Interrègne proclamé
Comptant sur la tournure favorable des circonstances, la généralité ne cessait de provoquer la nation par des proclamations qu'elle faisait partir de sa résidence d'Epéries. Elle se déclara mainte fois dans les termes les plus énergiques et les plus acerbes contre la conduite inique de la Russie ; contre la politique indigne des Gzartoryski et d'autres qui livraient leur malheureux pays à la merci des étrangers, contre cette ignobleet honteuse déférence pour Ja Russie, qui ne cessait d'avilir la république. Elle crut enfîn le moment propice pour mettre à exécution le projet formé et nourri depuis longtemps, avec lequel on avait cherché à familiariser l'opinion publique ; c'était de déclarer le trône vacant. En effet l'inactivité servile de Stanislav-Auguste l'avait placé dans une triste et humiliante position. On attribuait tous les maux à l'élection forcée et tyrannique de Poniatovski et sa déchéance était le vœu presque unanime. Le primat Podoski, chef de l'union, patriotique indiquait à Timpéraratrice l'unique moyen de pacifier la Pologne, par la détrônisation du roi. Les cbefs de la confédération résidant à Varna, excités par les relations qu'ils avaient avec la Turquie, avaient déclaré l'interrègne dès le 9 avril 1770. Encore à Teschen, Ignace Bohusz, secrétaire de la confédération en avait préparé l'acte et il avait décidé les confédérés à le signer. Cependant la généralité hésitait encore à le proclamer. Enfin la publication eut lieu le 14 mai 1770, à Koniéczné,sur la frontière de la Hongrie. Cet acte dé-
es CONFÉDÉRATION
darait Stanislav-Auguste usurpateur du trône et du titre royal, il le sommait de comparaître devant la confédération, et, en cas de désobéissance, le mettait hors la loi. Stravinski et deux autres confédérés servant de témoins , remirent publiquement cet acte entre les mains de Stanislav- Auguste Poniatovski, dans le cbàteau de la résidence royale à Varsovie , et disparurent , protégés par leur adresse et par leur confiance dans la capitale. Pulaski, Kossakovski, Mazoviecki et presque tous les chefs s'empressèrent de le promulguer ; le seul Zaremba s'abstint disant que c'était provoquer un nouvel ennemi. La Russie avait donc un nouveau motif de soutenir sa créature sur le trône de la république. La terreur et la défiance régnaient dans la capitale^ on y redoublait de précautions les Russes s'y rassemblaient en plus grand nombre, leur armée recevait des renforts et Xavier Rranicki, avec son corps de troupes du roi, se mit en campagne, pour partager les opérations russes.
/i3. SituatloD et ressources de la confédération. Dumourier, 1770.
Enfin le fort de l'action venait de se dérouler. La situation de la confédération , semblait être satisfaisante et elle avait à sa disposition des ressources plus considérables que jamais. L'Autriche gardait un silence impénétrable sur toutes les démarches des confédérés; Joseph II, à Epéries, honorait les membres de- la généralié d'un entretien affable. La France, dirigée par le ministre Choiseul, ne désapprouvait pas la proclamation de la vacance du trône, elle ve. nait de reconnaître la Pologne comme république confédérée; elle reçut Michel Vielhorski, maître d'hôtel de Litvanie, à titre de ministre plénipotentiaire et entama des relations mieux réglées avec la généralité. Tant que le ministre Choiseul fut en faveur, Dumourier, envoyé avec plusieurs officiers aux secours des confédérés, disposa des hommes et de l'argent que la France envoyait en subside. Dumourier, arrivé au mois d'août à Eperies, trouva la situation de la confédération satisfaisante. Il concerta le plan des opérations, et régla une discipline mieux établie; la présen^îe des officiers français sur plusieurs points, donna aux confédé-
rés l'aspect d*une armée régulière, 6t une impulsion plus stratégique à leurs mouvements. Toute l'armée des confédérés, forte de 8000 hommes, fut divisée par Dumourier en quatre corps : le premier de mille hommes , sous le kosak Sava, devait seconder quelques troupes irrégulières en Mazovie et enLitvanie, soutenant un poste éloigné et mouvant; le second, de quinze cents hommes, était sous Valevski et Bêler ; les deux autres, plus considérables, commandés par Zaremba et Pulaski ; tous les trois agissant de concert. Les confédérés ne manquaient ni de courage ni d'adresse : mais habitués à guerroyer pendant plusieurs années comme partisans, ils étaient plus propres à la dispersion qu'à la retraite, peu habitués à conserver leurs rangs dans les combats et leurs moyens étaient très-bornés, quoiqu'il ne leur manquât en dernier temps, ni munitions, ni argent. Dans cette guerre d'indépendance, la noblesse seule agissait et combattait. Encore, il faut dire que ce n'était pas la totalité qui courait aux armes, mais une portion bien insuffisante pour occuper et couvrir un terrain assez vaste, pour y organiser une force nationale et fournir des ressources capables d'accomplir cette grande œuvre. Leurnombre montait quelque fois de 8 à 9000 hommes, tandis que les Russes soutenaient leur armée de 20 à 25000 hommes. Il est vrai que les Russes ne pouvaient jamais porter le gros de leurs forces sur un point, ils étaient dispersés dans toute l'étendue de la Pologne, leurs forces étaient obligées de garder la nation désarmée en respect et dans l'inaction : mais s'ils dirigeaient quelque part des corps inférieurs en nombre, ils étaient supérieurs par la discipline et le concours du gros de leur armée. Malgré la disproportion notoire des forces, cependant les succès et les revers se montraient variables et se suivaient comme les vagues de la mer orageuse, dans ce pays plat et ouvert. Les circonstances extérieures n'offraient plus de stabilité, elles changeaient pendant cette longue agitation et même dans les moments les plus propices elles n'étaient jamais sans nuages; enfin elles commençaient à prendre des couleurs plus sombres. La Russie triomphait partout des Turcs et allait les réduire; de sinistres pressentiments venaient en même lemps pénétrer les trames occultes de la diplomatie qMi commençaient à se laisser voir.
