XIII
La puissance et le prestige des comtes-ducs contribue à créer un milieu favorable à cette renaissance. De 868 à 1113, ils ont presque toujours réussi ; à donner à leur comté le bienfait d'un ordre relatif, première condition de toute civilisation. Grâce aux ducs d'Aquitaine, secondés par l'Eglise, naît en Poitou, aux conciles de Gharroux (989-1028) et de Poitiers (1000-1026), la belle institution de la paix de Dieu, destinée à servir de modèle au reste de la chrétienté. Ils en assurent l'exécution, au grand avantage des clercs, des marchands et des paysans. Sous l'influence du gouvernement ducal, sous l'action du clergé, la féodalité aquitanique, violente, i batailleuse, anarchique, dépense son exubérance dans les pèlerinages, les expéditions lointaines, les croisades d'Angleterre, d'Espagne, d'Orient. Ses ' mœurs sont moins rudes et moins grossières que
celles de la féodalité française. Elle a de bonne heure son idéal, fait d'un singulier mélange d'aspirations religieuses, d'idées chevaleresques, d'orgueil de caste. Elle vit pour la joie, les fêtes, le luxe, les combats, mais elle imagine la première la courtoisie dans les rapports entre ses pairs et surtout dans les relations entre les sexes. Elle commence à introduire dans la vie féodale, avec les raffinements de la galanterie, le sentiment de l'honneur, exalté jusqu'au sacrifice, et le goût des plaisirs de l'intelligence à côté de ceux de la vie matérielle. Le Poitou des Guilhem prépare celui d'Aliénor et de Richard Cœur de Lion, et le xi^ siècle prélude au XII®, celui des cours cV amour. Mais la classe féodale poitevine, dépourvue de l'esprit de gouvernement et de sagesse, abandonne à l'Eglise triomphante et à la bourgeoisie naissante la direction de la société et la création de la richesse.
L'ascension de la puissance ecclésiastique sert à la fois les intérêts d'une caste et ceux de la civilisation aquitanique. C'est en Poitou que triomphe, dès la première moitié du xi® siècle, la réforme religieuse, principe d'ordre et de progrès. Les abbés de Cluni, Odilon et Pierre le Vénérable, les grands papes réformateurs, Grégoire VU et Urbain II, trouvent, pour cette œuvre de relèvement social, de précieux alliés dans les comtes-ducs. L'intervention de saint Bernard y décide le succès final de la discipline, de la hiérarchie, de la morale chrétienne. Dès lors, l'Église poitevine est toute-puissante avec ses évêques, grands barons, aidés de leurs trois archidiacres et de leurs vingt-quatre archiprêtres, qui étendent de tous côtés sur leurs sept cents paroisses le réseau de leurs églises, de leurs chapelles, de leurs oratoires, et qui donnent pour neuf siècles la vie paroissiale pour cadre à la vie locale. Les
chapitres se fondent de tous côtés. Au lieu d'un seul, comme auparavant, on en compte 16 qui naissent dans ces trois siècles et qui exercent au profit de l'Eglise leur puissance d'attraction. La vie monastique renaît et s'épanouit avec une vigueur inconnue jusquelà. Des ruines des vieilles abbayes, détruites par les Normands, ressuscitent dès le x^ siècle, sous la règle bénédictine, Saint-Cyprien et Gharroux, Nouaillé et Saint-Savin, Saint-Jouin de Marnes et Saint-Michel-en-l'Herm. Les créations se multiplient à mesure qu'on se rapproche du xii^ et du début du xiif siècle. Aux® siècle sont nées les abbayes de la Trinité de Poitiers et de M aillez ai s ; au xi% celles d'Orbestier, de Talmont, d'Yeu, de Moreaux, de Bellenoue, et surtout le grand monastère favori des comtes-ducs, Montierneuf, colonie clunicienne. Au xf, apparaissent encore les dernières fondations bénédictines : rile-Ghauvet, Bellefontaine, Ferrières, Fontaine-le-Gomte. Les fondateurs d'ordres trouvent en Poitou un terrain si favorable que les cloîtres y pullulent. Les Grandmontins s'établissent au Boisd'Alonne. Un Breton mystique, Bobert d'Arbrissel, fonde dans le diocèse de Poitiers la célèbre abbaye double d'hommes et de femmes de Fontevrault. Le grand apôtre saint Bernard et son disciple poitevin, le bienheureux Giraud de Salles, font surgir du sol, en moins de cent ans, 20 abbayes cisterciennes, parmi lesquelles figurent au premier rang l'Absie, les Ghâteliers, la Merci-Dieu, Bonnevaux, le Pin et Valence. A leur tour, les monastères essaiment des centaines de prieurés. Enfin l'ordre religieux militaire des Templiers va installer en Poitou le siège de son grand-prieuré d'Aquitaine et y multiplier ses commanderies. L'Eglise séculière et régulière marque alors de son empreinte ineffaçable la civilisation et la société poitevines. Elle
accumule la richesse foncière et mobilière. Elle sert d'initiatrice au progrès agricole et aux institutions de crédit. Elle s'efforce à faire prévaloir le principe d'ordre et à fortifier le sentiment moral à Taide de la foi religieuse. Elle suscite cet admirable mouvement de charité qui couvre l'Ouest d'aumôneries, de maladreries et d'hôpitaux. Elle aide à l'essor de la vie intellectuelle et au développement de l'art. Elle met ainsi au service du progrès social la puissance de son organisation.
Tantôt grâce à elle, tantôt malgré elle, soit avec l'appui du pouvoir des comtes-ducs, soit en dépit de leur opposition, ainsi que de la résistance des féodaux, la masse des populations arrive à conquérir la liberté et le bien-être. Une bourgeoisie industrielle et marchande, qui s'efforce bientôt à acquérir la propriété foncière, s'organise dans les villes qui renaissent ou qui se créent. Poitiers est devenu au XI* et au XII® siècle, avec ses ateliers florissants, ses foires fameuses, ses nombreux établissements religieux, sa cour comtale et ducale qui siège au Palais et au château reconstruits, avec ses écoles pleines d'étudiants, une vraie capitale, grouillante d'activité et dévie, dont la population, trop à l'étroit, déborde dans les faubourgs. Ghâtellerault , Saint- Maixent, Niort, Fontenay, Parthenay, Bressuire, Olonne, Givrai, Ghauvigni, Loudun, Maillezais, Gharroux se forment sur les principales voies fluviales ou terrestres, à l'abri des abbayes ou des châteauxforts. Les habitants des villes, dès le xi® et le xii^ siècle, obtiennent la liberté civile et économique, ainsi que l'abolition des mauvaises coutumes, c'està-dire de l'arbitraire seigneurial. Dans les campagnes, qu'il a fallu repeupler au x^ siècle, en appelant des émigrants ou pionniers, qu'on nomme alors les hôtes (hospites), le servage disparaît progressive-
ment. Dès le xi^ siècle, le Poitou est, avec la Normandie, un pays de petits tenanciers libres, détenant à charge de cens ou de redevances variées, en vertu de contrats perpétuels ou de baux avantageux, tels que les baux à mainfenne et à coniplant, de petits domaines de faible étendue {courtils, borderies, hébergements) qui remplacent les anciennes cours ou les manses. Ils arrivent à posséder sur leur tenure une sorte de copropriété, ils ont conquis la stabilité; ils jouissent de garanties dans l'ordre civil; ils peuvent même atteindre à la pleine propriété. Disséminés en milliers de fermes isolées ou en centaines de villages et de hameaux, suivant la nature du sol, les paysans, à l'exemple des bourgeois, commencent à se constituer en classes, tiers-état et peuple, avec lesquelles il faudra bientôt compter.
