Nécessité de l'émancipation des paysans
Les paysans composent pins que la moitié de la population de Tancienne Pologne (54). Ce n'est donc que parmi eux qu'on peut trouver de grandes ressources et des forces imposantes pour une insurrection nationale, car ce sont eux qui constituent réellement la nation. Est-il possible qu'ils soient toujours appelés à décider la querelle entre les rois et leurs seigneurs, à combattre, soit pour la domination oppressive des étrangers, soit pour la tyrannie domestique, et jamais pour leur propre liberté et leur indépendance? Vous comprenez , mes enfants, qu*il est temps de redresser les griefs, de réparer toutes les injustices qu'on a faites à ces l^ommes opprimés, dégradés, outragés pendant tant de siècles, à ces hommes qui sont vos semblables, vos compatriotes, que la religion et la morale vous font un devoir d'aimer. Les améliorations qu'ils attendent avec tant de patience, ne pourront être réalisées qu'autant qu'ils seront affranchis de la servitude, que les corvées seront abolies, qu'ils seront dotés de la propriété foncière et admis à la complète jouissance de tous les droits de citoyen. On l'a dit depuis long-temps et la nonréussite de toutes les tentatives d'affranchissement de la
(54) Il devient toujours plus difficile de distinguer les classes qui se rapprochent et se confondent. On porte la population de l'ancienne Pologne & SO millions d*babitants. Dans ce nombre nous avons compté :
Le dixième pour les Israélites. 2 millions.
Un tiers pour la noblesse et la bourgeoisie :
Noblesse 3 millions.
Bourgeoisie i millions.
Besle pour les paysans des campagnes. it millions.
Si Ton ajoute à ce dernier nombre la noblesse indigente et la bourgeoisie asscnie des petites bourgades, dont la condition ne diffère guère de celle des paysans, on aura une population de 14 à 15 millions pour la part des cuUivateqrs qui attendent je progrès de l'amélioration sociale.
patrie le prouve suffisamment, que la Pologne ne pourra être rétablie sans cette réforme radicale. L*humanité, la justice, les lumières du siècle, l'intérêt du pays et de la noblesse elle-même , commandent impérieusement cette transformation. Quand les paysans auront la certitude de combattre pour leur liberté, ils se lèveront comme un seul homme, et combattront comme jadis les Kosaks polonais qui s'étaient levés pour défendre leur indépendance. Chacun d'eux, soit qu'il parle polonais, litvanien ou russien, se précipitera avec le plus grand dévouement sur le champ de bataille. On verra alors surgir sur tous les points de grandes masses populaires, qui, réunies à la noblesse belliqueuse, formeront des armées invincibles capables de détruire les bandes les plus nombreuses et les mieux aguerries des oppresseurs de la Pologne.
75. Quelles mesures ont été prises après le 29 novembre, pour aflfhinchir les paysans.
Pendant la dernière révolution on a à peine effleuré la question importante de la transformation sociale dont nous venons d'indiquer le but et le principe. On prétendait à Varsovie que l'émancipation du peuple habitant au-delà du Bug et du Niémen, appartenait à la future représentation de ces pays, et que les pouvoirs révolutionnaires du royaume n'avaient aucun droit de la proclamer. Quand l'insurrection éclata dans ces provinces, plusieurs nobles annoncèrent à leurs paysans qu'ils seraient désormais libres et leur assurèrent la propriété de la terre qu'ils cultivaient pour leur propre compte; mais ces déclarations n'eurent d'autre effet que de produire une surprise d'incrédulité et d'étonnement sur les paysans qui se méfiaient des promesses de leurs maîtres. Habitués dans leur misère à se conformer en toutes choses aux ordres partis d'en haut par des oukazes , ils auraient peut-être ajouté plus de foi à ces promesses si elles avaient été faites au nom de quelque autorité supérieure. Mais le gouvernement national, qui ne fit rien pour l'émancipation du peuple du royaume, n'osa pas appuyer les déclarations patriotiques des nobles des provinces insurgées,
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sur lesquelles son pouvoir ne s'étendait pas encore, et avec lesquelles il n'avait pas de communications assez directes. Dans les limites du petit royaume, il n'empêcha pas de présenter à la diète un projet de loi portant que la corvée serait abolie dans les biens nationaux et changée en une rente perpétuelle. Qu'en arriva-t-il? Cette question trèssimple en elle-même, que le gouvernement pouvait résoudre et mettre à exécution sans Finterventîon de la diète, reçut un si grand nombre d'amendements qu'elle devint l'objet de discussions interminables qui firent perdre à la chambre des moments précieux, et n'apportèrent aucune consolation aux souffrances du peuple. Seule, la société patriotique, parlait hautement de la nécessité d'affranchir les paysans et d'améliorer leur sort. Ceci déplaisait beaucoup aux hommes ayant un haut crédit dans la nation et qui se proposaient de sauver la révolution par des moyens diplomatiques (55). La diète, après avoir longuement délibéré sur le projet conçu en quelques articles et après en avoir écarté d'autres qui lui furent présentés sur le même objet, finit par ne rien décider, seulement différents membres manifestèrent à cette occasion d'étranges appréhensions. On peut donc dire que l'ardeur du peuple à servir la patrie fut refroidie par ceux qui n'ont voulu rien faire pour lui, et quand quelques-uns élevèrent leur voix pour soutenir sa cause et proposer quelques mesures qui pussent lui être utiles, il y en eut d'autres qui surent s'opposer à l'exécution de leurs généreux desseins. Tout cela venait de ce que quelques hommes influents et infatués de la diplomatie avaient réussi à donner à la révolution une fausse direction qui la conduisit à sa perte.