‹ Histoire de PoitouChapitre 6 sur 11 · VIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIII INTRODUCTION

sont révoltés toujours contre les abus de la force, contre les excès de l'arbitraire, contre les atteintes portées à leurs traditions séculaires. De là, le fond permanent de l'esprit d'indépendance qui persiste sous les apparences de la soumission, et ces accès d'individualisme qui se manifestent brusquement, quand on méconnaît leur caractère. De là, chez eux, même quand ils semblent abdiquer devant les nationalités où les dominations victorieuses, la persistance de ferments d'opposition.

Obligés par leur situation, au point de contact d'États rivaux ou de civilisations ennemies, de comparer et déjuger les forces, les intérêts, les partis en présence, les Poitevins ont dû évoluer dans des directions bien différentes et hésiter longtemps avant de choisir les maîtres dont ils attendaient le meilleur gouvernement. Ils passèrent pour versatiles et peu sûrs, parce qu'ils exerçaient leur faculté de discernement et qu'ils prenaient leurs intérêts pour guides de leurs actes. Mais, au cours de leur histoire si changeante, marquée par tant d'événements dramatiques, ils acquirent cette sûreté et cette pénétration de jugement, ce sens pratique, cette finesse, cette lucidité et cette précision d'intelligence, cette gravité parfois un peu lourde, cette volonté réfléchie et persévérante qui les ont de bonne heure caractérisés. Ainsi a été trempé au creuset des événements le génie d'une race, dont l'apport a été capital dans la formation de notre passé historique.

LES ORIGINES DE LA CIVILISATION EN POITOU : LA DOMINATION GAULOISE ET LA CULTURE ROMAINE.

Plusieurs milliers de siècles avant les premières lueurs de l'histoire, le territoire qui prit à l'époque celtique le nom de Poitou fut habité par des populations, dont l'archéologie préhistorique a révélé l'existence. Les stations où l'on a retrouvé les traces de ces premiers habitants du pays, sont nombreuses dans toute la région calcaire et jusque sur le littoral. La Gâtine et le Bocage seuls paraissent être restés en dehors de ce peuplement. Deux grottes fameuses, celles du Chaffaud (région de Givrai) et des Gottés (région de Montmorillon), ont livré à la curiosité des préhistoriens les vestiges de l'activité des peuples de chasseurs et de pêcheurs, qui savaient travailler, dès l'époque paléolithique, avec un art remarquable, le silex, le bois de renne, l'os et l'ivoire.

HISTOIRE DE POITOU. i

Puis, de nouvelles migrations amenèrent sur le sol poitevin des hommes au crâne arrondi {hrachycéphales), qui, se mêlant aux races de crâne allongé {dolichocéphales)^ formèrent le fond des populations de l'ère historique. Sortis des abris sous roches et des grottes, où ils faisaient leur séjour, pour habiter des huttes et des cabanes, pour se grouper au besoin dans des camps fortifiés sur les plateaux, les habitants du Poitou à l'époque néolithique avaient perfectionné leur outillage. Ils avaient réussi à tirer de la pierre polie une foule d'armes et d'outils; ils étaient parvenus à domestiquer les animaux et à mettre le sol en culture. Ils s'étaient élevés jusqu'à la vie industrielle et avaient étendu leurs échanges, non seulement aux 1 peuplades voisines, mais encore aux autres pays de l'Europe. De cette lointaine époque, antérieure d'au moins 10.000 ans à l'ère historique, il est surtout resté en Poitou ces monuments mégalithiques, tertres tumulaires coniques (tumuli), dalles horizontales et verticales superposées {dolmens)^ obélisques {menhirs)^ alignements de pierres {cromlechs) y qui attestent l'importance du culte des morts parmi les populations de l'ère néolithique. Tantôt groupées en de vastes nécropoles, comme sur les plateaux situés entre Vivonne et Château-Larcher, tantôt isolées en sépultures particulières, réservées sans doute à de grands personnages, comme à la Pierre-Levée près de Poitiers ou à la Pierre-Folle près deLoudun, ces constructions se retrouvent par centaines sur toute l'étendue de la région. Elles attestent l'intensité du peuplement, en même temps que l'existence de puissants clans ou tribus organisées.

Du trentième au dixième siècle avant notre ère, s'ouvrit une nouvelle période dans la vie des peuples préhistoriques du Poitou, celle où ils surent

travailler For, surtout le cuivre et le bronze, alliage de cuivre et d'étain, avec une habileté souvent étonnante, de manière à obtenir des bijoux, des instruments, des armes de toute sorte. Artistes moins habiles que ceux des temps précédents, les hommes de cet âge arrivèrent du moins à faire progresser la domestication des animaux, à perfectionner le travail agricole, à améliorer quelques variétés du travail industriel. De nouvelles idées religieuses s'étaient fait jour parmi eux. Ils n'inhumaient plus leurs morts, ils les incinéraient. A leur tour, ils furent submergés par des flots de nouveaux immigrants. C'est avec le dernier ban de ces envahisseurs, celui des Celtes ou Gaulois, entre le \if et le v^ siècle, que commença vraiment l'histoire du Poitou, sur laquelle les écrivains grecs et romains nous ont transmis de rares documents, complétés par les découvertes archéologiques.

Les Gaulois constituèrent, au moyen d'une fédération de tribus locales disséminées dans les petites divisions naturelles de la région (pagi ou pai/s), le premier Etat qui nous soit connu, et qui porte dans les Commentaires de César le nom de « cité » des Pictons. Il comprenait un vaste territoire qui s'étendait au nord jusqu'à la Loire et aux frontières de l'Anjou et de la Touraine, à l'est jusqu'à la Creuse inférieure et aux étangs de la Vienne qui le séparaient du Berry. Il arrivait aux derniers plateaux du Limousin ; il suivait le cours de la Charente au sud et n'était séparée de la Saintonge que par une longue étendue de marais. Il parvenait à l'ouest jusqu'à l'océan Atlantique. Les Pictons, qui tiraient leur nom ethnique de l'habitude qu'ils avaient, soit de peindre leurs armes, soit de peindre ou de tatouer leur corps, comme les Pietés écossais, constituèrent avec les Arvernes, les Volkes Tectosages,

et les Lemovices, l'un des quatre plus grands Etats gaulois de la région située au sud de la Loire. Cet Etat couvrait plus de 2 millions d'hectares, mais sa population était clairsemée, comme celle de l'Armorique. Elle n'atteignait probablement pas plus de 200.000 habitants, le neuvième de celle de notre époque.

Elle était disséminée dans les campagnes, au milieu des clairières des forêts, et surtout da^s les zones de culture. Elle se groupait en pauvres villages, formés de huttes de terre et de bois recouvertes de chaume, aux murs d'argile, au parquet de terre battue. Elle avait pour refuges, pour centres cultuels et pour lieux de marché des enceintes fortifiées (pppida)^ aux murs formés d'énormes blocs de pierre, placées sur des hauteurs, au confluent des cours d'eau, aux points de passage les plus fré~ quentés. On en a retrouvé une dizaine dans le seul territoire du département de la Vienne. Le principal oppidum^ dont César fait mention, était celui de Limonum (Poitiers), admirablement situé au cœur du défilé du Poitou, sur une plate-forme naturelle de 2 kilomètres, à l'entrée des gorges méridionales du Clain, défendu par deux rivières et des marais, accessible seulement par un isthme étroit, facile à défendre. Un peu plus haut, vers le nord, à l'issue du seuil poitevin, non loin du confluent de la Vienne et du Clain, où devait s'élever la ville médiévale de Châtellerault, un autre oppidum de premier ordre, Briva ou Vieux-Poitiers , développait son enceinte sur 2.000 mètres de circuit.

Une aristocratie de grands propriétaires, dont le chef ou roi Duratius fut l'allié de Rome, gouvernait au r^" siècle la cité des Pictons. Elle avait su établir sa suzeraineté sur de petits Etats voisins, tels que ceux des Anagnutes (Aunis) et des Agesi-

nates (Angoumois). Elle maintenait dans l'obéissance sa clientèle d'hommes libres, auxquels étaient subordonnés un petit nombre d'esclaves. Hardis cavaliers, habiles à conduire les chars de guerre, à manier la lance et l'épée, les nobles Pictons allaient au combat précédés d'enseignes, surmontées d'effigies monstrueuses, d'aspect farouche, aux cheveux tordus en spirales; ils portaient en guise de trophées les têtes coupées des vaincus. Ils avaient sur la côte une marine militaire, comme leurs voisins les Santons et les Vénètes (Bretons de Vannes).

Ils vivaient, partie de la vie pastorale, partie de la vie agricole . Ils étaient parvenus à amender les terres par la pratique du chaulage ou du marnage ; ils connaissaient la charrue à contre et à avant-train, la herse, la faucille et la grande faux. Ils pratiquaient avec succès la pêche, Félevage, l'apiculture, la culture de la plupart des céréales, de quelques plantes industrielles, lin et chanvre, mais ils ignoraient la vigne. Ils savaient retirer le sel de l'eau de mer, peut-être même fabriquer la soude, recueillir les parcelles d'or que roulait la Vienne, exploiter les gisements de minerais de cuivre, de plomb argentifère et de fer, réduire ces minerais dans des forges primitives, obtenir des fers à chevaux avant les Romains, travailler le fer et le bronze avec habileté, exceller même dans le travail de l'argenterie, de l'orfèvrerie, du monnayage. Les monnaies poitevines offrent, de même que les trésors d'objets précieux découverts, comme celui de Notre-Dame d'Or enLoudunais, des spécimens d'un art avancé. La circulation était déjà active sur les marchés de la cité des Pictons, tels que celui de Tournon [Turnomagus). Elle était facilitée par des ponts de bois, par exemple celui de Briva, dont une inscription celtique rappelle la reconstruction,

ainsi que par l'existence de véritables routes, que les Romains utilisèrent dans la guerre des Gaules, et qui unissaient déjà Limonum aux oppida voisins des Lemovices, des Andecaves, des Turons, des Santons et des Petrocores. On y pouvait faire jusqu'à 45 kilomètres par jour.

Belliqueux, braves, actifs, industrieux, les Pictons étaient aussi fort superstitieux. Ils rendaient un culte au soleil, à Tentâtes, le Dieu de la lumière, qu'ils confondirent plus tard avec Mercure, et qu'ils adoraient sur les hauteurs de Poitiers, aussi bien que sur celles du Bocage. Ils vénéraient la lune, dont le cycle servait chez eux à la mesure des journées. Leur imagination peuplait les étangs, les fontaines, les rivières [dives]^ les bois {lues ou nemets) de divinités bienfaisantes ou malfaisantes, auxquelles ils faisaient des offrandes, et dont le souvenir a survécu dans les légendes relatives aux déesses-mèreSy aux dainoiselles^ aux fées^ et à la célèbre Mélusine, moitié femme, moitié poisson. Ils avaient de grossières idoles de pierre, semblables au menhir du Vieux-Poitiers. Ils redoutaient les esprits des morts ; ils leur élevaient des tumidi, sous lesquels on a retrouvé des chefs enterrés avec leurs armes, leurs bijoux, leurs chars de guerre, comme aux temps néolithiques. Ils avaient enfin dans les forêts, sur le bord des sources, sous les arbres des bois sacrés, sous la lumière des hauts plateaux, leurs fêtes, leurs pèlerinages et leurs assemblées religieuses.

Les Pictons étaient donc parvenus à ce degré de culture qui caractérise la demi-civilisation. Mais il leur manquait la puissance numérique, la cohésion ethnique, la forte organisation militaire, surtout l'esprit d'union qui leur eussent permis de mainte-

nir leur indépendance, au moment où commença la conquête romaine. Peu peuplé, miné par les divisions qui régnaient entre l'aristocratie et la plèbe, aussi bien qu'entre les tribus qui le composaient, l'État picton fut l'un de ceux qui offrirent le moins de résistance aux entreprises de César. Comme celui des Eduens, il se déclara Fun des premiers pour le conquérant romain, et le chef Picton Duratius ouvrit à l'ouest la voie aux légions, comme le chef éduen Divitiacus l'avait ouverte à l'est. Lorsque, en l'année 156, le lieutenant de César, Crassus, après la conquête de la Gaule du nord, se dirigea vers l'Aquitaine, l'aristocratie piétonne s'empressa de lui livrer passage. La marine du Bas-Poitou aida les Romains à subjuguer l'Armorique et à détruire la puissance navale des Vénètes.

Quand la Gaule presque entière se souleva à l'appel d'Ambiorix et de Vercingétorix, Duratius, le chef de l'aristocratie des Pictons, resta seul fidèle à César dans la Gaule celtique, sans pouvoir empêcher un contingent de 8.000 hommes d'accourir au secours d'Alésia assiégée. Duratius fut même investi dans Limonum par l'un des chefs du parti national, Dumnacus, qui avait soulevé contre les Romains le pays des Andecaves (Anjou). La chute d'Alésia (septembre 52) permit aux légions romaines de Caninius et de Fabius d'accourir, pour débloquer la capitale des Pictons et pour rejeter les Andecaves au delà de la Loire, tandis que 5.000 dissidents du Poitou, enfermés dans Uxellodunum, y succombaient avec les derniers défenseurs de l'indépendance gauloise. Ainsi, le Poitou gaulois échangea presque sans résistance l'autonomie précaire, dont il avait jusque-là joui, pour la domination de l'Etat romain. Il devait y gagner, après des

milliers de siècles d'une existence tourmentée, les bienfaits d'une longue paix et les bénéfices d'une civilisation supérieure, grâce à laquelle il allait occuper dans l'histoire de la Gaule l'une des premières places.

