‹ Histoire de Provence (volume 4)Chapitre 41 sur 98 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le consul Casaulx se met sous la protection de TEspagne. — Appréciation de ses projets et de sa politique. — Complot de Pierre Libertat. — Traité avec le duc de Guise. — Assassinat de Casaulx. — Entrée des troupes françaises à Marseille et soumission de celte ville. — Extinction de la Ligue 9 triomphe des Royalistes. — Le duc d'Épemoa quitte la Provence entièrement pacifiée. — Brillant accueil fait à la reine Marie de Médicis. — Libre exécution de l'édit de Tuantes. — Querelle entre le parlement et l'archevêque d^Aix. — Les Espagnols cherchent à s'emparer de Marseille — Supplice de Maurice de Lisle et du seigneur de Meyrargués. — Assassinat d'Henri lY. — Avènement de Louis Xm.

XL ne restait à Tancien parti de la ligue que la ville de Marseille où Charles Casaulx maintenait sa domination indépendante y assisté par Louis d'Âix et toujours soutenu par la faveur du peuple. Comme toutes les forces du duc de Guise allaient se tourner contre lui , il sentit le besoin de recourir à l'assistance d'une puissance étrangère, et cette puissance ne pouvait être que l'Espagne, auxiliaire intéressée des ennemis d'Henri IV. Sur

la demande du consnl marseillais, Jean -André Doria qui commandait une escadre de vingt galères sur les côtes d'Italie , en envoya quatre à Marseille avec quatre cents soldats , à la fin de décembre i SgS. Quelques jours après, huit autres galéres^porlant mille hommes d'infenterie, entrèrent dans le même port. Déjà le docteur Mathieu Mongin, le notaire François Casaulx, frère du consul , et Nicolas David étaient partis pour l'Espagne, chargés de mettre Marseille sous la pro* tection de Sa Majesté Catholique. Le roi d'Espagne les reçut avec bienveillance et les adressa au comte de Castel Rodrigo , l'un de ses secrétaires d'état. Le 20 janvier iSgô on rédigea les articles d'un traité portant qu'on ne souffrirait à Marseille d'autre culte religieux que le ailte romain ; que cette ville ne reconnaîtrait point l'autorité d'Henri de Bourbon ; qu'elle ouvrirait ses portes aux armées du roi d'Espagne, et les fermerait à ses ennemis; qu'elle ne contracterait aucune alliance sans le consentement de la Cour de Madrid; qu'à ces conditions y le roi prendrait Marseille sous sa protection spéciale , lui fournirait de l'argent et des munitions de guerre , lui assurerait dans tous ses états la liberté du commerce (i).

Charles Casaulx voulait-il vendre sa ville natale aux Espagnols? De son vivant, cette accusation ne

(i) Gaufridi, liy. xt. — Voyez mon Hi^t. de Marseille, 1. 11» Hy.t.

loi a pas été épargnée ; après sa mort on a Youlii en souiller sa mémoire, et partout on la trouve sous la plume des historiens qui se copient les uns les autres, sans jamais se donner la peine d'exa* miner la question avec une impartiale philosophie, avec l'esprit d'une juste critique. Le texte du traité d'alliance entre Marseille et l'Espagne impose pourtant silence à tous ces accusateurs téméraires. Et d'ailleurs Casaulx n'avait-il pas déjà donné dés gages de patriotisme? N'avait-il pas défendu Marseille contre l'ambition du duc de Savoie? Pourquoi l'eûHl livrée aux Espagnols ? Qui l'aurait appuyé dans cette trahison? Casaulx n'était à Marseille que l'organe d'un parti nombreux. Ce parti, nourri depuis long-temps dans des principes de démocratie et d'indépendance , ne pouvait pas se prendre tout à coup d'une passion ardente pour la domination étrangère.

