PIE IX ET LES PAUVRES
Pie IX aux conférences de Saint- Vincent de Paul. — <L J'ai le sac de saint François. » — Les hôpitaux de Rome. — L'hôpital de Sainte-Marie delà Pitié des pauvres fous. — Fondations charitables de Pie IX. — Les orphelins du choléra. — Le refuge du Bon-Pasteur. — Pie IX visite les hôpitaux. — Pie IX et les mendiants. — Le dîner des pauvres au Vatican. — Pie IX accompagne le saint viatique dans la maison des pauvres. — Le friturier. — « Je connais mes brebis. » — Le pauvre de Pie IX. — Les loyers pour les pauvres.
N 1855, PielXrecevait huit cents membres des conférences de Saint-Vincent de Paul appartenant à toutes les nations de l'Europe. Après avoir entendu l'expression de leur filial dévouement, il leur dit :
« Je vous bénis, ô fils de saint Vincent. Que cette bénédiction réjouisse vos cœurs et fortifie votre zèle ! Dans notre siècle si indifférent, le monde n'apprécie plus les vertus inspirées par le catholicisme. Protestants et incrédules, tous s'accordent à traiter l'humilité de bassesse, la chasteté d'opposition aux lois de la nature, le zèle apostolique de fanatisme. La charité seule est acceptée par tous. Revêtez donc les livrées de la charité : allez réconcilier le pauvre avec le riche, et le riche et le pauvre avec Dieu. »
Ces belles paroles qui dépeignent, d'une manière si douloureusementvraie, l'état de nos sociétés modernes,
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furent comme la consécration suprême de l'œuvre admirable des conférences de Saint-Vincent de Paul.
Pie IX n'a pas seulement donné le précepte, il y a toujours joint l'exemple. Ce qu'il a fait pour les pauvres, pendant son pontificat, alors même que, mendiant sublime, il recevait le pain de ses enfants, est incalculable. Il a soulagé de si nombreuses misères, élevé tant d'institutions charitables, qu'on se demande comment il a pu suffire à tout.
« J'ai le sac de saint François, disait-il en souriant : tous les jours il se vide, et tous les jours il s'emplit de la grâce de Dieu et de l'aumône des fidèles. »
« Prenez, prenez toujours, disait-il à un évêque qui craignait d'abuser de sa bonté. Dieu me rendra cela demain, aujourd'hui même peut-être ! »
Les hôpitaux sont une création de l'Eglise. Ceux de Rome furent l'objet constant de la sollicitude de Pie IX. Les troubles de 1848 avaient apporté de grands dommages à l'hôpital du Saint-Esprit. La première pensée de Pie IX, à son retour à Rome, fut de réparer ces dégâts. Il y introduisit les sœurs de la charité pour remplir les différents offices et diriger le conservatoire des jeunes filles. Les garçons furent occupés à la culture de la terre et aux arts mécaniques. Il confia la direction des principaux hôpitaux de la ville à une seule commission, composée de onze membres, tant ecclésiastiques que laïques. Chaque hôpital conservait son patrimoine particulier, et avait son administration spéciale ; mais l'ordre, la discipline et la surveillance s'exerçaient d'une manière uniforme. Le com-
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mandeurdu Saint-Esprit présidait de droit cette commission des hôpitaux.
Pie IX décida en outre que les places de médecin, de chirurgien, de pharmacien ne seraient données qu'au concours. Il faisait restaurer les salles, les agrandissait afin de leur donner plus d'air ; il introduisait des instruments nouveaux de clinique ; il établissait une chaire d'anatomie pathologique et ordonnait une statistique médicale et administrative.
Songeant également aux besoins de l'âme des malades, il chargea les capucins des soins spirituels à leur donner. Une élite de pieux laïques, réunis en congrégation religieuse, sous le nom de Frères hospitaliers de Marie immaculée, ou Concettini, fut fondée par lui dans le but de remplir les fonctions d'infirmiers. Cette petite famille religieuse a prospéré: ses membres furent constamment l'objet de l'affection de Pie IX, et leurs vêtements bleu-ciel les font facilement reconnaître dans les rues de Rome.
Effrayé des progrès que fait la folie dans une société où les esprits sont sans cesse surexcités par les bouleversements politiques et les excès de l'immoralité, Pie IX a fait agrandir l'hôpital de Sainte-Marie de la Pitié des pauvres fous. Il acheta une magnifique villa, située sur les pentes du Janicule, pour y recevoir les infortunés, dont l'éducation ou la fortune réclamaient des soins spéciaux, puis il chargea un jeune médecin de Bologne, le docteur Gaulandi, de visiter les principales maisons de santé de France et d'Angleterre, afin d'étudier les meilleurs établissements de ce genre
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et de pouvoir introduire dans les asiles qu'il venait de fonder les améliorations les plus désirables.