Les Romains comprirent en effet les premiers l'importance que présentait la possession du Poitou pour leur domination en Occident. Aussi occupèrent-ils fortement l'Etat picton et y placèrent-ils la capitale d'une des quatre grandes provinces entre lesquelles ils répartirent la Gaule, de manière à commander la grande voie historique qui unissait le nord et le sud de leur nouvel Empire. Parmi les dix-sept Etats gaulois qui formèrent l'Aquitaine, amalgame savant d'éléments celtiques et ibères, la cité des Pictons fut, avec celle des Santons, pourvue d'une sorte de primauté. Mediolanum Santonum (Saintes) devint la métropole religieuse et économique de la province romaine ainsi organisée par Auguste. Limonum Pictonum (Poitiers) fut la métropole administrative et militaire. C'est là que résida, à l'époque des Césars et des Antonins, pendant deux cents ans, le gouverneur général [légat impérial) du rang de propréteur qui fut chargé d'administrer cette province sénatoriale. L'autorité impériale y fut fortement assise. L'Etat picton ne conserva point, au contraire de celui des Santons, son indépendance politique sous le contrôle de Rome. Il ne fut classé, ni parmi les cités libres, ni parmi les cités alliées^ mais bien parmi les cités sujettes. Il perdit, même dès l'époque d'Auguste, son monnayage particulier. On ne lui concéda que Vimmunité, c'est-à-dire l'exemption de l'impôt régalien ou tribut. Son aristocratie entra aisément dans les cadres de la cité romaine. Aussitôt après la conquête, les chefs pictons Duratius, Viretius, Atectorix,

Poitiers, Dolmen de la Pierre-Levée — Genon, Menliir du Vieux Poitier; Bournand, Dolmen de la Pierre-Folle. {Phot. Robuchon.)

PI. I. — Poitou.

commandent des troupes de cavalerie au service de Rome.

La noblesse poitevine fournit aux Empereurs, au i^'' et au ii^ siècle, de hauts fonctionnaires de Tordre administratif, financier ou religieux, proconsuls, enquêteurs, curateurs de cités, grands flamines des cultes officiels. Une inscription célèbre mentionne le nom d'un consul, Claudius Varenus, originaire de Poitiers, et dont la fille Claudia Varenilla avait épousé le propréteur d'Aquitaine, Marcus Gensorius Paulus, vers l'époque de Trajan. Une autre est relative à un chevalier poitevin, Lucius Lentulus Censorinus, qui exerça en Gaule les charges les plus élevées, d'abord auprès de l'assemblée générale de Lyon [concilium Galliarum)^ puis dans la cité de Bordeaux, dont il fut administrateur. Maîtres dans Tart de gouverner, habiles à concilier l'autorité avec une liberté réglée, les Romains accordèrent à la cité des Pictons une large autonomie locale. La cité eut son aristocratie municipale de duumvirs qui fit exécuter des travaux d'utilité publique, qui organisa les distributions de secours et qui surveilla l'organisation des cultes. D'ailleurs, le pays fut soumis au régime fiscal habituel, comme le prouve la présence, attestée par les inscriptions, d'un fermier des impôts indirects à Poitiers. L'enrôlement volontaire suffit aux Empereurs romains pour recruter en Poitou des corps de cavalerie {alœ), dont l'un porta longtemps le nom de l'ancien chef Atectorix {ala Atectorigianà)^ et qui allèrent servir jusqu'en Mésie (Bulgarie actuelle). Des inscriptions découvertes à Aulnay montrent que d'autres contingents poitevins servirent dans les légions de Germanie. Le service militaire était du reste fort léger, puisque la majeure part des contingents du Poitou n'était appelée qu'à contribuer à la for-

mation des 11 cçhortes d'infanterie (11.000 hommes) et des deux ailes de cavalerie (1.000 hommes), qui, recrutées dans l'immense territoire de la Gaule, suffisaient à en assurer la sécurité.

Sous ce ferme gouvernement, qui n'imposait aux administrés que des charges fiscales et militaires peu lourdes, et qui ouvrait à l'élite sociale la carrière des ambitions légitimes, le Poitou connut une prospérité dont son histoire offre peu d'exemples. Pendant deux siècles et demi, jusqu'aux premières invasions germaniques, le développement de la vie urbaine et la diffusion du luxe jusque dans les bourgs ou les domaines ruraux {villse) attestent la profondeur du mouvement. Le Poitou n'avait, avant la conquête, que de misérables bourgades, que des oppida grossiers. Il eut, à l'époque romaine, de belles agglomérations urbaines, sur le modèle de celles de la Grèce et de Rome. Des inscriptions, relevées dans 23 localités diverses, des centaines de trouvailles archéologiques prouvent que le peuplement du pays avait beaucoup progressé, jusque dans les régions jusque-là presque désertes du Marais, de la Gâtine et du Bocage, mais surtout dans la zone de la plaine Poitevine. Les principaux groupements urbains se développèrent le long ou aux points de croisement des voies romaines. Limonum, l'ancien oppidum celtique, grandit au point de devenir une des principales villes de Gaule, et de réunir probablement, si l'on en juge par ses aqueducs et ses arènes, plus de cinquante mille habitants, chiffre qu'il ne devait jamais plus atteindre.

Des habitations construites en matériaux solides, bien aménagées, s'étendirent sur le plateau et sur les pentes, jusqu'aux bords de la Loire et du Clain. Elles escaladèrent même les hauteurs voisines. Les plus beaux de ces édifices privés étaient

décorés avec goût de mosaïques, d'objets d'art, voire même de statues : la chaleur y était distribuée l'hiver par des hypocaustes. Elles étaient munies de bains. Elles étalaient des façades sculptées. Trois aqueducs, dont deux convergeaient vers le centre actuel de la ville, où se trouvait un château d'eau, dont le troisième desservait les bas quartiers, amenaient à Limonum l'eau de quatre sources inépuisables, distantes de 25 à 12 kilomètres, avec une profusion qui n'a jamais été égalée. Un halnearium^ ou grand établissement de bains froids, des thermes ou bains chauds, découverts, il y a trente ans, au nord de la ville, dans le quartier Saint-Germain, et qui couvraient de leurs constructions décorées de marbres, de mosaïques et de peintures, une surface de trois hectares, complétaient l'aménagement hygiénique de la capitale des Pictons. Des arènes, aussi vastes que celles de Nîmes, doubles de celles de Pompéi, et dont les débris ont excité longtemps l'admiration des touristes, offraient aux hommes de ce temps la variété des spectacles qu'on recherchait dans les amphithéâtres romains. Elles s'étendaient sur une longueur de 264 mètres, sur une largeur de 210 mètres, sur une profondeur de 155 mètres, couvraient tout un quartier de la ville actuelle et pouvaient contenir sans peine 22.000 spectateurs. On trouvait encore dans le Limonum romain une salle de réunions publiques (diribitorid) ^ une basilique, sorte de halle et de bourae de commerce, dont l'emplacement a été récemment découvert près du Palais de justice, un marché en plein air [o\\ forum) auprès du Clain, non loin d'un second établissement de bains chauds [thermes)^ dont on a dégagé des vestiges près de l'ancienne abbaye Saint-Cyprien. De nombreux temples étaient consacrés au culte. Deux à l'intérieur s'élevaient sur les

deux places, où furent depuis construites l'église Notre-Dame la Grande et la cathédrale Saint-Pierre. D'autres couronnaient les hauteurs. Quatre nécropoles ou cimetières au sud, au nord et à l'ouest, donnaient asile au peuple des morts. Les vivants pouvaient circuler au milieu de rues larges, sous des arcs de triomphe, sur des places ornées de statues équestres en bronze ou d'effigies de marbre. D'une triste forteresse celtique, les Romains avaient su faire une cité d'aspect grandiose et élégant à la fois.

Ils avaient créé ou développé d'autres centres urbains moins considérables, mais qui dépassaient de beaucoup les futures cités médiévales. C'était d'abord à l'extrémité du Poitou Rezé (Ratiatum) ^ qui couvre de ses ruines 1 kilomètre carré de superficie, ville disparue dont le souvenir ne se conserve plus que dans le nom du pays de Rais, voisin du pays Nantais. Plus à l'est, sur la grande voie romaine de Bordeaux à Orléans, l'ancien bourg gaulois de Briva (Vieux- Poitiers) devint une ville, dont le périmètre de plus de 60 hectares renferme les ruines d'un temple et d'un théâtre, des fragments de colonnes, de frises, de corniches, de bas-reliefs, de sculptures, de tombeaux, de marbres, qui attestent la splendeur de cette cité, disparue depuis treize siècles devant la ville moderne de Châtellerault.

D'autres centres secondaires surgirent, comme Brioux (Brigiosum), Rom (Bauranum), Saint-Gervais, près de Beauvoir-sur-Mer, aujourd'hui déchus, alors florissants, parce qu'ils étaient des lieux d'étape sur des chemins fréquentés. Le plus célèbre de ces centres de second ordre, Sanxay {Sanciacum), découvert depuis 30 ans par un archéologue heureux, dut probablement au culte des eaux et

des bois son éphémère fortune. Lieu de pèlerinage alors fréquenté dans un vallon pittoresque de la Vône (affluent du Clain), il s'animait au moment des fêtes qui attiraient dans ses hôtelleries et sur ses places la foule des dévots et des marchands. 11 pouvait offrir à 8.000 fidèles l'accès de son temple presque circulaire, orné d'une façade monumentale de trois rangs de colonnes et d'un cloître qui courait autour de l'édifice. Plus de 10.000 spectateurs trouvaient aisément place dans son rustique théâtre, adossé à une colline, pourvu d'une façade de 90 mètres de long et d'une arène de 38 mètres de diamètre. Sanxay avait enfin ses thermes, les plus beaux qui aient été découverts dans l'Ouest. Dans les campagnes, on rencontrait de loin en loin de gros bourgs {vici)^ semblables à celui dont on a dégagé les vestiges au Bernard, en Vendée. Des habitations en pierre ou en briques y avaient remplacé les cabanes et les huttes. On y a retrouvé des cimetières, des bains avec hypocaustes, de nombreuses traces de l'outillage de la vie domestique, des objets d'art, des statues plus ou moins grossières, des parures et des poteries.

La prédominance de la vie urbaine, qui caractérisa le Poitou de ce temps, comme le reste du monde gréco-romain, se conciliait avec l'existence d'une vie rurale, pourvue de tout le confortable antique pour les grands propriétaires. Dans les vastes domaines (yiUse), dont on a reconnu les traces, existaient des maisons de campagne, véritables habitations de plaisance, qui avaient leurs salles de bains, leurs calorifères ou hypocaustes, quelquefois même leur petit temple et leur théâtre. La brique dans leur construction se mariait à la pierre. Leur toiture était faite de tuiles courbes

OU de tuiles à rebords. L'élégance s'y unissait à la solidité. Tout y rappelait le confort d'une société qui se croyait sûre du lendemain, assise dans la paisible confiance que donnent la stabilité et la richesse.

La paix en effet, durant deux cent cinquante ans, fut presque ininterrompue. L'ordre régnait. La hiérarchie sociale n'était contestée par personne. Les luttes de classes de l'ancienne cité gauloise étaient finies depuis la conquête. Une aristocratie de grands propriétaires détenait la fortune foncière, la principale alors. Elle partageait son temps entre le service de l'Etat, la gestion des dignités municipales et la surveillance de ses domaines. La terminologie locale nous a conservé le souvenir d'un certain nombre de ces personnages de haut rang, qui avaient déformé leurs noms gaulois ou qui s'étaient affublés de noms latins, tels que les Sanctius, les Florus, les Licinius et les Luciacus. On a pu relever ainsi la trace certaine d'une cinquantaine de ces membres de l'aristocratie terrienne du Poitou romain. Une classe moyenne semble s'être constituée dans les villes, formée de petits propriétaires fonciers (curiales) et de marchands. Elle vivait à côté de nombreux artisans, d'affranchis et d'esclaves domestiques ou ruraux. Rien ne paraît avoir longtemps troublé le calme de la vie sociale dans cette cité celtique romanisée.

La prospérité économique s'était développée d'une manière prodigieuse en ce milieu pacifié. Si les Romains n'essayèrent pas de conquérir le Marais qui s'étendait encore à leur époque jusqu'à 10 lieues dans l'intérieur, du moins, en ouvrant de larges percées dans les bois et les landes, ils commencèrent à tracer la voie à la colonisation agricole du Poitou. Ils laissèrent aux forêts une large place dans leur économie rurale ; ils leur abandonnèrent

les deux tiers du sol, mais ils en entreprirent l'exploitation méthodique. Ils firent progresser l'élevage du cheval, de l'âne, des bêtes bovines; ils s'adonnèrent à la culture pastorale. Les Pictons, qui pratiquaient déjà de bonnes méthodes agronomiques, développèrent par les amendements l'aire des cultures. Aux céréales usuelles, à la production arboricole et horticole, à celle des vieilles plantes textiles, peut-être joignirent-ils celle de la vigne, du moins à partir du iii° siècle.

