‹ Histoire de Provence (volume 2)Chapitre 40 sur 44 · CHAPITRE XXIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIU

SiiuatioQ des ligueurs et des royalistes. — Les premiers réclament Tassistance du duc de Savoie. — Défaite d'un corps royaliste. — Troubles à Marseille. — Mort du seigneur de Vins au siège de Grasse. — Cette ville se rend aux ligueurs.

— La comtesse de Sault. — Son caractère et sa politique.

— Par son influence y les États-Généraux supplient le duc de Savoie de secourir personnellement le pays. — Les par^ tisans du comte de Garces demandent à leur tour la protection du Pape. — Vaine entreprise du Parlement contre la comtesse de Sault. — Les ligueurs obtiennent encore quelques succès. — Entrée du duc de Savoie en Provence. — Son arrivée à Aix. — Le Parlement lui décerne le commandement des armes et de la police. — Ses premiers actes d'administration et ses premières opérations militaires. — Situation particulière de Marseille. — Le consul Charles de Casaulx y établit sa puissance absolue. — Défaite des ligueurs dans la , haute Provence. — Le duc de Savoie se rend maître de Berre, place forte occupée par les royalistes.

— La ville d'Axles placée sous le joug de Pierre fiiord. — Le duc de Savoie fait arrêter ce tyran subalterne.

JLes deux partis y avec un acharnement égal , n'avaient pas des forces égales. Les ligueurs^ maîtres

des trois premières villes du pays , Aix , Arles et Marseille, avaient uu grand avantage sur leurs ennemis qui ne possédaient que des villes moins importantes 9 telles que Toulon dont La Valette dirigea les fortifications en personne , Draguignan , Grasse, Fréjus, Forcalquier, Digne et Manosque. Tarascon , gouverné par le consul Clément , s'était fait un devoir de la neutralité. Je ne parle pas d'une foule de bourgs , de villages et de châteaux dont la prise et la reprise, tour à tour opérée par les uns et par les autres , traînaient en longueur cette triste guerre, et causaient beaucoup de mal aux populations opprimées sans produire rien de décisif. Il y avait à peu près partage dans la noblesse , mais la grande majorité du clergé tenait pour la ligue. Dans les rangs de la minorité royaliste on voyait en première ligne l'évêque de Marseille, Frédéric Ragueneau. Les Marseillais, pour le punir, dirigèrent une colonne de douze cents hommes d'infanterie et de cent chevaux avec trois pièces de canon sur sa baron nie d'Aubagne , s'en emparèrent et la mirent au pillage.

Telle était en Provence la position des deux partis, alternativement vainqueurs et vaincus, lorsqu'on apprit la mort d'Henri III, assassiné à Saint- Cloudle i®^ août 1 589, par Jacques Clément, jeune prêtre dominicain. Toutes les communes de Provence soumises à La Valette se déclarèrent pour Henri IV, .et le parlement royal de Pertuis rendit la justice

en son nom. Les. autres communes rangées sous Tautorité du seigneur de Vins, et le parlement de la ligue, siégeant à Aix, proclamèrent, comme tous les ligueurs français, le vieux cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X, et prêtèrent obéissance au duc de Mayenne, nommé lieutenant-général du royaume, attendu la détention du cardinal. Chacun vit que la guerre allait se rallumer plus vive et plus terrible , et le seigneur de Vins voulut se préparer à tout événement. De concert avec le parlement et les procureurs nés et joints, il convoqua à l'Hôtel de Ville d'Âix tous les notables du parti. Plusieurs propositions furent faites et rejetées dans cette assemblée, et Ton convint enfin de demander l'assistance du prince Charles Emmanuel P', duc de Savoie. Mais l'on mit à cette assistance certaines conditions pour consoler l'orgueil national presque toujours blessé par l'intervention étrangère. Il fut dit que le duc conserverait le culte catholique dans la province ; qu'elle demeurerait sous l'obéissance du roi très-chrétien ; que les troupes qu'il enverrait seraient placées sous les ordres d'un général choisi par le parlement ; qu'elles ne pourraient être logées dans des places fortes , et qu'elles se retireraient dès que. la guerre serait finie. On fit part de cette résolution au duc de Mayenne, et d'Ampus fut envoyé auprès du duc de Savoie, lequel promit de fournir trois cents chevaux , quinze cents arquebusiers, quatre canons

et des munitions suffisantes. De Vins partit d'Aix avec cent cinquante cavaliers et se dirigea vers les frontières du Var, pour y recevoir le secours qu'on lui annonçait.

Quelques chefs ligueurs , apprenant que les seigneurs royalistes d'Étampes et de Rougiers allaient recevoir aux environs de Tarascon un secours de soldats languedociens, se portèrent de ce côté avec un corps de cavalerie, et là , ayant resserré les ennemis entre leur troupe, le Rhône et les murailles de Tarascon , ils les taillèrent en pièces et firent prisonniers plusieurs capitaines de marque, au nombre desquels on compta le seigneur d'Etampes qui fut conduit à Âix par le comte de Carces. Peu après, les royalistes éprouvèrent une autre défaite. La Valette, voulant balancer l'assistance du duc de Savoie, recourut au maréchal de Montmorency, gouverneur du Languedoc , et il envoya vers lui le seigneur d'Âllein pour lui demander d'autres secours, car il savait que ce gouverneur pouvait disposer de quelques troupes. Toulouse, il est vrai, refusait de reconnaître l'autorité royale ; on célébrait dans plusieurs villes des funérailles publiques et solennelles pour Jacques Qément , et l'on traînait dans la boue te portniit d'Henri III (i). Mais la province respirait un peu , parce que Montmo-

(i) Don Vaissete et De Vie , Hist. Génér. de Languedoc , t. v «

liv. XLl.

