à l'autorité du saint-siége et au sujet de la lettre, il dit :

« Comme nous savons que c’est votre siége apostolique qui « doit nous redresser et nous corriger, nous supplions humble- « ment Votre Sainteté d’avoir pitié d’un peuple qui n’a pas reçu, « sans quelque raison, l’ordination de Photius, puisqu’elle avait « pour elle l'autorité de vos légats : d’abord de Rodoalde et de « Zacharie, ensuite de Paul et d’Eugène. Ne permettez pas que « ceux qui ont été ainsi ordonnés périssent avec Photins, ni « qu’une multitude innombrable soit exclue du sein de ]" Église, « car l’Église n’a pas l'habitude de le faire. Le concile de Calcé- « doine déposa Dioscore comme chef de l’hérésie et meurtrier « de Flavien, mais il reçut à pénitence ceux qu'il avait ordon- « nés ou séduits. Le second concile de Nicée condamna les au- « teurs de l’hérésie des Iconoclastes , et reçut à pénitence leurs

« sectateurs. De même 1] convient qu’en proscrivant le schis- « matique Photius, ordonné par des schismatiques et coupable « de divers crimes, vous usiez de miséricorde et de dispense « envers ceux qu’il a circonvenus, dans l'intérêt de la paix et « de la tranquillité de l’Église de Constantinople. Appelésnous- « mêmes dans cette ville par les empereurs, nous fûmes exhor- «tés par un grand nombre à communiquer avec Photius, « parce qu’on affirmait avec serment que le siége apostolique « lui avait permis, par dispense, de remplir les fonctions épis- « copales. Mais nous n'avons rien voulu en croire, jusqu’à ce « que nous eussions appris de Votre Sainteté quelque chose de « plus authentique et de plus certain. Or, Dieu en est témoin, « aucun de ceux qui ont commmuniqué avec Photius ne l’a « fait volontairement, mais plutôt forcé par la violence des prin- « ces. C’est pourquoi nous conjurons Votre Sainteté d’avoir « pitié d’un peuple réduit presque au désespoir. Saint Pierre « vous en conjure , lui dont vous occupez le trône, lui qui ap- « prit du Seigneur à pardonner septante-sept fois, même à ceux « qui pèchent sciemment et volontairement. Exaucez-nous, afin « que vous-même vous éprouviez la divine clémence, et que « vous gouverniez longtemps l’Église apostolique, par l’inter- « cession de la sainte Vierge. »

Cette lettre causa beaucoup de joie au pontife romain; et voici la réponse qu’il fit (1). « 11 ne faut pas s’étonner, dit-il, « si vous avez banni de l'Église le malheureux Photius, qui « s'était joué de la croix du Sauveur; » il voulait dire, qui ἃ violé ses serments et ses souscriptions accompagnées d’une croix, ce qui passait alors pour une espèce de sacrilége. Mais il fait observer qu'il y a une différence entre la lettre du clergé et celle de l’empereur; que la première marque une véritable expulsion, au lieu que la seconde n’annonce qu’une démission volontaire : ce qui le met dans une grande perplexité, parce que se démettre n’est pas être chassé, et que ne

(1) Labb., t, vin, p. 1407 ;t,1x, p. 374.

αν CARRE À on ἃ ως

390 HISTUIRE DE PHOTIUS. ο΄ [886]

pouvant rendre un jugement définitif sans une Information exacte, il invite l’empereur et le clergé à envoyer à Rome des évêques, afin que, sur leur exposé fidèle, 1] puisse prendre une décision précise.

« Nous avons trouvé, dit-il, la Jettre de l’empereur fort dif- « férente de la vôtre; car elle porte que Photius ἃ embrassé la « vie solitaire et renoncé au siége par écrit; ce qui nous met « dans l'incertitude, puisqu'il y ἃ une grande différence entre « renoncer et être chassé. Or, comme nous ne pouvons rendre « aucun jugement sans être exactement informé, il faut que « Jes deux parties envoient des évêques, afin que nous puis- « sions prononcer ce qu’il plaira à Dieu. Car, comme l’Église « romaine est le miroir et le modèle de toutes les Églises, « et que ce qu’elle définit doit demeurer éternellement inviola- «ble, elle ne doit prononcer de sentence qu'après des perqui- « sitions très-exactes (1). »

Les Orientaux ne satisfirent que trois ans après à l’ordre porté par cette lettre; en sorte que la députation qu'ils envoyèrent trouva le saint-siége occupé par Formose , successeur immédiat d’Étienne. 11 y avait de la part de Photius, un métropolitain, et sans doute son partisan ; un officier de la cour impériale y représentait l’empereur ; l’on ignore de quel rang étaient les députés du clergé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu'ils présentèrent au souverain pontiie une lettre de l’archevêque de Néocésarée , lequel dissipe l'inquiétude et la perplexité qu’il pouvait avoir lui-même, aussi bien que son prédécesseur, sur la différence qui se trouve entre la lettre du monarque et celle du clergé touchant la manière dont Photius avait quitté le siége patriarcal, parce que les uns le regardaient comme un pasteur légitime, et les autres comme un usurpateur sacrilége. « Vous dites que vous avez trouvé de la

(1) Epist. 2, ap. Labb., t. 1x, p. 373. 1} y avait une différence importante entre ces deux termes, démission et expulsion. La démission supposait une possession légitime du patriarcat, ce que le Pape ne pouvait admettre.

« différence, dit Stylien, entre la lettre de l’empereur et la « nôtre, en voici la cause : Ceux qui ont écrit que Photius avait « renoncé sont ceux qui l’ont reconnu pour évêque; mais « NOUS, qui n'avons jamais avoué qu'il y eût en lui la « moindre trace de sacerdoce{(1), suivant le jugement des Papes « Nicolas et Adrien, comment pouvions-nous écrire qu’il « avait renoncé? Mais nous faisons de nouvelles instances « pour ceux qui ont reçu Photius par force, et nous vous prions « d'envoyer des lettres circulaires aux patriarches d'Orient, afin « qu’ils usent de la même indulgence (2). »

Mais le Pape fit, dans sa réponse, une distinction entre les laïques séduits ou violentés par Photius, et les clercs qui, plus instruits et plus éclairés, devaient plutôt résister à la violence et se garantir de la séduction, et qui, par conséquent, méritaient moins de gràce. Pour se rendre aux désirs de la ville impériale, et guérir une plaie qui durait depuis si longtemps, Formose y envoya trois légats, savoir : Landulphe de Capoue, Romain; Théophilacte, métropolitain d’Ancyre; et Pierre, qui était un personnage qu’il honorait de sa confiance : mais il déclara, préalablement à toutes choses, qu’il voulait que la condamnation de Photius demeurât perpétuelle et irrévocable. Dans l'établissement de cette commission, il parait qu'il s'agissait plus de ceux qu’il avait ordonnés et qui avaient communiqué avec lui, que de lui-même, parce que l'on regardait sa cause comme irrévocablement décidée, et qu’il n’est plus réputé qu'un impie, un sacrilége, un homme enfin avec qui, en conscience et selon les lois de l’Église, on ne pouvait plus avoir ni liaison ni correspondance.

« Quant à ceux qu’il a ordonnés, dit le pontife, nous vou- «lons bien user de miséricorde envers eux, et nous ordonnons

(1) L’évêque en disant, selon le langage des Papes, que Photius est laïque sans aucune trace de sacerdoce , ne lui conteste pas le caractère d’évêque : il veut seulement dire qu’il est sans juridiction, et que, sous ce rapport , il n’est pas plus qu’un laïque.

(2) Labb., t. vin, p. 1410.

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« qu'ils présentent leur libelle, dans lequel ils reconnaitrout « leur faute, en demanderont hamblement pardon, promettant « de ne plus jamais faire rien de semblable. Ensuite, on suivra « ponctucllement ce qui est marqué dans les instructions de nœ « légats, sans y rien ajouter, et sans en rien ôter, ni changer. De « cette manière, étant reçus par nous et par vous à la con- « munion des fidèles, comme laïques, le scandale cessera (1). C’est le dernier acte et la dernière démarche qui concernent cet homme extraordinaire, qui a troublé l’Église pendagt plus de trente-quatre ans, et qui a été frappé d’anathème per neuf Papes : d’abord, par Léon IV, Benoît III, comme attaché au parti de Grégoire d’Asbestas ; énsuite, par Nicolas, Adrieall, Jean VIIT, Marin, Adrien ΠῚ, Étienne V et Formose (2). ἢ] survécut encore plusieurs années à la condamnation de ce dernier Pape, car il ne mournt qu’en 891. Mais nous ne connaissons pas l’histoire des dernières années de sa vie ni celle de sa mort; cette partie nous ἃ été dérobée par les Grecs schismatiques, qui, rougissant d’avoir pour chef un tel fondateur, se sont appliqués à faire disparaître autant que possible tous les monuments qui pouvaient lui être défavorables. Ils ont poussé l'audace, je dirai même l’impudence, jusqu’à prononcer des anathèmes contre les écrits qui concernaient Ignace et Photius, anathèmes qu’on renouvelait tous 105 ans, et qu'on voyait gravés dans la grande Église en ces termes: Anathème à lout ce qui a élé écrit ou dit contre les saints patriarches Photius οἱ Ignace (3). Étonnante contradiction des Grecs; car, si l’on dit anathème à ce qui a été dit ou écrit contre Ignace, celui-ci est déclaré innocent et Photius coupable. Dans le cas contraire, c’est Photius qui est innocent et Jgnacc coupable. Tant il est vrai qu’on ne peut se séparer du

(1) Labb.,t. vin, p. 14115 t. 1x, 428.

(2) Breviar., ap. Labb., t. vin, p. 1423.

(3) Ἅπαντα τὰ χατὰ τῶν ἁγίων πατριάργων, Φωτίου χαὶ Ἰγνατίου ypz φεντα ἢ λαληθέντα, ἀνάθεμα. Labb., t. vu, p. 1496, et t. χη, p. 87, concil. Flor. — Baron., an. 886, n. 29.

centre de l’unité sans se mettre en contradiction avec soimême. Mais les D récanhons des Grecs ont été inutiles : malgré tous leurs efforts, il nous est parvenu assez de monuments pour faire connaître Photius. Leurs propres auteurs, dans pe quels nous avons si souvent puisé, ont concouru à nous pein

sa mauvaise foi, son imposture insigne, sa détestable perfdie et son horrible cruauté. Ceux qui voudront ouvrir les yeux verront toujours que ce schisme est, comme bien d’autres qi ont eu lieu avant et après Photius, l'ouvrage des passions humaines. L’incontinence incestueuse de Bardas, l'ambition insatiable de Photius, le libertinage impie de Michel, et la vanité aveugle de Basile, ont été les principes de ce chan- gement aussi opposé à l'esprit de Dieu qu’au bonheur des

peuples. ν

Photius est mort, mais il laisse de longues traces de son passage. L’impulsion qu'il a donnée à l’Église d'Orient ne s’éteint pas avec lui. Ses écrits contre le saint-siége, ses lettres, et ses traités sur la procession du Saint-Esprit , sont conservés avec soin et propagés dans les grandes métropoles de l’Orient. On se réconciliera bien avec le saint-siége, mais ce sera pour obéir à l’ordre de l’empereur. Les esprits ne sont point changés : le feu couve sous la cendre, pour éclater plus tard en un grand incendie. Je ne m’arrête pas sur cesujet, m’étant proposé de le traiter d’une manière plus spéciale (1). Je reviens à Photius, pour rendre compte de ses écrits.

