IV
vouloir sortir s'ils ne voyaient une robe rouge à leur téte. Il fallut les satisfaire , et Tressemanes , ayant repris sa toge, vit bientôt sous ses ordres une foule considérable qui le suivit à la place des Prêcheurs. Pendant qu'il y stationnait, on vit paraître la dame de Venel, que le peuple aimait avec passion , parce qu'elle avait consacré ses richesses au soulagement des pauvres et des malades pendant la dernière peste. L'épée d'une main , le pistolet de l'autre , elle criait : Vivo lou Beyl Fouero lou sabré ! (i). Ce cri eut partout de l'écho , et des clameurs retentissantes s'élevèrent de la multitude comme une tempête furieuse. Les membres de la majorité du parlement s'animèrent à l'envi , reprirent tous du cœur, s'emparèrent à leur tour de l'Hôtel-de- Ville et des postes les plus avantageux. Les sabreurs , repoussés de tous côtés , se dispersèrent , et les principaux d'entre eux allèrent chercher un refuge à Marseille et à Toulon.
Cette faction affaiblie se réunit aux officiers du semestre , aux amis de ces magistrats , aux partisans du comte d'Alais, à tous les ennemis du parlement , et se flatta d'obtenir du succès avec le concours de ces divers auxiliaires. Le retour inopiné du comte de Car ces , qui avait quitté Paris sans prendre congé du roi , ranima les esprits. Les nombreux amis qui l'entouraient firent ombrage au
(i) Vive le roi , hor* d'ici les snbreurs.
marquis d'Aiguebonne, commandant provisoire, lequel quitta sur-le-champ la Tour d'Aiguës, où il résidait , pour venir exercer à Aix les fonctions de sa charge. Le parlement, craignant que sa présence ne devint le signal de nouveaux désordres , le fit prier d'ajourner son projet. Mais d'Aiguebonne fut inflexible. De Carces , plus docile aux vœux de la compagnie, congédia les amis qui l'environnaient, et ne conserva que quelques domestiques. D'Aiguebonne s'étant présenté à l'une des portes de la ville , y fut arrêté par un grand nombre de personnes considérables, qui le prièrent de ne pas en franchir le seuil. Mais comme il ne tenait aucun compte de leurs représentations , un coup de fusil parti du sein de la foule, étendit par terre un de ses gardes. Au milieu du tumulte, qui s'accroissait à chaque instant , la porte se ferma , et d'Aiguebonne prit la route de Roque va ire. Cette affaire n'eut aucune suite fâcheuse.
Les chefs du sabre et du semestre, espérant toujours que le comte d'Alais rentrerait dans son gouvernement de Provence , voulurent faire quelques efforts. Au mois de mars i65a ils excitèrent à Draguignan une violente émeute, dans laquelle trois hommes perdirent la vie. Le comte de Carces parvint heureusement à calmer les troubles ; mais les séditieux, sans se décourager, s'approchèrent de la ville d'Àix pour la surprendre. Ils comptaient s'y introduire par un aqueduc qui conduisait dans
132 HISTOIRE l'hôtel du président d'Oppède, et qu'un maçon leur avait promis d'ouvrir. Cette entreprise ayant manqué, les procureurs du pays n'en sentirent que mieux le besoin de prendre enfin des mesures pour rétablir la tranquillité publique. Le parlement et la cour des comptes eurent le même désir. On tint une assemblée générale , et l'on y arrêta des remontrances au roi pour le supplier de nommer un gouverneur qui pût contenir les perturbateurs par la fermeté de son caractère.
Voici quel était alors l'état des affaires en France. La guerre civile déchirait encore plusieurs provinces. Mazarin, comblé des faveurs royales, était venu d'Allemagne à la tête d'une armée. Bravant ceux qui l'avaient proscrit, il s'avançait dans le royaume non pas comme un banni qui secoue le poussière de la terre d'exil, mais comme un conquérant entouré de splendeurs sur son char de triomphe. Paris penchait vers la révolte. La Cour était à Poitiers. Les deux premiers capitaines du siècle , Condé et Turenne , se trouvaient en présence les armes à la main. Condé s'était malheureusement ligué avec les Espagnols , et Turenne les avait abandonnés pour servir la Cour. Ces deux grands hommes mesurèrent leurs forces à Gien , où Turenne sauva le roi et sa famille , et ils allaient les mesurer encore sous les murs de Paris au combat de Saint-Antoine.