rency venait de conclure une trêve avec le maréchal de Joyeuse, chef des ligueurs languedociens. Le seigneur d'Âllein amena du Languedoc treize cents hommes d'infanterie et cent cinquante cavaliers. Quand ces troupes eurent passé le Rhône, elles se dirigèrent à journées réglées vers la Durance et s'arrêtèrent aux environs de Malemort. A cette nouvelle, Besaudun et d'Ampus se mirent en route pour les attaquer. Ils n'avaient que deux cent quarante hommes de cavalerie et cent cinquante arquebusiers; mais, durant leur marche, il leur vint de nouvelles forces, car La Barben, de Loriol, de Panisse, de Saint-Maurice se joignirent à eux. Tous ensemble ils s'avancent pleins d'espérance, ils vont occuper un coteau joignant le bois de La Bouvière , entre Malemort et La Boque. Ce bois épais dérobe d'abord leur vue à l'ennemi, mais quand il les ont aperçus tous ces chefs s'assemblent pour délibérer. Le seigneur d'Allein opina pour que Ton se mit en marche , en plaçant la cavalerie à l'arrière-garde. Tous se rangèrent à cet avis, et l'on donna le signal du départ. Aussitôt Besaudun leur détacha quelques coureurs, et l'infanterie royaliste continua sa route malgré le capitaine Fossense qui voulait l'arrêter. D'Ampus, emporté par son bouillant courage, va se jeter sur les ennemis, se voit environné d'armes étincelantes , a son cheval tué sous lui, est lui-même gravementblessé, et Besaudun s'avance à la tête de tout son monde

pour lui porter secours. Il se fait alors une décharge de part et d'autre ; on se heurte avec fureur , on se mêle avec confusion. Besaudun et les sie;ns font des merveilles. Ils poussent si bien les royalistes qu'ils les contraignent de lâcher pied. Ceux-ci vont gagner un pont de Crapone et mettent le fossé entre eux et les ligueurs. Mais Besaudun ne laisse pas de les poursuivre , les charge sans leur donner le temps de se rallier , et taille en pièces tout ceux qu'il peut atteindre. Les autres se sauvent précipitamment. Qui gagne Malemort, qui gagne Rognes. Il en est même qui se jettent dans la Durance, tant la frayeur les a saisis. Au reste, la plupart des fugitifs n'eurent pas un sort plus heureux. Ceux qui se réfugièrent à Malemort furent, la même nuit , égorgés dans l'église ; d'autres qui purent aller plus loin à la faveur des feux allumés par le capitaine Colin, se jetèrent dans la vieille abbaye de Silvecane où le seigneur de Meyrargues les assiégea et les prit. Ce cruel gentilhomme ordonna de les attacher deux à deux et de les jeter dans la Durance. Plus de huit cents royalistes périrent en ce jour funeste, et les misérables débris du corps venu du Languedoc atteignirent Draguignan où La Valette se trouvait. La perte des ligueurs fut légère. Ce triomphe les enivra de joie et combla Besaudun de gloire. Il y eut à Aix des réjouissances publiques et des processions solennelles. Quinze drapeaux pris sur les ennemis furent appendus

dans la cathédrale de Saint-Sauveur où Ton rendit à Dieu de pompeuses actions de grâces, et Besaudun, qui ne pouvait marcher à cause de ses blessures, y fut porté triomphalement en litière (i).

A Marseille c'était un plus triste spectacle. Les élections municipales y causaient les plus grands désordres. Deux partis, sortis du sein de la ligue et livrés à tout l'emportement des passions populaires , se disputaient la charge de premier consul. L'un soutenait la candidature de Pierre Caradet de Bourgogne , fort de la protection du comte de Carces ; l'autre voulait la nomination de Charies Casàulx, capitaine dans la milice bourgeoise et créature du seigneur de Vins. Casaulx, homme d'action et d'intelligence, avide de renommée, de puissance et d'honneurs, opiniâtre dans ses desseins, résolu dans ses entreprises, était fils d'un marchand originaire de Gascogne. Malgré ses intrigues et ses violences , son rival l'emporta le 29 octobre, au milieu du tumulte qui remplissait la ville. d'Albertas de Yillecrose , l'un des consuls sortant de charge , figurait au premier rang des amis de Casaulx. Tout dévoué à sa candidature, il était entré dans l'hôtel de ville, les armes à la main , pour dicter son choix aux électeurs. Il en fut bien puni , l'infortuné ! le lendemain , à l'instigation de César de Village, de Yento des Pennes,

(i) Gaufridi , t. II, liy. xiv. — Hon. Bouche , 1. 11 , liy. x , $ 11.

d'Arène et des deux freines Yias, ses mortels ennemis ^ la populace le saisit dans sa maison ^ le perça de coups de hallebarde et traîna son cadavre dans les rues. Le parlement d'Âix députa aussitôt à Marseille Sommât et d'Âgar , conseillers , et Laurens^ avocat-général , pour informer contre les coupables. Mais comme ils étaient nombreux et puissans, la cour^ mue par un sentiment de crainte ou par d'autres considérations, abandonna cette procédure criminelle.

Durant les troubles de Marseille , trois villages voisins de Pertuis , Saignon , Saint-Martin et Cucuron , entrèrent dans le parti de la ligue. Cette défection donna l'alarme au parlement royal qui transporta son siège à Manosque. Les ligueurs provençaux eurent d'autres succès, et leurs armes firent des progrès dans le haut pays. Des troupes levées par l'évêque de Sisteron s'emparèrent de Digne.

Cependant le seigneur de Vins était allé du côté d'Antibes pour recevoir les secours que le duc de Savoie lui avait promis et que le baron de Ligny devait lui remettre. Aidé par ce renfort de troupes étrangères ) le chef de la ligue provençale mit le siège devant Grasse gardée par le baron de Vence que La Valette avait nommé gouverneur. Prunières, gentilhomme dauphinois , et plusieurs seigneurs du pays s'étaient jetés dans cette place, résolus à se bien défendre. De Vins pressait avec

vigueur tous les travaux du siège , et gardait toujours pour lui-même l'honneur du poste le plus périlleux. Le ao novembre iSSg, à neuf heures du matin , il visitait une de ses batteries y lorqu'il fut atteint, au milieu du front, d'un coup d'arquebuse qui le renversa par terre privé de mouvement et de vie 9 au moment où Tépaisseur de la fumée produite par un feu terrible obscurcissait les airs y et sans qu'on ait jamais pu savoir si le coup était parti de la place assiégée , ou du camp des assiégeans (i). Quoiqu'il en soit, la mort de ce chef distingué, enlevé à la fleur de l'âge, répandit la consternation dans le parti catholique qui sembla perdre son héros. Il y eut des prières solennelles pour le repos de son ame et on lui fit à Aix des obsèques magnifiques. Pierre Matai prononça dans l'église métropolitaine une oraison funèbre dictée par l'enthousiasme. Il l'appela le fort qui défendait et sauvait Israël. Le duc de Savoie, qui . accordait toute sa confiance à de Vins et qui partageait l'affliction des ligueurs provençaux, écrivit au parlement d'Âix une lettre de condoléance.

