‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 45 sur 96 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Discorde dans la Magistrature Provençale. — Établissement du Semestre. — Assassinat de Philippe de Gucidon. — Nouveaux troubles. — Le Parlement d'Aix se met à la téte de l'insurrection — Le comte d'Alais, gouverneur de Provence, tombe au pouvoir des révoltés. — Paix imparfaite. — Reprise des hostilités. — Combat du Val entre les troupes du Parlement et celles du Gouverneur. — La Provence entière prête son appui au Parlement.— Les deux partis se livrent à des excès. — Ils posent enfin les armes.— Peste à Marseille.— Troubles dans cette ville. — La faction des Sabreurs et celle des Mazarinistes.— Leur lutte jette partout le désordre.— Les Sabreurs , réfugiés à Toulon , tiennent en échec les forces du Gouvernement. — Capitulation. — Christine de Suède en Provence. — Émeute à Aix contre le premier Président du Parlement. — Sédition à Draguignan.

Après deux ans d'exil, de Bernet parvint à faire admettre sa justification et à obtenir la première présidence du parlement de Bordeaux. Jean de Mesgrini, de Troyes, membre du grand conseil, fut appelé à le remplacer à Aix. La haute magistra-

turc de Provence continuait d'offrir la honteuse image des discordes intestines, et. ne craignait pas de nuire à sa considération par le scandale qu'elle donnait au peuple. Les hommes les plus éminens tombent bien bas , les personnages les plus graves deviennent bien ridicules , quand ils attachent aux vains hochets de l'orgueil une importance fantastique. Un arrêt du grand conseil décida que la chambre des requêtes, incorporée au parlement d'Aix Jouirait de toutes les prérogatives et de tous les honneurs attribués à cette compagnie souveraine. Mais le parlement n'en persista pas moins à refuser ce droit aux nouveaux magistrats. En 1644, les membres des requêtes voulurent suivre leurs collègues du parlement à la procession de la Fête- Dieu. La cour, persévérant dans son opposition , la fonda sur ce que le chapitre d'Aix , ayant surfpris un arrêt du conseil qui lui attribuait quelques stalles du chœur de la métropole, il ne convenait pas au parlement de se commettre avec lui ou d'approuver son entreprise , et qu'ainsi vingt-quatre de ses membres seulement, à commencer par les plus anciens, et deux des gens du roi, assisteraient à la cérémonie. Cette délibération excita les vives plaintes des officiers des requêtes qui se trouvaient ainsi écartés. Le parlement leur envoya deux de ses membres pour la leur notifier , et ils députèrent , à leur tour , deux d'entre eux au parlement, pour déclarer « qu'ayant l'honneur de faire partie

« du même corps, ils étaient loin de vouloir dés- « obéir ; mais que, dans l'intérêt de leurs charges, a ils devaient faire leur protestation. »

Deux jours après, à l'occasion d'un Te Deum , le parlement employa le même moyen avec succès contre les magistrats qu'il refusait d'admettre dans son sein. Mais la cour des comptes , qui n'avait aucune raison d'éloigner de la cérémonie une partie de ses membres, se rendit en corps à l'église de Saint-Sauveur où se pressait un peuple immense. Les saints cantiques allaient commencer au milieu des solennités les plus pompeuses. Un parfum d'encens et de fleurs remplissait la basilique, belle d'ornemens divers, resplendissante de lumières. Tout inspirait le calme et le respect. Il y avait en abondance des pensées de recueillement religieux , des trésors de sainte harmonie. Parmi les stalles précédemment destinées à la cour des comptes , cette compagnie en trouva six occupées par des chanoines, qui refusèrent de les abandonner. Les magistrats, blessés de leur résistance, firent éclater une violente colère. Le regard enflammé, le geste menaçant , ils résolurent d'emporter la place de vive force , et les chanoines , de leur côté, se préparèrent à la bien défendre. D'abord il y eut nn bruyant échange d'injures, de défis, de grossièretés de toute espèce ; et puis l'on en vint aux coups. Les combattans animés d'une rage inouïe, se heurtaient, se mêlaient, se renver-

saient , se jetaient au visage tous les objets mobiles qui tombaient sous leur mains. Les ornemens du sacerdoce et les insignes de la magistrature étaient foulés aux pieds ou volaient en lambeaux. La confusion et l'épouvante régnaient dans le temple. La profanation fut complète, et jamais on ne vit un scandale plus grand. Comme la victoire se range d'ordinaire du côté des gros bataillons , les membres de la cour des comptes restèrent maîtres du champ de bataille , grâce à l'avantage du nombre. Mais ils ne jouirent pas long-temps du fruit de leur triomphe , car l'archevêque, saisi de douleur, interdit aux uns et aux autres le chœur de l'église.

Les chanoines, meurtris dans la lutte , portèrent plainte au parlement de Provence , qui les autorisa à se pourvoir par requête et délégua deux de ses membres pour informer régulièrement. Mais le conseil d'état s'attribua la connaissance de cette affaire dont nous ne connaissons pas les suites.

