GUILLAUME
Pie IX, abandonné par la France, en face de la révolution frémissante, en présence des revendications de la Chambre des députés de Florence qui ne voulaient plus différer de se rendre à Rome, resta confiant dans la Providence. Le dévouement de ses enfants devenait plus empressé : cent-vingt Canadiens qui avaient achevé leur engagement le renouvelèrent.
Le général Kanzler prit ses mesures pour se défendre ; l'invasion du territoire pontifical paraissait certaine.
Lorsque le général D union vint prendre congé du secrétaire d'État, il lui affirma de nouveau que l'Italie serait fidèle à ses promesses.
« Mon général, répondit le cardinal Antonelli, tout cela est à merveille, mais je dois vous dire qu'il y a trois personnes,et trois personnes parfaitement posées pour juger les choses, qui ne partagent pas la confiance que vous voulez m'inspirer. La première, c'est vous; la seconde, c'est le roi Victor-Emmanuel ; la troisième, c'est moi. »
Dès le 19 août, en effet, les troupes italiennes étaient concentrées sur les frontières pontificales.
histoire De Pie îr.
Les premiers revers de la France furent douloureusement ressentis par le cœur de Pie IX. Le 28 août, à TEmporium où il était allé visiter les travaux du baron Visconti, il prononça ces paroles :
« Les Français ont tant fait pour moi, ils m'ont témoigné tant d'amour et de dévouement non pas seulement en paroles mais en fait, que je les aime et que je suis obligé de prier chaque jour pour eux à la messe.
« Je m'impose, a-t-il ajouté, le chagrin de parcourir les mauvais journaux d'Italie et aussi de France (il en a cité plusieurs). Je remarque des feuilles à images,où sont exposées des caricatures horribles. Dans les unes comme dans les autres, tout est mis en ridicule,présenté sous les couleurs du mensonge et de la calomnie. Les souverains se laissent vilipender,couvrir de fange; il n'en est pas un qui sache se dérober aux traits de la haine et de la méchanceté des sectaires. Ils ont appelé cela la liberté. »
« Povera Francia ! » répétait-il souvent.
Le 25 août, il se rendit selon son habitude à Saint- Louis des Français et, dans la sacristie, au moment du baisement du pied, il dit à l'ambassadeur : « Monsieur le marquis, croyez que je prie Dieu de toute mon âme pour la France, dont j'ai reçu tant de témoignages de dévouement. Croyez aussi que j'espère qu'elle aura de meilleures destinées après les jours d'épreuves. »
Hélas ! Dieu ne devait pas exaucer les vœux de son vicaire.
Le gouvernement italien, soutenu par la Prusse,
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ne vit plus d'obstacle à franchir et la prise de Rome fut décidée. Le y septembre, le comte Ponza di San Martino acceptait la mission de porter au saint père \ ultimatum du gouvernement italien et une lettre de Victor- Emmanuel (r). Le ministre Visconti-Venosta, dans les dépêches du 29 août et du 7 septembre, chercha à justifier devant les puissances la nouvelle injustice que son gouvernement se préparait à commettre. Il faisait valoir les droits et les intérêts des peuples, la nécessité de ne pas abandonner le chef de l'Église en présence des éventualités. Le même ministre traça lui-même au comte de San Martino le sens de la mission qu'il lui confiait.
«Sa majesté le roi, disait-il, sent le devoir de prendre, vis-à-vis de l'Europe et delà catholicité,la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la sûreté du saint siège.
« Le gouvernement du roi et ses forces se bornent absolument à une action conservatrice et tutélaire des droits imprescriptibles des Romains et des intérêts qu'a le monde catholique à l'entière indépendance du souverain pontife... Laissant en dehors toute question politique qui peut être soulevée par les manifestations libres et pacifiques du peuple romain, le gouvernement du roi est fermement résolu à assurer les garanties nécessaires à l'indépendance spirituelle du saint siège et à en faire également l'objet des négociations futures entre l'Italie et les puissances intéressées.
1. A la même date, six ans plus tard, le 7 septembre 1S76, le comte Ponza di San Martino paraissait devant le tribunal de Dieu pour lui rendre compte de ses œuvres.
« Vous chercherez à faire comprendre au saint père combien ^est' salennelle moment actuel pour F avenir de . r Église et de la papauté. Le chef de la catholicité trouvera dans les populations italiennes un profond dévouement et il conservera, sur les rives du Tibre, un siège honoré et indépendant de toute souveraineté humaine.
« Sa Majesté s'adresse au pontife avec l'affection d'un fils, la foi d'un catholique, les sentiments d'un roi et d'un italien. Sa Sainteté ne repoussera pas, en ce temps où les institutions les plus vénérables et la paix des peuples sont menacées, la main qui lui est loyalement tendue au nom delà religion et de l'Italie. »
L'outrecuidance et l'hypocrisie de ce document ne devaient être dépassées que par la lettre de Victor- Emmanuel.
L'ambassadeur de France, le marquis de Banneville, prenant congé du pape, après le 4 septembre, demandait respectueusement à Pie IX, s'il comptait défendre Rome dans le cas où les Italiens l'attaqueraient. « Ma petite armée, répondit le pontife, ne soutiendra pas un siège et, dans ce moment où les fleuves de la France sont teints de sang, le pape ne v^eut pas que les eaux du Tibre soient rougies du sang de ses soldats ; mais je veux, ajouta-t-il d'une voix forte, que la violence du roi d'Italie soit constatée. »
Le 9 septembre, avant la tombée de la nuit, Pie IX descendit seul dans la basilique vaticane. Quatre gardes suisses l'escortaient. En le voyant entrer, les prêtres et les fidèles qui s'y trouvaient allèrent vers lui. Il s'age-
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nouilla au pied du Saint-Sacrement et demeura longtemps en oraison ; puis il se fit ouvrir la chapelle de la Très-Sainte-Vierge, fermée par les clôtures du Concile et, comme les fidèles s'étaient groupés autour de lui, il récita à haute voix les litanies. Enfin il alla s'agenouiller au tombeau des apôtres, où il lut l'hymned'UrbainVIII: Ante oculos tuos, Domine.
