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CHAPITRE III

SliGB BT PBISB DE ROME PAR L'ARMÉE FRANÇAISE.

.Positions de Tarmée française devant Rome. — Forces respectives des deux partis.— Plan d'attaqne du général en chef.— L'ennemi délogé de la rive droite du Tibre.— Traits de bravoure des

: soldats français^— Coopération offerte par les puissances catholiques. — Refus motivé du général Oudinot. — Sortie de 6aribaldi.— Destruction de la fonderie de Porto-d'Anzio.— Le Lyonnais Cadl.— Sortie dite des MMcarades,-^ Journée du 13^ juin à Paris.— Déception de la démagogie romaine. — - Mission diplo^ matique de M. de Corcelles. — Bombardement de la place. — Protestations de divers consuls.- Dernier assaut.— Opiniâtreté de Mazzini pour la résistance —La république romaine décrète la cessation de la lutte. — Députatioo au camp français. — Propositions repoussées.— L'armée française entre dans Rome. Reddition du fort Saint- Ange.— Proclamation du général Oudinot. — Fuite des chefs de la démagogie. — Garibaldi ravage la campagne romaine.— Triste état de Rome,— Mission du colonel Niel à Gaëte. — Il remet les clefs de Rome au Saint-Père. — Dévouements.- Theresiano.- Le prince Odescalchi. — Formation d'une nouvelle municipalité romaine. — Les débris de la démagogie à Rome. — Te Deum à Saint-Pierre. — Grande fête dans toute la ville.— Rétablissement des armes pontificales.

Le général Oudinot , complètement libre de ses mouvements par le rappel de M. de Lesseps» s'empressa de faire connaître à son armée les résolutions du gouvernement français et le désaveu infligé à celui qui enchaînait son ardeur depuis son arrivée en

Italie, et compromettait son honneur et son existence. Cette communication excita l'enthousiasme des troupes.

Il ne perdit pas une minute pour signifier aux tyrans de Rome une rupture défînitive et sans appel. - Roselli répondit au général Oudinot en lui demandant encore une trêve de quinze jours» pour s'opposer à la marche des troupes autrichiennes vers la ville éternelle. C'était un prétexte pour gagner du temps. Le commandant de l'armée française dut refuser. Il rassura Tennemi sur les dispositions des Autrichiens, ses alliés, qui étaient convenus de ne pas dépasser les lignes qu'ils occupaient. 11 iit ensuite prévenir les Français qui se trouvaient à Bome, qu'ils trouveraient un asile sûr au monastère de Saint-Paul ; mais, au mépris des habitudes des nations non barbares, les républicains de Rome refusèrent aux français inoQensifs la liberté de quitter la ville. Jamais^ avant ces brigands qui ne faisaient pas la guerre comme tout le monde, pareil procédé ne s'était vu en Europe e^ pareille circonstance.

Dès le lendemain, 3 juin, ordre fut donné aux légions françaises de s'ébranler pour enlever aux soldats de la révolte les positions qu'ils occupaient encore sur la rive droite du Tibre.

' Rome est à cheval sur ce fleuve, qui la sépare en deux parties inégales du nord au sud. La partie orientale, la plus considérable, est protégée par l'enceinte aurélienne ; elle renferme quelques collines peu élevées. La partie occidentale qui comprend la cité léonine, ainsi que le Transtévère, est moins étendue, mais l'enceinte bastionnée, construite en 1 643 sous Urbain VIIK

la rend plus importante au point de vue militaire. Cette fortification embrasse, sur les trois cinquièmes de son étendue totale, la crête du mont Janicule, à trois cent vingt-deux pieds au-dessus du niveau de la mer, et cent quarante-neuf au-dessus de celui du Capitole. Le développement général de Tenceinte mesure seize milles italiens. A Test, Rome n*est dominée extérieurement par aucune élévation; mais à l'ouest, un système de collines enchaînées les unes aux autres serpente dans un rayon de quinze milles environ sur la rive droite du Tibre. Ce sont les coteaux de Santa -Passera, le Vatican, le Janicule^ le Monte-Verde et le Monte-Mario. Cette dernière colline domine, â la partie nord-ouest, le fort Saint- Ange, le Ponte-^Molle et les deux routes qui^ sur la rive droite et sur la rive gauche du fleuve, conduisent Tune à la porte Angelica, Taulre à la porte du Peuple. En dehors de rcnceinte d*Urbain VIII> en regard de la porte Saint-Pancrace, et à une distance de 490 mètres, s'élève sur un plateau la villa^^Corsini, connue sous le nom de Casino des quatre vents. Le général Oudinot jeta les yeux sur la position importante qu'elle occupe, pour en faire le pivot de ses opérations.

L'art militaire enseigne qu'une place doit être attaquée par le front le plus saillant : cette partie étant moins bien flanquée que les autres, présente à Taction des assiégeants une moindre concentration de feux. C'est en laison de ce principe que le général Oudinot, d'accord avec les généraux Vaillant et Thiry, résolut de se rendre maître du Janicule, afin de pouvoir diriger les batteries de brèche sur le front le plus saillant des remparts.

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L'armée française occupait les hauteurs qui, sur la rive droite du Tibre, dominent la partie occidentale de Rome. Elle s'étendait du^nord aii sud jusqu'à la plaine située sur la rive gauche de ce fleuve, du Monte-Mario à la basihque de Saint Paul. Dans cet ordre demi-circulaire/ ayant son front d'opérations opposé au point objectif et ses h'gnes d'attaque dirigées concentriquement, elle se trouvait disposée de la manière suivante : le centre, la réserve et les accessoires à Monte* Verde ; la droite à Saint*Paul, et la gauche à Monte-Mario. Le grand parc d'artillerie campait à Santa -Passera, celui du génie à la villa Santucci d'abord, et ensuite à Merluzetta. Le gros de l'armée, les ambulances, les dépôts et les fours occupaient la villa Santucci. La position élevée de ce point, choisi pour recevoir le quartier général, permettait au commandant en chef de communiquer rapidement avec les deux ailes de l'armée, et de diriger ses opérations. Les troupes françaises formaient alors un eOectif d'environ 23,000 hommes.

L'armée qui se défendait dans Rome se composait d'environ 30,000 combattants. Quoique formée d'éléments de toute sorte, elle n'en constituait pas moins une force redoutable. Elle avait à son service cent quatorze bouches à feu bien approvisionnées.

Toutes les troupes de la démagogie occupaient l'intérieur de la ville que les républicains avaient munie de parapets, de barricades, de batteries et de divers tra-^ vaux de tranchées, surtout sur les points qui se prêtaient le plus à l'attaque^ tels que les portes du Peuple et de Saint-Pancrace. Confiante en elle-même, cette armée ne

désespéra point de la victoire. Ceux qui la commandaient disaient hautement que, vaincus, ils s'enseveliraient sous ses ruines et n'épargneraient pas les monuments, afin d'illustrer leur défense. Ils étaient les frères aînés de ceux qui^ à quelques années de dislance, sous le nom abhorré de communards^ devaient brûler Paris. La Providence, qui maîtrise les volontés quand il lui plaît, sauva y pour cette fois, de leur fureur destructive les monuments de la cité des siècles.

Quant à l'armée assiégeante, elle n'avait encore qu'une faible partie de son matériel d'artillerie et des approvisionnements qui lui étaient nécessaires. Les arrivages, qui ne se firent que successivement, suffisaient à peine aux besoins quotidiens du siège* Ces retards avaient été prévus par les officiers généraux, et ceux-ci agirent en conséquence. C'est pourquoi ils n'attaquèrent pas sur la rive gauche.

Mais la raison péremptoire qui leur dicta cette conduite fut le souci d'épargner les monuments de Rome.