Le conseil avait déjà rendu de nombreux arrêts contre les prétentions du parlement qui ne se lassait pas de témoigner à la chambre des requêtes une haine fertile en ressources , et la Cour de France , fatiguée de ces pitoyables débats, voulut enfin y mettre un terme. Louis XIV, encore enfant, commençait dans la faiblesse et dans les agitations d'une minorité exposée aux tempêtes un règne qui devait porter au plus haut degré la gloire na-

tionale et le pouvoir royal. Pour le moment, le cardinal Mazarin, successeur de Richelieu, gouvernait le royaume en maître , sans avoir le génie de cet homme d'état. Le nouveau ministre, suivant les[anciens plans de politique intérieure, résolut de briser la puissance parlementaire. Comme cette puissance consistait dans l'unité et dans l'esprit de corps , Mazarin créa dans les parlemens une nouvelle section qui devait partager avec l'ancienne magistrature les travaux de la juridique, de telle sorte que chacune d'elles siégerait six mois seulement. Par là le rusé cardinal détruisait l'importance et la force des grandes corporations judiciaires, créait deux puissances rivales, et préparait, selon les conjonctures , des alliances successives du ministère avec l'un ou l'autre semestre. Tel fut le nom porté par chacune des deux sections alternativement en exercice. Un édit du mois d'octobre 1647 créa le semestre de Provence , composé de trois présidens à mortier, de trente conseillers, d'un procureur général et de deux avocats généraux. Les membres de la chambre des requêtes y entrèrent moyennant le payement du surplus delà finance à laquelle les nouveaux offices devaient être taxés.

Le parlement d'Aix , menacé dans ce qu'il avait de plus cher , reconnut ses torts et chercha à les réparer en se rapprochant des magistrats qui avaient été si long-temps les objets de sa haine et

de ses dédains. Il les trouva généreusement disposés à tout oublier, et l'acte de conciliation fut siené à La Ciotat chez le président Grimaldi de Régusse. Mais cet accommodement tardif ne désarma point Mazarin. D'ailleurs le nouvel édit offrait trop d'avantages au cabinet français pour qu'il voulut y renoncer. Le grand conseil cassa le traité fait à La Ciotat. En même temps il commit le premier président Jean de Mesgrini , les trois intendans de Provence, du Languedoc, du Dauphiné, et tous les officiers des requêtes , pour procéder à l'établissement du semestre et en exercer la juridiction en attendant que les autres charges fussent remplies. L'intendant de Provence reçut en particulier l'ordre formel d'instruire contre tout ceux qui tenteraient de s'opposer à l'édit de création , et le gouverneur fut chargé d'y tenir la main.

Le 1 8 janvier 1648, Herbin et Musnier , huissiers du conseil , revêtus de leurs manteaux à grandes manches , et décorés d'une chaîne en or à laquelle une médaille était suspendue, entrèrent au palais , lurent au nom du roi , et la tète couverte, devant les chambres assemblées , un arrêt portant défense aux anciens magistrats de remplir aucune fonction , soit en public , soit en particulier , hors de l'exercice semestral , à l'exception du premier président (1), et se retirèrent sans don-

(i)ïl démit également servir dans les deux semestres.

ner au parlement le temps de proférer une seule parole. La compagnie , audience tenante , chargea les conseillers de Boyer , d'Olivier et de Lombard , de porter aux commissaires du roi son acte d'opposition , motivé sur ce que l'arrêt d'interdiction lui avait été notifié avant qu'elle eût procédé à son enregistrement. Le lendemain , le comte d'Alais , précédé de ses gardes , des consuls-procureurs , des trois intendans, de la chambre des requêtes, et suivi d'un grand nombre de gentilshommes d'épée qui voyaient avec plaisir l'abaissement de la noblesse de robe , prit séance au palais, y installa le semestre en service , le fit ensuite siéger dans la salle d'audience où l'édit de création fut publié , malgré la protestation des procureurs du pays.

Le peu pie d' Aix ne voyait cette nouveauté qu'avec une froide indifférence. Mais les avocats , les procureurs et les huissiers , placés sous l'influence de l'ancienne magistrature , refusèrent leurs services, et le cours de la justice fut momentanément suspendu. Il fallut les ordres les plus rigoureux du gouverneur et des commissaires du roi pour que chacun reprit ses fonctions. Trente des plus jeunes parlementaires , affligés du calme général , cherchèrent à le troubler. Le jeudi gras , ils parurent masqués sur les places publiques , pendant qu'une foule joyeuse y circulait , et tentèrent de la pousser à un mouvement séditieux ; mais comme personne ne bougea, ils n'osèrent point quitter leurs dégui-

semens et rentrèrent chez eux sans avoir obtenu une seule marque de sympathie. Alors quelques hommes désespérés conçurent des projets affreux. Habiles à s'étourdir et à s'aveugler, ils n'eurent pas de peine à se faire une fausse conscience , et sans doute ils regardèrent comme un acte de patriotique vertu le plus lâche de tous les crimes. Dans la fureur de leurs passions , ils jurèrent d'immoler le premier qui viendrait occuper l'un des sièges vacans de la magistrature souveraine , pour frapper de terreur tous ceux qui avaient formé le dessein d'acbeter les nouvelles charges , et pour paralyser ainsi la formation du semestre.