Il prononça avec une onction émouvante cette prière:
« Gregem tuum, pastor œterne, non deseras. »
Et le peuple répondit :
« Sedper beatos apostolos tuos perpétua defensione custodias. »
Et Pie IX reprenant :
« Protège, Domine, populum tuum ad te clamantsm et apostolorum tuorum patrocinio confidentem.
— « Perpétua defensione custodias, » reprirent en chœur les assistants.
Le lendemain, 10 septembre, l'envoyé du gouvernement italien se présentait devant le saint père et lui remettait la lettre de son souverain. « Très Saint Père, disait Victor-Emmanuel, avec une affection de fils, avec une foi de catholique, avec un sentiment d'italien, je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.
« Un orage plein de périls menace l'Europe à la faveur de la guerre qui désole le centre du continent. Le parti de la révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d'audace et prépare, spécialement en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, les derniers coups à la monarchie et à la papauté.
histoire De Pie tr.
« Je sais, Très Saint Père, que la grandeur de votre âme ne le céderait jamais à la grandeur des événements; mais moi, roi catholique et roi italien, et, comme tel, gardien et garant, par la disposition de la divine Providence et par la volonté de la nation, des destinées de tous les Italiens, je sens le devoir de prendre, en face de l'Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la sécurité du saint siège.
« Or, Très Saint Père, l'état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté et la présence parmi elles de troupes étrangères, venues de lieux divers avec des intentions diverses, sont un foyer d'agitation et de périls pour tous. Le hasard et l'effervescence des passions peuvent conduire à des violences et à iUne effusion de sang qu'il est de mon devoir et du vôtre, Très Saint Père, d'éviter et d'empêcher.
« Je vois l'inéluctable nécessité pour la sécurité de l'Italie et du saint siège,que nos troupes,déjàpréposées à la garde des frontières, s'avancent et occupent les positions qui seront indispensables à la sécurité de Votre Sainteté et au maintien de l'ordre.
« Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte hostile dans cette mesure de précaution. Mon gouvernement et nos forces se restreindront absolument à une action conservatrice et tutélaire des droits facilement conciliablesdespopulations romainesavec l'inviolabilité du souverain pontife, et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du saint siège.
« Si Votre Sainteté, comme je n'en doute pas, et
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comme son caractère sacré et la bonté de son âme me donnent le droit de l'espérer, est inspirée d'un désir égal au mien d'éviter tout conflit et d'échapper au péril d'une violence, elle pourra prendre avec le comte Ponza di San-Martino, qui lui remettra cette lettre, et qui est muni des instructions opportunes par mon gouvernement, les accords qui paraîtront mieux devoir conduire au but désiré.
« Que Votre Sainteté me permette d'espérer encore que le moment actuel, aussi solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et pour la papauté, rendra efficace l'esprit de bienveillance, qui n'a jamais pu s'éteindre dans votre cœur envers cette terre qui est aussi votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié, avec une persévérance infatigable, à traduire en actes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux et indépendant de toute souveraineté humaine.
« Votre Sainteté, en délivrant Rome des troupes étrangères, en l'enlevant au péril continuel d'être le champ de bataille des partis subversifs, aura accompli une œuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise, et montré à l'Europe épouvantée par les horreurs de la guerre, comment on peut remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.
«Je prie Votre Sainteté de vouloir bien m'accorder sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre
Sainteté l'expression des sentiments de mon profond respect. »
Après avoir lu cette lettre, Pie IX se rappelant la conduite des Pharisiens à l'égard du Sauveur, emprunta les paroles mêmes de Jésus-Christ pour stigmatiser cette hypocrisie du roi et de ses ministres : «Race de vipères, s'écria-t-il, sépulcres blanchis !.. » Puis, la tristesse faisant place à cette légitime indignation : «Voilà donc, ajouta-t-il, jusqu'où la Révolution a pu faire descendre un prince de la maison de Savoie ! Il ne suffit plus à la Révolution de chasser les rois ou de faire tomber leurs têtes sous le couteau, toutes les fois qu'elle le peut, elle s'emploie maintenant à les déshonorer. »
L'envoyé piémontais, atterré par cette indignation du saint père, balbutia quelques paroles pour assurer le pontife que son maître était disposé à entourer l'indépendance du chef de l'Eglise de garanties sérieuses et solides.
« Mais ces garanties, reprit Pie IX, qui me les garantit ? Votre roi ne peut rien promettre : il n'est plus le maître, il dépend lui-même de son parlement, qui est sous la dépendance des sociétés secrètes. »
Le comte parla de la difficulté des temps, du vœu de vingt-quatre millions d'Italiens.