Le commandant ne voulait pas s'exposer au malheur de n'avoir plus à remettre au Saint-Père qu'une ville saccagée, ayant subi les conséquences d'une ville prise d'assaut. Cette préoccupation constante de l'armée française explique la lenteur qu'elle mit à s'emparer de cette place qu'elle aurait pu enlever de vive force, mais en la mutilant. Tel n'était point l'esprit de l'expédition ; la France ne voulait entrer dans Rome que pour la délivrer des démagogues qui l'opprimaient. Il était donc de tout point préférable d'attaquer comme on le fit, de procéder lentement et sûrement, et de.ne point enlever

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les obstacles de haute lutte. L'attaque fut savamment combinée ; elle marcha d*un pas égal et sûr, pied à piedy ce qui avait le triple avantage de lasser les assiégéants^ de ménager le sang des soldats français et de préserver la ville. :

Il n'entre pas dans notre plan de décrire les travaux du siège de Rome, travaux admirables que les hommes pratiques ne sauraient trop étudier ; ni de tracer le récit des opérations journalières des deux armées, récit qui exigerait à lui seul tout un volume. Nous nous contenterons de signaler les phases principales et les épisodes les plus intéressants de ce siège mémorable.

Il importait d'abord d'enlever aux républicains les po sitions qu'ils occupaient en dehors de Rome, entre la rive droite du Tibre et la route de Civita-Vecchia, qui longe au nord la villa Pamfili.

La lutte commença vive, ardente, implacable. Deux brigades s'élancent avec impétuosité sur cette villa^ Tune au sud, l'autre au couchant. Assaillis par des coups de feu, ils n'en pénètrent pas moins dans l'enceinte. Cent cinquante républicains qui s'y trouvaient furent contraints, après une vive résistance, de mettre bas les armes et de se rendre avec leurs drapeaux. Ce furent les brigades Mollière et Levaillant (Jean) qui s'illustrèrent par ce brillant début.

Le général Vaillant, commandant le génie, ayant résolu d'appuyer la gauche de sa première parallèle à l'église Saint-Pancrace, les Français durent s'en emparer^ ainsi que du cloître et du jardin clos de murs qui l'entourent. Ce fut l'affaire de quelques minutes. Mais

cette position importante , que les républicains tentèrent inutilement de reprendre, était sérieusement inquiétée par les tirailleurs de la villa Corsini. On dut s'emparer encore de cette dernière* De proche en proche, les français délogèrent à coups de fusils les républicains de la villa Valentini et de plusieurs autres maisons assises sur le même plateau. A Texception du jardin et de Téglise Saint-Pancrace qui, à partir de ce moment, restèrent constamment au pouvoir des FrançaiSi ces positions furent tour à tour prises et reprises par les uns et par les autres, dans des combats où Ton fit preuve d'un remarquable acharnement. A la fin, les troupes romaines en furent chassées. En partant, elles incendièrent ces habitations.

Ces premiers engagements furent signalés par des traits de bravoure dignes de la vieille réputation des soldats français.

Ainsi, un soldat de la 5* compagnie du 2* bataillon du 66* de ligne, nommé Brazier, se trouvant tout à coup isolé dans une masure et cerné par les républicains, ceux-ci lui crient de se rendre : — « Pas si bête l » leur cne-t-il; et il leur tire successivement dix coups de fusil. Quand il n'a plus de cartouches pour soutenir le siège, il tire une pipe de sa poche, la charge et Tallume tranquillement en attendant la mort. Les républicains se jettent sur lui, le renversent, et, le poignard sur la gorge, veulent le foicer à crier Vive la République romaine I — « Vive la France ! » crie-t-il de toutes ses forces.

Il va périr assassiné^ quand un officier italien, dont le nom eût mérité d'être conservé, lui sauva la

vie. — « Ne le tuez pas ! s*écria-t-il, c'est un brave 1

— € Nous sommes tous comme cela dans mon pays,:» répond Brazier.

Un romain tombe entre les mains d'un détachement français. Vaincu, il veut se tuer, disant qu'il est déshonoré.

— € C'est nous qui serions déshonorés, si nous vous laissions faire! » s'écrient les soldats français, et ils Tempêchent d'accomplir son fatal dessein. Ils lui serrent la main, le conjurent de vivre, lui affirment^ eux qui Tout vu combattre, qu'il s*est bien conduit, que son honneur est sauf..... il se résigne à vivre..... Peut-être ne demandait-il pas mieux.

Un romain tombe du haut d'une maison assiégée : il ne s'est pas fait de mal^ mais il s'est livré lui-même prisonnier.

— c Ce n'est pas de jeu, cela ne compte pas, lui direntlesFrançais. Remontez là-haut, et rebattons-nous. >

Et ils lui font la courte-échelle pour qu'il rejoigne ses camarades.

Voilà bien les Français f

Un tambour, qui fut décoré de la croix de la légion d'Honneur, accomplit cette action d'éclat : Remplaçant un clairon et un tambour, tués successivement au même poste, en sonnant et en battant la charge, il reçoit une balle dans sa caisse ; il la retourne stoïquement, et bat de l'autre côté ; une nouvelle balle lui brise le bras droit ; sans sourciller, il change sa caisse de position et bat de ta main gauche. Il continua jusqu'à ce que la perte de son sang l'eût abattu.

AUX exemples de courage et d'intelligence, les soldats français joignaient souvent les témoignages d'une touchante piété.

Un jour, un soldat nommé Cadi, du 17* léger, avait reçu de son frère, lyonnais comme lui, une lettre socialiste rengageant à déserter, et une autre de sa mère, lui disant de faire son devoir de soldat chrétien. Sa bonne mère avait joint aux caractères écrits par son cœur une petite médaille de Notre-Dame deFourvières. On demande, le jour même, un homme de bonne volonté pour accomplir une mission où la vie est fort en danger. Cadi, qui a déchiré la lettre de son frère et qui porte sur son cœur celle de sa mère avec la médaille bénie, s'offre aussitôt.

Il fallait traverser le Tibre à la nage, sous les balles ennemies, pour porter un ordre à une compagnie, et repasser le fleuve de la même manière. Le jeune soldat réussit, et comme, à son retour, un officier supérieur le complimente, en lui disant : — c Vous êtes un brave ! vous avez affronté une mort presque certaine. — Je le savais, répondit-il en sortant la médaille de son sein, mais j'avais là, sur ma poitrine, un précieux talisman. »

Les engagements préliminaires que nous venons de raconter eurent pour précieux résultat d'assurer aux français la liberté de leurs mouvements autour de la place assiégée.

Le général en chef, sans perdre de temps, décida que Touverlure des tranchées serait faite dans la nuit du 4 au 5 juin, et arrêta les disposions à suivre pour cette périlleuse et difficile opération, depuis Téglise Saint-Pancrace^

jusqu'aux escarpements qui descendent à la Villa Portuense.

Ce jour-là, douze cents travailleurs^ protégés par deux bataillons, sous les ordres du général Rostolan, se rangeaient sans bruit devant la maison des six volets verts^ située à trois cents mètres environ du mur d'enceinte.

Le silence du soir n'était interrompu que par les décharges faites sans direction parle canon des assiégés. Tout à coup, à un signal donné, les douze cents travailleurs commandés pour ouvrir la tranchée s'élancent en avant, parviennent aux lignes tracées par le génie, à trpis cents mètres de la place, et se mettent à Tœuvre, tandis que, pour détourner l'attention de l'ennemi, le général en chef fait opérer deux fausses attaques, l'une à la villa Pamfili, l'autre en avant du Ponte-Molle. Lorsque le jour parut, les travailleurs étaient à couvert.

L'ouverture de la tranchée est une des actions les plus hardies du siège de Rome ; les tranchées, d'après les règles de l'art, s'ouvrent ordinairement à six cents mètres de la place attaquée.

Le 7, pendant que les tranchées continuaient à prendre leur développement^ au bruit du canon, le général Oudinot reçutà son camp plusieurs officiers supérieurs des armées espagnole et napolitaine, venant offrir à l'armée française, au nom de leurs gouvernements respectifs^ le concours de leurs armes. Le colonel espagnol Buenaga, chef d'étatmajor, et le colonel Agostino^ aide-de-camp du roi de Naples, étaient les représentants de cette députation. Buenaga était muni d'une lettre du général Cordova (1),

(i) Ue brave général était un descendant de Gonsalye de GordOue,

commandant en chef de Tarmée espagnole, campée à Veiletri.