En ces circonstances difficiles , la Cour, bien aise d'assoupir en Provence les haines politiques, fit
DE PROVENCE. 133 acte de sagesse en rappelant le marquis d'Aiguebonne, en retenant auprès d'elle le comte d'AIais , sans lui ôter son gouvernement , et en nommant gouverneur par intérim Louis de Vendôme , duc de Mercœur, pair de France, lequel avait épousé la demoiselle Mancini , nièce du cardinal Mazarin. Le nouveau gouverneur entra à Aix le 8 mai i65a. 11 croyait que son autorité serait reconnue sans obstacle dans la province entière. Mais quel fut son étonnement , quand il vit que plusieurs places lu* refusaient l'obéissance. Toulon , Saint -Maximin, Antibes , Tarascon , Sisteron , Saint-Tropez et la Tour de Bouc tenaient encore pour le comte d'AIais. L'assemblée générale des communautés , tenue à Aix au mois de juin , délibéra de fournir assistance au duc de Mercœur pour la réduction de ces places. Le duc, fort de l'appui d'une assemblée qui sur ce point représentait véritablement le pays , commença bientôt ses opérations militaires. La forteresse de Sisteron se rendit après une faible résistance. Le château de Tarascon , sous les ordres d'un capitaine nommé Lacan , se défendit avec plus de vigueur. Il capitula le a4 juin, après quatorze jours de siège, et quand il n'eut plus de munitions de guerre. Antibes, Saint - Maximin et la Tour de Bouc cédèrent à leur tour. Restaient Toulon et Saint-Tropez. Toulon , où les mécontens avaient rassemblé leurs forces, était défendu par le régiment d'Angouléme tout dévoué au comte d'AIais.
Pour en faire le siège , il fallait de grands sacrifices, beaucoup de temps, des ressources considérables.
L'assemblée générale des communautés tenait encore ses séances , et il y fut arrêté qu'on traiterait d'abord d'un accommodement. À cet effet , Nicolas de Mimata, grand vicaire du diocèse d'Aix, et cinq autres députés, se rendirent au village de La Valette , où les chefs des réfugiés se trouvaient aussi. Après plusieurs conférences, on convint de quelques articles , sauf l'approbation de l'assemblée générale, du parlement et du duc de Mercœur* Par ce projet, la ville de Toulon se déclarait prête à servir le roi sous les ordres du gouverneur de Provence. Elle devait députer à l'assemblée des communautés son premier consul, un capitaine du régiment d'Angoulême , un des membres de la minorité du parlement et un gentilhomme d'entre les sabreurs réfugiés , pour aller traiter des moyens de pacifier la province. Le régiment d'Angoulême devait sortir de la place , après avoir reçu du pays le paiement de tous arrérages de solde. Enfin , on déclarait surseoir aux décrets de prise de corps décernés contre les m écontens, jusqu'à ce que le roi y eût lui-même pourvu.
L'assemblée accepta ces articles, le duc de Mercœur les approuva; mais le parlement ne voulut accorder le sursis aux décrets de prise de corps que pour cinq personnes , sans toutefois les désigner. Un gentilhomme, nommé de Bendor , et les
consuls d'Antibes, de Pertuis et de Lambesc , allèrent à Toulon pour y notifier l'acceptation des articles , sauf le sursis général. Les réfugiés ne se pressèrent pas de terminer raccommodement. Sur ces entrefaites , de Bendor s'étant livré à des voies de fait contre un garde-chiourme, les mariniers s'ameutèrent, et les députés de rassemblée générale sortirent de la ville. Les réfugiés , avant de renouer les négociations, demandèrent des otages qui répondissent de leurs députés à l'assemblée.