« Vous mentez, Monsieur, dit aussitôt Pie IX, et vous calomniez l'Italie ! Sur ces vingt-quatre millions, vingt-trois me sont dévoués, m'aiment, me respectent et ne demandent qu'une chose, c'est que la Révolution nous laisse tranquilles, eux et moi. Il y a un million de malheureux que vous avez empoisonnés de fausses
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doctrines et de honteuses convoitises. Ce sont là les amis de votre roi et les fauteurs de ses ambitions ; mais ils le précipiteront quand ils n'auront plus besoin de lui. Allez, Monsieur, je vous ferai tenir ma réponse demain. Je suis trop ému de douleur et d'indignation pour écrire en ce moment. »
Le lendemain, Pie IX fit remettre à l'ambassadeur de Victor-Emmanuel la lettre suivante :
« Sire, le comte Ponza di San-Martino m'a remis une lettre qu'il a plu à Votre Majesté de m'adresser ; mais elle n'est pas digne d'un fils affectueux qui se fait gloire de professer la foi catholique et s'honore d'une loyauté royale. Je n'entre pas dans les détails de la lettre même, pour ne pas renouveler la douleur qu'une première lecture m'a causée. Je bénis Dieu qui a souffert que Votre Majesté comblât d'amertume la dernière période de ma vie. Au reste, je ne puis admettre les demandes exprimées dans votre lettre, ni rne rallier aux principes qu'elle renferme. J'invoque de nouveau Dieu, et je remets entre ses mains ma propre cause qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder à Votre Majesté de la délivrer de tout péril, et de lui faire part des miséricordes dont elle a besoin. »
« Pie IX, pape. »
Avant de remettre cette lettre à son souverain, l'envoyé piémontais devait être témoin de l'affection du peuple de Rome pour le saint père et se trouver ainsi en mesure de renseigner de la manière la plus sûre son o-ouvernement sur les vrais sentiments des Romains. Le
histoire De pie ir-
1 1 septembre, le pape se rendit à cinq heures du soir sur la place dei Tewnini pour inaugurer le nouvel aqueduc de l'ancienne eau Marcia appelée Pia. La nouvelle de l'arrivée de l'envoyé de Victor-Emmanuel, l'objet de la visite, la réponse du saint père, s'étaient vite répandus dans la ville et toute la bourgeoisie de Rome accourut sur la place pour témoigner publiquement de l'amour et du respect qu'elle avait pour son souverain. « J'étais au milieu de cette foule romaine, racontait un témoin oculaire ; car il n'y a pas un étranger à Rome en ce moment ; eh bien .'jamais nous n'avions été témoins d'une manifestation aussi chaleureuse et aussi spontanée ; le saint père était calme et souriant et nul ne pouvait voir sur le visage de ce noble vieillard la trace des pensées qui devaient attrister son cœur. Je suis revenu chez moi profondément ému de tout ce que je venais de voir, et jamais je n'oublierai cette fête de l'inauguration de X Acqua Marcia. »
M. Ponza di San-Martino avait voulu assister à cette fête: il s'y était fait précéder d'une généreuse distribution d'or piémontais dans le but de la troubler par des acclamations au roi d'Italie. Plusieurs jeunes Romains le reconnurent dans la foule ; ils manœuvrèrent avec tant d'habileté qu'ils réussirent à l'isoler de ses émissaires et il eut la douleur d'entendre tous les échos de la place répéter les acclamations de la foule : Vive Pie IX ! Vive le pontife-roi !
Pie IX, à la veille des malheurs qui menaçaient Rome, ordonna un tridmim de prières dans la basilique vaticane. Lui-même s'y rendit. « Nous avons tous
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vu et admiré les glorieuses cérémonies de Noël et de Pâques dans cette grande basilique de Saint-Pierre, continue le même témoin ; mais qu'est-ce que cela auprès de l'humble manifestation du Triduum du 15 septembre 1870 ? Tout Rome était là, agenouillé sur le pavé de l'église et psalmodiant les litanies dont le pape entonnait chaque verset; c'est l'émanation la plus vraie delà foi catholique qu'il m'ait été permis de contempler, et nous nous sentions tous émus jusqu'au fond du cœur en entendant la voix forte de ce vieux pape demandant au ciel de protéger la ville de Rome et de bénir ses habitants. »
Selon les précédents, suivis en 1860, Victor-Emmanuel n'avait pas attendu la réponse du saint père pour donner ordre à ses troupes d'envahir le territoire de l'Eglise. Dès le 1 1 septembre, l'armée royale franchissait les frontières pontificales et s'avançait sur Rome.
Le 1 3 septembre, la Ville éternelle était mise en état de siège par les ordres du ministre des armes et les troupes pontificales étaient concentrées dans Rome. Le 15 septembre, Cadorna envoyait au général Kanzler la sommation d'ouvrir les portes aux troupes italiennes. Le général répondit : « J'ai reçu l'invitation que vous m'adressez de laisser entrer dans Rome les troupes qui sont sous les ordres de Votre Excellence. Sa Sainteté désire voir Rome occupée par ses propres troupes et nullement par celles d'un autre souverain. En conséquence, j'ai l'honneur de vous donner avis que je suis résolu à résister par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, comme l'exigent l'honneur et le devoir. »
88 histoire De Pie ir.
Le commandant de Civita-Vecchia ayant livré la ville à la première sommation de la flotte piémontaise, Cadorna adressa un nouveau courrier au général Kanzler pour lui renouveler son ultimatum; il reçut la même réponse.
Toute négociation était désormais inutile : de part et d'autre il fallait se préparer au combat. Les défenseurs du saint père étaient au nombre de huit mille, les murs de Rome ne présentaient aucune chance de résistance sérieuse : les Italiens étaient plus de cinquante mille et ils avaient une artillerie redoutable. C'est dans ces conditions qu'allait s'ouvrir la lutte.
Le 19 septembre, Pie IX écrivit la lettre suivante au général Kanzler.
« Monsieur le général, maintenant que l'on va consommer un grand sacrilège et la plus énorme injustice, maintenant que les troupes d'un roi catholique, sans provocation, sans même l'apparence d'un motif, assiègent la capitale du monde catholique, je sens d'abord le besoin de vous remercier, vous, Monsieur le général, et toutes nos troupes, delà conduite généreuse que vous avez tenue jusqu'à présent, de l'affection dont vous avez donné des preuves au saint siège, et de votre volonté de vous consacrer entièrement à la défense de cette métropole.
« Que ces lignes restent comme un document solennel pour certifier la discipline, la loyauté et la valeur des troupes qui ont été au service de notre saint siège. Quant à la durée de la défense, il est de mon devoir d'ordonner qu'elle consiste uniquement en une protes-
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tation constatant la violence, et rien de plus; c'est vous dire qu'on entamera, dès que la brèche sera ouverte, des négociations pour la reddition de la ville.
« Dans un moment où l'Europe déplore les très nombreuses victimes d'uneguerre entre deux puissantes nations, on nepourra jamaisdire que le Vicaire de Jésus- Christ, quoique assailli , ait consenti à une grande effusion de sang. Notre cause est celle de Dieu, et nous mettons en lui toute notre confiance.