Le général Oudinol accueillit cette députation de la manière la plus noble, remercia ces officiers pour la France, pour son armée et pour lui-même de leur démarche, mais leur déclara ne pas accepter leur proposition. Il leur donna avec une loyale franchise les raisons de ce refus. // appartenait à la France^ fille atnée de V Église, de prendre Vinitialive du rétablissement à Rome de ta souveraineté temporelle du Pape, intimement liée à son autorité spirituelle; les institutions libérales qui régissent la France s'opposent aux solutions absolutistes représentées par les gouvernements autrichien, espagnol et napoHtain; Tarmée française, dans la journée du 30 avril, a subi un affront dont elle doit se laver ellemême ; la mission diplomatique de M. de Lesseps a amené la suspension momentanée des opérations militaires, mais depuis que le rappel dece malencontreuxdiplomate a rendu au général en chef le libre exercice de son action militaire, les opérations du siège sont poussées avec ardeur, et bientôt Rome sera au pouvoir des Français.

« Non, ajoute en finissant le général, dans les circonstances actuelles, la France ne saurait permettre qu'aucune nation vienne partager la gloire qui lui appartient exclusivement, et que personne ne peut lui ravir. •

Les officiers étrangers n'avaient trouvé rien à répliquer aux raisons du commandant de l'armée française. Ils assurèrent le général Oudinot que leurs gouvernements ne prétendaient pas gêner la France, que leurs armées ne quitteraient pas leurs cantonnements; et, en

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même temps, ils rassurèrent des sympathies de l'Espagne et de Naples pour la France catholique, pour la France de Charlemagne et de saint Louis.

De son côté, le général usa envers eux de cette franche courtoisie qui est familière aux officiers français. II les retint à déjeuner et leur offrit gracieusement tous les moyens de suivre les opérations du siège dans Tintérêt de la science militaire.

Pendant ce temps, les chefs de la République romaine faisaient des efforts suprêmes pour empêcher Ténergie des assiégés de s'éteindre. Leurs écrits étaient de la poudre, leurs proclamations des brûlots enflammés.

Le 12 juin une sortie des républicains, forte de 6,000 hommes, sous la conduite de Garibaldi, se jeta avec fureur surMes tranchées. Le colonel Niel leur opposa deux compagnies d'élite. Ils lâchèrent pied et se sauvèrent en désordre, laissant sur le terrain une foule de morts, dont le nombre fut encore augmenté par la mous*^ queterie des tranchées, foudroyant leur retraite. Plusieurs romains, dans leur fuite, avaient jeté leurs fusils, qui restèrent au pouvoir desassiéj^eants. Ce nouvel avantage était immense pour ces derniers. Cette tentative avortée dégoûta les assiégés des sorties. Dans la journée du 13 juin, ils se virent enlever une précieuse ressource*

Depuis quelques jours, le général en chef avait acquis la certitude que l'ennemi tirait la plus grande partie de ses projectiles d'une fonderie établie à Porio-d'Anzio, port de mer défendu par un fort entre Fiumicino et Ter-* racine. Résolu d'enlever aux Romains cette ressource» il donna l'ordre au capitaine d'état-major Castelnau, de

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s*6inbarquer sur la frégate à vapeur, le Magellan^ et d*aller détruire Tusine en question. Cet ofBcier, commandant supérieur de Fiumicino, s'embarqua avec un détachement de vingt-cinq hommes d'infanlerie.

Arrivé le 13 en vue de Porto- d'Anzio, le brave capitaine se rend seul à terre avec une embarcation du bord, et se dirige immédiatement vers la fabrique qu'il doit détruire. Il mande auprès ^e lui le chef de rétablissement, i Vous êtes belge, Monsieur, lui dit-il, vous êtes d'un pays allié de la France. Comment se fait-il que vous ayez mis votre industrie au service d'une nation en guerre avec la nôtre ?

— c J'ai dû subir la loi de la force, répondit le directeur ^plusieurs fois, les agents de la République romaine sont venus me forcer, le pistolet au poing, de fondre et d'expédier à Rome les projectiles dont Rome avait besoin.

' — « J'en suis désolé pour vous, répliqua le capitaine, mais j'ai des ordres^ vous m'aiderez à les exécuter.

— « Volontiers, capitaine. Quels sont-ils?

— a Vous allez détruire immédiatement tous ces appareils.

— « Mais, c'est ma ruine que vous exigez, Monsieur, s'écrie en pâlissant l'industriel; je ne consentirai jamais à ce que vous me demandez.

i — « Vous refusez ?

— € Je refuse.

— • Eh bien ! (ajouta le capitaine, en étendant la main dans la direction delà frégate), l'incendie de votre fabrique et du village entier sera la conséquence de votre obstination. >

Cette déclaration était péremptoire, le directeur ef^ frayé s'exécuta.

Le capitaine se présente ensuite devant le commandant du fort.

-^ 4r Que désirez- vous. Monsieur? lui demanda VoP^ ficier romain.

— « Vous prier de vouloir bien me livrer, à Tinstant même, tous les approvisionnements, toutes les munitions renfermées dans le fort que vous avez l'honneur de commander.

r- <E Vous êtes malade, Monsieur, s'écrie en riant le commandant romain ; le soleil de Rome aura troublé votre esprit ; vous êtes fou.

— « La preuve que j'ai toute ma raison, c'est que, confiant en votre loyauté, je suis venu seul près de vous, commandant, pour vous prier de m'accorder ce que je pourrais, au besoin, demander à la force ; » et, une set^onde fois, le capitaine étendit sa main dans la direction du bâliment français, c Belle frégate ! » murmura entre ses dents le commandant du fort. — « Fort belle, et meilleure encore, répliqua le capitaine Castelnau. Voyez comme elle est bien armée ! j> Les trois batteries du Magellan étaient prêtes à faire feu. Enfin, l'officier romain avait compris : il livra tous les approvisionnements du fort, seulement il exigea un reçu, c Un reçu? s'écria ^n riant à son tour le capitaine Castelnau; vous êtes malade, le soleil de Porto-d'Anzio aura troublé votre esprit; vous êtes fou.

— € Moi, fou?

. — € Eh! oui, puisque vous me demandez un reçu.

Commandant, nous sommes soldats et non des négociants ; nous avons fait une opération de guerre et non une transaction de commerce. ]»

A 4 heures, le capitaine Casteinau rejoignit le iifa96^ lan^ après avoir encloué sur place quatre canons de 36, submergé un grand nombre de projectiles avariés et détruit la^onderie. En outre, huit barils de poudre, cinq caisses de cartouches et artifices, huit à neuf cents boulets de tout ca!ibre, et 4,000 kilogrammes de mitraille, furent les trophées de cette expédition exécutée avec autant d'intelligence que d'énergie.

Les assiégés, voulant rompre le cercle de fer et de feu qui les resserrait chaque jour davantage, essaient, le 15 juin, sous la protection de leurs canons, une nouvelle attaque des lignes françaises, dans la direction du Ponte-Molle^ Leur colonne, forte de 1,500 hommes, est culbutée par le général Guesviller.

Deux jours après, à l'heure où les habitants de Rome ont l'habitude de quitter leurs maisons pour respirer la fraîcheur de la nuit, on vit s'avancer dans les rues une forte colonne de troupes singulièrement vêtues. Les soldats qui la composaient avaient passé sur leurs uniformes une longue chemise blanche. Ils avaient eu recours à cet expédient, souvent employé en Italie par les capitaines du seizième siècle, afin d'éviter un inconvénient dans lequel ils tombaient chaque fois qu'ils entreprenaient une expédition nocturne, celui de tirer les uns sur les autres. Celte colonne, composée en grande partie de polonais» s'abattit silencieusement dans la tranchée. Elle croyait surprendre les travailleurs, mais elle fut surprise elle-

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ttène. Repoussée à coup de baïonnettes, elle rentra dans la place après avoir éprouvé quelques pertes insignifiantes. Nos soldats appelèrent cette sortie la nuit deê mascarades.

Le 19 juin, le bruit se répand tout à coup dans la ville qu'une révolution a éclaté le 1 3 juin à Paris ; que les troupes ont fait cause commune avec les insurgés, que TAssemblée est dissoute, le ministère mis en jugement, le prince Louis-Napoléon enfermé à Yincennes, et Ledru-Rolin proclamé dictateur du gouvernement français.