On leur envoya cinq gentilshommes; mais ils élevèrent de nouvelles difficultés et traînèrent l'affaire on longueur, parce qu'ils espéraient toujours que le comte d'Âlais reviendrait en Provence. Le comte, pressé par eux de hâtar son retour, se mit en route, fut bientôt arrêté en Poitou et conduit à l'armée royale qui campait devant Montrond. Le bruit courut qu'il avait lui-même préparé son arrestation , en fesant avertir le roi de son départ , pour échapper aux importunités des mécontens de Provence. Ce qui accrédita cette opinion généralement répandue, c'est qu'il laissa à Orléans une escorte nombreuse que le prince de Condé lui avait donnée, et ne prit avec lui que vingt cavaliers.
Le duc de Mercosur, avant de tourner ses armes contre Toulon, jugea convenable de réduire le fort de Saint-Tropez , placé sous le commandement d'Ardenty, homme de cœur, tellement résolu à faire bon marché de sa vie , que lorsqu'on le somma de
se rendre , il répondit qu'il tiendrait ferme tant qu'une goutte de sang coulerait dans ses veines. Vivement attaqué par le régiment d'Entragues et parles milices du pays sous les ordres de Cogolin, de Saint-Tropez et de Ramatuelle , il se retrancha dans le donjon lorsque les brèches faites par l'artillerie des assiégeans ne lui permirent plus de rester ailleurs. Enfin, se trouvant au bout de sa résistance intrépide, il signa, le 7 août, une capitulation avantageuse et sortit avec les honneurs delà guerre.
Les réfugiés de Toulon , consternés de la prise de ce fort et de l'arrestation du comte d'Alais, pensèrent aux dangers d'une plus longue lutte. Le ia septembre , ils firent , avec le duc de Mercœur 9 établi à Olioullos, une convention dont les articles portaient que la ville serait maintenue en ses privilèges municipaux; que le régiment d'Angoulëme suivrait la route que lui indiquerait le duc pour le service du roi ; que pour les arrérages de solde, on lui paierait soixante et dix mille livres avant sa sortie de Toulon , et trente mille quand il ne serait plus en Provence; que la ville lèverait pour sa garde huit compagnies de quarante hommes chacune , sous les ordres d'officiers nommés par le conseil municipal , avec l'agrément du gouverneur; que l'entretien de cette troupe serait aux dépens du pays; que la demande faite par la ville, pour le rétablissement des magistrats du semestre et de la minorité du parlement, serait renvoyée au roi, et
qu'en attendant ils pourraient se retirer en tel lieu de la province qu'il leur plairait choisir, excepté aux villes d'Aix, d'Arles et de Marseille; que tous les autres réfugiés , ainsi que les citoyens de la ville, seraient dès maintenant rétablis dans leurs charges, offices et propriétés; qu'ils jouiraient des évocations par eux obtenues; enfin, qu'il serait accordé une amnistie pour tous les faits politiques commis depuis le 4 septembre i65i jusqu'à ce jour.
L'assemblée des communautés, tenue à Aubagne au mois d'octobre , ratifia les accords passés entre le duc de Mercœur et les réfugiés de Toulon. Le roi les confirma ensuite dans leur intégrité , et il n'y eut d'exception que pour le président de Gallifetqui fut enfermé dans la citadelle deSisteron(i). La Cour se montra plus sévère à son égard, parce qu'il avait entretenu des liaisons plus intimes avec les princes qui lui témoignaient une entière confiance.
Ainsi finit en Provence cette guerre civile qui n'avait jamais eu des proportions tant soit peu imposantes, parce qu'il n'y avait pas dans ses causes futiles de quoi remuer les esprits. Le calme revint aussi en France. Le roi, cédant aux nécessités politiques , de l'avis même de Mazarin, sacri-
(i) Il en sortit en x654 par la protection du prince de CoqU » fit son accommodement avec le roi.
fia de nouveau ce ministre au bien public , à la paix désirée. La Fronde disparut et Paris se soumit. Au bout de quelques mois, Mazarin, qui s'était retiré à Sédan , retourna plus puissant que jamais. Aussi absolu que Richelieu , il vit tous ses ennemis à ses pieds. C'était l'œuvre de la souplesse , de la ruse et de la patience. Le génie n'aurait pas mieux fait.