La richesse matérielle s'est développée en Poitou pendant cette période, presque autant que dans le modèle des Etats féodaux, la Normandie. Le feu et la hache ont ouvert dans les forêts de larges avenues. Hôtes et moines ont essarté avec acharnement, comme nos pionniers contemporains dans le Nouveau Monde. La charrue a pénétré dans les landes et les bois. Les grandes abbayes du Bas-Poitou, continuant sur une plus vaste échelle l'œuvre individuelle des paysans, préparent, à la fin du XII® siècle, la conquête du Marais par le dessèchement.
L'exploitation des richesses forestières et des ressources des eaux est, pour la première fois au Moyen Age, méthodiquement organisée. L'élevage des mules, des ânes, des chevaux, du gros bétail prend un grand essor, de même que celui du menu bétail, de la volaille et des abeilles. Les étendues cultivées en céréales sont accrues. L'horticulture et la viticulture reçoivent une prodigieuse exten-
sion, de même que la production des plantes industrielles. Avec ses salines, ses carrières, ses mines de fer, ses forges en pleine activité, ses métiers de petite industrie qui de l'enceinte des domaines seigneuriaux se sont répandus dans les villes; avec ses nombreux ateliers, où l'on fabrique les toiles et la draperie de laine, à Parthenay, à Saint- Maixent et à Poitiers; avec ses tanneries et ses corroieries urbaines de la Sèvre et du Glain, le Poitou est alors devenu un des principaux foyers industriels de la France. Ses peaux, ses cuirs, ses draps, ses tapisseries, sa boissellerie et sa céramique, surtout ses fers et ses aciers, ses casques {heaumes et broignes) et ses cuirasses, ses équipements militaires, ses épées, ses arcs et ses arbalètes, produits principalement à Saint-Maixent, à Nieuil-l'Espoir et à Poitiers, ont une renommée si grande qu'elle s'étend jusqu'en Italie, jusque dans la Scandinavie et même dans la lointaine Islande. Le commerce, utilisant les vieilles chaussées romaines restaurées, les nouveaux ponts de bois ou de pierre, la facilité qu'offrent les monnaies, multipliées par les ateliers monétaires, et le crédit pratiqué par les moines et les Templiers, sort de son ancienne torpeur. Il entre en contact avec les marchands des diverses parties de l'Europe dans les grandes foires de Poitiers au XII® siècle.
A la même époque naissent les ports, Olonne, Marans, surtout la Rochelle, cette dernière qui remplace Châtelaillon disparu. Dans les îles, à Oléron, à Ré, à Noirmoutier commencent à affluer les marins flamands, Scandinaves, anglais, allemands. Le droit commercial et maritime de l'Aquitaine poitevine réussit sous le nom des rôles d'Oléron à s'imposer à TEurope commerçante.
Dans ce milieu plus riche et plus civilisé, les
6g HISTOIRE DE POITOU.
goûts et rintelligence se sont affinés. Les lettres, les sciences et les arts sont les fleurs suprêmes de cette civilisation poitevine, qui, après avoir brillé d'un éclat incomparable, devait se faner si brusquement.
Les comtes-ducs et leurs vassaux, les évêques et les abbés contribuent à cet épanouissement de la vie intellectuelle. Avant que les Capétiens aient créé leur « librairie » du Louvre, Guillaume le Grand a fondé la bibliothèque de son palais de Poitiers, dont les rivales sont celles de l'Ecole épis- ■ copale et de l'abbaye de Maillezais. Les Guilhem et leur héritière Aliénor attirent auprès d'eux les savants, les lettrés et les artistes, s'intéressent à leurs travaux, appellent aux dignités ecclésiastiques et séculières les plus capables. Ils ont fait de Fulbert de Chartres, le type des beaux esprits du xi^ siècle, un trésorier de Saint-Hilaire, du philosophe Gilbert de la Porrée un évéque de Poitiers, de même que le mari d'Aliénor, Henri II, fera de l'humaniste Pierre de Blois un chancelier de Sicile et un archidiacre de Londres. Ils font résumer par Pierre de Thouars les connaissances scientifiques de leur temps. Ils protègent les troubadours et se glorifient de manier aussi bien qu'eux la langue de la poésie. Guilhem VII a pu inaugurer brillamment la lignée des poètes de la langue d'oc. La fille de ce Guilhem VIII, dont le troubadour Marcabrun avait obtenu le patronage, Aliénor, protège elle-même le prince de la poésie romane, Bernard de Ventadour. La fille d'Aliénor, Marie de Champagne, a été la protectrice du troubadour Ricaut de Barbezieux. Les fils de la dernière duchesse d'Aquitaine, Henri le Jeune, Geofîroi, Richard Cœur de Lion ont brillé dans les cercles poétiques, comme dans les tournois, ont stimulé par leur générosité et par leur exemple
Fémulation des poètes de la langue d'oc. Leurs vassaux et vassales, les Ebles de Ventadour, les Hugues de Lusignan, les Savari de Mauléon, les Marie de Turenne, les Marguerite d'Aubusson prennent place dans ce chœur de lettrés ou d'inspirateurs et de protecteurs des lettres, et contribuent au splendide essor de la poésie romane. L'Eglise et les princes de la dynastie poitevine encouragent également les travaux des savants. Membres du haut clergé, comtes-ducs, grands vassaux, tous sont enfin les promoteurs de cette renaissance artistique qui a couvert le Poitou de chefs-d'œuvre.