«i CONFÉDÉRATION
Uh Entrevue ft Neustadt, occupation de Spii, 1770.
Raunitz, quoique toujours dévoué à Marie-Thérèse, considérait cependant l'avenir et prévoyait que le moment n'était pas éloigné, où Joseph II deviendrait héritier de toutes les couronnes de sa mère. Il tint une conduite réservée , de manière à pouvoir mériter les bonnes grâces du maître futur, sans perdre celle de Marie-Thérèse, tant qu'il se crut habile à satisfaire son humeur par quelques inventions diplomatiques qui ne compromettaient point Kon propre système. Les arpenteurs autrichiens préparaient déjà le petit bouquet que Raunitz pensait offrir à Joseph II, en enclavant, au printemps de 1770, dans rarpentage,la starostie de Spiz, sut quoi Stanislav- Auguste adressa, le 20 juillet 1770 ses remontrances à Kaunitz lui-même. Sur ces entrefaites, Frédéric II arriva le 13 septembre 1770 à Neustadt en Moravie afin de voir encore une fois Joseph II,* Kaunitz haï de Frédéric II, s'y trouvait aussi. Cependant le monarque prussien ménageant les apparences, dissimula ses ressentiments, il parut même traiter le ministre autrichien avec distinction. On y discuta sur le sort de la république de Pologne et Ton convint d'une médiation pour empêcher de répandre le sang comme on faisait depuis tant d'années (26) . Des rumeurs inquiétantes se répandant toujours
(26) A l*entrevue de Neustadt, Frédéric II proposa le partage de la Pologne à Teinpereur Joseph II, et ÎDsista sur la nécessité de porter par la persuasion ou de vive force la cour de St-Pétersbourg à consentir au démembrement. La carte de ce royaume fut mise sous les yeux des deux princes, leurs parts respectives furent flxées et tout le plan d'opération réglé (Coxe, histoire de la maison d'Autriche, chap. 119). Coxe ajoute à sa narration : « Le comte de Her(zberg m'a dit aussi que le projet fut concerté à Neissc et à Neustadt. Ce ministre fut même consulté par !e roi à qui ri fit des représentations contre l'admission des Autrichiens an partage des dépouilles, et Frédéric lui répondit ; « lis partageront aussi le blâme. » (Voyez le compte que Wraxal rend des deux entrevues dans ses mémoires, ofthe courts of Berlin). Ferrand, dans son histoire des trois démembrements de Pologne (livre I, p. 119), suivant la notice incomplète deRuihiéres, se refuse à admettre ces aveux diplomatiques, et soutient qu'à Neustadt on ne s'occupa tK)intdela Pologne.
plus sériettsemient au sujet de cette entrevue, Siaiiislav' Auguste n^ayant pas de réponse de Kauuitz sur la starostie de Spiz écrivit le 20 octobre 1T70 à Marie-Thérèse elle-même. En attendant, ayant. qu'arrivât la réponse de cette pieuse impératrice, son administrateur de la frontière, Zecher, publia le 26 novembre 1770, un acte par lequel la starostie de Spiz est déclarée détachée du territoire de Sandecz et de la république et incorporée à la Hongsîe : aussi son occupation militaire s'en suivit. Marie-Thérèse, de son côté, par sa réponse en date du 27 janvier 1771, déclare qu'elle a cru devoir mettre ses droits à couvert et pourvoir à la sûreté de ses états ; elle proteste en même temps de son inaltérable amitié , tant pour la république que pour le roi Stanislav-Auguste; elle assure qu'elle n'avait jamais conçu le dessein de s'approprier aucune partie de la Pologne et qu elle ne souffrirait pas qu'aucune puissance démembrât ce royaume. Cet escamotage, imaginé par l'astucieux Kaunitz ne troubla guère la conscience ni les dispositions pacifiques de la i»ense impératrice-mère et fut pour son fils une prise de son goût. L'incorporation de ce canton aux états autrichiens, offrit une acquisition qui arrondissait justement les frontières de la Hongrie sur ce point, aux dépens d'un voisin qui ne savait pas résister. Dans le cours de ces négociations, déjà en 1770, vers la partie orientale de Pologne, la peste se déclara parmi les troupes russes commandées par Roumiagntzof. La Pologne accablée par la guerre en fut aussi atteinte. Les eour3 de Berlin et de Vienne profitant de ce prétexte firent rapprocher leurs armées de la frontière, et le cordon sanitaire s'étendit jusque sur le territoire polonais. L'armée prussienne occupa Yarmie et commit des violences sur différents points; elle ne respectait pas les confédérés et on savait que Drévitch avait à sa disposition l'artillerie prussienne. En même temps le prince royal de Prusse, Henri, frère du roi, reçut ordre de se rendre de Stokholm, où il se trouvait, à Pétersboûrg où il arriva au mois de décembre 1770.