Nous ne saurions préciser le nombre des fondations charitables créées par lui : il a ouvert trois asiles pour les enfants, dans les quartiers les plus indigents de Rome ; il a établi plus de vingt refuges dans les États pontificaux pour les jeunes filles pauvres ; à Ferrare, à Bologne, il a fondé des établissements pour les sourdsmuets et a augmenté les revenus de celui de Rome.
Le choléra de 1864 fit douze cent vingt-neuf orphelins dans la ville de Rome et, sur ce nombre, sept cent soixante-six étaient sans ressource, à la charge de la pitié publique. Pie IX fit appel à la générosité de ses sujets et, en moins de quinze mois, il recueillit une somme considérable pour eux. Les ordres religieux renouvelèrent le système des adoptions et les orphelins furent sauvés sans que le gouvernement eût une obole à dépenser.
C'est Pie IX qui introduisit dans les États pontificaux les sœurs de la Providence, de Saint-Vincent de Paul, de Saint-Joseph de Cluny : ces religieuses desservent aujourd'hui à Rome et dans les provinces vingt établissements charitables.
Le monastère et le refuge du Bon- Pasteur furent agrandis par ses soins. Il y établit le quartier appelé Pénitentiaire-Pie, destiné à recevoir les femmes condamnées à la peine de six mois à vingt ans de réclusion. En 1858, il arrive à l'improviste au Bon- Pasteur, il parcourt toutes les parties de l'établissement, goûte le pain de la communauté et laisse une aumône qui per-
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met aux pensionnaires de fêter sa visite. Il leur fit envoyer quatre-vingts bouteilles des caves du Vatican.
Pie IX, en effet, ne se contentait pas d'améliorer et d'agrandir les établissements de charité ; mais il allait souvent consoler par sa présence ces malheureux déshérités. Nous l'avons montré à l'hôpital de Saint- André visitant les cholériques de l'armée française. A l'hôpital de Saint-Jean, on le vit s'approcher de deux mourants, les exhorter, s'agenouiller auprès de leur lit et réciter les prières de la recommandation de rame.
Un autre jour, il visitait l'hôpital du Saint-Esprit : en le voyant entrer dans la salle des paralytiques, une vieille femme, qui devait à sa protection son admission dans cette maison de retraite, fit tous ses efforts pour se lever afin de se jeter à ses genoux. Le saint père la prévint, il alla vers elle, lui tendit la main et lui dit en souriant : « Ne vous dérangez pas, bonne mère !» Il la bénit avec tendresse et la laissa toute fière de cette aimable condescendance.
A l'hôpital Saint-Jacques, il s'approche du lit d'une pécheresse agonisante: à sa vue, cette femme étend les mains et lui demande si elle peut espérer son pardon de la bonté de Dieu. Pie IX lui redit alors les miséricordes infinies de Dieu, lui rappela les exemples de sainte Madeleine, de sainte Marie Egyptienne, puis il la bénit, lui présenta sa propre croix à baiser et s'éloigna après avoir ramené l'espérance dans cette pauvre âme réhabilitée par la grâce et le repentir.
Un jour, il visitait Saint- Paul-hors-les-Murs ; une vieille en haillons tenait à la main un petit garçon à
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demi-nu, qui criait de toutes ses forces : Il papa ! il papa ! et, en poussant ces cris, il s'approchait de plus en plus de la personne du saint père. Les gardes voulurent l'éloigner; mais Pie IX, à l'exemple du Sauveur, les en empêcha et ordonna de le laisser venir. Il l'interrogea avec bonté, et apprit de lui que son père était malade, puis après l'avoir embrassé, il le remit à sa mère, en recommandant à sa suite de s'occuper de cette famille.