La culture intellectuelle est en honneur aussi bien dans la classe aristocratique que dans le clergé et que dans la bourgeoisie naissante. Le Poitou possède alors des Ecoles de haut enseignement, qui sont nées et qui prospèrent à l'ombre des cathédrales et des cloîtres monastiques, à Saint-Hilaire, à Saint- Pierre, à Notre-Dame de Poitiers, ainsi qu'à Maillezais. Des maîtres illustres, Fulbert de Chartres, Gilbert de la Porrée, Geoffroi de Mauléon y attirent la foule des auditeurs. Auprès d'eux, se forment de futurs chefs d'églises, archevêques, évêques, patriarches, des canonistes, des théologiens, des professeurs, des sermonnaires, quelques hommes de science. On enseigne dans ces écoles la théologie, la philosophie ou dialectique et les belles-lettres. Les femmes, elles-mêmes, s'intéressent à ces études, et Poitiers au xii^ siècle a son Héloïse dans la savante Adelige, nièce de l'archidiacre de Saint-Hilaire.
De ce milieu cultivé sortent des chroniqueurs, tels que Guillaume de Poitiers et Richard le Poitevin, moine de Cluni, dont la curiosité s'attache au récit des grands événements de leur temps, tandis que des annalistes plus obscurs, ceux de Maillezais
et de Saint-Maixent, s'appliquent avec une patience érudite à conserver les souvenirs des faits de l'histoire de leur province. D'autres hommes d'Eglise s'efforcent à exploiter le domaine de la théologie et de la métaphysique. Le Poitou apparaît à cette époque comme un foyer de libre recherche. Abélard plonge par son ascendance paternelle en pleine terre poitevine. Au xi*^ siècle déjà, le progrès des doctrines manichéennes inquiète un moment les penseurs orthodoxes poitevins. Les deux tendances se font jour en effet. D'un côté, se trouve le célèbre hérésiarque Bérenger de Tours, élève de l'école de Poitiers. De l'autre, est l'école traditionaliste, épiscopale et clunicienne, qui condamne l'hérétique dans le concile tenu au chef-lieu même du Poitou. Ce dualisme persiste au xii^ siècle. Les théologiens conservateurs s'enorgueillissent des études de l'abbé de l'Etoile, Isaac, et de celles du futur chancelier de lEcole épiscopale de Paris, Pierre de Poitiers qui fut surnommé l'un des quatre labyrinthes, c'est-à-dire des plus profonds esprits de la France. Mais auprès d'eux, de libres esprits sont hantés de la noble ambition de concilier la raison avec la foi. Gilbert de laPorrée, évêque de Poitiers, ancien collègue d'Abélard aux écoles de Chartres, ancien chef de l'Ecole épiscopale poitevine et rival de gloire du célèbre docteur breton, ainsi que de son émule Guillaume de Champeaux, se heurte au dogmatisme âpre et autoritaire de saint Bernard, mais n'en ouvre pas moins la voie par son œuvre de philosophe chrétien à la vaste synthèse du docteur angélique, saint Thomas d'Aquin.
D'autres clercs s'illustrent par leur talent de sermonnaires, de moralistes ou d'humanistes. Raoul Ardent, un Parthenaisien, élève de l'Ecole poitevine, est l'un des plus éloquents prédicateurs
de ce temps. Pierre de Poitiers, qui fut grand-prieur de Gluny, peut être compté parmi les meilleurs poètes latins du xii® siècle. Trois courants distincts se dessinent dans la vie intellectuelle des classes populaires et aristocratiques. Tandis que le latin reste la langue des clercs, le dialecte poitevin, variété de la langue d'oil, se forme dans le peuple, sans parvenir encore au rang de langue lettrée. Mais dans l'aristocratie, c'est l'idiome méridional qui triomphe. La féodalité poitevine, à l'exemple des comtes-ducs, parle de préférence la sonore langue d'oc.
Elle accueille avec une faveur persistante les troubadours et les jongleurs. C'est dans l'atmosphère des châteaux que s'épanouit avec les Guilhem Vil, les Marcabrun, les Bernard de Ventadour, avec les princes poètes de la lignée d'Aliénor et leur rival Bertran de Born, cette poésie romane dont l'épanouissement rappelle celui d'une plante de serre chaude. Elle reflète les passions, les sentiments et les idées de l'aristocratie poitevine, sa sensualité, sa bravoure, sa légèreté brillante, sa curiosité d'esprit, son insatiable vanité. Variant à l'infini les formes poétiques, ingénieuse et subtile, elle multiplie pour lui plaire ses chants d'amour, de fête et de guerre, ses satires et ses jeux empreints de préciosité. Elle est comme le miroir de cette civilisation du Poitou, où la société chevaleresque, qui y tint une si large place, vécut surtout pour les raffinements du plaisir et l'enivrement des combats. Le foyer poétique qui brilla dans l'Aquitaine illumina de son éclat ou du moins réchauffa de sa flamme le reste de la chrétienté.
Ce mouvement littéraire contribua à adoucir, dans l'Ouest et le Midi d'abord, puis dans le reste de la France, les habitudes et les rapports sociaux. La
poésie des troubadours, à laquelle le Poitou fournit tant d'aliments, répandit par degrés le nouvel idéal de l'amour courtois, le sentiment des vertus chevaleresques, le goût d'une métaphysique sentimentale, subtile et raffinée, qui fit contrepoids à la grossièreté et à la licence des mœurs. Elle introduisit dans la vie des hautes classes plus de douceur, de dignité et de délicatesse. Elle ne changea pas assurément le fond brutal et rude de la société féodale, mais elle en transforma l'apparence et lui donna certains des dehors d'une société civilisée.
Cette floraison littéraire et scientifique s'accompagne d'une résurrection de la vie artistique. Aucune autre époque de l'histoire du Poitou n'a dépassé par l'éclat de l'art le xi^ et le xii® siècle. Le goût du luxe et la générosité, aussi bien que la foi profonde, des princes, des féodaux, des corps ecclésiastiques et laïques, contribuent à couvrir la province d'une foule d'édifices, où se font jour l'ingéniosité, la fécondité d'invention et souvent l'originalité des artistes. Les résidences seigneuriales commencent à être aménagées avec plus de souci de l'élégance et du goût. Le palais des ducs d'Aquitaine à Poitiers, reconstruit en grande partie au xf siècle, peut, avec sa hardie charpente, sa grandiose salle des gardes et sa belle chapelle, donner une idée de la magnificence des comtes-ducs. De même, le clergé ne se contente plus des frustes constructions du passé. Au xii® siècle, quand est construite l'abbaye de Fontevrault, la même préoccupation artistique apparaît, aussi bien dans le délicat cloître roman que dans la fontaine et même les cuisines de cet établissement monastique. A Poitiers, l'évêché et les maisons canoniales sont décorés, à l'époque de Gilbert de la Porrée, avec un souci de l'art inconnu jusque-là. On retrouve cette
préoccupation dans toutes les constructions de cette période, spécialement à partir du milieu du xi^ siècle.
