Etienne Batori. Tribunaux
Un petit nombre do nobles arriva aux élections à cause de plusieurs démarches irréfléchies et mal concertées du primat Uchanski, qui commit encore une plus impardonnable inconséquence en outrepassant son autorité, et en proclamant roi l'empereur Maximilien , sans attendre les suffrages de la nation. Jean Zamoïski , justement indigné de cet abus, proposa de choisir comme roi la princesse Anne Jagellonide Ce choix plut beaucoup aux Litvaniens , et Tétat équestre, présent à Félection , réunit volontiers ses suffrages et lui destina pour mari Etienne Batori , duc de Transilvanie, qui devenait ainsi roi. Batori se hâta de prendre possession de la couronne , et déjoua , par sa promptitude ,
sujet de rarticle qui promettait la paix aux dissidents. Cet article était conçu en ces termes : « Nous conserverons la paix et la tranquillité entre les dissidents sur la religion; nous tiendrons la main à ce que personne ne soit opprimé pour cause de religion; et nous ne permettrons jamais que cela arrive sous notre juridiction, ou par Tautorité de quelque tribunal que ce soit, mais surtout par la nôtre. » L*évéqae de Poznan, prétendit que le roi ne devait point le ratifier; presque tous set collègues soutinrent le contraire, et en appelèrent au témoignage de Montluc, qui, honteux de tout ce qu*il avait signé, n*osa répondre. Son . silence étonna les Polonais et le roi lui-même. Zborovski plus impatient, s'approcha de Montluc et lui demanda s'il n'avait pas consenti lui-même à cet article : a Vraiment , ajoula-t-il, si vous et vos collègues ne l'eussiez approuvé, jamais notre prince n'aurait eu nos suffrages. » Le roi s'aperçut de la vivacité de cet ambassadeur et voulut savoir ce dont il s'agissait. Montluc plus confus qu'il ne l'avait encore été, feignait de ne rien entendre; Zoborovski prit la parole, et s'adre»santauroi, le surprit bien davantage par ces mots : « Je disais, sire, k l'ambassadeur de votre majesté, que s'il ne s'était engagé à vous faire agréer cet article, vous n'auriez pas été élu roi de Pologne, el je dis plus k présent : si vous ne l'acceptez comme tous les autres, vous ne le 5erez jamais. » Ces paroles hardies, irritèrent tous les courtisans français; les murmures allaient éclater. Les roi les réprima pas un sourire gracieux qui semblait approuver ce qu'il venait d'entendre ; mais son cœur ulcéré ne se sentit plus, dés ce moment, le même goût pour le trône qu'on lui préparait. {SoWjnac. Histoire de PoL liv, xxiii.)
le parti de Maximilien , qui tomba sans retour. Mais les mécontents ne lui manquèrent pas , et il eut de grandes difficultés à surmonter. La ville de Dantzick , entre autres , mal intentionnée depuis quelque temps, ne voulut point le reconnaître; il fallut la soumettre par la force des armes. Il se concilia plus facilement la bienveillance du clergé , au point que celui-ci lui avança , pour la guerre , l'argent que la noblesse ne voulait pas accorder. Mais il gagna en partie la noblesse en instituantdes tribunaux suprêmes ou de la dernière instance, pour les Polonais, enl578,et pourlaLitvanie en 1580 j en renonçant presque à tout droit de justice, il rendit indépendante cette branche du pouvoir, et le roi ne conserva plus que le droit de grâce. Il ne resta pour la juridiction royale que la justice suprême de la loi teutonnique ou bourgeoise, dont le roi, trop occupé , confiait souvent l'exercice aux chanceliers. On découvrit bientôt dans le nouveau roi des qualités qui lui méritèrent l'estime et la confiance de la nation. Or, il en éprouva moins d'obstacles dans son administration ultérieure , il obtint facilement les impôts de la noblesse qui se montra plus empressée lorsqu'elle fut appelée à la guerre contre les Moskovites.
I(i3. Force-armée.