Le comte d'Alais, qui était toujours gouverneur titulaire , se démit de sa charge, et le roi la donna définitivement au duc de Mercœur. Ce fut le marquis de Janson qui en porta les lettres à Aix le 17 mars i653. Comme le duc de Mercœur s'était concilié l'affection populaire, il y eut des feux de joie , des illuminations et des fêtes. Trente jeunes gens des meilleures familles parcoururent les rues habillés en garçons de cabaret , une serviette sur le bras , une bouteille à la main , et donnant à boire à tous les passans, au bruit des tambours, au son des fanfares. Les principales dames , accompagnées chacune d'un cavalier , firent des farandoles , et tous les corps de métiers , excités par ces exemples, se livrèrent aussi à des jeux publics (1).
Jean de Mesgrini s'était rendu à Paris pour se démettre, entre les mains du roi , de la première présidence du parlement d'Aix , suivant le dessein qu'il avait formé depuis long-temps. Cette place
(1) Papou , tom. iv, 1W. xiv.
éminente était promise au président Grimaldi de Régusse, qui avait des liaisons avec le premier ministre auquel il témoignait le plus chaud dévouaient. Son concurrent, Forbin d'Oppède, ardemment attaché à la faction des princes , fesait partie des réfugiés de Toulon qui venaient d'obtenir leur rappel. Tout semblait annoncer le triomphe de Régusse. D'Oppède pourtant l'emporta , mais par des moyens peu honorables. Il fit à Mazarin une cour assidue, quand il le vit raffermi au pouvoir. 11 jouait tous les soirs avec sa nièce, la duchesse de Mercœur , et perdait , pour lui complaire, des sommes considérables (i). Il promit de plus cent mille écus au secrétaire (a) du ministre , s'il lui fesait avoir la charge qu'il sollicitait. Après deux ans d'intrigues et d'efforts , d'Oppède obtint en sa faveur, avec l'agrément du roi, la démission de Mesgrini , auquel il donna une indemnité de cent mille livres. Le a5 novembre i655, il fut installé avec pompe à la tête du Parlement d'Aix. Certainement il n'y était pas déplacé. Issu d'une ancienne famille qui trouvait dans son sein tous les genres d'illustration, il se distinguait lui-même par l'intégrité de son caractère, par la pureté de ses moeurs, par l'étendue de son intelligence. N'eût-il pas été
(i) Hesmivy de Moîssac. Hist. manusc. du parlement de Provence , t. ii. — Cabasse, tom. n , chap. xxvi.
(a) C'était Ondedei , qui fat ensuite évéqae de Fréjus.
plus flatteur pour lui de ne devoir qu'à la justice le premier poste de la magistrature provençale ?
Après ce pénible travail d'une ambition persévérante , on vit un mémorable contraste dans une région plus élevée. Christine , reine de Suède, préférant les douceurs de la vie privée à la pourpre du pouvoir suprême , voulut échapper aux soucis du trône pour s'appartenir à elle-même , pour cultiver les arts et les sciences qu'elle aimait passionnément , et pour se livrer sans contrainte aux pratiques de la religion catholique , dans le sein de laquelle elle venait de se jeter. Après avoir remis à son cousin le sceptre de Gustave- Adolphe, Christine fit un voyage à Rome , y prononça une abjuration solennelle , monta sur les galères du Pape , et vint, le 29 juillet i656, débarquer à Marseille, pour visiter la France. On lui rendit les plus grands honneurs , selon les ordres du roi. Les consuls marseillais, revêtus de leurs toges de velours cramoisi , la reçurent avec une profonde révérence, sans toutefois se mettre à genoux, ainsi qu'il avait esté résolu en une conférence sur sa réception ,jr ayant esté décidé qu'une telle posture en cette ville n'estait due qu'à Dieu et au Roi souverain seigneurial ). On s'ingénia pour lui plaire ; il y eut des fêtes pour l'honorer, mais froides comme tout ce qui est d'étiquette et de commande. A A ix, quand elle y
(1) Hon. Bouche, tom. 11, Ihr. x , $ xi.