La civilisation artistique du Poitou aquitain brille surtout pendant ces trois cents ans dans les nombreux monuments de l'architecture religieuse. C'est en pays poitevin, en effet, que s'est constitué le centre le plus brillant de l'art architectural roman. L'Ecole poitevine d'architecture romane, pendant le xi^ siècle et le premier quart du xii% a multiplié les cathédrales, les églises et les chapelles aux murs épais, aux triples nefs, aux intérieurs obscurs, aux tours massives, aux portails trapus, aux puissants contreforts.
Elle a su la première substituer les voûtes de pierre aux lambris de bois, employer l'arc brisé {ogive) dans les arcatures latérales, et prodiguer sur les frontons, les façades, les fenêtres, les richesses d'une ornementation variée. Elle a ainsi servi de modèle aux architectes d'une bonne partie de la France, à ceux de Gascogne et du Languedoc, comme à ceux du Berry, de la Marche, de la Bretagne, voire même du pays Chartrain. L'expansion de l'art roman poitevin a été une des formes de l'influence de la civilisation supérieure qui a fleuri en Poitou au temps des comtes-ducs.
Après cette première floraison, l'Ecole poitevine n'a pas épuisé sa sève. Elle a renouvelé ses procédés, sous l'influence de l'art oriental ou byzantin. Elle est parvenue à donner aux édifices religieux plus de clarté, de légèreté et de solidité, en imaginant les coupoles, les berceaux transversaux, et en appliquant aux voûtes intérieures le système de l'ogive. Elle a parsemé le Poitou des traces de sa splendide et géniale activité, dont on admire les multiples spécimens dans les basiliques Saint-Hilaire et Sainte-
Radegonde, dans les églises Saint-Porchaire et Notre-Dame-la-Grande de Poitiers, cette dernière vrai chef-d'œuvre de l'art roman; dans celles de Saint-Laon de Thouars, de Chauvigni, de Lusignan, de Villesalem, de Melle, de Parthenay, de Jazeneuil, d'Airvault, de Pouzauges, de Vouvant, de Nieuilsur-l'Autise, aussi bien que dans l'Octogone de Montmorillon. Elle a enfin, par une dernière évolution, ouvert la voie à l'architecture gothique ou ogivale dans la seconde moitié du xii® siècle.
De leur côté, les i/magiers ipoitevins dégageaient la sculpture des formes grossières et barbares qui persistaient encore au x^ siècle. Dans les deux cents années qui suivent, les ateliers de sculpteurs se multiplient en Poitou. On y réapprend le modelage et le dessin. Les artistes, d'abord avec une gaucherie naïve, puis avec un sentiment profond de la nature et de la vie, exécutent les façades charmantes ou magnifiques des églises de Maillezais et de Vouvent, d'Airvault, de Ghampdeniers, de Thouars et de Melle, surtout les admirables groupes du portail de Notre-Dame-la-Grande à Poitiers, les chapiteaux de Fontevrault et du tombeau de saint Hilaire.
Tantôt, ils décorent le portail des églises de statues équestres d'un style conventionnel. Tantôt, ils empruntent à la faune et à la flore locale des motifs d'ornementation, exécutés avec un art réaliste, ou bien ils font revivre les personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament sous les traits réels ou idéalisés de leurs contemporains. D'autres colonies d'artistes, qui ont voulu rester inconnus, et dont quelques-uns furent assurément des hommes de génie, portent à la même époque la peinture sur fresque à sa perfection. Deuxécoles existèrent, l'une àSaint-Savin, l'autre probablement à Poitiers. Leurs
Cliaiivigny, le Cllàteau (Silcs et monuments du T. C. F.].
ibid. Chapiteaux de léglise St-Pierre (xii« siècle). (Phot. iiobuchon.)
PI. V.— Poitou.
peintres ont déroulé les scènes des Ecritures sur murs de Féglise abbatiale de Saint-Savin, de la '.
les basilique Saint- Hilaire, du baptistère Saint -Jean, et de Notre-Dame-la-Grande à Poitiers, ainsi que sur ceux de l'église abbatiale de Charroux et de Notre- Dame de Montmorillon. Ils ont laissé devrais chefsd'œuvre de peinture murale, qui, par la simplicité, la clarté, l'art de la composition, la science du dessin, le mouvement et la grandeur, rappellent les plus belles époques de la peinture hellénique. Ils ont inspiré les artistes des provinces voisines, de la Touraine, de l'Anjou, et propagé leurs procédés jusqu'au nord de la Loire.
Dans les mêmes centres de la vie artistique poitevine, à Poitiers notamment, travaillent des peintres verriers, moins originaux; formés aux écoles de Saint-Denis et de Chartres, ils poussent l'art du vitrail à un degré supérieur de beauté. A la cathédrale de Poitiers, ils ont représenté Aliénor et Henri II en prières devant le prince des Apôtres. Connaissant à merveille les lois de l'harmonie des couleurs, passés maîtres dans l'art du dessin ornemental, ils ont su enchâsser leurs compositions picturales dans des panneaux rouges, blancs et noirs, et fait ressortir sur le fond des teintes bleues lumineuses la gamme éclatante et variée des couleurs rouges, jaunes, oranges, vertes. D'autres peintres, ceux de miniatures et d'ornements, rehaussent d'or et de dessins colorés les manuscrits, les missels et les livres d'heures, dont la bibliothèque de Poitiers conserve quelques spécimens. Les céramistes décorent les palais, les abbayes et les églises de carreaux vernissés et de mosaïques. Les commandes des princes, des grands seigneurs, des corps ecclésiastiques, puis de la bourgeoisie enrichie, donnent une vigoureuse impulsion aux arts mineurs. Poitiers a
eu au xi« siècle, de même que Limoges, des ateliers fameux, où l'on produisit les ornements d'église, les tapisseries, les tentures d'appartements. C'est un Poitevin, Mathieu de Loudun, qui fait tisser au xii^ siècle pour l'abbaye Saint-Florent de Saumur la célèbre tapisserie de \ Apocalypse,
Les orfèvres, les ivoiriers, les émailleurs exécutent les reliquaires, tels que celui de Gharroux, les châsses, les croix, les statuettes, pour les trésors des monastères et des églises. On peut se faire une idée de la variété de leurs œuvres par les milliers d'émaux sortis des ateliers de l'école Limousine, dont l'influence rayonna en Poitou, et dont l'un des plus beaux exemplaires est l'émail champlevé qui représente, dans l'église Saint-Julien du Mans, Geoffroi Plantagenet, le père du second époux d'Aliénor d'Aquitaine (1151-1160). Le Musée du Louvre possède encore le beau vase en cristal de roche, avec monture de vermeil, garni d'or et de pierres fines, entouré de filigranes, qu'Aliénor ellemême avait donné à l'abbaye de Saint-Denis. G'est de la duchesse d'Aquitaine enfin que l'abbaye de Fontevrault avait reçu de magnifiques œuvres de l'art poitevin, une coupe, un grand calice d'or, divers vases d'or et d'argent, une croix de procession en or, garnie de pierreries. Les artistes trouvaient un accueil empressé auprès de ces brillants princes poitevins, auxquels rien n'était étranger des diverses manifestations de l'art. Ces princes furent passionnés amateurs des auditions musicales; ils se plaisaient à celles des jongleurs du Midi qui accompagnaient les compositions poétiques des troubadours. Ils goûtèrent également celles des musiciens bretons, pour lesquels Marie de France composait ces poésies ou lais mélancoliques auxquels son nom est resté attaché.