Ils poussèrent activement l'exploitation des mines, notamment à Melle, à Brioux et à Alloue, ainsi que celle des carrières de pierre. Excellents métallurgistes, ils eurent des forges, dont la vitalité est attestée par les monceaux de scories qu'elles ont laissés sur le sol du Poitou. On a retrouvé les creusets en terre réfractaire, où ils traitaient les minerais, les ateliers où ils fondirent le bronze, fabriquèrent les armes, forgèrent le fer, travaillèrent le cuivre et les autres métaux. Dans une seule localité de la Vienne, on a découvert une série de 3.700 petits bronzes fabriqués par des artistes poitevins sous le règne d'un seul prince. Les musées et les collections renferment une foule de bijoux qui attestent le bon goût de ces artistes. Les ateliers monétaires de la province frappèrent une multitude de monnaies qui sont parfois de vraies œuvres d'art. On a trouvé à Vernon, près de Poitiers, un trésor de ce genre qui contient de beaux spécimens de ce monnayage poitevin. En dehors de sa petite industrie, le Poitou eut des spécialités industrielles florissantes , briqueteries , ateliers de céramique commune ou fine, si nombreux qu'on a pu relever jusqu'à 1.200 noms ou signes de potiers poitevins; fabriques de mosaïques; verreries, d'où sortaient à la fois le verre commun, le

verre émaillé, le verre coloré, ainsi que des perles, des anneaux, et jusqu'à des vases artistiques décorés d'ingénieuses peintures.

Le commerce s'était propap^é le long du littoral, dans les ports des îles de Deas (Noirmoutier) et d'Oyas (Yeu) que les Romains colonisèrent, surtout dans les rades fréquentées, situées au sud et au nord de la côte poitevine, celles de Portus Santonum (Royan), de Portus Secor (Bourgneuf) et de Gondivincum (Nantes). Il se faisait surtout par la voie de terre, car rOcéan n'était pas encore la grande route des relations humaines. Les Romains, transformant l'ancien réseau des voies gauloises, construisaient en Poitou un admirable réseau de grands chemins qui leur a survécu pendant dix siècles. Ils les édifièrent avec des matériaux solides qui ont bravé l'effort des ans, les tracèrent en ligne droite, de manière à assurer des communications rapides, les jalonnèrent de mille en mille (1 kil. 436), au moyen de bornes, dont on a retrouvé plusieurs spécimens, y établirent des stations {diversoria, mansiones) pour les voyageurs, des relais pour les courriers impériaux, qui y circulaient avec une vitesse égale à celle de la malleposte française du début du xix^ siècle. Autour de Limonum rayonnèrent cinq grandes voies, qui unirent la capitale des Pictons avec le nord de la Gaule et avec l'Espagne par Tours et par Bordeaux, avec Lyon par Bourges et Autun, avec Bordeaux par Saintes, avec Toulouse et Glermont par Limoges, et enfm avec Nantes et Angers. Des voies secondaires se dirigeaient vers Périgueux, le Mans, Thouars, Loudun. D'autres suivaient la côte, ou traversaient le pays des Pictons en diagonale, rattachant ce pays aux cités voisines. Il fallut attendre seize cents ans, avant de retrouver un effort pareil à celui dont les Romains firent profiter leurs

sujets pictons, au grand avantage de la circulation commerciale.

Rome imprima profondément sa marque jusque sur les croyances et les idées de ses administrés. Les Pictons adoptèrent sans répugnance le culte officiel de la cité victorieuse et de ses Empereurs, qu'ils associèrent à celui de leurs Dieux nationaux. Leurs notables, tels que ce Tiberius Claudius Potitus, dont une inscription a transmis le nom, exercèrent les fonctions de flamines ou de prêtres romains. Ils bâtirent aux Césars divinisés, sur la colline de la Roche, à Poitiers, et au point culminant du Bocage, des temples où ils les vénérèrent en compagnie du Tentâtes celtique, le Mercure gréco-latin. Ils associèrent à leur vieille divinité Smer ou Lug THermès latin et hellénique qu'ils appelèrent Adsmerius. Leur zèle dévot groupa dans un même hommage pieux les nouvelles divinités des vainqueurs, Apollon, Mars, Hercule, Minerve, Vénus, et les vieilles Divinités protectrices du sol poitevin, les Maires ou Déesses nourricières de la terre, Epona, la déité des chevaux, les génies des monts, des arbres et des eaux, jusqu'aux fétiches ou pierres {fana, {^ernemets), survivants d'un lointain passé religieux. On vit même pratiquer à Limonum la divination étrusco-romaine. Un Campanien installa dans la capitale du Poitou au i^"" siècle un collège d'haruspices. A leurs maîtres, les Pictons empruntèrent encore les pratiques magiques, les formules de l'art médical, notamment celles de l'oculistique, ainsi que l'amour des spectacles sanglants de l'arène, dont on rencontre la trace jusque dans des i^ici du Bas-Poitou romain.

Sous leur direction et à l'école de leurs artistes et des maîtres gréco-latins, ils prirent quelque chose de la force et parfois même de la sobre déli-

catesse de l'art antique. Les monuments religieux et civils dont le Poitou est parsemé attestent la puissance du génie architectural des élèves de Rome en cette terre gauloise. Ces élèves ont encore marqué leur trace dans la décoration, la glyptique, la mosaïque, la peinture sur verre, le travail du marbre, du bronze et de l'ivoire. On a la preuve du talent des artistes poitevins formés par la Grèce et par Rome dans deux œuvres de premier ordre récemment découvertes. L'une est la statuette de Mercure en bronze trouvée dans les fouilles de Sanxay et qui est l'adaptation la plus remarquable du chef-d'œuvre du sculpteur grec Polyclète que la Gaule ait transmise jusqu'à nous. L'autre est la statue en marbre de Minerve, qu'un hasard heureux a permis de dégager en 1902 dans l'enceinte de Poitiers, et qui mérite la célébrité universelle qu'elle a aussitôt acquise par la beauté de ses lignes et de son expression, par la science technique qu'elle atteste, au point qu'on y voit avec raison l'une des plus belles créations de l'école de sculpture romaine archaïsante du premier siècle, l'un des reflets du pur idéal des Calamis et des Phidias.

Une crise effroyable, résultat de l'affaiblissement militaire et politique de l'Empire au iii^ siècle, compromit pendant plus de cinquante ans l'œuvre des Empereurs. Les premières grandes invasions germaniques commencèrent. En 351, les Francs pénétraient en Gaule occidentale, assiégeaient Tours, arrivaient peut-être jusqu'en Poitou. A la suite de cette première irruption, repoussée par les Césars gaulois, Posthumus et Tétricus, la cité des Pictons perdit saprimauté administrative, au profit de Bordeaux, qui devint le siège du gouvernement romain en Aquitaine et même la capitale d'un Empire éphé-

mère. Une seconde invasion fut encore plus funeste à la cité pictone. A peine Aurélien avait-il détruit l'Empire gaulois et ramené le Poitou dans l'unité romaine, qu'une formidable ruée des Barbares, survenue après l'assassinat de l'Empereur (janvier 275), amena la ruine de 60 cités gauloises, parmi lesquelles figura celle des Pictons. Non seulement les petites villes, comme Sanxay, ou de simples villde, comme celles d'Andillé, mais encore les grands centres urbains surtout, qui se trouvaient sans défense, furent la proie des envahisseurs. Un immense incendie, dont on a retrouvé les traces, dévora Limonum, pillé auparavant sans doute par les Germains. Peut-être même une crise sociale, la jacquerie des Bagaudes, se greffant sur l'invasion, se propagea-t-elle ensuite jusque dans l'Ouest. Cent années d'un gouvernement fort, celui des dynasties dioclétienne, constantinienne et théodosienne, réparèrent assez rapidement les conséquences de cette catastrophe, mais ne rendirent pas à la cité des Pictons son ancienne suprématie administrative. Placé d'abord dans l'Aquitaine nouvelle, dont Bourges était la capitale, puis dans la seconde Aquitaine, dont Bordeaux fut le chef-lieu, et qui dépendaient l'une et l'autre de la préfecture des Gaules ou d'Arles, le Poitou se trouva sur le même plan que les cités de Saintes, d'Angoulême et de Limoges. Limonum prit alors son nom actuel emprunté à celui du peuple (les Pictones ou les Pictavi)^ qui habitaient son territoire. Le pays avait recouvré peu à peu une partie de son ancienne prospérité. L'historien Ammien Marcellin, au milieu du iv^ siècle, met Poitiers, immédiatement après Bordeaux, Clermont et Saintes, au premier rang parmi les « grandes et belles cités » des quatorze circonscriptions territoriales {civitates) qui composaient l'Aquitaine.

Le gouvernement impérial rappela l'aristocratie pictone au service de l'Etat. Un Poitevin, Exuperantius, assassiné à Arles en 424, avait été préfet des Gaules et avait pacifié l'Armorique révoltée. Le Poitou fut mis à l'abri de nouvelles surprises par une solide organisation de la défense militaire. Poitiers devenait à la fin du iii^ siècle, probablement à l'époque de Constance Chlore, une place forte de premier ordre, munie d'une enceinte puissante, flanquée de tours rondes, épaisse de six mètres, la première de la Gaule entière, avec son pourtour de 2 km. 600. Pendant neuf siècles, elle barra le seuil du Poitou à Teffort des envahisseurs, et, souvent assiégée, ne succomba presque jamais, offrant un point d'appui quasi inexpugnable aux dominations successives qui s'établirent dans le pays. Un grand nombre de postes militaires fortifiés {castra, castellaria) dont on a reconnu 70 emplacements divers, couvrirent les voies d'accès principales et secondaires de la région. Des troupes y furent cantonnées. D'après l'Almanach impérial [Notitia Dignitatum), Poitiers fut le siège d'un grand commandement militaire, celui àa préfet des contingents auxiliaires, Sarmates et Scythes Taïfales, dont le souvenir s'est conservé dans un certain nombre de lieux du Haut et du Bas-Poitou où ils furent établis, tels que Tiff auge s et Torfou.

Malgré le despotisme administratif et la fiscalité croissante, une certaine renaissance économique se produisait. Elle est attestée par les résultats des fouilles archéologiques, spécialement en ce qui concerne le travail des métaux et l'art céramique. Les routes étaient réparées, comme le prouve le rétablissement des bornes milliaires. Ammien Marcellin assure que l'aisance était si répandue dans les cités d'Aquitaine, la moelle de

toutes les Gaules, dont faisait partie le Poitou, qu'il était difficile « d'y trouver un pauvre et un misérable ». Le poète Ausone décrit sous des couleurs favorables les domaines agricoles du Poitou, où il était propriétaire. Le prêtre Salvien, malgré son tour d'esprit pessimiste, affirme enfin que les Aquitains, parmi lesquels figuraient les Pictons, « sont les premiers des Gaulois pour la richesse comme pour les vices » qu'elle engendre.

Mais, dans cette dernière période de son existence sous la domination romaine, le Poitou doit surtout la place éminente qu'il reconquiert en Gaule au rôle qu'il joue dans l'évolution des idées intellectuelles et religieuses. Poitiers fut au iv® et au v° siècle, après Autun et Bordeaux, un des centres de l'enseignement littéraire où se conservèrent les dernières traditions de la culture gréco-latine. On enseigna dans ses écoles la rhétorique, la grammaire, la poésie et l'éloquence.

Toutefois, la vraie gloire du Poitou fut alors de devenir, après Lyon et Arles, les métropoles successives du christianisme gaulois, le premier foyer de la pensée chrétienne, depuis l'avènement des seconds Flaviens. Un grand évêque jeta sur le diocèse de Poitiers, qui s'était obscurément constitué entre le milieu du iii^ siècle et le milieu du iv% un lustre incomparable, de sorte qu'à peine converti à la religion chrétienne, le Poitou se trouva appelé, en quelque sorte, à en être le second berceau dans la Gaule. Saint Hilaire était un de ces hommes d'action, doués du tempérament des organisateurs, des chefs de parti et des conducteurs de foules, que les fidèles allaient prendre à cette époque dans les rangs de l'aristocratie. Né d'une famille noble des confins de la cité des Pictons, nourri d'une forte

culture littéraire, il avait vécu de la vie laïque, s'était marié et était devenu père de famille, avant d'être appelé par l'acclamation du clergé et du peuple à la dignité épiscopale, sur laquelle il jeta tant d'éclat. Il avait le coup d'œil juste, la décision prompte, le caractère énergique, la parole entraînante. Saint Jérôme, un bon juge, l'a appelé le Rhône de V éloquence latine. Il se fit en Occident le champion de l'orthodoxie, comme saint Athanase le fut en Orient. Tous deux rendirent au christianisme un service capital, en l'empêchant de sombrer dans les subtilités d'une sorte de philosophie religieuse, sans dogmes arrêtés, sans discipline nette, sans culte défini, telle que celle où l'eût entraîné l'arianisme, dont Hilaire fut l'inébranlable adversaire.

Pendant quinze ans, l'intrépide évêque de Poitiers osa tenir tête aux Empereurs ariens et à la majeure part d'un épiscopat servile. Il subit quatre ans d'exil au fond de la Phrygie, sans se laisser abattre (355-360). Il combattit sans relâche l'arianisme par la plume et par la parole; il triompha enfin des adversaires de la foi : « C'est à lui seul, « dit l'historien Sulpice Sévère, que la Gaule dut (( d'être délivrée de la souillure de l'hérésie. » En même temps, il donnait dans son diocèse le modèle d'une forte organisation, groupait autour de lui son clergé discipliné en une communauté qui devint le monastère ou l'abbaye Saint-Hilaire. 11 créait un enseignement et une propagande chrétienne. Il consignait dans ses sermons et ses écrits théologiques, en une forme littéraire originale, vigoureuse et éloquente plus que correcte, la substance des dogmes orthodoxes et la fleur de la

f)ensée chrétienne. Il contribuait enfin à déterminer es formes de la liturgie et du culte, leur imprimait

une gravité, une solennité, un éclat propres à frapper l'imagination et l'esprit, composait même quelquesuns des hymnes qui en ont rehaussé la majesté. Quand il mourut, le prestige de l'église de Poitiers était fondé pour des siècles. Le sanctuaire qu'on lui éleva dans la suite n'eut d'égal dans la vénération des fidèles que celui de son propre disciple, saint Martin de Tours, dont il avait eu le mérite de susciter et d'encourager la vocation.