« Je vous bénis de cœur, M. le général, et toutes nos troupes. )v
Après avoir écrit cette lettre, Pie IX se rendit dans la soirée à la Scala-Santa, dont il monta à genoux les degrés. Arrivé au sommet, prosterné devant l'image archétype du Sauveur, il prononça à haute voie cette émouvante prière :
« O toi, grand Dieu, mon Sauveur, toi dont je suis le serviteur des serviteurs et le très indigne représentant, je t'en supplie par ce sang précieux répandu par ton divin Fils en ces lieux mêmes, et dont je suis le suprême dispensateur ; je t'en prie par les tourments, par le sacrifice de ton divin Fils, qui a monté volontairement ce même chemin d'opprobre pour s'offrir en holocauste devant ce peuple qui l'insultait et pour lequel il allait mourir sur une croix infâme ; oh ! je t'en prie, aie pitié de ton peuple, de ton Église, ton épouse bien-aimée ; suspends ton courroux, ta juste colère ! Ne permets pas à des mains infâmes de venir souiller ta demeure. Pardonne à mon peuple qui est le tien ; et s'il faut une victime, oh ! mon Dieu ! prends ton indigne serviteur,
histoire De IPie ir.
ton indigne représentant ! N'ai-je pas assez vécu ?... Pitié, mon Dieu ! pitié, je t'en prie ; et, quoi qu'il arrive, que ta sainte volonté soit faite ! »
Le lendemain, vingt septembre, dès cinq heures du matin, le premier boulet piémontais vint frapper les murs de la porte Pia. Les soldats pontificaux n'avaient que deux piècespour répondre aux batteries ennemies. Pendant quatre heures une pluie de fer s'abattit sur le rempart démantelé; pendant quatre heures, les soldats pontificaux tinrent en échec toute cette armée.
Dès les premiers coups de canon, les membres du corps diplomatique accrédités auprès du saint siège s'étaient rendus au Vatican pour entourer la personne du saint père.Pie IX célébra la messe, selon son habitude, à sept heures et demie : le corps diplomatique y assista et le pape le reçut ensuite dans son cabinet de travail^).
Pie IX fit asseoir les représentants des puissances,
I. Le cardinal Antonelli, secrétaire d'État de Sa Sainteté, était auprès du Pape, à sa droite après son Éminence, et dans l'ordre suivant, les membres du corps diplomatique étaient assis en demi-cercle devant le saint père : — M. le marquis de Lorenzane, doyen du corps diplomatique, — M. le comte d'Arnim, ministre de Prusse, — M. le comte du Châtel, ministre de Hollande, — M. le baron Pycke de Peteghem, ministre de Belgique, — M. le comte de Thomar, ministre de Portugal, — M. de Figueiredo, ministre du Brésil, — M. Palomba, chargé d'affaires de l'Autriche-Hongrie, — M. Hennessy, attaché à l'ambassade de France : ce fut sur l'invitation du saint père que M. Hennessy prit cette place restée inoccupée, — M. Fernandezy Gimenez, chargé d'affaires d'Espagne, — Al. L. de Behaine, chargé d'affaires de France, — M. le baron de Cetto, chargé d'affaires de Bavière, — M. le comte de Noisdans, secrétaire de la légation de Belgique, — M. le baron de Gudenus, attaché à l'ambassade de l'Autriche-Hongrie, — M. le baron de Salzberg, attaché à l'ambassade de l'Autriche-Hongrie, — M. de Stirum, secrétaire de la légation de la confédération de l'Allemagne du Nord, — M. le commandeur Noldini, chargé d'affaires de Monaco, — M. Pécoul, attaché à l'ambassade de France. — Les autres membres du corps diplomatique étaient absents de Rome.
île tnngt septembre î870. 91
puis il les entretint avec une familiarité pleine de bonté qu'on ne saurait tropadmirer.Ses paroles furent alors recueillies par un des assistants et nous en reproduirons une partie, ayant cité ailleurs quelques fragments de cette conversation. Après avoir remercié le corps diplomatique de s'être rendu près de lui, dans une circonstance aussi pénible, il continua ainsi :
« Le corps diplomatique s'est une autre fois réuni autour de moi dans une circonstance pareille^); c'était au Ouirinal.
« J'ai écrit au roi ; je ne sais s'il a reçu ma lettre. Je l'avais envoyée cependant sous l'adresse de son ministre des affaires étrangères. Je pense qu'elle lui sera parvenue, mais je n'en sais rien.
« Bixio, le fameux Bixio, est là avec l'armée italienne. Aujourd'hui, il est général. Bixio, du temps où il était républicain, avait formé le projet de jeter au Tibre, quand il entrerait dans Rome, le pape et les cardinaux. En hiver, c'eût été peu agréable ; en été c'eût été peut-être autre chose. Il est là, à la porte San-Pancrazio; ce côté-là est le plus exposé.
« Hier j'ai été à la maison où fut condamné Jésus- Christ. J'ai monté l'Escalier saint, c'était avec beaucoup de peine, et j'avais un soutien. Enfin j'y suis parvenu. C'est cet escalier qu'il a monté pour être condamné.
« En le montant, je me disais : Peut-être que demain, moi aussi, je serai condamné par les catholiques d'Italie : Filii matris ?neœ pugnaverunt contra
I, En 1848.
me. Il me faut beaucoup de force et Dieu me la donne. Deo gratias !
« Hier, en revenant de la Scala-Santa, j'ai vu tous les drapeaux que Ton a mis dans Rome pour se protéger. Il y en a des Anglais, des Américains, des Allemands, même des Turcs. Le prince Doria en a mis un anglais, je ne sais pourquoi.
« Quand je suis revenu de Gaète, j'ai vu aussi sur mon passage beaucoup de drapeaux qui alors avaient été mis en mon honneur. Aujourd'hui, c'est différent ; ce n'est pas pour moi qu'on les a mis.