passa , encore des fêtes avec un redoublement de froideur. La princesse , qui avait foi le tumulte et l'éclat des grandeurs souveraines , ne put se soustraire à l'ennui de ces démonstrations officielles que personne ne prend au sérieux , de ces harangues adulatrices où il n'y a jamais rien de vrai , si ce n'est pourtant la bassesse servile de ceux qui les font. Du haut de ses idées religieuses et contempla* tives , il lui fallut descendre, étourdie, fatiguée, sur toute cette boue pétrie par le mensonge. Et puis elle partit pour Paris, où elle trouva plus de dégoûts avec plus d'honneurs , plus de misères avec plus de magnificence.
Les agitations politiques laissent toujours de longues traces dans les esprits. Tout n'est par terminé lorsque les lois ont repris leur empire. L'ordre matériel existe , mais l'ordre moral ne règne pas encore, et dans cette situation que faut -il pour soulever les flots d'un peuple mutiné, pour raviver les haines qui semblaient endormies ? Peu de chose, comme on va le voir. Deux jeunes gens des meilleures familles d'Aix , d'Estienne et de Barate, s'étaient voué une haine implacable à la suite d'une querelle particulière. Chacun des deux avait suivi un parti différent dans les derniers troubles, et le premier montrait autant d attachement à For* bîn d'Oppède , que le second lui témoignait d'animosité. Le i4 février i6ôgils se rencontrèrent sur le grand chemin de Marseille, en vinrent aux mains
aussitôt, et deBarate fut grièvement blessé. A cette nouvelle, ses amis croyant ou feignant de croire qu'on l'avait immolé aux passions de d'Oppède, coururent dans la ville lepée à la main, parvinrent à ameuter les hommes des faubourgs qu'on nommait les Manteaux gris, et les poussèrent dans l'hôtel du du premier président. d'Oppède, sans se troubler, revêtit sa robe de pourpre, monta dans son carrosse pour se rendre au Palais de Justice et traversa la foule des séditieux, qu'il salua d'un air serein. Ceux-ci, saisis de respect , n'osèrent pas attenter à sa vie. Arrivé à son poste sans aucun accident , il convoqua la Cour. Pendant que les magistrats accouraient , la sédition croissait en violence , et deux mille forcenés demandaient à grands cris la tète de d'Oppède. Le parlement chargea le président d'Escalis, les conseillers Raphelis, de Leydet, d'Agut, et l'avocat général Galaup de Chasteuil , d'aller apaiser ce tumulte. On les choisit de préférence parce qu'on savait qu'ils étaient attachés aux chefs de l'émeute. Mais leurs efforts furent infructueux, et rien ne put calmer la fureur populaire. Les consuls André d'Aube de Roquemartine, Jean Peissonel , Alexandre de Michaè'lis et Joseph de Redortier ne furent pas plus heureux. Comme les mutins exigeaient que l'un d'eux se mit à leur tête pour légitimer sans doute par sa présence le débordement de leurs excès, Roquemartine se dévoua , dans l'espoir d'arrêter de plus grands mal-
heurs. Chacun des factieux, voulant le faire agir à sa fantaisie , le pousse , le tire à soi , le quitte, le reprend , et dans ce combat , où Ton se le dispute avec une brutale vivacité, tout son corps est meurtri, sa robe est mise en pièces. Le conseiller d'Honoratfut rencontré par les mutins tandis qu'il se rendait à l'appel de son chef. Froissé , battu par eux, il était menacé d'un coup d'arquebuse , lorsque Roquemartine parvint à le sauver en détournant cette arme pointée sur sa poitrine. Le président d'Escalis se vit contraint à son tour de marcher au milieu de ces forcenés, qui se portèrent en masse à l'hôtel du premier président pour le mettre au pillage. Mais les domestiques de