Par une heureuse coïncidence en effet, le Poitou, qui venait, avec saint Hilaire, de prendre la direction du christianisme occidental, dotait encore l'Occident des premiers germes de la vie monastique. Entre 355 et 366, l'évêque de Poitiers recevait la visite d'un tribun militaire pannonien, qui, cantonné sur la frontière des Gaules, où il avait servi jusqu'à 40 ou 46 ans dans la garde impériale, s'était épris d'une sorte d'admiration fervente pour l'apôtre du Christ, et qui vint lui demander de l'admettre par une faveur spéciale, comme exorciste, dans le clergé poitevin. C'était une étrange physionomie que celle de Martin. Peu lettré, rude, dépourvu de décorum, négligé dans sa mise , dénué d'éloquence et d'instruction théologique, en butte au dédain ou à l'hostilité des clercs, le futur saint populaire des Gaules avait en revanche les dons qui séduisent les masses : la simplicité de l'existence, l'ardeur de la piété, le prestige d'une vie de pénitences extraordinaires, la pratique d'une charité inépuisable, l'amour des humbles et des petits. Son prosélytisme ne pouvait se contenter de la vie de ces pénitents volontaires qu'on appelait des /^^^^^(/^(^^/'es) et qui vivaient en reclus dans le monde. Il introduisit en Poitou l'idéal d'existence plus élevé des anachorètes ou solitaires, en créant à Ligugé, près de Poitiers, en un lieu alors désert et sauvage, la première

laure, où de pieux ascètes, comme lui, vécurent en cellules séparées, dans la continence et la pauvreté. Ce fut l'ébauche, encore très imparfaite, mais destinée à un développement brillant, du monachisme occidental. C'est du Poitou que saint Martin devait partir pour occuper pendant 26 ans l'évêché de Tours, fonder en Touraine un vrai monastère, celui de Marmoutiers, supérieur en importance à Ligugé, et commencer l'organisation de cette croisade contre le paganisme survivant dans l'Ouest, qui a immortalisé son nom. La légende, d'accord avec l'histoire, a associé sa mémoire à celle de saint Hilaire dans l'honneur du triomphe du christianisme gaulois. Grâce à leur action commune, dont le Poitou fut le principal théâtre, le pays des Pictons, relégué au second plan dans l'ordre administratif depuis le \\t siècle, était passé au premier dans l'ordre religieux. 11 entrait dans la pleine lumière de la grande histoire, où il devait longtemps rester, au cours du Moyen Age et jusqu'au cœur des temps modernes.

statuette de Mercure trouvée à Herbord, vue de dos et de face. - Statue antique de Minerve, trouvée à Poitiers. - Ruines du grand amphithéâtre de Poitiers (recueil chastiiion). - Ruines gallo-romaines de Sanxay. [Phot. Robuchon.) Pi. II. — Poitou.

LE ROLE DU POITOU PENDANT LE HAUT MOYEN AGE SOUS LES DOMINATIONS WISIGOTHIQUE ET FRANQUE (V^-IX^ SIÈCLE).

C'est en effet dans le Poitou qu'allaient se décider, pendant les longs siècles du haut Moyen Age, le sort de toute la Gaule et les destinées elles-mêmes du monde occidental. C'est dans cette région qu'allait se conserver le principal foyer de la civilisation chrétienne et romaine. C'est de cet asile de la foi chrétienne que de nouveaux apôtres devaient partir, pour convertir et civiliser les peuples barbares, devenus les maîtres de l'Empire romain. Le rôle du Poitou grandit au moment où s'écroule la domination qui lui avait assuré cinq cents ans d'une paix presque ininterrompue, auxquels vont succéder cinq cents ans de troubles presque continuels.

Quand l'Empire affaibli devient incapable de défendre ses sujets, commence une ère nouvelle où les Germains parviennent à détruire peu à peu le vieil édifice romain. Dans leur première invasion en Gaule au v° siècle, celle de 406, où Vandales, Alains, Suèves « saccagèrent à l'envi l'Aquitaine, à l'exception de quelques villes », au dire de saint Jérôme, le torrent dévastateur traversa le territoire des Pictons, sans atteindre, semble-t-il, Poitiers. Puis,

tandis que les Wisigoths, venus d'Italie, s'établissaient avec l'assentiment des Empereurs, à titre de fédérés (soldats auxiliaires), au sud de la Garonne, alors que les Francs et les Burgondes, avec les mêmes prérogatives, s'installaient au nord de la Somme et à l'est de la Gaule, le centre et l'ouest, le Poitou en particulier, retombaient encore pour cinquante ans sous le gouvernement des préfets, des comtes et des ducs, délégués directs de l'Empire (407-456). C'est seulement après le milieu du V® siècle, vers 462, que les Wisigoths, dont la puissance grandissait démesurément, sous les rois Théodoric et Euric, se saisirent du Poitou, comme ils le firent de la Touraine, du Limousin et des 26 autres cités d'Aquitaine, revendiquant ainsi hardiment l'héritage de Rome en Espagne et dans la Gaule jusqu'à la Loire et aux Alpes. Mais bientôt après surgissait au nord un autre héritier de l'Empire. L'Etat franc se fondait avec l'appui du clergé catholique (486), presque au moment où mourait le grand prince wisigoth Euric (484), et aussitôt il se posait en rival des autres royaumes barbares. Le Poitou prend dès lors la physionomie qu'il gardera pendant mille ans. Il va devenir le champ clos où se heurtent les puissances formées au nord et au midi, avides de reconstituer l'unité romaine à leur profit. Il est la jnarche où se règle le sort des grands Etats.

Le premier choc se produit au début du vi*^ siècle. Bien qu'ils fussent les plus civilisés des Barbares d'origine germanique, les Wisigoths n'étaient point parvenus à créer une puissance stable. Ils avaient perdu en Aquitaine la majeure part de leurs aptitudes guerrières. Ils avaient traité les Gallo- Romains en vaincus. Ils venaient de confisquer à leur profit, non seulement les deux tiers des terres de

l'Etat, mais encore parfois les deux tiers des domaines de la vieille aristocratie gallo-romaine. Dans une région où le christianisme orthodoxe avait jeté les plus profondes racines et où le clergé exerçait la principale autorité, ils avaient commis la grave faute de s'attacher obstinément à l'arianisme et de persécuter l'épiscopat. Ils avaient forcé l'évêque de Poitiers à s'enfuir au fond de son diocèse, à Rezé. Aussi, lorsque l'Etat wisigothique et l'Etat franc entrèrent en conflit, Dieu lui-même, d'après les légendes poitevines qu'a recueillies Grégoire de Tours, manifesta-t-il hautement sa protection en faveur de Clovis, le champion de l'orthodoxie et le soldat de l'Eglise. Quand l'armée franque arriva sur les confins du Poitou pour combattre l'armée des Wisigoths, concentrée à Poitiers, sous les ordres d'Alaric II, le pacte divin apparut clairement, suivant le récit de l'historien des Francs. Une biche indiquait miraculeusement aux troupes de Clovis un gué qui leur permit de traverser la Vienne grossie par les pluies, sans doute près de Ghitré, à 4 kilomètres de Genon. La nuit, un globe de feu, brillant au-dessus de la basilique Saint-Hilaire, éclaira la marche des envahisseurs. Le roi franc avait interdit tout acte de rapine sur les terres de l'évêché de Poitiers, comme sur celles de Saint- Martin de Tours. Enfin, une grande bataille se livra à 10 milles (15 k.) de la capitale du Poitou, probablement un peu en dehors de la grande voie romaine de Paris à Bordeaux, sur un affluent du Glain, l'Auzance, dans la plaine de Vouillé {campus Vocladensis). Elle fut très sanglante : les contingents arvernes en particulier, qui servaient parmi les Wisigoths, y furent décimés. Glovis faillit être tué dans la mêlée par deux cavaliers ennemis. Il leur échappa et abattit de sa propre main son rival, le

roi Alaric (507). Cette victoire changea le sort de l'Occident en même temps qu'elle fit tomber la cité des Pictons et l'Aquitaine sous la domination franque. Le Poitou fut ainsi vraiment le berceau de l'Empire franc. C'est au milieu du seuil historique qui avoisine Poitiers que s'orienta pour la première fois le monde nouveau, surgi de l'anarchie des invasions.

Depuis le grand événement de 507, le Poitou partage les vicissitudes de l'Aquitaine, englobée dans l'Etat franc. Triste histoire, pendant plus de deux siècles, que celle de ce suprême asile de la civilisation gallo-romaine, ballotté de maître en maître. Considérée comme une terre privilégiée, dont le vainqueur était fondé à exploiter sans merci les richesses, la cité des Pictons supporte les dominations successives des rois francs, despotes brutaux, capricieux et avides. Tour à tour, elle appartient au roi d'Orléans, Clodomir (511-524), au roi de Soissons, le farouche Clotaire (524-561), au roi de Bordeaux, Caribert (561-566). Elle est disputée entre Clotaire et son fils Chramne, rebelle, qui vient tenir sa cour un moment à Poitiers (556). Elle voit passer sur son char d'argent la jeune reine de Neustrie, Galswinthe, qui va ceindre une couronne et qui court à la mort. Elle est l'un des théâtres de la lutte atroce, engagée entre le Néron franc, Chilpéric, roi de Neustrie, et le roi d'Austrasie, Sigebert. Dans cette mêlée fratricide, le Poitou et Poitiers sont pris, perdus, repris quatre fois par les rois ennemis ou par leurs généraux (569-577), jusqu'au moment où ils tombent pour une durée de sept années sous le joug incontesté des Neustriens. Mais à peine Chilpéric est-il assassiné (584) que la lutte recommence. Austrasiens et Neustriens se disputent la

possession de Poitiers. Un usurpateur, Gondovald, bâtard de Clotaire P% les met d'accord en conquérant l'Aquitaine et en s'avançant jusqu'à la capitale du Poitou. Le danger commun oblige enfin les rois francs à s'unir et à reconnaître à l'Austrasie la possession de la région poitevine (585-613), jusqu'au moment où, dans un nouveau conflit, la cité des Pictons se trouve de nouveau rattachée à l'Etat neustrien, qui unifie l'Empire franc. Clotaire II et le grand roi Dagobert maintiennent alors le Poitou pendant 25 ans sous leur autorité directe. Enfin, un dernier règlement dynastique replace cette région en 638, jusqu'à la fin du vii^ siècle, sous l'autorité du royaume d'Austrasie. Depuis 511, la cité des Pictons avait changé plus de vingt fois de maîtres.

Aussi, lassés de ces deux siècles d'anarchie et de despotisme barbare, les Poitevins, fuyant l'hégémonie de l'Etat franc, se tournent-ils vers l'Etat aquitain, créé en 681, sous le nom de duché, et devenu indépendant, sous le nom de royaume, en 717.

Après une vingtaine d'années d'efforts, le Poitou échappe au joug de l'Austrasie, mais un événement imprévu l'oblige à chercher son salut de nouveau du côté de l'Empire franc, reconstitué par Charles Martel. Le flot de l'invasion arabe, plus redoutable encore pour l'avenir de la chrétienté que jadis celui de l'invasion germanique, menace de submerger l'Occident. Déjà l'Aquitaine et la Septimanie ont été occupées par les musulmans. L'émir Abd-er-Rahman, victorieux à Bordeaux du roi aquitain Eudes, envahit le Poitou à la tête de sa cavalerie. Poitiers, grâce à sa puissante enceinte romaine, est épargné, mais ses habitants voient l'incendie, allumé par l'ennemi, dévorer les basiliques de Saint-Hilaire et de Sainte-Radegonde, situées hors des murs. Puis, la multitude des infi-

dèles dévale par le seuil de Poitiers, vers les plaines poitevines, jusqu'aux portes de Tours. Pour la seconde fois, le sort de la Gaule et du monde chrétien occidental va se décider sur le territoire du Poitou. Appelés au secours des Aquitains, les rudes cavaliers austrasiens de Charles Martel accourent et livrent combat aux Arabes, au confluent de la Vienne et du Glain, dans les champs de Moussais près de Cenon, à mi-chemin entre la cité des Pictons et celle des Turons. C'est la première bataille de Poitiers (17 octobre 732), aussi importante que la seconde, celle de 1356, aussi décisive que la rencontre de Vouillé. Devant les lourds escadrons francs, semblables à un mur d'acier, se brise l'élan de la légère cavalerie arabe qui profite des ténèbres de la nuit pour disparaître rapidement vers le sud. Le Poitou et l'Aquitaine étaient sauvés. Les musulmans, affaiblis par leurs divisions politiques et religieuses, furent dès lors impuissants à renouveler leur effort. L'Ouest ne devait plus les revoir. Mais il fallut payer d'une nouvelle soumission le concours sauveur de l'Etat franc. Vainement, les successeurs d'Eudes, ducs ou rois d'Aquitaine, Hunald et Waïfre, tentaient-ils de disputer aux Carolingiens, successeurs de Charles-Martel, la souveraineté du Poitou et des autres pays aquitains (735-768). Une guerre atroce et inexpiable de 33 ans fut le résultat de ce conflit, pendant lequel un grand roi, Pépin le Bref, après avoir conclu avec son frère Carloman au palais de Vieux-Poitiers (742) un acte de partage, prit et reprit la région poitevine, occupa le château de Thouars (762), fit relever les murs de Poitiers démantelés par son rival Waïfre, et finit par rester le maître incontesté d'un pays dont la possession lui permit de maîtriser le reste de l'Aquitaine (768). Dès lors, sous le gouvernement de Charlemagne, le Poitou connut

de nouveau, pour près d'un demi-siècle, le bienfait de l'ordre et de la paix dans le nouvel Empire chrétien et franc restauré.

