‹ Histoire de PologneChapitre 167 sur 219 · Le grand-duc Constantin · texte numérisé non relu

Le grand-duc Constantin

L'armée polonaise avait toujours pour chef le grand-duc , Constantin , frère de l'empereur Alexandre : animal féroce , honte de Ihumanité, esclave de ses passions , les dérèglements de sa pensée égalaient les désordres de sa vie ; livré aux emportements de sa colère, il tuait les hommes , ou leur faisait les affronts les plus déshonorants. Plusieurs officiers , anciens soldats de Napoléon , ne pouvant supporter les outrages qu'il leur faisait endurer dans ses accès de ftireur, aimèrent mieux se donner la mort que de diriger leurs bras contre ce farouche tyran .^ Grand nombre d'autres donnèrent leur démission. Un jour le grand-duc s'éprit d'amour pour Jeannette Grudzinska , et il se mit en tète de l'épouser.

L'empereur Alexandre y consentit, mais à des conditions onéreuses : le grandrduc devait améliorer ses mœurs ei renoncer à ses droits à la couronne de Russie, en faveur de son plus jeune frère Nicolas. Ce fut à ces conditions que la jeune Gnidzinska , douée d'une grande douceur de carac* tère, et d'une santé frêle et chancelante, devint réponse du grand-duc avec le titre de princesse de Loviez. Il fut très-facile au grand-duc de remplir la seconde des conditions imposées par Tempereur, et il renonça à ses droits à la souveraineté; mais la première condition était plus embarrassante : cependant il commença à mener une vie plus régulière. On prétendit qu'il s'était corrigé, qu'il était même devenu plus doux, ce qui voulait dire, quMl ne tirait plus sur les hommes, qu'il ne les tuait plus d'un seul coup, comme il le faisait auparavant, mais qu'il aimait mieux les faire mourir lentement. Figurez-vous, mes enfants , un homme de grande taille, aux épaules larges et robustes, à la voix rauque, au nez retroussé, ne quittant jamais l'uniforme, portant un chapeau à trois cornes, surmonté de plumes de coq, et placé de manière à ne pas gêner ses regards perçants, qui sous des sourcils blancs et hérissés, cherchaient les victimes qui pussent convenir à ses appétits de tigre : voilà l'homme adouci par le mariage. Pour un bouton mal cousu, il mettait aux arrêts le soldat et son officier ; un passant ne l'aVait-il pas salué, il l'envoyait au corps-de- garde ; de jeunes voyageurs s'offraient-ils à ses regards avec des chapeaux de nouvelle mode, il les faisait amener sur la place de Saxe, où il passait en revue les troupes de la garnison , et après les avoir placés sur un tambour, il coupait lui-même les bords de leurs chapeaux ; un enfant aux longs cheveux avait-il attiré ses regards , il le faisait arracher des bra^ de sa mère éplorée , et pendant que le pauvre enfant pleurait et tombait en convulsions, on lui coupait sa belle chevelure. Tels étaient les amusements du grand-duc Constantin. Il serait long de raconter combien de citoyens de toutes conditions furent jetés par lui en prison sous les plus futiles prétextes; combien, de personnes civiles, de militaires de tous grades , prévenus de délits imaginaires, furent condamnés aux travaux forcés, le boulet aux pieds. On disait cependant

qu'il aimait les Polonais, et l'on a comparé avec justesse , son amour à celui d'un enfant gâté, qui aime les poupées pour avoir le plaisir de les briser. C'est à ce monstre à face humaine , que Tempereur Alexandre donna le commandement de rarmée, sachant que son plus grand plaisir était de faire manœuvrer les troupes, de punir les soldats pour les fautes les plus légères» de les fatiguer par les exercices des camps, où il réunissait chaque année toute l'armée, de confirmer les arrêts que les conseils de guerre prononçaient selon son bon plaisir. Mais ce n'est pas encore tout ce qu'Alexandre fit pour l'amusement de son frère Constantin : il lui permitdese mèlerdetousles pouvoirs de l'état; lui accorda illégalement un pouvoir discrétionnaire dans le royaume , et soumit à son pouvoir arbitraire cinq gouvernements formés de? provinces de l'ancienne Pologne, où le grand-duc se hâta de prcnnulguer la loi martiale , pour pouvoir plus facilement trouver des coupables et les punir plus sévèrement.