Cette nouvelle se propage avec la rapidité de réclair. Une joie, feinte ou réelle, brille sur les visages, les cloches carillonnent, les illuminations se préparent, les chefs et les dupes s'embrassent, l'enthousiasme révolutionnaire est à son comble. Joie éphémère ! loin d'être victorieuse, le 13 join, la révolution, encore une fois vaincue dans son repaire, avait été dispersée par l'énergique élan du brave général Changariiier. Ledru- Rollin, ce vieiix de la Montagne^ qui préparait au chef de l'État, une cellule au donjon de Yincennes, surpris luimême au milieu de ses rêves de dictature, fut trop heureux, grâce au complaisant vasistas du Conservatoire, d'échapper au sort qu'il méritait.

Pendant que ces choses se passaient à Paris, H. de Corcelles, envoyé extraordinaire de France, arrivait au quartier général devant Rome, avec des instructions secrètes pour le général en chef.

M. de Corcelles était un tout autre personnage que

M. de Lesseps. Une première fois, au début de l'exil de

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Pie Ui(Voir le deuxième volume^ page 218), il avait été chargé, nous l'avons vu précédemment, d'une mission à Rome, où il avait fait ses preuves. Point de sympathie pour la démagogie romaine, point de vanité, point d'intrigues, point de discours philanthropiques ; juste, sincère, prudent, énergique, loyal, religieux, jaloux de Thonneur national et des droits de la Pâ-* pauté, voilà M. de Gorcelles. Aussi, la diplomatie n'était pas pour lui une profession, un métier, c'était une dignité. Il jugeait la question romaine avec Tâme d'un chrétien, le cœur d'un patriote et l'esprit d'un sage. 11 avait en vue deux choses : l'honneur et les intérêts du Saint-Siège, l'honneur et les intérêts de la France. Il comprenait que le gouvernement français avait commis une première faute en n'adoptant pas, dès l'abord, une politique franchement et absolument conforme à celle qu'il avait reconnu plus tard être la seule convenable.

C'est à cause de ses opinions bien connues qu'on le choisissait pour reprendre par la base l'œuvre compromise par M. de Lesseps.

Arrivé au quartier général, M. de Gorcelles se mit promptemcnt d'accord avec le commandant en chef, et il s'empressa d'écrire à M. de Gerando, chancelier de France, resté courageusement à Rome, pour le prier de faire part aux Romains du désaveu complet que son gouvernement venait d'infliger à M. de Lesseps.

Gette déclaration était une réponse solennelle à l'accusation de perfidie que les triumvirs, s'appuyant sur le prétendu traité Lesseps, n'avaient pas honte de lancer hypocritement contre le brave général Oudinot*

. Cependant, la marche irrésistible des travaux de siège avait amené Tannée française aux pieds des remparts de Rome.

Le 21 juin, trois brèches se trouvaient praticables» et le même jour le duc de Reggio donna les ordres nécessaires pour Tassant de cette première partie des ramparts. A 10 heures du soir, après toutes les mesures de précaution que prescrit Tart militaire en pareille circonstance, le colonel Nie! lance à l'assaut les trois colonnes désignées pour celte action d'éclat. Elles tombent avec un élan irrésistible sur les brèches, et s'y installent à la faveur des feux de Bengale que tirent les assiégés. Elles débarrassent le terrain en avant par une charge vigoureuse. Leur impétuosité est telle que, se trouvant bientôt sur la ligne de retraite des ennemis, elles leur enlèvent plusieurs caissons de poudre et une cinquantaine de prisonniers, parmi lesquels figurent un lieutenantcolonel et un lieutenant.

Ce brillant succès coûta aux Français trois officiers et douze soldats tués, trois officiers et cinquante-sept soldats blessés, chiffre peu considérable si on le compare à Timmense résultat obtenu.

Dans Rome, Teffervescence est à son comble. En vain les triumvirs excitent par une folle proclamation les ha« bitants à la résistance ; en vain la commission des barricades fait sonner aux oreilles de la foule le nom deGa. ribaldi, V Invincible, dont la poitrine est un rempart inexpugnable, et qui va tenter une sortie désespérée, à la tête de ses plus intrépides soldats ; le tambour bat la générale, la cloche du Capitole sonne le tocsin, les orateurs

de carrefour font retentir l'appel aux armes. Ces voix gont sans éoho ; la garde civique a perdu courage, et la multitude, pour éviter les bombes françaises, cherche son salut dans les maisons^ en maudissant les traîtres qui ' ont attiré sur eux les calamités de la guerre et du bombardement.

La république romaine touchait à ses derniers moments. Le courage et le nombre de ses défenseurs succombaient sous la science et la discipline des Français. L'armée de la défense se trouvait décimée par le nombre des mortSy des blessés, des prisonniers et des déserteurs ; les meilleurs officiers avaient payé de leur vie la vaillance qu'ils avaient déployée dans la lutte ; le matériel de l'artillerie avait beaucoup souffert ; la perte des meilleurs canonniersjetait le découragement parmi ceux qui restaient ; les soldats citoyens refusaient leur concours; enfin, Garibatdi lui-même, la dernière ressource de la défense, écrivait au minisire de la guerre : « Les meilleures positions sont perdues, les munitions presque épuisées ; je n'ai presque plus d'artilleurs ; que faut-il faire? Envoyez-moi des instructions. >

Les chefs de la démagogie expirante venaient d'imaginer un dernier stratagème. Plusieurs puissances avaient encore leurs consuls à Uome. Celui d'Angleterre était M. Freeborn, marchand de tableaux et connu pour ses sentiments hostiles à la France et à la Rome papale. Aisément les chefs de la république obtinrent de lui qu'il se fit l'instigateur d'une protestation collective des agents consulaires au commandant de l'armée française» contre le bombardement de Rome. Rédigée sous la

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forme hardie de remontrance, cette protestation se terminait ainsi : « Nous avons la confiance, Monsieur le général, qu'au nom de l'humanité et des nations civilisées, vous voudrez vous désister d'un bombardement ultérieur, pour épargner la destruction à la ville monumentale, qui est considérée comme sous la protection morale de tous les pays civilisés du monde, i^

Cette pièce, affirmant que les bombes avaient déjà coûté la vie à des personnes innocentes, et la destruction de divers chefs-d'œuvre à la ville, n'était pas moins menteuse qu'insolente. Le général Oudinot, qui ne voulait qu'effrayer la population et hâter la reddition de la ville, prenait toutes les précautions pour que les bombes fussent aussi innocentes que possible. Le bombardement lui-même destiné à accélérer la soumission des insurgés, était un moyen mis en œuvre pour épai*gner aux Romains de plus dures extrémités.

Il n'est pas indilTérent de savoir que ce factum audacieux, après la signature du sieur Freebom, portait celles des consuls de Prusse, des Pays-Bas, du Danemark, de la Confédération suisse^ du Wurtemberg, de la république américaine de San-Salvador, des Étatts- Unis et de la Sardaigne.

Le général daigna leur répondre, et il le fit avec la rondeur qui convenait en pareille circonstance.

Rien ne put donc arrêter le cours des événements qui se précipitaient. MM. d'Harcourt et de Rayneval^ servant officiellement d'intermédiaires entre la France et Gaëte, se trouvaient souvent au camp firançais. Quelques diplomates étrangers s'y rendaient également.

Les puissances catholiques appuyaient moralement Taction militaire de la France. C'était un contre-poids à la protestation consulaire.

A cette époque, le commandant en chef, instruit qu'il existait à Tivoli une poudrerie qui fournissait à l'armée romaine une énorme quantité de poudre, prescrivit au général Guesviller de faire détruire cette fabrique par une colonne mobile. Le général Sauvan, chargé de cette expédition, partit le 28 à minuit du Ponte-Molle. Il avait sous ses ordres un bataillon du 1 3* de ligne, un bataillon du 1 3* léger, 25 chevaux et un détachement du génie.

La nuit était magnifique, Tesprit du soldat excellent. Toute la population de Tivoli vint à la rencontre des Français et les reçut avec de vives acclamations. Le général fit bivouaquer ses troupes sous les beaux arbres qui servent de promenades à la ville, et se rendit avec quelques ofiBciers à la municipalité pour informer les chefs de la cité du motif de son expédition. Ceux-ci furent consternées. La poudrerie de Tivoli, dirent-ils, est le plus bel établissement de ce genre qui existe en Europe; sa destruction serait pour le pays une véritable calamité. Le général fit prévaloir les nécessités de la guerre et les exigences du devoir militaire. Vainement les aut^ités le supplièrent de s'emparer de la poudrerie au nom de la France, de la considérer comme sa conquête^ de l'occuper au besoin avec une partie de sa colonne; plusieurs quintaux de poudre, une quantité considérable de soufre et de salpêtre furent submergés, les machines brisées et les constructions en bois incendiées.