Il était temps que finît l'anarchie de ces trois siècles, pendant lesquels le Poitou avait souffert tous les maux inhérents aux invasions, à l'instabilité politique, à l'arbitraire administratif, au mauvais régime fiscal, à la tyrannie de puissances locales usurpatrices. Loin de trouver une protection dans le pouvoir de ses maîtres lointains, la cité des Pictons {civitas), qualifiée aussi du nom officiel de pays (pagus), et subdivisée en circonscriptions administratives ou vicairies (yigueries) ^ au nombre de plus de douze, avait eu à subir tous les effets de l'arbitraire des rois successifs qui en étaient devenus les possesseurs, et de leurs hauts fonctionnaires. Les ducs, chefs militaires, et les comtes, administrateurs civils du Poitou, luttaient de violences et de concussions à l'égard de leurs administrés, jusqu'au jour où le roi mérovingien les brisait, pour s'emparer du fruit de leurs rapines. Grégoire de Tours a laissé plus d'un portrait de ces abominables représentants de l'autorité royale, dont le type le plus achevé fut cet ancien serf bas-poitevin, Leudaste, devenu comte, dont il faillit être la victime. Lorsque, à partir de l'édit de 613, les grands propriétaires locaux remplacèrent les créatures du prince dans les hautes fonctions de l'Etat, le Poitou n'y gagna qu'un redoublement de l'arbitraire.

Opprimés par les fonctionnaires royaux, les contemporains des Mérovingiens dans l'Ouest perdirent sous ce joug tyrannique les garanties qu'assure l'ordre administratif. Plus de sécurité pour les biens et pour les personnes. Plus d'organisations municipales régulières. Dans quelques centres urbains

des vestiges du régime romain subsistèrent. Pendant la dernière moitié du vii^ siècle (en 677), Poitiers conserve encore son protecteur officiel ou défenseur, comme sous le Bas-Empire, sa curie ou assemblée, composée de sept magistrats (curiales)^ assistés d'un secrétaire greffier. Mais cette institution, fantôme du passé, ne sert guère que d'office d'enregistrement pour les actes publics ou privés, auxquels il confère l'authenticité. Plus de libertés, plus de police; à peine un simulacre de justice. Toutes ces institutions ont sombré dans cette anarchie despotique qui caractérise les deux cent cinquante ans de l'hégémonie franque, antérieure à Gharlemagne. Le régime fiscal est un pur brigandage.

Les rois mérovingiens qui ont hérité de l'Etat romain de vastes domaines {yillde royales om palatia) dont on trouve la trace en Poitou assez fréquemment, ne songent qu'à compenser par de nouvelles confiscations, aux dépens des particuliers, les effets des prodigalités par lesquelles ils diminuent sans cesse l'étendue de ces terres, d'où ils devraient tirer leurs principaux revenus. Quand les rois sont puissants, leur fisc ne vit que d'exactions, comme à l'époque de Ghilpéric. C'est une grossière machine qui écorche avec une telle maladresse, qu'à deux reprises, le Poitou est sur le point de se soulever. Quand ils sont faibles, comme au vu® et au viif siècle, au lieu d'un maître et de quelques centaines de fonctionnaires, ce sont les milliers de tyranneaux locaux qui pillent, de connivence avec les premiers, les petits et les faibles. Aux exactions fiscales se joint, mal pire encore, le fléau des bandes guerrières. Si l'on songe que la guerre est restée à l'état quasi endémique dans l'Ouest deux siècles et demi, on peut imaginer ce que le Poitou dut souffrir de ces troupes régulières ou irrégulières, saliennes et

wisigothes, austrasiennes, bourguignonnes, neustriennes, aquitaines, vasconnes, arabes, franques, qui se déversèrent sur son sol, à la façon d'un torrent déchaîné. Le spectacle a été maintes fois décrit dans les récits colorés de Grégoire de Tours et dans les sèches annales des chroniqueurs postérieurs. Les églises et les monastères flambent après le pillage, aussi bien que les villages et les faubourgs des villes. Les paysans, les clercs, les moines sont massacrés. On outrage les femmes et même les nonnes. On n'épargne ni l'enfance ni la vieillesse. On met le feu aux moissons ; on arrache les arbres fruitiers et les vignes. Les bandes font le désert partout où elles passent. Tel est le tableau que présenta le Poitou, en particulier lors des luttes entre l'Austrasie et la Neustrie, entre les Arabes et les chrétiens de Gaule, entre les Aquitains et les Francs.

Dans cette période, où les générations nouvelles connurent l'extrémité de la misère humaine, sous les gouvernements à demi barbares qui s'imposèrent à elles, il n'y eut plus de sécurité pour la masse qu'à l'abri des seules puissances qui restaient debout, celles de l'aristocratie et de l'Eglise. La plupart des hommes libres, de ces petits propriétaires, curialeSy alleutiers, habitants des villes et des bourgs {vici), dont on entrevoit l'existence dans les rares documents relatifs au Poitou, jusqu'au ix^ siècle, ont dû se ranger dans la clientèle des évoques, des moines et des grands. La plupart des habitants de la région poitevine, anciens cultivateurs libres (co/o/is), affranchis, esclaves ruraux se confondent dans la multitude des serfs et des serves {servi et ancillad) qui peuplent au vii^ et au viif siècle les grands domaines \villfB ou curide) royaux, aristocratiques et ecclésiastiques poitevins. Les anciens grands propriétaire s

romains (senatores) du Poitou, tels que ce Basile et ce Sighaire, que mentionne Grégoire de Tours, se confondent avec les nouveaux propriétaires d'origine franque, bourguignonne, vasconne qui s'implantent dans le pays, et avec les hauts fonctionnaires, usurpateurs des terres royales ou des possessions privées. Cette noblesse terrienne joint, à partir du vii*" siècle, au prestige social que lui donne la richesse, l'autorité qui lui vient de l'exercice des fonctions publiques.

C'est ainsi qu'à cette époque, une véritable primauté est exercée dans la province par une famille dont le membre le plus illustre a été le fameux adversaire d'Ebroïn, Leodegarius (Saint-Léger). Cette famille, qui détenait en Bourgogne et en Poitou de vastes possessions territoriales, fournit en cent ans à l'Eglise de Poitiers deux évêques célèbres en leur temps, conseillers influents des rois d'Austrasie, Dido et Ansoald, un archidiacre, c'est-à-dire le second personnage du diocèse, ensuite abbé de Saint- Maixent et évêque d'Autun, Saint-Léger, et un comte de la cité des Pictons, Guérin. Elle monopolise ainsi l'autorité sociale, religieuse et administrative. Ses membres siègent au conseil et au tribunal des souverains austrasiens, confèrent ou enlèvent le pouvoir suprême aux princes, gèrent des ambassades, sont mêlés à toutes les intrigues de l'aristocratie austrasienne entre 638 et 685.

Toutefois, l'influence de la noblesse laïque qui grandit en Poitou reste inférieure à celle de l'Eglise. Celle-ci offre aux hommes de ce temps le vrai centre de ralliement pour les intérêts et les croyances, le véritable asile où se conservent les derniers vestiges de la paix et où brillent les suprêmes lueurs de l'ancienne culture. L'évêché dé Poitiers ne déchoit pas du haut rang où saint Hilaire Ta placé et demeure, avec celui de Tours, l'un des premiers

centres où survit la civilisation romaine et chrétienne en Occident.

Si les évoques ne sont pas toujours des hommes de premier plan, si même l'épiscopat est parfois conféré à des courtisans, à des soldats des rois mérovingiens et carolingiens, à des membres peu recommandables de l'aristocratie, du moins il se trouve encore parmi les grands dignitaires ecclésiastiques des personnages remarquables par leurs talents ou par leur influence, tels que les Fortunat, les Dido, les Ansoald. Ils groupent autour d'eux fortement leur clergé séculier et monastique. Ils exercent, avec le titre de défenseurs de la cité, une influence politique considérable; ils sont chargés par la royauté elle-même du contrôle de l'administration civile. Ils ont la principale autorité sociale. Ils contribuent enfin à la diffusion du monachisme et coopèrent à la grande œuvre entreprise par le Poitou chrétien, c'est-à-dire à la conversion de l'Occident païen.

Un moment étouffé au cours du v^ siècle, le mouvement monastique reprend en effet une vigueur nouvelle dans la région poitevine, où s'est allumée sa première flamme, et qui en redevient un des foyers les plus actifs. Peu avant le vi° siècle, un solitaire, Jovinus, a créé àAnsion, sur les confins delà Gâtine, le célèbre monastère qui portera plus tard le nom de son fondateur. Saint Jouin de Marnes. Vers l'époque de Clovis, deux anachorètes, venus de Narbonnaise, Agapitet Adjutor, ce dernier plus connu sous le nom de Maxentius, attirent par leur renom de sainteté une foule de disciples, épris de la vie érémitique. Ainsi naît dans les forêts de la Sèvre le fameux centre monastique de Saint-Maixent. Vers le dernier tiers du vi^ siècle, sur 31 monastères qui existaient en Gaule, le Poitou à lui seul en possédait quatre des plus fameux. A leur tête se plaçait la pre-

mière grande abbaye de femmes instituée dans l'Empire franc. Elle était la création de la fille d'un roi de Thuringe, Radegonde, mariée malgré elle au sanguinaire Mérovingien, Clotaire P^ A 24 ans, après six années d'une union forcée, elle abandonnait un époux débauché, meurtrier de ses parents, prenait le voile à Noyon, s'enfuyait dans une villa royale des confins du Poitou et enfin dans l'asile de la basilique Saint-Hilaire. Elle en sortait pour fonder l'illustre monastère de Sainte-Croix, ainsi nommé des fragments de la vraie croix que la fondatrice avait obtenus en don des Empereurs byzantins. L'abbaye nouvelle, construite après dix ans de travaux (559), fut une véritable villa romaine avec ses dépendances, portiques, jardins, balnéaires, entourée de plus de fortes et hautes murailles, garnies de tours, et desservie par une église dédiée à la Vierge. Enrichie par la faveur des princes et des grands, elle fut le refuge de 200 religieuses, la plupart filles de sénateurs et même de rois, qui y vivaient, soumises à la règle de saint Césaire, d'une vie où les exercices pieux, la lecture des livres saints, l'abstinence de la viande et du vin, n'empêchaient pas le culte des lettres et certains accommodements avec le monde. On y recevait les évêques, les clercs, ou les laïques de distinction, qui trouvaient dans un logement distinct les recherches d'une table et d'une hospitalité délicates. La fondatrice elle-même vivait sur le pied d'une affectueuse familiarité avec l'évêque-poète Fortunat, échangeant avec lui de menus cadeaux, d'aimables conversations et des mièvreries poétiques. En renonçant volontairement à l'éclat du rang suprême pour adopter à Sainte-Croix l'humble existence d'une servante du Christ, cette fille, femme et parente de rois, jeta sur le monachisme naissant en Gaule et en Poitou, jusque-là peu considéré.

un lustre incomparable, dissipa les préjugés, suscita les vocations et commença à attirer vers les cloîtres les âmes d'élite que rebutait une société barbare et tourmentée.

Au cours du vii^ siècle, cet âge de fer, le pire de l'anarchie franque, le mouvement prenait une extension plus grande sous l'influence du célèbre moine irlandais, saint Golumban, qui groupait dans ses colonies monastiques de la Gaule orientale les hommes d'action et les apôtres de son temps. Ce fut un de ses disciples, saint Philibert, qui, après avoir fondé en Neustrie l'abbaye de Jumièges (654), vint donner dans la région poitevine une nouvelle impulsion au monachisme, en créant, avec le concours de l'évoque Ansoald, au cœur de l'île d'Herio le fameux monastère de Noirmoutier (67 1-674), où il mourut. En même temps, un de ses émules, le Poitevin Achard, instituait auprès de Poitiers l'abbaye de Quinçay, qui prit plus tard le nom de Saint-Benoît, tandis que î'évéque écossais Romanus installait, non loin de Lussac-les-Châteaux, le petit monastère de Mazerolles.

