FÉLICITÉ, BONHEUR
Cette portion de la nation qui portait le nom de slachta , Tordre équestre, jouissait de la félicité la plus absolue ; elle vivait dans une prospérité qui lui assurait le bonheur matériel, l'opulence, les plaisirs, la bonne chère , tout fut son partage; l'économie augmentant les fortunes des moins riches ; les pauvres amélioraient leur situation. Moralement, cette portion de la nation était non moins heureuse ; elle jouissait d'une liberté sans borne; ses facultés intellectuelles, dans leur progrès, saisies d'une haute idée politique, renversaient les obstacles ; elle avançait triomphante vers son but , voyait ses désirs accomplis. Le plus opulent etlepluspauvrepartagaicnt ce succès. Il est difficile d'imaginer plus de bonheur pour des citoyens dont l'âme pouvait se perdre dans la béatitude , s'il était réservé au genre humain de ne pas abuser de la prospérité. Si la masse de la nation; les non-nobles avaient un désir d'améliorer leur étal social et politique, leur bonheur était
ni. DEMOCRATIE NOBILIAIRE. MI
loin de pouvoir être comparé à la féUcité de la noblesse. La bourgeoisie montrait effectivement jusqu'à un certain point Tenvie de jouir déplus grandes franchises, et d'élever, ou du moins de soutenir sa position civique; elle n'avait pas l'avantage d'en être satisfaite. Ses libertés restreintes , son civisme refoulé dans l'étroite enceinte des bourgades , se trouvait gêné ethumilié. La classe des bourgeois devait être moralement bien malheureuse. Elle se résigna cependant à son sort avec calme et presque sans murmure. Le chiffre de son bonheur matériel devait donc être bien grand , s'il fît oublier ces adversités et absorba l'esprit qui faisait des progrès intellectuels; car les villes avaient des hommes instruits qui cultivaient l'étude et la science. La bourgeoisie se disait heureuse; son industrie, ses métiers étaient animés, le commerce actif, les richesses, les fortunes s'agrandissaient et lui fournissaient des moyens de jouir de la prospérité. La condition des paysans était plus sombre. Cependant un certain progrès semble manifester quelques faveurs de la fortune qui voulait les faire participer à la jouissance de la prospérité générale. Leurs habitations, leur bonne chère, leur habillement s'amélioraient. La culture de la terre et le travail leur assuraient ces avantages; c'était le seul bonheur à envier. Quelquesuns d'entre eux allaient s'établir dans des villes et des bourgades où ils apprenaient les métiers et les connaissances utiles; ils fréquentaient les écoles afîn de s'instruire. Le nom • bre d'hommes avides qui cherchaient à changer leur état social, quelque grand qu'il fût, n'influençaitque très-faiblement la masse de la population, qui semblait être satisfaite des petites faveurs que la prospérité universelle lui accordait effectivement, et des avantages que le travail tirait de la posi* tion où elle se trouvait. Long-temps, on ne voit que quelques plaintes des publicistes sur la condition des paysans; les paysans eux-mêmes collectivement ne font aucune démonstration de mécontentement. Leurs seigneurs les disaient heureux , peut-être qu'eux-mêmes ils croyaient l'être, tant le plus petit bonheur matériel assoupit le désir du bonheur moral. Ils ne pensaient guère à changer leur état social , et peut-être étaient-ils contents, sans s'apercevoir assez , qu'insensiblement leur condition allait s'obscurcir terriblement. Dans la
masse de la prospérité, celui qui jouit le plus du bonheur en est le moins satisfait; avide de le pousser à Tinfini , avare du moindre partage avec les autres, il prépare le malheur , et la noblesse se trouva amenée à ce point vis-à-vis des bourgeois et des paysans.