« Ce n'est pas la fine fleur de la société qui accompagne les Italiens quand ils attaquent le père des catholiques. C'est une miniature de ce que faisaient les jeunes Romains qui se rendirent au camp de César lorsqu'il passa le Rubicon. Le Rubicon est passé: Fiat voluntas tua in cœlo et in terra. — Pot viene il codice dei fatti conipiuti. »
En ce moment, un officier d'état-major porta, de la part du général Kanzler, la nouvelle que les brèches étaient praticables; les membres du corps diplomatique se retirèrent et laissèrent le saint père délibérer avec le cardinal Antonelli ; après quelques instants, le pape les fit appeler et, les larmes aux yeux, leur adressa ces mots :
« Je viens de donner l'ordre de capituler ; on ne pourrait plus se défendre sans verser beaucoup de sang, ce que je ne veux pas. Je ne vous parle pas de moi ; ce n'est pas sur moi que je pleure, mais sur ces pauvres enfants qui sont venus me défendre comme
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leur père. Vous vous occuperez chacun de ceux de votre pays. Il y en a de toutes les nations, surtout des Français. Pensez aussi, je vous prie, aux Anglais et aux Canadiens, dont personne ne représente les intérêts ici. Je vous les recommande tous pour que vous les préserviez des mauvais traitements dont d'autres eurent tant à souffrir, il y a quelques années.
« Je délie mes soldats du serment de fidélité qu'ils ont fait, afin de leur laisser la liberté.
« Pour les conditions de la capitulation, il faut voir le général Kanzler; c'est avec lui qu'il faut s'entendre. »
C'en était fait : à neuf heures et quart, la muraille s'était écroulée sur une largeur de trente mètres, dans la villa Bonaparte. La brèche était praticable, mais les Sardes n'osèrent pas avancer, car, debout sur ces ruines teintes de leur sang, ils voyaient les terribles zouaves et les héroïques soldats de la légion d'Antibes, faisant de leur corps un rempart nouveau et, quand un des leurs tombait, serrant leurs rangs et continuant le feu en chantant X hymne de Pie IX.
La lutte fut terrible et quand le drapeau blanc, arboré par ordre du souverain pontife, mit fin au combat, les zouaves se résignèrent à regret : pour la première fois l'obéissance au pape leur parut difficile. Ils cessèrent le feu : il était dix heures dix minutes du matin.
Voyant qu'ils n'avaient plus rien à craindre, les Piémontais s'avancèrent vers la brèche et ouvrirent, à cent mètres, une fusillade effroyable sur les zouaves. Ainsi provoqués par cette lâche trahison, les zouaves
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ripostèrent si énergiquement que les masses italiennes reculèrent en désordre.
Mais l'ordre était donné : le drapeau blanc fut planté sur la brèche et la fusillade cessa de nouveau.
On vit alors une chose inouïe : les Piémontais, reprenant leur marche en avant et tirant sur le drapeau parlementaire, se ruèrent comme des bêtes fauves vers la brèche, l'escaladèrent et, la baïonnette au bout du fusil, se précipitèrent sur les zouaves qui, debout, l'arme au bras, ne répondirent ni à leurs menaces ni à leurs coups. Ne trouvant plus d'obstacle, l'armée italienne fit son entrée par la porte Pia, que l'histoire montre comme celle presque toujours choisie par les barbares. Une bande de vagabonds et de repris de justice l'accompagnait et l'acclamait de ses cris : à de tels vainqueurs un semblable triomphe était bien dû. Les soldats pontificaux étaient maltraités, assassinés, et la rage de ces bandits s'acharnait jusque sur le corps des braves morts au poste d'honneur et pour la plus noble et la plus sainte des causes (*).
Le même jour, à la villa Albani, le général Kanzler s'abouchait avec Cadorna et il fut contraint de signer la capitulation suivante :
« Art. Ier. La ville de Rome, sauf la partie limitée au sud par les bastions San-Spirito, comprenant le mont Vatican et le château Saint- Ange et qui constitue la cité Léonine ; son armement complet, drapeaux,
i. Lorsqu on prévint le général Cadorna de tous les crimes commis par ces bandes, il répondit philosophiquement : « Lasciate il popolo sfo- %arsi. Laissez le peuple se dégonfler. »
le tringt septembre 1870, 95
armes, magasins de poudre, tous les objets appartenant au gouvernement, seront remis aux troupes de Sa Majesté le roi d'Italie.
« Art. 2. Toute la garnison de la place sortira avec les honneurs de la guerre, emportant ses drapeaux, armes et bagages. Les honneurs militaires une fois rendus, elle déposera ses drapeaux et ses armes, à l'exception des officiers, qui garderont leur épée, leurs chevaux et tout ce qui leur appartient. Les troupes étrangères sortiront les premières ; les autres viendront ensuite, selon leur ordre de bataille, avec la gauche en tête. La sortie de la garnison aura lieu demain matin à sept heures.
« Art. 3. Toutes les troupes étrangères seront dissoutes et les soldats renvoyés immédiatement dans leurs foyers par les soins du gouvernement italien.
« Art. 4. Les troupes indigènes seront constituées en dépôt sans armes avec les allocations qu'elles ont actuellement. Le gouvernement du roi se réserve de statuer sur leurs positions futures.
« Art. 5. Elles seront envoyées à Civita-Vecchia dans la journée de demain.
« Art. 6. Les deux parties nommeront une commission composée d'un officier d'artillerie, d'un officier du génie et d'un fonctionnaire d'intendance pour la remise dont il est question à l'article premier. »
Le lendemain, 2 1 septembre, à 7 heures, les zouaves, qui avaient passé la nuit sous les colonnades de la place de Saint-Pierre, se formèrent en carré sous les ordres du colonnel Alet. Il leur fit alors présenter les armes
et, élevant son épée, il cria : « Vive Pie IX, pontife et roi ! » Ce cri attira le pape à la fenêtre de sa chambre, il se montra encore une fois à ses chers soldats. Debout, entouré de quelques prélats, il étendit les bras comme pour presser tous ses entants sur son cœur, puis, levant vers le ciel ses mains et ses regards, il prononça les paroles de la bénédiction.
Vive Pie IX! répétèrent de nouveau tous les soldats. Les dragons et les artilleurs déchargèrent en l'air leurs carabines comme pour donner encore à leur roi une dernière salve d'honneur. On agitait les képis ; les uns présentaient les armes, les autres les élevaient fiévreusement, tous les yeux étaient pleins de larmes. ...
Cette scène fut trop forte pour le cœur de Pie IX, sa voix s'éteignit dans un sanglot et il tomba à moitié évanoui dans les bras de ceux qui l'entouraient.