Cette exécution terminée, le général donne le signal du retour; ses soldats marchent par une chaleur tropicale ; la terre brûle sous leurs pieds. Tout à coup le soleil se voile, le ciel s'obcurcit et un orage épouvantable éclate. Bientôt après, la nuit survient, l'orage redouble d'intensité ; des flammes jaillissent de la terre brûlée par le soleil ; les soldats semblent fouler des gerbes de feu, leurs yeux sont éblouis par les éclairs, et la foudre gronde sans interruption sur leur tête. Cependant ils marchent toujours, avec précaution, appuyés par des tirailleurs, car à leur sortie de Tivoli, le gonfalonier avait dit au général que Garibaldi était sorti de Rome avec une forte division pour Tattaquer au retour. Le général avait répondu : c Garibaldi n'osera pas nous accorder ce bonheur. > En effet, les nombreuses colonnes mobiles de l'armée expéditionnaire, envoyées dans toutes les directions, n'avaient jamais été attaquées en rase campagne. Le général Sauvan rentra au camp sans avoir perdu un seul homme.

Sous les murs de Rome, la lutte touchait à son dénouement. Les troupes françaises n'avaient plus qu'à se faire jouf à travers le formidable bastion 8 de la porte Saint-Pancrace. Mais cette tâche pouvait paraître un travail de géant. Les Romains regardaient celte position comme imprenable. Le 29 juin, après un vigoureux combat d'artillerie, la brèche devient praticable. Le général en chef donne aussitôt ses derniers ordres d'attaque. A deux heures et demie du matin, les disposition préliminaires étant terminées, le colonel du génie Niel» qui doit gagner cette nuit les épaulettes de général.

110 HISTOIAE D£ PIB IX ET DK 80N P0NTIFIG4T.

donne aux diverses colonnes d'assaut ses dernières instructions.

Un silence religieux règne dans les rangs serrés de nos soldats qui attendent le »gnal. Trois coups de caaon se font entendre, et au cri de : En avant, les braves ! ils s'élancent au pas de course. La première colonne arrive au sommet de la brèche à travers une grêle de balles. Tous les obstacles sont abordés de front et franchis à la baïonnette avec un élan et une rapidité extraordinaires. Une lutte terrible s'engage. Le commandant du génie Galbaut-Dufort tombe frappé de deux balles (1). Les assiégés, cernés de toutes parts, sans issue et sans espoir de vaincre, combattent corps à corps et se font tous tuer à coups de baïonnette ; la terre est teinte de sang.

Quand parurent les premières lueurs du crépuscule, les Romains, épouvantés du vide qui s'est fait autour d'eux, reculent et se retranchent dans les maisons voisines ; mais bientôt, excités par la voix de leurs chefs, ils s'élancent tête baissée sur les baïonnettes françaises, pour vendre chèrement leur vie. Dans cette aifireuse mêlée tomba un traître, le français Laviron, qui vêtu de la chemise rouge se battait contre ses compatriotes. Il était six heures. Le bastion, les canons, lesretranche-

(1) Ce brave ofiScier était mortellement atteint. Il mourut le 11 juillet suivant, à rbôpital du Saint-Esprit. Ses derniers moments furent sublimes. Il s'éteignit en chrétien, le cruciQx sur les lèvres, les mains froides dans celles du général Vaillant, qui pleurait à chaudes larmes. Le mourant était calme et résigné, comme it convenait à un soldat catholique, martyr de la cause de Dieu. Ces exemples de piété étaient quotidiens dans l'armée expéditionnaire.

loents^Iea maisons crénelées» enfoncées à coups de hache, sous une fusillade à bout portant, tout était emporté par l'armée assiégeante.

Les troupes romaines, décimées, sanglantes, abandonnent le lanieule et rentrent dans Rome par la grande artère du quartier transtéverin, la rue Longara. L'aspect général est sombre et sinistre, un silence de mort, interrompu seulement par le glas des cloche s, règne dans la ville; de longs convois de blessés arrosent d'une traînée de sang le chemin des ambulances; les cris de Tagonie se mêlent à l'accent du désespoir, la révolution romaine râle son dernier soupir 1

Pendant ce temps aussi, l'armée française, abritée sous son drapeau flottant sur le mont lanieule, regarde avec surprise les reflets expirants d'une couronne de feu qui ceint la coupole de Saint-Pierre. Ainsi qu'aux beaux jours de la Papauté, les Romains avaient voulu célébrer l'anniversaire de la fête du prince des {apôtres par l'illumination de sa vaste basilique. Merveilleuse coïncidence ! la fille aînée de l'Église terrasse l'hydre révolutionnaire, le jour même de la fête de saint Pierre et la veille de celle de saint Paul. Le génie vaincu de la révolution a illuminé, lui-même, le premier temple du monde, pour éclairer toutes les phases de cette dernière lutte, et inaugurer la victoire de la France, la délivrance de Rome et le rétablissement de l'autorité légitime.

Les républicains s'étaient défendus avec un acharnemeal qui tenait de la rage et du désespoir. L'habitude de la révolte et de la guerre des barricades dans toutes les capitales de l'Europe, la haine des catholiques et des

soldats de Tordre» la crainte du châtiment s'ils étaient vaincus, tous ces motifs réunis les enflammaient d'une sorte de fureur belliqueuse. Leur bravoure était celle des pirates. La République avait fait appel à leur cupidité, à leurs instincts grossiers et dissolus; en la défendant ils défendaient leurs propres convoitises.

L'assaut du 29 juin coûta à Tarmée catholique un officier et dix-huit soldats tués sur place, sept ofOciers et quatre-vingf-dix soldats blessés. Les républicains eurent quatre cents morts, dont les cadavres demeurèrent épars sur tout le terrain parcouru par les colonnes françaises. Les canonniers de la batterie du mur d'Auréjien furent presque tous tués sur leurs pièces.

Lorsque les défenseurs eurent cessé de tirer, ils demandèrent et obtinrent du vainqueur un armistice pour enlever leurs morts et leurs blessés.

La prolongation de la défense n'a plus désormais aucune chance de succès. Les chefs du gouvernement usurpateur en sont les premiers convaincus. Vont-ils s'obstiner à une lutte sanguinaire et inutile, épuiser leur souffle pour activer l'incendie, se faire un jeu. cruel des misères du peuple et appeler la destruction sur une grande partie de la cité? Ils ne reculent pas devant cette perspective ; ils voudraient prolonger l'agonie de leur république comme on prolonge les derniers moments d'un moribond. Mais ils ont à compter avec l'assemblée qui se tient en permanence dans la salle de ses délibérations. Quelques membres sensés, voyant la position désespérée, parlent de rendre la place. Mazzini, ce génie des ruines, veut une dernière fois abu^r de sa fatale in-

fluence, et fait appeler GaribaMi pour soutenir les efforts de sa rhétorique. Garibaldi arrive, pâle et défait. Il avoue le désastre, mais il ajoute que tout est possible à un peuple qui préfère la mort à la reddition^ et il propose un plan digne de lui : 11 faut se retirer sur la rive gauche du fleuve, s'y retrancher fortement, faire sauter tous les ponts^ armer de canons les bastions du Saint-Esprit, tenir avec vigueur dans le château Saint-Ange^ sur les remparts de la cité Léonine, dans le quartier Saint-Pierre et du Valican. Mais, pour mettre à exécution ce plan de défense, il aurait fallu que la population y consentit, et elle était au contraire toute disposée à s'y refuser. La garde civique ne voulait pas de ce combat à mort; elle était lasse de la République, des républicains et de la gQerre. Aussi, TAssemblée ne goûta point ce parti extrême, et elle vota à la majorité le décret suivant :

c République romaine ! au nom de Dieu et du peuple !

c L'Assemblée constituante romaine cesse une défense devenue inutile et reste à sa place.

c Le triumvirat est chargé de l'exécution de cet arrêté.

« Rome^'le 30 juin 1849.»

Mazzini refusa d'exécuter ce décret et résigna ses fonctions. Ses deux collègues, Armellini et Safii imitèrent son exemple.