Le Poitou connut ainsi, dans les trois siècles de son existence indépendante, toutes les formes de la renommée. Il fut l'Etat le plus puissant et le plus brillant de la France féodale, le véritable centre de la nationalité aquitanique. Ses souverains eurent dans l'Europe chrétienne une place supérieure à celle des rois Carolingiens et Capétiens. La prospérité matérielle de leur comté et la richesse de ses habitants y facilitèrent l'essor d'une civilisation originale. Les lettres, les sciences et les arts embellirent de leur éclat l'existence de cette nationalité provinciale éphémère, dont la faiblesse, résultant de l'insuffisance des institutions de gouvernement et de l'absence d'une véritable unité politique, allait apparaître irrémédiable dans le conflit déchaîné pour la possession de l'Aquitaine au xif siècle et au début du XIII^
LA CHUTE DE L'INDEPENDANCE DE L'ETAT POITEVIN-AQUITAIN ET LE CONFLIT ENTRE CAPÉTIENS ET PLANTAGENETS POUR LA POS- SESSION DU POITOU (1137-1242).
L'Etat féodal poitevin, parvenu à l'apogée de sa gloire, commença en effet presque aussitôt à décliner lorsque s'éteignit la lignée mâle des comtesducs, à la mort de Guilhem VIII (1137). Dès lors, ballottés entre deux puissances nouvelles, celles des Plantagenets et des Capétiens, l'Aquitaine et le Poitou sont appelés à perdre leur indépendance et deviennent les enjeux d'un conflit séculaire. Ils sont destinés à être absorbés par des groupements plus homogènes et mieux constitués. Le Poitou, placé en quelque sorte à Favant-garde du duché aquitain, du côté des deux grands Etats anglo- normand-angevin et capétien, subit les contre-coups les plus directs de leur rivalité. Pour lui s'ouvre une longue crise, à Fissue de laquelle, après avoir plusieurs fois changé de maîtres, il va être définitivement absorbé par la nationalité victorieuse.
Peu étendu, mais cohérent, homogène et fort, l'Etat capétien, réorganisé par Louis le Gros, semble d'abord le plus capable de recueillir l'héritage poi-
tevin et aquitain. Les rois de France au xii* siècle ont le prestige moral que leur donne leur titre de suzerain et la force que leur confère leur étroite alliance avec l'Eglise. Les deux politiques habiles et prévoyants qui dirigent la monarchie capétienne, Louis VI et Suger, ont saisi l'occasion que leur offrait l'affaiblissement de la puissance des comtesducs, au temps de Guilhem VIII, pour resserrer fortement le lien féodal jusque-là relâché et pour préparer le mariage de l'héritière de l'Aquitaine, Aliénor de Poitiers, avec l'héritier du royaume de France, Louis le Jeune. Le mariage est conclu aussitôt après la mort du duc, peu de temps avant celle de Louis VI lui-même, si bien que le nouveau roi se trouve ceindre à la fois la couronne des rois capétiens et celle des ducs aquitains. Il double l'étendue de son Etat et en porte d'un seul coup les limites jusqu'aux Pyrénées. Dans la pensée des deux hommes qui avaient ménagé ce coup de théâtre, cet événement devait préparer l'assimilation progressive du Poitou et de ses dépendances avec le royaume capétien, avec la France. Mais dès l'origine un malentendu pesa sur ce point entre les Aquitains et les Poitevins d'un côté, et les Français de l'autre. Les Capétiens songeaient à une unification politique progressive, à laquelle la turbulente féodalité poitevine et aquitanique était loin de se résoudre. Cette discordance de vues était l'indice des difficultés qu'allaient rencontrer les princes français du xii^ siècle et qu'ils étaient alors encore peu capables de surmonter.
Louis le Gros et ses conseillers avaient cru que l'union matrimoniale préparerait une annexion effective, à l'aide de l'établissement d'un système gouvernemental ou administratif commun. Au contraire, les grands seigneurs, les évéques et même
le peuple poitevin, se refusaient à voir en Louis VII un autre personnage que le prince-époux de la duchesse d'Aquitaine, simple protecteur et administrateur provisoire d'un pays résolu à conserver son autonomie quasi intégrale. Telle était aussi à coup sûr la pensée de la fille de Guilhem VIII, devenue reine de France. Le désaccord n'apparut pas aussitôt; Aliénor n'avait que quinze ans au moment de son mariage. Mais bientôt il surgit et grandit rapidement. Aliénor ne tarda pas à montrer la liberté d'allures d'une princesse de grande race et l'esprit d'indépendance capricieuse d'une souveraine, héritière d'un des premiers Etats de la chrétienté. Fort belle et fort coquette, sensuelle, d'humeur légère et mobile, infiniment spirituelle, parfois caustique et mordante, d'une intelligence vive et subtile, d'une verve endiablée, elle formait un contraste complet avec le Capétien, son mari. Elle aimait le mouvement, les plaisirs, les dehors du pouvoir même, en une cour où les reines n'avaient longtemps joué qu'un rôle effacé. Elle avait l'orgueil et même la hauteur de son rang; elle ne pouvait manquer de revendiquer ses prérogatives. Elevée dans un milieu d'esprit libre, elle n'avait pas la conception ascétique de vie qui inspirait Louis VII. Sans cesser d'être docile aux lois de l'Eglise, elle savait garder avec les clercs une allure dénuée de servilisme. Au lieu d'être dominée par le roi, ce fut elle qui le domina. Son mari, qui avait montré à ses débuts des velléités d'autoritarisme et d'activité, ne sut pas cependant résister à Aliénor, pour laquelle il éprouvait un amour passionné. Il fit revivre, pour lui plaire, les prétentions des ducs d'Aquitaine sur le comté de Toulouse, en organisant une expédition contre ce dernier en 1141. Il obligea divers vassaux du duché, les vicomtes de Limoges, le comte d'An-
LA CHUTE DE l'iNDÉPENDANCE DE L'ETAT. 79
goulême, les seigneurs de Rochefort et de Maiiléon, à s'incliner devant son intervention. On le vit même, sous l'influence de sa femme, tenir tête à PEglise, revendiquer les droits ducaux sur la confirmation des élections épiscopales, notamment à Poitiers, et soutenir sa belle-sœur, mariée au comte de Vermandois, contre le comte de Champagne, protégé de saint Bernard. Jaloux de l'autorité comtale, il réprima énergiquement une tentative des habitants de Poitiers, qui non seulement avait pour objet la formation d'une république communale, mais encore l'organisation d'une ligue entre les autres cités et bourgs du Poitou (1137).
