LES ANNEES DE PIERRE
Le j ubilé pontifical ou les 25 années de Pierre. — Manifestations de l'univers catholique. — Pie IX et les cardinaux. - — Pie IX et la noblesse romaine. — Le trirègne des Belges. — Pie IX et les députés de l'Alsace. — Pie IX le Grand. — Le j ubilé épiscopal. — Pèlerinages. — L'Angleterre et l'Ecosse. — Le Triduum à Saint-Pierre-ès-liens. — Exposition des objets offerts au Saint Père. — Amélie Léautard. — La duchesse de Parme. — Longévité de Pie IX.
IE IX pouvait répéter cette parole de Jésus-Christ, son divin maître : « Lorsque je serai élevé en croix, j'attirerai tout à moi. »
Il y avait à peine quelques mois que les Italiens l'avaient dépouillé de ce lambeau de royauté que la France, à l'heure de sa puissance, les avait obligés de respecter ; le 1 6 juin 1871 approchait, et Pie IX entrait dans la vingt-sixième année de son pontificat. Le jubilé pontifical fut pour l'univers catholique l'objet d'une manifestation sans pareille.
Nul pape n'avait encore vu les années de Pierre ; et Pie IX allait atteindre le nombre de celles que le Prince des Apôtres avait passées à Rome.
Le 4 juin 1871, il adressa une encyclique aux évêques du monde catholique ; il les engageait à remercier Dieu de la faveur insigne qu'il lui faisait de voir approcher ce jour anniversaire de sa promotion, dans lequel,
288 fôtstoire De Pie ix.
disait-il, successeur du bienheureux Pierre sur son siège, nous nous trouverons, si loin que nous soyons de lui par nos mérites, avoir passé le même nombre d'années que lui dans le service apostolique. »
Dans cette lettre, Pie IX trace à grands traits les œuvres de son pontificat ; il en rappelle les gloires et les douleurs, les luttes et les triomphes.
Dans sa modestie, il attribue aux conseils des cardinaux et des évêques, aux lumières et à l'affection dont ils l'ont entouré, d'avoir pu conduire à bonne fin un si grand nombre d'œuvres.
« C'est assurément, ajoute-t-il, en terminant, une grâce nouvelle, singulière et très grande, de la munificence divine, et qui, dans une si longue série de nos très saints prédécesseurs, durant dix-neuf siècles, n'a été, par la disposition de Dieu, accordée qu'à nous seul. Nous y reconnaissons aussi une preuve encore plus admirable de la divine bonté pour nous, en voyant que, dans le cours de ce temps, nous avons été trouvé digne de souffrir persécution pour la justice ; et aussi quand nous contemplons cette merveilleuse ardeur de dévotion et d'amour qui, sur toute la terre, agite puissamment le peuple chrétien, et par laquelle, d'un zèle unanime, il se porte vers le saint siège. Puisque c'est à nous, qui les méritions si peu, que de pareilles faveurs ont été accordées, nos forces se trouvent impuissantes à y répondre par des actions de grâces dignes de tels bienfaits. C'est pourquoi nous demandons à la Vierge immaculée, Mère de Dieu, de nous apprendre à rendre gloire au Très- Haut dans le même esprit
tes années oe pierre. 289
qui lui inspira ces paroles sublimes : fecit mihi magna qui potens est. Nous vous prions aussi, vénérables frères, nous vous prions avec instance de vous unir à nous, avec les troupeaux qui vous sont confiés, pour adresser des cantiques, des hymnes de louanges et des actions de grâces. »
Les désirs du saint père furent accomplis dans l'univers catholique : les fidèles s'empressèrent de remercier Dieu et, en approchant des sacrements, de gagner l'indulgence plénière accordée par le pontife.
Fait digne de remarque : le jubilé pontifical eut lieu le jour où l'Église célébrait la fête du Sacré Cœur de Jésus, cette fête à laquelle Pie IX avait donné tant d'éclat par la béatification de la B. Marguerite- Marie. Son jubilé sacerdotal, par une coïncidence également touchante, s'était rencontré avec la fête du Bon-Pasteur.