Une députation, prise dans le sein de la municipalité, fut envoyée au camp français pour essayer une négociation qui sauvegardât encore la République romaine. Ce nouvel essai ayant reçu du général en chef l'accueil

Ii4 msTOiaB de pis n bt db son pontificat.

qu'il méritait, la municipalité fit savoir au général qu'elle se reconnaissait impuissante, qu'elle se soumettait à la force et qu'elle adhérait tacitement à l'entrée des Français dans la ville. C'est le 2 juillet que cette déclaration fut remise au général Oudmot.

Le lendemain, à 5 heures du soir, le général en chef, accompagné de son état-major et des états-majors particuliers de l'artillerie et du génie, fit son entrée à Rome, à la tête de la 2"* division et de la cavalerie. Ils furent accueillis, à leur entrée, par les cris de : c Vivent les Français, vive Pie IX ! ]> Les mouchoirs s'agitaient en signe d'allégresse, les honnêtes gens battaient des mains et saluaient leurs libérateurs, simples et modestes dans leur triomphe autant qu'ils s'étaient montrés intrépides pendant la lutte.

Les braves ouvriers du Transtévère, restés toujours fidèles à la Papauté, embrassent les Français et serrent leurs vaillantes mains. Au Corso, la scène change. Les conjurés parcourent la rue, le poignard à la main, sommant les marchands de fermer leurs boutiques : — i Malheur! s'écrient-ils, malheur à tous ceux qui regarderont passer les barbares ! Mort à qui leur adressera la parole! C'est par le silence du tombeau que les Romains doivent recevoir leurs oppresseurs ÎJ»

L'accueil ainsi se trouve refroidi. Rue Condotti, une bande armée attend les vainqueurs : elle se compose d'une centaine de braillards, à la tête desquels se trouve le député Cernuschi (i), ceint d'une écharpe rouge

(t) C'est cet honorable qui proposa de faire sauter Saint-Pierre de Rome ! Qai eût deviné qu'an jour il recevrait des honneurs en Prince? à temporal à mores t

et portant à la main un drapeau révolutionnaire. Ces mi$éral)les, chargés par le général Oudiqot et le général Levaillant^ (Charles), se dispersent à leur présence.

Le premier soin du duc de Reggio en prenant possession de la ville Tut d'adresser aux habitants une proclamation propre à rassurer les hommes d'ordre et à intimider les méchants, et dans laquelle il faisait connaître les nouvelles dispositions administratives :

c Provisoirement, dit-il, tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de Tautorité militaire ; elle fera immédiatement appel au concours de Tautorité municipale. L'Assemblée et le gouvernement dont le règne violent et oppressif a commencé par l'ingratitude et a fini par un appel impie à laguerre contre une nation amie des populations romaines, cessent d'exister. Les clubs et les associations politiques sont fermés. Toute publication par la voix de la presse, toute affiche non autorisée par le pouvoir militaire, sont provisoirement interdites. Les délits contre les personnes et les propriétés sont justiciables des tribunaux militaires. Le général de division Rostolan est nommé gouverneur de Rome. Le général de brigade Sauvan est nommé commandant de la place. Le colonel Sol est nommé major de place.

«Rome, 3 juillet. »

Le château Saint-Ânge fut remis aux Français le 5 juillet, à 7 heures du matin, après sommation.

Le dimanche 8, le général en chef se rendit à Téglise Saint-Louis, et assista avec tout son état-major à une messe d'actions de grâces.

Le général en chef s'installa au palais de Tambassade

de France, dont il fit provisoirement son quartier généra! ;

L'armée française avait mis son pied sur le volcan et l'avait éteint.

Les principaux chefs de la révolution s'étaient enfuis de Rome après avoir empli leurs poches : Mazzini, Ârmellini, Saffi, Galetti, Ciceruacchio, Sterbini, Sturbinetti, Montecchi, etc. Les uns étaient partis pour la Suisse, d'autres pour l'Angleterre, pour les pays où ils s'étaient fait précéder par l'argent qu'ils avaient volé.

Tous ces misérables avaient trouvé des passeports au consulat d'Angleterre, et au consulat des États-Unis d'Amérique.

De son côté^ Garibaldi n'avait pas attendu l'entrée des vainqueurs. 11 réunit dans la campagne romaine les débris de l'armée républicaine, et leur tint ce langage : oc Soldats, la fortune qui nous trahit aujourd'hui, ilous sourira demain I Montrons-nous forts, et bravons ses caprices. En attendant, voici ce que j'offre à ceux d'entre vous qui voudront me suivre : la faim, la soif, le froid, le soleil ; point de munitions, mais des alertes continuelles ; point de poudre, mais des combats à la baïonnette, des marches forcées de jour et de nuit, la vie du soldat enfin. Qui aime la gloire me suive ! > Trois à quatre mille hommes consentirent à partager sa fortune. Ce fut à travers les campagnes une bande de pillards, d'incendiaires et d'assassins. Un détachement français fut envoyé à la poursuite de Garibaldi, sans pouvoir l'atteindre. Mais traqué par les troupes espagnoles et autrichiennes, le flibustier, quittant cette patrie qu'il avait ensanglantée, parvint à gagner la terre étrangère, et pour attendre en

mSTOIRB DB PIE IX ET DE SON PONTIFICAT. il7

sûreté des temps meilleurs, alla avec l'argent des réquisitions et des rapines (1) se faire marchand de chandelles eu Amérique. C'était au moins une manière inoffensive d'éclairer le monde.

Le commandant en chef de l'armée française voulut se rendre compte des dommages causés par le siège aux monuments de Rome. Une enquête minutieuse, dirigée* par Charles Baudin, amena les constatations suivantes :

Au Vatican, dans la salle des tapisseries exécutées d'après les cartons de Raphaël, le tableau représentant la Prédication de saint Paul^ à l'extrémité inférieure de la draperie de la dernière figure, du côté gauche, porte la trace d'une balle.

La frise inférieure du tableau porte aussi la même trace. Le dommage est très facilement réparable.

La fontaine de TÂcqua-Paolina, près la porte Saint- Pancrace, a reçu un boulet qui n'a traversé qu'une maçonnerie insignifiante. Le volume des eaux n'est pas sensiblement diminué.

A l'église de San-Pietro in Montorio, fortifiée, occupée par Garlbaldi et placée près de la brèche, les murs de plusieurs chapelles, l'abside et le toit portent la trace de nombreux boulets français. La chapelle de gauche, en

(1) Garibaldi, ayaat de quitter Rome avec ses bravi, fit main basse sur les vases sacrés, les ostensoirs, les croix d'or et d*argeDt des églises; il jeta tout cela dans ses fourgons, et se sauva par la porte de Saint-Jean-de-Latran, pendant que les Français entraient par la rive droite, par les portes Portese, Angelica, Cavalleggieri, et de Tautre côté par celle del Popolo. Garlbaldi s'était également emparé de l'argent du pauvre, c'est-à-dire, des sociétés charitables et des caisses du Mont de Piété.

entrant, peinte à fresque d'après un carton de Michel- Ange^ estinfacte.

En revanche, la balustrade, sculptée par Giacomo de)k Porta, a été entièrement brisée par les soldats et les chevaux de Garibaldi; trois tableaux de Técole des Carrache ont disparu. L'église est absolument profanée et saccagée.

Le petit temple bâti par le Bramante sur remplacement du crucifiement de saint Pierre, a été entièrement préservé, bien qu'une bombe ait éclaté à trois mètres de cette charmante rotonde.

Voilà à quoi se réduisent les ravages d'un siège dont la durée même ne fait que prouver notre extrême modération; et Ton voit maintenant le casquMl faut faire de toutes les calomnies dont nos troupes, aussi patientes que braves, ont été l'objet.

Rome, épargnée par l'armée catholique, n'avait pas été traitée de même par les républicains. Elle portait, comme jadis la France de 93, les mutilations et les traces de son martyre. Tout y trahissait le passage de la démagogie. Les arbres des villas abattus è coups de hachei les portes et les meubles en ruines, les images des saints brisées, les propriétés lézardées, démolies, les tombeaux violes, les églises dévastées, les monuments incendiés : tout attestait les violences dont la ville avait été le théâtre. Â chaque pas s'y révélait le témoignage d'un odieux vandalisme. Mais la foi survivait à la tempête^ comme une fleur flottant sur Tabîme. Les prêtres pouvaient reprendre leur vie active, l'exercice de leur ministère, les maisons religieuses se repeupler de leurs habitants dis-

perses^ et les chants pieux recommençaient à se (a\re entendre, à la place des vociférations et des blasphèmes.