Quelle était donc la politique de Charles Casaulx ? Qu'attendait-il pour reconnaître le roi de France? La soumission de Mayenne? Mais ce chef, qui s'était réconcilié avec Henri IV, avait proposé au consul de Marseille de le comprendre dans te traité de paix. L'anéantissement de la ligue? Mais sa puissance tombait en poussière, et partout ses drapeaux s'inclinaient devant le monarque. Le consentement de la Cour Romaine? Mais Clément VIII tendait au roi une main bienveillante , lui donnait le nom de Fils Aîné de l'Église, et le

Vatican désarmé venait d'éteindre ses £3udre5. Encore une fois, que voulait donc Casaulx? U savait que Marseille avait jeté jadis de l'éclat dans le monde , comme cité indépendante; que ses institutions républicaines lui avaient procuré bonheur, gloire y richesses y et il brûlait de la doter des mêmes lois , et il appelait de tous ses vœux le même régime populaire sous la protection de l'Espagne; car il avait compris qu'il fallait à la république nouvelle l'appui d'une puissance étrangère, et surtout d'une puissance maritime, pour la sûreté de son commerce et l'honneur de son pavillon. Ah! si Casaulx eût eu l'ame moins élevée, si les calculs de l'égoîsme avaient pu ébranler ses convictions généreuses, s'il avait fait à son intérêt et à son repos le sacrifice de ses pensées et de ses desseins, il aurait eu en abondance tout ce que cherche le commun des hommes avec une activité si inquiète. La fortune lui eût prodigué ses sourires et ses trésors. En foule les dignités , en foule les faveurs royales. La moisson eût été bien ample, parce que Henri IV n'employait pas toujours ses armes pour subjuger ses ennemis ; il achetait souvent leur soumission , et certes il aurait chèrement payé l'obéissance de Marseille. Mayenne , avant son accommodement avec le roi, avait envoyé dans cette ville un magistrat nonuné Etienne Bernard , pour présider une cour de justice indépendante du parlement d'Aix- Bernard fit à Ca-

saulx les propositions les plus séduisantes de la part du prince, et le consul les repoussa toujours avec une indignation vertueuse. Qu'il était beau dans son entêtement! Qu'il était fort dans sa foi politique! Les séductions les plus douces n'eurent point de prise sur lui , et ni les conseils de l'amitié, ni la Yoix sqppliante du sang et de la nature ne purent ébranler son cœur. Le marquis d'Oraison j l'un des plus riches seigneurs de Provence, noanifestait le désir de donner en mariage sa fille à Fabio, fils du consul marseillais, à condition que celui-ci reconnût Henri IV ; et Fabio lui-même, jeune homme de douce et gracieuse nature (i), vint , les larmes aux yeux , embrasser les genoux de son père, le priant de ne pas prolonger une résistance qui l'exposait à tant de périls. Casaulx répondit à son fils avec bonté, mais il fut toujours inflexible. Il se croyait chargé d'une mission spéciale et voulait restaurer la liberté marseillaise. Il l'avait dit, il en avait fait le serment, et sa parole n'était pas un vain son perdu dans l'espace. Surgissent contre lui les ennemis les plus redoutables, éclatent sur sa tête les orages les plus furieux, il ne cheminera pas moins vers son but sans pâleur au visage , il ne se confiera pas moins aux chances de son entreprise, parce qu'il y tient plus qu'à la vie. Que voulez-vous, c'est naturel,

(i) Nostradamas , 8* partie.

car son projet est bien à lui. 11 le caresse avec délice; il en 'fait sa passion, son orgueil, son idole. Que le succès couronne ses efiforts, ou qu'il succombe dans sa tentative, advienne que pourra, il faut que son sort s'accomplisse»

Casaulx, pour montrer au public qull ne voulait à aucun prix de l'amitié d'Henri IV, fit brûler son image sur la place de la Bourse (i). Tous les partis qui s'étaient heurtés si long-temps dans la guerre civile, lui avaient donné des leçons de vengeance et d'inhumanité, et de ce côté-là il n'était pas meilleur que ses ennemis. Le fanatisme politique lui avait été comme à eux la conscience du bien et du mal. Comme eux il employa la terreur et les supplices; il souilla son drapeau par d'indignes excès. Il contraignît à l'exil une foule de compatriotes et fit confisquer leurs biens. De plus il ordonna de mettre à mort un malheureux vieillard qui avait fait un feu de joie à la nouvelle de rentrée du roi à Paris (2). Cependant s'il était en butte à la haine de quelques-uns , il avait gagné l'àfifection du plus grand nombre , et le peuple l'aimait comme son tribun. Sa popularité parut surtout aux funérailles de sa fille. Le corps fut accompagné de trois cent quatre-vingt-neuf flambeaux et d'une multitude innombrable (3), réunie pour

(i) Nostradamus , ibid^ (a) Ib'ul.

(3) Ibid,

donner à son ppemier magistrat une marque d*^« time et de sympathie.

