Espérances des diplomates et de leurs agents
Cependant les diplomates de Varsovie et leurs agents croyaient toujours qu'à force de pénétrer les intentions des cabinets pour s'y conformer, à force de sollicitations infatigables, ils parviendraient enfin à éveiller leur intérêt pour l'insurrection. A ces importunités, dans tous les cabinets, on témoignait d'abord une grande peur de la Russie et l'on finissait par déclarer que ce que les Polonais avaient de mieux à faire était d'implorer leur pardon de Nicolas et de se rendre à discrétion. Il n'y avait que l'opinion publique qui se manifestait favorablement. En France, en Allemagne et presque danstouslesétats,les synipathiesles moins équivoques furent témoignées par les populations pour la cause de la Pologne. C'était particulièrement en France qu'elles éclataient avec une émotion presque exaltée. A Paris, plusieurs personnes formèrent, le 28 janvier, sous la présidence de Lafayette, un comité qui devait agir de concert avec d'autres qui se formaient dans différents déparlements pour soutenir la cause de la Pologne. Le nom de Lafayette, connu comme un nom historique intimement lié au mouvement de la liberté des peuples, n'avait eu jusqu'alors aucun rapport avec la cause polonaise; depuis ce moment, il s'y rattache par un lien indissoluble. Mais le nom du grand citoyen n'était pas du goût des diplomates de Varsovie et de leurs agents, car il n'était d'aucun cabinet et avait déjà été repoussé par celui qui donnait le conseil de se rendre à discrétion. Après quelques mois d'attente, les agents diplomatiques poussèrent des cris de joie quand ils découvrirent quelques communications entre les cabinets au sujet de la Pologne insurgée. Mais quel fut leur étonnement qqand ils apprirent la disgrâce des plénipotentiaires français et anglais, à Constantinople, rappelés par leurs cours pour avoir adhéré aux insinuations qui avaient disposé le sultan à se déclarer en faveur de la Pologne. Les diplomates de Varsovie croyaient toujours que leurs représentations pourraient à la longue triompher de la peur que les cabinets de Londres et de Paris manifestaient à l'égard de la Russie, et surmonter la répugnance qu'ils avaient pour notre révolution. Ils ne cessaient de se bercer
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de l'espoir d'attirer quelqu'un des princes de l'Europe par Toffre de la couronne de Pologne, constituée en monarchie constitutionnel le- représentative. N'a-t-on pas vu les Belges choisir pour leur roi le duc de Nemours, un des fils de Louis- PLilippe roi des Français? Ne se pouvait-il pas que le même duc ou quelqu'autre de ses frères voulût accepter la couronne de Pologne? £t si l'on ne trouvait pas d'amateurs à Paris , peut-être en trouverait-on à Vienne? Peut-être l'archiduc Charles daignerait-il l'accepter, ou quelqu'un de la nombreuse famille autrichienne? Telles étaient les prqKH sitions qu'on colportait de cour en cour et qu'on cherchait à insinuer adroitement à ceux qu'on croyait disposés à y prêter l'oreille. Mais personne n'osa accepter une chose qui devait déplaire à Nicolas,chdcun fuyaitcette couronne comme on fuit un pestiféré. Cependant les diplomates et leurs agents conçurent de nouvelles espérances fondées sur quelques paroles qu'ils réussirent à surprendre à Vienne, et plus encore sur les entretiens particuliers et sur les promesses des ministres français. Ils en conclurent que l'Autriche ou la France, peutêtre même les deux pays ensemble, étaient déjà prêts à venir au secours de la Pologne. Metlerniçh aurait fait entrevoir depuis longtemps la probabilité de ce concours et le représenterait maintenant comme pouvant se réaliser; la constitution du royaume lui paraissait un peu trop libérale, mais on pourrait la refondre en y introduisant des principes aristocratiques. Voilà les Hongrois qui déclarent solennellement qu'ils sont prêts à accourir ad secours de la Pologne. Metternich ne s'en offense pas, car c'est lui sans doutequi en a suggéré l'idée. C'est ainsi qu'on croyait approfondir les mystères de la politique autrichienne. Quant à la France,on se disait à Toreîlle, que non-seulement le cabinet des Tuileries avait fait quelques démarches auprès de celui de Pétersbourg, mais que le roi Louis-Philippe avait résolu de prendre en main la cause de la Pologne, qu'il avait lui-même écrit au roi d'Angleterre pour l'engager à agir de concert avec la France, et qu'il était sûr du succès. L'existence de la Pologne serait donc reconnue, ei ces deux rois deviendraient ses auxiliaires. Seulement, il faut prendre patience, ne fût-ce que pendant deux mois, et ne pas s'exposer aux chances d'une bataille,
que peut-être on pourrait perdre. Ces espérances semblèrent s:e changer en réalité, quand on apprit que Sébastian], pour donner plus de poids à ses promesses, avait envoyé un courrier à Varsovie (61). On n' attendait enfin que la réunion des chambres françaises où le roi devait se prononcer ouvertement en faveur de la Pologne.