Le 17 juin, les cardinaux, en présentant au saint père leurs vœux et leurs félicitations, lui offrirent une riche bourse en velours cramoisi, avec une somme de trente mille francs pour le denier de saint Pierre.
On lisait sur l'un des côtés l'inscription suivante, brodée en lettres d'or :
XV. Kal. julii. an. Chr. mdccclxxi. vigesimo. sexto incJwato. ann. principal, s. Pétri, secie. S. R. C. cardinalium. collegii.plausus. et. vota.
Sur l'autre côté, on lisait :
JDiu. vivat, féliciter. Pius. nonus. Pontifex. maximus rex. pacificus. pater. optatissimus.
« Le 1 5 des calendes de juillet de l'année chrétienne 1 87 1 , en l'honneur du commencement de la vingt-
290 histoire De Ipte îr.
sixième année du règne de Pie IX sur le siège de saint Pierre, le sacré collège des cardinaux a offert ses félicitations et ses vœux... Que Pie IX, souverain pontife, roi pacifique et père bien-aimé, vive longtemps et heureux! »
Le même jour, la noblesse romaine se présentait devant Sa Sainteté, ayant à sa tête le marquis Cavaletti, sénateur de Rome.
A la même occasion, les Belges avaient offert, le 18 juin, une tiare enrichie de pierreries. A ce propos, Pie IX leur dit:
«Vous m'offrez des dons: un Trirègne, symbole de ma triple royauté dans le ciel, sur la terre, en Purgatoire. Mon règne ne périra point, parce que le pape sera toujours pape, partout où il sera, comme il l'a été autrefois dans ses États, aujourd'hui au Vatican, demain en prison, peut-être. J'accepte cette couronne comme un emblème de résurrection. Elle ne me servira pas aujourd'hui, mais au jour du triomphe. Fasse le Seigneur que ce jour arrive !
« Je finirai, en vous répétant ce que j'ai dit à tous : Soyez toujours unis, bien unis. Vous connaîtrez si vous êtes véritablement unis, lorsque vous serez unis entre vous et à vos excellents évêques ; lorsque enfin vous serez tous unis à l'Eglise et au pape. En un mot, il faut toujours être avec l'Eglise et avec le pape. »
Nous ne pouvons reproduire ici toutes les paroles du saint père aux députations accourues des diverses parties du monde et qui, pendant plusieurs mois, et, souvent plusieurs fois par jour, se succédèrent aux
ïLes années De Pierre. 291
pieds de son trône. Nous ferons cependant une exception en faveur de la députation de notre chère Alsace. Eux, les exilés, ils apportaient au pontife prisonnier, quatre cent vingt mille francs, avec une adresse revêtue de soixante-dix mille signatures. Pie IX pleura avec ces orphelins sur la patrie perdue, dont une guerre cruelle venait de les séparer.
« Je vous remercie de la grande affection que vous me montrez en ce moment, malgré le deuil qui vous plonge dans la douleur, et par vous je remercie toute l'Alsace. Cette province m'a donné de bien belles consolations et de puissants secours pour la cause de l'Eglise. Beaucoup de ses enfants ont répandu leur sang et sont morts pour le saint siège ; d'autres ont défendu au Parlement, avec un courage, une persévérance et une éloquence admirables, les droits imprescriptibles du Vicaire de Jésus-Christ. Je me rappelle encore l'excellent évêque de Strasbourg qui, ayant appris qu'un certain ecclésiastique avait publié un ouvrage répréhensible, voulut le condamner, lui aussi, uniquement parce que l'auteur avait été autrefois sous sa juridiction (T).