Les capitaines de l'armée provençale occupée au siège de Grasse donnèrent le commandement

(i) Honoré Bouche prétend que de Vins fut tué par un de ses propres soldats , qui en fit plus tard l'aveu à Aix , au pied de la potence à laquelle il avait été condamné comme coupable d'un autre crime. Cet auteur cite un manuscrit d'Aix qui ne paraît pas d'un grand poids.

à Tun d'euxy Jacques Beaumont, consul-procureur de l'année précédente; et le parlement, beaucoup plus libre dans son allure depuis la mort du seigneur de Vins, envoya le conseiller d'Agar en qualité de Commissaire. La Valette campait à Draguignan. Ce gouverneur, n'ayant pas reçu les secours qu'il attendait du Languedoc , ne put secourir Grasse, et le baron de Vence essaya d'empêcher la ruine de cette ville par une capitulation honorable. Il eut à lutter contre la plupart des gentilshommes qui se trouvaient auprès de lui et qui voulaient se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Néanmoins son opinion prévalut, aidée qu'elle fut par la volonté des habitans. La capitulation porta que la garnison royaliste évacuerait la place avec armes et bagages, mais sans drapeau et sans tambour; qu'elle cesserait de servir la cause royale ; que les habitans qui voudraient sortir en auraient la permission , et qu'on leur accorderait la faculté d'emporter avec eux tous les effets mobiliers qui pourraient être à leur convenance; que ceux qui voudraient rester conserveraient avec leur liberté entière là pleine jouissance de leurs biens. Les articles furent signés au commencement de décembre , et l'on donna des otages de part et d'autre. Prunières sortit le premier de Grasse avec quelques soldats royalistes pour se rendre à Fréjus, et pendant que cette troupe marchait sans ordre sous la foi de la capitulation,

une bande de soldats ligueurs se précipita sur elle, en tua une vingtaine, mit les autres en fuite et pilla tout le bagage. Prunières ne put se soustraire à la mort qu'en se réfugiant sous la tente du baron de Ligny qui le fit conduire en toute sûreté au lieu de sa destination (i). Cette violation d'un traité solennellement garanti enflamma de colère les royalistes. Les chefs catholiques s'en indignèrent eux-mêmes, car l'honneur de leur cause se trouvait compromis, et ils veillèrent avec soin à ce que les articles de la capitulation ne reçussent plus aucune atteinte.

Après la reddition de Grasse, l'armée de la ligue alla s'emparer de quelques châteaux du voisinage pour se tenir en haleine. Bien que victorieuse cette armée se trouvait dans une fâcheuse position, faute de solde régulière. Les soldats , demi- nus , étaient exténués de fatigue et de misère. Le pays, si long-temps déchiré par la guerre civile , tombait dans l'épuisement, et le duc de Savoie ne fournissait pas tous les subsides qu'il avait promis. Il y avait là un calcul d'ambition , car ce prince voulait que les provençaux achetassent ses services au prix de leur indépendance politique. Â Tins* tigation du baron de Ligny , son agent auprès du parti ligueur en Provence, les chefs de l'armée catholique résolurent de s'adresser encore à lui pour

(i) Louyet, ouv. cité, i® part.

en obtenir une assistance plus efficace. Un conseil de guerre, réuni à Grasse, en présence du commissaire du parlement, décida qu'on lui députerait le baron de Mévolhon , non - seulement pour solliciter des secours en hommes et en argent, mais encore son intervention personnelle. Après quoi^ l'armée vint prendre ses cantonnemens d'hiver dans le territoire d'Aix.

Le parlement ligueur ne voulut pas pourvoir au remplacement du seigneur de Vins qui l'avait trop blessé par sa grande puissance. Mais en dépit des magistrats jaloux , un autre personnage recueillit la succession politique de ce gentilhomme fameux. Ce personnage , fameux à son tour dans les annales de la Provence, était une femme, une femme comme on en voit peu, s'il en faut juger par le rôle qu'elle sut jouer au milieu des circonstances les plus difficiles et par l'empire qu'elle exerça sur les imaginations captivées. La nature avait jeté dans son faible corps un courage viril, un caractère de forte trempe. Chez elle l'ambition se fesait pardonner, parce que ce n'était que la conscience du mérite, et son rare talent d'intrigue sentait trop sa hauteur pour ne pas dédaigner toutes les petitesses. Pleine de souplesse et de prévoyance, elle épiait tous les événemens, savait tous les mettre à profit, et surtout elle possédait , au degré le plus élevé, la connaissance du cœur humain. Inappréciable avantage , car il faut bien connaître les

hommes lorsqu'on aspire à les gouverner. La femme remarquable dont je parle était Christine d'Aguère, d'une ancienne famille de Bourgogne, veuve d'Antoine de Blanchefort-Créqui , prince de Poix y épouse en secondes noces de François-Louis d'Agoult^Montauban y comte de Sault, belle-sœur du seigneur de Vins, parente de Besaudun, de d'Ampus et de La Yerdière, riches et puissans barons provençaux. Jouissant d'un crédit extraordinaire et d'une popularité immense, elle tenait dans ses habiles mains tous les ressorts du gouvernement, qu'elle fesait mouvoir au gré de ses caprices. La noblesse et le peuple, les capitaines et les soldats courbaient tous devant elle un front respectueux.

Christine d'Aguère , comtesse de Sault , par sa position de famille, peut-être aussi par cet esprit de femme qui devait l'entraîner , ardente et vive , vers les exagérations religieuses , mit au service de la ligue toutes ses facultés. Comme le parti royaliste pouvait se recruter des secours venus du Languedoc, et de plus recevoir l'appui des religion nairesdu Dauphiné, toujours commandés par Lesdiguières , la comtesse comprit facilement que les catholiques provençaux avaient plus besoin que jamais de l'assistance active du prince étranger auquel ils avaient déjà recouru. En conséquence, elle ne négligea rien pour atteindre le but de cette politique. Par ses soins et par ses intrigues , le par-

lement d'Aix se prononça en faveur de son système qui 9 après tout , était aussi celui des principaux capitaines de l'armée de Grasse, engagés dans la question par l'envoi d'un député auprès de Charles Emmanuel. PierreMatal, l'assesseur Guiran, les consuls Seguiran et de La Chau , procureurs du pays nés y et La Fare, procureur du pays joint pour la noblesse j écrivirent au duc de Savoie , le dernier jour de l'année iSSg , pour lui rappeler la mission du baron de Mévolhon , et pour lui annoncer en outre que les états-généraux allaient se réunir le a 5 janvier suivant^ à l'effet de délibérer sur cette affaire importante (i).