Jean Vasilevicz recommença ses irruptions dans la Litvanie, et s'empara de plusieurs places; et on peut voir sur la carte n« 9, jusqu'à quel point il a forcé les frontières de la Litvanie. Il n'avait pas prévu que le roi Batori serait d'un caractère plus belliqueux que ses prédécesseurs ; que lorsqu'il serait provoqué il déploierait, dans la guerre, une activité dangereuse pour lui. La Pologne, dès le temps de Sigismond , se trouva défendue au midi par un peuple qui était venu s'établir dans les tles du Dnieper. C'était les Kozaks, qui, toujours achevai, pouvaient poursuivre les Tatars et leur présenter un rempart insurmontable. Batori voulant introduire chez eux une discipline , leur donna une meilleure organisation, leur accorda le droit de choisir leur chef appelé Hetman ou Attaman et il leur procura de meilleures armes. Il continua à payer les subsides que les deux
Sigismonds accordèrent aux Tatars et même il les augmenta, à condition qu'ils resteraient tranquilles et serviraient fidèlement la république en cas de guerre. De cette manière il arma plusieurs points contre Jean Vasilevicz et opposa une barrière aux Turcs. Il lui fallait en même temps organiser la force intérieure de la Pologne. Le quart des rentes des biens nationaux et Fimpôt fixe ne pouvaient entretenir une armée de guerre j les autres impôts offraient plutôt des subventions extraordinaires qu'un revenu suffisant à tout moment pour la défense du pays. La noblesse était toujours prête à monter à cheval aux levées générales , et même , selonles dispositions des loissigismondines, elledevait passer des revues à certaines époques, dans ses palatinats. Cependant le long calme dont on jouit sous les deux Sigisroond la rendit paresseuse , elle ne fournit qu'une cavalerie dont la discipline était incertaine. Etienne Batori, suivant les conseils de Jean ZamoKski, tâcha d'enrôler un certain nombre de Hongrois mieux exercés et d'améliorer l'artillerie. Aidé par ce même Jean Zamoïski qui jouissait toujours d'une considération et d'une influence très-grande parmi la noblesse > il parvint à la décider à former même des régiments d'infanterie.
l/i&* Guerre avec les Bloskovites.
Etienne Batori alla en personne diriger la guerre contre les Moskovites.LeHetman,Jean Zamoïski, le suivi t. Bientôt, en 1579,Polock est reconquisej jusqu'à cette époque les Polonais , invincibles sur le champ de bataille, perdaient leurs forteresses et leurs villes. Batori réussit à les conduire sous les remparts et aux assauts des villes fortifiées. Il reprit ainsi plusieurs places au delà de Dzvina et s'avança au centre des états de Jean Vasilevicz. Zamoïski assiégea la grande ville de Pskov et pressa ses opérations militaires qu'un hiver rude même n'interrompit point. Jean Vasilevicz contemplait d'un œil désolé la dévastation de son pays , et les flammes qui le consumaient; il apprenait chaque jour de nouvelles perles, et ayant peur d'en supporter encore déplus grandes, pour obtenir la paix il eut recours à la médiation du pape, qui envoya le jésuite Possevin auprès d'Etienne.
iA5, Les Jésuites. La paU.
L'ordre des jésuites, créé depuis peu, fut extrêmement privilégié parles papes et non soumis aux autorités des diocèses. Il soutenait la doctrine du catholicisme romain et de son chef visible. Il cultivait avec assiduité les sciences et tous les genres d'études. Il acquît rapidement une grande influence et une prépondérance formidable. Les jésuites savaient entraîner dans leur ordre leshommes de talents les pluséminents, ils savaient gagner les faveurs desseigneurs et des princes catholiques et se procurer des donations énormes. Ils s'établirent de la même manière en Pologne où ils trouvèrent les bons offices de Batori qui leur témoigna trop de bienveillance. Lorsqu'il voulut établir des écoles en Litvanie et Tuniversité de Vilna , en 1579 , il confia cette université aux jésuites et leur laissa l'instruction de cette province. Or , Possevin, jésuite , obtint un accès très-facile auprès de Batori, et ayant acquis une grande influence sur lui, le décida à faire la paix avec Ivan Vasilevicz, qui faisait espérer à la cour de Rome de réunir son rite grec avec le latin. La paix fut conclue en 1582 , à Zapolé et à Chiverova-Gorka. Polock avec le pays ajacent fut restitué à la Pologne. Jean de son côté rentrant en possession de plusieurs places, évacua entièrement la Livonie. Ces conditions changèrent les frontières de la Litvanie, comme on peut le voir sur la carte n» 10 , et les consolidèrent jusqu'à la fin de l'existence de l'ancienne Pologne.
ii!|6. Zamolski*
Batori projeta de continuer la réforme de la république et conçut l'idée de la métamorphoser. La témérité de plusieurs seigneurs et l'étourderie de la noblesse , lui inspirèrent cette résolution. Il affectionna particulièrement Zamoïski, il lui accorda toutes ses faveurs, des distinctions et une autorité dont jamais aucun citoyen n'avait joui. Zamoïski était castellan, staroste, hetman, chancelier. Comme castellan de Krakovie, il était le premier sénateur
sdculier. Comme staroste de la même province, il avait une juridiction criminelle très-étendue dans toute la petite Pologne. Comme hetman, il était généralissime de toutes les forces militaires du pays , commandant toute la noblesse armée pendant lalguerre. Comme chancelier, il exerçait la justice suprême des villes; par la même charge de chancelier ou garde des sceaux, il devait être intime du roi et gardien de la loi. Les ordres du roi, ses grâces et ses dons même, n'avaient aucune valeur si le sceau du chancelier n'y était apposé; ce qu'il pouvait refuser toutes les fois que la volonté du roi était contraire aux lois ou aux privilèges.