Lorsqu'il fut revenu de cette douloureuse émotion, il chercha la solitude dans les salles de Raphaël. Le général Kanzler fut introduit près de lui avec madame Kanzleret le P. Vannutelli. Ils le trouvèrent qui marchait silencieux, la tête inclinée ; ils se jetèrent à ses pieds. « Le pape, dit le P. Vannutelli, semblait extraordinairement souffrant et épuisé ; cependant l'exprèssion de son visage restait calme et pleine de bonté. Il interrogea ma sœur, qui fondait en larmes, et la questionna sur l'hôpital où elle avait passé la journée de la veille, auprès des blessés. Les pauvres enfants ! ajoutat-il, daigne le ciel les récompenser ! C'a été un grand crime ; il doit retomber sur la tête de ceux qui l'ont commis. »
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nouilla au pied du Saint-Sacrement et demeura longtemps en oraison ; puis il se fit ouvrir la chapelle de la Très-Sainte-Vierge, fermée par les clôtures du Concile et, comme les fidèles s'étaient groupés autour de lui, il récita à haute voix les litanies. Enfin il alla s'agenouiller au tombeau des apôtres, où il lutl'hymned'UrbainVIII: Ante oculos tuos, Dojnine.
Il prononça avec une onction émouvante cetteprière:
« Gregem tuum, pastor œterne, non deseras. »
Et le peuple répondit :
« Sedper beatos apostolos tuos perpétua defensione custodias. »
Et Pie IX reprenant :
« Protège, Domine, populum ttium ad te clamantem et apostolorum tuorum patrocinio confidentem.
— « Perpétua defensione custodias, » reprirent en chœur les assistants.
Le lendemain, 10 septembre, l'envoyé du gouvernement italien se présentait devant le saint père et lui remettait la lettre de son souverain. « Très Saint Père, disait Victor-Emmanuel, avec une affection de fils, avec une foi de catholique, avec un sentiment d'italien, je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.
« Un orage plein de périls menace l'Europe à la faveur de la guerre qui désole le centre du continent. Le parti de la révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d'audace et prépare, spécialement en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, les derniers coups à la monarchie et à la papauté.
histoire De Ipte ir.
« Je sais, Très Saint Père, que la grandeur de votre âme ne le céderait jamais à la grandeur des événements; mais moi, roi catholique et roi italien, et, comme tel, gardien et garant, par la disposition de la divine Providence et par la volonté de la nation, des destinées de tous les Italiens, je sens le devoir de prendre, en face de l'Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la sécurité du saint siège.
« Or, Très Saint Père, l'état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté et la présence parmi elles de troupes étrangères, venues de lieux divers avec des intentions diverses, sont un foyer d'agitation et de périls pour tous. Le hasard et l'effervescence des passions peuvent conduire à des violences et à ^une effusion de sang qu'il est de mon devoir et du vôtre, Très Saint Père, d'éviter et d'empêcher.
« Je vois l'inéluctable nécessité pour la sécurité de l'Italie et du saint siège,que nos troupes,déjàpréposées à la garde des frontières, s'avancent et occupent les positions qui seront indispensables à la sécurité de Votre Sainteté et au maintien de l'ordre.
« Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte hostile dans cette mesure de précaution. Mon gouvernement et nos forces se restreindront absolument à une action conservatrice et tutélaire des droits facilement conciliables des populations romaines avec l'inviolabilité du souverain pontife, et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du saint siège.
« Si Votre Sainteté, comme je n'en doute pas, et
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comme son caractère sacré et la bonté de son âme me donnent le droit de l'espérer, est inspirée d'un désir égal au mien d'éviter tout conflit et d'échapper au péril d'une violence, elle pourra prendre avec le comte Ponza di San-Martino, qui lui remettra cette lettre, et qui est muni des instructions opportunes par mon gouvernement, les accords qui paraîtront mieux devoir conduire au but désiré.
« Que Votre Sainteté me permette d'espérer encore que le moment actuel, aussi solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et pour la papauté, rendra efficace l'esprit de bienveillance, qui n'a jamais pu s'éteindre dans votre cœur envers cette terre qui est aussi votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié, avec une persévérance infatigable, à traduire en actes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux et indépendant de toute souveraineté humaine.
« Votre Sainteté, en délivrant Rome des troupes étrangères, en l'enlevant au péril continuel d'être le champ de bataille des partis subversifs, aura accompli une œuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise, et montré à l'Europe épouvantée par les horreurs de la guerre, comment on peu.t remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.
« Je prie Votre Sainteté de vouloir bien m'accorder sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre
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Sainteté l'expression des sentiments de mon profond respect. »
Après avoir lu cette lettre, Pie IX se rappelant la conduite des Pharisiens à l'égard du Sauveur, emprunta les paroles mêmes de Jésus-Christ pour stigmatiser cette hypocrisie du roi et de ses ministres : «Race de vipères, s'écria-t-il, sépulcres blanchis !.. » Puis, la tristesse faisant place à cette légitime indignation : «Voilà donc, ajouta-t-il,jusqu'où la Révolution a pu faire descendre un prince de la maison de Savoie ! Il ne suffit plus à la Révolution de chasser les rois ou de faire tomber leurs têtes sous le couteau, toutes les fois qu'elle le peut, elle s'emploie maintenant à les déshonorer. »
L'envoyé piémontais, atterré par cette indignation du saint père, balbutia quelques paroles pour assurer le pontife que son maître était disposé à entourer l'indépendance du chef de l'Eglise de garanties sérieuses et solides.
« Mais ces garanties, reprit Pie IX, qui me les garantit ? Votre roi ne peut rien promettre : il n'est plus le maître, il dépend lui-même de son parlement, qui est sous la dépendance des sociétés secrètes. »
Le comte parla de la difficulté des temps, du vœu de vingt-quatre millions d'Italiens.
