‹ Histoire de Pie IX le Grand et de son pontificatChapitre 42 sur 81 · VIE INTIME DE PIE IX · texte numérisé non relu

VIE INTIME DE PIE IX

Portrait de Pie IX. — Chambre de Pie IX. — Sa matinée, — Lecture de son courrier. — Audiences. — La promenade quotidienne de Pie IX. — Conversation de Pie IX. — Mgr Bastide le félicite au nom de ses camériers. — Le jardin du Vatican. — La grotte de Lourdes. — Le saule pleureur et les pigeons blancs. — Mémoire prodigieuse de Pie IX. — L'évêque sans mémoire. — Conversation dans la bibliothèque vaticane.

— Le pro de Mgr Vannutelli. — Celui du général Kanzler. — Pie IX faisant partie de la jeunesse catholique d'Italie. — Les œufs d'une pauvre femme d'Irlande. — Les oies du Capitule. — « N'ayez pas peur, c'est bien moi. » — Les diplomates.

— Le cardinal Pecci désigné comme pape. — Le jeune légat du pape. — Les dames portent au cou le portrait du saint père.

— Pie IX et les frères Lehmann. — Mouvement catholique en France. — Le petit suisse du pape. — Pie IX et les Anglais.

— Le grand duc Nicolas de Russie. — Le dîner du pape. — Son après-dîner. — Le souper.

QUICONQUE a été admis une fois en présence de Pie IX ne saurait oublier le charme singulier de cette physionomie, qui ne ressemblait à aucune autre. De cette fi-

gure tranquille et sereine, il se dégageait une auréole de sainteté et de bonté qui semblait n'avoir rien d'humain. Il y avait en lui la grandeur et la majesté du souverain, la tendresse et la bonté du père, et ces qualités s'harmonisaient de telle façon qu'elles donnaient à toute sa personne un je ne sais quoi de grand et de simple tout à la fois qui saisissait les esprits et séduisait tous les cœurs. La peinture, la photographie, le marbre ont été impuissants pour rendre complètement

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l'expression de cette physionomie, sur laquelle se reflétaient d'une façon merveilleuse tous les nobles sentiments qui agitaient sa belle âme. Tous les portraits que nous avons de Pie IX sont ressemblants, et cependant aucun d'eux n'est véritablement lui. On y cherche vainement cette expression fine et intelligente de la bouche, ce sourire bon et ouvert, ce regard vif et bienveillant, ce visage si majestueux et si paternel à la fois que nous avons connu, admiré et aimé.

Sa taille, au-dessus de la moyenne, s'était légèrement courbée et épaissie dans les dernières années de sa vie. Sa tête vaste et carrée, son front large et élevé dénotaient sa rare intelligence ; sa chevelure touffue avait la blancheur du cygne ; son teint était clair et transparent, ses lèvres vermeilles étaient un peu grosses ; la lèvre inférieure, légèrement fendue, donnait à sa physionomie une expression de douce bonhomie, qui inspirait la confiance sans faire oublier la vénération due à la majesté du pontife. Des yeux noirs, fins, pénétrants illuminaient d'un éclat extraordinaire sa physionomie : ils semblaient lire jusqu'au fond des cœurs. Sa voix puissante et sonore était pleine d'une douce harmonie dans l'intimité de la conversation. C'était une des plus belles et des plus puissantes voix de Rome, et il savait très bien la conduire. Elle résonnait admirablement sous les voûtes de Saint- Pierre, aux messes pontificales : le chant du Pater ou de la préface produisait toujours un effet saisissant sur les assistants, et quand, le jour de Pâques, il donnait la bénédiction solennelle Urbi et Orôi, du haut de la loggia extérieure

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de la basilique vaticane, elle traversait l'immense place, et ses derniers échos arrivaient encore forts et puissants aux oreilles des fidèles les plus éloignés.

La chambre de Pie IX était d'une simplicité monacale : un petit lit de fer, sans rideaux, un prie-Dieu, surmonté d'un crucifix, pas d'autre tapis qu'une simple descente de lit. Sa bibliothèque privée lui servait souvent de cabinet de travail ; elle était simple : les seuls objets précieux qu'on y remarquait étaient des présents offerts parles souverains et les chefs des gouvernements. Des ouvrages richement reliés aux armes du saint Père, offerts par les auteurs, occupaient une partie des rayons de cette précieuse bibliothèque.

