‹ Histoire de Provence (volume 2)Chapitre 29 sur 44 · LITTÉRATURE, ARTS ET SCIENCES · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE, ARTS ET SCIENCES

Les Provençaux ne s'étaient guère perfectionnés au contact de la civilisation italienne. Us semblaient avoir vu avec indifférence les vives lumières qui brillaient sur une terre célèbre ^ théâtre si mobile de leurs victoires et de leurs revers. Là régnaient à la fois le luxe, les arts, les richesses, l'élégance des mœurs , la sagesse des institutions , tous les trésors de l'industrie , tous les prodiges de l'esprit humain. Là s'élevaient Milan et ses palais de marbre; Florence, ville des sciences, des amours et de la liberté (i); Naples, voluptueux séjour des Muses; Rome enfin, cette Rome orgueilleuse , dormant sur ses conquêtes et parée de tant de dépouilles.

Contraste déplorable ! la Provence où la lyre des troubadours avait perdu ses sons harmonieux, se voyait malheureusement frappée de stérilité intellectuelle. La France ne présentait pas un meilleur spectacle. Sa littérature s'enorgueillissait, s^u quinzième siècle , d'avoir produit le roman de la Rose et le doctrinal d'Alain-Chartier. En ce temps de disette morale, la renommée s'acquérait à bon marché, et plusieurs hommes, qui jouirent d'une

(i) Dante, Purgatorio. — Saint-Marc-GirardiD , Tableau de la Littératare Française au XVI' siècle.

réputation brillante, restent ensevelis dans un oubli profond. De singuliers prédicateurs, tribuns extravagans d'une multitude bigote, captivaient tous les suffrages ; et nous ne pouvons plus comprendre aujourd'hui l'autorité de leurs paroles cyniques, la nudité de leurs grotesques images, l'impudence de leurs bouffonneries, le scandale de leurs quolibets, le ridicule abus de leur érudition, en un mot l'épouvantable désordre de leur esprit ; prêtres étonnans qui prouvaient la charité par les sources du Nil , et F abstinence par les douze signes du Zodiaque (i). Il dut y avoir en Provence plusieurs orateurs de ce genre; mais le nom du père Abellôn (a) , de l'ordre de Saint-Dominique , est le seul qui soit parvenu jusqu'à nous. A peu près à la même époque, l'histoire cite quelques écrivains ecclésiastiques , quelques auteurs qui se consacrèrent à des travaux de théologie, la plus vide de toutes les sciences. Tels furent Hugues de Digne, religieux de l'ordre de Saint-François (3); François de Mayronis (4), du même ordre, né dans

(i) Érasme , de Arte Concionandi.

(a) Né à Saint-Maximim, yen la fin du i4* siècle , il mourut à Aix le i5 mai i45o , en odeur de sainteté.

(3) Hugues a laissé : i® une Explication de la Règle de Saint François; a® unLlyre sur les Trois Moyens de parvenir à la Béatitude; 3° un Traité sur la Pauvreté; 4** ^^ Constitutions pour les Frères du tiers-ordre de la Pénitence.

(4) On a de lui plusieurs Traités de Philosophie et de Théologie, ainsi que des Panégyriques et des Commentaires sur laGenèse^

la vallée de Barcelonette ; Armand de Bellevue ( i ), dominicain.

Plusieurs jurisconsultes, fort estimés de leurs contemporains, se distinguèrent en Provence^ tels que Jean Blanc, ou Blanchi (a), de Marseille; Bernard Dorna (3), Guillaume Durand (4), du diocèse de Riez, qui florissaient dans le treizième siècle; Pierre Aritiboul (5), du Cahnet près du Luc; Jacques de Bellevue (6), et Jourdain Brice d'Aix (7) , qui vivaient tous les trois dans le siècle suivant.

Deux médecins, Guillaume Angelic (8) de Marseille, et Arnaud de Villeneuve (9) , du lieu qui portait son nom dans le diocèse de Vence, obtinrent aussi des succès au treizième siècle.

(i) Le plus important de sea ouTrages est une espèce de Diction-, naire des Mots les plus difficiles de la Philosophie et de la- Théologie.

(a) Auteur de VEpitome Feudorum.

(3) Connu par son Traité De lÀbeUorum Conceptionièus.

(4) n a publié le Miroir dû Droit , Spéculum Juris , le Répertoire du Droit, Repertçrium Juris , le Rational des Offîcea Divins, et un Abrégé des Gloses et du Texte du Droit Canon.

(5) Son ouvrage sur les Droits municipaux et seig neuriaux, intitulé ; De Munmbus , lui fit une grande réputation.

(6) Il nous a laissé plusieurs ouvrages de Jurisprudence.

(7) n était Juge-Mage ; on ne cite de lui aucun ouvrage de Droit, bien c[u'on le considère comme un des premiers jurisconsultes de son époque.

(8) Auteur d*un Traité De Vrind non ma.

(9) Il a composé un grand nombre d'ouvrages. Son Commentaire sur rÉcole de Salemes a été imprimé fort souvent et en différens pays.

Albert , chanoine de l'église d'Âix y après avoir fait le voyage de la Terre^ainte, composa l'Histoire de la Première Croisade jusques à la seconde année du règne de Baudoin, roi de Jérusalem (i). C'est une des mieux détaillées que nous possédions sur ce sujet intéressant. Bertrand Boisset d'Arles rédigea, dans le quatorzième siècle , un journal des principaux événemens dont il fut le témoin y et sa sécheresse égale sa bonhomie. Honoré Bonnor, prieur de Salon, écrivit, dans le siècle suivant, un livre intitulé : V Arbre des Batailles dont les érudits eux-mêmes ne connaissent que le titre.