Néanmoins, dans le tumulte des premiers jours, Técume de la démagogie apparut un instant encore à la surfoce. La modération même des vainqueurs sembla Tencourager. Des forcenés s'enhardirent jusqu'à vexer et provoquer des soldats français. Quelques assassinats furent commis, entre autres sur la personne de plusieurs prêtres coupables d'avoir enseigné leur chemin à nos soldats. Le désarmement de la garde civique, l'état de siège, des patrouilles et des mesures sévères durent être employés pour maintenir Tordre.

Le Pape devait être informé le premier de l'heureuse victoire des Français.

Le jour même de son entrée à Rome, le général Oudinot, voulant donner aux troupes du génie un témoignage tout particulier de sa satisfaction, avait confié au colonel Niel, chef d'étal-major de cette arme, la mission de porter au Souverain Pontife, avec les clefs de Rome, une lettre officielle annonçant la nouvelle de la cessation des hostihtés. Cet officier supérieur embarqué sur le Tibre etpromptement arrivé à Gaëte, avait été immédiatement introduit auprès du Saint-Père. Â sa vue^ la joie de Pie IX rayonna sur son auguste front à travers les larmes ; le saint Pontife apprenait enfin la délivrance de son peuple; la guerre était finie, le sang ne coulerait plus!

Le colonel Niel se sentit profondément ému lui-même en présence de cette touchante majesté. Sur l'invitation du Saint Pcro, il lui raconta les travaux, les lutles et les

120 HISTOIRE DE PlB IZ ET DE SON PONTIFICAT.

souffrances de Tannée française. » Oh ! s'écria le Souverain Pontife, parlez-moi de mes fils de Rome et de la France ! Combien ils ont dû souffrir ! combien j'ai prié pour eux !

Le Saint-Père écoutait avec émotion le récit du brave soldat. Enfin, ne pouvant plus maîtriser son émotion :

'— € Colonel, dit-il, je Tai dit souvent dans d'antres occasions, et je suis heureux de pouvoir le répéter aujourd'hui après un si grand service, c'est sur la France que j'ai toujours compté. La France ne m'avait rien promis, mais je sentais qu'au moment opportun, elle donnerait à l'Église ses trésors, son sang, et, ce qui est peut-être plus difficile pour ses valeureux fils, ce courage contenu, cette persévérante patience auxquels je dois qu'on ait conservé intacte ma ville de Rome, ce trésor du monde, cette cité si aimée, si éprouvée, vers laquelle, pendant l'exil, mon cœjr et mes regards pleins d'angoisses furent toujours tournés!... Dites au général en chef, à tous les généraux sous ses ordres, à tous les officiers, et je voudrais que cela pût être dit à chaque soldat de la France, que ma reconnaissance est sans bornes ; mes prières pour la prospérité de votre patrie en seront plus ferventes. Quant à mon amour pour les Français, il est devenu plus vif, si cela est possible, après les services qu'ils m'ont rendus. Quant à vous, colonel, je suis heureux de pouvoir vous donner une preuve de mon estime particulière. »

Et avec cette grâce parfaite qui le distinguait si particulièrement, Pie IX présenta un superbe chapelet au colonel Niel,en lui disant : — < Voilà pour l'épouse chré-

HI8T0IRB DB PIB IZ BT OB SON PONTIFICAT. 121

tienne. » Et attachant de sa propre main la croix de commandeur de saint Grégoire-le-Grand sur cette loyale poitrine : — < Voilà pour le vaillant guerrier, » ajoutat-il.

Quel beau jour pour cet officier ! Gomme il était bien récompensé de ses fatigues et de son courage par cette marque d'honneur , une des plus précieuses qu'un noble cœur puisse ambitionner!... Pie IX a toujours prouvé, par une admirable délicatesse de gratitude et de justice, qu'il sentait le prix du dévouement et de Taffection de ses enfants.

Le Saint-Père remit au colonel Niel la lettre autographe suivante, pour le général en chef de rarmée française :

c Monsieur le général,

< La valeur bien connue des armes firançaises, soutenues par la justice de la cause qu'elles défendaient, a recueilli le fruit dû à de telles armes : la victoire. Acceptez^ monsieur le général, mes félicitations pour la part principale qui vous est due dans cet événement, félicitations, non pas pour le sang répandu, ce que mon cœur abhore, mais pour le triomphe de Tordre sur l'anarchie, pour la liberté rendue aux personnes chrétiennes et honnêtest pour lesquelles ce ne sera plus un délit de jouir des biens que Dieu leur a départis et de l'adorer avec la pompe religieuse du culte, sans courir le danger de perdre la vie ou la liberté. Sur les graves difficultés qui pourront se présenter par la suite, je me confie dans la proteclion divine. Je crois qu'il ne sera pas

122 HISTiHRB DB PIE IX ET DE SO^ POUTIFICAT.

iqutjile à l'armée française de connaître Thistoire des évéoemente qui se sont succédé pendant mon pontificat. Us sont relatés dans mon allocution dont vous avez connaissance, monsieur le général^ mais dont je vous rémois néanmoins un certain nombre d'exemplaires, pour qu'elle puisse être communiquée à ceux auxquels vous jugerez utile de la faire connaître. Cette pièce prouvera suffisamment que le triomphe de larmée est remporté sur les ennemis de la société humaine, et votre triomphe devra, par cela même, éveiller des sentiments de gratitude dans tout ce qu'il y a d'hommes honnêtes dans l'Europe et dans le monde entier.

< Le colonel Niel qui, avec votre dépêche très-honorée, m'a présenté les clefs de Rome, vous remettra la présenté. C'est avec beaucoup de satisfaction que je profite de cet intermédiaire, pour vous exprimer mes sentiments d'affection paternelle et l'assurance des prières que j'adresse (*4)ntinuellemenl au Seigneur, pour vous^ pour Tarmée française, pour le gouvernement et pour la France.

« Recevez ma bénédiction apostolique que je vous donne de cœur.

« Datum Cajetae, die 5 julii 1849.

Le général en chef avait également remis au colonel Niel une lettre pour le roi des Deux-Siciies, par laquelle illui annonçait le succès définitif des armes françaises. Le roi Ferdinand II se trouvait alors à Naples. Le colonel s'empressa de s'y rendre, etreçut desaMsgesté sou-

veràine Taccueil le plus empressé. Ces deux missions remplies, il revint immédiatement à Rome.

Quoique la ville commençât à respirer plus à Taise, la situation élait encore difQcile. La police désorganisée était sans action ; la municipalité» de source républicaine, se montrait hostile ; les rouages du gouvernement étaient enrayés^ les services publics manquaient de chefs et de direction. Parmi les personnages les plus éminents de la cité, les uns avaient abandonné la ville^ les autres s'effaçaient devant la peur du poignard. Le gouvernement était à reconstituer tout entier. En attendant, la sollicitude constante du général en chef et le zèle du gouverneur de la ville se montraient à la hauteur de la situation. Quelques gens de bien, plus vigoureusement trempés, offrirent courageusement le concours de leur intelligence au remaniement des affaires publiques.

Celui qui, dans cette œuvre de régénération, montra le plus de dévouement et de zèle, fut un employé subalterne de la. secrétairerie de l'intérieur, nommé Moreschi Theresiano.

Cet homme, petit de taille^ commun de figure, déformé par la goutte, mal vêtu, le front couvert d'un bonnet de soie noire, les épaules ombragées d'un chapeau à larges bords, se présente, dès le lendemain de l'entrée des Français, à la porte du général Rostolan. On le renvoie comme un espion. Il revient une seconde fois^ et demande à parler au gouverneur : on le repousse de nouveau, car le négligé de sa mise n'inspire aucune eonfimce; mais il insiste avec tant de persévérance, qu'enfin il est introduit auprès du gouverneur. Il lui indique

les moyens propres à reconstituer les ressorts de la machine gouvernementale que les ennemis de la société ont brisés, et lui remet la liste des honnêtes gens sur le concours desquels il pouvait compter. Et comme il se levait pour sortir, le général lui offrit quelques pièces d'argent : mais ce brave homme les refusa avec fierté. « Celui qui sert son pays uniquement pour de l'argent, dit-il, est un mauvais citoyen. »

La sincérité de cet homme simple, courageux et désintéressé ne pouvait être mise en doute. Le général Rostolan lui serra affectueusement la main.