Casaulx avait sous ses ordres une milice assez considérable , et des mousquetaires lui servaient de gardes du corps. Il était riche personnellement, et la confiscation des biens des royalistes émigrés augmenta les ressources de son parti. Il imposa quatre pour cent sur toutes les facultés mobilièreset immobilières des habitans de Marseille. De plus il établit un droit de six pour cent sur toutes les marchandises et denrées , tant à l'entrée qu'à la sortie par mer et par terre (i). Son pouvoir ne s'étendait guère au-*delà des murs de la ville; mais la mer était à lui, et le gouvernement d'Henri IV n'avait pas une seule barque sur la Méditerranée. La marine de Casaulx s'empara d'un bâtiment parti de Livourne , chargé de beaux meubles, d'argenterie et de bijoux que le grand duc de Toscane envoyait au roi de France , le tout estimé à cent quatre-vingt mille livres (2)^ somme considérable à cette époque.

Au nombre des amis de Casaulx et du vigoier Louis d'Aîx se trouvait en première ligde Pierre Libertat, né à Marseille, mais originaire de l'Ile de Corse. Cet homme avait gagné la confiance du premier consul et du viguîer par ses com^rfai*

(i) Hon. Bouche , Ut. x, ch. tt , $ xft. — Nostradàmtxs , ihid,

(a) ma.

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sanoes, par son z^ et par ses diaades protestations de dévoaement. ComUé de l^irs faveurs et nommé capitaiDe de la Porte Royale^ il était devenu le confident intime de lears plus secrètes pensées. Jamais ils n'auraient pu croire à son ingratitude , et pendant quUls l'accablaient de nouvelles bontés, de caresses nouvelles ^ FinSaime calculait ce que leur mort pourrait lui rendre. H communiqua son projet au notaire GeoffiroiDupré, secrétaire du conseil municipal, etcdui-ci, qui ne valait guère mieux, l'approuva et promit de le seconder de tout son pouvoir. Ils associèrent à leur complot Ogier de Riqueti, Gaspard S^uin, Désiré Moustiers , Honoré de Bains, JeanLaurens, Jean Viguier, Jacques Martin et quelques autres qui se laissèrent séduire par l'appât des récompenses. Le capitaine Pierre Libertat leur adjoignit bientôt ses deux frères Antoine et Barthélémy, Balthasar d'Arvieu et Pierre Matalian , ses deux cousins germains. Les conjurés cherchèrent parmi les royalistes exilés de Marseille un homme qui pût avoir des rapports directs avec le duc de Guise par les troupes duquel la ville devait être replacée sous l'obéissance royale, et ils jetèrent les yeux sur l'avocat Nicolas de Bausset qui avait exercé pendant long-temps la charge de lieutenant à la sénéchaussée. De Bausset, connu par son attachement au trône, avait été jeté en prison par les ligueurs marseillais, s'en était évadé, et vivait à

Âubagne^ attendant Toccasion d'être utile à sa vieille cause. Nul n'était plus capable de servir les conspirateurs. Geofifroi Dupré se rendit auprès de lui, et ils conférèrent tous les deux sur leiP^'Kioyens d'assurer la réussite de l'entreprise (i). De Èausset se chargea volontiers de s'entendre avec le duc de Guise. Il alla le voir à Ait vers la fin de janvier 1596, et dans cette première entrevue plusieurs plans furent successivement proposés pour surprendre Marseille, pour attirer le consul Casaulx hors des murs , pour le faire prisonnier, ou pour le tuer.

En même temps Libertat réchauffait à Marseille le zèle de ses amis et raffermissait leur courage. De Bausset suivit à Toulon le duc de Guise, et tout fut réglé le 10 février. Le duc s'engageait, sous le bon plaisir du roi, à maintenir les franchi- , ses municipales de Marseille, à n'y créer aucune imposition nouvelle» à y établir une chambre souveraine de justice, à accorder une amnistie à tous les anciens ligueurs, excepté à Casaulx, à Louis d^Aix et à leurs principaux adhérens. Le gouverneur de Provence promettait à Pierre Libertat , en récompense de ses services, la place de Viguier jusques au mois de mai 1597, la somme de cent soixante mille éeus, le commandement de la Porte

(i) Deimier y Boyale Liberté de Marseille , etc. , seconde édition, p. aa.