Une autre fois, il sortait de visiter la Vigna Pïa, cet intéressant établissement agricole, dû également à sa générosité. Deux malheureux estropiés l'ayant aperçu, se mirent à crier de toute la force de leurs poumons: La carità per Camor di Dio, santo padre, la carità ! Pie IX s'approche, et interpellant l'un de ces infirmespar son nom, il lui dit : « Tu demandes toujours la charité au saint père, mais sais-tu bien que le saint père n'est plus riche aujourd'hui ? Il est pauvre et il ne possède plus rien. Encore un peu, et il sera, comme toi, obligé de mendier sa nourriture. En attendant, tant qu'il restera une obole dans la poche du pape, il la partagera avec le pauvre et le malheureux ; tiens, sois bon chrétien, et prie Dieu pour moi et son Eglise. »
En 1863, il offrit un repas, dans la grande salle ducale, à cinquante-deux pauvres choisis par les curés de la ville de Rome. Il s'entretint avec eux et adressa à chacun les questions les plus propres à le consoler et à le réjouir. Quand ils eurent bien mangé, il leur remit à chacun deux pièces d'or, leur adressa une allocution pleine de grâce et de tendresse paternelle, et il voulut
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bien écouter un sonnet composé par un des invités. Un bon mouchoir en fil (*), destiné à contenir les restes du copieux festin, et un fiasco de vin d'Orviète furent donnés à chacun des convives. Pie IX avait voulu qu'ils emportassent de quoi consoler les absents et faire partager à la famille entière la joie du chef.
Deux semaines après ce festin. Pie IX dirigeait sa promenade vers le quartier de Saint-Jean-de-Latran où il faisait construire à ses frais une fontaine et un lavoir. Il examinait les travaux, lorsque la foule, et surtout de pauvres femmes du peuple, l'ont entouré en lui demandant, avec sa bénédiction, des médailles, des chapelets et des pièces de monnaie.
« Donnez-nous quelque chose, saint père, disaient deux ou trois des plus rapprochées.
— Ne voyez-vous pas ce que je vous donne, a répondu Pie IX, en souriant : une belle fontaine et un lavoir !
— Comment, c'est vous qui nous donnez cela, Saint Père ! se sont-elles écriées. Que Dieu vous bénisse et qu'il vous accorde de longs jours! Vivez,vivez Pie IX! vivez pour nous qui vous aimons ! »
Le 1 1 janvier 1855, Ie saint père, près de la Chiesa nuova, rencontre le saint-viatique qu'on portait à Maria Carletti de la paroisse de Saint-Thomas in Parione ; aussitôt il descend de voiture, se prosterne sur le pavé de la rue et se relève pour accompagner le
I. A Rome, toutes les provisions débouche se portent dans un mouchoir : les ménagères romaines ne connaissent pas le panier de nos cuisinières françaises.
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prêtre. Entré dans la chambre de la malade, il voulut lui-même lui administrer la sainte communion. Il s'entretint ensuite avec elle, et après l'avoir bénie, il retourna au Vatican suivi des acclamations de la foule.
Le 4 mars 1865, Pie IX traversait le Transtevère pour se rendre à la manufacture de tabacs, qu'il venait de faire construire, lorsqu'un pauvre maçon tombe d'un échafaudage. En voyant le peuple assemblé autour du malheureux, le saint père s'informe et, ayant appris ce dont il s'agissait, il descend de son carrosse, s'approche du blessé, le console, le fait transporter à l'hospice et ne s'éloigne qu'après avoir assisté à son pansement, l'avoir béni et lui avoir laissé un secours.
Les papes en général se sont toujours montrés accessibles et compatissants; mais Pie IX, par l'enjouement de son esprit, l'aménité de ses paroles et la grâce de sa personne, semble les avoir surpassés tous. Aussi le peuple l'aimait et l'acclamait ; il voyait en lui le souverain sans doute, mais il se rappelait plus volontiers le père. Il n'était pas rare, quand il traversait à pied quelques-unes des rues de Rome, de voir les gens du peuple, les mendiants, les ouvriers l'approcher et lui exposer avec autant de confiance que de naïveté leurs requêtes.
Un brave friturier exerçait, depuis des années, son modeste, mais très apprécié commerce, dans une échoppe adossée à l'un des monuments de Rome. L'administration romaine, si indulgente, l'avait laissé en paix pendant des années ; mais des réparations urgentes amenèrent la nécessité d'isoler le vieil édifice. Notre
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homme reçut son congé. Il était au désespoir, lorsqu'à quelques jours de là, le pape passa dans ce quartier. Le friturier se jette à ses genoux et supplie le saint père de lui rendre justice.
« Depuis des années, j'exerce le métier de friturier avec lequel je fais vivre ma famille. Saint Père,on veut me chasser de mon établissement : c'est ma ruine. Empêchez, Saint Père, cette injustice. Signez-moi un rescrit qui me mette à l'abri de l'administration. » Et en prononçant ces mots, il présentait au saint père une plume et du papier, en le suppliant de l'autoriser, séance tenante, à garder son échoppe.
