‹ Histoire de Pie IX le Grand et de son pontificatChapitre 27 sur 81 · Mgr Nardi · texte numérisé non relu

Mgr Nardi

histoire De Pie ir.

n'est refusée à personne, pas même aux dissidents. Il y a peu de jours nous voyions deux ministres de l'Eglise anglicane, prosternés aux pieds du saint père, lui presser et lui baiser vivement la main : ils pleuraient d'émotion, et Pie IX leur a dit et commenté doucement cette parole du Christ : Venite ad me.

Tout cela n'est pourtant que le prélude. Après les antichambres viennent les loges, ces loges admirables que le temps avait ruinées et que Pie IX a admirablement restaurées.

Samedi dernier, cent cinquante ou deux cents personnes étaient là pressées sur deux longues lignes. Nous disons samedi (il faut dire presque tous les jours) : la première chose que chacun demande en venant à Rome, ce n'est ni le Panthéon, ni le Colisée, ni Saint-Pierre, ni les Galeries, mais Pie IX. Sur ce point, il n'y a distinction ni de patrie, ni de condition, ni même de croyance.

Précédé de ses gardes-nobles et des prélats de sa Cour, entouré ou suivi de cardinaux et d'autres prélats, voici le saint père. Tous les genoux fléchissent ; tous les yeux se fixent sur ce visage auguste. Le long désir qui a conduit ces foules d'au delà des monts et des rivages les plus lointains du globe est satisfait. Presque tous ont d'abondantes provisions de chapelets, de médailles, de croix, de crucifix pour eux ou pour ceux qui, moins heureux, n'ont pu les accompagner.

Le saint père commence à voir les familles, l'une après l'autre, s'arrêtant quelque peu auprès de chacune. Celle-ci est une famille belge, et vous la reconnaissez à-

(Herimm Dei non est alligatum* 179

cette affection profonde que le respect peut à peine contenir. A côté, une famille française : voyez sa vivacité, son ardeur, entendez ses paroles, où la chère France n'est jamais oubliée. Ah ! France, France, que n'es-tu toute là devant cet homme qui t'aime tant ! Après la famille française est agenouillée une famille allemande du Rhin ou de la Westphalie, dont les fils se sont peut-être rencontrés sur les champs de bataille de la Lorraine avec les fils de la famille française. Mais ici s'arrêtent les colères : il n'y a ni Français, ni Allemands, ni Autrichiens, ni Italiens. Ici est la patrie commune, le terrain neutre par excellence où le Christ et son Vicaire régnent seuls. Les idiomes sont divers, mais la foi est une, ou si, par exception, la croyance est autre, l'œuvre de Luther et de Henri reçoit une secousse qui l'écrase, ou au moins, l'ébranlé profondément. Voici, en effet, un ministre anglican avec sa femme et ses enfants, qui, émus et prosternés devant le pape, demandent la bénédiction que leurs livres ritualistes efusent et condamnent. Puis, viennent d'autres familles catholiques de l'Inde, du Brésil, du Pérou, du Canada, de la Californie, de New- York, de Constantinople, de l'Australie, ainsi que de tous les pays de l'Europe, et aussi, grâce à Dieu, de tous les pays de cette Italie qu'on tente vainement de ravir à son pontife. Près d'un ingénieur anglais catholique, qui a dirigé les travaux de la grande ligne ferrée de Bombay, à travers le continent indien, il y a un médecin, le médecin de nos sœurs de charité à San-Francisco : bien que protestant, il les aime, il les admire, et elles et le Seigneur le converti-

histoire De Ipie ix<

ront. Vient un professeur de l'Université des ingénieurs de New- York, et plus loin, une famille catholique de Melbourne, en Australie. Trente ans passés, les familles catholiques étaient quarante à Melbourne, elles sont aujourd'hui quatre mille.

Pour tous, le saint père a des paroles variées, mais non diverses, car elles sont toujours inspirées par la même pensée surnaturelle. Après avoir donné à chacun, homme, femme, enfant, quelques-uns de ces conseils que l'on n'oublie plus, sa revue est terminée ; il va se placer au milieu ; là, dans un tendre discours, ordinairement en français, afin que tous l'entendent, il parle de nos grands devoirs et de nos éternelles destinées, et la multitude recueille avec une respectueuse avidité les accents de ces lèvres saintes et amies.