Au jour indiqué , l'assemblée setintàAix, et, après de vifs débats, la comtesse de Sault lui fit déclarer que le duc de Savoie serait supplié , par une députation des plus honorables , de vouloir bien secourir personnellement le pays, pour le maintenir dans la religion catholique, apostolique et romaine , en l'obéissance du roi très - chrétien Charles X et ses légitimes successeurs , sous l'état et couronne de France ; que les fidèles provençaux, touchés d'un si grand bienfait , en garderaient une reconnaissance éternelle. Peu de jours après , Elzéar de Rastelly, évéque de Riez , d'Ampus , le baron d'Oyse, et l'avocat Louis Fabri de Fabrègues, ambassadeurs des états , sortirent d'Aix et prirent

(i) Hon. Bouche > t. ii , Ut. x, § ii.

la route de Nice. En même temps on envoya Jacques Beaumont vers le duc de Mayenne, pour lui faire part de ce qui se passait.

Cette délibération des états ne plut pas à tous les ligueurs. Le comte de Garces surtout en témoigna son mécontentement , beaucoup moins par esprit de fierté nationale, que par haine contre la comtesse de Sault dont il contrariait toutes les vues , parce qu'il s'imaginait qu'elle avait usurpé sa place, lui fils du premier chef du parti catholique y lui qui lui aurait succédé dans ses hautes fonctions , n'eût été sa jeunesse extrême. De Garces vit son orgueil humilié devant la ville de Salon dont La Valette lui fit lever le siège ; et cet échec , qui diminua son crédit, ne l'empêcha pourtant pas d'intriguer beaucoup pour nuire à la comtesse , sa puissante ennemie. Il mit en mouvement ses amis à Marseille , notamment Gésar de Village et le fils de l'avocat Vias. Geux-ci formèrent un attroupement populaire qui courut la ville en criant : ywent la Messe et les Fleurs de Lys! à bas les Savoyards! Les séditieux qui comptaient sur la coopération du premier consul, furent trompés dans leur espérance. Le lieutenant du viguier les dispersa y en arrêta quelquesuns, et inspira la terreur à tous par la sévérité de sa justice. Alors le comte de Garces, ne perdant pas courage, se tourna d'un autre côté. Il fit insinuer à plusieurs de ses partisans que s'il fallait recourir à la protection d'une puissance étrangère,

mieux valait s'adresser au Pape ; que l'indépen^ dance du pays serait beaucoup moins menacée.

De Garces, se voyant appuyé dans ce projet par quelques hommes influens y les conduisit à Cavail- Ion où Tarchevêque d'Avignon se devait rendre. Il y eut avec ce prélat une entrevue dans laquelle on discuta les moyens les plus propres à assurer le succès de l'intervention pontificale. Le comte de Garces travailla si bien les esprits à Marseille, que dans une assemblée tenue à l'Hôtel de Yille on résolut de se mettre sous la protection du Saint Siège , et aussitôt l'on députa à Rome le chanoine de Paule et l'avocat Salomon. Tandis qu'on prenait cette résolution à Marseille , on en prenait une semblable à Arles y par les soins du seigneur de Yentabren, premier consul, qui fut adjoint lui-même aux deux députés marseillais, chargés de porter à Rome la demande d'une prompte assistance. Mais, avant leur départ , le comte de Garces dépécha vers le Pape son secrétaire Augier, pour lui annoncer cette ambassade (i).

On savait que le duc de Mayenne ne voulait pas des secours de la Savoie, et l'opposition du comte de Garces obtint quelques appuis dans le parlement d'Aix. Les conseillers d'Agar, Joannis, Puget, et Desideri , fatigués des intrigues perpétuelles de la comtesse de Sault et de la part qu'elle avait aux

(i) Gaufridi > t. ii , Uy. xiv.

atbAreSj conçurent le projet de se débarrasser d'elle paruncoupde main. La majoritéde la compagnie entra dans leurs vues. Mais l'entreprise était hasardeuse. La comtesse avait des amis pleins de puissance et de dévouement. Elle disposait desconsuls^ des capitaines de quartier , du plus grand nom* bre de soldats, enfin de la multitude. Le parlement éloigna sous divers prétextes une partie des troupes et rendit un arrêt pour envoyer ailleurs la propre compagnie de la dame de Sault que commandait le seigneur de Meyrargues. Ce capitaine , refusant d'obéir, monta au Palais, paria violemment contre les magistrats et parcourut ensuite la ville en appelant le peuple aux armes. Partout la foule et s'agite et s'émeut. L'assesseur Guiran, créature de la comtesse , assemble ses amis à l'Hôtel de Ville, tire deux couleuvrines de l'arsenal et marche contre le Palais que le peuple en fureur assiégeait déjà. C'était le i5 mars iSqo. Le parlementas^ semblé fit occuper la place des Prêcheurs par une compagnie de deux cents hommes, et la Conciergerie par une autre compagnie sous les ordres de Lamanon. En même temps les magistrats, vêtus (te leurs robes rouges , vinrent haranguer le peuple. Mais voyant arriver le seigneur de Meyrargues à la tête de plusieurs hommes d'armes, ils s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant le peuple d'Aix , fâché d'avoir usé d'une telle violence envers le parlement^ manifesta ses regrets. Un coup déci-

sîf devenait nécessaire. Le comte de Carces et la cour de justice ne le surent pas donner. La comtesse de Sault rallia son parti. La foule inconstante et mobile se laissa ramener par l'esprit souple et caressant de cette femme extraordinaire. Le conseiller du Castelar , autrefois zélé protestant , maintenant ligueur furieux , s'empare de la place des Prêcheurs avec trois cents arquebusiers tirés des quartiers des Âugustîns et de Notre-Dame. Bientôt six cents hommes , traînant du canon ^ arrivent du quartier des Cordeliers. On attaque le Palais aux cris mille fois répétés de F'went là Messe et Son jiltesseî on le force, on égorge trois défenseurs du parlement. Les magistrats éperdus ne pensent qu'à leur sûreté, se cachent partout où ils peuvent. Mais on sait bien les découvrir, et on les chasse avec ignominie. Quant aux conseillers d'Agar, Joannis , Desideri et Puget, ils furent enchaînés , chargés d'outrages et jetés dans le château deMereuil (i) où ils restèrent prisonniers. Le comte de Carces se retira à Avignon, et cette journée , dite du Palais , accrut encore la puissance de la comtesse de Sault qui permit au parlement de reprendre ses séances. Mais cette compagnie, dans son abaissement , pouvait-elle inspirer quelque respect, pouvait-elle exercer quelque autorité morale?