D'autres cloîtres surgissaient, dont Torigine est plus obscure, ceux de l'île d'Yeu, près de la côte, de Saint-Michel-en-l'Herm, de Saint-Martin-de-Vertou dans le pays d'Herbauge, de Saint-Junien-de-Mairé dans le Poitou méridional. Enfin, au viif siècle et au début du ix% un élan décisif, dû à l'action combinée de la papauté et des Carolingiens, était donné à l'institution monastique. La règle bénédictine, avec son esprit hiérarchique et son caractère pratique, propagée par saint Benoît d'Aniane, triomphait dans les nouveaux monastères du Poitou, Nouaillé, Gharroux (780), Saint-Savin-sur-Gartempe, Nanteuilen-Vallée (fin du viif siècle). Saint- Gyprien de Poitiers (828), organisés par Gharlemagne, par ses fils et par les grands seigneurs du pays. Grâce à ce travail

trois fois séculaire, le Poitou se trouva être une des régions de la Gaule où le monachisme eut le plus de force. Non seulement il contribua à accroître la puissance sociale de l'Eglise, en accumulant les biens, les privilèges, les immunités, dont les grands et les fidèles furent prodigues à l'égard des moines, médiateurs vénérés entre l'homme et Dieu, mais encore il aida puissamment à l'œuvre civilisatrice du clergé. Dans les centaines de domaines, formés souvent, à l'origine, de forêts, de landes, de terres incultes, dont les monastères poitevins, Saint- Hilaire, Saint-Maixent, Noirmoutier, Gharroux par exemple, furent pourvus, les moines organisèrent de véritables colonies agricoles, et recommencèrent le défrichement d'un pays retourné en grande partie à la barbarie primitive. Leurs cloîtres furent les asiles où se conservèrent vacillantes les suprêmes lueurs de la culture intellectuelle. Ils travaillèrent enfin, à la tête de l'Eglise poitevine, à la rénovation morale de l'Occident, en entreprenant la conversion de la Gaule et de la Germanie païennes au christianisme.

La mission civilisatrice que le Poitou assuma en dirigeant la propagande chrétienne fait honneur à ce pays. Elle est son principal titre de gloire, de même que celui de l'Aquitaine restée fidèle à la culture romaine et chrétienne, pendant le haut moyen âge. Evêques et moines poitevins ne se contentent pas de poursuivre dans l'ouest l'œuvre de saint Hilaire et de saint Martin, d'extirper le paganisme vivace des campagnes, de fonder des paroisses, d'édifier des églises urbaines et rurales. Leur prosélytisme civilisateur et religieux s'étend au delà, sur tout l'Empire franc.

Ce sont des Poitevins, saint Lubin, évêque de Chartres, saint Paterne, évêque d'Avranches, saint Amand, fondateur de l'abbaye de Gand et premier

évêque de Maëstricht, qui évangélisent la Neustrie occidentale, le pays Ghartrain et le Cotentin, de même que les Flandres et l'Austrasie de l'ouest. D'autres Poitevins figurent au premier rang dans la conquête du monde germanique à la foi chrétienne. Tels sont saint Berchaire, qui fonda l'abbaye de Montierender; saint Romaric, qui créa celle de Remiremont; saint Hadelin, qui institua le monastère de Lesse, près de Dinant, et qui fut ensuite évêque de Trêves.

A côté de ces apôtres de l'Austrasie occidentale, figure encore saint Fridolin, qui, après avoir été abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, alla porter le christianisme aux Barbares des Vosges et de l'Helvétie, où les Suisses des Grisons le vénèrent comme leur patron. Enfin, de la cité épiscopale même de Poitiers partaient saint Arbogast qui fut évêque de Strasbourg, et l'apôtre des Bavarois, saint Emmeran, fondateur de l'église de Ratisbonne, mort sur les bords de l'Inn, martyr de sa foi.

A l'action de l'Eglise, le Poitou dut de conserver aussi les derniers vestiges de la moralité. Sans doute, les églises et les monastères ne furent pas toujours à l'abri des passions et des désordres du siècle. La végétation folle des superstitions étouffait souvent les vraies croyances. Le culte se matérialisait : les saints faisaient oublier la Divinité et leurs reliques inspiraient une dévotion outrée. On se disputait les souvenirs de saint Hilaire, de saint Maixent, de saint Léger. On voyait à Poitiers des multitudes s'étouffer pour recueillir la poussière du tombeau de l'évêque Thaumastus, qui passait pour guérir de la fièvre et des maux de dents. Mais du moins, l'Église, surtout celle des monastères, essayait d'imposer une digue à la violence des passions, conservait un idéal moral élevé, dont l'ascétisme fut une des formes,

opposait à l'anarchie ambiante le spectacle de la discipline volontaire de ses moines, inspirait aux hommes de ce temps, violents et grossiers, une admiration mêlée de terreur. Les ascètes, tels que saint Maixent, les fondateurs d'ordres, tels que saint Philibert, saint Achard et saint Benoît d'Aniane qui vécurent en Poitou, y eurent une influence profonde, analogue à celle qu'exerça aussi la recluse royale volontaire de Sainte-Croix, sainte Radegonde, en mettant en honneur la frugalité, la pénitence, le renoncement, l'obéissance, l'attachement à une œuvre commune de relèvement religieux et de renaissance morale.

Monastères et églises furent des refuges contre l'injustice et la violence. L'asile de la basilique Saint-Hilaire, accueillant les grands comme les petits, fut, avec celui de Saint-Martin de Tours, le plus renommé des lieux saints de l'époque mérovingienne, où les opprimés trouvèrent quelque protection. L'Église poitevine tentait de soulager la misère humaine, en organisant par les soins de l'évêque Ansoald, le premier hôpital que l'on connaisse à Poitiers. On voyait une reine, sainte Radegonde, distribuer de ses propres mains les aumônes aux pauvres à la porte de Sainte-Croix, soigner les aveugles et panser les plaies répugnantes des lépreux.

Dans ce naufrage de la civilisation romaine, l'Eglise enfin, aidée des Carolingiens, tenta de sauver quelques débris de l'ancienne prospérité matérielle et de la vie intellectuelle d'autrefois. La plupart des petites villes avaient péri dans la tourmente des invasions et dans l'anarchie de deux siècles et demi qui la suivit. Le marécage s'étendait sur 30 kilomètres de long, à 10 lieues dans l'intérieur

Poitiers, Baptistère de St-Jean (iv« siècle), vue extérieure et vue intérieure. {Sites et Monuments du T. C. F.)

PI. III.- Poitou.

du pays, parsemé d'îlots où vivaient quelques misérables pêcheurs à demi sauvages. La forêt avait reconquis son domaine des temps primitifs, couvrant la Gâtine, le Bocage, la Plaine même où devait s'élever Fontenay, les dunes de l'Olonnais et du Talmondais, la majeure part du Haut et du Bas-Poitou. Dans les grands domaines (yillse)^ les serfs cultivaient péniblement les céréales, la vigne, les plantes industrielles, et élevaient les troupeaux. Chaque centre agricole devait se suffire. Le fameux capitulaire de villis, œuvre de Charlemagne, et relatif à l'Aquitaine, dont le Poitou était l'une des principales parties, montre quelle était la vie sans horizon des cultivateurs de ce temps. L'industrie s'est restreinte presque partout à l'exercice des métiers domestiques pratiqués dans chaque domaine. La production languit et se localise. Les habitants des villes végètent dans les enceintes devenues trop larges. La circulation commerciale se traîne péniblement sur les vieilles voies romaines, livrées à l'abandon. Les seuls germes de renaissance économique sont jetés par les monastères et par les rois carolingiens. Les colonies monastiques commencent en Poitou Vessartage, c'est-à-dire le défrichement des forêts et des landes. Elles essaient d'améliorer l'élevage et les cultures. Leur exemple stimule les grands propriétaires. Les princes de la dynastie carolingienne, Charlemagne en particulier, mettent à profit ces leçons dans leurs vastes domaines du Poitou. Ils s'efforcent même de restaurer la sécurité des transactions et de réparer les routes qui prennent en pays poitevin le nom de chaussées royales ou de chemins Charlemagne. Mais ces efforts limités et précaires ne suffisent pas à rendre à la région poitevine la richesse que la domination romaine lui avait assurée.

Le déclin de la vie intellectuelle y avait été d'abord moins profond que celui de la prospérité matérielle. Le Poitou reste même, jusqu'à la fin du vi^ siècle, le centre le plus remarquable de l'activité de l'esprit en Gaule. Aux abbayes Saint-Hilaire et Saint-Maixent, au monastère de Ligugé, auprès de l'église cathédrale de Poitiers, il y a des écoles florissantes, où le clergé reçoit l'instruction, où des moines composent des vies de saints et des recueils techniques. A l'abbaye Sainte-Croix, au temps de Radegonde, les religieuses sont versées non seulement dans la lecture des livres saints et des ouvrages des Pères de l'Eglise, mais encore dans celle des histoires d'Orose et des poésies de Sedulius.

C'est à Poitiers qu'a brillé, à la fin du vi^ siècle, la dernière lueur de la poésie latine avec l'Italien Fortunat, devenu prêtre etévêque de l'Église poitevine. Ce panégyriste des rois francs puise même ses meilleures inspirations dans ce séjour, où il passe les trente dernières années de sa vie. Il écrit, sous les regards des abbesses, sainte Radegonde et Agnès, ces poèmes où revivent quelques-unes des scènes les plus terribles de la conquête franque, aussi bien que ces poésies gracieuses, où, dépouillant les artifices du rhéteur, il célèbre avec sincérité les charmes de l'amitié et les paisibles occupations de la vie du cloître. Mais bientôt, la torpeur intellectuelle pénètre aussi en Poitou, et quand la renaissance éphémère des temps carolingiens surgit enfin, ce n'est plus à Poitiers, mais à Saint-Martin de Tours, sous les auspices d'Alcuin, qu'elle trouve son principal foyer dans l'Ouest.

L'art puissant, varié et parfois délicat de l'époque romaine n'a pas survécu non plus à la crise. Celui qui se manifeste en Poitou, pendant les cinq siècles du haut Moyen Age, balbutie gauchement.

Au lieu des grandioses monuments dont les Romains avaient parsemé le sol de la province, on n'a plus que des églises de bois et de pierre, à trois nefs en forme de croix, où des tours à lanterne surplombent le maître-autel et dans lesquelles des cryptes {confessions) abritent le tombeau d'un saint, comme la première cathédrale de Poitiers, comme les primitives basiliques de Saint-Hilaire et de Sainte-Radegonde. Le suprême effort de l'art architectural mérovingien apparaît au vi^ siècle dans ce baptistère Saint-Jean de Poitiers, le plus ancien édifice chrétien de ce genre qu'on ait conservé en France. Avec ses corniches, imitations des entablements antiques, les lourds et grossiers pilastres de ses angles, ses frontons dégénérés, ses colonnettes à chapiteaux corinthiens ou orientaux, ses fresques et ses pavés en mosaïque, ce temple est visiblement conçu sur le modèle des constructions romaines qu'il rappelle sans les égaler. Puis, apparaît toute la pauvreté d'invention, toute la gaucherie d'exécution des artistes malhabiles de ce temps, comme dans cette fameuse chapelle, l'hypogée des Dunes de Poitiers, découverte depuis quarante ans, où un abbé du nom de Mellebaude s'avisa de recueillir des reliques de martyrs et plaça sa sépulture. A l'imitation des ornemanistes et des sculpteurs gréco-syriens et byzantins, les architectes et les sculpteurs du Poitou franc décorent les murs des édifices d'ornements variés, fleurs et perles, cercles et rosaces, entrelacs et torsades, losanges, chevrons ou dents de scie, mais avec une maladresse dans la technique que ne montraient pas leurs émules. Ils se spécialisent surtout dans le travail des tombeaux de pierre ou sarcophages. Toute une école féconde a produit dans les ateliers de Poitiers, d'Antigny, de Civaux des milliers de ces

ouvrages, dont les couvercles étaient décorés d'ornements fort simples, et dont l'art rudimentaire contraste avec l'élégance des sculptures analogues de l'école provençale, plus voisine de l'Orient. Des arts industriels à demi barbares, orfèvrerie, verrerie, céramique, émaillerie, imprégnés fortement d'influences germaniques, mêlées à des survivances de la tradition gréco-romaine et byzantine, ont aussi des représentants dans le Poitou de cette époque.

Quelquefois, les orfèvres, tels que celui qui a exécuté les bijoux du trésor de Javarzay (Deux-Sèvres), ou lesmonnayeurs qui ont frappé les monnaies des nombreux ateliers monétaires poitevins, ne sont pas trop indignes de leurs devanciers.

A travers la décadence de cette longue période, subsistent donc dans les diverses manifestations de l'activité humaine, comprimés par la barbarie et par l'anarchie, Jes germes d'un meilleur avenir. La brillante civilisation féodale poitevine est déjà en puissance dans le chaos du haut Moyen Age.

LA CIVILISATION FEODALE EN POITOU ; SA FOR- MATION ET SON APOGÉE SOUS LE GOUVER- NEMENT DES COMTES DE POITIERS, DUCS D'AQUITAINE (IX<^-XIP SIÈCLE).

Malgré le suprême effort tenté par les grands princes carolingiens du viii® siècle, le Poitou et l'Aquitaine, de nouveau rattachés à l'Empire franc, aspirent à vivre d'une vie indépendante et à se former en Etats autonomes, à partir du siècle suivant. Des nationalités provinciales apparaissent dans l'ancienne Gaule. Celles du sud de la Loire se confondent sous le nom général de peuple des Aquitains. Les traits qui les distinguent, en regard des hommes du Nord ou des Français, comme on les appelle depuis 843, sont, outre la langue, les différences que crée une civilisation supérieure, des mœurs moins grossières, le développement plus grand de la vie économique, sociale et intellectuelle. Aquitains et Français sont alors aussi éloignés les uns des autres par les intérêts et les sentiments que les peuples modernes, divisés par les haines de races et les conflits de domination. Les Poitevins en particulier passent pour les plus représentatifs de l'esprit aquitain, parce qu'ils ont conquis l'hégémonie en Aquitaine et qu'ils possèdent au plus haut point les qualités et les défauts des adversaires des hommes qui vivent au nord de la Loire.

Une civilisation originale s'est développée en effet en Poitou, civilisation de forme féodale, plus progressive que celle de la Francie. Elle s'est formée sous la domination d'une dynastie nationale, celle des comtes de Poitiers, ducs d'Aquitaine. Un État provincial, l'État poitevin, s'est créé, est arrivé à son apogée en trois siècles et s'est placé un moment à la tête de la France.

