‹ Histoire de Pie IX le Grand et de son pontificatChapitre 34 sur 81 · PIE IX ET LA FRANCE · texte numérisé non relu

PIE IX ET LA FRANCE

Le gouvernement delà défense nationale. — L'avocat Sénard.

— « Je suis un Gaulois ! » — Pie IX intervient entre la France et la Prusse. — La lettre à l'archevêque de Tours. — Pie IX après la Commune. — Les députés de la France à Pie IX. — Les pèlerins français au Vatican. — Le B. Benoit Joseph Labre. — Jean-Baptiste de La Salle. — Réponse de Pie IX aux députés français. — Sa lettre à l'archevêque de Paris et l'église du Sacré- Cœur. — Il appelle les bénédictions de Dieu sur le gouvernement de la France. — Les cercles d'ouvriers. — Les universités catholiques. — L'Orénoque. — « Vous êtes, vous, de ceux que le pape embrasse.» — Pie IXapplauditau mouvementcatholique qui se fait en France. — Notre-Dame de Lourdes. — Le 16 mai.

— Conseils de Pie IX. — Le dernier pèlerinage reçu par Pie IX.

OUS avons dit comment l'empire s'écroula. La France fut dominée par d'indignes citoyens qui, sous le nom de gouvernement de la Défense nationale, devaient encore accroître ses humiliations et aggraver ses revers. A l'heure où l'armée de Victor-Emmanuel entourait la ville de Rome, Paris, la capitale de la France, était cerné par l'armée prussienne, et allait entrer dans les angoisses inexprimables d'un long siège. Paris était à peine assiégé que, dès le 22 septembre, l'envoyé français près de Victor- Emmanuel, l'avocat Sénard, ne craignait pas d'écrire en ces termes à l'usurpateur de Rome :

«Au nom du gouvernement français, j'offre des féli-

citations à Votre Majesté pour la délivrance de Rome et la consécration définitive de l'unité italienne.

« La convention de septembre n'avait plus raison d'être dans la nouvelle situation de l'Europe. Nous devons remercier Votre Majesté d'avoir su apprécier la pensée qui nous a dissuadés de dénoncer officiellement un traité déjà détruit par les deux partis. Etant ainsi restée libre dans son action, Votre Majesté a su profiter de cette liberté avec une prudence merveilleuse, ayant su dans une question si délicate concilier parfaitement avec les nécessités politiques tous les respects et tous les égards dus aux sentiments religieux. »

Le ministre de Victor-Emmanuel, Visconti-Venosta, dans sa réponse à l'avocat Sénard lui dit : « Qu'il est heureux de voir dans cette lettre la confirmation des déclarations que M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, a bien voulu faire au Ministre du roi à Paris, » La France, par ses gouvernants, semblait ainsi courir d'elle-même au-devant du malheur et appeler sur sa tête de nouveaux châtiments.

Toutefois, Pie IX trahi de cette façon par les hommes qui s'étaient emparés du gouvernement en France, ne cessait de prier Dieu pour la fille aînée de l'Eglise; il songeait continuellement aux maux qui accablaient cette nation, coupable, mais toujours bien-aimée. Malgré l'ingratitude et les insultes dont l'accablaient les chefs de ce malheureux pays, lui qui aimait si tendrement l'Italie, il voulut être Français au moment même où la France l'abandonnait.

« Je suis un Gaulois, disait-il avec tout le charme

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de sa douce gaîté, et même un senone, presque un parisien ! Le nom de Sinigaglia, mon berceau, dénonce mon origine française, je n'aurais même pas besoin de me faire naturaliser. »

Ces paroles, prononcées au plus fort de l'invasion, n'étaient pas suffisantes pour le cœur de Pie IX et, à l'heure où la France cherchait une main amie, lui, cherchait les moyens de nous être utile et de détourner les fléaux plus terribles encore qui nous menaçaient. C'est dans cette pensée qu'il résolut d'intervenir une seconde fois entre les deux combattants et de les supplier de mettre fin à une guerre meurtrière, désormais sans motifs. Dans ce but, il écrivit au roi de Prusse, le 1 2 novembre, et le même jour, il adressait à l'archevêque de Tours, Mgr Guibert, une lettre pour le charger d'une mission de paix auprès des membres du gouvernement de la Défense nationale qui s'étaient réfugiés dans cette ville.

« Malgré la situation douloureuse, lui disait-il, rendue chaque jour plus grave et plus dure, où la malice des hommes nous a réduit, nous et ce siège apostolique, il ne nous est pas possible d'oublier les malheurs et les calamités dont la France est en ce moment si cruellement affligée. Plein du souvenir des marques de dévouement et d'affection filiale que cette généreuse nation nous a prodiguées en toute circonstance et jusque dans nos plus grandes tribulations, nous avons prié ardemment le Dieu des miséricordes de nous faire connaître comment nous pourrions nous acquitter un peu envers elle de la dette de notre reconnaissance

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pour ses importants services, et par quel genre de soulagement il nous serait possible de lui venir en aide dans ses épreuves. »

Préoccupé de cette pensée, son cœur chercha le moyen le plus opportun et le plus efficace de témoigner sa gratitude à cette grande nation catholique. Sous cette impression il voudrait amener la France à des conseils de paix et la faire ainsi rentrer au sein d'une heureuse et parfaite tranquillité.