Pie IX se levait tous les matins à cinq heures et demie, l'été comme l'hiver : il ne se départit jamais de cette habitude, si ce n'est dans les derniers mois de sa vie. Il s'éveillait ordinairement de lui-même et s'habillait seul sans le secours de ses serviteurs. Après la récitation de quelques prières, il montait dans l'une de ses petites chapelles particulières, dans laquelle repose constamment la divine eucharistie. Il visitait souvent, dans le courant du jour, ce petit sanctuaire, qu'il avait enrichi des reliques les plus insignes : une partie de la crèche du Sauveur, un gros morceau de la vraie croix, le voile de Véronique, un fragment considérable du crâne de saint Jean- Baptiste et beaucoup d'autres objets sacrés. C'est en présence du saint sacrement, entouré en quelque sorte des souvenirs les plus augustes, que Pie IX faisait son oraison et se préparait à la célébration de la messe. A sept heures et demie, il descendait dans

son autre chapelle plus petite et moins ornée, où il célébrait chaque jour la messe. Dans la chambre qui précède ce petit sanctuaire, dont les portes restaient ouvertes, se tenaient plusieurs personnes du Vatican et celles admises à l'honneur d'entendre la messe du saint père. Il était environ neuf heures quand Pie IX rentrait dans ses appartements. On lui apportait alors son déjeûner, qui se composait d'un potage et d'une tasse de café noir.

Le cardinal-secrétaire d'Etat venait ensuite tous les jours conférer avec le pape des affaires de l'Eglise et de l'Etat. Les mardis et les vendredis de chaque semaine, le cardinal était remplacé par son substitut.

Vers dix heures, Pie IX ouvrait son courrier, qui était ordinairement considérable. Parmi les lettres pleines de dévouement et d'amour qui lui venaient de toutes les parties du monde, le saint pontife trouva plus d'une fois des lettres de menaces et d'injures. En 1874, à l'occasion de sa fête et de l'anniversaire de sa naissance, le 5 et le 13 mai, il reçut plusieurs milliers de lettres de félicitations et de vœux ardents, venues pourla majeure partie de l'Italie. Parmi ces lettres, on en trouva quatre contenant des menaces et des blasphèmes. Elles étaient anonymes ou signées d'un faux nom. La première, écrite en allemand, au nom de M. de Bismarck, disait-on, accusait un fanatisme et une haine diaboliques contre le pape et contre l'Eglise. La seconde, signée du nom emprunté d'un religieux barnabite, était un tissu d'impudicités. Dans la troisième, sous le faux nom de Garibaldi, se condensaient dans une seule

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page toutes les injures, tous les plus stupides blasphèmes contre « les hommes noirs ». La quatrième enfin, datée des enfers, passait pour une œuvre posthume de Mazzini.

Ces infâmes et lâches insultes ne troublaient point la douce sérénité du pontife, et il avait coutume de dire qu'il pressentait, avant de les ouvrir, le caractère de ces lettres. « Quand un véritable chrétien, ajoutait-il, écrit au pape, il choisit le plus beau papier, emploie les plus beaux caractères, tout en un mot, indique que c'est l'amour et le respect qui l'ont inspiré. »

Les audiences particulières des préfets des Congrégations, des évêques, des grands personnages commençaient ensuite. C'était la partie la plus fatigante et la plus laborieuse de la journée. Pie IX pouvait dire alors avec raison « qu'il sentait sur ses épaules le poids de Rome, de l'Europe et du monde (r). » Il y traitait, en effet, les affaires les plus sérieuses et les plus graves. Dans les dernières années, les médecins obligèrent le saint père à prendre, vers onze heures et demie, un bouillon suivi d'un verre du vin de Bordeaux que lui envoyaient chaque année les sœurs de Saint-Joseph établies dans cette ville.

Il était environ midi et demi quand Pie IX, accompagné de plusieurs cardinaux, entouré de sa cour, sortait de ses appartements pour faire une promenade

1. En 1870, Pie IX était allé visiter l'exposition des travaux faits par les aliénés. Un chanoine, poète, lui récita des vers dans lesquels il disait que le nom de Pie IX remplissait Roma, VEuropaedii mondo ; et Pie IX, moitié souriant, moitié sérieux, ajouta, répondant par un vers à la rime :

Ed io ne se fit o sulle spalle il fiondo.

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dans le jardin, dans la bibliothèque, dans les stanze ou loges de Raphaël. Sur son passage, il rencontrait des familles, des députations venues de toutes les villes et de tous les pays du monde ; il leur adressait quelques paroles gracieuses, d'un à-propos charmant, bénissait les objets de piété qu'elles avaient à la main, écoutait quelquefois leurs suppliques, leur adressait souvent quelque petit discours pieux et édifiant, puis leur donnait sa bénédiction.

On désirait beaucoup assister à cette heure de récréation du saint père. Sa conversation, en effet, était pleine de charme et d'agrément. Dans les épanchements de l'intimité, Pie IX aimait à se jouer et à sourire : la finesse de son esprit, sa vive et aimable ironie provoquaient souvent la gaieté de ceux qui l'entouraient, sans que cette gaieté s'exerçât jamais aux dépens de la charité. Un jour, peut-être, une plume aussi fine que celle de l'évêque de Belley, Mgr Le Camus, redira tous les traits d'esprit, toutes les aimables saillies, tous les mots charmants, toutes les spirituelles et pieuses leçons de ce nouveau François de Sales. Nous tenterons de raconter ici quelques-uns de ces traits, pris au hasard dans la longue vie du grand pontife : ces mots incisifs, pleins de grâce aimable et de fine bonhomie, nous feront mieux saisir le caractère intime de l'homme et du saint.

