Progrès social
La nation polonaise était composée comme les autres peuples d'Europe, de différentes classes qui se distinguaient moins par la langue que par leurs prérogatives. Une seule classe formait la république et proclamait les hauts principes de la liberté, de l'égalité et de la souveraineté du peuple ; les autres en étaient exclues comme inférieures, ou croupissaient dans une servitude humiliante. Ordinairement c'est sur la classe prédominante qu'en premier lieu l'histoire porte ses regards. On trouve dans cette classe, au commencement du règne de Stanislav- Auguste, la désorganisation, l'affaiblissement et l'engourdissement, suites de la dépravation du sentiment moral. Les hommes de capacité et les gens instruits par différentes vues et divers intérêts, se mirent en campagne, pour briller, pour profiter de l'impuissance des autres, pouf se dévouer à leurs convictions. L'égoïsme aristocratique voulut se faire valoir et mettant en avant le principe monarchique, il chercha à établir des prérogatives exceptionnelles et ses privilèges au détriment des principes de la république. La conscience civique s'efforça d'élever la liberté et l'indépendance sur des bases nationales. Au cri de ses tentatives, toutes les classes se réveillèrent et la vue de la scène qui allait s'ouvrir à leurs yeux , les émut profondément. La noblesse courut sauver ses privilèges menacés; les dissidents, les bourgeois reclamèrent successivement leurs droits; l'hu-
CONCLUSION. tO-
manité parla dans l'intérêt des classes asservies et youlat défendre leur cause. Tant d'éléments sociaux, agités daiis les derniers trente ans du dépérissement de la république, se heurtaient et se.eompliquaient ea se multipliant, t'en' nemi étranger ne négligea pas d'en profiter, et se servit de toutes les corruptions que l'ancienne dépravation et l'ancien abrutissement pouvaient lui offrir. Ce qu'il y a de plus dangereux pour l'existence de l'état, c'est que ses révolutions se consomment sous l'influence de perfides étrangers. La Pologne en est un exemple instructif. Malheureusement pour die , dans le progrès qu'elle faisait , ^ mesure que l'esprit national commençait à agir avec plus d'indépendance, l'ennemi extérieur devenait plus redoutable, plus avare, plus acharné, plus nombreux, rnieux concerté et 4'indignes Polonais, consommaient leurs trahisons : avec plus d'insolence et d'effronterie. Lorsqu'on réfléchit sur la marche du progrès, on remarque que les éléments discordants se faisaient des concessions mutuelles; et se rapl)rochaient entre eux, pour faire avancer l'amélioration sociale, et pour faire cause commune contre renrie*(ni extérieur. L'aristocratie parvenait à établir l'hérédité du trône, sa courtoisie, ses honneurs, ses titres, ses décorations, et à empêcher toutes les classes de prendre part à des distinctions particulières , et elle s'enorgueillissait de plusieurs de ces acquisitions sur la tombe de sa patrie. La noblesse allait sauver sa souveraineté et ses prérogatives civiques, en cédant à l'orgueil de l'aristocratie les vanités dangereuses de la «orruption, mais elle ouvrait ses bras fraternels aux classes autrefois désavouées, elle s'imposait les charges qui étaient communes à tous les habitants, et ne reculait point devant le danger que sa patrie courait. Les dissidents qui recouvraient leurs droits à l'époque où rien ne se décidait sans l'intervention des étrangers, cessèrent d'être le point d'appui de l'ennemi extérieur, dès qu'ils entrèrent dans les rangs des citoyens. Les bourgeois furent affiliés à l'unité de la république, indépendamment de toute intervention par l'assentiment cordial de la classe dominante, et la république a éprouvé quelle force elle avait
acquise par cette modique extension de ses principes. Quelle force ne devait-elle donc pas trouver, si elle avait réussi à animer et à relever la classe la plus nombreuse et la plus laborieuse. Dansxette marche progressive, elle succomba, mais elle dévoila ses facultés croissantes et révéla sa future renaissance.
1/^8. Démembrement définitif, 1795, ^ i796.