« J'espère que votre nouveau maître vous laissera tranquilles, surtout en matière de religion. Ce Monarque m'a écrit des lettres à moi aussi, me promettant toujours qu'il voulait que mes droits fussent respectés,
qu'il désirait pouvoir agir en faveur du saint siège
Assurément il vaut mieux être gouverné par un roi
1. Le pape fait ici allusion aux petits opuscules publiés par le père Gratry, pendant le Concile.
292 Ç>i0tofre De Pie ir.
catholique, encore qu'il ne fût pas très louable, que par des empereurs d'une autre religion ; mais puisque le Seigneur l'a permis pour vous, résignez-vous pour le moment, et attendez le jour de ses miséricordes. »
Ému de ces nombreux témoignages d'amour qui lui vinrent de tous les côtés, Pie IX, dans une touchante encyclique, laissa déborder, de son cœur et de son âme, le cantique de l'action de grâces.
« Certes, disait-il (I), c'est là un effet admirable de l'unité catholique ; il démontre jusqu'à l'évidence que l'Église universelle, quoique répandue sur toute la terre et formée de nations qui diffèrent par les mœurs, par le caractère, par le génie, est animée d'un seul et même esprit, l'esprit de Dieu, qui la fortifie d'une manière d'autant plus prodigieuse que l'impiété la poursuit et la presse avec plus de fureur, et cherche avec plus de perfidie à lui enlever tout secours humain. Que nos actions de grâces s'épanchent de nos cœurs et montent vers lui, qui, ajoutant ainsi à la gloire de son nom, console nos cœurs affligés par cette manifestation de sa vertu et de sa puissance, et les soutient par l'espérance d'un indubitable triomphe. »
Les catholiques, pour perpétuer le souvenir de ce fait unique dans les annales de l'Eglise, s'étaient proposé d'offrir à Pie IX une chaire pontificale en or et de lui décerner le titre de Grand. Le sénateur de Rome fut chargé de communiquer au saint père ce double désir. Pie IX ne fit pas attendre sa réponse dont voici la conclusion :
i. Encyclique du 5 août 1871.
îles années De Pierre* 293
« C'est avec le cœur sur les lèvres et avec toute la sincérité d'un père, qui aime tendrement ses enfants en Jésus-Christ, que je répondrai au sujet de l'une et de l'autre de ces deux offres. Et d'abord, pour ce qui regarde le précieux don de la chaire en or, la première idée qui s'est présentée à mon esprit a été d'employer la somme que l'on pourra retirer des offrandes des catholiques, au rachat des jeunes clercs qu'une loi ombrageuse et inouïe oblige à prendre le service militaire.
« Quant à la seconde idée d'ajouter le mot Grand à notre nom, il me vient aussi à la pensée une sentence du divin Rédempteur. Après avoir revêtu la nature humaine, il parcourait les diverses contrées de la Judée, lorsque quelqu'un, étonné de ses vertus toutes divines, se permit de l'appeler : Bon maître. Il avait à peine fini de parler que Jésus lui répondit : Pourquoi m appelles-tu bon ? Il ri y a que Dieu qui soit bon.
« Si donc Jésus-Christ, se considérant comme homme, a déclaré que Dieu seul est bon, comment son indigne vicaire ne devra-t-il pas dire que Dieu seul est Grand? Il est Grand pour toutes les faveurs qu'il a accordées à ce même vicaire ; Grand, pour les secours qu'il prête à son Eglise ; Grand, par la patience infinie avec laquelle il supporte ses ennemis ; Grand dans les récompenses qu'il prépare à tous ceux qui abandonnent les voies du péché pour s'appliquer au service constant de son Eglise.
« Il faut donc employer l'argent que l'on recueillera, non pour la chaire d'or, mais pour le rachat des clercs du service militaire ; et en second lieu, que mon nom
iii mu
soit prononcé comme il l'a toujours été, ne désirant entendre qu'une chose, que toute créature répète à la gloire de Dieu : Magnus D omîmes et laiidabilis nimis. Tel est le désir qu'un père exprime à ses enfants bienaimés, renouvelant en même temps l'assurance de son amour et de sa gratitude envers eux. Il est vrai qu'on a donné ce titre à trois pontifes qui étaient véritablement grands, mais cela ne s'est vu qu'après leur mort, lorsque les jugements des hommes étaient d'autant plus justes et plus vrais qu'ils avaient été portés avec une plus grande impartialité.