Pie IX souriait de cette naïve confiance, il prit la plume et écrivit : « Frigga corne vuole ; Frigga dove vuole ; Frigga quanto vuole : Fris comme tu voudras ; fris où tu voudras ; fris tant que tu voudras. »
Et le friturier continua à frire.
Pie IX se promenait à la villa Borghèse, peu de temps avant la prise de Rome par les Piémontais ; un vieux gendarme s'approche de lui : « Saint Père, dit-il, j'ai vingt-cinq ans de service, et l'on refuse de me donner ma retraite ! » Le pape répondit en souriant : « Ce n'est pas comme moi ; je n'ai pas encore tout à fait vingt-cinq ans de service, mais il y a longtemps qu'on veut me la donner. » Il ordonna à sescamériers de prendre note de la requête de cet homme.
Pendant le Concile, dans une promenade sur la voie Flaminienne, le saint père rencontra les évêques de Poitiers et d'Angoulême. Il descendit de voiture en disant: « Je veux faire une promenade avec vous, mes
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frères,» et il marcha longtemps entre les deux évêques, suivis de leurs théologiens. Son pas était ferme , sa conversation tantôt grave, tantôt enjouée. L'évêque d'Angoulême s'appuyait sur une canne : « Je ne prends pas de bâton, dit le saint père, je tiens à faire bonne figure devant mes enfants. Je ne me le permets que clans mes villégiatures. » Ils marchaient depuis quelque temps, lorsqu'un cocher, tenant par la main la bride de ses chevaux, vint s'agenouiller devant le saint père: « Comment, te voilà, mon cher Michel,s'écria le pape... Tu as donc laissé ton canot ! Bien des jours se sont passés depuis Gaéte !... Voyez, ajouta Pie IX, ce brave homme était mon batelier pendant mon exil à Gaéte. »
Michel pleurait de joie d'être ainsi reconnu après vingt ans par le vicaire de Jésus-Christ. Plus loin un pauvre se tenait sur le bord de la route : le pape s'approcha de lui et le bénit, l'appelant par son nom et lui remettant quelques pièces de monnaie : « Cognosco oves meas, je connais mes brebis, » dit-il, en souriant, aux évêques qui l'accompagnaient.
Nous arrêterons ici ces récits ; nous les terminerons en faisant connaître le pauvre de Pie IX.
Pietro Marcolini est né aux environs de Lorette et, comme son patron, le prince des apôtres, il exerçait l'état de pêcheur ; il était ce qu'on appelle un ranocc/riaro, c'est-à-dire, un pêcheur de grenouilles. Il n'a gagné à ce métier que des douleurs rhumatismales ; quoique jeune encore, abandonné par sa femme, il s'est traîné jusqu'à Rome et il passe ses journées dans
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Saint-Pierre, assis sur le rebord d'un pilier, dans le voisinage de la statue de l'apôtre. Il ne demande rien, mais il reçoit avec reconnaissance ce qu'on lui offre : il paraît très soumis à la volonté de Dieu. Quand le pape allait baiser le pied de la statue de saint Pierre, il faisait toujours quelques aumônes à Pietro. Un jour, il lui demanda ce dont il avait le plus besoin. (< S ant il à, répondit le mendiant, j'ai froid ; voyez, mes habits tombent en lambeaux.
— Ebbene, Figiio mio, dit Pie IX, je te donnerai quelque chose. »
Rentré au Vatican, le pape voulut lui envoyer un de ses vêtements. Son valet de chambre lui fit observer que Pietro ne pouvait se revêtir d'une soutane blanche.
« Alors, reprit Pie IX, qu'on lui porte ma robe de chambre. »
L'ordre fut exécuté. Pietro reçut avec respect le vêtement pontifical, et il le porte encore aux jours de grande fête. Pie IX s'occupa toujours de lui : avant l'occupation de Rome par les Piémontais, Pietro assistait souvent à la messe du saint père. Il continue à prier pour le pape, et, avec l'argent qu'il peut économiser sur les aumônes qu'il reçoit, il fait dire des messes pour son auguste bienfaiteur, dans une chapelle située près de la porte Cavalleggieri.