Philippe de Gueidon , avocat du roi au siège de Marseille , tomba victime de leur exécrable complot. Inaccessible à la crainte , et livré tout entier au désir de son avancement , il brava les menaces anonymes , repoussa les conseils de l'amitié alarmée , obtint des provisions pour une des charges parlementaires, se rendit aussitôt à Aix, et crut s'y trouver en sûreté en descendant à l'hôtel de la Mule-Noire , où logeaient le commandeur de Castellane-Montméyan, colonel du régiment de Provence, et plusieurs officiers du même corps. Quelques jours après , sur les sept heures du soir, pendant que de Gueidon était à table, entre le colonel Montméyan tt un officier nommé Latour, les conjurés se réunirent au nombre de trente dans une maison voisine. Dix se masquèrent pour met-

tre à exécution le plus audacieux des attentats ; les autres devaient se tenir dans la rue pour prêter main-forte en cas de besoin. Ils étaient tous armés de pistolets et de mousquetons. Au moment favorable , les dix hommes masqués se précipitent sur l'hôtel ; trois se placent à la porte extérieure; deux se saisissent de la porte de la salle à manger, où se trouvaient une quarantaine de personnes ; cinq autres y font irruption, et l'un deux, couchant en joue les convives, s'écrie d'une voix foudroyante : Que personne ne bouge , on n'en veut qu'à un seul. Au même instant, deux de ces assassins s'avançent vers Gueidon, lui donnent des coups de pistolet et de baïonnette , et le laissent presque mort sous la table. Tous les convives se lèvent en désordre , quelques-uns demandent leurs armes ; les domestiques courent de tous côtés ; le tumulte règne dans l'hôtel. Les masques prennent la fuite, hormis un qui gardait la porte de la salle , lequel, dans l'agitation de son ame , sent ses genoux fléchir , tombe sans connaissance. Ses complices, craignant , s'il était pris , d'être eux-mêmes découverts , se mirent en devoir de le jeter dans un puits tout proche. Comme on le secouait , il recouvra l'usage de ses sens et eut assez de force pour s'enfuir avec les autres. Des pistolets furent trouvés sur le théâtre du crime. On parvint à découvrir l'armurier qui avait vendu ou réparé ces armes, et il désigna comme propriétaire de l'une d'elles un

bourgeois d'Aix nommé Vaillac. Cet homme, transféré sous bonne escorte au château de Tarascon , fut bientôt relâché, parce qu'on ne put obtenir contre lui que le témoignage de l'armurier , témoignage insuffisant sous l'empire d'une législation absurde, qui, en matière criminelle, imposait des règles absolues à la conviction des juges. L'infortuné Gueidon raconta toutes les circonstances de son assassinat , mais il déclara n'avoir pu reconnaître ses bourreaux , et mourut en leur pardonnant.

Qui commanda le crime ? Quels en furent les exécuteurs ? Ceux-là , sans contredit , qui pouvaient y trouver leur intérêt. Aussi bien l'opinion publique , armée de ce principe de sagesse et d'expérience , accusa les membres du parlement avec d'autant plus de chaleur qu'ils mon-' trèrent peu d'empressement dans la poursuite des coupables. Si les magistrats ne firent pas couler eux-mêmes le sang de Gueidon , s'ils n'armèrent pas la main de leurs adhérens et des membres de leurs familles, peuvent-ils échapper au reproche d avoir contribué par leurs fureurs à l'exaltation des meurtriers?

Quoi qu'il en soit , ces misérables se trompèrent dans leurs calculs , car cinq gentilshommes , aussi intrépides que Gueidon , mais plus heureux que lui , ne tardèrent pas à acheter des offices au nouveau sénat. D'une autre côté le ministère ,

plein d'une juste irritation , appesantit toute sa sévérité sur le parlement de Provence. Les conseillers de Thomassin , de Siguier et de Saint-Marc reçurent ordre de se rendre l'un à Sisteron , Vautre à Entre vaux et le troisième à Antibes. Mais les deux derniers se réfugièrent à l'Isle dans leCoratat Venaissin, d'où le comte d'Alais ne put parvenir à les arracher. Le vice-légat , sur la demande de ce gouverneur , menaça de les y saisir ; mais les habitans de l'Isle annoncèrent qu'ils s'y opposeraient de vive force , et le vice-légat recula devant leur attitude énergique. Peu après , de nouvelles lettres de cachet furent signifiées au président d'Oppède, aux conseillers de Villeneuve, d'Espagnet , d'Antelmy , du Canet , de Boyer , de Cornillon , et à l'avocat général de Cormis. Leidet de Calissane , président au semestre , fut lui-même l'objet d'une rigueur semblable , parce qu'il était devenu suspect à ses collègues , coin me frère de l'un des anciens magistrats les plus zélés pour les intérêts de son corps. Tous ces parlementaires , au lieu de se rendre dans les diverses résidences qui leur étaient assignées par les lettres de cachet, allèrent à Carpentras pour se mettre sous la protection du cardinal Bischi , qui leur fit le meilleur accueil. Le ministère, allant trop loin , enjoignit aux nouveaux magistrats , qui étaient en service depuis le premier de janvier , de continuer leurs fonctions dans le semestre de juillet. Les anciens membres

du parlement dont la liberté avait été respectée et qui devaient entrer en exercice de leurs charges , ne purent supporter ce coup de despotisme. Ils se réunirent au château de la Barben pour adopter un plan de conduite , et leurs collègues exilés vinrent se joindre à eux. L'assemblée délibéra de députer à Paris les conseillers de Barrème et d'André, pour négocier un accommodement avec le ministère , et de lever dans les états du Pape deux mille hommes pour se défendre contre le comte d'Alais dont les dispositions leur semblaient menaçantes. Ils commencèrent à recruter à Avignon; mais le vice-légat ne voulut pas que les levées se fissent sous ses yeux au mépris de l'autorité royale, et les meneurs du parlement y renoncèrent.