Le suffrage unanime des écrivains du quinzième siècle a compté René parmi les poètes et les prosateurs. Ce prince composa dans sa jeunesse des vers latins , des fabliaux y des ballades , des satires , et même des mystères, ou farces pieuses, qui formaient le seul spectacle dramatique de l'époque (a). Il est probable qu'il y eut de ces représentations théâtrales au château de Tarascon, en i449 > lorsque René y transporta sa cour.

L'allégorie, semblable à la plus bizarre des fées, régnait alors sur un grossier Parnasse, après avoir usurpé la place des compositions chevaleresques où fourmillaient naguère les géans, les dragons,

(i) C'est-à-dire depuis logS jusques en iiao. ()) Ces ouvrages ne nous sont pas parvenus.

les enchanteurs , les sorcières , tous ces êtres imaginaires , tous ces personnages merveilleux qui se donnaient de si grands coups de lance (i). Les auteurs se précipitaient dans la route nouvelle qui leur était ouverte. Vices, vertus, distinctions insaisissables, subtiles arguties, raffînemens puérils de métaphysique rêveuse, sentimens de toute nature vinrent tour à tour se montrer sur une scène vivante. René , subissant le joug de ce goût général , mit au jour un ouvrage en prose et en vers intitulé : Mortifiement de vaine plaisance. Cest un dialogue mystique entre l'âme dévote et le cœur qui jouent le principal rôle. La morale de cette pièce consiste à prouver que toutes les douleurs de ce monde doivent nous en détacher insensiblement. Le mauvais goût y a laissé une empreinte ineffaçable. Après avoir employé tous les moyens de persuasion qui sont en leur pouvoir pour ramener le Cœur dans la voie du salut, la Crainte de Dieu , la Foi^ X Espérance et la Grâce Divine s'emparent de lui, l'attachent sur une croix avec des clous d'argent et d'acier, le percent d'un coup de lance, et chassent tous les vices qui s'en étaient rendus maîtres , tels que Superflue Réflexion^ Convoitise^ Enfuie j Présomption et enfin Vaine Plai^ sauce. Le Cœur, ainsi purifié, est porté kXAme Dévote qui, dans l'excès de sa joie, adresse de fer-

(i) Saint-Marc-Girardin , ouv. cité.

ventes prières au Ciel afin que le nouveau converti persévère dans ses bons sentimens. Divine Justice , Contrition , divers autres personnages paraissent sur la scène, et Crainte de Dieu raconte des para-^ boles. Dans le roman en prose et en vers de Trèsdoulce mercy au Coeur d'Amour esprisy René a, dit-on y voulu décrire les longues infortunes de deux amans fidèles. Dans VAhuzé en Courte allégorie où la poésie se mêle aussi à la prose , il semble avoir donné des conseils aux jeunes gentilshommes que leur naissance ou leur position appelaitau rôlede courtisan. Il composa aussi un Traité des Tournois (i) , et l'on prétend qu'il fit encore un Livre de Blason dessiné et enluminé de sa main.

René s'était de plus occupé à réunir des documens sur la Provence et l'Anjou. Il avait ^ assure^ t-on, fait lui-même une description étendue du premier de ces états et tracé une carte géographique du second. Il voulut fixer en Provence plusieurs savans italiens avec lesquels il avait entretenu des relations lors de ses guerres de Naplès. Mais il échoua dans cette louable tentative, parce que son concurrent Âlfonse V et Ferdinand son fils pouvaient leur offrir de plus grands avantages. Il eut une correspondance suivie avec le vénitien Antoine Marcel, savant distingué, qui lui donna, entre au-

(i) Gassîer y Hist. de la Chevalerie Française, ch. xxx. — De La Colombière , Théâtre d'Honneur, 1. 1, ch. v.

très manuscrits grecs, une Homélie de Saint-Jean Chrysostôme, nouvellement découverte. René cultivait ks arts avec passion; il fut l'un des premiers princes qui introduisit des musiciens aux solennités religieuses. La miniature seule avait perpétué la tradition de la peinture , et c'est elle qui eut le mérite d'en conserver les traces à travers plusieurs siècles de malheur et de barbarie (i). René charma ses loisirs par la culture de cet art ; il paraît même qu'il y consacra un temps qu'il pouvait plus utilement employer. N'étant que duc de Bar> il peignit sur verre son propre portrait; il existait à Angers 9 à Lyon, Avignon, Aix et Marseille des tableaux que l'on attribuait à ce prince et qui ont disparu. Quelques-uns lui attribuent aussi une vaste composition possédée par l'église métropolitaine de Saint-Sauveur d'Aix. Le sujet de ce tableau est désigné sous le nom de Buisson Ardent; mais la supériorité du travail nous fait croire que René n'en est pas Fauteur (a); car ce monarque, doué de quelques dispositions heureuses,, n'excella pourtant dans aucun genre. Il encourageait la gravure, l'architecture ,. l'art de frapper les médailles , et la

(i) Grégoire (MofT*, Essai swrHist. dé la Peinture en Italie, 1. 1.

(9) Saint-Vincent, Mémoires et Notices sur la Provence, p. 33,35. — De Haitze, Curiosités de la ville d*Aix^ p. i54. — Millin, Voyage dans le Midi de laErance. — De Villeneuve, Hist. de René d* Anjou ^ t. III , liv. vii. — Boisson de la Salle, Ëftsai sur y Hist. des Comtes-Souverains de Provence , p. 3 47*

sculpture. On cite un Calvaire en relief de grandeur naturelle qu'il fit sculpter sous ses yeux pour en orner l'église de l'Hôtel-Dieu de la ville d'Aix.

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