Un jour, c'était en 1864, les camériers de Pie IX avaient sollicité la faveur de pouvoir lui présenter en corps leurs félicitations, à l'occasion de l'anniversaire de son élection. MgrBastide, prélat français et aumônier

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de notre armée d'occupation, fut chargé de prendre la parole au nom de tous, et il le fit en français.

« Ah! mon fils, répondit Pie IX en riant, si les italianissimes vous entendaient me parler en français, vous qui représentez en ce moment tous mes camériers !... Il est vrai qua Turin on ne parle guère italien et, qu'au temps de M. de Cavour, toutes les affaires se traitaient en français. Quant au pape, il entend volontiers tous les dialectes, puisqu'il est le père de tous les peuples. Et c'est une grandeur de Rome d'avoir pour souverain un essere (l) dont les ailes s'étendent jusqu'aux extrémités du monde. »

La promenade quotidienne du saint père, renfermé dans le Vatican, était devenue nécessaire pour sa santé et, aussi longtemps que ses jambes le permirent, il la fit au jardin, marchant d'un pas agile, qu'il ralentissait quelquefois, lorsqu'il s'apercevait de la fatigue des autres : « Il faut bien, disait-il alors en souriant, que j'aie pitié de ces bons cardinaux!» et ils étaient tous plus jeunes que lui.

L'allée du jardin, préférée par Pie IX pendant les chaleurs de l'été, est tapissée de volubilis et bordée d'orangers magnifiques qui, en se rejoignant, forment le plus agréable et le plus gracieux berceau de verdure qu'on puisse imaginer. A l'extrémité, s'élève une reproduction en miniature de la grotte deLourdes, avec la statue de la vierge et la fontaine miraculeuse. Cette petite fontaine fut placée en cet endroit en 1874 : elle fut

1. Il est difficile de rendre en français avec toute son énergie, l'expression dont se servit le saint père.

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offerte à Pie IX, au mois de mars, par M. Hispa de Toulouse. Pie IX se rendit avec toute sa cour dans la salle de la princesse Mathilde, pour la recevoir des mains de l'artiste. L'eau qui sortait de ce rocher factice avait été prise à la source même de la grotte de Massabielle.

Le souverain pontife s'avançant vers M. Hispa, agenouillé près de son œuvre, le bénit, et prenant sa tête entre ses mains, lui dit : « Mon ami, levez-vous et donnez-moi à boire ! »

Pie IX fit emplir un verre, puis bénit la statue, la grotte et, après avoir fait le signe de la croix, il but le verre d'eau qu'il lui présenta: « Maintenant, dit le pape, donnez à boire à ma cour. »

Tous les prélats ont bu à leur tour, puis le souverain pontife s'est fait expliquer les circonstances de l'apparition de la sainte Vierge et la disposition des lieux. « Vous avez fait plaisir au pape, a-t-il ajouté en se retirant, et le pape veut vous faire plaisir, venez demain. » Et le lendemain, Pie IX plaçait lui-même, sur la poitrine du bon Français, la croix de chevalier de l'ordre de Saint-Sylvestre et lui remettait une médaille pour sa famille.

Depuis cette époque, le pape manquait rarement, dans ses promenades au jardin, d'aller visiter Notre-Dame de Lourdes et de réciter avec sa cour la salutation angélique. Il allait ensuite s'asseoir sur un modeste siège en fer, à l'ombre d'un saule pleureur, près de la fontaine de la Zitella. A côté, se trouve la basse-cour du palais et Pie IX aimait souvent à émietter, à travers le gril-

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lage, du pain ou des gâteaux à de gracieux pigeonspaons dont le plumage était d'une blancheur éclatante, comme sa robe. Ce n'est pas sans émotion que, plus d'une fois, nous nous sommes prosterné devant cette image de Notre Dame de Lourdes, que nous y avons prié pour Pie IX, que nous avons parlé de ses vertus et de ses grandeurs à l'ombre du saule pleureur, en nous asseyant à l'endroit même où le bienheureux pontife aimait à se reposer.

Les entretiens de Pie IX étaient animés et variés : il y faisait constamment preuve d'une grande finesse d'esprit, d'une élévation de jugement extraordinaire et d'une fraîcheur de mémoire qui tenait du prodige. Il arrivait parfois qu'un des assistants citait un poète classique ou un vieil auteur chrétien: Pie IX, au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, continuait la citation et, un jour, il récita ainsi toute une page de Virgile (*).

Il y a quelques années seulement, il nomma à un évêché d'Italie un religieux plein de savoir et de vertus; mais dont la modestie, égale à son mérite, alarmée de cet honneur inattendu, refusait de se rendre au choix du saint père. Après plusieurs refus, Pie IX l'appelle à Rome. Arrivé au Vatican, le religieux se jette aux genoux du saint père et le supplie de ne pas lui imposer un fardeau qui est au-dessus de ses forces. Pie IX réplique qu'il est juge en cette matière et qu'il n'admet pas de discussion sur ce sujet. Ne sachant plus quel argument apporter, le religieux fait valoir qu'il a presque perdu la mémoire. '

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