âS. IliufiloDs de Gzartoryskl dissipées.
Le président Czartoryski s'étant emparé des relations diplomatiques, le gouvernement national n'avait rien à y voir. Lui seul avec ses ministres en connaissait les secrets et il était enchanté de ce qu'on lui mandait de l'étranger. Mais sa joie n'était pas sans mélange, car il s'apercevait que Skrzynecki compromettait par son inaction la cause de la Pologne. 11 lui faisait des observations, et, voyant qu'on ne pouvait plus le tirer de son apathie, il écrivit aux cabinets de l'Europe pour se plaindre de ce que la diplomatie européenne avait abandonné la Pologne. Il avoua combien la cause nationale était compromise par la confiance avec laquelle.cn avait compté sur leurs vaines promesses : «Nous nous sommes reposés, disait- il, sur la noblesse et la sagesse des cabinets ; en nous y fiant, nous n'avons pas tiré parti de toutes les ressources qui s'offraient intérieurement (dans le royaume) et extérieurement (dans les gouvernements polonais incorporés à la Russie). Pour gagner l'approbation des cabinets, mériter leur confiance et obtenir leur appui, nous ne nous sommes jamais écartés de la plus stricte modération et cette modération a paralysé bien des efforts (de la nation), qui nous auraient secondés dans ces derniers temps. Sans les promesses des cabinets, nous aurions pu frapper un coup (sur le champ de bataille), qui, peut-être, eût été décisifmais nous crûmes qu'il fallait temporiser, ne rien laisser au hasard, et nous avons la certitude aujourd'hui qu'il n'y a que le hasard qui puisse nous sauver. » Après ce triste aveu des
(61) Pour prouve de sa sincérité, Sébastian! offrit à la diplomatie polonaise à Paris la somme nécessaire pour couvrir les frais du voya^g3 et demanda une personne affîdée, pour la charger de la missive* Brikczlnski partit effectivesient muni des papiers. *- Voyez CaM.
erreurs commises pendant la révélation, le prince Gzartoryski attendit l'ouverture des chambres en France, croyant encore que le discours du trône jetterait quelque lueur d'espérance. Les journaux ne tardèrent pas à le lui rapporter. Louis-Philippe y dit : « Que la nationalité polonaise ne périrait pas. » Gomme si la conservation de la nationalité pouvait être Touvrage de quelque force étrangère et ne dépendait pas uniquement des Polonais. Mais un all|é de Nicolas, que pouvait-il dire de mieux? Ainsi les illusions de Czartoryski s'évanouirent comme un songe; c'était vraiment pi lié de le voir détrompé et ramené à la réalité par les paroles du roi des Français. N'ayant plus rien à espérer ni de la France, ni de TAngleterre, qui, occupée de ses propres affaires^ ne voulait pas entendre parl^ de la Pologne, il tourna les yeux vers l'Autriche. Il écrivit au cabinet de Vienne, en le suppliant de venir au secours de la cause polonaise près de succomber, l'assurant que les Polonais étaient disposés à se soumettre à la domination autrichienne, et à accepter telle forme de gouvernement qu'il conviendrait à sa politique de leur imposer.