Forbin d'Oppède leur opposèrent une vive résistance, et des coups de fusil , tirés des fenêtres , tuèrent un artisan , en blessèrent d'autres , mirent en fuite la populace, toujours insolente quand on la craint , toujours lâche quand on la brave. Elle retourna brusquement au palais , espérant obtenir des succès plus faciles. Les révoltés s'animent les uns les autres , font un bélier en toute hâte , brisent la porte extérieure , enfoncent la porte de la grande salle, se présentent enfin devant celle de la chambre d'audience , où le parlement était réuni. Les huissiers et le prévôt des archers en défendent l'entrée avec peine. En ce moment terrible , on proposa a d'Oppèdede s'enfuir par une issue dérobée. « A Dieu ne plaise , dit-il , que je fasse cet affront
a à la magistrature. Si quelqu'un d'entre vous ne « se croit pas en sûreté , qu'il sorte. Mais pour « mol je reste à mon poste. Pour moi je ne dois « rien craindre dans un sanctuaire où résident la « justice et la majesté du souverain», » Ces nobles paroles électrisèrent les membres de la cour, et tous se sentirent fiers d'un chef si intrépide.
Cependant les séditieux redoublaient de rage, et la porte allait céder à leurs efforts , lorsque le cardinal de Grimaldi, archevêque d'Aix , accourut au secours du premier président. Il avait eu avec lui de récens démêlés ; mais en digne pontife d'une religion qui impose silence à nos ressentimens et nous fait une loi du pardon des injures , il écoutait la voix de son cœur généreux et venait supplier d'Oppède d'accepter chez lui un asile. La foule se rangea respectueuse sur le passage du vénérable prélat , lequel prit par la main le premier président, le couvrit de son manteau, l'amena jusqu'à sa voiture. \je conseiller de Thoniassin-Eiuac , qui avait épousé la cousine germaine de d'Oppède, ouvrait la marche , un pistolet de chaque main , un poignard à la ceinture, et prononçait à haute voix ces mots : le premier qui branle est mort. Le danger fut bien grand dans la cour de l'Archevêché où les factieux arrivèrent en foule. D'Oppède néan» moins put échapper à leur fureur , mais il resta captif au palais du cardinal de Grimaldi. L'insurrection s'était rendue maîtresse de la ville entière.
Elle avait placé des corps de garde aux portes, à la place des Prêcheurs, aux endroits les plus avantageux» Elle traînait des canons dans les rues après avoir forcé l'arsenal.
Le duc de Mercosur sé trouvait à Toulon lorsqu'il apprit cette révolte. Il en partit aussitôt, et se fixa au château de Saint-Marc , près de Lambesc. Trente-cinq conseillers des plus affectionnés au premier président , des députés de la cour des comptes et du bureau des finances se rendirent auprès de lui. Les consuls •procureurs voulaient aussi le joindre, mais les mutins les retinrent au milieu d'eux. Le duc , persuadé par tous les renseignemens quilui parvinrent, que ce soulèvement populaire ne rencontrait aucune sympathie dans la province y qu'il n'agitait même que la surface de la capitale , ne voulut pas confier à des troupes réglées le soin de l'étouffer, et crut que les milices du pays suffiraient à cette mission. Par ordonnance du 1 8 février il convoqua à Lambesc tous les gentilshommes provençaux, et il enjoignit aux communautés de fournir un homme par feu, armé du mousquet et de l'épée. Ces hommes devaient être rendus à Aiguilles le 27 du même mois. Le premier consul de Marseille, l'assesseur et plusieurs notables allèrent offrir leurs services au duc ; la ville d'Arles lui envoya deux cents volontaires et deux canons.
A la vue de tous ces préparatifs de guerre qui