On m’aura taxé sans doute d’exagération , lorsqu’en dépeignant sa noire perfidie et sa profonde perversité, j’ai constamment rendu hommage à ses rares talents. Mais je n’a point à me rétracter: le langage que j’ai tenu est celui deses contemporains, de ceux-là même qui étaient le plus opposés à sa conduite. Nicétas nous le représente toujours comme le plus éminent personnage de son siècle, comme digne d'être placé, par son génie et son savoir, à côté des plus grands savants des siècles précédents. Il possédait les connaissances les plus variées, l’éloquence, la poésie, la philosophie, la théologie et le droit canon. La médecine et la politique n’avaient rien de caché pour lui : il pénétrait les secrets de l’une, 1] sondait les profondeurs de l’autre, avec une égale sagacité. Doué d’une ardeur infatigable pour le travail, il avait tout lu, tout étu-

(1) Dans un volume à part, dont le travail est avancé.

dié, et les extraits qu'il nous a laissés nous montrent qu'il avait su tirer profit de ses lectures. Son talent d'écrire se rapproche bien souvent des anciens. Sans doute, lorsqu'il s'élève contre le chef de l’Église, et qu’il entre en controverse avec lui, ou lorsqu'il accuse l’Église latine d’hérésie au sujet de la procession du Saint-Esprit, il est faible et embarrassé, parce ‘que tout ce qui est contre la vérité est de sa nature faible, et s'écroule de soi-même. Mais nous avons remarqué dans ces mêmes écrits une extrême adresse, et un coloris de style qui couvre la faiblesse de ses arguments. Quelquefois même, il s’élève à une haute éloquence: la lettre écrite aux Orientaux nous en offre des exemples. Mais lorsqu'il a la vérité pour lui, sa plume enfante souvent des chefs-d’œuvre dignes de l'antiquité. Alors plus rien d’embarrassé, tout est naturel, tout coule de source, sa diction est pure, son style châtié, sa logique serrée, ses pensées sont nobles , ses sentiments élevés : alors il sait embellir tout ce qui tombe sous sa plume, même les matières les plus arides. Si le sujet se prête à la richesse de son talent, il fait briller tous les trésors de son érudition, avec toutes les finesses de la dialectique, avec tout le feu du génie et de l’éloquence. Ses écrits nous en fournissent de nombreux exemples. Ses lettres surtout ont un charme plus facile à sentir qu’à décrire; il sait leur donner un tour gracieux, délicat et persuasif, joindre la force à l'élégance du style, allier la science à une critique fine et judicieuse. Nous avons pu le remarquer dans les lettres qu’il a écrites de son exil , et surtout dans celle qu’il a adressée à l’empereur, où il décrit, sans aigreur, comme sans bassesse, avec toute la vivacité de son pinceau, les malheurs de sa captivité. La peinture qu'il fait de ses peines et de ses disgrâces est si vive et si pathétique, qu’on en serait touché si l’on ne connaissait pas les crimes qui les lui avaient attirées.

Le livre qui l’a rendu le plus célèbre dans l'histoire des lettres, et qui ἃ immortalisé son nom à titre de savant, est sa Bibliothèque. C’est l’idée sommaire, générale ‘et éritique de

tous les livres qu’il avait lus dans les loisirs que lui laissaient ses occupations politiques, soit comme secrétaire d’État, soit comme ambassadeur ; c’est une espèce de journal littéraire qu peut servir de modèle, et qui ne sera peut-être jamais surpassé. Son frère Taraise avait partagé avec lui ce genre de travail, lorsqu'ils demeuraient ensemble dans la ville impériale. Leur séparation n’interrompit point cette correspondance littéraire : Photius, quoique éloigné, tenait son frère au courant de ses études, et lui envoyait ses remarques critiques sur les ouvrages qu’il analysait. Les auteurs de ces ouvrages sont de tous les genres, philologues, poëtes, orateurs, philosophes, théologiens, au nombre de deux cent quatre-vingts, dont plusieurs ne nous sont point parvenus. 1] fallait un esprit juste, une vaste conception et une rare patience pour analyser deux cent quatre-vingts ouvrages si différents, sans rien passer d’important. Il fallait un esprit merveilleux , pour répandre de l'intérêt sur les matières les plus abstraites, et pour jeter des fleurs sur les discussions les plus arides. Les j- ‘gements qu’il porte sur tant de productions diverses, et les extraits qu’il en fait, sont dictés par le goût le plus pur, par la critique la plus judicieuse et la plus éclairée : ils sont soutenus par un caractère d’aménité et d’enjouement qui en rend Ja lecture agréable et piquante, lors même que le sujet s’y prète le moins. Tous ceux qui ont fait une étude spéciale de ce livre en sont dans l’admiration et le placent au

‘premier rang.

51 a rendu des services à la science, il en a rendu aussi, il ne faut pas se [6 dissimuler, à l’Église, en prenant la défense de

᾿ Ja doctrine catholique contre les anciens hérétiques. Du temps

de Photius, il y avait encore de nombreux hérétiques, Ariens, Macédoniens , Nestoriens, Eutychiens, Monothélites et Iconoclastes, qui levaient la tête de temps en temps, cherchant à faire revivre leurs doctrines. Les Manichéens, profitant des troubles politiques et religieux, inondaient la Grèce. Photius

“Je attaqua dans toutes les occasions avec un talent prodigieux.

11 les réfute avec toute la force et la finesse de la dialectique. Il s'attache surtout à faire sentir l’impiété de leurs principes, et à en inspirer de l'horreur aux fidèles. Rien n’est plus beau que la défense qu'il prend de la doctrine des sept premiers conciles, dont il donne une analyse au roi des Bulgares : la vérité catholique y brille dans tout son éclat, l'erreur est écrasée. Nous avons de lui un traité contre les Manichéens, divisé en quatre livres. Dans le premier, il découvre l’origine de la secte, expose leurs horribles principes. 1] consacre les trois autres à la réfutation de leurs erreurs. Il parait que ce livre est le résultat de divers discours qu’il a prononcés en public, et qu’il a réunis ensuite, et retouchés pour en faire un corps d'ouvrage. Ce traité, très-peu connu, est digne de ses autres productions (1).

Mais un ouvrage bien moins connu encore, c’est sa collection des canons de l'Église qu'il ne faut pas confondre avec son Nomocanon (2). Photius a beaucoup travaillé sur le droit canon, dont les règles étaient pourtant si opposées à sa conduite. Il a faitune première cellection, Συναγωγή, où il a suivi l’ordre des temps. Il est revenu sur cette collection , et en a fait une autre suivant l’ordre des matières ; c’est celle dont nous parlons, et qui est intitulée Σύνταγμα, Trailé méthodique. Photius a divisé son ouvrage en quatorze livres, dont chacun a plusieurs chapitres où se trouvent les canons relatifs au sujet qu’il traite. Il ÿ fait entrer tous les canons de l’Église, et principalement de l’Église grecque, depuis ceux des apôtres jusqu’au septième concile œcuménique. Il ne manque pas d’y ajouter ceux de ses propres conciles, dont l’un a été tenu en 861, l’autre en 879, où il a été rétabli dans sa dignité de patriarche. Aux règles ecclésiastiques, il a soin d’ajouter les lois civiles qui regardent la discipline de l’Église. Ces lois ne sont autre chose, comme le

(1) 11 se trouve dans Christophe Wolf, dans ses Anecdota sacra et pro- Jana, Hambourg, 1722.

(2) Cet ouvrage vient d’être tiré des manuscrits par le cardinal May, et publié dans le septième volume de son Spicilegium Romanum.

Sn

fait observer le cardinal May (1), que les règles de l’Église portées d’abord par les évèques, sanctionnées ensuite par les princes, et converties en lois civiles. C’est l’idée qu’il faut se faire de toutes les lois ecclésiastiques portées par les princes chrétiens. Ceux-ci ne prétendaient pas gouverner l'Église, ni lui imposer des règles ; ils n’en avaient pas le droit : ils se contentaient de donner une sanction civile aux lois déjà portées et d’y attacher des peines temporelles. C’est dans ce sens qu'il faut expliquer les capitulaires de Charlemagne et les lois de Justinien.

Photius, après avoir achevé cet ouvrage assez volumineux, en fit un troisième, qui en est l’abrégé. C’est son Nomocanon, qui répond, chapitre par chapitre, à l’ouvrage précédent. Mais au lieu de citer le texte, comme il l’a fait dans le Züvrayua, il ne fit que l’indiquer par des chiffres arithmétiques. Les lois civiles y occupent aussi leur place avec des renvois aux codes. Ce dernier livre, plus connu, a été d’un usage général dans l'Église grecque , et a rendu de grands services.

1l est un autre ouvrage non moins remarquable, intitulé Amphilochia, dont on n’a encore publié que quelques fragments. C’est un recueil de réponses aux questions d’Amphiloque, métropolitain de Cyzique, sur le sens de différents passages de l’Écriture sainte. Mais un grand nombre de ses lettres roulent sur le même sujet.

Le docteur des nations, saint Paul, était pour lui, comme pour saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysostome, l’objet d’une vénération toute spéciale. 11 en fait le plus grand éloge dans la plupart de ses lettres, et s'attache avec un soin tout particulier à en expliquer les passages obscurs. Il relève surtout sa sagesse et son éloquence, l’élévation de ses pensées, la force de ses raisonnements, l'énergie de ses expressions, la noblesse de son style, la dignité et la majesté de ses maximes, la convenance et la variété de ses figures. Photius, en parlant de ce sujet, semble être tout pénétré de l’esprit de ce divin apôtre,

(1) Spicileg. Roman. t. vu, p. xx, præf.

dont les sentiments sont si opposés aux siens. Nous allons citer une de ses lettres, plus spécialement consacrée à son éloge, dans laquelle il le considère sous le rapport littéraire. Elle est adressée à Georges, métropolitain de Nicomédie (1).

A Georges, métropolilain de Nicomédie.

« Vous êtes surpris de trouver de si belles choses dans les « épîtres de saint Paul : mais permettez-moi de vous le dire, « vous n’êtes pas encore parvenu à toute la profondeur de la « sagesse de cet apôtre. Si, éclairé d’une lumière divine, vous «aviez mis plus de soin à étudier ses écrits, vous auriez été « bien plus étonné de n’avoir pas vu sa profonde sagesse, et « d’être resté insensible aux charmes de son langage si natu- « rel. Ce n’est pas dans l’exposition du dogme et de la foi que «je veux vous faire admirer sa pénétration; c’est un point « dont vous paraissez convaincu ; je veux vous montrer quelle «est la puissance et la force de sa parole. Mais quel peut être « le langage d’un homme ignorant et grossier ? Ce sera appa- « remment celui que peut tenir le plus grand des pécheurs, « le dernier des apôtres, le plus incomplet des hommes, le « rebut du monde, célui qui n’est pas digne du nom d’ap6- «tre , celui qui a été donne en spectacle aux anges et aux « hommes. Maïs quoi! Qui peut avoir plus de poids qu’un apü- « tre du Christ, dont les travaux ont surpassé ceux de tous ses « frères ; qui, dès le sein de sa mère, a été consacré au Sei- -« gneur ; qui a vu ce que l’œil ne peut voir, ce que l'oreille ne « peut entendre; celui qui répandit partout la bonne odeur « de Jésus-Christ et porta dans son corps non-seulement la « mort et la croix du Sauveur, mais encore sa vie? Sans doute, « ce grand homme est ignorant dans l’art de bien dire dans la « même proportion qu'il est un homme incomplet, impur, le « rebut du monde, le jouet de la création. On peut croire

(1) Ep. 165, p. 224, edit Lond.