(i) Ce château était situé à une lieue d'Âix, au midi. U fut détruit quelque temps après par le parti de la ligue, de peur qu'il ne tombât au pouvoir des royalistes.

La comtesse y à qui tout semblait désormais sou* rire, donna le bâton de viguier de Marseille au seigneur de La Barben, et fit députer le conseiller du Castelar pour l'installer dans ses fonctions. Â l'arrivée de ce commissaire , les amis du comte de Carces osèrent relever la tête. Le premier consul Caradet de Bourgogne , soutenu de ses deux collègues , protesta contre la nomination du nouveau viguier , laquelle violait , d'après lui , les privilèges de la ville , parce que le roi seul devait faire ce choix sur une liste de trois candidats présentés par le conseil municipal. Le conseil confia provisoirement le bâton à Bourgogne lui-même. Alors du Castelar fit un appel aux amis de la comtesse , les échauffa de ses discours , et pour rendre le premier consul odieux , il lui imputa publiquement l'assasir sinat d'Âlbertas de Yillecrose. Un attroupement armé se forma au quartier de Cavaillon. Charles Casaulx se mit à sa tête , entra dans l'Hôtel deVille, en chassa Bourgogne tremblant , lui arracha ses insignes consulaires et le conduisit en prison (i).

Sur ces entrefaites , on apprit à Aix que Chambaud y gentilhomme du Vivarais , à qui il mon' quait une jambe mais non pas le cœur (2), était arrivé à Sainte-Tulle , village de la viguerie de Forcalquier, avec un régiment de montagnards pro-

(i) Hist. de Marseille, t. 11, liv. y.

(a) Hûn. Bouche , ibid.

testans des Cçvennes , et que de là il voulait passer la Durance pour aller se joindre au gouverneur La Valette qui se trouvait à Toulon, où il achevait les fortifications commencées. D'Ampus monta de suite à cheval , attendit l'ennemi au passage de la rivière , le battit complètement le 5 avril , lui enleva cinq drapeaux , lui fit perdre trois cents hommes et n'en perdit lui - même que vingt - cinq ou trente y au nombre desquels on compta le chevalier de Montméyan. Il força aussi l'abbaye de Sylvacane où trente brigands ennemis de la ligue s'étaient retranchés , et les fit tous périr par le glaive, l'eau ou la corde. Sans donner à ses soldats le temps de se reposer, il s'avança avec cinq pièces de canon dans le centre de la Provence , sembla prendre la route de Riez, et vint tomber tout à coup surBarjols, défendu par cinq cents hommes des plus aguerris de l'armée de La Valette. La ville, près d'être enlevée de vive force , se rendit à composition moyennant une somme de trente mille écus; mais quelques jours après, des soldats ligueurs s'étant pris de querelle avec les habitans, plus de quatre cents d'entre ces derniers furent égorgés ; le seigneur de Fos et le chevalier dePeipin se trouvèrent dans ce nombre. De là les vainqueurs allèrent au Luc. Le bruit de leurs cruautés avait forcé les habitans de ce village à se réfugier dans l'église comme dans un asile que la fureur des soldats respecterait. Ils furent tous passés au fil

de répée. Lorgues, Aups, Draguigoan, Pignans, Besse et Ceyreste envoyèrent leurs defs et se rangèrent sous les drapeaux de la ligue.

Les secours étrangers ne pouvaient pas manquer aux ligueurs provençaux, car leur lutte contre le gouvernement royal tenait en éveil beaucoup d'ambitions, et il y avait concurrence. Le roi d'Espagne Philippe II, à qui son père avait laissé d'immenses domaines et qui aspirait à la domination de l'Europe , n'eut certainement pas été fâché d'avoir un prétexte pour intervenir dans cette querelle. Le duc de Lorraine , cet héritier malheureux de René d'Anjou, fesait offrir aux ligueurs une petite armée, commandée par le comte de Yaudemont son fils. Sixte Quint, souverain pontife, ne rejetait pas un agrandissement du Comtat-Vénaissin , d'autant que l'ambassade de Marseille et d'Arles lui inspirait un espoir flatteur. Mais Charles Emmanuel de Savoie prit le devant. Il avait sur les autres un grand avantage , celui d'être appelé par la comtesse de Sault et d'avoir déjà fourni quelques secours. Ce prince avait fait l'accueil le plus gracieux aux députés provençaux. Il écrivit au parlement pour lui annoncer qu'il entrerait bientôt en Provence, et cette compagnie, docile instrument de la comtesse de Sault , le nomma généralissime^. Le duc se fit d'abord précéder par le comte Martinengo qui passa le Yar , dans les derniers jours de juillet 1 590 , avec quatre cents lances et huit

cents hommes d'in£sinterie« 11 se joignit à d'Âmpus, ettousdeax formèrent, le 5 août, le siège de la ville de Saint-Maximin, défendue par Yalavoire et par Chambaud , le même gentilhomme du Vivarais qui s^était fait battre naguère aux bords de la Du* rance. Cette fois il fut plus heureux , car après quinze jours d'inutiles efforts les assiégeans se retirèrent, et ils allèrent ravager le territoire de Salon et de Berre. Les compagnie catholiques du comte de Suze et du seigneur de Gucuron battirent le marquis d'Oraison entre Yillelaure et Pertuis. D'Ampus, ayant joint les royalistes aux environs de Riez , remporta sur eux une victoire complète, victoire qu'il pleura pourtant, car il tua de sa main, sans le connaître, le seigneur de Norante, issu comme lui de la maison de CasteUane. Les lii> ^ueurs eurent encore le dessus dans une rencontre près de Trets , mais ils éprouvèrent un échec vers le comté de Sàult. Les royalistes prirent le château de Peyruis , Montagnac , SoUiers et Pignans.