« Voilà pourquoi, continue-t-il, nous nous sommes adressé à vous, vénérable frère, qui êtes l'évêque titulaire de la ville même où réside une partie des chefs du gouvernement chargé de présider aux destinées de la France. Nous vous exhortons, aussi instamment qu'il nous est possible, à vous charger auprès des chefs de ce gouvernement, avec tout le zèle pastoral qui vous distingue, d'une affaire si urgente et d'un si haut intérêt.

« Nous avons aussi la confiance que vos collègues dans l'épiscopat uniront leurs efforts aux vôtres, et vous seconderont avec une même ardeur dans une cause si digne de leur caractère et de leur vertu, où il s'agit d'un éminent service à rendre aussi bien à la religion qu'à la patrie.

« Mettez-vous donc à l'œuvre sans retard, employez la persuasion auprès des hommes, recourez à la prière auprès de Dieu, enflammez, en vous joignant à eux, le zèle déjà si vif et si bien connu des évêques vos frères. . .

« Il est une exhortation que nous sommes obligé, avec tout le zèle et toute la sollicitude d'une tendresse paternelle, de vous adresser devant Dieu, à vous, et à

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tous les autres évêques de France ; c'est que vous ne manquiez pas de donner à cette noble nation, dont l'adversité n'a pu diminuer le caractère héroïque, ni obscurcir l'éclat d'une valeur militaire immortalisée par tant de glorieux monuments, le prudent et sérieux conseil de ne pas prêter l'oreille aux pernicieuses doctrines qui tendent au renversement de l'ordre public, et que ne cessent de répandre et de propager dans son sein des hommes de désordre, venus chez elle sous prétexte de lui prêter le secours de leurs armes. La diffusion de ces doctrines ne peut avoir d'autre résultat que d'accroître la discorde, de multiplier les calamités et de retarder le triomphe de la saine morale et de la justice, seule et unique base cependant sur laquelle puisse s'appuyer cette illustre nation, pour faire revivre l'antique honneur de ses aïeux et y ajouter les rayons d'une gloire nouvelle.

« Nous n'avons pas hésité, vénérable frère, à nous charger du soin d'écrire une lettre sur ce même objet à Sa Majesté le roi de Prusse, et de recommander avec instance à son humanité ce ministère de paix que nous voulons remplir. Nous ne pouvons sans doute rien affirmer de certain sur l'issue de notre démarche officieuse auprès de Sa Majesté. Ce qui nous donne néanmoins quelque raison d'en bien espérer, c'est que ce monarque en d'autres circonstances a toujours fait preuve de beaucoup de bon vouloir à notre égard.

«Vous confiant donc dans les secours d'en haut, vénérable frère, mettez tous vos soins à vous occuper de la grande et urgente mission qui vous est confiée ;

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et, en cela, vous pourrez agir avec d'autant plus de facilité et de promptitude que vous exercez, dans votre demeure épiscopale, les devoirs de l'hospitalité envers ceux mêmes auprès desquels vous aurez à remplir en notre nom un ministère de paix si digne de votre auguste caractère... »

L'archevêque de Tours écrivit une noble lettre aux membres du gouvernement provisoire.

« Quand Pie IX vous convie à la paix, disait-il, ne croyez pas qu'il puisse vous conseiller une paix humiliante ; il aime trop la France pour ne pas aimer son honneur ; l'Eglise ne peut vouloir que sa fille aînée soit diminuée, et nous, évêques français, nous sommes habitués à regarder le respect et l'amour de notre pays comme une seconde religion. Nous ne saurions jamais oublier qu'en France rien n'est perdu, quand l'honneur est sauvé.

« Vous méditerez, Messieurs, sur cette pensée de paix, descendue, de si haut et que j'ai été chargé de vous communiquer. Elle ne doit pas ralentir l'ardeur de notre armée, mais l'exciter au contraire, afin d'obtenir par d'heureux combats, s'ils sont encore nécessaires, de meilleures conditions de paix. »

Cette touchante initiative de Pie IX resta sans résultat, les deux ennemis continuèrent la guerre, et l'on sait comment elle se termina par le démembrement de la France. Elle fut bientôt suivie par les horreurs de la guerre civile. La commune, triomphante à Paris, commit pendant trois mois d'horribles attentats qui épouvantèrent le monde entier et dépassèrent, par leur

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caractère de sauvage cruauté, les meurtres et les profanations de Quatre-vingt-treize.

Mgr l'archevêque d'Alger a fait le récit d'une audience qu'il obtint de Pie IX, vers ce même temps.

<L J'étais le premier évêque français, dit le prélat, qu'il voyait depuis le commencement de cette lutte impie. J'allais lui parler des malheurs de la France. Il ne m'en laissa pas le temps : lui-même me parla longuement de ces malheurs avec un accent d'amour qui m'allait jusqu'au fond de l'âme.

« Je me taisais, tout ému, en le regardant. »

Et lui, voyant mon émotion, levait vers le ciel ses mains vénérables et, de ses yeux, d'où tombaient deux larmes brûlantes, sortait déjà une prière :

« O pauvre et généreuse France ! dit-il enfin, épargnez-la, Seigneur ! »

Et puis, reprenant son discours :

« Tout le monde vous abandonne, me dit-il, mais le pape, tout prisonnier qu'il est, vous demeure fidèle ! »

Et il me raconta ce qu'il avait tenté, auprès de ceux qui nous combattaient alors, pour arrêter les fureurs de la guerre.

De sa prison du Vatican, Pie IX gémissait sur tous nos maux, il engageait à prier pour nous.