Bientôt leur parti se renforça par les fautes et par les usurpations du pouvoir. Au mépris des privilèges provinciaux , la Cour nomma d'office de nouveaux consuls-procureurs, par lettres- patentes du mois de septembre 1648. Ce furent François de Villeneuve de Spipouze , Jacques Yianis , Balthazar Bostolan et Melchior de Bompar , hommes honorables qui n'eurent que le tort de servir d'instrumens à l'arbitraire ministériel. Les magistrats mécontens ne pouvaient pas être mieux servis. En effet, la violation du droit constitutionnel et des franchises municipales rattacha de nombreux adhérens à l'opposition parlementaire. Le peuple provençal, et celui d'Aix en particulier, prirent en

dégoût le nouveau sénat. En même temps , grâce à la chaude protection du cardinal de Sainte- Cécile , les conseillers de Barrème et d'André obtenaient à Paris le rappel des magistrats exilés et concevaient même l'espoir d'une victoire complète. Ils croyaient pai venir , moyennant une indemnité de neuf cent mille livres , a faire prononcer la suppression du semestre. Mais la mort prématurée du cardinal de Sainte-Cécile empêcha cet arrangement; et Mazarin fit confirmer le semestre par un nouvel édit.

Cependant les magistrats chassés de leurs sièges revinrent de l'Isle et de Carpentras comme des triomphateurs couverts de gloire. L'abbé Féron , envoyé de Paris pour présidera leur réintégration, se rendit au bateau de Noves afin de les y recevoir. Ils y trouvèrent trois cents jeunes gens à cheval qui se mirent à leur tête. Leur cortège grossit sur la route , et six mille personnes les accompagnèrent à Aix , au milieu des cris populaires de Vive le Roil vive le Parlement ! à bas le Semestre ! Le comte d'Alais , qui avait tout à craindre de cette manifestation hostile , se donna une nombreuse escorte ; et la ville d'Aix , où fermentaient tant de matières inflammables , fut travaillée d'une fièvre ardente , triste symptôme de la guerre civile.

Sur ces entrefaites de grands événemens se passèrent à Paris. On se souleva contre Mazarin ,

objet de la haine générale ; on fit des barricades, et Louis XIV s'enfuit à Saint-Germain. Ainsi commença cette Fronde qui devait s'éteindre dans le ridicule , parce qu'elle n'avait pour mobiles ni le fanatisme religieux , ni l'enthousiasme chevaleresque , ni l'amour de la liberté , ni aucune de ces passions fortes qui subjuguent long-temps les masses. Le parlement de Paris lança un arrêt foudroyant (i) contre Mazarin qui venait de donner des lois à l'Europe par le traité de Vestphalie. 11 le déclara perturbateur du repos public , ennemi de l'état , et ordonna de lui courre sus. Quelques jours après , il admit à sa barre les députés du parlement de Provence ; et le conseiller de Barrème, prenant la parole en qualité d'ancien , traça d'une manière touchante le tableau des longs malheurs qui pesaient sur sa compagnie. Il parla des lettres de cachet , des exils , <des emprisonnemens dont les principaux membres avaient été victimes. Il ajouta que ledit de la chambre des requêtes et celui du semestre n'avaient jamais été vérifiés; qu'on les avait fait exécuter de vive force , sans observer aucune des formalités voulues par les lois. L'orateur ajouta que le gouverneur et le lieutenant de Provence , soutenus par le ministère, trouvaient toujours le moyen d'étouffer les plaintes légitimes des magis-

(i) Le 6 janvier 1649.

trats courbés sous le poids de l'oppression, et que, dans ces conjonctures fâcheuses , il ne leur restait d*autre espoir que l'appui du premier parlement du royaume. Ce discours fut vivement applaudi ; de Barrème reçut de nombreuses marques de bienveillance , et le parlement de Paris délibéra d'adresser au roi des remontrances sur l'établissement du semestre en Provence.

En même temps les parlementaires d'Àix , avertis que le comte d'Alais avait reçu des ordres secrets pour faire arrêter plusieurs d'entre eux et. renvoyer les autres dans leur premier exil , s'abandonnaient aux angoisses de la terreur. Recourant à des mesures de défense , ils appelèrent des divers points de la province leurs parens et leurs amis , et le gouverneur , à son tour , redoutant l'arrivée de ces auxiliaires , enjoignit à tous les étrangers de sortir de la ville dans les vingt-quatre heures. D'Alais, poussant plus loin les précautions, fit venir de Marseille le duc de Richelieu, général des galères, avec la plus grande partie de ses officiers de marine. Quelques-uns de ceux-ci avaient, à leur suite , des turcs de la chiourme , et la vue de ces hommes enflamma l'imagination de la multitude crédule. Le bruit se répandit qu'ils devaient être les bourreaux des anciens magistrats. C'en fut assez pour préparer les esprits aux fureurs d'un soulèvement.