Cependant le duc de Savoie , fidèle à sa promesse, était arrivé à Nice avec quatre mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux. Les états**généraux, réunis à Aix, résolurent de lui envoyer une ambassade d'honneur pour le saluer au nom de la Provence reconnaissante. Les députés furent l'évéque de Riez et l'aumônier de l'abbaye de Saint- Victor de Marseille pour le clergé , d'Ampus et de Mauvans pour la noblesse , l'avocat Henri Rabasse,

les consuls Guiran et Seguiran pour le tiers-état. De son coté, le parlement chargea les conseillers du Castelar et d'Ëspagnet*, ainsi que l'avocat-généraldeLaurens, d'aller le plus loin possible au-devant du prince. Tous les députés , accompagnés d'un corps de cavalerie piémontaise et provençale sous les ordres du comte de Martinengo , se rendirent à Nice et présentèrent à Son Altesse l'hommage de leur respect. Le 1 4 octobre 1 690 , Charles Emmanuel y à la tête de ses troupes, entra sans obstacle en Provence. La Valette avait placé des soldats d'élite dans le château de Gréolières et dans celui de Mons, tous deux d'une forte assiette. Le duc de Savoie força le premier , et contraignit le second à se rendre y la vie sauve aux soldats , les habitans à discrétion. Pour satisfaire le seigneur de Mons , nommé de Gault^ qui, durant la guerre des Razats, avait eu à se plaindre de ses vassaux, il en fit pendre quatre à un vieil alisier sur la place publique, quatre à une grande grille de fer, et douze à deux poutres placées traversalement dans une rue. A Fayence, un nommé Jean Girlot, notaire du-iieu, vint à sa rencontre, monté sur des échasses, enveloppé d'un linceul parsemé de lierre, en tête de la jeunesse du village, et dans cet accoutrement grotesque il complimenta le prince au nom de tous. Le 1 7 novembre , Charles Emmanuel arriva à Aix, sans bruit et sans faste, accompagné seulement de d'Ampus, du baron d'Oyse, de Meyrargues, de

l'avocat Fabri de Fabrègues, du comte Martinengo^ et il alla descendre à la maison de la comtesse de Sault qui lui ofFrit un souper splendide. Il coucha au palais archiépiscopal , et le lendemain au matin il sortit dans un carrosse fermé pour entendre la messe hors de la ville dansFéglise des Capucins.

Après quoi il se plaça à la tête de sa cavalerie et disposa son entrée solennelle. Il se mit en route , monté sur un beau cheval richement caparaçonné^ suivi de ses gentilshommes , de ses pages , de cent Suisses et d'un grand nombre de seigneurs pro» vençaux. Le parlement et les procureurs du pays allèrent à sa rencontre. Ils étaient suivis d'un nombreux cortège au milieu duquel on remarquait environ cinq cents enfans vêtus de taffetas jaune et portant une banderoUe sur laquelle étaient peintes les armes de Savoie. Ils criaient de toutes leurs forces : Vwent la Messe et son Altesse\ Le prince d'amour, principal personnage de la procession instituée par le roi René , se présenta suivi de cinquante jeunes hommes. Le prince descendit de cheval pour recevoir les félicitations des magistrats y et y étant remonté , il traversa les flots d'un peuple tellement ivre d'enthousiasme qu'il semblait atteint de folie. On le saluait comme un libérateur bien-aimé, on lui tendait la main , on lui fesait de profondes révérences. L'un voulait embrasser ses genoux 9 l'autre baisait le pan de son habit. Les compagnies des quartiers au nombre de trois mille

hommes firent leurs décharges de mousqueterie en signe d'allégresse» Charles Emmanuel, parvenue la porte des Âugustins par laquelle il devait entrer, trouva un arc de triomphe que la flatterie avait élevé à l'orgueil. On y représentait la Religion alarmée, implorant les secours du duc. Là les consuls lui offrirent le dais qu'il refusa , et comme ils lui présentaient aussi les clefs de la ville dans un bassin d'argent, il tira un mouchoir blanc de sa po« che, comme pour les recevoir avec plus de respect; mais ce mouchoir était plein de petites pièces d'or (i)qui se répandirent à terre et sur lesquelles la multitude se jeta. A l'entrée de la rue Beauvezet parut le clergé séculier et régulier. Le prince, après avoir baisé la croix, fut conduit processionndlement à l'église métropolitaine ou l'arche* véque, en habits pontificaux, lui fit une harangue. Ensuite on remercia Dieu, et le même cortège ac^ compagna le prince jusques à son palais.

La comtesse de Sault s'empressa d'aller le saluer de nouveau dans la même journée. Leduc lui témoigna toute sa gratitude et l'assura qu'il ne voulait se diriger que par ses conseils. Cette dame, flattée de tant de bienveillance et jalouse de s'en ménager la durée , réunit chez elle les procureurs joints , qui étaient les représentans des états lor&-

(i) Ces pièces étaient des ducatons i^alant environ six francs de notre monnaie.

qu'ils n'étaient pas assemblés , et leur fit délibérer de donner plein pouvoic à Charles Emmanuel de Savoie , pour toutes les attributions militaires et de police ^ sous le bon plaisir du parlement ; car le prince avait déclaré qu'il ne voulait rien faire que de l'agrément de cette compagnie. Aussitôt après , l'archevêque d'Aix , les évêques de Vence > de Riez et de Sisteron , suivis des procureurs du pays nés et joints , entrent dans le parlement pour lui annoncer officiellement la résolution qui ve* nait d'être prise , et prient la cour de la vouloir agréer. Cela dit , les députés se retirent. La corn* pagnie délibère aussitôt , et les opinions sont partagées. Les amis du comte de Carces soutiennent que les magistrats ne doivent pas se dépouiller de la police ; que c'est là leur plus précieuse prérogative ; qu'en tout cas il faut obtenir l'approba*^ tion du duc de Mayenne , lieutenant-général du royaume pendant la captivité de Charles X. Le conseiller d'Arnaud fut celui qui soutint cet avis avec le plus de chaleur. Enfin , après de longs débats 9 le parti de la comtesse de Sault l'emporta de plusieurs voix. Le parlement fit arrêt par lequel il décerna au duc le commandement des armes et de la police ; il ne se réserva que les fonctions judiciaires. Dès que cet arrêt fut rendu , quatre conseillers-députés et les procureurs du pays joints allèrent supplier le duc de se charger du gouvernement offert par les représentans de la province.