La première étape, celle de sa formation, dure près de deux cents ans. Le Poitou, simple comté de l'Etat franc, depuis l'époque de Pépin le Bref, se dégage peu à peu de la tutelle carolingienne,^ au cours du ix^ siècle, et devient au x^ le premier État féodal aquitanique. Vainement, Gharlemagne et ses successeurs ont-ils essayé de maintenir leur domination sur ce pays qui leur ouvre l'accès de la Gaule occidentale au sud de la Loire. Vainement, le grand Empereur d'Occident a-t-il essayé de concilier l'unité de l'Empire franc avec les aspirations autonomistes de ses sujets de l'Ouest, en créant un royaume d'Aquitaine, vassal de cet Empire, et en le confiant à son fds, Louis le Pieux (778), qui à son tour le cède à son frère Pépin P'* (814). Cette tentative infructueuse se poursuit jusqu'en 888. Elle échoue, en présence de la faiblesse croissante du pouvoir impérial, impuissant à maintenir le lien unitaire. Elle se heurte aux révoltes incessantes des Aquitains, secondées par les membres euxmêmes de la dynastie carolingienne, empressés à se disputer la couronne d'Aquitaine. Tour à tour. Pépin V' et Charles le Chauve (830-838), puis ce dernier roi et Pépin II (839-864), ensuite Charles le Jeune et Louis le Germanique revendiquent la possession du Poitou et des pays aquitains. Ces régions passent de main en main. Finalement, Poitou et

Aquitaine ne font plus partie du nouveau royaume de Francie, créé en 843, qu'à titre de dépendances soumises à la suzeraineté illusoire des derniers Carolingiens. Elles conquièrent leur indépendance effective entre 867 et 888, sous leurs chefs féodaux. En un demi-siècle, le lien unitaire s'est relâché, au point d'être presque rompu. Le royaume carolingien d'Aquitaine disparaît enfin en 888.

Le premier effet des discordes continuelles, nées pour sa possession, parmi les princes de la dynastie carolingienne, est la réapparition de l'anarchie. Elle s'aggrave par suite des dernières invasions, celles des pirates Scandinaves. Les Northmans, ces hardis coureurs des mers, s'établissent pour plus d'un siècle (820-930) sur le littoral du Poitou ; la province est livrée presque sans défense à leurs ravages par le gouvernement royal. En 820, ils apparaissent dans la baie de Bourgneuf ; ils saccagent l'île de Bouin. En 830, ils occupent l'île de Noirmoutier ; en 843, l'île de Ré. De Noirmoutier, ils font l'une de leurs places d'armes. En 846, ils incendient l'île d'Yeu. Deux fois, Luçon et le Bas- Poitou sont livrés au pillage, en moins de sept années (846-853). Le Haut- Poitou n'est pas épargné. De 847 à 865, il est envahi cinq fois par les bandes des pirates païens qui prennent et saccagent Melle et Saint-Maixent, défont à Brillac le comte de Poitiers, brûlent et pillent les abbayes Saint-Hilaire, Sainte-Radegonde, Saint-Cyprien aux portes même de la capitale du comté (863). Poitiers, qui s'est sauvé une première fois en payant rançon, est enlevé par surprise une seconde fois (865), livré au pillage et à l'incendie. Partout, les Northmans, secondés par des apostats, parmi lesquels le roi d'Aquitaine, Pépin II lui-même, sèment le massacre et la ruine. Les moines fuient éperdus, emportant

leurs reliques jusqu'au fond de l'Auvergne, du Velay et de la Bourgogne. Ceux de Saint-Hilaire vont les mettre en sûreté au Puy, ceux de Noirmoutier àTournus. Des établissements monastiques, d'un grand nombre de villsd et de petites villes, il ne resta que des décombres. Le travail de la renaissance carolingienne fut anéanti. La majeure part du Poitou retourna à la forêt ou au désert. En 903, les Northmans osaient encore menacer la frontière septentrionale du pays. En 930, une de leurs bandes attardées s'avançait jusqu'en Limousin. Presque aussi sauvages que ces païens, les Bretons Armoricains de leur côté, en lutte avec les princes carolingiens, rois d'Aquitaine, leur disputaient la possession du nord du comté et ajoutaient leurs ravages à ceux des Scandinaves. Le comte de la Marche poitevine de la Loire périt en les combattant (844). Le Poitou perdit pour toujours, à ce moment (851), les pays d'Herbauge et de Rais qui furent rattachés au nouveau royaume de Bretagne. L'anarchie carolingienne d'un côté, les invasions normandes et bretonnes de l'autre, hâtèrent la naissance de la nationalité poitevine. A la place des princes carolingiens, trop éloignés et trop faibles, des chefs locaux, les comtes de Poitiers de la dynastie des Ramnulf, des Ebles et des Guilhem, constituèrent un Etat poitevin qui apparaît définitivement formé en 935, après cent années d'efforts, sous le nom nouveau de comté de Poitou {comitatus Pictavensis), La vieille « cité » gauloise, romaine et franque a dès lors vécu. Le cadre millénaire de la vie régionale fait place à un nouvel organisme. Les comtes de Poitiers, originairement simples fonctionnaires des princes carolingiens, prennent de plus en plus, à partir du milieu du ix® siècle, figure de souverains. Le fondateur de la dynastie comtale

poitevine, Ramnulf P' (840-852). tire son prestige de sa haute naissance et de ses alliances de famille. 11 est le fils de Gérard P', comte d'Auvergne, gendre de Pépin P% roi d'Aquitaine. Plus tard, la légende le rattachera au héros des chansons de geste, Gérard de Roussillon, et même à la famille de Gharlemagne. Les services qu'il rend dans la lutte contre les Normands fondent la popularité de la dynastie qu'il crée. Comme Robert le Fort, Tancêtre des Capétiens, il tombe mortellement blessé en combattant les pirates païens à Brissarthe (866). Dès lors, un lien indestructible est noué entre sa famille et le Poitou. Ramnulf II est investi du comté à titre héréditaire (867), y ajoute même la Saintonge, continue la guerre entre les Northmans auxquels il inflige une sanglante défaite sous les murs de Poitiers (868) et arrête pour plus de trente années leurs incursions, qui dès lors cessent d'être aussi redoutables. En 911, on voit encore un comte de Poitou contribuer à repousser Rollon sous les murs de Chartres. Dans cette communauté de dangers et de luttes, une étroite solidarité s'est créée entre les comtes et les populations qu'ils ont protégées. Aussi, l'Etat poitevin est-il déjà virtuellement formé en 888, lorsque Ramnulf II, profitant de la crise ouverte par la déposition de Charles le Gros, ose le premier se proclamer l'héritier des rois d'Aquitaine, en prenant le titre de duc des Aquitains, et se faire même le protecteur du Carolingien, Charles le Simple, spolié par le représentant de la maison capétienne ou robertienne, Eudes. Son fils naturel et successeur, Ebles Manzer, y perd, il est vrai, un moment le comté de Poitou, donné par Eudes aux comtes d'Angoulême (890-902). Mais il le recouvre, quand Charles le Simple triomphe, et il y adjoint l'Aunis à l'ouest, le Limousin à l'est. L'Etat poitevin ou

comté de Poitou est devenu ainsi en 935 l'un des premiers Etats féodaux du territoire français, à côté des duchés de Normandie et de France.

Alors une dynastie d'hommes remarquables, dont quelques-uns furent de premier ordre, celle des Guilhem, porte à l'apogée la puissance du comté de Poitou. Ces princes féodaux, brillants soldats, politiques avisés, diplomates souples, dévotieux sans servilisme religieux, d'esprit libre et d'intelligence prompte, ont été les représentants d'une véritable nationalité , supérieure par le degré de sa civilisation à celles de la plus grande partie de la France féodale. Leur ambition, qu'ils réalisèrent un moment, fut de faire de l'Etat poitevin le centre d'une véritable souveraineté, qui, sous le nom de duché d'Aquitaine, comprit la France centrale, occidentale et méridionale, entre la Loire, les Cévennes, la Méditerranée, l'Océan et les Pyrénées. Laissant les derniers Carolingiens se parer du titre illusoire de « rois des Aquitains », ils revendiquèrent pour eux-mêmes celui de « ducs », qui leur conférait la suzeraineté sur cette vaste région. Ils le disputèrent aux comtes de Toulouse et aux ducs de France, ancêtres des Capétiens. Ils tinrent tête aux princes carolingiens eux-mêmes, et, grâce à leurs alliances de famille avec les ducs de Normandie, à leur union avec Louis d'Outremer, à leur réconciliation avec la maison capétienne, ils finirent par atteindre l'objet de leurs ambitions. En 966, Guillaume Tête d'Etoupes, ainsi nommé à cause de la perruque qu'il portait d'ordinaire, se faisait reconnaître par les barons d'Auvergne et par le roi comme « comte palatin d' Aquitaine ». Son fils, le batailleur et vaillant Guillaume Fier-à-Bras (Ferahracchia)^ l'un des futurs héros de l'épopée médiévale, beau-frère d'Hu-

gues Capet (962), prenait enfin le titre de duc d'Aquitaine (967), que sa maison devait conserver jusqu'en 1204.

Depuis la fin du x" siècle et jusqu'au premier tiers du xii% pendant cent trente-trois ans, les comtesducs de la dynastie des Guilhem ont fait vraiment en France figure de rois sans couronne. Maîtres d'Etats trois fois plus considérables que ceux des premiers Capétiens, gouvernant des pays plus policés et plus riches, disposant de ressources bien plus étendues, ils ont dans la chrétienté un rang supérieur à celui de leurs suzerains nominaux et marchent de pair avec les chefs d'Etats de premier plan. Le premier prince de cette lignée des comtes-ducs, Guilhem V surnommé le Grand (994-1030), attire en effet l'attention de l'Europe chrétienne, bien plus que Hugues Capet et que Robert le Pieux. Il s'intitule dans ses diplômes « duc de toute la monarchie d'Aquitaine ». Il est le vrai suzerain reconnu de tous les vassaux de cette grande région, aussi bien celui du Velay et du Gévaudan, de l'Auvergne et du Bas-Berry, que du Limousin, de la Marche, du Périgord, del'Angoumois, de laSaintongeetdu Poitou. Le comte de Toulouse s'est désisté de ses prétentions au titre ducal. Les rois capétiens sont les alliés de Guilhem. La France féodale le considère comme son plus brillant représentant. L'Eglise admire son savoir et sa piété. Il gouverne en vrai souverain, obéi et respecté. « Personne, dit le célèbre chroniqueur Adémar de Chabannes, n'osait lever la main contre lui. » La puissance d'attraction de la dynastie poitevine commence même à s'exercer au delà de la Garonne, sur la région gasconne, détachée depuis plusieurs siècles de l'ancienne Aquitaine. En épousant la fille du duc de Gascogne, Guilhem V prépare l'événement décisif

de la seconde moitié du xi® siècle, la reconstitution de la nationalité et de l'unité aquitanique, à l'avantage de la gloire et de la puissance de la maison de Poitiers.

Après une période de troubles, due à des compétitions de famille (1030-1058), de cette maison surgit un homme plus remarquable encore, un vrai prince de génie supérieur, l'émule de Guillaume le Conquérant. C'est Guy-Geoffroi, appelé aussi Guilhem VI (1058-1088). 11 porte au plus haut degré la fortune de la dynastie poitevine. Il apparaît déjà au sacre de Philippe V\ avec le duc de Normandie, comme le seul des grands vassaux de la couronne auquel nul ne conteste la primauté. Les comtes d'Auvergne, de la Marche et d'Angoulême, bien d'autres encore, forment sa cour. De haute taille, de puissante musculature, soldat énergique, dur, infatigable, homme de guerre accompli, Guy-Geoffroi dépasse Guilhem le Grand par la fermeté du caractère et l'étendue des talents. Sa politique fine et souple le sert autant que ses victoires. Presque seul parmi les princes, il sait rester l'allié de la papauté triomphante, sans s'asservir aveuglément à sa direction. Sa forte main tient en respect une féodalité frémissante et conserve la cohésion d'un État composite. Les Capétiens, Henri P"" et Philippe 1", sont de pâles figures à côté de celle de ce grand administrateur et de ce grand conquérant, qui, en quatorze ans, soit par la diplomatie, soit par les armes, a conquis la Guienne et les quinze comtés de Gascogne, malgré la résistance de la maison d'Armagnac, aidée des barons turbulents du Midi. L'Aquitaine a désormais deux capitales, Poitiers et Bordeaux. Des bords de la Loire à ceux des Gaves et de la Bidassoa, des sommets des Puys et des Cévennes aux cimes pyrénéennes, règne la dynastie poitevine, dont le chef,

respecté au dedans comme au dehors, l'un des arbitres du monde chrétien, meurt au comble delà puissance (septembre 1088). Jl voulut reposer sous l'habitmonacal dans la chapelle de l'abbaye de Montierneuf de Poitiers, qu'il avait fondée. C'est là qu'on peut voir encore la statue gisante qui couronne le mausolée du grand duc d'Aquitaine, de celui qu'on pourrait appeler le premier grand duc d'Occident.