« que ceux qui ne comprenaient pas les pensées élevées de cet « apôtre ajoutaient foi à quelques-unes de ces expressions, et « lui-même, par humilité et par douceur de caractère, ne « les désabusait pas. Mais devons-nous mettre notre foi dans « la sagesse humaine? Que le ciel nous en garde! Plaçonsh « plutôt en la puissance de Dieu, qui instruit les ignorants. « La sagesse divine n’est pas celle du siècle et des puissants « du monde. Qui oserait le dire? Devant la folie de la croix « s’'évanouit cette sagesse du monde, ces doctrines impies, ces

.. «erreurs, pour la défense desquelles on emploie les charmes

« du langage, ce tissu artificieux de vains sophismes, par les-

ἢ - quels on prétend que l’âme est mortelle, parce qu’elle est

« unie au corps et qu’elle souffre avec lui. Dire que le monde «n’a pas été créé, parce que l’eau ne s’élève pas vers le ciel « comme Île feu; que les liens du mariage ne doivent pas sub- «sister, parce que, libres de toute contrainte, les hommes «s’en aimeraient davantage. Dire qu’il doit y avoir plu- « sieurs dieux, parce que le gouvernement du monde de- «mandant beaucoup de soins différents, il est à craindre « qu’un seul Dieu, qui devrait veiller sur tout, ne succombät « à Ja fatigue; ou bien encore, que le prince accablé de tra- « Vaux, pour ne pas perdre le pouvoir souverain, doit le par- « tager avec un autre, que cet autre doit se faire aider par «un troisième, et ainsi de suite; c’est faire preuve de folie, «c'est pousser la démence jusqu’au dernier degré, c’est se «montrer digne de mourir comme la brute, et mériter la «ciguë. C’est cette sagesse, ce sont ces pensées terrestres, « que Paul, instruit des choses divines, chassait de son es- « prit, bannissait de la terre, par la science qu’il avait des «mystères divins; il ne voulait pas qu’elles pussent séduire «l’esprit des fidèles. Aux yeux de Dieu, une telle sagesse

. «est folie; les vaines subtilités des sages s’embarrassent

« dans leurs propres filets, et le simple langage de la vérité « suffit pour les dévoiler. La raison et la piété s'unissent au- « jourd’hui comme autrefois pour détruire cette sagesse qui

«n’est qu'un long délire, le gouffre où vont s’engloutir les « âmes, un piége du démon, une école de perdition. Mais en « quoi la construction régulière du langage peut-elle blesser la « vérité? Comment peut-elle nuire à ceux qui s'occupent de ce « soin? Α quelle erreur grave ou même légère peut-elle con- « duire? Si l’auteur de la nature est aussi le créateur du lan- « gage, il est naturel que ceux qui se sont montrés ses plus « zélés disciples, imitent sa manière de parler. Jésus-Christ, je « le sais , a choisi ses disciples parmi des hommes grossiers et ᾿ « qui, si vous le voulez, avaient plus de peine à s'exprimer « que les poissons mêmes qu'ils prenaient. Mais c’est une « chose merveilleuse et digne de sa puissance, d’avoir fait des « hommes de ces pécheurs, de ces publicains, de ces igno- « rants. Comment n’en serait-on pas convaincu en considérant « leurs œuvres? II ne laissa pas à ceux qu’il avait choisis leur « grossière ignorance : ils étaient pêcheurs, il en fit des pé- « cheurs d'hommes ; car il dit: Suivez-moi, et je ferai de «vous des pécheurs d'hommes; vous étiez des publicains, « vous sauverez les âmes en péril ; vous étiez des ignorants, je « vous enrichirai d’une sagesse divine et surnaturelle; et « lorsque l’occasion le demandera, les lumières de la sagesse « humaine ne vous manqueront pas. L’éloquence et l’abon- « dance du discours ne leur manquèrent pas, en effet, lors- « qu'il leur fallut combattre les Stoiciens, les Épicuriens, et « mille sectes diverses qui ont rempli le monde du bruit de « leur savoir. C’est ce qui ἃ fait passer Paul pour Mercure ; et « on lui aurait offert des sacrifices solennels, s’il ne les eùt « pas repoussés en déchirant ses vêtements. Je ne parle pas de « sa féconde éloquence, qui éclatait partout dans les Églises, « devant le peuple, devant les tribunaux, dans les synagogues « des Juifs, dans la place publique lorsqu'il enseignait, qu’il « donnait des avis ou des réprimandes, qu'il se défendait, qu’il « protestait, s'adressant tantôt à un homme en particulier, « tantôt à la foule, tantôt à ses juges et à ses délateurs. Je ne « dirai pas comment il captiva si bien par ses discours le roi

Ps.

« des Juifs, qu’il l'aurait amené au christianisme , si l’orgueil « de la pourpre et du diadème, qui en a perdu tant d’autres, « n'avait empêché ce prince de se rendre aux paroles de ᾿« l'apôtre ; comment il fit taire les clameurs de ces furieux qui « demandaient son sang, et dont ilse fit des défenseurs ; com: « ment il parut dans l’aréopage au milieu de ces hommes qui « ne lui épargnaient pas les sarcasmes; dans l’aréopage où, «s’il faut en croire les pompeux mensonges des Grecs, se dé- « cidaïent Îles querelles des hommes et des dieux. Dès qu'il y « fut entré, il parla non contre un seul en particulier, mais « contre tous, contre les orateurs les plus éloquents (si tou- « tefois les Athéniens, supérieurs à tous les autres peuples « dans l’art de bien dire, le cèdent aux membres de l'aréo- « page). Il frappa, il ébranla, il changea tellement les es- « prits, que plusieurs, snbjugués par l'autorité de sa parole, « renoncèrent à ce qu’ils avaient aimé pendant toute leur vie, «et qu'ils s’attachèrent à la foi chrétienne, jaloux d’imiter « Celui qui avait su faire pénétrer la vérité jusqu’au plus pro- « fond de leurs cœurs. Ne fallaitil pas un langage éloquent « pour produire tant de merveilles? car autrement, qui aurait « prêté attention à ce barbare dont la phrase sentait l’étran- « ger? Comment les discours de cet ignorant dans l’art de «bien dire, étaient-ils appaudis, lors même qu’on ne se «laissait pas persuader de leur vérité? C’est que la grâce « agissait, la grâce, dis-je, et non pas les subtilités de la rhé- «torique. Ce qui vient de l’art est humain et vulgaire; ce « qui vient de la grâce est divin et digne d’un apôtre. C’est la « grâce qui a agi, la grâce qui ne souffre pas que ses ministres « parlent d’une manière indigne d’elle. Ce n'était pas chose « facile que d’amener ceux qui lui résistaient à se soumettre à « cette puissance divine qui agissait dans leur cœur. Il est dit « quelque part dans l’Écriture : Les Juifs voyant l'assurance « de Pierre et de Jean. Quelle assurance? Celle de la parole, «avec laquelle 115 repoussaient de honteuses attaques; et « après: Sachant qu'ils élaient des hommes sans lettres et du

LIVRE Χ. 403 « commun du peuple, ils en furent étonnés{1}. Nous voyons « des pêcheurs devenir de grands orateurs ; des hommes qui ne « savaient rien, laisser tomber la sagesse de leurs lèvres. Quel «est ce prodige? d’où leur vient cette puissance surnaturelle? « Nous ne savons qu’une chose, c’est qu'ils avaient été avec « Jésus. Ainsi, vous le voyez, la puissance de leur parole, «non moins que la vue des miracles qu'ils opéraient, ἃ fait « impression sur leurs ennemis, qui auraient pu arriver à Ja « connaissance de la vérité, s'ils l’avaient voulu. Voyez, d’un « autre côté , combien était redoutée l’éloquence des apôtres : « on leur avait défendu sévèrement de prècher? Mais, que direz « vous? Est-il un ignorant celui qui n’a qu’à remuer les lèvres « pour dissiper toute votre gloire, et pour faire disparaître, sous « le souffle d’une parole sans art, des dogmes antiques dont le « règne subsiste depuis si longtemps? Et le peuple nourri de la «οἱ de Moïse, qui se glorifiait de vivre et de mourir selon « cette loi si ancienne, écoutera-t-il ce nouveau langage? Oui, « peut-on vous répondre. Car cet ignorant ne parle pas le lan- « gage des ignorants ; la sagesse est sur ses lèvres. Il s'exprime «non pas comme un barbare et un homme sans lettres, « mais comme un homme qui a recueilli dans Part tout ce « qu’il y ἃ de plus beau et de plus gracieux, et sur les lèvres « duquel réside une persuasion naturelle qui captive et en- « chaine par des liens indissolubles, un peuple de rhéteurs, « aussi bien que la foule des ignorants, et qui les attire à la « doctrine qui leur est préchée. On lui défend de parler, parce « qu’il lui suffit de quelques mots pour faire marcher à sa suite «une multitude d'hommes qui renient les coutumes de leurs « pères; parce que, souvent, il lui suffit d’un seul entretien « pour remplir de disciples soumis et dévoués un lieu où ne « se trouvaient auparavant que des ennemis acharnés. Voilà « pourquoi on est obligé de leur imposer silence; c’est « parce qu'ils parlent sans rien craindre, c’est parce qu'ils ont « naturellement toutes les grâces et la persuasion qu’on ne

(1) Act. ιν, 13.

404 HISTOIRE DE PHOTICS.

« leur permet.pas d'ouvrir la bouche. Vous voyez comment « cette puissance de la parole apostolique, que Paul possédait « à un plus haut degré que tous les autres apôtres, frappait « ces Juifs de crainte et de stupeur. Voulez-vous que je vous « rapporte le témoignage que le prince des apôtres a donné de « la sagesse de Paul : Ainsi que notre frère Paul, dit Pierre, « l'a écrit sous l'inspiration de cette sagesse qui lui a été « donnée. Il savait, et il reconnaissait que la sagesse de Paul «lui avait été donnée par Dieu; et après avoir hautement « proclamé la profondeur et la concision de son langage, il « ajoutait qu’on y rencontrait des passages difficiles à com- « prendre. C'est comme s’il avait dit, qu’il faut un esprit vif «et pénétrant, un jugement exercé et le secours du ciel, « pour comprendre et goûter les écrits de saint Paul. Voilà « pourquoi les esprits grossiers et superficiels s’abusent et « s’épuisent en vain en cherchant à profiter de pareils ou- « yrages. Quant à la connaissance des langues, Paul en était « orné, il excellait même dans celles qu’il n’avait pas coutume « de parler, ou qui lui étaient absolument étrangères. Je rends « grâce à Dieu, disait-il, de ce je parle toutes les langues « que vous parlez (1). Si le Saint-Esprit lui a donné une telle « connaissance des langues étrangères, comment peut-on rai- « sonnablement süpposer qu’il ait corrompu la langue grec- « que, sa langue maternelle, et que possédant parfaitement la « langue de ceux parmi lesquels il devait trouver peu de « disciples, il soit devenu, sous ce rapport, un sujet de mépris « et de risée à ceux qu'il devait presque tous convertir ? Non, « ses ennemis eux-mêmes ne tenaient pas ses discours pour « méprisables. Vous n'avez qu'à voir le témoignage qu'ils lui « rendent, témoignage qu’on ne peut récuser, quelque haut « qu'on porte ses prétentions et l'amour de la dispute. Pour « moi, voici toute ma pensée. Les Juifs étaient altérés du sang « de Paul, parce qu’il avait été éclairé d’une lumière divine et

(1) I. Cor. 14, 18,

x qu'il prenait la défense de celui que leur haïse poursuivait. « Ce qui excitait surtout leur fureur contre lui, et les poussait « à lui ôter la vie, c’est que ses prédications avaient rendu « désertes leurs synagogues; voilà pourquoi 115 avaient re- « cours à toutes les mançgœuvres, à tous les perfides conseils de « la calomnie. Ils ne l’attaquaient plus seulement, comme on « dit, avec des lances d'argent; le mensonge, la fraude, la « haine, l’audace, ils mettaient tout en œuvre pour le perdre; «ils armaient contre lui ceux de sa tribu, et ils souriaient à « l’espoir de tremper bientôt leurs mains impies dans son sang. « Mais leurs espérances et leurs joies s’évanouiront bientôt. « Ce glorieux athlète, en se justifiant, renversa toutes leurs « machinations, et par la force invincible de sa parole, il les « réduisit à l’impuissance. Lorsqu'ils étaient à bout de leurs « trames, ils firent marché avec un orateur mercenaire, qui pût « prêter à leurs calomnies le secours de sa parole. Ils espéraient, «ils étaient même assurés que l’accusé, fût-il l'innocence « même, ne pourrait échapper aux piéges et à la dialectique de « cet orateur. Mais Paul, qui connaissait excellemment toutes « les choses divines et humaines, employa cette sagesse, ces « secours qu'il tenait du ciel à attaquer l’orateur honteuse- « ment vendu : il devint si pressant dans ses discours, qu'il le « força de se retirer, rougissant de son éloquence et de sa « vénalité. 1] rendit muets d'étonnement et de surprise, 165 « pontifes, les prêtres, et tous ceux qui avaient résolu sa mort; « il les confondit tellement, que, honteux de leur entreprise, . ᾿« ils imposèrent un silence de deux ans aux plus emportés. « Vous voyez quel témoignage les ennemis de cet apôtre ont « été forcés de rendre malgré eux à son éloquence : c’est ce « qui prouve que la sagesse de Paul éclatait à tous les yeux, « dans ses actions comme dans ses discours. Les chrétiens ne « doivent pas moins la reconnaitre et la respecter.