« Et puisque ces dames qui m'entourent appartiennent à différentes nations et à la France aussi, disait-il, le 16 avril 1 871, je les invite à prier pour cette catholique et illustre nation, plongée aujourd'hui dans la désolation et dans le deuil : à prier surtout pour sa capitale, car si elle a été souvent le centre de bien des

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maux, elle est dans ce moment en butte aux plus sévères châtiments. Ah! prions, oui, prions pour la France!...»

Quand la paix fut revenue et Tordre rétabli, malgré sa pauvreté, Pie IX trouvait encore moyen de venir en aide aux familles ruinées par la Commune. Il envoya, en effet, soixante mille francs dans ce but aux églises profanées, pillées par les fédérés, il leur adressa des ornements et des vases sacrés et, le 5 juin, il fit célébrer un service funèbre dans l'église de Sainte- Marie Traspontina pour l'archevêque de Paris et les martyrs de la Commune.

De leur côté, les catholiques de France n'oubliaient point le saint père et la situation que les événements lui avaient faite. A peine l'assemblée nationale, appelée à signer la paix et à réparer les ruines de la France, futelle réunie, qu'ils adressèrent des pétitions à ses membres en faveur du saint siège et de son indépendance anéantie par la prise de Rome. Cette assemblée avait fait naître les meilleures espérances : quand Pie IX apprit qu'elle avait décrété de faire célébrer des prières, dans toutes les églises de France, pour obtenir de Dieu le salut de la patrie, il tomba à genoux et, levant les mains au ciel, il dit :

« Maintenant, mon Dieu ! vous aurez pitié de ma chère France ! »

La discussion des pétitions adressées par les catholiques eut lieu dans les dernières semaines de juillet. Elles furent l'objet de débats longs et passionnés, à la suite desquels l'assemblée, à une très imposante majorité, vota l'ordre du jour suivant :

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« L'assemblée nationale, confiante dans le patriotisme et la prudence du chef du pouvoir exécutif, renvoie les pétitions au ministre des affaires étrangères. »

Dans la situation où se trouvait la France, en présence de l'Italie soutenue par la Prusse, le gouvernement ne pouvait faire autre chose que de suivre une politique flacifîçue et prudente. M. Thiers avait accepté l'ordre du jour en lui donnant à l'avance cette signification: Mgr Dupanloup, député, n'avait pas demandé autre chose, au nom même des catholiques. La conclusion pratique fut donc qu'on entourerait le saint père de respect ; mais qu'on ne ferait rien contre l'Italie. Il faut le reconnaître, pratiquement il était difficile d'agir autrement.

Plusieurs députés, au nombre de 48, écrivirent quelques mois plus tard, le 16 septembre, à Pie IX pour lui exprimer les sentiments de leur filial respect et adhérer, sans réserve, à l'intégrité de la doctrinecatholique romaine sur les rapports de la société civile et de la société religieuse.

En dehors de ces manifestations, qui revêtent un caractère plus solennel et quasi-officiel, la France n'avait point voulu manquer aux solennités du jubilé pontifical de Pie IX et, le 18 juin 1872, une députation nombreuse, partie de France, sous la présidence de l'évêque de Nevers, venait unir ses hommages à tous ceux de l'univers catholique et déposer aux pieds du trône pontifical « ses vœux, son repentir et ses espérances. »

Pie IX fut fort ému en se voyant entouré « d'un si

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grand nombre de ses bons Français. » En recevant MgrForcade en audience particulière, il lui avait ouvert ses bras en disant: « Je veux embrasser en vous tout l'épiscopat français. »

« Dans les malheurs qui ont désolé votre pays, dit Pie IX, en répondant à l'adresse des pèlerins, vous n'avez pas oublié Rome, ni cet humble vicaire de Jésus- Christ, comme le bon évêque de Nevers vient de nous le dire. Ni moi non plus, je ne vous ai point oubliés, au milieu des afflictions qui, à la même époque, m'ont abreuvé d'amertume et qui, aujourd'hui encore, navrent mon âme. Oui, le souvenir de la France était continuellement dans mon esprit ; et de même que j ai souvent versé des larmes sur ses malheurs, de même aussi j'ai prié pour elle, surtout pendant le saint sacrifice de la messe, et j'ai demandé que tous ses maux finissent promptement. »

Et, quelques jours après, en donnant une audience spéciale aux dames françaises, il renouvelait les mêmes assurances de son amour pour la France, il leur prodiguait ses conseils paternels :

« La séparation de la foi et des œuvres, voilà en grande partie la cause des malheurs qui ont affligé et désolé la France. Si j'aime la France, et si ses revers m'ont navré le cœur, vous le savez déjà, et il n'est pas nécessaire de le redire. Il y avait pourtant en France beaucoup de personnes qui affirmaient qu'elles avaient la foi, mais en fait elles ne faisaient aucun acte de vertu. L'indifférence en matière de religionavait considérablement gagné dans beaucoup d'esprits légers, qui ne