Notre chapitre serait incomplet, si nous oubliions de mentionner une œuvre fondée et encouragée par Pie IX, la construction de maisons destinées à loger les ouvriers à des prix très modérés. Cette pieuse et féconde pensée fut très opportune, et l'utilité de sa mise
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en pratique s'est fait sentir surtout depuis l'occupation de Rome qui a élevé considérablement le prix des loyers. Les pauvres, du reste, sont le moindre souci des nouveaux maîtres de Rome. L'Etat absorbe le capital et les revenus des fondations pieuses. Les pauvres ne reçoivent naturellement aucune compensation. Pie IX ressentit cette douleur, et le 4 septembre 1871, il disait aux conférences de Saint-Vincent de Paul de Rome :
« Je vous recommande les pauvres dont les misères augmentent chaque jour. Je le vois moi-même par le nombre des suppliques qui me sont journellement présentées. La première de toutes ces misères, c'est la plaie des loyers ; et pourtant, c'est un péché énorme que de pressurer le pauvre pour un loyer disproportionné, et de ne se pas contenter d'un juste profit. Je fais maintenant bâtir une maison dans le Transtevère (ce qui fait dire: Le pape est riche) ; la maison sent encore la chaux, et malgré cela, j'ai reçu vingt suppliques de personnes qui demandent à l'habiter, parce qu'elles savent que mon bail sera celui d'un honnête homme. »
Pie IX ne recevait que pour donner. Le duc de Galliera, mort à Gênes en 1877, lui légua un million. Aussitôt le million reçu, le pape en disposa en faveur des pauvres et des monastères. Prenant la plume, il écrivit, en regard des noms, les sommes à distribuer ; puis, récapitulant, il crut trouver le million à l'addition. Seulement, le pape, qui n'est pas infaillible en arithmétique, s'était trompé de 60,000 fr. Il donna le million et 60,000 fr. en plus.
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« Eh bien ! tant pis, ou plutôt, tant mieux ! a-t-il dit, ce qui est donné est donné, je croirais voler quelqu'un si je diminuais quelque chose de ma liste. »
Les Romains connaissaient si bien le grand cœur de Pie IX et son amour pour les pauvres, qu'ils ont voulu élever dans la ville éternelle un Institut de charité, pour perpétuer son souvenir. Des hommes de bien peu nombreux, avaient conçu le projet de fonder une pieuse maison, dans le but de recevoir les jeunes artisans, de subvenir à leur pauvreté et de les mettre ainsi à l'abri des nombreux dangers que rencontre trop souvent la vertu de la jeunesse chrétienne. Ils s'empressèrent de soumettre leur pensée à Pie IX. Le pontife sourit à ce dessein qui entrait si bien dans ses vues à l'égard de cette classe de la société, si facilement entraînée et égarée par les hommes de la révolution. Il lui rappelait aussi les plus doux souvenirs et les meilleures années de sa jeunesse sacerdotale, consacrée aux jeunes artisans de Tata Giovanni.Q.^ fut avec bonheur qu'il encouragea ces âmes charitables et qu'il bénit leur noble entreprise. Peu de jours après, Pie IX allait au ciel recevoir la récompense due à ses incomparables épreuves et à ses œuvres merveilleuses. Les promoteurs de l'œuvre, loin de l'abandonner, la regardèrent comme plus sacrée et plus chère à leur cœur; ils résolurent de la continuer comme un des plus précieux héritages, ou plutôt, comme une œuvre posthume de Pie I X ; ils la poursuivirent comme si lui-même avait confié à leur zèle son développement et son succès. Leurs ressources étaient minimes ; mais ils étaient pleins de
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confiance en la bénédiction donnée par le pontife mourant, et ils nourrissaient déjà l'espoir secret de pouvoir un jour consacrer un nouvel établissement charitable à la mémoire du pontife, « auquel l'histoire, dirent-ils, donnera avec d'autant plus de justice le nom de Grand, qu'il l'a plus vivement refusé pendant sa vie. » Le troisième anniversaire de sa mort arrivait. Les membres de la société italienne de la Jeunesse catholique avaient déjà recueilli des offrandes pour élever un monument destiné à éterniser X& mémoire de Pie IX, à Rome: ils ne crurent pas pouvoir mieux répondre aux intentions du monde catholique, ni mieux honorer le souvenir du pontife de la charité, qu'en offrant la somme qu'ils avaient entre les mains aux fondateurs de l'œuvre des artisans. Léon XIII, de son côté, a accepté le patronage de l'œuvre bénie par son prédécesseur, il lui a donné une généreuse offrande et, le 7 février 1881, elle sembla fondée : une plaque de marbre placée, ce même jour, au-dessus de la porte de cette institution, avec ces mots : Instituto Pio IX degli artigianelli di St-Giuseppe, éternisera à jamais le souvenir de la charité inépuisable de Pie IX.