CHAPITRE XXXV
Présence d'esprit de Bayart à la journée des Éperons. — Jugement
de l'empereur Maximilien.
La mort du pape Jules , cet ennemi irréconciliable des Français, vint donner à Louis XII quelque espoir de recouvrer son duché de Milan. Ce pontife fut surpris pair la mort le 21 février 1513, lorsqu'il se préparait de nouveau à bouleverser l'Italie , dont il avait rêvé la suprême dictature. Il réunissait la plupart des qualités qui font les grands princes ; mais il fut déplacé dans la chaire de saint Pierre , et il apprit à mépriser une autorité dont il avait abusé. Le cardinal Jean de Médicis lui succéda sous le nom de Léon X. Ce nouveau Pape annonça les intentions les plus conciliantes , mais en remet-
tant au 1 2 aviul son entrée glise de Saint-Jean-de-Latran, il avertit Louis XI I qu'il n'avait point oublié la journée deRavennes. Cependant le provéditeur André de Gritti, mettant sa captivité à profit, venait de signer à Blois un traité aussi favorable a la France qu'à la République. Louis, assuré de la coopération des Vénitiens, lit passer les Alpes a une puissante armée , sous les ordres du célèbre Louis de La Tréinouille. Soumettant toute la Lombardie au seul bruit de sa marche, il renferma Maximilien Sforza dans Novarre, et tout semblait annoncer que le fils éprouverait le même sort que le père. Mais douze mille Suisses, « ayant bu chacun un » coup, » sortirent api^ès minuit de la ville, et avant que LaTrémouille eût pu ranger sa gendarmerie «n bataille , ils s'emparèrent de son artillerie, massacrèrent ses gens de pied , et mirent ses troupes en déroute. Les débris de l'armée française repassèrent les Alpes de nouveau, et le duché de Milan demeura à Maximilien Sforza, ou piutol aux Suisses, ses braves mais incommodes alliés.
Mais pendant que Louis XII perdait l'espoir de recouvrer ses conquêtes, il se formait a Matines, sous les auspices du Pape, une ligue qui menaçait ses propres Etats d'un cnvaliissouaeu*
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générai. Léon X avak trouvé dans Henri VIII un allié tel quSÏ lui en fallait pour donner de l'occupation ao roi de France et l'empêcher de reporter ses armes en Italie.
Le 1T juin 1513, ce prince débarqua a Calais i précédé du comte de Shrewsbury r qui sur-le-ehamp investit Téroœnne, à la tête d'un coFps de troupes formidable. Cette place bonne et bien fortifiée était défendue par deux braves
dormy. Outre leurs compagnies, ils avaient quelque* aventuriers français et une bande de lansquenets , sous la charge du capitaine Brand. Une semblable garnison était en état de soutenir un long siège , si elle eût eu des vivres et des munitions. « Mais ordinairement en France on » ne fait volontiers provisions de saison ni de
» raisons. »
Pendant que le comte de Shrewsbury canonnait cette place, le roi d'Angleterre vint de Calais rejoindre son armée, et il ne tint pas a Bayart qu'il ne tombât entre les mains des Français. Ce prince n'avait avec lui que huit mille fantassins anglais et quatre mille lansquenets, sans un seul homme de cheval, lorsqu'il fut rencontré au village deTournehem par les Fran-
çais au nombre de douze cents hommes d'armes , sans un seul fantassin. Les deux troupes s'approchèrent k une portée de canon Tune de l'autre. Henri VIII, saisi de frayeur, mit pied à terre et courut se placer au milieu de ses Anglais. Bayart voulait à toute force profiter de la bonne volonté des gendarmes et charger les ennemis. Il répéta plusieurs fois au seigneur de Piennes : « Chargeons - les , Monsei- » gneur, nous ne courons aucuns risques; si » nous les ouvrons à la première charge , ils » sont rompus et défaits; si nous sommes re- » poussés, nous nous retirerons sans danger, » ils sont tous à pied et nous à cheval. » Mais de Piennes, homme timide et inexpérimenté, auquel le Roi avait , par trop d'égards , laissé la conduite de cette gueire , en sa qualité de gouverneur de la province , lui répliqua toujours : « Monseigneur de Bayart , j'ai ordre , sur raa » vie , du Roi notre maître de ne rien hasarder, » et seulement de garder le pays ; faites ce qu'il » vous plaira, mais je n'y donnerai pas mon » consentement. » Il n'en put tirer autre réponse, et le roi d'Angleterre et ses gens de pied passèrent au nez des Français. Le Bon Chevalier, qui les voyait échapper a regret , ne put davan-
DE BAYART.
tage se contenir ; il fondit avec sa compagnie sur l 'arrière-garde , et lui fit si bien doubler le pas, qu'elle abandonna une grosse pièce d'artillerie, nommée Saint-Jean , l'une des douze pièces du même calibre, que le roi d'Angleterre appelait ses douze Apôtres. Bayart la ramena au camp, et en fit depuis hommage au Roi.
Maximilien rejoignit, quelques jours après , Henri VIII devant Térouenne, et donna l'étrange spectacle d'un empereur d'Allemagne à la solde d'un roi d'Angleterre. Leurs troupes réunies s'élevaient à cinquante-cinq mille hommes ; celles du roi de France ne dépassaient pas trente mille, et il n'était pas possible d'en augmenter le nombre sans dégarnir la Bourgogne menacée par les Suisses. Louis , quoique vivement tourmenté par la goutte , prit le parti de se faire transporter à Amiens , pour être plus à portée de diriger ses troupes. Cependant la garnison de Térouenne opposait la plus courageuse résistance , et le siège durait depuis un mois , lorsque Pontdormy envoya avertir le Roi que , s'il ne recevait des provisions, il serait réduit à mourir de faim ou à capituler avant trois jours. De Piennes reçut ordre de faire entrer des vivres dans Térouenne a quelque prix que ce fût.