Mais bientôt, il retombait sous le joug du clergé ; il subissait l'ascendant de saint Bernard (1144) et prenait la physionomie de moine couronné, sous laquelle l'histoire se le représente d'ordinaire. Scrupuleux, timoré, revenu aux pratiques d'une dévotion méticuleuse, aux distractions d'un sacristain ou d'un enfant de chœur, il orna des autels, se plut à réciter l'office divin, à faire oraison, à chanter au lutrin. Il se mit à jeûner tous les samedis au pain et à l'eau. Il exagéra la candeur, la sobriété, l'abstinence; cette « simplicité de colombe », pour emprunter le langage des choniqueurs monastiques, lui valut le mépris d'Aliénor. Celle-ci aimait à railler et à rire; le roi était devenu scrupuleux et morose. Sa cour manquait d'animation et de gaieté. Il eût pu dominer la fille des Guilhem par l'énergie, l'audace, l'autorité. Il perdit tout ascendant sur elle par sa faiblesse, sa pusillanimité, sa soumission de piètre amoureux, transi et jaloux. Il voulut l'amener avec lui à la seconde croisade. La présence de la reine, avec un nombreux cortège féminin, ne fit qu'entraver la discipline. A Antioche, Aliénor retrouvait une ville de luxe et de plaisir, où régnait son oncle paternel,
Raimond de Poitiers, un bel homme, d'allure élégante, brave et spirituel, éloquent et affable, souple et avisé. Il se servit de sa nièce, plus jeune que lui de vingt-cinq ans, pour seconder ses ambitions personnelles. Il l'entraîna dans un tourbillon de fêtes et de plaisirs, où leur intimité fit scandale. De là des scènes de violence dans le ménage royal, où Aliénor s'emporta jusqu'à taxer son mari de couardise. Il est possible même qu'elle n'ait point, en ce milieu d'Orientaux de mœurs faciles, ménagé scrupuleusement l'honneur de Louis VII. « J'ai voulu épouser un roi et non un moine », allait-elle répétant. Au retour, les deux époux prirent passage sur deux navires différents ; ils se laissèrent un moment réconcilier par le Pape Eugène III. Mais bientôt, le divorce, retardé par les conseils du sage Suger, devint inévitable. Il fut prononcé, pour cause de parenté, au concile de Beaugency, de l'avis même de saint Bernard, le 21 mars 1152. Aussi bien l'Aquitaine n'obéissait-elle plus au roi capétien, dont les prévôts étaient l'objet des bravades des féodaux. Le Poitou en particulier, rançonné par deux favoris de Louis VII, un homme d'Eglise, Tex-chancelier Cadurc, et un homme d'épée, Geoffroi de Rançon, était prêt à se soulever, quand ce premier essai malencontreux d'union se rompit de lui-même.
L'Etat anglo-normand-angevin essaya alors de reprendre la tâche dont TEtat capétien n'avait pu venir à bout. Cette fois, l'Aquitaine et le Poitou faillirent trouver leur maître. Aliénor avait déjà jeté les yeux sur un nouvel époux, Henri II Plantagenet, comte d'Anjou et de Maine, possesseur du Loudunais et d'une partie de la Touraine. Henri II était l'héritier de cette ambitieuse maison angevine, dont la fortune n'avait fait que croître de-
puis deux siècles et qui venait de la consommer par l'annexion du duché de Normandie, en attendant de joindre à ses États le royaume d'Angleterre. Le mariage de l'héritière des comtes-ducs et du chef de la dynastie angevine était à la fois fondé sur l'amour et sur l'ambition. Aliénor trouvait dans cette alliance l'appui d'un homme bien plus puissant que Louis VII. Le maître des deux rives de la Manche et des bords dé la Loire avait autrement de forces que le Capétien, indécis et mou, qui venait de laisser échapper maladroitement l'héritage aquitanique par dépit d'amoureux déçu. La duchesse d'Aquitaine était d'ailleurs arrivée à l'âge de la maturité féminine. Elle avait 30 ans, et la mâle beauté du prince angevin, plus jeune qu'elle de douze années, paraît ne pas l'avoir laissée insensible. Rien d'étonnant si, suivant l'expression d'un contemporain, elle préféra « cette jeunesse vigoureuse à la sénilité précoce » d'un Louis VII. Le nouveau duc d'Aquitaine n'était d'ailleurs pas un bellâtre. De taille moyenne, il avait une chevelure rousse et touffue, un nez retroussé, des yeux grisâtres, des jambes torses, un ventre proéminent, des mains calleuses, une mise peu soignée. Mais sa carrure d'épaules, son masque de lion, son encolure de taureau, son solide poignet d'athlète, lui donnaient cette allure expressive et énergique qui fait la vraie séduction masculine. Excellent cavalier, chasseur infatigable, rompu à tous les exercices du corps, s'il avait les dehors d'un baron féodal, il dépassait tous ses contemporains par la portée de son intelligence et par l'étendue de son génie politique. Fort généreux, mais peu dévot, peu prodigue à l'égard des gens d'église, lettré, savant, protecteur des poètes, connaissant plusieurs langues, beau parleur, spirituel et même caustique, il
était fait pour séduire Aliénor par ces affinités de caractère. Mais il y avait surtout en lui le premier homme d'Etat du siècle. Chef d'armée prompt dans ses décisions, clairvoyant et plein d'énergie, diplomate rusé, opiniâtre, peu scrupuleux, administrateur d'une activité sans égale, d'esprit net et pénétrant, il unissait en lui tous les talents. De même que dans son royaume d'Angleterre il fit le premier essai d'une monarchie despotique, de même il s'efforça en France de réaliser l'unité de l'Etat composite auquel il venait de joindre l'Aquitaine, en imposant au Poitou et aux autres provinces, dont se composait l'héritage d'Aliénor, les institutions de l'absolutisme anglo-normand.