Charles Eimnanuel répondit que cette offre était faite de si bonne grâce qu'il n'était pas en son pouvoir de la refuser; que cependant il n'acceptait que pour la forme l'autorité qu'on lui confiait y et que les magistrats provençaux n'en resteraient pas moins les maîtres des affaires. Le lendemain ql3 novembre le duc se rendit au parlement daqs l'appareil le plus pompeux. Quatre conseillers vinrent le recevoir sur le perron du palais et l'introduisirent dans la grand chambre où toute la cour était réunie en robes rouges. Il refusa le £siuteuil du roi qui lui fut offert, et s'assit au banc du doyen. Après un discours fait à sa louange par l'avocat-général de Laurens , le conseiller du Cas^ telar^qui présidait en l'absence des présidens(i) , prononça l'arrêt rendu la veille et conçu en ces termes : « La Cour a ordonné que Son Altesse aura <K tout pouvoir, autorité et commandement sur a les armes , état et police de cette province , pour oc icelle conserver en l'union de la religion cathoa lique y apostolique et romaine , sous l'état et « couronne de France. » Le premier huissier appela ensuite une cause purement civile. Cette

(i) Le premier président était mort; le président de Goriolis se trouyait àManosque à la tète du parlement royal; les présidens de Saint-Jean et Duchaine demeuraient prisonniers au château de Mereuil , et le président dePiolenc s'était volontairement retiré auPont- Saint-Esprit, pour rester neutre dans la guerre civile.

cause étant plaidée , la cour leva raudienoe y et le prince se retira.

Charles Emmanuel, voulant justifier la confiance qu'on venait de lui témoigner , appliqua tous ses soins au gouvernement du pays. Il plaça les troupes sous le joug d'une discipline sévère, défendit de blasphémer le nom de Dieu et des Saints , de déverser le mépris ou la moquerie sur les objets du culte catholique. Il porta les peines les plus rigoureuses contre les larcins , la désertion et la licence des mœurs. Il choisit des conseillers parmi lesquels se trouvèrent Guiran y les avocats Rabasse et Fabri de Fabrègues, trois des meilleurs amis de la comtesse de Saul t. Il distribua aussi les charges de la milice. Le comte Martinengo fut fait lieutenant-général de Tarmée , Besaudun mestre de camp ; d'Âmpus colonel-général de l'infanterie , et Meyrargues grand maître de l'artillerie. Puis il divisa la Provence en deux gouvernemens. L'un comprenait la partie située sur la rive gauche de la Durance, et l'autre les diocèses de Fréjus , de Grasse, de Yence , de Digne , de Glandevès et de Senéz. Il donna le premier au baron d'Oyse , et le second à Yilleneuve-Yauclause. Ayant ainsi pourvu à tous les besoins de l'administration , il ne pensa plus qu'à ses opérations militaires.

Au bruit de ses préparatifs menaçans, quelques chefs royalistes prirent l'alarme. Lasalle , gentilhomme gascon , commandant de Rognes , mit cette

place sons l'obéissanœ des ligueurs. Le 1 5 novembre le duc de Savoie sortit d'Aix avec douze pièces d'artillerie et vint assiéger Salon où déjà le comte de Garces avait échoué. Cette ville n'étant pas secourue par La Valette , capitula le 4 décembre j malgré le courage de la garnison qui jugea toute résistance inutile en voyant s'abattre un pan de muraille. Les prédicateurs ne manquèrent pas d'élever jusqu'aux nues la gloire du duc. Dans l'exagération de leurs éloges , ils l'appelèrent le nouveau Josué , l'invincible protecteur du peuple fidèle (i). Deux jours après la reddition de Salon , le château de Miramas capitula pareillement. Yillelaure , Janson , la Tour-d'Aigues , Apt et la Bastide-des-Jourdans se rendirent à la première sommation. Chambaud était venu se jeter dans Grambois ; mais après trois ou quatre cents coups de canon , il abandonna le château et le village. La Valette , alarmé de ces succès rapides , envoya le marquis d'Oraison auprès du duc de Savoie pour lui &ire des propositions de paix. Le prince jugea convenable d'en référer au parlement , et cette cour lui députa le conseiller d'Ëspagnet pour conférer sur cette question importante. Mais la paix ne pouvait convenir à la comtesse de Saultqui avait besoin des troubles civils pour jouer son rôle et pour conserver son crédit. Elle fit échouer toutes

(i) Ganfridi , t. ii , liv. xiv.

les tentatives de conciliation. Alors le duc de Savoie tourna ses armes contre Pertuis; mais la rigueur du froid et la violence du vent le forcèrent d'en lever le siège. Le mauvais succès de cette entreprise fut suivi d'une perte bien cruelle pour les ligueurs. Tarascon , en dépit de sa neutralité , avait été occupé par les royalistes sous le commandement de Montpensier ; et le seigneur d'Ampus qui connaissait toute l'importance de cette ville , tenta de s'en emparer le lo janvier iSgi. Quelques religieux devaient lui ouvrir une des portes , à un signal convenu. La trahison fut découverte , les royalistes firent le signal des conjurés , et d'Ampus, croyant que tout allait au gré de ses désirs, se présenta à la tête des troupes pour entrer dans la place. Mais il essuya le feu des remparts et reçut un coup de mousquet au travers du corps. Les siens ne purent l'emporter , les royalistes sortis de Tarascon l'entraînèrent mourant , et le lendemain il rendit le dernier soupir au milieu de ses ennemis qui ne pouvaient s'empêcher de le plaindre et de rhonorer. D'Ampus méritait ces hommages, car il était orné de qualités bien nobles. Il ne se contentait pas d'avoir de l'habileté, de l'adresse, un admirable sang-froid ; il payait toujours bien de sa personne dans les occasions périlleuses. Catholique un peu trop ardent , mais du moins animé d'une foi sincère, il n'accordait rien au calcul et donnait tout à la vivacité de ses sentimens énergi-

ques. En tout temps , mais surtout aux tristes jours des guerres intestines , on aime ces caractères pleins de franchise qui ne prennent conseil que de la conviction. On a dégoût des âmes égoïstes.