i!i7. Les ZborovsfcL
Les Zborovskienviaient les faveurs dontjouissaitZamoiski. Ayant contribué très-efficacement au choix de Batori, ils croyaient avoir des titres à toutes ses grâces , et ils se voyaient négligés. Samuel, l'alné des Zborovski, banni du royaume au temps de Valois , pour avoir fait commettre un meurtre en présence du roi, espérait au moins obtenir son pardon. Voyant que Batori n'y pensait pas , il entra dans le pays , et bravant toutes les lois et autorités , il s'y promenait impudemment. Enhardi, il allait faire ses toursdans la province de la juridiction starostine de Zamoïski , qui l'avertit d'abord qu'il ne souffrirait pas impunément sa témérité ; et , voyant que son avis était méconnu , il le fit arrêter et décapiter à Krakovie, avec le consentement du roi. Alors l'exaspération des Zborovski fut extrême. Ils cherchèrent à indisposer la noblesse contre Batori , et à porter les Kozaks à la révolte , maudissant le roi sans réfléchir qu'ils offensaient l'autorité suprême et la république j qu'ils allaient encourir les peines de lèze-majesté el de perturbation de l'état. Accusés devant la diète, ils furent jugés par la haute cour, et Christophe Zborovski fut condamné à la décapitation, qu'il évita en passant à l'étranger (49).
(49) Pbocès de Zborovski. Peu de temps avant la décapitation de Samuel Zborovski, Christophe, son frère, avait sollicité de la cour une pension vacante. Le roi ne lui en accorda que la moitié. Ce refus, joint à tant d*autres désappointements poussa toute la famille de Zborovski dans
l/i8. Projet de réformer la République.
Batori disait toujours qu'à Dieu seul appartient le droit de diriger les consciences, et il ne voulait pas les contraindre en
une exaspération eitréme contre le roi et ZamoTski. Un de ses gens Voi-r tâszek, musicien, envoyé par Christophe à Samuel, crut devoir révéler le complot en remettant entre les mains da roi les lettres dont il était porteur. Le roi convoqua lesénatàLublin, produisit les lettres et fit connaître la trame. Jean Zborovski, castellan de Gnezne, jura qu'il en ignorait Fexislence. Christophe et André furent assignés à comparaître à la diète de Varsovie. L'affaire de Zborovski troubla cette diète. Irrités du supplice de leur frère, les deux Zborovski arrivèrent avec un nombreux cortège d'amis, de domestiques et de troupes armées. Parmi ces amis on voyait figurer Stadnicki et Gorka palatin de Posen , le plus riche et le plus puissant des seigneurs. Les Zborovski, pour appeler la pitié sur leur situation , firent voir le portrait de Samuel décapité au milieu des pleurs et des plaintes de ses nombreux enfants. Sur ces entrefaites, arriva le roi accompagné d'un grand détachement de troupe»; ZamoYski alla au-devant de lui.
L'assignation de Zborovski fut attachée & la porte du sénat. Le roi s'assit sur le trône, et on appela en son nom la cause sur laquelle les séna*teurs devaient statuer. Ce fut celle de Christophe Zborovski, et rhuissier l'appela par trois fois. L'accusateur, les défenseurs, les témoins se présentent et produisent les preuves et les lettres. Le château était, ainsi que la résidence du roi, garnis intérieurement et extérieurement d'hommes armés. Dans le sénat même, le roi, Zamoïski, Zborovski et Gorka parurent aussi chacun entouré d'un cortège armé. Les évéquet arrivèrent aussi avec un nombreux domestique. Ce jugement offrait un spectacle inconnu jusqu'alors dans les fastes du royaume. Les nonces terrestres, voyant que l'affaire prenait un caractère de sévérité, Jaloux de leur autorité, demandèrent à participer à cette cause. On leur répondit que le jugement suprême de la diète n'était pas de leur ressort; mais comme le roi voulait donner de la publicité à cette affaire, il leur fut permis d'y assister comme arbitres.