« Que tout le monde continue donc à dire que ces papes sont grands, et que chacun en conserve un tel souvenir dans le cœur. Quant à moi, c'est de toute l'effusion de mon cœur que je donne la bénédiction apostolique à vous, à votre famille et à tous les bons catholiques.
<L Au palais du Vatican, 8 août 1871.
« Pie IX, pape. »
On ne saurait trop admirer la noble simplicité de cette lettre. Le titre que Pie IX a refusé de son vivant, l'histoire le ratifiera : la voix populaire et les catholiques reconnaissants l'ont déjà uni au nom de Pie IX. Et ainsi se trouve justifié le titre que nous avons placé au frontispice de cette histoire.
Le 23 août, Pie IX atteignait non seulement les années, mais les mois et les jours même de Pierre ; il y avait vingt-cinq ans, deux mois et sept jours qu'il gouvernait l'Église de Dieu. Il doublait glorieusement,
Les années De Pierre. 295
toutes voiles dehors, à travers tous les orages, ce cap de la durée, que la barque éternelle n'avait jamais franchi. Dieu posait ainsi sous les yeux du monde quelque chose de plus grand que tout ce qu'il laissait crouler. Pour perpétuer le souvenir de ce fait, unique dans les annales de l'Eglise, on plaça de belles inscriptions sur le marbre dans les basiliques de Saint- Pierre, de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie-Majeure. A Saint- Pierre, le portrait de Pie IX en mosaïque fut placé au-dessus de la statue de bronze du prince des apôtres, avec cette inscription : Pio IX. pont. max. qui. Pétri, annos. in pontificatu. romano. unus. œquavit. clerus. Vaticanus. sacrant, ornavit. sedem. X VI. kalen. Ouint. a. MDCCCLXXL
Il sembla alors que cette solennité avait atteint tout ce que l'esprit et le cœur pouvaient rêver de plus digne du pontificat de Pie IX et de l'amour de ses enfants ; mais Rome et le monde devaient, quelques années plus tard, contempler un spectacle encore plus imposant. Le 3 juin 1877, Pie IX célébrait le cinquantième anniversaire de sa consécration épiscopale.
« Le cinquantième anniversaire de la consécration épiscopale d'un pape, écrivait le cardinal Guibert, archevêque de Paris, est un événement inouï dans le cours des âges, ou, du moins, si le fait s'est produit, l'histoire n'en a pas conservé le souvenir ; et d'ailleurs, on chercherait en vain dans le passé un concours de circonstances pareilles à celles qui tiennent aujourd'hui l'univers attentif et attirent vers la chaire apostolique
histoire De Pie tr.
les regards des incroyants aussi bien que ceux des fidèles (I). »
La vie active du pape pendant ces jours fut un véritable miracle : Dieu seul pouvait donner à ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans une vigueur aussi étonnante, une jeunesse de mémoire, d'esprit et de cœur aussi merveilleuse.
Le pèlerinage national de France fut reçu en plusieurs fois. Dans l'audience du 6 mai, Pie IX aperçut, mêlé aux Français, le baron de Loë, honoré parle gouvernement prussien d'une captivité récente de six mois, subie pour la foi catholique. Il alla aussitôt vers lui et lui adressa ces paroles : « Je vous félicite, vous avez donné un bel exemple de patience et de courage. » Puis il offrit à la baronne de Loë un écrin, renfermant une tête en émail de saint Jean, dont l'Eglise célébrait ce même jour le témoignage rendu à la foi devant la porte latine. .
Le vicaire général du diocèse de Clermont ayant pris la parole « au nom de son évêque, le doyen de l'épiscopat du monde entier, » Pie IX lui répondit en souriant : « C'est vrai, il est le doyen des évêques, et moi je suis le doyen des papes. » Puis, s'adressant à tous les pèlerins : « Mes enfants, dit-il, avant de vous bénir, je recommande aux pères et aux mères qui m'entendent de songer à bien diriger leur famille dans la voie de Dieu, dans la pratique des sacrements et des œuvres de charité... »
Le lendemain, comme la foule des pèlerins l'entou-
t. Lettre pastorale de Mgr Guibert du 22 avril 1877.
