Lukasinski
Les sociétés secrètes n'étaient pas'encore défendues, lorsque plusieurs patriotes se réunirent pour fonder la franche-maçonnerie nationale, dans le but de raviver et de soutenir le sentiment national, de méditer aux moyens de restaurer la Pologne. Lukasinski et quelques autres vieux militaires, dénoncés et jugés par une cour martiale, furent condamnés aux travaux forcés, car telle était la volonté du grand duc. (18). Tous les compagnons d'infortune de Lukasinski furent rendus à la liberté, à l'expiration de la peine qui leur avait été appliquée : lui seul, quoiqu'il eût aussi fait son temps, fut retenu indéfiniment. On l'envoya travailler à la brouette aux fortifications de Zamosc, où] les forçats qui avaient voulu rompre leurs fers, l'accusèrent de les avoir provoqués à ce coup de main. Il attendait avec impatience sa sentence de mort, comme le plus grand bien qui pût lui arriver; mais le grand duc Constantin, qui espérait pouvoir lui arracher quelque aveu, en lui faisant subir de nouveaux tourments, aima mieux lui conserver la vie pour jouir plus longtemps du spectacle de ses souffrances. Pendant les dix années de sa captivité le cœur du tigre épuisa tous les genres de supplices et n'en trouva pas d'assez barbares. Le monstre, en fuyant de Varsovie, après la nuit du 29 novembre ne l'oublia point. Lukasinski, enchaîné à un canon avec les mêmes fers qui ne l'avaient pas quitté depuis dix ans, fut entraîné à la suite de l'armée de Constantin que la vue de son prisonnier consolait de son malheur et de son humiliation. Le grand duc a cessé de vivre, et personne ne saurait dire ce qu'est devenu sa victime, si ce n'est le tyran seul qui en hérita après la mort de son frère. Eh ! combien d'autres sont tombés victimes de leur patriotisme !
(18) Furent Jugés et condamnés Yalérien Lukasinski , Debrogeïski ^ Dobrzycki, Koszutski ; les deux, Machnicki et Sireder furent acquittés, mais soumis par le grand-duc à la surveillance de 1a police ; la détenlion d'Adolphe Cichovski fut prolongée.
CINQUIÈME PÉRIODE, DE 1814 A 1830. tS5
35. Efflrol d'Alexandre : les élèTes de l'université de Tilna.
Je vais vous raconter ce qu'on n'a pas encore vu dans les annales du monde, savoir : comment un des plus puissants monarques de FEurope et de F Asie se prit à guerroyer avec la jeunesse des écoles. On dit qu'Hérode fit mourir tous les enfants nouveaux-nés pour se défaire du Christ. Alexandre, portant le titre de roi de Pologne , s'acharna de même sur la génération nouvelle, pour exterminer la nationalité polonaise. Il avait appris qu'il se formait en Russie un grand nombre de sociétés secrètes , ayant pour but de détruire le despotisme et de réédifier Tempire sur les bases de la liberté. De là naquit en lui la peur des sociétés secrètes , et cette peur se changea en une véritable manie. 11 crut voir partout des conspirations, des attentats à sa vie, comme si ses prédécesseurs n'avaient pas été assassinés sans l'impulsion des sociétés secrètes. Il y eut des personnes qui ne demandèrent pas mieux que d'alimenter la peur d'Alexandre, afin qu'appelées à remédier au mal , elles pussent se rendre indispensables. Ce fut surtout le sénateur russe Novosiltzov qui sut le mieux exploiter la faiblesse de son maître. Il fut envoyé à Vilna, à la recherche des sociétés secrètes Avare en quelques cas autant qu'il était prodigue en quelques autres, dénué de tout sentiment moral et s'abandonnant aux vices les plus honteux, il saisit avec empressement cette occasion de réparer les brèches que sa vie déréglée avait faites à sa fortune. Il y avait à Vilna une grande afifluence de jeunes gens studieux , tant dans les écoles , qu'à l'université et dans les séminaires; recommandables par leur grande application à l'étude et la pureté de leurs mœurs, les étudiants de Vilna se formaient souvent en sociétés pour pouvoir mieux s'entr'aider dans leurs travaux. C'est dans ce but qu'ils établirent en 1821 la société publique des rayonnants et bientôt après deux autres sociétés mais secrètes, celle des Philarètes , et celle des Philomates. Le chef et l'âme de ces associations , était Thomas Zan , élève de l'université, issu d'une famille pauvre, unissant à une douceur incomparable de caraclère, de profondes connaissances, et la morale la plus pure. Il sut de bonne heure
se concilier Tamour de ses compagnons , et lear communiquer ses belles qualités; ils en donnèrent plus tard des preuves dans la persécution commune qu'ils eurent à subir. Encouragés par l'exemple et par une émulation utile, les élèves de Tuniversité faisaient de grands progrès dans les sciences, et, n'oubliant pas qu'ils étaient enfantsde Tancienne république de Pologne , dirigeaient leur attention sur les malheurs de la patrie, dont ils flrentFobjet principal de leurs études et de leurs méditations , ce fut tout leur crime aux yeux de Novosiltzov , du grand-duc Constantin et de Tempereur Alexandre , qui se disait roi el restaurateur de la Pologne.