« Vous mentez, Monsieur, dit aussitôt Pie IX, et vous calomniez l'Italie ! Sur ces vingt-quatre millions, vingt-trois me sont dévoués, m'aiment, me respectent et ne demandent qu'une chose, c'est que la Révolution nous laisse tranquilles, eux et moi. Il y a un million de malheureux que vous avez empoisonnés de fausses
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doctrines et de honteuses convoitises. Ce sont là les amis de votre roi et les fauteurs de ses ambitions ; mais ils le précipiteront quand ils n'auront plus besoin de lui. Allez, Monsieur, je vous ferai tenir ma réponse demain. Je suis trop ému de douleur et d'indignation pour écrire en ce moment. »
Le lendemain, Pie IX fit remettre à l'ambassadeur de Victor-Emmanuel la lettre suivante :
« Sire, le comte Ponza di San-Martino m'a remis une lettre qu'il a plu à Votre Majesté de m'adresser ; mais elle n'est pas digne d'un fils affectueux qui se fait gloire de professer la foi catholique et s'honore d'une loyauté royale. Je n'entre pas dans les détails de la lettre même, pour ne pas renouveler la douleur qu'une première lecture m'a causée. Je bénis Dieu qui a souffert que Votre Majesté comblât d'amertume la dernière période de ma vie. Au reste, je ne puis admettre les demandes exprimées dans votre lettre, ni rne rallier aux principes qu'elle renferme. J'invoque de nouveau Dieu, et je remets entre ses mains ma propre cause qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder à Votre Majesté de la délivrer de tout péril, et de lui faire part des miséricordes dont elle a besoin. »
« Pie IX, pape. »
Avant de remettre cette lettre à son souverain, l'envoyé piémontais devait être témoin de l'affection du peuple de Rome pour le saint père et se trouver ainsi en mesure de renseigner de la manière la plus sûre son gouvernement sur les vrais sentiments des Romains. Le
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1 1 septembre, le pape se rendit à cinq heures du soir sur la place dei Termini pour inaugurer le nouvel aqueduc de l'ancienne eau Marcia appelée Fia. La nouvelle de l'arrivée de l'envoyé de Victor-Emmanuel, l'objet de la visite, la réponse du saint père, s'étaient vite répandus dans la ville et toute la bourgeoisie de Rome accourut sur la place pour témoigner publiquement de l'amour et du respect qu'elle avait pour son souverain. « J'étais au milieu de cette foule romaine, racontait un témoin oculaire ; car il n'y a pas un étranger à Rome en ce moment ; eh bien .'jamais nous n'avions été témoins d'une manifestation aussi chaleureuse et aussi spontanée ; le saint père était calme et souriant et nul ne pouvait voir sur le visage de ce noble vieillard la trace des pensées qui devaient attrister soncœur. Je suis revenu chez moi profondément ému de tout ce que je venais de voir, et jamais je n'oublierai cette fête de l'inauguration de X Acqua Marcia. »
M. Ponza di San-Martino avait voulu assister à cette fête: il s'y était fait précéder d'une généreuse distribution d'or piémontais dans le but de la troubler par des acclamations au roi d'Italie. Plusieurs jeunes Romains le reconnurent dans la foule ; ils manœuvrèrent avec tant d'habileté qu'ils réussirent à l'isoler de ses émissaires et il eut la douleur d'entendre tous les échos de la place répéter les acclamations de la foule : Vive Pie IX ! Vive le pontife-roi !
Pie IX, à la veille des malheurs qui menaçaient Rome, ordonna un triduum de prières dans la basilique vaticane. Lui-même s'y rendit. « Nous avons tous
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vu et admiré les glorieuses cérémonies de Noël et de Pâques dans cette grande basilique de Saint-Pierre, continue le même témoin ; mais qu'est-ce que cela auprès de l'humble manifestation du Triduum du 15 septembre 1870 ? Tout Rome était là, agenouillé sur le pavé de l'église et psalmodiant les litanies dont le pape entonnait chaque verset; c'est l'émanation la plus vraie delà foi catholique qu'il m'ait été permis de contempler, et nous nous sentions tous émus jusqu'au fond du cœur en entendant la voix forte de ce vieux pape demandant au ciel de protéger la ville de Rome et de bénir ses habitants. »
Selon les précédents, suivis en 1860, Victor-Emmanuel n'avait pas attendu la réponse du saint père pour donner ordre à ses troupes d'envahir le territoire de l'Eglise. Dès le 1 1 septembre, l'armée royale franchissait les frontières pontificales et s'avançait sur Rome.
Le 13 septembre, la Ville éternelle était mise en état de siège par les ordres du ministre des armes et les troupes pontificales étaient concentrées dans Rome. Le 15 septembre, Cadorna envoyait au général Kanzler la sommation d'ouvrir les portes aux troupes italiennes. Legénéral répondit : « J'ai reçu l'invitation que vous m'adressez de laisser entrer dans Rome les troupes qui sont sous les ordres de Votre Excellence. Sa Sainteté désire voir Rome occupée par ses propres troupes et nullement par celles d'un autre souverain. En conséquence, j'ai l'honneur de vous donner avis que je suis résolu à résister par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, comme l'exigent l'honneur et le devoir. »
histoire De Pic ir.
Le commandant de Civita-Vecchia ayant livré la ville à la première sommation de la flotte piémontaise, Cadorna adressa un nouveau courrier au général Kanzler pour lui renouveler son ultimatum; il reçut la même réponse.
Toute négociation était désormais inutile : de part et d'autre il fallait se préparer au combat. Les défenseurs du saint père étaient au nombre de huit mille, les murs de Rome ne présentaient aucune chance de résistance sérieuse : les Italiens étaient plus de cinquante mille et ils avaient une artillerie redoutable. C'est dans ces conditions qu'allait s'ouvrir la lutte.
Le 19 septembre, Pie IX écrivit la lettre suivante au général Kanzler.
« Monsieur le général, maintenant que l'on va consommer un grand sacrilège et la plus énorme injustice, maintenant que les troupes d'un roi catholique, sans provocation, sans même l'apparence d'un motif, assiègent la capitale du monde catholique, je sens d'abord le besoin de vous remercier, vous, Monsieur le général, et toutes nos troupes, de la conduite généreuse que vous avez tenue jusqu'à présent, de l'affection dont vous avez donné des preuves au saint siège, et de votre volonté de vous consacrer entièrement à la défense de cette métropole.