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se laissaient pas gouverner par la sainte loi de Dieu. « Votre mission dans le monde est clairement déterminée. Vous n'êtes ni gouvernants, ni préfets ; vous ne devez pas vous occuperde politique, mais vous pouvez faire beaucoup en gouvernant bien vos familles, les conduisant au bien, à la vertu, par les bons exemples surtout. Vous avez de grandes dispositions pour faire le bien, et je crois que la bonne volonté ne vous manque jamais. Occupez-vous donc de l'œuvre éminemmentsalutaire de reconduire à la pratique des devoirs religieux tous ceux qui vous entourent, les personnes qui vous sont chères et qui en sont éloignées. Sachez-le bien, mes chères filles, le jour oùla France sera fortement pénétrée de l'idée qu'elle ne doit pas croire seulement, mais accomplir aussi les devoirs que la religion impose, ce jour-là la France sera sauvée et reprendra dans le monde la place glorieuse que la Providence lui a assignée. »

Dansune autre circonstance, Pie IX donna publiquement un témoignage de son affection pour l'épiscopat français, et il se plut à rendre hommage à la dignité et à l'énergie de sa conduite : il s'exprimait ainsi devant le collège des prélats et la consulte d'Etat:

« Je ne sais si l'auditeur de Rote français se trouve parmi vous ; mais, s'il y est, je voudrais que tous les évêques de France s'y trouvassent aussi pour leur adresser mes félicitations. Ils ont dirigé leurs pensées et leurs actes à deux saintes œuvres : à secourir les pauvres enfants devenus orphelins par la dernière guerre, et à sauver les jeunes gens du torrent des abo-

2io histoire De Pie ir.

minables erreurs qu'enseignent les ennemis de Dieu. On va même jusqu'à dire que Renan et d'autres qui lui ressemblent recommencent à entrer en considération. Ce serait le plus grand des malheurs si les jeunes gens étaient pervertis par leurs honteux enseignements.

« C'est donc pendant que les vagues orageuses de la grande tempête semblent s'apaiser un moment que les évêques de France, ces savants, pieux, zélés et fidèles serviteurs de Dieu et de l'Eglise, non seulement viennent au secours des pauvres orphelins, mais emploient aussi toute leur attention, tous leurs moyens et toute leur sollicitude pour sauver les jeunes gens de l'inondation des erreurs pestilentielles. C'est en leur procurant les moyens et la facilité d'acquérir une science vraie et saine qu'ils y parviennent ; puissent-ils aussi s'unir davantage par l'une etj'autre de ces œuvres, afin que, collatis consiliis, ils puissent mieux obtenir leur grand but. »

Malgré ses humiliations, qui la rendent pour le moment impuissante, malgré ses discordes intérieures et la multiplicité des partis qui la divisent, malgré les faiblesseset les défiances du pouvoir vis-à-vis del'Eglise, le saint père n'ignore point que notre patrie lui est dévouée et qu'elle porte encore en son sein, malgré les manifestations si bruyantes de l'impiété et de la révolution, les germes d'une foi vive, généreuse et active. Il sait bien que le salut lui viendra encore de la terre des Clovis et des saint Louis : aussi aime-t-il à répéter :

« Je bénis ce pays peuplé de tant d'âmes généreuses, ce pays qui a si bien su subvenir de mille manières

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aux besoins de la société humaine par tant d'œuvres pies, tendant toutes au bien des corps et des âmes.

« Ah ! cette France qui a si bien su interpréter les sentiments de saint Vincent de Paul ; qui est venue par tant de moyens au secours des ignorants pour les instruire dans les principes de la vraie foi et de la religion contre l'impiété ; cette France qui a couru tantôt auprès du lit de l'infirme pour soulager ses douleurs, tantôt au milieu des péripéties de l'immoralité pour réunir saintement sous l'ombre de saint François- Régis ce qui n'était uni par aucun lien sacré, tantôt enfin auprès du berceau du petit enfant pour attirer sur cet objet de bénédiction de nouvelles bénédictions du ciel ; et tant d'autres bonnes et saintes œuvres qu'il serait trop long d'énumérer ! Cette France, je la bénis ; je demande ardemment à Dieu que cette nation s'unisse par les liens de la concorde, et que certains partis exagérés disparaissent une bonne fois (i). »

Dans le courant de l'année 1873, Pie IX donna deux nouvelles preuves de son amour pour la France. Le 9 février, il faisait lire le décret approuvant les miracles pour la canonisation du bienheureux Benoît-Joseph Labre, né en France, dans le diocèse de. Boulogne, et mort à Rome, et il déclarait qu'on pouvait en toute sûreté procéder à sa canonisation solennelle. L'évêque d'Arras et de Boulogne était présent ; l'ambassadeur de France près le saint siège, les principaux attachés de

1. A un grand nombre de catholiques de différentes nations, le 13 avril

2î3 histoire De Ipie tr.

l'ambassade et un grand nombre d evêques italiens assistaient à cette solennité.

Pie IX, dans le discours qu'il prononça, montra l'action providentielle de Dieu dans ces canonisations multipliées qui excitent la foi des fidèles, raniment leur courage et donnent au monde d'admirables exemples, propres à combattre les erreurs et les impiétés du jour; puis, il affirma la puissance et la vigueur de l'Eglise qui, « au milieu des contrariétés, ne laisse cependant pas d'avancer hardiment dans le chemin de la vertu... L'Eglise, avec les secours de Dieu, pardonne et prie pour ses ennemis; il n'en est pas moins vrai que lorsqu'il s'agit de défendre la sainteté des principes, de soutenir tout ce qui a rapport à la religion, oh ! alors, la sainte Eglise ne courbera jamais la tête ; et si jamais elle doit le faire, ce ne sera que sous le couperet du bourreau. »