Peu respectueux des traditions du passé, entouré de légistes férus du droit romain, il n'hésita pas à fouler aux pieds l'autonomie des Aquitains et tenta de soumettre à une sorte d'ordre monarchique la féodalité turbulente de l'Ouest. Il trouva d'abord en Aliénor une auxiliaire de ses plans. La reine vécut, femme et mère heureuse, tantôt au delà de la Loire, tantôt, le plus souvent, en son cher pays aquitain, entourée d'une cour brillante de dames, de chevaliers et de poètes. Elle donna à son époux huit enfants qui furent célèbres par la beauté, l'intelligence et l'esprit, mais auxquels elle légua aussi son humeur capricieuse et sa légèreté. L'une de ses filles, Mathilde, femme du duc de Saxe, Henri le Lion, devait être la mère de l'Empereur Othon de Brunswick. La cadette, qui fut reine de Castille, a été la grand'mère de Saint Louis, et la troisième porta la couronne de Sicile, tandis que les quatre lîls qui survécurent, Henri le Jeune, Richard, Geoffroi et Jean, furent les princes les plus brillants de la fin du xii® siècle. Pendant vingt années, une collaboration étroite exista entre Henri II
et Aliéner. Celle-ci avait abandonné en fait à son mari le gouvernement de l'Etat aquitain. Aussi, jamais le pouvoir ducal ne fut-il aussi fort qu'aux mains autoritaires et énergiques du Plantagenet. Il marqua l'administration du Poitou de sa rude empreinte, obligea son rival Louis VII à renoncer au titre de duc d'Aquitaine (1154), prit pour luimême ce titre, ainsi que la dignité comtale, les partageant l'un et l'autre avec Aliénor. Il choisit ses agents administratifs supérieurs parmi des hommes de haute naissance qui lui étaient absolument dévoués, tels que le comte de Salisbury. Il recruta une armée permanente de mercenaires. Gascons, Brabançons, gens de toute nationalité. Ces routiers et ces cottereaiix, moitié brigands, moitié soldats, montrèrent du moins une valeur militaire supérieure à celle des troupes féodales. Il enrôla d'ailleurs aussi volontiers les féodaux que séduisait l'appât d'une solde ou du pillage. En laissant à ses sujets le droit de se dispenser, moyennant finances, du service militaire, il se créa un énorme trésor de guerre. Il put ainsi grouper pour ses campagnes de Poitou jusqu'à 20.000 soldats qui le suivirent fidèlement. Il occupa fortement les places du pays. Il mit la main sur les principaux manoirs. Il concentra ses moyens d'action militaire dans deux places d'armes : Poitiers, dont il refit l'enceinte, en lui donnant plus d'étendue, en la munissant d'un ensemble formidable d'ouvrages, de manière à s'assurer le seuil du Poitou, route naturelle de l'Aquitaine, et Niort, dont il construisit le fameux donjon, afin de pouvoir dominer la route de la Sèvre, et maîtriser les chemins de la Gâtine au nord, de l'Aunis au sud-ouest.
Il fit sentir à tous son despotisme bienfaisant, puisqu'il avait pour objet le maintien absolu de l'or-
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dre public. S'il prit volontiers des clercs comme fonctionnaires, il exigea de l'Eglise d'Aquitaine l'exemple de la plus stricte obéissance, installa ses créatures, des membres du clergé de Poitiers, sur les sièges épiscopaux de Périgueux et de Limoges, et disposa souvent à son gré des dignités ecclésiastiques de tout ordre. Conservateur de l'ordre établi, s'il admettait pour les bourgeois des villes l'octroi de libertés civiles, il rappela durement au respect de la hiérarchie féodale ceux qui, par exemple à Limoges et à la Souterraine, tentèrent de s'émanciper de la sujétion politique de leurs suzerains. Mais il porta surtout les plus rudes coups à la turbulente féodalité de ses Etats aquitains. A son frère Geoffroi, révolté contre lui, il enlève les fortes places de Loudun et de Mirebeau. Par la même occasion, il s'empare de la vicomte de Thouars, dont le détenteur avait secouru Geoffroi (1156), et il se trouve par là maître des clefs de la frontière du Poitou, ainsi que de la route de l'Anjou. Puis, il fait raser les fortifications de Limoges, et il va poursuivre en Gascogne sa besogne de justicier. Pendant douze années, la féodalité poitevine, matée, quoique frémissante de colère, n'osa se hasarder à la révolte. En 1168, elle finit par se soulever. Les chefs de la rébellion étaient le vicomte de Thouars, le sire de Lusignan, l'abbé de Charroux, les comtes de la Marche et d'Angoulême, qui comptaient sur l'appui du roi de France. Le comte de Salisbury fut tué dans une embuscade sur la route de Poitiers, et son neveu, le célèbre Guillaume, comte de Pembroke, surnommé le Maréchal, fait prisonnier par Gui de Lusignan. Aliénor qui les accompagnait n'eut que le temps de se jeter dans le château de Poitiers. Mais Henri II n'eut qu'à paraître pour faire capituler Lusignan, soumettre la Marche, l'Angoumois et le
Limousin (1168-69). Tout pliait devant lui. Il faisait reconnaître dans l'Aquitaine entière Tautorité ducale. Il s'arrangeait pour continuer à y gouverner sous le nom de son fils Richard, auquel il conférait le comté de Poitou et le duché lui-même (1169), du consentement d'Aliénor, mais en gardant pour lui la réalité du pouvoir. Il obligeait le comte de Toulouse à venir reconnaître à Montferrand la suzeraineté du nouveau duc (1173, janvier). Jamais la monarchie anglo-angevine ne sembla avoir été plus près d'atteindre l'unification tant désirée. Le Poitou parut sur le point d'être absorbé dans le grand Etat en formation, qui, entouré d'alliés en Italie, sur les Alpes, en Allemagne, en Espagne, menaçait d'étouffer son rival, l'Etat capétien.