« L'éloquence, croyez-moi, ne consiste pas dans ce langage « facile, maniéré et prétentieux qui corrompt la simple beauté « du discours, en le parant de fleurs et d’ornements apprétés,

« et qui cache sous l'éclat de la forme sa puérilité et sa fai- « blesse; ni dans ce langage triste et sévère qui n'est bon à «rien, et qui, s’enveloppant d’une profonde obscurité, fait « passer ses ténèbres dans l'esprit des simples et des igno- « rants, et se glorifie de l'empire qu’il exerce sur d’aveugles « admirateurs; ni enfin dans cette licence de la parole que « recherchent les poëtes, et qui, semblable à une courtisane, « ἃ recours à tous les attraits, à toutes les séductions qui abu- « sent la jeunesse. L’éloquence telle que je la veux, est celle « qui s'arrête à une douce persuasion, qui excelle à former «et à instruire le peuple, qui se présente sans apprêts , et qui, « au moyen des rapports qui existent entre des intelligences « semblables, sait faire éclater la vérité. Voilà l’éloquence « avec ses ornements naturels, voilà l’éloquénce véritablement « utile. L'autre, qui flatte notre oreille par des digressions « et des nouveautés étranges, par des formes gracieuses, dès « phrases sonores mais vides de sens, n’aboutit qu’à attirer « des applaudissements à l’orateur, sans être d'aucune utilité «à ceux qui l’écoutent. 11] ne convenait pas à la sublime « sagesse de Paul de prendre le ton d’une telle éloquence. « Non, l’éloquence puérile de Gorgias, qui semble vouloir « imiter la légèreté, la souplesse d’un danseur de théâtre, ne « mérite pas d’être comparée à l’éloquence grave et élevée de « Paul, qui savait régler ses discours de manière à reproduire, « sans la déguiser , sans la dégrader, la grandeur des pensées « qu’il avait à exprimer. « O profondeur des trésors de la « sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements « sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables! Qui «a connu les desseins de Dieu, ou qui est entré dans «le secret de ses conseils? Qui lui a donné quelque « chose le premier pour en prétendre récompense? « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la « loi, s'étant lui-même rendu malédiction pour nous.» « Voilà des beautés qui excitent mon admiration pour le doc- « teur des Gentils; et plùt à Dieu que je pusse admirer digne-

« ment celui dont la science n’a cessé de se faire entendre pour « le plus grand bien du monde. Que ne pourrait-on pas dire de « Ja beauté de son langage ! Je ne parle pas de cette beauté qui «ne consiste que dans une prononciation régulière et dans « des périodes harmonieusement liées, mais de celle qui, sans « recourir à des ornements étrangers, ne cherche que la vé- « rité. Pour quiconque fait abstraction de l’irrégularité et de « la rudesse de locution, Paul réunit au suprême degré, au- « tant et plus qu'homme du monde, la sagesse et la grandeur. « Je ne rappellerai pas ici combien il est varié, lorsqu'il donne « des lois et des avis; ni les sujets divins qui faisaient l’objet « de. ses discours, et qui sont en grand honneur parmi les « hommes; ἢ] son habileté inimitable à donner de l'éclat et de « la grâce au discours. J’ai bien combattu ; j'ai achevé ma «a course; j'ai gardé ma foi : il ne me reste qu’à attendre la « couronne de justice qui m'est réservée. Ailleurs : Pour moi, «je cours, et je ne cours pas au hasard : je combats, et je « ne donne pas des coups en l'air (1). Qui, ayant la forme et « la nature de Dieu, n’a point cru que ce füt pour lui une «wsurpalion d’être égal à Dieu; mais il s’est anéanti lui- « méme en prenant la forme et la nature de serviteur, en se «rendant semblable aux hommes. C'est pourquoi Dieu l’a «élevé au-dessus de tout, et lui a donné un nom qui est « au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout « genou fiéchisse dans le ciel, sur la terre, et duns les en- «fers, et que loute langue confesse que le Seigneur Jésus-. « Christ est dans la gloire de Dieu, son Père (2). Nous vi- «avons, dis-je, dans le ciel, comme en étant citoyens, et « c’est de là aussi que nous attendrons le Sauveur, Notre- « Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre corps, tout « vil et abject qu’il est, afin de le rendre semblable à son «corps glorieux (3). Certes, voilà des choses admirables.

(1) IT. Thimoth., 5, 24.

(2) Philipp., 2, 6.

(3) Philipp, 3, 20.

« Comment pourrait-on le contester? Elles le sont sous tous « les rapports, et particulièrement par l'élévation , la pureté «et l'éclat qui y règnent tout ensemble. Mais il faut recon- « naître et admirer ici avec quelle ferme assurance il sut don- « ner des préceptes, convaincre, et reprendre à propos. Si on « se laisse vaincre, on devient esclave; les mauvais entre- « tiens gâtent les bonnes mœurs. Je vous l’assure , la chair «et le sang ne possèederont pas le royaume de Dieu; la «corruption n'aura pas cet héritage incorruptible (1). Qui « vous a ensorcelés, pour vous rendre rebelles à la vérité (2)? « Ne vous trompez pas, on ne se moque pas de Dieu (3). « Moi Paul, je vous dis que si vous vous faites circoncire, « Jésus-Christ ne vous sera d'aucune utilité... Comment se a trouve-t-il quelqu'un parmi vous qui, ayant un différend « avec son frère, ose l'appeler en jugement devant les in- « fidèles et non devant les saints (4)? C'est trouver toutes les « grandeurs réunies que de parcourir les œuvres de saint Paul, « tant la dignité, la majesté éclatent à chaque page. Mais quelles « étaient ses mœurs oratoires? Jésus-Christ est venu dans le «monde, pour sauver les pêcheurs dont je suis le premier. « Je suis le plus petit des apôtres, et ne suis pas digne d’être « appelé apôtre. Je me souviens de vos larmes, et je désire « vous voir, afin d’être rempli de joie, me représentant cette « foi sincère qui est en vous, qu'a eue premièrement Loide, «votre aïeul, et Eunice, votre mère (5). Plit à Dieu que «ceux qui vous troublent fussent même retranchés du mi- « lieu de vous(6). Vous régnez sans nous, et puissiez-vous «régner, afin de régner avec nous (7). Et mille autres pas-

(1) I. Cor. 15.

(2) Gal.3, 1.

(3) Ibid., 6,7.

(4) L. Cor. 6, 1.

(5) 11. Tim. 1, 4.

(6) Gal. 5, 12.

(7) 1. Cor. 4, 8,

« sages. Est-il inférieur en quelque chose à ceux qui ont passé «toute leur vie dans l’étude des préceptes de la rhétorique? « Je ne crois pas qu’il ait cherché à connaître ces préceptes, et à «en savoir les noms; mais il savait improviser dans l’occasion, «ilavait les mœurs de l’orateur, et il savait allier la simplicité « et la grandeur. Mais, dit-on, il manque de vivacité. Au con- «traire, personne ñe fut jamais ni aussi vif, ni aussi entraf- « nant que lui. Si c’est Dieu qui justifief qui osera condamner « Jésus-Christ, qui est mort, ou plutôt qui est ressuscité ;.… «tout m'est permis, mais tout ne m'est pas utile; tout m'est « permis, mais tout n’édifie pas. Quel est l'avantage des « juifs, et quelle est l'utililé de la circoncision? Leur avan- « tage est grand en toutes manières, principalement en ce «que les oracles de Dieu leur ont été confiés. Car, enfin, si «quelques-uns d’entre eux n'ont pas cru, leur infidélité «anéantira-t-elle la fidélité de Dieu? Non certes. On nous « maudit, et nous bénissons ; on nous persécute, et nous le «souffrons; on nous dit des injures, et nous répondons par « la prière (1). Mais quoi! quel est celui qui voudrait essayer « de compter les gouttes d’eau que renferme la vaste mer? Et « pourtant cet homme ne serait pas aussi insensé que celui qui « prétendrait reproduire dans un langage humain toute la sa- « gesse de Paul. Il ne prodiguait pas les ornements ; mais il ne « les négligeait pas non plus. 1] repoussait les artifices de la « rhétorique, dont la plupart se glorifiaient ; il cherchait surtout « le naturel, que personne n’osait espérer de rencontrer, et il « le poussait si loin, qu’il est resté le modèle accompli de la « véritable beauté, sans avoir cette délicatesse de langage tant « prisée par les sophistes. Mais rien ne peut mieux le prouver « que de l’entendre parler lui-même. Comment l’invoqueront- «ils, s'ils ne croient point en lui? et comment croiront-ils «en lui, s'ils n’en ont point entendu parler ? et comment en «entendront-ils parler, si personne ne le leur préche? et

(1) I. Cor. 4, 12, δὰ

« comment les prédicateurs leur précheront-ils , s'ils ne sont «envoyés? Selon ce qui est écrit, combien sont beaux les « pieds de ceux qui annoncent l'Évangile, de ceux qui an- « noncent les vrais biens (1)! Et encore : S’il y a donc quel: «que consolation en Jésus-Christ; s'il y a quelque douceur « et quelque soulagement dans la charité; s'il y a quelqu «union dans la participation d’un méme esprit; s’ily a « quelque tendresse ai quelque compassion parmi nous, «rendez ma joie parfaite, vous tenänt lous unis ensemble, «n'ayant tous qu’un méme amour, une méme âme, et les « mêmes sentiments (2). L'affiiction produit la patience, la «patience l'épreuve, l'épreuve l'espérance ; or, cette espé- « rance n’est point trompeuse (3). Ainsile caractère des épitres « du grand Paul, est d'offrir toute la puissance et toute la « variété du style, la convenance et la propriété des figures. « Elles ont un type original qui peut servir de modèle à tous, « et qui n’a été pris sur personne; car il ne serait pas facile de «trouver un auteur qui eût pu servir de modèle à Paul. Ses « discours ne sont pas le fruit de la méditation et de l'étude: « c’est le ciel qui les lui a inspirés, c’est le ciel qui lui a donné « ces trésors de sagesse, cette source pure et limpide d’où dé- « coule le salut. Sa parole est comme un éclair dans la nue; «c’est une lumière rapide qui jaillissait de la bouche de tous « les apôtres ; c’est comme un écoulement de la puissance divine «qui passe dans l’infirmité humaine, et qui inonde 16 monde « entier. Voilà ce que la grâce a opéré dans des vases d’argile, « témoignage ineffaçable de la divinité de nos sacrés mystères! « c’est des lèvres d’un ignorant que tombe la sagesse; c’est la « bouche d’un ignorant qui nous fait connaître l’éloquence; « C’est un homme sans lettres qui a trouvé l’art de bien dire! «Et vous, que pensez-vous maintenant? Étes-vous encore « dans le trouble et l'incertitude au sujet de savoir quelle est

(1) Rom., 10, 14.