Le Ier novembre, il faisait lire le décret sur l'héroïcité des vertus du vénérable Jean-Baptiste de la Salle, chanoine de Reims et fondateur de l'Institut des Frères des écoles chrétiennes. Le vénéré supérieur général, le Frère Philippe, était présent : Pie IX le combla des attentions les plus délicates et les plus affectueuses et, après avoir écouté les paroles de remerciement de l'humble et digne fils du Vénérable, le saint père rendit cet illustre et précieux témoignage à notre chère patrie :

« La France, dit-il, figure, sans aucun doute, parmi les nations qui ont contribué à donner à l'Eglise le plus grand nombre de saints. En effet, ceux qui allèrent les premiers en France pour y porter la lumière de la foi

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et de la sainteté furent : un ami de Jésus-Christ, Lazams amicMS noster ; sa sœur Marie, qui optimam partent elegit, et qui se renferma in caverna maceriœ, pour s'adonner à la contemplation de la béatitude céleste ; et Marthe, son autre sœur, qui satagebat circa frequens ministeriuni, « qui était tout occupée des affaires domestiques », se dédia au culte et à la pratique de la charité, pour multiplier les adorateurs de Jésus- Christ ; et voilà pourquoi, en cela encore, satagebat .. .

« Mais, après ce premier germe de christianisme, il apparut en France, dans les siècles postérieurs, toute une grande légion d âmes saintes, toutes dédiées à leur propre sanctification et à la conversion des peuples ; et, par conséquent, on peut dire avec vérité : Ex tribu G al lice duodecim mil lia signati.

« Je ne ferai pas l'énumération de cette phalange nombreuse et choisie ; cependant, je ne puis m'empêcher de nommer un grand roi tel que saint Louis, un saint Vincent de Paul, un saint François-Régis, et de songer à d'autres encore, jusqu'à ceux qui ont obtenu l'honneur des autels durant notre pontificat, et qui se vénèrent dans le monde catholique par respect et par obéissance aux décrets du Vatican, non moins qu'en vertu de la prérogative dont les souverains pontifes ont toujours joui, et dont les faux prudents, les impies et tous les ennemis du souverain pontificat feignent seulement aujourd'hui de se formaliser. Mais prions saint Joseph Labre, sainte Germaine Cousin, la bienheureuse Marguerite Alacoque et les autres saints de toutes les nations habitant le paradis, d'obtenir de Dieu que les

égarés soient punis, ou plutôt, qu'ils rentrent en euxmêmes...

« Quant à la marche rapide de cette sainte cause, dont vous manifestez le pieux désir, très cher frère Philippe, cela dépend tout entier de Dieu et des miracles qu'il doit opérer par le moyen de son serviteur. Un miracle grand et utile sera celui que le tout-puissant fera opérer aux quatre anges, par l'intercession des saints, pour empêcher que le vent impétueux de l'impiété vienne troubler et détruire votre œuvre consacrée à l'instruction et à l'éducation morale des cœurs de la jeunesse, qui m'est si chère. »

Pie IX s'intéressait à toutes les œuvres françaises, il en suivait les progrès avec les saints tressaillements de l'espérance. « La France m'a toujours montré un grand amour. Aussi je prie beaucoup pour la France : elle a été humiliée plusieurs fois, mais elle deviendra plus glorieuse que jamais... Pour devenir grand, il faut être humilié... Tant de pèlerinages que fait la France et tant de bonnes œuvres, Dieu ne les laissera pas sans récompense. La France aura la paix. »

Et le 5 mai 1873, il redisait la même chose, presque dans les mêmes termes, aux pèlerins français qui, depuis sa captivité, venaient chaque année, à cette date, fête de saint Pie V, protecteur choisi par l'auguste pontife, déposer à ses pieds les hommages de la France catholique entière :

« Eh bien ! les pèlerinages, les prières, la fréquentation des sacrements, la bonne volonté qui se manifeste en France, sont un gage, une preuve que Jésus-Christ

IPie ix et la jFtance.

se manifeste à la France : Modicum et videbitis me..,

« En attendant, je vous bénis, vous et vos familles. Je bénis l'épiscopat, le clergé et la France tout entière, même cette partie de la France qui fait peu de cas de la bénédiction apostolique. Oui, que cette bénédiction descende aussi surcette partie non choisie de la France; qu'elle soit la lumière qui 1 éclaire et la décide à faire le bien, ou la flamme qui la détruise, quod Deus avertat, ce qua Dieu ne plaise ! »

Quelques semaines après, il répondait avec émotion à la lettre que cent députés français lui avaient^adressée de Paray-le-Monial, où ils étaient allés se consacrer au Sacré-Cœur de Jésus.

« Nous éprouvons une joie extrême, en voyant que le retour de la France à Dieu commence avec éclat, et par ceux qui ont été députés pour s'occuper des affaires du peuple, pour porter des lois et gouverner la chose publique, et par ceux qui, placés à la tête des armées de terre et de mer, refont la force de la nation. »

Le nouvel archevêque de Paris, Mgr Guibert, en prenant possession du siège de Saint-Denis, si souvent empourpré du sang de ses pontifes, accepta la continuation de l'œuvre conçue par quelques catholiques : aux plus mauvais jours de la Commune, ils avaient promis de consacrer à Paris même, sur les hauteurs de Montmartre, une église au Sacré-Cœur de Jésus, comme un témoignage solennel et public du repentir de la France. La Chambre des députés, saisie de ce projet par l'éminent prélat, accueillit favorablement cette pensée, elle autorisa l'archevêque de Paris à en poursuivre l'exécu-

2i6 histoire De Pie ix.

tion et, dans ce but, à user de tous les droits et moyens d'expropriation qui seraient nécessaires et que la loipermettait. Il ne manquait plus que les bénédictions et les encouragements du vicaire de Jésus-Christ. Ils ne se firent pas longtemps attendre.