La dissolution de cet Empire fut presque aussi rapide que l'avait été sa formation. Le Poitou, qui en était l'une des principales parties, entre depuis 1173 dans une période de troubles presque ininterrompus, dont le résultat est l'affaiblissement, puis la chute de l'État anglo-angevin dans le nord de l'Aquitaine. Vingt et une années suffirent pour amener ce résultat. Henri II se trouvait aux prises avec des forces de désagrégation, contre lesquelles son génie finit par se briser. La féodalité poitevine vaincue, mais non domptée, aspirait à l'indépendance. Les membres eux-mêmes de la famille royale refusaient de se plier à la conception unitaire. D'autre part la domination des Plantagenets se faisait détester par Tarbitraire administratif de ses agents. L'un de ceux-ci, le sénéchal de Richard en Poitou, Raoul de Paye, ancêtre des ducs de Norfolk, oncle maternel d'Aliénor, laissa la renommée d'un véritable tyran, aussi avide que violent. La fiscalité des Plantagenets, aussi âpre que le fut plus tard celle de Phi-
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lippe le Bel, contribuait à propager la haine de la domination anglo-angevine dans les classes populaires. Quant à l'Eglise, elle ne subissait le joug qu'à contre-cœur, et le conflit d'Henri II avec Thomas Becket aliénait au prince les clercs d'Aquitaine. Ce grand roi déchaîna d'ailleurs Forage par sa propre faute. Il gâtait ses qualités par la brutalité, par les emportements d'une colère sans frein, par les scandales de sa vie privée. A trente-neuf ans, au moment où Aliénor atteignait la cinquantième année, il se laissa emporter par sa fougue sensuelle jusqu'aux pires excès, ne respectant ni l'enfance, ni les liens du sang, ni l'honneur des siens. Il osa étaler aux yeux de la fière duchesse d'Aquitaine le scandale de liaisons adultères. De plus, il prétendait traiter ses fils en lieutenants dociles, sans volonté et sans indépendance, tandis qu'Aliénor voulait faire prévaloir les droits de ses enfants à l'exercice d'un pouvoir autonome. De là, des scènes affreuses dans le ménage royal. Le mari brutal serait allé, dit la légende, jusqu'à exercer sur la reine des sévices outrageants. Aliénor aurait, dit-on, songé à un second divorce. En tout cas, avec la complicité de Raoul de Paye, elle poussa ses trois premiers fils, Henri le Jeune, Richard et Geoffroi à nouer cette fameuse ligue de 1173 qui fut le premier coup porté à l'édifice patiemment élevé par le génie du Plantagenet. Les trois enfants s'enfuirent de la cour de leur père et un vaste complot s'organisa, où entra le roi de France, Louis VII, qui reprochait à son rival d'avoir mis à mort les seigneurs poitevins faits prisonniers cinq ans auparavant. Avec le Capétien, se liguèrent le comte d'Angoulême, les seigneurs de Taillebourg, de Rochefort, de Mauléon, de Lezay, et surtout Gui et Geoffroi de Lusignan, les plus ardents des conjurés du Poitou. Tous les ennemis d'Henri II des
deux côtés de la Manche avaient pris les armes. En deux ans, il en triompha, grâce à sa décision, à la force de ses troupes et au défaut de concert de ses adversaires. Il se saisit d'Aliénor, au moment où sous un déguisement masculin, elle s'apprêtait à quitter sa cour, et pendant douze ans, il la plaça sous bonne garde au delà de la Manche dans une demicaptivité. Vainqueur en Ecosse, en Angleterre, en Normandie, en Bretagne, il paraît enfin en Poitou (été de 1174). Il s'y saisit d'une foule de châteaux, et s'empare du quartier-général des rebelles. Saintes. Puis, il négocie avec Louis VII la paix de Montlouis (sept. 1174), où son triomphe est complet. Il s'y montra généreux, plus par politique que par sentiment. Il pardonna à ses fils, en s'arrangeant de manière à garder le plus clair des bénéfices de la victoire. Richard recouvra sans doute son duché d'Aquitaine et son comté de Poitou. Mais son père ne lui laissait que deux châteaux forts. Il lui abandonnait la moitié des revenus comtaux. Mais il se réservait en retour la haute main sur l'administration, et il mettait des garnisons, avec des capitaines sûrs, dans les places fortes. Il fit mieux. Il amena Richard, jeune encore, passionné pour la guerre, à lui servir de lieutenant, de docile exécuteur de ses volontés à l'encontre des féodaux. Il lui confia le commandement de ses troupes, après avoir reçu d'elles le serment de fidélité, et il les employa à occuper ou à détruire les forteresses de ses adversaires.
La tyrannie des Plantagenets s'appesantit plus lourde que jamais sur la féodalité poitevine. Le sénéchal Raoul de Faye, qui avait suivi Richard dans la révolte, se signala par ses excès d'autorité, tandis que le comte de Poitou lui-même montrait dans l'exercice du gouvernement autant de ru-
desse que son père. Il poursuivit avec une vigueur impitoyable la destruction des châteaux féodaux, lâchant ses soldats sur la petite noblesse, enlevant les femmes et les filles des « hommes libres », pour assouvir, disait-on, sur elles sa luxure et celle de ses compagnons. Le désespoir souleva encore une fois la féodalité d'Aquitaine contre cet exécuteur violent des desseins des Plantagenets. Pendant six années, c'est une lutte presque continuelle, où la révolte renaît à chaque instant de ses cendres. Mais les féodaux, incapables d'un plan concerté, abandonnés par la masse des populations qui les déteste, sont partout vaincus. Richard fond sur ses adversaires, les presse sans relâche et établit sa réputation de brillant général, de « cœur de lion », par une série de combats heureux sur la Vienne, la Charente, la Dordogne. En une campagne, il prend Limoges, Angoulême, Périgueux. Il détruit les châteaux de Pons et deTaillebourg. Il expédie à son père le comte d' Angoulême, les vicomtes de Limoges, de Turenne et de Ventadour, les sires de Gha- Bannais et de Matha qu'il a faits prisonniers. Le plan d'invasion du Poitou formé par la féodalité rebelle a piteusement échoué. La révolte n'a abouti qu'à la consolidation momentanée de la monarchie anglo-angevine. Henri II et son fils^ le comte de Poitou, ont même acquis en 1177 le comté de la Manche. Ils occupent plusieurs années l'Angoumois et le Périgord, et Richard peut disposer de la seigneurie de Cognac en faveur d'un de ses bâtards,^ Philippe. L'Aquitaine paraît domptée par les rudes mains du père et du fils.
Tant d'efforts devaient cependant rester infructueux. Les fils de Henri II lui-même, brillants chevaliers, dénués d'esprit politique, passionnés, prodigues, insouciants, jaloux et intraitables, sem-
Vouvant, portail de l'église (xil^ siècle) {Sites et monuments du T. C. F.).
Poitiers, S*«-Radegonde, Clocher roman du xi« siècle.
ibid. Église Notre-Dame La Gramle, des xr, xii^ et xv« siècles. {Phot. Robuchon.)