(2) Philipp. , 2, 1.

(3) Rom., 5, 3.

« Ja sagesse de Paul? Que diriez-vous done, si, allant plus loin, « Vous examiniez sous un autre point de vue le langage de «Paul? Son ordre, sa sagesse dans la disposition de ses points « les plus importants ; l’art avec lequel il sait se faire des ob- « jections et y répondre; la fécondité de ses preuves; les res- « sources qu’il en tire; la facilité avec laquelle il persuade; la « multitude de ses comparaisons et de ses allégories ; sa puis- « sance de déduction; et toutes ces autres qualités que vous « pourrez examiner vous-même avec soin, quand même vous « ne voudriez pas les faire remarquer aux autres : ce serait « pour vous un sujet de plaisir bien vif et de douce surprise. « Voyez aussi ce qu'il dit des prètres, des idoles, comment il « s’efforce de réprimer l’orgueil de ces hommes qui se glori- ‘« fiaient de leur langage, et de montrer que la loi est placée « au-dessous de la grâce. Mais voilà assez de paroles sur ce «sujet, d'autant plus que ce n’est qu’une question purement «littéraire. Lorsque nous nous rencontrerons, et Dieu me « donne l’espoir que nous nous reverrons, nous parlerons de « ces matières avec plus d’étendue. »

Parmi ses lettres, nous en trouvons plusieurs de condoléance. Une est adressée au même évêque de Nicomédie sur la mort d’un jeune clerc dont la perte lui causait une grande douleur (1); une autre, à une religieuse, Eusébie, supérieure d’un couvent, sur la mort de sa sœur. Une troisième est écrite à son frère Taraise, sur la mort de sa fille. Ces deux dernières méritent d'être citées comme faisant partie des plus beaux morceaux que l'antiquité chrétienne nous offre dans le genre consolatoire. Elles sont d’un usage trop fréquent dans la vie

pour que nous ne 165 tirions pas de l'obscurité où elles sont restées jusqu’à présent.

(1) Epist. 201, p. 296, edit. Lond.

À Eusébie, religieuse et supérieure , sur la mort de sa sœur; lettre consolatoire (1).

« Si la mort commençait par nous, et que nous en fussions « les premières victimes, nous aurions raison de nous en cons- « terner comme d’une chose nouvelleet inattendue ; mais puis- « que, depuis l’origine du genre humain, nous sommes par- « tagés entre la vie et la mort; puisque la mort a été infligée « à tous nos ancêtres comme une peine, et qu’il n’y a aucun « être vivant qui n’y soit assujetti, pourquoi regardons-nous « cette peine commune comme nous étant toute particulière, « pourquoi en gémissons-nous comme si elle était infligée pour « la première fois? Puisque personne ne peut y échapper, et que « la nature n’admet pas d’autre loi, à quoi sert-il de noustour- « menter, et de nous livrer à l’affliction, surtout lorsque cette « affliction n’est point sainte ni selon la loi del’esprit, et qu'en « pleurant la mort denos proches, nous nous procurons la mort « à nous-mêmes? Si la mort est une chose si cruelle, pourquoi « y courir, pourquoi avancer le terme fixé par le Créateur? « Si elle est une chose bonne et salutaire, pourquoi tant « pleurer sur ceux qui y ont succombé suivant le jugement du « Seigneur? Ma sœur m'a quittée, direz-vous ; elle était après « Dieu ma seule consolation, elle adoucissait mes peines, elle « dissipait mes ennuis et faisait toute ma joie. Mais quoi! « vos parents ne vous ont-ils pas quittée? d’autres proches « n’ont-ils pas fait de même? et puis comptez cette longue « postérité d'Adam? et vous, vous en Jaisserez d’autres après « vous, et 1] n’y ἃ personne au monde qui n’en ait à re- « gretter. Une sœur a quitté sa sœur, mais elle a retrouvé ses « parents qui l'avaient précédée ; elle a quitté sa sœur, mais « elle est retournée au Scigneur , à notre père commun, elle «est partie pour cette cité vers laquelle nous marchons tous. « Vous vous plaignez de ce qu’elle vous a quittée et vous ne « pensez pas à ceux qu'elle a retrouvés. Vous gémissez, parce

(1) Epist. 245, p. 372, edit. Lond. ΄“

« Vous ne voyez plus son corps, et vous ne vous réjouissez « pas de l’union étroite et indissoluble que son âme a formée « avec Vous; vous supportez avec peine qu'elle soit déli- « vrée de la corruption : vous regardez donc comme peu de « chose sa gloire incorruptible et immortelle? Mais comment « vous a-t-elle quittée? Oui, si elle avait été réduite au néant, « si elle était tombée au pouvoir d’un étranger, alors je « l'avoue, nous pourrions dire qu’elle nous ἃ réellement « quittés; mais si elle est gardée dans la main du Créateur ; si « nous avons avec elle le même Seigneur qui veille sur nous; « si nous avons une même demeure, un même tabernacle, « avec cette différence qu’elle est à l’abri des orages de la vie, « tandis que nous luttons au milieu des flots, comment pou- « vons-nous dire qu’elle nous a quittés, à moins de prétendre « que nous ne nous dirigeons pas vers le même port de salut? « Si nous ne marchons pas dans la même voie, si nous n’at- « tendons pas la même fin, il est permis de nous plaindre et « de gémir sur la séparation. Mäis si toutes nos pensées et toutes « nos démarchestendent vers cemême but, pourquoi pleurons- « nous? Pourquoi nous élevons-nous contre une loi de la « nature. Née mortelle, elle ἃ payé son tribut à la mort; « partageant le même sort de son père, de sa mère, et de toute « Ja race humaine, elle a passé de cette vie à l’autre. Était-il « juste de troubler pour nous le cours de la nature, et de « confondre les limites fixées par le Créateur? A-t-on jamais « vu un être produit par la génération, qui n'ait été assujetti « à la mort? Je ne veux pas parler des fleurs, dont la beauté « ravissante ne flatte pas seulement la vue, mais tous les sens; « je ne parle pas de cette multitude de plantes, et de l’univer- « salité des animaux, qui tous n’ont qu’un temps, et ne reçoi- « vent la vie qu’à condition de la quitter selon l’ordre du « Créateur. Mais considérez ce nombre infini des astres, qui « sont si merveilleusement classés, qui font briller la voûte « céleste, dissipant les ténèbres de la nuit, et présentant À « l’homme le spectacle le plus majestueux. Considérez lu lune ΔᾺΝ

« qui, empruntant sa lumière au soleil, jette au loin sa bril- «lante clarté, à travers les airs, paraissant le disputer au « soleil pour reproduire le jour. Eh bien, tous ces astres écla- « tants de lumière regardent vers leur terme, reconnaissent « leur tribut à payer, et courent comme pour le payer ai « plus tôt. Le soleil lui-même, si luisant, si admirable par sa « beauté ; le soleil qui, s’il est permis de le dire, s’élance dans « les espaces comme un fier géant, qui, suivant un moüvement « régulier et surnaturel, court d'üne extrémité du ciel à «l’autre; qui, se montrant comme sur un théâtre, anime, « réchauffe, par ses rayons, toute la création; qui tout en « parcorant de si Jongs espaces, ne se fatigue pas, ne « vieillit pas, ne perd rien de sa beauté, et n’a aucun « symptôme qui annonce une dissolution. Eh bien! ce soleil « si grand et si brillant n’échappera pas à sa destruction, « il s’abaissera devant la loi de la nature. Tout change «il n’y a aucun mortel qui puisse aspirer à l’immortalité sans « passer par la mort. Quoi donc! toutes les créatures sont chan- « gées et transformées, aucune ne se plaint de sa condition, « toutes attendent avec un grand calme et avec une parfaite « résignation l’accomplissement de la volonté du Créateur. « Nous donc qui pleurons en vain, nous ne craignons pas d’ex- « citer par nos plaintes la colère de Dieu? Nous ne nous lais- « serons pas relever de notre léthargie par tant d'exemples « que nous avons sous les yeux; nous nous laisserons aller « plutôt aux suggestions du démon et de nos affections mau- « vaises. Le Créateur a rappelé à lui et a repris son ouvrage, et « vous ne voulez pas qu’il soit délivré de tant de soins et d’in- « quiétudes qui se rencontrent dans la vie! Vous ne souffrez «pas que votre sœur reprenne une nouvelle vie, vous re- « grettez une si grande grâce que Dieu lui a faite! Dieu l’a « rendue immortelle, et vous pleurez comme si elle n’existait « plus! De parcils pleurs ne sont-ils pas indignes de votre « vertu? Rentrons en nous-mêmes, reconnaissons la condi- «tion de notre nature, respectons la volonté de notre Créa-

« teur, pensons à la grandeur infinie de sa miséricorde. 1] ἃ « établi la mort comme une peine, mais par sa propre mort « il nous a ouvert la porte de l'immortalité. La mort est sans « doute la sentence d’un Dieu irrité, mais elle nous fait con- « naître en mème temps l'extrême bonté d’un juge. Cette . « pensée surpasse de bien loin toutes nos conceptions. La moït .« détruit cette nature corrompue par la transgression de notre . « premier père; mais cette dissolution même est le comme- « cement d’une création nouvelle. La mort sépare l’âme du « Corps ; mais elle forme une autre union plus excellente et plus « parfaite. On met en terre comme une semence un corps « animal, il s’en élève un tout spirituel. On met en terre «un corps difforme, il ressuscitera tout glorieux (1). Le « Créateur reprend son ouvrage, il le retire à lui, il le dérobe « aux yeux des mortels; mais il le place au milieu des anges, « et le fait participer à leur gloire. Et nous en pleurons, nous .« en gémissons! Combien ne devons-nous pas en être éloignés! « Occupez-vous de ces pensées, et faites-en le sujet de vos « méditations ; considérez ensuite que dès votre enfance vous « avez été consacrée à Dieu, unie au Christ, votre incorrup- « tible et immortel époux ; que vous avez renoncé à vos parents, « à vos frères et à vos proches, pour ne plus vivre que selon « Dieu : n’allez donc pas déshonorer votre profession par vos « gémissements; n’allez pas avilir, par votre deuil, la grâce « qui lui a été faite; n’allez pas troubler par votre tristesse « la joie des anges ; car si au moment où ils reçoivent avec « une si grande jubilation cette vierge, maintenant hors d’at- « teinte des passions humaines, pour remplir la place que les « anges déchus ont laissée vide, vous vous livrez à la douleur, « vOyez si vous ne flétrissez pas votre première conduite par « la dernière. Quand on aime l'époux d’un amour ardent, on « ne le quitte pas pour se livrer à la douleur; quand on tient « à lui, on ne l’oublie pas pour s’occuper des pensées de mort, « se tourmenter l'esprit, se plonger dans l’affliction, éteindre

(1) 1. Cor. 15, 42.