« Si, comme l'atteste l'histoire de la fin du dernier siècle, écrivait-il à l'archevêque, à la date du 31 juillet 1873, la France alors s'éloigna ouvertement de Dieu et, par la propagation des erreurs nouvelles, non seulement entretint chez elle cette séparation, mais égara aussi les autres nations, il fallait assurément que celle qui avait levé l'étendard de la rébellion donnât aux autres l'exemple du repentir, et s'efforçât, par un éclatant et courageux retour vers Dieu, de rétablir dans son sein et au dehors les fondements de l'ordre qu'elle avait ébranlés. C'est pourquoi nous avons conçu de bonnes espérances de salut, quand nous avons vu la prière se diriger si souvent et de toutes parts vers les sanctuaires de la Vierge, quand nous avons appris ensuite de quel zèle particulier les âmes étaient embrasées pour le très saint Cœur de Jésus, quand enfin, nous avons vu ceux qui représentent la nation ou son armée s'unir aux autres pour rendre leurs pieux hommages au Très-Haut et implorer, eux aussi, sa miséricorde.

« Ce mouvement très heureux et vraiment extraordinaire des esprits et des cœurs vers le ciel semblait demander un monument qui rappelât cet événement admirable et en perpétuât le souvenir à la postérité. Quelle joie a donc été la nôtre en apprenant que F As-

Pie ix et la jfrance.

semblée nationale, favorisant les pieux désirs du peuple, avait voté une loi pour la construction d'un temple sur le point le plus élevé de Paris, qui montrera à tous, d'âge en âge, que la France, au milieu de ces temps de trouble et d'hostilité envers la religion, s'est de nouveau consacrée à Dieu par un hommage général et solennel, et s'est plus étroitement unie à lui ! Nous ne doutons pas que l'annonce d'une si grande chose, qui semble devoir ramener la France à son ancien honneur de fille aînée de l'Eglise, n'apporte une très douce satisfaction aux catholiques, et nous n'hésitons pas à croire à leur empressement pour concourir de tous leurs moyens à l'exécution de ce projet, afin que l'édifice sacré, par sa majesté, reproduise de quelque manière la grandeur de l'événement. »

Et Pie IX, pour donner l'exemple, ajoutait à sa lettre une offrande de vingt mille francs.

Pie IX suivait donc avec un vif intérêt toutes les œuvres qui faisaient espérer le relèvement de la France, il les encourageait de ses offrandes, de ses conseils et de ses bénédictions. Il considérait avec un œil vraiment paternel ce travail de régénération et il ne s'en dissimulait pas les difficultés. Il voyait à la tête du pouvoir des hommes pleins de bonne volonté, sans doute, amis de l'ordre et de la paix ; mais dont les esprits étaient imbus de sophismes, d'idées fausses et entichés de toutes les erreurs que la révolution de 1789 a mises en honneur. Songeant au long et pénible travail nécessaire pour ramener ces esprits égarés dans la bonne voie, aux luttes qu'il faudrait encore soutenir et aux ef-

forts qu'il faudrait faire pour remonter le courant, il plaignait notre pays :

« Pauvre France, s'écriait-il alors, que tu as à souffrir! et par quelles douleurs tu dois acheter la paix et la gloire dont la plus grande partie de tes enfants sont dignes ! »

Aux Français eux-mêmes il signalait le danger et ce qu'il y avait à faire pour 1 éviter. Déjà, il avait montré le catholicisme libéral comme un des principaux agents de la division et de la faiblesse de notre pays et, en 1874, le 5 mai, il adressait aux pèlerins de la France ces autres paroles mémorables :

« Je bénis aussi ceux qui président aux destinées de cette illustre nation; et en les bénissant, j'invoque sur eux l'esprit de force, afin qu'ils compriment la licence de la presse et qu'ils fassent en sorte que l'enseignement chrétien se répande de plus en plus sur tous les points de la France.

« Je les bénis afin que, unis par les liens d'un parfait accord avec ce saint siège, ils puissent protéger promptement les intérêts de ce même siège, intérêts qui ne sont autres que ceux de notre très sainte religion.

« Plaise à Dieu que le feu allumé par le divin Sauveur dans le cœur des deux disciples d'Emmatis entre et pénètre dans le cœur de ces gouvernants, et que, sous l'action de ce feu sacré, ils deviennent, non pas tant les propagateurs de la nouvelle de la résurrection de Jésus-Christ, comme autrefois les disciples, que les coopérateurs de la résurrection de la France de Jésus-Christ. Je les bénis enfin dans le but (laissez-

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moi vous le dire), de les voir encore occupés de la tâche difficile qui consiste à faire disparaître, si c'est possible, ou au moins à atténuer une plaie horrible qui afflige la société humaine, et qu'on appelle le suffrage universel. Oui, c'est là une plaie qui détruit l'ordre social et qui mériterait à juste titre d'être appelée mensonge universel. »

Nous le voyons applaudir à la création des cercles d'ouvriers : « Tandis que le peuple, de toutes parts et de tant de manières, est accablé d'affliction, dit-il, et, ce qui est pire, est entouré de pièges au point d'abandonner sa religion, de se livrer à sa convoitise, de s'abreuver de corruption, de s'enflammer contre les riches d'une envie qui le pousse au pillage et au renversement de l'ordre social, nous ne pouvons nous empêcher de vous adresser, chers fils, nos félicitations.