S S. Espionnage.

Le grand duc Constantin, peu satisfait de ce qu'il découvrait lui-même avec ses yeux de lynx, voulut encore savoir tout ce que chacun pensait ou faisait. Pour que rien n'échappât à sou odieuse surveillance, il institua la police secrète, dont un des plus actifs directeurs fut le général Rozniecki. Une foule d'individus, soudoyés à grands frais, se répandaient et circulaient dans le pays; les uns prenant le masque de l'amitié, employaient mille artifices pour s'introduire dans la confiance des sociétés, dans l'intimitié des familles; d'autres jouaient le rôle d'agents provocateurs» cherchant à surprendre les pensées des citoyens et dénon" çant tous ceux qui avaient le malheur de tomber dans leur piège. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que l'empereur Alexandre avait des espions qui l'informaient de ce que faisait son frère Constantin, et que celui-ci, à son tour avait les siens qui lui rendaient compte des moindres actions

'CINQVIÈHË PÉRIODE, DE 1814 A 1830. S83

d'Alexandre (17). Qaand les espions n'avaient rien à dénoncer , ils inventaient les contes les plus absurdes pour ne pas perdre leur salaire, et gagner une récompense particulière. Ils exposaient par leurs mensonges des personnes qui ne se doutaient de rien, à la colère et à lavengeance du grand duc. Ceux que les espions avaient signalés dans leurs rapports étaient jetés en prison, sans qu'on se donnât la peine de les confronter avec leurs accusateurs ou de leur faire connaître les motifs de leur arrestation; et Dieu sait combien de temps ils étaient détenus, et quel traitement ils avaient à subir! Gefutencorelegénéral Rozniecki qui organisa desprisonsd'étatqui pouvaient rivaliser avec les plus sombres cacbot$,etou d'abordon enfermait les détenus. Il y réunit tout cequelacruautépûtimaginerdeplusduretde plus affreux, pourtuerlentementles prisonniers, ou pour les forcer àavouer des crimes qu'ils n'avaient pas commis. Dans la prison des Garmes, à Varsovie, le prisonnier, enfermé dans une petite cellule privée de la lumière du jour, qui ne pénétrait que faiblement par une ouverture très-élevée, et scellée de forts barreaux, ne pouvait voir aucun être bumain excepté le geôlier et n'entendait que le bruit des fers , le cliquetis des armes, le grincement des verroux et les gémissements étouffés de ses compagnons de captivité. Personne, en ville ou à la campagne, n'était sûr du lendemain. Des personnes . enlevées au milieu de la nuit, au sein de leurs familles et conduites devant le tribunal de la police secrète, ne sachant de quoi on les accusait, et ayant à répondre à des questions captieuse», tombaient souvent victimes de leur propre inexpérience. Quand ce premier moyen d'instruction ne réussissait pas, on avait recours à la faim, à des peines corporelles, à toutes les tortures physiques et morales, pour forcer les pré-

(17) Le général Sass était le double espion du grand-duc et de l'empereur. Toutes les branches d^esplonnage du grand-duc se concentraienl dans le général Kourouta. — Ybyez Miehaél Hube, russiebes scbré* kens und verfolguns-systéme.... Méthode russe de terreur et de persécution , eiposée d'après les actes officiels ( en allemand ). Paris ,

«84 ROtÀUME DE POLOGNE.

venus à avouer le crime que le grand duc avait envie de punir. £n 1821, le major Lukasinski, Tun des premiers, tomba victime de cette procédure infernale.

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