«son amour dans les larmes, et comprimer sa joie par k « deuil. Si votre sœur , qui est morte selon sa destinée où « plutôt qui nous a précédés, avait vécu dans l'indifférence ou « dans l’impiété, on pourrait excuser vos gémissements et vos « larmes, quoique le Seigneur notre Sauveur, qui est ἰὰ « source et le principe de toute affection humaine, n’ait pas « permis à ses disciples de s'occuper des morts : Laissez, « dit-il, Les morts ensevelir leurs morts; pour vous, suivez- « moi. Mais comme elle est du nombre de ceux qui ont «vécu saintement dans l’amour de Dieu, qui lui ont « gardé une inviolable fidélité, comme elle ἃ été un vase de « prédilection , d’où vient-il que nous n’écoutons pas la voir « du Seigneur? Pourquoi ne voyons-nous pas plutôt dans si « mort la fin de toute douleur? Celui qui croit en moi, vivra, « quoiqu'il meure; c’est-à-dire par la mort il acquerra l’im- « mortalité, par la dissolation il entrera dans un tabernack « indissoluble. Le divin Sauveur des hommes, l’époux de tous «les élus, dit encore : Les enfants de la chambre nuptiale « ne peuvent gémir tant que l'époux est avec eux. Entendez- « vous ce qu’il dit? N’allez donc pas vous condamner vous- « même, par vos pleurs et votre deuil, à Ja peine d’être « séparée de cet époux; n'allez pas porter contre vous une «telle sentence. Si un autre la portait, vous ne souffririez « pas son injure, vous le regarderiez comme un ennemi qui « vous tend des piéges et qui veut vous perdre. N’allez pas « pleurer sur la gluire dont elle jouit, et vous rendre digne « d’être pleurée vous-même. Ceux qui assistent l’époux ne « peuvent pleurer. I] y ἃ dans cette maxime, ou plutôt dans « cette protestation du Seigneur quelque chose de terrible. « Vous pleurez, vous vous séparez donc de l'époux? Vous vous « lamentez, vous méprisez donc le lit nuptial? Par des actions « viles, dignes de la populace, vous vous excluez de la « chambre de l’époux. Ne pleurons donc pas comme morte, « celle qui vit avec le Seigneur , ne l’insultons pas pour les « mêmes raisons qui nous la font regretter. Nos sanglots sont

« une injure pour ceux qui demeurent dans la chambre nup- « tale, les larmes ne conviennent qu’à ceux qui décrient leur « bonheur, qui doutent de la félicité future et de la résurrec- « tion des morts. Je me sers de cette expression pour ne pas « dire qu’ils la nient. Prenez à cœur toutes ces considérations, « réfléchissez-y avec toute la tranquillité de votre âme, avec « Votre esprit encore à jeun; rejetez loin de vous tout deuil, « reprenez votre gaîté ordinaire, en mettant un terme à vos « gémissements et à vos pleurs. Vous le ferez certainement, « si vous pesez bien ces considérations, si vous faites attention « surtout à l'amour inaltérable de Jésus-Christ que vous avez « pris pour époux, et qu’en vous recueillant en vous-même, « VOUS vous tourniez sans cesse vers lui, sans jamais en dé- « tourner les yeux. » |

Le lettre suivante, qui est du même genre, a quelque chose de plus délicat et de plus affectueux. Photius, tout en cherchant à consoler son frère, se laisse entraîner, comme malgré lui, à la douleur; mais il se relève bientôt , par de nobles pensées, celles de l’immortalité. Les Pères de l’Église n’ont jamais tenu un langage plus chrétien.

Lettre consolatoire au patrice Taraise, frère, sur la mort | de sa fille (1).

« Où est maintenant Élie? où est Élisée? où sont Pierre et « Paul, ou quelque homme semblable en sainteté et en pou- «voir? Je ne me mettrais pas à écrire une lettre, j'irais em- «a brasser leurs genoux, n’étant pas digne de baiser leurs «mains; je les fatiguerais de mes prières jusqu’à ce qu'ils «eussent rendu à ses parents cette jeune enfant pleine de vie. « Où en suis-je réduit? Certes, les malheurs de ma famille ne «sont guère propres à adoucir les peines de mon exil. Ce n'est « que par une lettre, par une lettre, hélas! que je puis con-

(1) Epist. 334, p. 347, edit. Lond.

«soler le deuil de mon frère qui pleure la mort de sa fille. « Déjà on avait l’espérance d’une postérité, déjà on attendait «avec impatience le moment où elle allait devenir mère, où « un petit enfant jouerait dans les bras de son aïeul, lui pro- « diguant ses caresses, et faisant entendre son doux bégaye- «ment. Au moment où toutes ces belles espérances allaient « se réaliser, nous nous sommes vu ravir ce que nous possé- «a dions. Fatale errcur! fatale désobéissance de nos premiers « parents! sévère châtiment! Comment ce serpent artificieux « a-t-il pu se glisser dans le paradis? comment a-t-il pu per- «suader? comment cet aiguillon de la mort s’est-il étendu « jusqu’à nous? Plus rapide que la flèche, plus terrible que la « foudre, ce fléau ἃ passé jusqu’à nous. Et maintenant, cette “jeune fille, qui a brillé l’espace d’un moment, est passée « dans les ombres de la mort; spectacle douloureux et repous- « sant pour les yeux mêmes de ses parents. À peine cette fleur « a-t-elle commencé à fleurir, qu’elle a été séchée jusque dans « ses racines. La nature allait produire, mais la faux cruelle « de la mort, plongée dans les entrailles de sa victime, a mois- «sonné la vie qui devait donner la vie. Quelles larmes, quel « deuil, quelles Jlamentations, quels gémissements suffiront « pour déplorer un tel malheur! Ce long et triste silence a « rendu sa bouche muette, ses lèvres se ferment; ce n’est pas «par une retenue et une modestie recherchées, c’est parce « qu’elles sont prêtes à se décomposer. Et ses yeux, hélas! ὁ « douleur, qui ne peut se taire, ni admettre de consolation, «ses yeux, comment m’exprimer! laissent échapper le fluide « vital : les dernières gouttes demeurent suspendues à ses pau- « pières. Ce vif incarnat qui décorait ses joues ἃ fait place à « Ja livide päleur de la mort; elle a perdu toute sa beauté. Son « visage enfin, comme il arrive dans de telles circonstances, « ne présente plus aux yeux qu’un spectacle d'horreur et de « dégoùt. Quel sort s'attache à notre famille? quelle haine nous « poursuit de ses traits? Lorsqu'un premier malheur nous ἃ «affligé, un autre plus terrible \e suit, Fun atteignit un en-

LIVRE X. 419 « fant au berceau, l'autre, une jeune fille qui aliait devenir « mère, si la mort cruelle ne s’y était opposée : d’où viennent « tant de maux si terribles? Ils nous viennent des hommes, ils « nous viennent de nos ennemis cachés. De toutes parts, les « douleurs nous assiégent ; nous sommes en butte, nous et nos « enfants, aux traits dirigés contre nous. Nous sommes comme « une scène où l’on joue la tragédie : le deuil, la douleur, la «tristesse, l'abattement du visage, l’horreur de tous les maux, «forment un cortége qui foule notre corps sous ses pieds. «Clotho, je ne sais quelle divinité, promène ee cortége sur « nous : ses trames, ses funestes réseaux enveloppent notre «existence, et la partagent en scènes qui forment un drame «complet. Mais que fais-je? où me laissé-je emporter? Moi « qui voulais consoler, je me laisse aller aussi, je ne sais pour- « quoi, à la douleur. Ma raison impuissante s’est laissé en- «traîner vers un but contraire à celui que je m'étais proposé ; «et moi qui devais apporter des consolations, je mtle mes « larmes à celles que je dois tarir. Mais rendons-nous maitres « de nous-mêmes, ne nous laissons point submerger sous les « grandes eaux de l’affliction : la douleur fut fatale à un grand «nombre dont elle a non-seulement détruit le corps, mais « blessé mortellement l’âme; ne donnons pas ce plaisir à nos «ennemis; car les malheurs des opprimés sont un grand sujet « de joie pour ceux qui les persécutent. Ne restons pas en ar- « rlère des exemples de courage donnés par nos pères. Ils ont « vu périr leurs enfants d’une mort telle qu’il n’en existe plus « chez nous, et plaise à Dieu qu’elle n’existe jamais. L’eau, le « fer, le feu, les ont séparés de leurs enfants. Ils ont eu à souf- « frir un exil amer et douloureux; ils ont été éloignés de tous «leurs amis, de tous leurs proches; ils ont été privés de tout «ce qui soulage tant soit peu l’âme, et cependant, ils ont « souffert avec reconnaissance, en adorant le Dieu dont l'ac- «tion, impénétrable à la vue des hommes, dirige les événe- « ments. Songeons qui nous sommes; d’où nous venons. Nés « de parents mortels, ne sommes-nous pas mortels? Sortis du

« néant pour un temps, bientôt nous ne serons plus. Où est « mon père? où est ma mère? Après avoir joué quelques ins- «tants leur rôle sur le théâtre de la vie, ils ont quitté h «scène, n’emportant rien avec eux, sinon la couronne de «leur martyre et de leur constance. Les rois eux-mêmes οἱ «les princes, qui, dans leur fierté et leur orgueil , paraissent « être immortels, vont se confondre avec leur puissance dans « l'abime de la mort. Tous, princes ou particuliers, vieillards «ou jeunes gens, hommes ou femmes, tous, nous sommes « sujets à la mort; rien ne nous défend de ses coups. Et (θ «n'est pas là une chose nouvelle, inouïie, étrangère à notre «condition. Votre fille est. née mortelle : et après avoir payé « son tribut à la loi de la nature, elle va, suivant cette mtme «loi, prendre possession de son droit de cité dans le ciel. « D'ailleurs, elle n’a pas laissé d’enfants pleurant leur aban- « don; elle n’a pas emporté dans le tombeau des craintes sur «avenir de ses enfants, craintes plus affreuses que la mort «mème. Elle n’a pas fait l’expérience des nombreuses misères « de la vie. Elle n’a pas cherché la mort, que tant d’autres, en «proie à des tourments sans fin, ont ardemment souhaitée. «C’est en conversant avec ses parents qu’elle est sortie des « orages de la vie; c’est dans leurs bras qu’elle a rendu le der- «nier soupir. La main d’une mère lui a fermé les yeux. On a « honoré son corps, on lui a rendu des devoirs funèbres, on « l’a déposé dans un sépulcre ; de superbes funérailles, que dé- « coraient la modestie, la piété, les larmes, l’ont conduite à sa « dernière demeure. Elle est allée dans un lieu d’où le deuil et «les pleurs sont à jamais bannis. Que demandons-nous de « plus? Ma douleur s’évanouit, quand je songe à quels périls « cette heureuse enfant allait être exposée, et je la félicite de «son départ. Je ne vois plus mon deuil, mais la gloire de « Dieu; ma douleur se change en actions de grâces, puisqu’elle « a échappé plus heureusement qu’on n’eût osé l’espérer aux « malheurs des temps présents.

« Mais, dites-vous, elle a vécu peu d'années, Qu'importe que

« notre vie compte plus ou moins de jours, nous n’en passerons « pas moins les portes du tombeau. Personne ne trouve de jouis- « sance dans le passé; l’avenir n’est pas encore; le présent, dans « lequel sont renfermés tous nos plaisirs, est rapide et fugitif. « Ainsi, que notre vie compte peu ou beaucoup de jours, comme « tous nos plaisirs sont renfermés dans le présent, la somme « des jouissances est la même pour celui qui atteint une longue « vieillesse, et pour celui qui est dans la fleur de l’âge. L’un et « l’autre ne ressentent le plaisir que dans le présent : le passé «et l’avenir ne peuvent en offrir aucun : tant il est indifférent « de vivre peu ou beaucoup de jours. Mais je me trompe, « cela n’est pas indifférent; car si, comme on le dit, et comme « l'expérience l’a vérifié, il n’y a personne, sa vie ne füt-elle « que d’un jour, qui ne soit exempt de fautes : celui qui dé- « pouille au plus vite cette enveloppe de boue qui nous attache «ἃ la vie, s’en va d’ici-bas souillé de moins de taches. C’est « pourquoi pleurer votre fille, parce qu’une mort prématurée « Ja ravie au monde, parce qu’elle a été souillée de peu de « fautes, c’est verser des larmes criminelles, c’est regarder «comme un malheur qu’elle ait été présentée plus pure à son «époux. Mais elle a disparu avant le temps! Que jamais je « n’entende cette parole, parole téméraire, pensée criminelle. « Avant le temps, dites-vous? Lorsqu'elle est née, pourquoi ne, « disiez-vous pas qu’elle avait vu le jour avant le temps? Elle «est venue à son heure, d’après le conseil éternel de Dieu. « Est-ce à nous de fixer le moment où elle doit retourner vers « son Créateur? Le divin ouvrier ne Pa pas faite sans connaître « le moment favorable pour la retirer à lui. Il a formé son « corps dans le sein de sa mère; il lui a donné le jour; il Pa « protégée depuis son enfance, jusqu’à l’adolescence, jusqu’à « ce temps où, dans la force de l’âge, elle a contracté l’hymen. « Dans tout cela il n’a rien fait à contre-temps, et lorsqu'il la « fait passer de la vie à l’éternité, c’est alors qu’il manquerait « de sagesse? Que ce blasphème ne souille jamais des lèvres « pieuses, un cœur résigné. Ce qui doit faire couler nos pleurs, À

« ce qui doit exciter nos gémissements, c'est que l’homme soit « capable de concevoir de semblables pensées, et non pas que « les choses mortelles passent à un état immortel. Ce n’est donc « pas sur celle qui abandonne son corps périssable qu’il faut «pleurer, mais sur celui qui blasphème la suprôme sagesse; «ce n'est pas sur celle qui est conviée à un hymen éternel, « mais sur celui qui voudrait ensevelir l’âme dans le tombeau.