Thérésiano se chargea de trouver, à travers les menaces du poignard, les hommes dignes de faire partie de la nouvelle administration.

D'autres citoyens zélés avaient prêté leur concours au général Oudinot, au général Rostolan, aux ministres plénipotentiaires, MM. de Corcelles et Rayneval, pour réorganiser un gouvernement régulier, en attendant que le Saint-Père fût rentré dans ses États. Parmi eux se fit remarquer le prince Odescalchi, qui se chargea de composer un nouveau conseil municipal.

Ce conseil, laborieusement constitué, et installé définitivement le 14 juillet, se composait des hommes distingués dont voici les noms-:

Le prince Pierre Odescalchi, président^

MM. Bianchini, professeur Carpi, avocat Ralli, avocat Scaramucchi, docteur Tavani, marquis Capranica, doc* teurBelli, docteur Spagna, marquis Guglielmi, avocat Massani, Yincenzo Pericoli, professeur Pieri, docteur Âlibrandi, marquis Sacchetti, marquis Campana.

La nouvelle municipalité s'empressa d'oflrir au général en chef,dans une adresse touchante^I'bommage de son dévouement, et, au nom de Rome, celui de sa reconnaissance.

Une députaiion nommée parla commission municipale, pour aller à Gaëte rendre hommage au Saint-Père et lui présenter les félicitations les plus empressées pour le rétablissement de son pouvoir temporel, partit de Rome le 28 juillet. Arrivée à Gaëte le lendemain, elle fut admise à l'audience du Souverain Pontife et lui présenta une adresse.

Le Saint-Père reçut cette députation avec sa bonté accoutumée, et lui dit qu'il nourrissait toujours pour Rome les mêmes sentiments paternels, et qu'il s'efforcerait d'apporter à la cbose publique les améliorations et les institutions qui seraient compatibles avec le libre exercice de son pouvoir souverain. La députation alla ensuite complimenter les cardinaux Ântonelli, Macchi et Âltieri. Le samedi 28^ elle fut admise en audience particulière par le roi et la reine de Naples, et elle repartit pour Rome, où elle arriva le 29 au soir, annonçant la venue prochaine de la commission gouvernementale.

L'autorité du Saint-Père ne tarda pas à être rétablie dans toute l'étendue des États- Pontificaux.

L'heureuse réorganisation des pouvoirs,à Rome,donna lieu à une solennité dont la ville sainte gardera longtemps le souvenir et. qui eut lieu le 15 juillet. De concert avec MM. de Corcelleset de Rayneval,le général Oudinot avait choisi cette journée pour relever officiellement la bannière pontificale, rétablir l'autorité temporelle de la Papauté,

et célébrer par un Te Deum le triomphe des armes françaises.

Dès le matin, la ville prit un air de fête : les maisons

se parèrent de draperies, les balcons de riches tentures, lesfenétresde femmes, d'enfants et de fleurs. Â 2 heures^ les troupes en grande tenue, s'ébranlèrent et se mirent en marche versTéglisede Saint-Pierre. Une foule immense ruisselait à flots dans toutes les rues et sur toutes les places. Des cris de joie retentissaient partout; une pluie de fleurs tombait de tous les balcons, de toutes les croisées,de tous les toits, du fronton de tous les monuments, sur les bataillons qui avaient toutes les peines du monde à s'avancer entre deux murailles serrées de spectateurs. L'armée française s'échelonna depuis la place Saint*Pierre jusqu'au pont Saint-Ânge. De leur côté, les milices romaines, débouchant sur la place, se rangèrent en bataille devant la colonnade, du côté de la porte Ang^ lica. Â 3 heures, le commandant en chef, entouré des officiers généraux et des divers états-majors de Tarmée, parut sur la place au milieu des plus vives acclamations. L'illlustre chef de l'armée expéditionnaire fut bien dédommagé, dans cette journée, de toutes les misérables attaques que les feuilles démagogiques de tous les pays dirigeaient contre lui. Au moment de son arrivée sur la place Saint-Pierre, les Romains se pré<;ipitèrent au-devant de sa voiture, enlevèrent le vaillant général qui se défendait vainement, et le portèrent en triomphe jusqu'au seuil de la basilique.

Le plus beau temple de l'univers présentait alors un imposant et religieux spectacle. Le général Oudinot,

r^u en grande pompe par le clergé, alla s'asseoir à la place qui lui était réservée. M. de Corcelles et les ofSciers généraux étaient près de lui. Plusieurs cardinaux et le chapitre, tous les membres du corps diplomatique, les princes romains, la municipalité, les gardes nobles, les officiers de la garde suisse, tous les personnages de distinction qui se trouvaient à Rotne se pressaient dans des places spéciales, près de l'autel de la Confession ; de nombreux détachements, choisis dans tous les corps de Tarmée, et dont Teffectif s'élevait à près de 15,000 hommes, formaient la haie dans toute l'immense étendue de la nef.

 quatre heures, le cardinal Castracane, évêque de Palestrine et grand pénitencier^ entonna le Te Deum. Dix mille voix s'unirent à ce chant de victoire, après lequel le cardinal donna la bénédiction. Des harangues touchantes,respirant l'admiration et la reconnaissance d'une part, et la modestie et le dévouement à la religion de l'autre, furent prononcées dans cette circonstance, et la foule immense, qui remplissait le temple, ne pouvant maîtriser ses transports, répondait par les cris : Evviva il Santo Paire ! Evviva Pio Nono ! Evviva la Francial Ewiva il générale Oudinot ! En même temps, une salve de cent coups de canon saluait la bannière pontificale, arborée simultanément sur le château Saint- Ange et au sommet du Capitole.

Les applaudissements et les acclamations du peuple romain accompagnèrent le général Oudinot jusque sur la place du Vatican. Les Romains, empressés de le voir et de rendre hommage au libérateur de Rome, le près-

saient tellement que plusieurs d*entre eux, faisant violence à sa modestie, purent le toucher et baiser ses mains ainsi que son épée.

La fête se termina par une illumination générale. La coupole de Saint-Pierre se ceignit de la couronne de feu dont elle se pare aux jours des grandes solennités, et les maisons particulières rivalisèrent d'éclat avec les édifices publics.

La ville éternelle présentait un des plus magnifiques spectacles dont Tœil puisse être ébloui. Les lampions et les girandoles ne rayonnaient pas seulement sur la facade des vieux palais et des églises innombrables de Rome, elles constellaient encore toutes les maisons de la ville^ et particulièrement les plus modestes et les plus pauvres. Les eaux calmes du Tibre, reflétant les feux éblouissants allumés sur ses bords, doublaient cette féerique manifestation. Libre enfin d'exprimer ses véri- 'tables sentiments, ce bon peuple, qui avait tant souflert sous le joug de ses oppresseurs, les traduisait avec Ténergie naïve et brûlante des natures italiennes.

Cette journée laissa un souvenir impérissable à tous ceux qui en avaient été témoins.

Une autre cérémonie donna au peuple romain une nouvelle occasion de faire éclater son enthousiasme. Les images de la terreur partout arrachées subsistaient toujours sur le palais de la chancellerie ; ses murailles étaient encore teintes de sang. Le 29 juillet, devant une foule immense applaudissant de tout son cœur, de toutes ses mains, de toutes ses forces, les soldats français effacèrent les taches de sang et les insignes de la terreur.

imprimées sur ce monument où, naguère, les meneurs de la révolution tramaient leurs forfaits. L'écusson pontifical fut placé au grand balcon du palais, aux cris de : « Vive le Saint-]Père ! Vive le légitime souverain ! Vive le gouvernement pontifical ! » ^

Les membres des sociétés secrètes, mêlés à cette multitude délivrée de leur tyrannie, n'osèrent pas faire entendre un seul cri démagogique.

Ces fêtes réparatrices peignent au naturel l'attachement vrai de la population romaine, libre d'elle-même» à son souverain légitime. Elle soupirait ardemment après son retour, qui fut longtemps ajourné pour les raisons que nous allons dire.

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