« Que ces lignes restent comme un document solennel pour certifier la discipline, la loyauté et la valeur des troupes qui ont été au service de notre saint siège. Quant à la durée de la défense, il est de mon devoir d'ordonner qu'elle consiste uniquement en une protes-
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tation constatant la violence, et rien de plus; c'est vous dire qu'on entamera, dès que la brèche sera ouverte, des négociations pour la reddition de la ville.
« Dans un moment où l'Europe déplore les très nombreuses victimes d'uneguerre entre deux puissantes nations, on nepourra jamaisdire que le Vicaire de Jésus- Christ, quoique assailli , ait consenti à une grande effusion de sang. Notre cause est celle de Dieu, et nous mettons en lui toute notre confiance.
«Je vous bénis de cœur, M. le général, et toutes nos troupes. »
Après avoir écrit cette lettre, Pie IX se rendit dans la soirée à la Scala-Santa, dont il monta à genoux les degrés. Arrivé au sommet, prosterné devant l'image archétype du Sauveur, il prononça à haute voie cette émouvante prière :
« O toi, grand Dieu, mon Sauveur, toi dont je suis le serviteur des serviteurs et le très indigne représentant, je t'en supplie par ce sang précieux répandu par ton divin Fils en ces lieux mêmes, et dont je suis le suprême dispensateur ; je t'en prie par les tourments, par le sacrifice de ton divin Fils, qui a monté volontairement ce même chemin d'opprobre pour s'offrir en holocauste devant ce peuple qui l'insultait et pour lequel il allait mourir sur une croix infâme ; oh ! je t'en prie, aie pitié de ton peuple, de ton Église, ton épouse bien-aimée ; suspends ton courroux, ta juste colère ! Ne permets pas à des mains infâmes de venir souiller ta demeure. Pardonne à mon peuple qui est le tien ; et s'il faut une victime, oh ! mon Dieu ! prends ton indigne serviteur,
ton indigne représentant ! N'ai-je pas assez vécu ?... Pitié, mon Dieu ! pitié, je t'en prie ; et, quoi qu'il arrive, que ta sainte volonté soit faite ! »
Le lendemain, vingt septembre, dès cinq heures du matin, le premier boulet piémontais vint frapper les murs de la porte Pia. Les soldats pontificaux n'avaient que deux piècespour répondre aux batteries ennemies. Pendant quatre heures une pluie de fer s'abattit sur le rempart démantelé; pendant quatre heures, les soldats pontificaux tinrent en échec toute cette armée.
Dès les premiers coups de canon, les membres du corps diplomatique accrédités auprès du saint siège s'étaient rendus au Vatican pour entourer la personne du saint père. Pie IX célébra la messe, selon son habitude, à sept heures et demie : le corps diplomatique y assista et le pape le reçut ensuite dans son cabinet de travail^).
Pie IX fit asseoir les représentants des puissances,
I. Le cardinal Antonelli, secrétaire d'État de Sa Sainteté, était auprès du Pape, à sa droite après son Éminence, et dans l'ordre suivant, les membres du corps diplomatique étaient assis en demi-cercle devant le saint père : — M. le marquis de Lorenzane, doyen du corps diplomatique, — M. le comte d'Arnim, ministre de Prusse, — M. le comte du Châtel, ministre de Hollande, — M. le baron Pycke de Peteghem, ministre de Belgique, — M. le comte de Thomar, ministre de Portugal, — M. de Figueiredo, ministre du Brésil, — M. Palomba, chargé d'affaires de T Autriche- Hongrie, — M. Hennessy, attaché à l'ambassade de France : ce fut sur l'invitation du saint père que M. Hennessy prit cette place restée inoccupée, — M. Fernandezy Gimenez, chargé d'affaires d'Espagne, — M. L. de Behaine, chargé d'affaires de France, — M. le baron de Cetto, chargé d'affaires de Bavière, — M. le comte de Noisdans, secrétaire de la légation de Belgique, — M. le baron de Gudenus, attaché à l'ambassade de l'Autriche-Hongrie, — M. le baron de Salzberg, attaché à l'ambassade de l'Autriche-Hongrie, — M. de Stirum, secrétaire de la légation de la confédération de l'Allemagne du Nord, — M. le commandeur Noldini, chargé d'affaires de Monaco, — M. Pécoul, attaché à l'ambassade de France. — Les autres membres du corps diplomatique étaient absents de Rome.
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puis il les entretint avec une familiarité pleine de bonté qu'on ne saurait trop admirer.Ses paroles furent alors recueillies par un des assistants et nous en reproduirons une partie, ayant cité ailleurs quelques fragments de cette conversation. Après avoir remercié le corps diplomatique de s'être rendu près de lui, dans une circonstance aussi pénible, il continua ainsi :
« Le corps diplomatique s'est une autre fois réuni autour de moi dans une circonstance pareille(T); c'était au Ouirinal.
« J'ai écrit au roi ; je ne sais s'il a reçu ma lettre. Je l'avais envoyée cependant sous l'adresse de son ministre des affaires étrangères. Je pense qu'elle lui sera parvenue, mais je n'en sais rien.
« Bixio, le fameux Bixio, est là avec l'armée italienne. Aujourd'hui, il est général. Bixio, du temps où il était républicain, avait formé le projet de jeter au Tibre, quand il entrerait dans Rome, le pape et les cardinaux. En hiver, c'eût été peu agréable ; en été c'eût été peut-être autre chose. Il est là, à la porte San-Pancrazio; ce côté-là est le plus exposé.
« Hier j'ai été à la maison où fut condamné Jésus- Christ. J'ai monté l Escalier saint, c'était avec beaucoup de peine, et j'avais un soutien. Enfin j'y suis parvenu. C'est cet escalier qu'il a monté pour être condamné.
« En le montant, je me disais : Peut-être que demain, moi aussi, je serai condamné par les catholiques d'Italie : Filii matris meœ pugnaverunt contra