« Mais sa mort a prévenu celle de ses parents! Qu'importe? « Aurait-on voulu, peut-être, qu'après avoir donné ses soins à «son père et à sa mère, sur leur lit de mort, elle emportät « avec elle tant de cruelles blessures? Celui qui tient un pareil «langage n’a pas les entrailles d’un père, mais celles d’une «marâtre, il n’a pas l'affection d’un père ou d’une mère, il « recherche plutôt ce qui lui est utile à lui-même que ce qui «est bon pour sa fille; et, sous prétexte de la regretter, c’est «son propre intérèt qu’il a en vue. Comment la mort de ceux «que nous aimons peut-elle nous arracher des larmes? Votre « fille nous ἃ quittés; elle est désormais libre de la mort : 60 «n’est pas là une cause d’affliction. Pourquoi donc nous con- « sumer de tristesse? Oh! si votre fille pouvait revivre et se « présenter à vos yeux! si elle pouvait prendre vos mains dans « les siennes; si sa bouche caressante et souriante pouvait vous « couvrir de baisers et vous dire : Mon père, pourquoi t’affliger? « pourquoi gémir, comme si j'étais en proie à la souffrance? J'ai « été jugée digne d’habiter le paradis, dont la vue fait les délices « des yeux, dont la jouissance enivre l’âme, et surpasse tout ce « qu’il serait possible de raconter. Ce paradis merveilleux fut «la demeure des pères de notre race; c'est là que nos premiers « parents, chef-d'œuvre des mains du Créateur, coulaient des « jours purs et heureux , avant d’avoir entendu la voix du ser- « pont. Ce méchant et tortueux reptile ue peut plus aujourd’hui « pénétrer dans ce fortuné séjour ; il ne peut plus y répandre « de douces et trompeuses paroles. Notre intelligence voit au « delà des secrets dessciences et des arts. 1] n’est pas nécessaire, « dans ce séjour, d'ouvrir les yeux et de chercher à jouir d’un

«plas grand bien. Nous sommes tous sages d’une sagesse di- « vine; toute notre vie se passe dans des délices inénarrables, « que l’envie n’empoisonne jamais. Aussi vivons-nous dans des « fêtes continuelles : nos corps, purifiés et incorruptibles, brillenit « du plus vif éclat; nous voyons Dieu autant qu’il est permis à « un œil humain de le voir ; nous nous livrons aux transports «qu’excite son inexplicable, son incompréhensible beauté, « dont nous tirons notre éclat. Nos jouissances sont toujours « nouvelles : abondance de tous les biens ne nous rassasie « pas ; elle excite en nous un amour ardent; cet amour satisfait « nous donne une joie ineffable, impossible à expliquer. Ce « divin amour est si fort qu’il me presse en ce moment de te « quitter, de mettre fin à ce discours, dans lequel je n’ai pu «te donner qu'une faible idée. Oh, mon père! un jour tu «viendras dans ce paradis, avec ma bonne mère; alors tu « verras que je n’ai pu dire que peu de chose de tant de mer- « veilles; tu te reprocheras cette tristesse, qui te fait pleurer «sur moi, lorsque je goûte de tels biens. Oh, mon père bien- « aimé! laisse-moi, laisse-moi partir; ne me retiens pas plus «longtemps; que ma présence n’augmente pas tes douleurs et «tes regrets. Si cette bienheureuse enfant vous tenait ces dis- « cours, ou d’autres semblables, ne banniriez-vous pas votre « deuil, et, plein de joie, ne la laisseriez-vous pas partir en « paix? Eh quoi! si votre fille nous parlait ainsi, nous se- «rions plus tranquilles, nous sécherions nos larmes; et si «c’est notre commun Créateur, notre Seigneur qui nous dit : « Celui qui croit en moi, lors même qu'il meurt, vivra: «il a préparé à ceux qu’il aime, ce que l’œil n’a point «vw, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que le cœur de al’homme n'a pas conçu, resterons-nous comme des païens « dans l’état où nous sommes? Notre douleur s’accroitra-t-elle? « cela est-il beau? cela est-il juste? Nos réflexions sont-elles ‘«convenantes, servent-elles à quelque chose? D'ailleurs, «n’avez-Vous pas honte d'oublier votre condition d'homme, « et de décourager par des regrets efléminés. et inutiles votre

« épouse, au lieu de la soutenir? Si les hommes, qui doivent « venir en aide aux femmes, ne sont pas moins affligés qu’elles, «où celles-ci trouveront-elles des consolations? Quels seront «les exemples de courage que nous leur mettrons sous les « yeux? où seront-ils? Ne vous laissez pas aller à des sentiments « indignes de vous, de votre naissance, et, pour dire le mot, «à des sentiments qui ne conviennent qu’à des bâtards. Ne « nous laissons pas aller avec excès à notre deuil, et puisque « nous sommes des hommes, ne nous amollissons pas comme «les femmes par la douleur, nous qui, tant de fois, dans des « positions si difficiles, nous sommes montrés pleins de cou- « rage. Le Créateur a rappelé à lui sa créature; mais il nous a « donné plus qu’il ne nous a enlevé. Que vos autres fils et vos «autres filles vivent encore longtemps pour faire la joie de « leurs parents. Le passé nous afflige, que le présent nous con- «sole; souffrons avec joie la perte que nous faisons, afin de « pouvoir jouir en paix de ce qui nous reste. Il est beau d’avoir « des rejetons de sa race : nous les avons; il est beau d'offrir, « de consacrer à celui qui donne tout, les prémices de ce que « nous possédons : c’est ce que nous avons fait. Nous ne sa- «vions pas autrefois quels étaient les enfants que nous de- « vions offrir au Seigneur en sacrifice, et quels élaient ceux «qui conserveraient notre race; mais aujourd'hui, si nous « CONSaCrons ces prémices au Seigneur avec joie, notre espé- «rance ne sera plus indécise et flottante, notre état ne sera « plus incertain. Jamais Dieu n’a reçu, sans qu’aussitôt sa li- « béralité nous eût donné plus que nous ne lui avions donné. « I] récompensera toujours les plus faibles sacrifices par les « plus grandes faveurs ; si, au contraire, comme des hommes « qui souffrent d’une injustice, nous déshonorons notre sacri- « fice par nos pleurs... Mais je ne veux prononcer aucune « parole sinistre; car j'espère qu’à l’avenir nous ne serons « plus dans les larmes et les douleurs qui nous accablent au- « jourd'hui. Je prie Dieu de me secouder et d'ouvrir mon « cœur à l'espérance; il me seconde en effet, c’est lui qui a

« donné à ma parole l’autorité, qui a changé votre deuil en «joie; c’est lui qui rappelle à ma mémoire, pour vous con- « soler, une foule de faits anciens et nouveaux. Mais, à vrai « dire , toute la vie humaine n’est qu’un long exemple propre «ἃ nous distraire de nos maux. Je vais plus loin ; je veux vous «faire cette terrible question : A qui appartient-il de pleurer « les morts! Et ici je ne parlerai pas de moi-même; je veux « m'adresser à l’apôtre des nations : que sa voix nous annonce « les décrets du ciel : Je ne veux pas, dit-il, que vous igno- «riez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment « du sommeil de la mort, afin que vous ne soyez pas accablés « de tristesse, comme ceux qui n’ont point d'espoir (1). Voilà « ce que Paul nous annonce, Paul instruit par la voix du ciel, « Paul qui a préché par tout le monde. C’est la voix même du « Christ qui nous dit qu’il n’appartient qu'aux infidèles d’être «tristes à cause des morts, parce qu’ils n’ont pas l’espérance « de la résurrection, parce qu'ils ne croient pas à la vertu des « mystères accomplis en Jésus-Christ. Dépouillons-nous donc « de notre deuil, de peur de nuire à nous-mêmes au sujet de « votre fille, qui repose maintenant dans le sein d'Abraham. « C’est là que bientôt nous la verrons se livrer aux transports « de la joie. Mais si, contre le précepte du Seigneur, je pleure « mon enfant, je me fais exclure de ce magnifique spectacle. Si «vous voulez revoir votre fille, dissipez votre douleur, et, « par un acte de soumission à Ja volonté de Dieu, montrez- « vous digne de païtager son sort. Si nous continuons de nous «abandonner aux larmes, nous nous priverons nous-mêmes « de ce bien tant désiré. La joie du ciel n’est mélée d’aucune « douleur : ce séjour de paix et d’allégresse ne laisse aucune « place à ceux qui pleurent. Ce lieu, où l’on doit goûter une «joie sans mélange, ne peut recevoir ceux qui se désolent. « Le Créateur ἃ voulu rendre son ouvrage immortel, et c'est « pourquoi je ne porte pas envie au sort de cette enfant, et je

(1) I. Thess. 4, 13, \ 36

«ne murmure pas contre un décret qui doit faire ma joie; les « bontés du Seigneur ne seront pas pour moi un motif d’être «ingrat. Le fils du grand roi David était atteint d’une maladie «mortelle : le roi, regardant cette maladie comme un mal- «heur, était courbé vers la terre; il adressait ses prières au « ciel; il s’abstenait de toute nourriture, de tout soin du corps. « Mais à peine l'enfant fut-il mort, que son père déposa tout « signe de deuil. 11 demandait d’abord la vie de son fils; mais « lorsqu'il vit que Dieu l'avait appelé à lui, il n’osa pas se « laisser aller à une douleur qui condamnait les décrets de «son juge; 1] s’éleva au-dessus de son malheur : il rendit des « actions de grâces, et il reprit le cours habituel de sa vie. « Nous devons avoir les mêmes sentiments. Si mon fils, mon « parent, mon ami, tombe malade, je prie Dieu qu’il éloigne «la maladie, et qu’il daigne écouter les vœux de celui qui «Pimplore; mais s’il croit plus utile de rappeler le malade à « Jui, il ne me reste plus qu’à lui rendre grâces, qu’à me rési- « gner, sans me révolter, par mes gémissements ef mes larmes, « contre ce qu'il ἃ jugé à propos de faire. Si quelque démon « nous entoure de ses piéges. et cherche un nouveau Job pour « le tourmenter; si Dieu permet à cet esprit méchant d’éprou- « ver son serviteur ; s’il veut, par ce moyen, faire l'essai de sa «patience; s’il ouvre lui-même un champ de bataiïllé, où il « bumilie le combattant pour lui donner une couronne, je ne « dois pas condamner l'épreuve qu’il fait de la vertu. Je ne « change pas des jours de triomphe en des jours de deuil, ni « le temps du combat en un temps de gémissement. J’en at- «teste ceux dont Dieu a couronné les efforts, j’en atteste ces « couronnes splendides et impérissables! De tels regrets, ὁ mon «frère, sont indignes de votre âme généreuse, de votre esprit « élevé, et de vos autres vertus. Allons, soyons hommes ; com- «battons avec courage, montrons-nous à l’ennemi comme « [68 soldats du roi du ciel. Ne déshonorons pas notre titre de « combattant; que notre faiblesse n’applaudisse pas à l'audace « de l’ennemi. Si d’abord nous.avons agi en hommes, ne nous