ïLcs années De Pierre. 297
rait, s'inclinait devant lui et cherchait à baiser ses pieds: « Mes enfants, dit-il en souriant, vous faites bien de baiser les pieds du pape ; car ils sont bienheureux : Beati pedes evangelizantium pacem, et le pape est le chef de ceux qui évangélisent la paix et qui distribuent au monde la vérité et les biens qui en découlent. »
Dans une autre audience, le saint père remarquant une dame qui tenait une épée à la main, s'approcha d'elle et demanda ce que signifiait cette épée. Quand il sut que le mari de cette dame était officier et qu'elle avait apporté cette épée pour que le pape la bénît : « Oui, je la bénis, dit Pie IX, mais à la condition qu'elle ne servira qu'à la défense de la justice. »
Devant les pèlerins de Lyon, le 1 7 mai, il comparait la révolution à Nabuchodonosor, dont la puissance n'avait point de bornes, mais qui fut réduit à l'état de la bête, du jour où il se crut un Dieu.
Sa Sainteté se félicitait avec les pèlerins anglais et écossais des progrès de la foi catholique dans leurs pays : « Un évêque me racontait avec joie, disait-il, qu'il avait eu un entretien avec un homme d'Etat appartenant au cabinet de Saint-James, et que celui-ci l'avait fortement engagé à faire tout ce qui lui serait possible pour améliorer la moralité du peuple. Qui ne verrait un bon présage pour la propagation de la foi catholique dans la Grande-Bretagne dans ces paroles d'un ministre d'Etat demandant à un évêque catholique de travailler avec ses collaborateurs à répandre la moralité parmi le peuple anglais ? Et cela s'est passé ainsi.
« Après la grâce de Dieu, l'intercession des saints et
le zèle de ses ministres, c'est à la tolérance du gouvernement anglais qu'est dû un tel progrès de la foi. L'Eglise catholique, en effet, non seulement est tolérée en Angleterre, mais elle est entièrement libre dans l'exercice de son culte et de ses œuvres. Je ne parle pas des colonies, où l'Eglise non seulement est libre, mais jouit presque de la protection du gouvernement.
« Oh ! que Dieu soit loué à jamais pour ses miséricordes ! »
Une audience accordée à mille Allemands venus de la Prusse, de la Bavière, de la Westphalie, de la Silésie etc. fut fort émouvante. Un grand nombre de cardinaux entouraient le pape ; mais tous les yeux se portaient sur le cardinal Ledochowski devenu l'hôte du Vatican. Sur le degré du trône pontifical, on voyait encore de nobles victimes de la persécution du chancelier allemand : l'archevêque de Cologne, les évêques de Paderborn et de Munster, tous les trois exilés, et les évêques d'Ermeland, de Ratisbonne et d'Eischtadt menacés dans leur liberté. L'archevêque de Cologne et le baron de Loë prirent successivement la parole pour redire au saint père que rien, ni la persécution, ni la mort ne pourrait arracher de l'âme des catholiques allemands l'amour de l'Eglise. Nul mieux que Pie IX n'était fait pour comprendre ces protestations et nul n'avait plus d'autorité pour encourager et pour consoler ces courageux martyrs.
Le 21 mai, le cardinal Borromeo, archiprêtre de Saint-Pierre, célébrait la messe pontificale à l'autel de la Confession, et, le soir, après le chant des vêpres, on
Les années De IPierre. 299
chantait le Te Dsum. L'immense basilique pouvait à peine contenir la foule qui était accourue pour remercier Dieu des joies dont il comblait son Eglise, en prolongeant les jours de son chef bien-aimé. Cette affluence se continua pendant les trois jours destinés à célébrer plus spécialement le jubilé de Pie IX, dans la basilique eudoxienne de Saint-Pierre-ès-liens, où il avait reçu l'onction épiscopale, le 3 juin 1827. La belle confession qui garde aujourd'hui les chaînes de saint Pierre, toute brillante des marbres les plus rares et des bronzes les plus riches, élevée à l'occasion du jubilé épiscopal de Pie IX, sera comme le monument impérissable de l'amour des peuples envers l'illustre prisonnier du Vatican, véritablement le successeur de saint Pierre dans les liens.