« Vous avez compris que les talents, l'autorité, l'influence, les biens de la terre vous ont été commis par la divine miséricorde pour soulager vos frères indigents; et vous avez mis à profit la liberté que vous laissent les lois pour établir différentes associations catholiques de jeunes gens, d'ouvriers, d'apprentis, dans le dessein de former, sous la direction de l'autorité ecclésiastique, aux saines doctrines et aux salutaires enseignements, cette très chère partie du peuple, de l'éloigner ainsi des dangers, de la préserver de la corruption, et de la rendre vraiment utile à la religion et à la patrie.

« Un autre sujet de consolation nous est offert par les assemblées générales, où les directeurs de ces œuvres, unissant leurs forces et mettant leurs vues en commun,

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prennent les moyens les plus efficaces de développer chacune d'entre elles et de fortifier en toutes l'unité d'esprit... Puissent croître à l'ombre de l'Église ces bienfaisantes sociétés ; puissent-elles, unies entre elles de cœur et d'esprit, unies avec leurs évêques et avec cette chaire de vérité dont la vertu divine est la seule espérance de la société en péril, opposer leurs efforts aux bouleversements qui nous menacent. Que si elles ne peuvent prévenir les malheurs préparés par de longs efforts, puissent-elles, du moins, les adoucir, et enfin, les repousser (*) ! »

La loi qui permit aux évêques et aux catholiques de France d'ouvrir des universités catholiques le combla de joie ; il s'empressa de bénir les premiers efforts tentés pour établir ces institutions d'une importance majeure pour la résurrection de la foi dans notre pays, d'approuver et de reconnaître celles qui, les premières, donnèrent des preuves de leur vitalité et offrirent des garanties d'avenir.

Dès le 4 novembre 1875, il adressait un bref à l'archevêque de Cambrai, pour le féliciter de son projet d'ouvrir « quelques facultés » pour commencer l'établissement de l'université qu'il avait projetée.

Quand elle fut fondée, Pie IX lui donna l'institution canonique par une bulle du 8 novembre 1876. Lorsqu'en 1877, au mois de juin, une députation de cette université vint remercier le saint père, Pie IX répondit à l'adresse qui lui fut lue : « Mes bien-aimés, je m'a-

1. Bref adressé à Mgr de Ségur et aux membres du bureau central de T Union des Œuvres ouvrières, vs\ date du 23 juillet 1877.

Pie ix et la jfrance. 221

dresse aux évêques ici présents, à tous les prêtres, à tous les bons catholiques réunis autour de moi, je m'adresse à tous les Français et je dis : Ce qu'il faut surtout c'est l'éducation de la jeunesse catholique, afin de l'enlever à l'influence de ces universités qui sont un vrai gouffre pour l'âme des pauvres enfants. Rappelons-nous que la révolution, en s'emparant des universités, en a fait des foyers de désordre ; faisons nos efforts pour fonder des universités catholiques et rétablir ces sanctuaires qui seront les moyens les plus salutaires pour conserver et augmenter la foi et la morale, et rendre la paix au monde. »

Dans ce but, Pie IX encouragea, par des brefs et des bénédictions spéciales, les fondations des universités de Paris, de Toulouse, de Lyon, et il institua canoniquement, en 1877, l'université catholique d'Angers (I).

Le gouvernement de la France était passé, le 24 mai 1873, des mains de M. Thiers entre celles du maréchal de Mac-Mahon. Les espérances que ce changement fit naître dans le cœur des catholiques et des monarchistes ne furent pas de longue durée. M. Thiers n'avait rien fait pour le pape, il est vrai ; mais si les circonstances ne lui avaient pas permis de sortir d'une attitude sympathique et exspectative, du moins il avait voulu donner au saint père la consolation de ne choisir pour l'épiscopat que des ecclésiastiques dont la présentation lui serait agréable. Le ministère de Mac-Mahon, composé en partie de catholiques libéraux, travailla

1. Nous ne parlons pas ici de la faculté de théologie instituée canoniquement, à Poitiers, par le saint père : elle ne fait partie d'aucune université.

222 histoire De Ipie te

d'abord à faire échouer, par ses habiletés calculées, la restauration monarchique ; et, bientôt, il devait prendre une mesure, sinon hostile, du moins peu bienveillante vis-à-vis du saint père. Depuis les événements de 1870, la France tenait à la disposition du pape, dans les eaux de Civita-Vecchia, un bâtiment de la marine française, YOrénoque:\\ devait servir au saint père dans le cas où les événements l'auraient contraint à fuir de Rome. L'auguste pontife ne crut pas devoir s'éloigner du tombeau de saint Pierre ; mais le vaisseau de la France restait toujours là, comme une protestation et un té moi gnage de son attachement et de son intérêt à la cause même du pape. Au mois d'octobre 1874, le ministre des affaires étrangères, le duc Decazes, cédant aux instances de l'Italie et, peut-être, aussi aux exigences de l'Allemagne, rappela XOrénoque. Toutefois, pour calmer l'opinion catholique en France, et par un de ces expédients déplorables, si communs à la politique de bascule en grand honneur auprès de nos hommes d'Etat contemporains, on remplaça X Orénoque par le Kléber, qui ne devait pas stationner dans les eaux italiennes, mais dans les eaux françaises les plus rapprochées, à Bastia. Protection illusoire offerte au chef de l'Eglise dont les catholiques de France ne pouvaient se contenter. La France était alors représentée auprès du saint père par un homme de cœur, jaloux de l'honneur français, M. le comte de Bourgoing : en présence de cet acte de faiblesse du gouvernement français, qui ressemblait à une trahison, il offrit aussitôt sa démission d'ambassadeur.