LIVÉE X. | 497 « Jaissons pas ensuite amollir ; n’allons pas nous montrer cou- « rageux à exciter la haïne de nos ennemis, et faibles lorsqu'il « s’agit de repousser leurs efforts et de remporter la victoire. « L'ennemi se voit sur la pente de sa ruine, lorsqu'il nous - «trouve prêts à lui résister courageusement. Il cesse d’atta- « quer, lorsqu'il rencontre un homme armé d’un courage iné- « branlable. Près de nous se tient celui qui donne la couronne, «et qui orne le vainqueur de palmes brillantes. Alors il ne « nous laisse plus combattre avec l'ennemi, et si celui-ci re- « nouvelle ses téméraires attaques, il déjoue toutes ses ruses «οἱ tous ses piéges. Il change en félicité éternelle et en joie « ineffable les douleurs du patient. Le saint homme Job nous «en fournit l'exemple : comme nous avons en quelque sorte «partagé ses malheurs, nous partagerons sa joie, sa gloire « éclatante, soit dans le temps présent, soit dans le siècle fu- «tur, qui n’aura pas de fin, par l’intercession de notre glo- « rieuse souveraine, la mère de Dieu, Marie toujours vierge, « et celle de tous les saints. Ainsi soit-il. »

Photius, à cé qu’il paraît, portait souvent ses pensées sur le néant de la vie humaine ; que n’en at-il pas profité! Comme il avait appris par expérience l’inconstance de la fortune, les peines quelquefois cruelles attachées aux honneurs, il n’y a pas de doute qu’il n’ait souvent fait des réflexions sérieuses sur le vide des choses humaines qui lui avaient causé tant de dégoùts. La lettre suivante, écrite à un autre de ses frères, semble nous en fournir des prenves. Le néant de la vie est peint avec les plus vives couleurs, d’après les inspirations de l'Écriture. |

A mon frère Sergius.

« Ce n’est pas à la manière des rhéteurs, que l’Écriture « sainte nous dépeint la vie humaine, quand elle l'appelle une « ombre, une vapeur, une vanité, et autres choses semblables. « Car qu'est-ce que l'enfance ? IL y a-t-il quelque chose de plus « étourdi, de plus borné et de plus insensible? L’adolescence, « qui est appelée la fleur de l’âge, vant-elle beaucoup mieux? « Mais elle est exposée à mille tempêtes ; elle est pleine delé- « gèreté, de vanité et d’agitation ; elle passe avec la rapidité “ d’un songe, et soulève sur son passage des flots de passious « qui vont engloutir sous les eaux tout bon désir et tout « élan vers la vertu. Que dirai-je de l’âge mür? N’a-t-il pas « quelque analogie avec le mouvement de la vapeur? car à « cet âge on s’agite, on se transporte rapidement d’un en- « droit dans un autre, sans pouvoir se fixer nulle part. On « participe à la légèreté et aux mouvements déréglés de la « jeunesse; on n’est pas encore débarrassé des erreurs et des « troubles de cet âge. Et quand on se rapproche de la vieil- « Jesse, on n’a plus que les restes d’un feu qui s’éteint; on s’a- « perçoit que les sens perdent inseusiblement leur vigueur, que « tout tend à sa destruction. On semble bien être exempt des «maux qu’on voit aux deux extrémités de la vie, mais on « participe réellement aux misères de l’une et de l’autre jusqu’à « ce qu'on tombe dans la décrépitude, qui n'est plus qu’une « fumée et un songe; car, je vous le demande, qu’est-ce que «la vieillesse? Il n’est pas nécessaire de répondre, car elle « fait assez entendre elle-même à toutes les oreilles ses souf- « frances, ses incommodités et ses ennuis; elle ἃ moins de «réalité que la poussière, la fumée, l’ombre et le songe. « Comment pouvons-nous done éviter les maux de la vie? « C’est lorsque, dès notre enfance, nous avons reçu de bons « principes, lorsque nous avons été élevés par de sages pré- « cepteurs : ce qui dépend non de nous, mais de nos parents

« ou de nos tuteurs; c’est lorsque, daus notre jeunesse, où « nous étions nos maîtres, nous avons mis un frein à nos « passions, que nous avons réglé notre conduite d’après les « principes d’une bonne éducation, et que nous nous sommes a livrés à des exercices utiles : lorsque dans l’âge mûr , nous « avons conservé les bonnes habitudes contractées dans notre « jeunesse, et que nous avons profité de la force qu’elles nous « donnent pour régler notre avenir, et pour nous élever, en con- « tinuant les mêmes efforts et les mêmes soins, au sommet de la « perfection. Si tel a été le plan de notre vie, la vieillesse sera « comme un port après de longs orages, comme le repos après « Je travail; elle sera accompagnée de joie et de sagesse, qui « couvriront ses défauts et ses incommodités, et qui feront « proclamer heureux celui qui y est parvenu. O mon fils! ne « vous contentez pas de lire mes lettres, maïs faites-les lire par «a vos actions (1). »

Le pape Nicolas, comme nous l’avons vu(2), a envoyé au roi des Bulgares une instruction tendant à le former aux principes du christianisme, à civiliser ses peuples et à adoucir leurs mœurs farouches. Photius s’était occupé avant le Pape du même soin dans une lettre (8) où il trace au prince, avec une main sûre et un esprit juste, les devoirs des rois qui veulent s’honorer du nom de chrétien. 11 commence par la foi, qu’il regarde comme le don le plus précieux du ciel, et comme la source de tout principe moral. « Si la foi s'éteint, dit-il, la « morale disparait bientôt: ces deux choses sont étroitement « enchaïinées , et ne peuvent être séparées. » Après avoir mis sous les yeux du prince le symbole du concile de Constantinople, comme la base de la foi chrétienne, il lui donne l'analyse des sept conciles généraux, qu’il appelle les remparts de la foi. 11 lui dit à quelle occasion ils ont été convoqués, quel était le nombre des évèques, quels étaient ceux qui les

(4) Epist. 72, p. 121, edit. Lond.

(2) Plus haut, p. 133.

(3) Epist. 1, p. 1, edit. Lond.

ont présidés ; il expose avec autant de netteté que de prtcision les doctrines qu’ils ont confirmées, les erreurs qu’ils ont combattues, et tout en les exposant il sait faire briller la vérité et confondre l'erreur. Celte analyse est un chef-d'œuvre digne de celles que nous trouvons dans 88 Bibliothèque. Le septième concile, qui avait encore beaucoup de contradicteurs, est l’objet d’un soin tout spécial : 11 venge le culte des images e le justifiant du reproche d’idolàtrie dont l’avaient flétri le Iconoclastes ; 1] en expose les motifs, il en développe les principes avec autant de justesse que de clarté. Se tournant ersuite du côté de la morale, il recommande à ce prince d'animer la foi par ses œuvres, de travailler efficacement à tirer ses sujets de l’erreur, nommément ses parents, car ilest du devoir d’un bon prince de procurer non-seulement à lui-même, mais encore à ses peuples le salut éternel. 1] descend dans le détail des vices qu’un prince chrétien doit éviter, et des vertus qu'il est obligé de pratiquer, tant en particulier qu’en public, voulant que son extérieur ne fût pas moins réglé que son intérieur. Il lui conseille de bâtir des églises à Dieu et à ses saints, suivant les lois ecclésiastiques , et d’y faire tenir des assemblées destinées à la célébration de l’office divin et à l’oblation des saints mystères : c’est, selon lui, le moyen le plus efficace -d’unir ses sujets, et de les former à la pratique de la vertu. Il l'exhorte à se faire aimer de ses sujets, à se faire un rempart de leur affection, à maintenir le bon ordre, la paix et la justice dans ses États; à retenir les méchants dans le devoir par la crainte des peines, et les bons par les louanges et les bienfaits ; à n’ordonner jamais de supplices dans la colère ; à être prompt à récompenser et lent à punir ; à ne se refuser aux besoins de personne ; à reconnaitre Dieu pour auteur de tout ce qui luiarriverait de bien.

Nous voyons par ces écrits, comme par l’histoire, que Photius était doué de toutes les qualités éminentes qui forment les grands hommes; mais il ἃ été tenté par une passion terrible, l'ambition, qui l’a conduit d’excès en excès, et l’a jeté

forcément dans le schisme : car Photius, il faut le dire, ne visait pas au schisme du premier abord, il semblait môme vouloir l’éviter en employant tour à tour la persuasion, la ruse et la violence pour obtenir la démission ou la déposition . d’Ignace. Il reconnaissait de la manière la plus formelle et la plus respectueuse ἃ suprématie du successeur de saint Pierre et l’antorité de ses légats; l’Église romaine était sans tache, il n’avait aucun reproche à lui faire ; mais, dès qu’il se vit condamné sans espérance de retour, il rejeta l'autorité du saint-siége, et se l’attribua à lui-même en faisant revivre les principes de ses prédécesseurs et en tirant les dernières conséquences du vingt-huitième canon du concile de Calcédoine. « Rome, disait-il, n’a reçu la primauté et les priviléges qui « y sont attachés qu’à cause du séjour de l’empereur; ces « priviléges ont cessé du moment que Rome a cessé de régner : « ils ont été transportés à Constantinople avec le siége de l’em- « pire du temps Constantin (1). » C’est le premier principe de Photius.

Cependant, comme il était difficile de le soutenir, puisqu'il fallait rompre avec toute la tradition , et détruire les monu- ments historiques qui établissaient d’une manière si claire et si évidente la suprématie de Rome, il recourut à un autre principe qui a fait peut-être plus d'impression, du moins qui a eu plus de retentissement que le premier. « L'Église latine, « disait-il, est tombée dans l’hérésie ; elle a donc perdu le « pontificat et la primauté; car l’hérétique n’est plus enfant « de l’Église et ne peut plus être son chef. Or, le siége de « Rome professe ouvertement l’hérésie; il l’a laissé insérer « dans le symbole : ainsi, il n’a plus de pouvoir, et l’Église de « Constantinople, qui tenait le second rang, acquiert, par « ordre de succession, le premier (2). » Voilà les deux principes sur lesquels Photius s’est appuyé, et que par sa parole

(1) Leo allat. de Consensu, lib. n, c. 3, n. 3. (2) Leo allat. de Consensu, lib. n1, c. 3, ἢ. 4,

puissante, il ἃ fait entrer dans l’esprit des Grecs : ils sont le complément de toutes les prétentions des évêques de Constantinople. Ces prétentions avaient été constamment favorisées par les empereurs; ceux-ci prévoyaient la part qui leur reviendrait de cette suprématie spirituelle. Le patriarche était sous leur main ; ils s’arrogeaient le droit de le choisir, et, le cas échéant, de le bannir ; et puis ils n’avaient pas perdu de vue leur antique domination sur l'Occident ; ils espéraient que les peuples, en se soumettant à l'empire spirituel de Constantinople, finiraient par se soumettre également à la domination temporelle, et qu’ainsi la ville impériale rentrerait dans tous ses droits.

Le schisme de l’Orient a donc pour première origine l’ambition des patriarches de Constantinople, favorisée par celle des empereurs : c’est le résumé net et clair de toute l’histoire ecclésiastique du Bas-Empire.

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