Avant l'ouverture de la séance, les Zborovski firent des démarche!) pour fléchir le roi par le ministère du clergé et de leurs amis, espérant d'obtenir grâce pour leur faute. Le roi ne se montra pas éloigné de leur pardonner , mais il voulut d'abord entendre de leur bouche un aven sincère. Soudain Jean Zborovski, castellan de Gnezne, prit la parole et parla ainsi au roi : « Sire I jamais la fidélité envers la patrie ne fat sus-
tiO POLOGNE FLORISSANTE.
aucune manière. Personne ne put lui persuader de persécuter qui que ce fût pour ses opinions. Il laissait chacun
pecte dans la maison de Zborovski ; jamais la loyale et franche nation polonaise ne trama des complots contre ses rois ; si un frère en s'épanchant à son frère exprimait, dans quelques lettres, ses griefs avec un peu plus de vivacité qu*il ne le devait, daignez , sire , ne pas regarder Texpression d'un ressentiment comme celle d'une conspiration ; daignez ne pas traiter mes frères comme des criminels et des traîtres. Les voili, sire, devant vous ! Ils implorent votre compassion; ils implorent Tentremise des vénérables hommes réunis pour les juger. Us n'ont garde de se défendre oontradictoirement avec leur souverain, ils ont assez expié leur faute par la mort d'un frère qui a péri sous le glaive du bourreau, d'un frère qui, s'il fût coupable de quelque crime, aurait dd être jugé par vous et le sénat et non pas par un magistrat particulier. Sire ! daignez vous borner à l'effUsion du sang d'un seul sans ajouter de nouvelles blessures à notre plaie saignante. Nous supporterons le reste comme le coup de notre malheureuse destinée ou comme l'expiation que le ciel demande pour nos péchés. Ayez pitié, sire ! de la génération ' de ces hommes qui ont si bien mérité de leur patrie! o
Les larmes inondèrent la figure de Jean Zborovski; tout pleura, le sénat, les nonces terrestres, les accusés et ses amis. On n'entendit que des sanglots et des gémissements. Le roi seul ne fut pas touché de ce spectacle, écoutant les plaidoyers]aYec étonnement plutôt qu'avec sensibilité. Ferme dans sa résolution, il ordonna de commencer le procès. L'instigateur, Rzeczicki, dans un beau discours, accusa Zborovski d'avoir tramé un attentat contre la vie du roi qui devait être effectué dans la forêt de Niépolomicé, quoique les pièces déposées ne le prouvassent point; cependant il se référait aui aveux de Samuel qui, avant sa mort, en accusa ses frères André et Christophe. Les complots de Christophe, tramés avec le tzar de Moskov, à Lubek, contre le roi et l'état, ftirent prouvés par les conditions qu'il fit au tzar. Enfin , l'outrage porté i la msgesté royale fût évident par les paroles et les écrits de Zborovski. Scdzivoî Czamkovski et Jacques Niemoïevski, tous deux très-éloquents, tous deux considérés parmi la noblesse, se constituèrent défenseurs de Zborovski. Après l'audition des plaidoiries , le sénat condamna Christophe Zborovski à la peine de mort et d'infamie. On ajourna la décision de l'affaire d'André Zborovski à la tenue de la diète prochaine. Christophe, sans attendre son arrêt, se retira en Moravie avec plusieurs de gcs amis et son cortège. ( Niemcevicz, notes à stt chants hittoriques , p. 261-265, édit. de Krak.j
libre de professer telle religion qui lui paraissait bonne, selon sa conviction ; il était cependant lui-même zélé catBolique et veillait à l'exécution des statuts du concile de Trente que le clergé polonais venait d'accepter. Batori déclara^ qu'il ne voulait pas être un roi nul, ou, comme il le disait, « un roi en image et en poterie j » ce qu'il prouva par son activité. Il se faisait redouter par ses voisins et faisait respecter la Pologne j il n'aimait pas et ne voulait souffrir dans ses sujets, de l'opposition ni d'obstacle à ses plans. Aucun des Jagellons ne régna de cette manière. Batori prouva qu'il était sévère et qu'il voulait strictement tenir sous son obéissance tous ses sujets, sans distinction. On disait qu'il pensait à gagner le consentement de la nation pour indiquer son successeur de son vivant , afin d'établir un trône héréditaire : ce qui aurait été enfreindre la loi et le serment qu'il avait solennellement prêté. On lui supposait aussi l'intention de diminuer les libertés de la noblesse et d'introduire, par ce moyen, un meilleur ordre dans le pays. Toutes ces opérations devaient être proposées à la diète prochaine où l'on devait aussi discuter les impôts nécessités par la guerre qu'on allait entreprendre contre les Moskovites. Batori fit venir son armée et les Hongrois soldés dans les environs de Varsovie où devait siéger la diète. La présence de cet appareil militaire était, disait-on, destiné à forcer le consentement de la diète. La noblesse s'en inquiéta , on craignait des mesures violentes et inconnues dans la république de Pologne, lorsque tout-à-coup, au milieu de ces conjonctures, Batori mourut inopinément à Groèno,en 1586.