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Pie IX, si sensible à tout ce qui est noble et grand, reconnut avec joie dans M. de Bourgoing le digne représentant de la vraie France catholique et il lui témoigna sa reconnaissance et son admiration de la façon la plus délicate. Non content de le nommer grand-officier de son ordre de chevalerie, il lui fit présent de son portrait au bas duquel il écrivit une glorieuse dédicace, dans laquelle il faisait allusion au motif de la démission offerte à son gouvernement par l'ambassadeur. Quand M. de Bourgoing prit congé de Pie IX, il se prosternait à ses pieds pour les baiser et lui rendre ce dernier hommage de son respect et de son affection; mais le pape, le relevant, le pressa contre son cœur, en lui disant : « Non, cher comte, vous êtes, vous, de ceux que le pape embrasse ! »

Pie IX ne cessa pas néanmoins de témoigner à la France son paternel intérêt et on l'entendit toujours, en toutes les occasions, exprimer sa reconnaissance et son amour pour les catholiques de ce pays. « Toujours la France ! disait-il un jour en recevant l'offrande du denier de saint Pierre (^ il ne se passe pas de jours que je ne reçoive d'elle quelque secours... Elle me gâte. »

« Grand et admirable est le mouvement catholique qui se produit en France, disait-il aux pèlerins franccomtois, en 1875, car la plus grande partie de cette nation est animée de l'esprit de foi et se montre ouvertement chrétienne. J'admire, je le répète, cette

1. Présenté par MgrCirot de la Ville, doyen de la faculté de théologie de Bordeaux.

224 histoire De Ipte ix.

transformation de la France, et je m'en réjouis. J'admire ses pèlerinages édifiants, l'assiduité avec laquelle on y approche des sacrements, les œuvres de charité qui s'y multiplient ; j'admire enfin tout ce qui s'y fait de grand en faveur de la religion. Mais j'admire bien plus encore la miséricorde et la bonté de Dieu envers vous. Ce Dieu a voulu récompenser tout de suite votre piété, pour la confusion des hommes trop timides, et surtout, de ses ennemis... N'est-il pas vrai, qu'en ce moment, le commerce est florissant en France, que les récoltes sont riches et luxuriantes en plusieurs provinces, que la monnaie sonnante circule abondamment dans vos contrées ?...

« Je dirai donc, et vous direz avec moi, que ces actes publics de piété et de charité, ces pratiques religieuses, loin de mériter les sarcasmes des méchants et la désapprobation des faibles, touchent le cœur de Dieu en notre faveur, et le porte à nous consoler par la paix de l'esprit, et même, par l'abondance des biens terrestres. Oui, les actes d'humilité, loin d'avilir, élèvent : Qui se humiliât, exaltabitur. Et Jésus-Christ dit dans sa parabole : Ascende superitis, à celui qui, par humilité, s'était placé au dernier rang

« Bénissez la France, ô mon Dieu, relevez-la des désastres qui l'ont accablée, mais surtout conservez, augmentez, développez la foi qui ennoblit toujours plus cette grande nation, et que cette foi la défende de tous les dangers qui pourraient la menacer. »

Parmi ces dangers, le saint père signalait la division des partis, il recommandait la concorde et l'union. « Je

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vous bénis, ô très chers fils (*), et avec vous je bénis la France ; je bénis ses familles, ses cités, ses provinces, le royaume, afin que dans l'union, dans la concorde et dans l'abnégation de certaines opinions particulières, ennemies du commun triomphe, tous les peuples du noble pays se pressent en une belle harmonie pour soutenir les intérêts de l'Eglise et de la patrie. Il n'est point vrai que la diversité des caractères et des tempéraments puisse être un obstacle à l'union.

« Vous vous souvenez du char mystérieux vu par Ezéchiel, traîné par quatre animaux différents : la férocité du lion marchait en accord avec la raison de l'homme, l'agilité de l'aigle avec la lenteur du bœuf. De telles différences de nature n'étaient point un obstacle à l'unité, à l'accord du pas que tous formaient ensemble.

« Malheur si quelqu'un de ces animaux eût voulu tirer le char conformément à sa propre humeur! mais le char marchait régulièrement, parce qu'il était guidé et dirigé par Dieu. Que tous donc, humiliés aux pieds du Seigneur, sacrifient devant lui leurs propres opinions. Alors il inspirera leurs conseils et les guidera à une bonne fin. >>

Quelques jours après, le 5 mai, Pie IX recevait le pèlerinage national français ; il recommande alors la persévérance dans les bonnes œuvres et la fuite du péché qui met dans la main de Dieu le fléau de sa justice. i Néanmoins, ajouta-t-il, remercions ce Dieu qui, tandis qu'il châtie, inspire aux cœurs des sentiments de pénitence et d'amour. Oh! comme dans le monde catholique,

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