Quelquefois ces audiences sont moins nombreuses et plus intimes, mais elles ne sont ni moins solennelles, ni moins touchantes, et la parole du pape est plus imposante encore. Il s'adresse à des évêques qu'il vient de préconiser, et il dit :

« J'éprouve une grande consolation, mes frères bienaimés, en me voyant entouré de vous aujourd'hui, bien que ma joie soit tempérée par une bien grande tristesse. 13e même que le divin Sauveur envoyait ses apôtres, de même aussi je vous envoie aux pauvres Eglises d'Italie, depuis si longtemps veuves de leurs pasteurs. Peutêtre, je regrette d'être obligé de le dire, mitto vos sien f agnos inter lupos. Je ne sais si vous pourrez aller à vos résidences ; j'ignore si vous y trouverez de quoi vivre. Ne craignez rien cependant : on m'a réduit à de

îîerôum Det non est allîgatum» 181

grandes privations, c'est vrai ; mais la charité des fidèles ne m'a point laissé manquer du nécessaire.

« Il en sera de même pour vous. Allez combattre les vices dominants de notre siècle. La société est bien malade ; mais vous pourrez la guérir par vos prières, vos bons exemples, votre zèle pour les bonnes œuvres et la prédication, par votre travail actif, en un mot, sans jamais vous lasser. »

Pie IX ne se faisait nulle illusion sur les feintes promesses des membres du gouvernement italien. « Ils promettent, disait-il ; mais les uns ne se mettent guère en peine de faire ce qu'ils disent, et les autres ne le peuvent pas. En effet, on a promis à la religion catholique protection, prééminence et immunité : mensonge! On a accordé à qui le demande le pouvoir d'ériger des chaires pestilentielles, de blasphémer contre Dieu et contre la foi, et de diffamer ses ministres. On a promis des garanties : mensonge ! C'est le vice qui est garanti ; mais non pas ceux qui crient contre le vice ; ils sont exposés, au contraire, aux insultes de la presse et des passants. On a promis la liberté à l'Eglise : mensonge ! Est-ce que l'on ne contredit pas chaque jour la promesse que l'on a faite, en dépouillant peu à peu l'Eglise, se servant pour cela de la lime sourde qui ronge plus lentement, et détruisant en un mois ce que des ennemis enragés détruiraient en un jour ? Tous ces législateurs imitent les bourreaux de Jésus-Christ, qui se distribuaient sur le Golgotha les vêtements du divin Rédempteur. Et puis, ce système est accompagné de sophismes subtils, pour faire croire que lusur-

pation sacrilège qu'ils commettent, est légitime (*). »

Pie IX n'avait voulu accepter aucune des garanties ni aucune des offrandes du gouvernement italien. Lorsqu'au mois de décembre 1872, le ministre Sella s'était présenté au cardinal Antonelli pour lui remettre le titre de rentes de trois millions deux cent vingt-cinq mille francs sur le grand livre italien, le secrétaire d'Etat avait répondu que le pape, ne reconnaissant pas les faits accomplis à son détriment, refusait le titre, et qu'il s'en remettait à la charité des fidèles. Quelques semaines après, le saint père adressait ces paroles aux curés de Rome (2) :

« Mais la tentation qui se présente aujourd'hui, c'est celle de ceux qui veulent de l'argent, et qui disent : Mitte te deorsum, et de ceux qui disent : Hœc omnia tibi dabo, si cadens, adoraveris me.

« C'est la tentation la plus perfide, celle de ceux qui disent : mais, Saint Père, faites comme je vous dis ; arrangeons-nous de la meilleure manière : voici cinq millions, six millions ; je vous donnerai la paix, la tranquillité. Hœc omnia tibi dabo, si cadens, adoraveris me.

« C'est ici, chers frères, qu'il faut nous tenir fermes. Dieu, comme nous devons l'espérer, nous donnera la force et le courage de résister à ces tentations, et je vous recommande de répéter à vos paroissiens ce que je viens de vous dire, et de leur faire connaître mon sentiment sur ce sujet : de cette manière, ce sera comme si j'avais parlé à mon bon peuple de Rome (3). »

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