Royale, celui du fort Nolre-Dame-deJa-Garde et de deux galères y une terre de deux mille écus de rente, la jouissance de ce revenu jusqu'à la mise en posseiran de la propriété, une abbaye de quinze cents écus, les droits sur l'épicerie et la droguerie apportées par des vaisseaux étrangers, enfin plusieurs autres privilèges considérables. Le duc de Guise s'obligeait en outre à donner cinq mille écus au notaire GeoffroiDupré, le consulat à Ogier de Riqueti, Gaspard Séguin et Désiré Moustiers, les fonctions d'assesseur à Nicolas de Bausset, la place de commandant de Tartillerie à Jean Yiguier.D'Arvien, BarthâemyLibertat et de Rains devaient être nommés capitaines de quartier. L'avocat Nicolas de Bausset, entremetteur de cette affaire, envoya le concordat à Geoffroi Dupré. Comme on le voit, il avait bien plaidé la cause des conspirateurs marseillais qui ne pouvaient guère espérer une plus belle récompense. Jamais plus riche prime n'avait été offerte à la cupidité intrigante.

Le duc de Guise continua d'avoir des intelligences dans Marseille par l'entremise de Nicolas de Bausset qui ne cessait de correspondre secrètement avec Dupré. Ces deux conjurés eurent même une entrevue au hameau de Saint- Julien, àunelieue de la ville, et le 17 février 1596 fut choisi pour l'exécution de l'entreprise. Ce jour-là , avant le lever du soleil , le marquis d'Oraison partit d'Aubagne pour aller se mettre en embuscade aux environs

de Marseille, en attendant que le ducdeGuise, qui le suivait de près^ y arrivât avec toutes ses troupes. La veille de ce jour , Pierre Libertat et sept autres conspirateurs allèrent dans l'église des religieuses de Sion faire leur prière devant le Saint^Sacrement et recommander leur affaire à DieU (i), car ils craignaient d'être découverts par l^policede Charl^ Casaùlx et de Louis d'Aix qui ne les auraient pas épargnés; et ils avaient résolu de leur percer le sein à coupsde bonne dague, partcMit où ik les rencontreraient , soit que le duc de Guise se présentât sous les murs de la ville le jour fixé, soit qu'il n'y parût point. Dans la nuit du 16 au 17^ le duc s'approcha des remparts, et Pierre LÀbertat envoya Honoré de Rains de l'autre coté du port, pour lui annoncer que Casaulx et Louis d'Aix ne fesaient aucun mouvement. Les royalistes ne doutaient plus du succès de leur entreprise, lorsqu'un Rdigieux Minime accourut tout essoufflé à Marseille et dit qu'il avait vu des soldats ennemis dans le voisinage de son couvent situé hors des murs. Louis d'Aix sortit aussitôt par la Porte Royale avec une compagnie d'arquebusiers pour faire une reconnaissance; mais il fut repoussé par un détachement français sous les ordres d'Alamanon qui le poursuivit jusqu'à la porte, et en même temps le canon de la ville tira sur ce détachement. Le duc

(i) Bulfi^ Hnt. cic BfarsciUe, t. i , liv. rx, c)i. iv.

de Guise crut que tout ayait échoué et se retira à la pbine Saint-Michel. De leur côté, les conspirateurs s'imaginèrent qu'il ne savait pas profiter de leur résolution et de leur zèle.

A la pointe du jour, Pierre Libertat s'était rendu à la Porte Royale, suivi de ses deux frères, de ses deux cousins, de Jean Laurens, de Jean Yiguier, de Jacques Martin et de deux autres royalistes que Thistoire ne nomme pas. Il abattit le trébuchetde cette porte après la sortie de Louis d'Aix , lequd se trouva ainsi hors de la ville et se mit à courir autour des murailles. Heureusement pour lui, il vit, du côté de l'Arsenal, un pécheur qui lui jeta une corde au moyen de laquelle il escalada le rempart Charles Casaulx , retenu chez lui par une légère indisposition , ne s'était pas encore montré. Mais Libertat lui fit dire de venir en toute hâte, parce que les ennemis paraissaient, et le consul s'achemina vers la Porte Royale avec sa garde ordinaire.

Ici je vais laisser parler un auteur contemporain, aveuglé, il est vrai , par l'esprit de parti et par une prévention déplorable dans ses appréciations et ses jugemens, mais presque toujours véridique dans la narration des faits.

