I. Le général était depuis longtemps pro-ministre des armes
3i6 histoire De Pie it.
Au mois d'août 1873, un pèlerin demandait à Sa Sainteté la permission d'emporter la plume avec laquelle elle venait de signer une supplique. « Mais, mon fils, répond Pie IX, s'il me fallait donner toutes les plumes que l'on me demande, toutes les oies du Capitole ne pourraient suffire à m'en fournir. »
Une autre fois, l'un de ses camériers lui présente son portrait et le prie, au nom de pauvres et bonnes religieuses, de vouloir bien écrire au bas quelques mots et d'y apposer sa signature. C'était une photographie aussi mal exécutée qu'infidèle pour la ressemblance. En la voyant, Pie IX ne put s'empêcher de se récrier et de protester qu'il ne pouvait écrire quoi que ce soit sur ce portrait qui semblait presque une caricature. Mais le camérier insiste, il fait valoir les désirs des religieuses, leur pauvreté qui ne leur permet pas d'en acquérir un autre ; elles ont dû déjà même faire quelque sacrifice pour acheter cette image si imparfaite. Le pape se laisse j persuader et, prenant la plume, il écrit au bas les paro- ; les que Notre Seigneur adressa aux apôtres pour les rassurer au moment où, le voyant apparaître sur les flots de la mer, ils l'avaient pris pour un fantôme : i Molite iiniere ; ego sum. N'ayez pas peur, c'est bien moi ! »
A la veille de la réunion de l'un de ces congrès que Napoléon III ne cessait de proposer, dans le but de faire partager aux puissances la responsabilité de la destruction du pouvoir temporel, Pie IX se plaignait du peu de loyauté et de franchise dont on usait dans les négociations préliminaires. « Mais, Saint- Père, lui répond le prélat qu'il entretenait ainsi de ses soucis, pourquoi
Qie intime De Pie ir. 317
n'usez-vous pas du pouvoir de Pierre ? — Ah ! mon cher fils, reprit-il, si j'avais eu le pouvoir de saint Pierre et si ma parole eût été assez puissante pour frapper de mort les souverains et les diplomates qui m'ont menti, j'aurais fait un cimetière autour de moi. »
En 1877, à la mort du cardinal de Angelis, Pie IX nomma le cardinal Pecci, évêque de Pérouse, camerlingue de la sainte Église romaine. Quelques jours après cette nomination, des voleurs dépouillèrent l'image de notre Dame du Rosaire de l'église de Saint-Dominique de Pérouse d'une précieuse couronne et des perles qui l'ornaient. Ayant appris ce vol, le pape voulut le réparer et, dans ce but, il remit à l'évêque de Pérouse une couronne et un sceptre d'or destinés à la pieuse image. Le lendemain du jour où il avait fait cette offrande, Pie IX disait à plusieurs cardinaux, en présence du cardinal Pecci : « J'ai remis entre les mains du cardinal de Pérouse le sceptre et la couronne : depuis trop longtemps déjà le poids des années me rend ce fardeau bien lourd ! »
Pie IX eut-il le pressentiment de ce qui devait arriver ? Nous le croirions volontiers. Quoi qu'il en soit, quelques mois plus tard, il descendait dans la tombe et le cardinal Pecci était élevé sur la Chaire de S. Pierre sous le nom de Léon XIII.
Donnons encore quelques détails sur les audiences intimes données par Pie IX et qui font si bien ressortir son esprit d'à-propos et sa foi admirable. Le lecteur ne saurait se fatiguer de ces récits qui dépeignent, au vif et sans apprêt, la belle âme et le grand cœur de notre bien-aimé pontife.
318 histoire De Pie ir.
En 1868, Pie IX recevait le jeune fils du docteur Conneau, ami du prince impérial, filleul de Sa Sainteté. « Mon ami, lui dit le saint père, je vais vous donner une mission ; vous allez être le légat du pape près du prince impérial. » Puis, en termes animés, pleins d'une grâce et d'une simplicité charmantes, il se mit à tracer devant son jeune auditeur le portrait d'un prince chrétien.
En 1874, un prélat lui fit remarquer que plusieurs dames, présentes à l'audience, portaient au col des médaillons avec son portrait, et Pie IX dit alors : « Quand vous regarderez ce portrait, songez moins à ma personne qu'aux maux actuels de l'Eglise, et priez Dieu d'y mettre bientôt un terme. »
Au mois de juin 1873, le saint père donnait une audience aux deux frères Lehmann, juifs convertis, devenus prêtres catholiques, d'une ferveur et d'un zèle admirables.
« Ah ! mes fils, s'écria Pie IX, en les voyant, venez et parlons des juifs.
— Très Saint Père, répondirent les deux frères, en se prosternant à ses genoux, Votre Sainteté déclarait, il y a quelques jours, dans un de ses discours, qu'il fallait se prosterner devant Dieu comme Jacob se prosterna devant Isaac. Eh bien ! nous, fils de Jacob, nous venons nous prosterner aussi devant celui qui continue Isaac sur la terre, devant le vicaire de Jésus- Christ.