Le 18 janvier 1649, au moment où le comte

d'Alais passait sur la place des Prêcheurs , accompagné des consuls d'Aix. , d'un grand nombre de gentilshommes et d'officiers , de ses gardes , du prévôt Artaud et de ses archers , le laquais du conseiller de Saint-Marc affecta de rester assis sur un banc de pierre et de ne pas se découvrir. Pezenas, un des gardes du gouverneur, s'approcha du laquais et lui arracha violemment le chapeau. Celui-ci dit des injures , reçut des coups en échange , et se mit à fuir pour échapper à d'autres coups. Le garde, ne pouvant l'atteindre, déchargea sur lui sa carabine et lui cassa un bras. Dès-lors l'alarme devint générale , et de toute part on cria Aux armes ! aux armes ! fermez les boutiques ! Le comte d'Alais mis sa cavalerie en ordre de bataille sur la place des Prêcheurs et rangea son infanterie devant son palais. Ensuite , suivi de tout son cortège , il parcourut les rues , et Castellane-Adhémar , archevêque d'Arles , qui se trouvait momentanément à Aix , se joignit à lui pour calmer les esprits. Efforts infructueux ! l'insurrection , qui avait paru s'apaiser , revint bientôt avec plus de force. Plusieurs gentilshommes attachés au parti du parlement se réunirent dans l'hôtel du président d'Oppède, près de l'Université, et la mère de ce magistrat fut une des premières à sonner le tocsin. Les révoltés firent des barricades, se retranchèrent à la porte de Notre-Dame et dans la Cathédrale. Le conseiller Boyer , en robe rouge

une demi-pique à la main , amena trois cents hommes sur la place de l'Université. Le conseiller de Peynier, vêtu et armé de la même manière, en conduisit une quarantaine. Le chanoine Deconnis, masqué et brandissant une pique, rangea cette troupe en bataille , et son frère, l'avocat général Decormis, ayant un nez postiche pour se déguiser aussi, la harangua en l'exhortant à combattre avec courage pour la patrie et le parlement. Les magistrats ajoutèrent à cette petite armée un grand nombre de paysans qu'ils décidèrent à prendre les armes. Les troupes du comte d'Alais attendaient avec impatience qu'on sonnât la charge. Mais ce gouverneur les modérait, parce qu'il n'avait aucune envie de répandre un sang précieux. On cite de lui une parole qui peint la magnanimité de ses sentimens et qui honore sa mémoire. Le chevalier de Vins, de la famille du célèbre ligueur, supplia le comte d'Alais de lui donner cent cavavaliers , et promit, avec leur secours, Ramener le parlement la corde au cou et de passer sur le ventre à tous ces fanfarons. A quoi le comte répondit : Oui, chevalier , mais vous ne dites pas que je mettrais toute la ville en deuil (i).

Quelques personnages honorables, à la tête desquels se trouvaient l'archevêque d'Arles et Séguiran , premier président de la cour des comptes ,

(f) Pitton , our. cité , liv. v.

secondèrent heureusement les intentions pacifiques du comte d'Alais et se portèrent pour médiateurs entre les deux partis. Après bien des démarches auprès du président d'Oppède , chef des insurgés, ils opérèrent une conciliation. On convint que d'Oppède congédierait sa troupe ; que le gouverneur, de son côté, ferait sortir de la ville , dans les trois jours , tous les soldats qu'il y avait réunis, et que le rapport sur ces événemens serait assez adouci pour que le roi n'en fût pas irrité.

Malgré cet accommodement , Aix continua d'être en proie à l'agitation la plus violente. Bien que le président d'Oppède eût licencié ses bandes , le comte d'Alais ne s'en tint pas moins sur ses gardes. U fit occuper militairement l'Hôtel de Ville oû se trouvait la salle d'armes , et la tour de l'Horloge qui dominait toute la cité. Ces précautions , nécessitées par le mauvais esprit d'un peuple encore travaillé par des séditieux , ne furent vues qu'avec colère. On ne manqua pas dédire que le gouverneur , en signant un traité de paix avec les patriotes , avait voulu les endormir dans une sécurité funeste , et que le réveil serait terrible.

C'était le ao janvier , deux jours après l'insurrection que je viens de décrire. Ce jour-là, les habitons d'Aix, d'après un vœu du roi René, étaient dans l'usage de célébrer avec pompe la fête de S1 Sébastien et de faire autour des remparts une procession générale, pour supplier l'Être Suprême

102 HISTOIRE de ne plus déchaîner les fureurs de la peste. Déjà les bannières flottaient au vent ; le son des pieux cantiques remplissait l'air. Les corporations d'arts et métiers , les confréries religieuses , des personnes de tout sexe , de tout âge et de toute condition étendaient leurs longues files au milieu d'une foule immense. Cette multitude, inquiète et mobile , fermentait sous l'influence des événemens de la veille , sous l'empire de ses craintes , de ses intérêts et de ses passions. Le moindre accident imprévu, le souffle d'un seul homme pouvait l'enflammer subitement , de même qu'une étincelle jetée sur un amas de matières combustibles suffit pour produire un vaste incendie. Tandis que le clergé sortait de la métropole , et que les consuls se préparaient, selon l'ancienne coutume, à porter le dais sous lequel les reliques de Saint Sébastien étaient exposées à la vénération des fidèles , un paysan, intimidé sans doute par la vue des soldats qui gardaient l'Hôtel de Ville, s'enfuit vers la place des Prêcheurs en criant de toutes ses forces : Aux armes ! aux armes ! nous sommes perdusl Aussitôt les consuls allèrent, saisis d'épouvante, se cacher dans la sacristie. Les rangs de la procession se rompirent. On sonna partout le tocsin, et tous les habitans prirent les armes. Hommes, femmes, vieillards, enfans , chacun se jeta tète baissée dans le mouvement insurrectionnel. Ce fut une levée en masse. Le baron de Saint-Marc et le conseiller