L'hiver suspendit la guerre. Le duc de Savoie retourna à Aix, et La Valette se retira avec sa famille à Sisteron, où le parlement royal siégeant à Manosque se réfugia aussi pour éviter toute surpri-

se. Le aa janvier, Charles Emmanuel et la comtesse de Sault assemblèrent à Aix les états-généraux de Provence. Du Castelar et Honoré Flotte, conseillers, et l'avocat-général de Laurens y assistèrent en qualité de commissaires du prince. Il n'y eut pour le clergé que les trois é véques de Yence , de Riez et de Sisteron , bien que ces deux dernières villes obéissent à La Valette. L'archevêque d'Aix , les évéques de Marseille , de Grasse , de Digne et de Senez se firent représenter par des députés. On ne vit pour l'ordre de la noblesse que de Mandols de la Palu, Raymond d'Eoulx, St.-Martin de Moustiers , Duranty de Fuveau , Leydet-Fombeton et Thoramène. Le tiers-état y eut pour mandataires les députés de seize villes (i)et dehuitvigueries(a).

(i) Grasse, Draguignan , Digne , Saint-Paul-de-Vence , Castellane , Apt , Barjols , Guillaume , Anot , Colmars , Lorgnes, Aups, Saint-Remi , Reillane, Les Mées , Galas.

(a) Draguignan , Digne , Gastellane, Apt, Barjols, Anot, Colmars et Tarascon.

Il faut joindre à tous ces députés les consuls d'Aix, procureurs du pays.

Le duc de Savoie entra dans rassemblée , exposa les motifs de son arrivée en Provence et de la conduite qu'il avait tenue; il dit iq[ue l'ambition ne le dirigeait pas, que son unique désir était de conserver à la couronne de France une province importante , de combler tous les vœux du parti catholique, d'assurer le triomphe de la religion indignement attaquée par une secte audacieuse. II parla dé ses succès et de ses espérances; il vanta le courage et le dévoûment des ligueurs ; mais' il ajouta que pour fixer la victoire sous leurs drapeaux et pour couVonner l'œuvre sainte de leur délivrance , il fallait encore quelques efforts , encore quelques sacrifices. On convint avec Charles Emmanuel que la province entretiendrait à ses dépens dix mille hommes d'infanterie, et que le diic aurait à sa chargel'entretien de la cavalerie et de l'artillerie. En outre l'on délibéra de demander des secours au Pape, au roi d'Espagne et aux états-généraux de France qui devaient se tenir à Orléans. Pendant que les états ligueurs étaient réunis à Aix , La Valette tenait à Riez des états royalistes. L'on n'y vit que les députés de treize communautés (i), de sept vigueries (2), de deux églises (3),

(i) Forcalquier, Sisteron, Draguîgnan, Fréjus, Brignolles, Moustiers, Saint-Maximin , Seyne, Pertuis, Riez , Manosque, Castellaiie, Les Mées.

(a) Forcalquier , Sisteron, Brignolles , Moustiers , Saint-'Maxiinin, Seyne et Trets;

(3) Celle de Riez et celle de Sisteron.

démonstration comme une bravade insultante. Au milieu de la confusiop et du tumulte, uu homme , nommé Rodigue, qui criait Fwe le duc de Savoie j fut tué d'un coup de pistolet. Alors l'irritation des esprits ne connut plus de bornes. Casaulx qui cherchait l'occasion de porter un coup décisif à ses ennemis, comprit qu'il ne pouvâût pas s'en présenter une plus favorable. Il réunit autour de lui quelques hommes dévoués, fit sonqer le tocsin^ augmenta bientôt sa troupe, se rendit maître des corps-de-garde, des canons, de la porte d'Âix, de l'Hôtel de Ville abandonné par les consuls. Les capitaines des quartiers se placèrent sous ses ordres; la multitude dont il flattait les passions se déclara pour lui , et dès cet instant il établit sa puissance à Marseille. Il convoqua un conseil-général , parla en Êtveur du duc de Savoie, fit décider que si ce prince voulait entrer dans la ville , il y serait reçu avec solennité*

Au bruit de cette révolution subite , la comtesse de Sault se hâta d'entrer à Marseille. Les députés des états ligueurs de Provence envoyés aux états d'Orléans y au Pape et au roi d'Espagne (i) n'avaient pu obtenir aucun secours. Les finances du

(i) Les députés aux états d*Orléans étaient Téréque de Sisteron, Nicolas Flotte, conseiller au parlement d'Aix , et du Castelet. Les députés au roi d'Espagne étaient Tévéque de Riez y Forbin de La Fare et Louis Fabri de Fabrègues ; au Pape , l'archevêque d'Aix et l'avocat-général de Lanrens.

duc de Savoie étaient épuisées^ et ce prince résolut d'aller solliciter en personne l'assistance du roi d'Espagne son beau-frère. Le a mars il entra à Marseille , y fut accueilli avec tous les honneurs dus à son rang , s'embarqua le 8 sur une galère et fit voile pour la côte de Catalogne^ accompagné du président Jeannin et d'un gentilhomme de Lorraine que le duc de Afayenne avait chargés de ses dépêches, de l'évêque de Riez, de Forbin la Fare, de Fabri de Fabrègues, de Saquier, assesseur de Marseille, de François Ouillyet du notaire Casaulx, frère du fameux Charles.

En l'absence du duc de Savoie, le comte Martinengo eut le commandement de toutes les forces de la ligue , mais il prit en toute occurrence l'avis de la comtesse de Sault dont la haute influence ne recevait aucune atteinte. Cependant Lesdiguières, appelé par La Valette qui n'obtenait aucun succès, pénétra en Provence par la vallée de Sault à la tête de huit cents hommes de cavalerie et de deux mille arquebusiers. Il prit Aurons et quelques autres lieux qu'il livra au pillage, se dirigea vers les Mées, et vint des Mées à Vinon où il joignit La Valette qui était descendu de Sisteron à Riez. L'intention des deux généraux était d'aller secourir la ville de Berre dont les ligueurs voulaient s'emparer. Les deux partis tenaient beaucoup à la possession de cette place dont ils trouvaient la situation avantageuse , à cause de l'étang qu'elle domine et des salines qui produisaient un revenu considérable.

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