— Ah ! c'est bien vrai. Je bénis comme Isaac. Mais Dieu soit loué ! le pape n'est pas aveugle comme Isaac,
Oie intime De IPie ir. 319
et le pape n'est plus malade. Votre visite me fait plaisir, mes enfants, parce que, dans ces derniers temps, les israélites de Rome mont causé de la peine et de l'affliction. Ils dirigent tous les mauvais journaux, à Rome, contre moi et contre l'Eglise.
— Oui, Très Saint Père, beaucoup d'Israélites, mêlés au mouvement révolutionnaire, ressemblent en ce moment à Paul courant avec fureur sur la route de Damas pour aller persécuter l'Église naissante.
— Ils tomberont de cheval, » s'est écrié le pape, et il a ajouté tendrement : « Prions pour les israélites, afin qu'ils aient part au triomphe de l'Eglise. » Et alors il se mit à réciter l'oraison que l'Eglise fait entendre le jour du vendredi saint.
Les deux frères lui ayant présenté le panégyrique de Jeanne d'Arc, que l'un d'eux avait prononcé, la même année, dans la cathédrale d'Orléans :
« Ah ! Jeanne d'Arc ! a dit Pie IX ; Mgr Dupanloup désire beaucoup que je la béatifie. Je le désire aussi ; mais il faut attendre les circonstances. En ce moment, il se fait en France un grand mouvement vers le bien, ce qui prouve que la France reprend sa vie : mouvement vers Notre-Dame de Lourdes, mouvement vers Notre-Dame de la Salette, mouvement vers Notre- Dame de Chartres, mouvement vers Notre-Dame de la Garde, mouvement en l'honneur du Sacré-Cœur, et dans tous ces pèlerinages, on voit des officiers et des députés. A Lyon, vous avez aussi Notre-Dame de Fourvières. Il faut aimer beaucoup les pèlerinages, nous souvenant que nous sommes tous pèlerins sur la terre. »
320 histoire Oe Ipte ir.
Avec les enfants, Pie IX avait une grâce exquise, une bonté touchante : le 27 février 1876, il recevait Mr Guillaume Hutchison, gradué de l'université d'Oxford, et Mme Hutchison, convertis au catholicisme depuis plusieurs années. Leur jeune enfant, Jean-Marie- Pie-Benoît, né à Rome, pendant le Concile, les accompagnait. Le saint père a eu des attentions toutes particulières pour cet enfant : revêtu de l'uniforme si brillant et si original des gardes suisses, il s'était prosterné devant lui, pour réciter un petit compliment. Pie IX le regardait avec complaisance et, quand il eut achevé, il le releva. Le petit Jean-Marie porta aussitôt militairement la main à son front, le pape se mit à sourire et lui demanda : « Suisse, où est votre hallebarde ? » Et l'enfant de répondre avec esprit, en bon italien : «J'espère, si Dieu me donne la santé, de porter, un jour, quand je serai grand, le drapeau de Votre Sainteté. » Et le pape se penchant vers lui et faisant un geste imitatifdes deux mains: « C'est bien, c'est bien, mon fils, il faut commencer par battre le tambour.» Puis, il lui posa affectueusement la main droite sur la tête : « Dieu te bénisse, mon petit suisse, et te conserve pour défendre en son temps le saint siège. »
Le jour anniversaire -de la naissance du pape, le même enfant se présenta de nouveau devant lui. Confondu au milieu de la foule, avec son costume de suisse, il se tenait à genoux, quand le saint père traversa les rangs des nombreux pèlerins ; il avait à la main un bouquet.
« Où avez-vous pris ces belles fleurs, mon enfant ? » lui dit Pie IX, en souriant.
<Hie intime fle \$iz ix. 321
L'enfant n'osa répondre, il leva son bouquet vers le saint père, qui le prit et en respira le parfum. Jean- Marie avait cependant son petit compliment, et il le murmura aux oreilles de Pie IX : Ad multos annos !
Le saint père sourit doucement et, parlant à la foule il commenta cette parole, disant qu'on lui souhaitait de toute part beaucoup d'années, encore qu'il fût bien vieux, mais qu'il s'en remettait pour la vie comme pour la mort et comme pour toute chose à la volonté de Dieu.
« Vous êtes pleins d'autorité, vous avez le génie des entreprises, disait-il, le 2 avril 1877, à une députation d'Anglais qui étaient venus le remercier d'avoir élevé Mgr Howard à la pourpre romaine : «Vous possédez d'énormes richesses, vos vaisseaux parcourent les mers.... Mais ce n'est pas là ce que je vous envie. Je prie, ah ! je prie de toute mon âme pour la conversion de l'Angleterre. »
Puis Pie IX, après avoir prononcé ces paroles, ferma les yeux, leva la tête vers le ciel et sembla prier: on vit de grosses larmes s'échapper de ses paupières et rouler sur son visage.
Il ne négligeait jamais l'occasion d'instruire sans froisser, de donner des leçons sans blesser et sans rien perdre de sa bonne grâce. Le grand duc Nicolas, neveu de l'empereur de Russie, se rendit, en grand costume militaire, au Vatican, en 1872, et, après avoir causé avec respect et courtoisie, il pria le saint père de vouloir bien écrire quelques paroles au bas d'une photographie de Sa Sainteté qu'il lui présenta. Pie IX, prenant la plume,