Rascas du Canet s'emparèrent de l'Hôtel de Ville ; la tour de l'Horloge et tous les autres postes tombèrent en un instant au pouvoir des révoltés. On fil des barricades dans toute la ville avec une rapidité étonnante sous le commandement du président de Gallifet, des conseillers Clapiers de Vauvenargues , Beaurecueil , Laurens , Venel , Saint- Marc , Cousin du Baron. Des personnages riches enrôlèrent des pauvres sous leurs drapeaux en leur distribuant de l'argent ou du pain. D'autres , armés d'énormes pierres , se tenaient aux fenêtres pour écraser les soldats du gouvernement s'ils s'engageaient dans les rues. Plusieurs criaient : Vive la Liberté ! point d'impositions ! Un attroupement se disposait à briser les portes de la Cathédrale où les consuls s'étaient réfugiés et où ils allaient être mis en pièces, lorsque le cadet Duchaine leur sauva la vie par sa présence d'esprit. Ce jeune homme , de famille parlementaire , exerçait beaucoup d'influence sur la multitude. Comprenant qu'il fallait un aliment à la fureur populaire j il prit les chaperons des consuls et les jeta au milieu de la foule. On se précipita sur ces insignes du pouvoir municipal, qui n'étaient plus que la livrée du despotisme ministériel , puisque les consuls tenaient illégalement leur charge de la Cour , au lieu de la tenir du libre choix de leurs compatriotes. On traîna dans la boue ces chaperons prostitués ; on les porta au bout d'une pique comme

un trophée ; on les exposa devant l'Hôtel de Ville où ils furent bientôt déchirés à coups de mousquet et de hallebarde. En même temps le peuple pilla Thotel de Gaufridi, président au semestre, et y massacra un prêtre qui voulait le défendre. La maison du consul Rostolan et celle de son cousin Benoîst subirent aussi les horreurs du pillage.

L'hôtel du président d'Oppède était encore le quartier-général de l'insurrection. Tous les membres du parlement s'y étaient réunis et Ton délibérait sur un plan de conduite , lorsque le conseiller de Boyer qui était toujours un des plus ardens non-seulement pour le conseil , mais aussi pour l'action , se prit à dire : que fesons-nous, Messieurs ? voulez - vous attendre qu'on nous amène le comte d 'A lais garrotté ? A lions y courage, nous remporterons. A ces mots , la plupart sortirent avec lui pour attiser le feu de la révolte. Quant à d'Àlais, il se trouvait chez le cardinal Barber in, au couvent des Capucins, au moment où le soulèvement commença. Il fit diligence pour entrer en ville , rangea ses troupes en bataille sur la place des Prêcheurs , en donna le commandement au duc de Richelieu, confia la garde du Palais à Félixla-Jaconière et au chevalier de Village , tous deux marseillais et capitaines de cavalerie. Mais les troupes, pressées par les barricades qui s'élevaient autour d'elles, abandonnèrent la victoire au peuple et rentrèrent dans leurs quartiers. Un officier de

mérite , nommé la Male-du-Bar , fut tué d'un coup de fusil à la rue Papassaudi. Cependant comme la lutte n'eut qu'une très-courte durée , on ne compta que sept ou huit morts dans les deux partis.

Le comte d'Alais était assiégé dans son hôtel par une populace ivre de* son facile triomphe. Grâce à l'archevêque d'Arles , aux présidens de Séguiran et de Rauville , à d'Assane et à Barbentane-Ramatuelle , cette foule en fureur se calma bientôt. « On n'a jamais vu , dit un auteur contemporain (i), témoin de ces événemens , on a n'a jamais vu une ardeur pareille à celle de ce « prélat et de ces magistrats. Comme ils se mê- « laient parmi les armes! comme ils franchissaient « les barricades pour faire les allées et les venues! » Le gouverneur signa un traité qui n'était que la preuve d'une humiliante défaite. On convint qu'il ferait sortir le jour même toutes les troupes qui étaient dans la ville ; que , pour sa sûreté , le président d'Oppède et le conseiller de Venel demeureraient dans son hôtel auprès de lui , et que les anciens magistrats reprendraient leurs fonctions. D'Alais, mis de cette manière à la discrétion des rebelles , devint leur prisonnier et leur servit d'otage. On mura toutes les avenues de son appartement , on tendit des chaînes dans les environs de

( i ) Pitton , ioco eti.

son hôtel , et on ne lui laissa pas même la liberté de paraître à ses croisées.

Les événemens de la journée de Saint-Sébastien furent à Paris une source d'intarissable raillerie. On fit des chansons (i) contre le gouverneur de Provence , comme on en fesait alors sur tous les sujets politiques. Selon l'esprit du temps , les plus grandes affaires se traitaient en vaudevilles.