Les trois puissances spoliatrices entamèrent entre elles des négociations sur le troisième et dernier partage de la Pologne, et Tannée suivante, il fut arrangé d'un commun accord. Avant de le consommer, on s'empara du mobilier de la république. Les insignes royaux, les archives et les joyaux du trésor, qui se trouvaient toujours déposés à Krakovie, furent emportés par les Prussiens. Les archives et les actes publics conservés à Varsovie, ainsi que la bibliothèque publique de Zaluski, devenue propriété nationale, furent transportés à Pétersbourg. Plus tard les trois cours partagèrent les archives, respectivement aux portions de la république qui leur échurent. La bibliothèque occupa un édifice spécial et porta le nom de bibliothèque impériale. En 1795, le roi Stanislav-Auguste reçut de Pétersbourg Tordre d'aller à Grodno, où, après avoir, le 9 janvier, quitté Varsovie pour toujours, le 25 novembre de la même année, anniversaire de son couronnement, il signa son abdication, et le prince Repnine s'arrangea de manière que Tacte d'abdication parvint à Catherine II le jour de la fête de son nom, et lui fut remis comme un bouquet ou un présent. Le 26 avril, la Kurlande fut annexée à la Russie, et par un oukaz du 25 décembre, toute la Litvanie fut incorporée à l'empire. Enfin, après de longs préliminaires, en 1796, les cours co-partageantes se mirent respectivement en possession de leurs portions. Les Autrichiens entrèrent à Krakovie, le 5 janvier, et le 9 du même mois, les Prussiens à Varsovie. La Pilica, la Vistule et le Bug, formé-
rent la frontière de TAutriche; le Niémen, et une ligne de déinarcation jusqu'au Bug, séparèrent la Prusse de la Russie, de sorte que Niemirov, situé sur le Bug, devint le point de réunion du partage des trois cours, de Berlin, de Vienne et de Pétersbourg. La première eut 697 milles carrés, la seconde 834, et la troisième 2183 milles (8â).
Ii9. Stanislav-Augruste malheureux comme tous les Polonais.
Stanislav-Auguste Poniatovski, appelé en 1797, de Grodno à Pétersbourg, s'y transporta pour y terminer ses tristes jours, dans une humiliante opulence. Il avait joué un rôle bien important dans les fastes de la Pologne, car il avait été présent à tous les événements, avait signé tous les actes et scellé tous les malheurs du pays. Pendant tout son règne de trente ans, il fut dans une position gênante, difficile, pénible, analogue à celle de la nation et de chaque citoyen en particulier, il en était affecté comme la nation entière et chaque Polonais individuellement , et il souffrait de même des contrariété s fâcheuses, des adversités affligeantes qui accablaient la Pologne. Il souhaitait autant de bien à sa patrie, que les meilleurs, les plus vertueux citoyens^ et que ceux
(83) On se débattait entre Vienne et Berlin pour quelques lambeaux de territoire aUenant au palatinat de Krakovie, et la convention conclue à Pétersbourg, le 24 octobre 1795, entre les ministres de Prusse et d'Autriche, ne put même terminer cette difficulté : la Prusse rendait à rAutriche la ville de Krakovie ; celle-ci renonçait à une portion de terrain que lui avait assurée la déclaration du 3 Janvier et la cédait h la Prusse : mais , quant aux limites du palatinat de Krakovie , tout ce dont on put convenir , ce ftat qu>lles seraient réglées sous la médiation et Tarbitrage de la Russie. Ce dernier arrangement tint encore prés d'un an et ne fbl terminé que le 21 octobre 1796. (Ferrand , bist. des trois démembr. XIV), Il est bien d'çbserver Tétymologie slavonne éeNUmiroVf où louchaient les frontières de tous les trois GO-partageants : « Elle veut dire , lieu de discorde , lieu privé de la paix , n'offrant ni sécurité, ni garantie, »
qui, par leur aveuglement, leur opiniâtre entêtement et leur dépravation se séparaient avec leurs vues et leurs intérêts particuliers, et trahissaient la cause générale. Sensible aux malheurs de la république, il partagea la douleur des vrais patriotes, et de ceux qui ayant livré le pays aux étrangers, déploraient ensuite leur erreur et se montraient désolés de la perte de leur patrie, mais qui s'inquiétaient pourtant du sort qui les attendait, si elle eût été sauvée. Toute la nation était malheureuse, le roi devait être comme elle. Le sort du pays entier, comme Je chacun de ses membres, était digue de compassion, celui du roi Tétait aussi. Mais un bon citoyen, Adèle aux devoirs que la patrie impose, et libre de tout reproche parce qu'il suivit toujours la route de la vertu, trouve partout un vif intérêt et une émotion sympathique; celui qui ne s'est point conduit ainsi et qui n'a agi que poussé par le vice qui le domine, n'excite qu'une misérable pitié