Le 21 mai, à midi, le prince Altieri offrait au saint père, au nom de toutes les nations catholiques, les dons qui avaient été réunis dans l'immense galerie des cartes géographiques et qui formaient une exposition dont la variété, l'éclat et la richesse firent l'admiration de tous.
En présence de semblables démonstrations, à la vue des adresses et des dons envoyés par des sauvages, habitants des îles les plus reculées de l'Amérique et de l'Australie, à côté desquels on voyait briller les chefsd'œuvre de l'art et de l'industrie des peuples les plus civilisés d'Europe, il était impossible de ne pas demeurer frappé par la grandeur de ce pouvoir mondial qui s'appelle la papauté.
L'Amérique avait envoyé des coffrets de bois rare,
qoo
histoire 8e pie ir-
de superbes peaux d'ours blanc et noir, de renard bleu, une pirogue en miniature faite par les sauvages, des vases sacrés etc., etc. ; l'Allemagne des cierges historiés, une quantité considérable de chasubles, de burettes, de calices etc., destinés aux missions et d'autres ornements d'une grande richesse et d'un travail exquis.
L'Italie s'était distinguée par le nombre de ses offrandes : tableaux, vases sacrés, ornements pontificaux, ornements d'autels, etc., etc.
La France, qui compta peut-être le moins d'objets, se distingua par le bon goût. On remarquait au milieu de ses présents le beau tableau en tapisserie des Gobelins offert par le maréchal de Mac-Mahon. Pie IX, en le recevant, dit : « J'espère que je serai plus heureux pour cette tapisserie que pour celle qui me fut offerte par Napoléon III. Je l'avais placée au Quirinal : les voleurs sont venus, et ils ne me l'ont point rendue. »
L'Angleterre et l'Irlande avaient envoyé de magnifiques dentelles ; la Belgique cent cinquante autels portatifs pour les missionnaires, des chapelles épiscopales portatives, des calices, des ornements sacrés par centaines et de belles éditions des livres liturgiques ; la Suisse, une série de montres disposées en croix, dans un riche écrin, avec cette inscription : « Après les heures du combat, la croix apporte le triomphe. »
L'Autriche, l'Espagne, avaient fait parvenir beaucoup de présents de la même nature qui variaient par le nombre et la richesse. L'armée pontificale voulut apporter son offrande particulière et elle offrit au saint
Les années De IPterte, 301
père, par les mains du général Kanzler, une belle épée et un riche chapeau ; les zouaves pontificaux de France, la statuette d'un zouave pontifical en argent.
Pie IX, exprimant son bonheur, disait à la duchesse de Parme : « Je suis profondément touché de l'amour de mes enfants : des diverses parties du monde ils m'envoient des présents d'une valeur inappréciable. Cette grande manifestation est admirable et cependant mes enfants n'ont pas pensé à une chose.
— Mais à quoi donc, Très Saint Père ? reprit la princesse avec vivacité, dans l'espoir de pouvoir ellemême réparer cet oubli.
— Eh bien! dit Pie IX en souriant, ils n'ont pas songé à me donner de nouvelles jambes. »
Mais ce qui dut surtout émouvoir le saint père et ce qui restera comme le plus pur souvenir du dévouement des catholiques, en cette circonstance, ce fut l'acte de sublime héroïsme dont cet anniversaire fut l'occasion. Le 3 juin 1877, de pieux catholiques, dont Dieu seul connaît le nombre, après avoir reçu la sainte Eucharistie, firent le sacrifice de leur vie pour obtenir du ciel la prolongation des jours de Pie IX, afin qu'il pût jouir de sa victoire sur ses ennemis. Nous rapporterons ici cet acte d'offrande publié alors par les journaux catholiques et attribué à Madame la duchesse de Parme.