Les conditions imposées au comte d'Alais par la révolte triomphante furent exécutées avec promptitude. Quoique la nuit fût déjà fort avancée , les troupes évacuèrent la ville. Les anciens magistrats , revêtus de leurs robes rouges, partirent de l'Hôtel de Ville à la lueur des torches , au milieu des acclamations , et allèrent s'installer au Palais de Justice. L'afHuence était telle dans toutes

(i) L'une de ces chansons était ainsi conçue : Le jeudi , nous apprîmes tous Que dans la Terre Provençale La procession générale Que le peuple d' Aix , bon chrétien , Fait le jour de Saint Sébastien , Fut interrompue en sa file Par des soldats venus en ville Sous l'ordre du comte d'Alais , Gouverneur de la ville d'Aix ; Sur quoi la populace fière, Avec la croix et la bannière , Le bénitier et l'aspergés , Battit ces gens et prit Alais.

les rues où passa le cortège , qu'il lui fallut plus de deux heures pour faire cette route , bien que la distance fût peu considérable. Lorsque les magistrats furent réunis dans la grand'chambre , ils prêtèrent un nouveau serment de fidélité au Souverain , pour que chacun restât bien convaincu qu'on n'avait pris les armes que contre l'arbitraire . ministériel. Ensuite le parlement délibéra que les magistrats présens ne s'éloigneraient pas de la ville, et que ceux qui en étaient absens seraient invités à rentrer sans délai.

Le lendemain , pressé de recueillir les fruits de sa victoire , il rendit solennellement trois arrêts. Par le premier il cassa le semestre ; par le second il destitua les consuls nommés d'office , et mit à leur place les consuls de l'année précédente. Par le troisième, il enjoignit à tous les citoyens d'abattre les barricades et de déposer les armes. Quand l'agitation publique fut calmée , le parlement ordonna la levée de quatre compagnies bourgeoises, élut douze capitaines de quartiers , et les chargea du maintien du bon ordre.

Cette Cour souveraine , maîtresse paisible de l'administration et des affaires , voulut justifier sa conduite. Elle rédigea un mémoire qui contenait de chaudes protestations de fidélité à Louis XIV, et le conseiller de Bonfils fut chargé de le porter aux pieds du trône. Le roi, préférant les voies de la douceur à celles de la violence , invita le cardi-

nal Bichi , résidant à Carpentras , de ménager un accommodement définitif entre le parlement et le gouverneur de Provence. Bichi , acceptant cette mission honorable , engagea cette cour et le comte d'Àlais dans des conférences, où Ton dressa des accords qui eurent pour base la ratification de tous les actes parlementaires. On convint que le roi serait supplié de supprimer le semestre (i), de licencier les troupes , de rendre aux villes la libre élection de leurs consuls et de leurs officiers municipaux suivant les anciens statuts. Un édit royal, donné à Saint-Germain-en-Laye au mois de mars 1649, approuva ^ accords, et des lettres de grâce furent accordées à tous ceux qui avaient pris part au soulèvement. Le parlement de Provence enregistra cet édit , et le même jour le comte d'Alais vit cesser sa captivité. Le temps était mauvais, la pluie tombait assez forte ; mais le gouverneur ne se disposa pas moins à sortir de la ville d'Aix. Comme son valet de chambre le priait de remettre son départ au lendemain : Non , répondit-il , le temps est toujours beau quand on sort de prison. Il se rendit à Marseille où le chevalier de Vins , tout dévoué à ses intérêts , venait de lui former un parti avec l'assistance du Jean Boule , troisième consul. Accueilli d'abord avec les témoignages de

(1) La suppression totale du semestre n'eut lieu qu'au mois de mars i658 , et l'on remboursa aux titulaires le prix de leurs offices.

l'affection la plus flatteuse, il conçut le projet d'attaquer la ville d'Aix en se mettant à la tête des Marseillais ; mais ceux-ci se refroidirent quand ils virent les premiers préparatifs de guerre. Valbelle, lieutenant-général de l'amirauté , Glandevès et Curet , premier et second consuls , se déclarèrent pour le parlement. Alors le comte d'Alais , renonçant à son dessein , quitta Marseille et prit la route de Toulon , sous le prétexte de visiter les côtes.

Durant ce voyage , le peuple d'Aix se livrait à la plus basse vengeance, et le parlement ne l'empêcha pas, frappé qu'il était du même vertige. Le jour de la Fête-Dieu , on fit marcher à la procession, parmi les personnages qui y jouaient les mystères , un acteur tout aussi ridicule représentant le comte d'Alais dont il avait le costume , la démarche et la taille. Deux planches qu'on levait et baissait à volonté par le moyen d'un cordon, soulevaient de temps en temps son habit pour lui faire montrer le derrière. Près de lui marchait une femme habillée de telle manière qu'il était facile de reconnaître la comtesse son épouse. Les magistrats du semestre suivaient dans un piteux et grotesque équipage. A quelques pas de là quatre paysans, vêtus de robes jaunes et rouges aux couleurs de la ville , chantaient la Farce , œuvre indécente tirée de l'histoire du gouverneur , de sa femme et de ses partisans, suivant l'antique droit qui permettait aux derniers du peuple de fronder,

dans une satire annuelle , les vices privés et publics des grands du pays.