Son successeur, le célèbre Guilhem VII, le premier des troubadours, pendant son long règne de 41 ans (1088-1121), sut, avec des qualités différentes et moins de talents, maintenir l'Etat poitevin-aquitain au haut point de renommée où il était parvenu. Esprit original, âpre, ambitieux, politique réaliste et fm, à la fois rêveur et homme d'action, il avait l'humeur railleuse, la facilité de mœurs, l'indifférence religieuse, l'absence de scrupules, la légèreté de conduite qui distinguait, au dire des contemporains, la plupart des grands féodaux du Midi. Il sut mieux esquiver les difficultés que les résoudre, louvoyer qu'agir. Il légua ainsi à ses héritiers une situation dont ils furent incapables de sortir à leur avantage. Avec l'Eglise, avec les Capétiens, avec les autres princes, ses égaux, il négocie et atermoie. Le temps en effet semble travailler en sa faveur ; il peut ainsi se sortir à son avantage de tous les conflits. Il a cependant fait sentir à ses vassaux remuants, au moment opportun, le poids de son autorité et il les a maintenus dans les bornes de l'obéissance. Mais il a des alternatives d'activité et d'indolence, d'énergie et de laisser-aller. Au demeurant, il a pu vivre près d'un demi-siècle, puissant et respecté, éluder les foudres de l'Eglise, mener à la barbe des évêques et de la papauté la vie libre d'un calife musulman, répudier sans façon sa seconde femme,

enlever la belle Maubergeonne à son époux et à son vassal, le vicomte de Châtellerault, riposter aux anathèmes par des facéties, promener son humeur spirituelle et son scepticisme de dilettante du Poitou jusqu'en Orient, sans porter une atteinte apparente à la grandeur de son Etat. 11 meurt paisiblement en 1127, et repose comme son père au Saint-Denis poitevin, l'abbaye de Montierneuf. Mais avec lui finit vraiment l'apogée de la puissance de la dynastie poitevine.

La maison de Poitiers n'avait pas en effet réussi à faire œuvre durable, en dépit de l'éclatante fortune qui lui avait été dévolue. Au lieu d'employer ses forces et ses ressources à une tâche modeste, comme le firent les Capétiens, elle les dispersa aux quatre coins de la chrétienté. Les comtes-ducs, supérieurs en prestige aux derniers Carolingiens et aux premiers Capétiens, dépassèrent d'abord en renom les autres grandes maisons féodales, Bourgogne, Normandie, Toulouse, Champagne. Mais leur autorité perdit en profondeur ce qu'elle gagnait en étendue superficielle. On les vit frayer avec les Empereurs et les rois. Une fille de Guilhem le Grand et d'Agnès de Poitiers épousait l' Empereur-roi Henri III de Saxe (1043). Un autre empereur, Henri IV, sollicitait l'appui de Guy-Geoffroi (1074). Il n'avait tenu qu'à Guilhem V de ceindre la couronne royale d'Italie que lui offraient les évêques et les seigneurs de Lombardie (1024). Un comte de Poitiers, Ebles Manzer, avait été le gendre d'Edouard l'Ancien, roi d'Angleterre. Canut le Grand, le fondateur de l'Empire anglo-scandinave, avait échangé des ambassades avec Guilhem V. Ce furent des vassaux du comte de Poitiers, le vicomte de Thouars, Aimeri III, et le vidame de Parthenay, Simon, aidés

de 4.000 chevaliers ou soldats poitevins, qui apportèrent au conquérant de l'Angleterre, Guillaume de Normandie, un concours décisif à la bataille d'Hastings-Senlac (octobre 1066), où ils formaient Taile gauche de Tarmée normande. De là, une alliance en général étroite entre les nouveaux rois anglo-normands et les tout-puissants ducs d'Aquitaine, qui dure encore au temps de Guilhem VU. Au delà des Pyrénées, la maison de Poitiers est l'arbitre des destinées de l'Espagne chrétienne dans la lutte contre l'Infidèle. Alfonse P% roi de Castille, entre en rapports avec Guillaume le Grand. En 1089, le roi de Léon, en 1081, le roi d'Aragon sollicitent la main de la fille de Guilhem VI. Le souverain aragonais, qui vient de réunir en un seul Etat l'Aragon et la Castille, obtient l'alliance de Guilhem VII, dont il épouse la sœur. La belliqueuse féodalité poitevine et aquitaine, sous la conduite de ses comtes-ducs, galope du Glain à l'Ebre, de la Garonne aux bords du Bosphore et de l'Oronte, friande des beaux coups d'épée et des sanglants assauts, ramenant avec elle les captives et les trésors enlevés au sac des villes. Ainsi en 1069, Guy-Geoffroi est venu secourir le comte de Barcelone et enlever, après une vive attaque, Barbastro sur l'Ebre à l'émir de Saragosse. En 1187, les barons poitevins, sous les ordres d'Hugues le Diable, sire de Lusignan, ont taillé en pièces les Almoravides à Estella et à Tudela en Navarre. Guilhem VII avec 600 chevaliers vient participer aux victoires décisives d'Alfonse le Batailleur, roi d'Aragon, sur les musulmans (1120). Le sang poitevin et aquitain a coulé généreusement pour la cause de la chrétienté d'Occident. Quand le grand pape Grégoire VII prend en mains la cause de la chrétienté d'Orient, c'est à Guilhem VI qu'il songe aussitôt pour diriger la première Croisade. Si

Urbain II ne parvient pas à Glermont et à Poitiers (1095-1096) à entraîner aussitôt Guilhem VII dans cette vaste entreprise, du moins il voit accourir auprès des Croisés nombre de barons du Poitou, notamment le sire de Parthenay. Le comte-duc luimême, à la nouvelle de la prise de Jérusalem, s'émeut, et, piqué d'émulation, entraîne à sa suite 60.000 hommes jusqu'en Asie Mineure (1101), où ils trouvent presque tous la mort. Cinq ans après, dans les Etats de Guilhem Vil, qui avait montré dans son expédition l'âme d'un chevalier plus que celle d'un croisé, Bohémond, prince d'Antioche, trouve encore des auxiliaires pour voler à la défense du Saint-Sépulcre. A cette politique de magnificence les comtes-ducs gagnèrent la gloire, mais ils perdirent les réalités. A leur rôle de princes chrétiens, ils se trouvèrent avoir sacrifié inconsciemment leur autorité de souverains de l'Aquitaine.

Tout est apparence, en effet, dans cette souveraineté. Ane considérer que les dehors, les comtesducs exercent une sorte de royauté. Comme les rois, ils sont couronnés et sacrés. Leur cathédrale de Reims est la cathédrale Saint-Etienne de Limoges, où le duc reçoit l'épée, le manteau de soie, la couronne, l'anneau de sainte Valérie, l'onction sainte, signes divers de sa dignité, des mains de Tévéque, et où il jure sur les Evangiles de « punir les méchants », de détruire l'iniquité, de défendre l'Eglise et le peuple. Bien que les comtes-ducs aient au-dessus d'eux un suzerain, le roi de France, cette suzeraineté, plus honorifique que réelle, apparaît surtout comme une alliance volontaire des maisons capétienne et poitevine, fondée sur la communauté d'intérêts et peu dangereuse pendant un siècle et demi pour l'indépendance des Guilhem. Mais cette condition vassalique renfermait pour

Hypogée des Dunes, vue extérieure au vu" siècle {d'après le R, P. Camille de La Croix) ibid. Cbambranle de la porte. [Phot. Robnchon.)

PI. IV. — Poitou.

l'avenir de la dynastie poitevine un germe dangereux, dont le développement devait être fatal à son indépendance.

De même, l'Eglise que les comtes-ducs avaient d'abord dominée, à laquelle ils avaient imposé les membres de leur famille ou leurs fidèles comme dignitaires, ne tardait pas à s'émanciper de leur tutelle. Les Guilhem eurent, il est vrai, Thabiletéde coopérer avec les Gluniciens à la réforme ecclésiastique et de conclure avec la Papauté réformatrice un pacte d'alliance, auquel ils gagnèrent le maintien d'une partie de leurs prérogatives dans la collation des évêchés, des abbayes et autres bénéfices. Toutefois, la théocratie grandissante, du rôle d'alliés n'allait pas tardera les réduire au xii^ siècle au rang de subordonnés, portant ainsi un coup sensible à leur autorité.

Un autre péril menaçait encore le pouvoir de la maison poitevine. Elle était entourée au dehors d'ennemies, les autres puissances féodales, et minée sourdement au dedans par ses propres vassaux. A l'ambitieuse, belliqueuse et puissante maison d'Anjou, elle dut abandonner, après une lutte acharnée de cent cinquante ans, le pays de Manges, le Mirebalais, le Loudunais. Elle faillit môme un moment perdre dans ce conflit la Saintonge, et vit se dresser en face du duché d'Aquitaine, au xii^ siècle, le redoutable Etat angevin, formé de l'Anjou, du Maine, de la Touraine et des parties démembrées du Poitou. Au sud, les maisons de Poitiers et de Toulouse s'acharnèrent à une rivalité implacable, qui dura deux siècles, pour la possession du titre ducal. Les Guilhem, d'abord victorieux, maîtres même un instant du Toulousain et du Languedoc (1113-1115), en sortirent presque aussi affaiblis que leurs adversaires.

Pendant ce temps, ils négligeaient l'objet essentiel de leur tâche. La plupart d'entre eux, piètres administrateurs, peu aptes aux besognes patientes et durables, n'ont pas même Fidée d'une organisation centralisatrice qui eût été si nécessaire à leur Etat composite. Ils gouvernent avec les moyens de fortune et les institutions disparates dont disposent les féodaux. Ils n'ont à leur service que ces corps sans consistance, qu'on trouve partout dans le monde féodal, que des fonctionnaires peu sûrs, sans compétence spéciale, sénéchaux, viguiers, ou vicaires^ prévôts, châtelains, et sergents, dont les fonctions se confondent bientôt avec les fiefs. Point d'administration régulière. Point de cours de justice, dont les sentences soient respectées. Point de ressources normales, autres que celles des domaines et des redevances féodales. Point de système véritable de gouvernement. Magnifiques, dépensiers, prodigues, les comtes-ducs ont gaspillé leurs revenus, comme ils ont gaspillé leurs forces militaires. Ils n'ont pas su se donner l'appui de troupes permanentes et soldées. Ils se sont trouvés ainsi dans la dépendance de leurs propres vassaux.

Les grands princes du xi"" siècle ont, tant bien que mal, maintenu une certaine discipline dans cette féodalité, en la divisant par l'intérêt. C'est ainsi qu'ils ont, pendant plus de cent ans, trouvé un appui inébranlable chez les comtes d'Angoulême, dontils ont presque doublé les possessions. Mais presque partout, ils se heurtent à l'esprit d'indépendance, latente ou déclarée, de leurs feudataires. En dehors du Poitou, la pullulante féodalité gasconne, les maisons puissantes de la Guienne et de la Saintonge, Périgueux, Taillebourg, Châtelaillon, les dynasties féodales du centre, Velay, Gevaudan, Auver-

LA CIVFLISATION FEODALE EN POITOU. 59

gne, Limousin, Marche, ne sont réduites à une fidélité instable qu'à force de diplomatie ou qu'à grands coups d'épée. Dans le Poitou même, où se sont créés près de 400 seigneuries, où le sol s'est hérissé de forteresses formidables, les vicomtes de Thouars, de Melle, d'Aunay, de Chàtellerault, de Brosse, de Bridiers, les seigneurs de Parthenay, de Bressuire, de Lusignan, de Mauléon, de Chauvigni, sont des vassaux dont l'obéissance n'est obtenue qu'au prix de concessions onéreuses ou d'expéditions interminables.

Du grand Etat pditevin-aquitanique qu'ils avaient voulu fonder, les comtes-ducs ne sont point parvenus à faire une puissance solide, homogène, cohérente, comparable à l'Etat capétien ou anglo-normand. Le duché d'Aquitaine est resté le plus artificiel, le plus disparate, le plus fragile des Etats féodaux français. Les comtes-ducs n'ont pas réussi à lui donner l'unité politique, l'unité administrative, les fortes institutions qui eussent été nécessaires pour en assurer la durée.

La fragilité de leur puissance apparut dès l'époque du dernier duc, Guilhem VIIL Le successeur du premier des troubadours était une sorte de géant, entêté dans l'irrésolution, qui laissa en quelques années (1127-1137) accumuler les ruines. En conflit perpétuel avec les barons, qu'il ne put vaincre, à l'exception des sires de Châtelaillon; en lutte avec la papauté contre laquelle il soutint un pape schismatique, et qui l'obligea, par l'entremise de saint Bernard, à se soumettre à Parthenay à un pardon humiliant; en rivalité avec le roi de France, Louis VI, qui lui enleva la suzeraineté de l'Auvergne et du Velay; en guerre avec le comte de Toulouse, il finit prématurément sa vie dans un pèlerinage à l'ouest de l'Espagne, à Compostelle (1137). Avant

sa mort, il avait dû marier son héritière, Aliénor, à l'héritier de son suzerain capétien, Louis le Jeune. Dès lors, l'indépendance de l'Etat poitevin et aquitain se trouva irrémédiablement perdue. Il devint le satellite d'Etats rivaux et l'enjeu de leurs victoires successives, jusqu'à son absorption par la France capétienne (1204).

Du moins, pendant les trois siècles de son existence indépendante, l'Etat poitevin est-il parvenu, sous l'autorité de ses comtes-ducs, à un degré de civilisation supérieur à celui de la plupart des Etats féodaux français. Cette civilisation a été à la fois originale et brillante. La renaissance sociale, économique et intellectuelle, dont le Poitou estle centre, commence vers le milieu du x^ siècle. Elle atteint au plus haut degré de sa floraison au xi^ et au xii^ siècle, pour mourir rapidement dans la première moitié du

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