« En ce beau jour, ô mon Dieu, où vos fidèles célèbrent une des plus belles gloires de notre père et pontife, Pie IX, l'amour de l'Eglise, ma mère, et le désir d'appeler les plus larges bénédictions sur la tête de votre vicaire m'ont conduit au pied de cet autel, où j'ai
histoire De Pie ir.
eu le bonheur de vous recevoir dans mon cœur, sous les voiles eucharistiques. Oh ! avant de quitter ce cœur, accueillez, ô bon Jésus ! les supplications et les offrandes que je vous présente. Voyez, ô mon Dieu, comme votre Eglise est persécutée par les méchants ! Comme le souverain pontife est haï! Comme les âmes des fidèles sont entourées d'embûches! Etendez, ô Seigneur, votre bras tout-puissant pour nous secourir ; sauvez les âmes que vous avez rachetées, défendez votre Eglise et donnez-lui de saints ministres ; protégez, bénissez, consolez, conservez notre saint père, Pie IX, et faites-le triompher de tous ses ennemis.
« Mais dans cet instant sacré de notre union intime, ô Jésus, la prière ne suffit pas à mon cœur : vous vous êtes donné à moi, et moi je veux me donner tout à vous. Pourrais-je d'ailleurs vous offrir quelque chose de moindre que moi-même, qui ne suis qu'un misérable néant ? Je vous offre donc, ô mon Dieu, ma vie. »
Déjà en 1866 une pieuse femme avait offert sa vie.
Mademoiselle Amélie Léautard, de Marseille, célèbre par son dévouement pour les pauvres, les soldats et les prisonniers, nommée par Napoléon III, membre de l'ordre de la Légion d'honneur, vint à Rome où elle devint comme la mère des zouaves. En 1866, Pie IX étant très malade, elle conçut la pensée d'offrir à Dieu sa vie pour la prolongation de celle de Pie IX. Elle exposa son héroïque projet au souverain pontife luimême qui, après quelques moments de recueillement et de silence, lui dit : « Allez, ma fille, et faites ce que
ïUs années De Pierre. 303
l'esprit de Dieu vous a suggéré. » Le lendemain dimanche, elle assistait à la messe à Saint-Pierre, recevait la communion, offrait à Dieu son sacrifice. Elle l'avait à peine formulé qu'elle tomba à terre, en jetant un cri. On l'entoura, on l'emporta chez elle, on appela le médecin : il déclara son art impuissant en présence de ce mal inconnu. Trois jours après, elle allait au ciel, recevoir la récompense de son dévouement et des affreuses souffrances, qu'elle avait endurées. Quand Pie IX apprit cette mort si prompte, il leva les yeux au ciel et dit : « Cosi tosto accettato ! sitôt accepté ! »
En vérité nul souverain n'obtint jamais de la part de ses sujets, de pareils dévouements.
En 1876, la Voce délia verità, à l'occasion du 30e anniversaire de l'élection pontificale, énumérait tous les empereurs, tous les rois, tous les princes et tous les personnages politiques morts depuis l'avènement du pape au trône pontifical. Elle comptait 9 empereurs, 19 rois et reines, 7 archiducs. Pie IX réalisa la parole d'un homme d'Etat français, à la tribune du Sénat : « Le Pape, messieurs, vous enterrera tous. »
C'est une chose remarquable, dit Mgr Pie, qui a été remarquée, que la Providence de Dieu sur l'Eglise a plus d'une fois fait coïncider les longs pontificats avec les époques orageuses et difficiles. Même depuis que la paix, donnée à l'Église par Constantin, a rendu le martyre plus rare, la moyenne ordinaire de la vie des papes est à peine de 8 ou 9 ans. Mais aux jours des grandes crises ou des enfantements laborieux, cette
histoire De IPie tr.
loi commune a semblé en quelque sorte suspendue. En ce qui concerne notre âge, les pontificats de Pie VI et de Pie VII, celui même de Grégoire XVI, et enfin le pontificat de Pie IX... auront, par leur durée, correspondu aux ébranlements les plus profonds de la société humaine et de la société religieuse.
féi