Le comte d'Alais, naturellement doux et modéré, sentait pourtant le besoin de se mettre en garde contre ces excès audacieux. Il fit venir du Dauphiné le régiment de cavalerie de Saint-André Montbrun, lequel entra en Provence par Sisteron et ravagea les terres de quelques magistrats. Le parlement, voulant aussi se mettre en défense, chargea le riche président de Galliffet de lever un régiment de gendarmes. Dans cette situation la Provence se divisa. Deux factions menaçantes sortirent de son sein, celle du parlement et celle du semestre. La première se distingua par des rubans blancs, la seconde par des rubans bleus. Les personnages influens des deux partis ne marchèrent plus qu'avec une escorte, et des combats particuliers furent souvent livrés dans les rues et dans les chemins. D'Àlais avait pour lui Sisteron , Tarascon, Brignolles, Antibes , Toulon, la Tour de Bouc et la Citadelle de Saint-Tropez. Marseille flottait incertaine, chaque faction y trouvant des partisans dont les forces se balançaient. Les autres villes étaient pour le parlement , qui voyait aussi sous ses drapeaux presque toute la noblesse.

Cependant les semestres, encouragés par l'arrivée du régiment de Montbrun, prirent le dessus en divers endroits , et Louis de Flotte de Meaux , membre de la nouvelle magistrature, chercha à

DE PROVENCE. lit

s'emparer de Draguignan. Le parlement y envoya Bascas du Canet , et chargea Vaucroue, lieutenant à la sénéchaussée de cette ville, d'informer contre les habitans de quelques villages du voisinage qui s'étaient déclarés pour le comte d'Alais. Vaucroue fut lâchement assassiné sur un chemin avec un gentilhomme nommé Villehaute. Le parlement commit le président d'Oppède , les conseillers de Maligeai, d'Espagnet, et l'avocat général Decormis, pour aller sur les lieux informer contre les coupables. Ces commissaires partirent le 6 juin 1649, escortés par la maréchaussée et par soixante fantassins sous les ordres de Duranti Monplaisan, second consul -procureur. Leur petite troupe se grossit en chemin jusqu'au nombre de trois cents hommes, et ils arrivèrent sans obstacle à Draguignan. Le comte d'Alais, cherchant l'occasion de venger ses injures et d'user de représailles , ordonna au colonel du régiment de Montbrun de se loger du côté de Brignolles, et de s'emparer , si c'était possible, des commissaires à leur retour. A celte nouvelle, le parlement délibéra d'envoyer à leur rencontre un corps de troupes sous le commandement du lieutenant général comte de Carces. On fit aussitôt des levées. Le chapitre de Saint-Sauveur fournit six mille livres pour les frais de cette campagne. De Carces partit avec quelques escadrons , et fut suivi d'un régiment d'infanterie sous les ordres de Barthélémy, troisième consul. La

jonction des commissaires envoyés à Draguignan et des troupes du comte de Carces se fit à Barjols. Cette petite armée comptait quinze cents hommes; et c'était au Val, entre Barjols et Brignolles, que le régiment de Montbrun , fort de trois cents hommes seulement, avait pris ses positions. Le i(\ juin au matin, les principaux officiers parlementaires tinrent un conseil de guerre. De Rispe, maréchal de camp, et Forbin-la-Barben ne furent pas d'avis de commencer l'attaque. Mais les Cadets d'Aix à qui le sang bouillait dans les veines, et la démangeaison de/aire le coup de pistolet, s* emportèrent. Même la division se mêla parmi eux pour avoir la première pointe (i). On résolut donc de combattre, et Ton fit de suite lesdispositions nécessaires.

Le comte de Carces forma ses troupes en trois colonnes. Il mit à l'avant-garde les maréchaux de camp du Bourguet et de Rispe. Lui-même se plaça au centre avec les commissaires du parlement; et il donna le commandement de l'arrière-garde aux généraux Lachaud et de Gordon.

L'action ne fut pas longue. Les chevaux des parlementaires, presque tous de trait ou de louage, prirent l'épouvante. Les carabins du capitaine Pourcelli, peu accoutumés aux combats, plièrent les premiers; les autres cavaliers ne résistèrent pas davantage au feu des ennemis. La frayeur les pré-

(i) Pitton , ibid.

ripita les uns sur les autres; et l'infanterie, sur laquelle ils se jetèrent, se rompit en désordre, , ne connut plus ni chefs ni drapeaux , et ne se rallia qu'à Barjols. Le régiment de Montbrun ne perdit que trois ou quatre hommes; mais la perte des parlementaires fut beaucoup plus considérable. Le consul Barthélémy, le bourgeois Vaillac, celui-là même qui avait été arrêté lors de l'assassinat de Gueidoh, son frère Pierre , le jeune Duchaine, fils du conseiller de ce nom, Nadal-Beauvezet, Etienne Viilemus, Montpezat, Gérente-Cabannes , Arbaud et de Buse se trouvèrent au nombre des morts. Parmi les blessés il y eut d'Ollières, Gbateauneuf , d'Etienne du Bourguet , Honorât de Pourcioulx , Àstier, Vitalis, Mingaud , Guerre le jeune et Rancurel. Les uns et les autres appartenaient à des familles honorables de la ville d'Àix.

La consternation fut au comble dans cette capitale quand on y apprit la défaite du Val et quand on vit arriver les vaincus , la honte sur le front et la douleur dans l'ame. Cependant les alarmes se dissipèrent et la confiance revint. Le mouvement, d'abord purement parlementaire , prit un caractère plus imposant, et devint tout-à-fait provincial. Tous les corps en possession des respects populaires , tous les représentans légitimes du pays , s'y laissèrent entraîner. Il y eut pour gouvernement provisoire, agissant au nom du roi, un comitégénéral composé du parlement, de la cour des

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