<K Voici Casaulx qui arriva avec sa garde de ce mosquetaires et nombre de ses satellites et « coupe -jarrets armés de cuirasses et d'armes <K d'haste. Et lors un soldat dict à Libertat : capi- (c taine, voici monsieur le consul Casaulx. A ce

K mot Libertaty mettant la main à Fépée, s'en K Tint droict à lui, et. pour y aller il fallait qu'il ( passast au travers du gros des roosquetaires. c Ainsi donc comme il les approchait pour entrer, c celuy qui les conduisait le voulut arrester, et luy c présenta la hallebarde. Mais Libertat lui donna c un coup d'espée à la tête, et ne faisant plus aut cune estime de la mort ny de la vie de cestuy-Ià, t il fendit la troupe des mosquetaires, qui estonés c d'un accident si nouveau et inopiné, eurent K néanmoins assez de résolution de le vouloir ar- K rester par cinq mosquetades qu'ils luy tirèrent , K desquelles aucune ne porta. Tellement qu'ainsi X glorieux de courage et de l'heureuse destinée qui oc l'accompagnait pour son roy , ce valeureux Li- K bertat s'avança, et s'approcha de Casaulx qui «c tout esblouy du bruict et de la fumée, ne savait ce bien discerner ce que c'estait. Et voyant venir a ainsi Libertat avec l'espée aa poing , il tira la « sienne à demy hors du fourreau, et demanda à a Libertat qu'est-ce qu'il voulait. Libertat lui restt pondit : il faut crier P^ii^e le Roi ! Et disant ces « paroles , il donna un coup d'estoc à Casaulx et le « perça d'outre en outre, et ayant redoublé ce ce. coup, Casaulx cédant la vie et la force tomba ce sur ses genoux ; et comme, rallumé de quelque « nouvelle ardeur d'espérance et de vigueur , il a taschait de se relever, le jeune Barthélémy Li- « bertat print une demi-pique , et luy en donnant

c dans le cerf le porta par terre. Et Jorstoos ses sa- « tellites qui lésaient tant les rodomons , demeo- « réreot si perdns et saisis d'estooDement, (|u*il m D'yen eut pas on qui bougeast. Ains ils se lais- « sèrent désarmer et ils eorent toat leor recours m à fuir dans la ville (i). »

Etde soi te les conjurés s'avancèrent vers le oorpsde-gârde placé sar les remparts au-dessus de h Porte Royale. Jacques Bfartin jeta en bas des murailles un (actionnaire qui voulait Êiire résistance, et le commandant, tout étourdi par la mort de CasauU, ordonna à ses soldats de déposer les armes. Libertat et sa petite troupe se logèrent dans ce poste. En même temps, Jean Vîguier, voulant tromperies Espagnols sur la nature delà révolution qui se préparait et jeter ainsi le trouble parmi eux, se dirigea vers le port en criant : Traîtres Castillans y vous Ui^ez tué le consul Casaulx y mais nous vous assommerons tous (ti). Il parcourutensuite le quartier Saint-Jean , en brandissant une épée et poussant avec fureur ce cri : Vive le Boi! aux ar* mes ! Mais les royalistes n'osaient pas encore rerouer, et personne ne répondit à son appel.

Louis d'Aix s'était posté à l'Hôtel de Ville où vinrent bientôt le joindre Fabioet Jérôme, fils de Casaulx , et quatre cents de leurs partisans. Plein

(i) Deimier , oiit. cité, p. 109 et suiy. (a) UL, p. 117.

de résolution , il se mit à la tête de cette troupe et courut vers la Porte Royale pour y attaquer Libertat. Il la trouva occupée par le détachement français sous les ordres d'Âlamanon , en fut repoussé en désordre , regagna l'Hôtel de Ville et chercha à s'y maintenir en fesant travailler à quelques barricades. Tous les cœurs se serraient de ce trouble confus y de cette anxiété cruelle qui les tourmentent à Taspect d'une catastrophe. Tous les esprits flottaient en suspens comme ils flottent toujours devant un drame politique dont le dénoûment im« prévu excite tour à tour la crainte et l'espérance. Cependant cinq cents royalistes , encouragés par la présence des soldats français, joignirent Libertat, les armes à la main et la cocarde blanche au chapeau. En ce moment terrible d'incertitude et d'épouvante, le président Etienne Bernard en robe, armé d'une demi-pique, un mouchoir blanc à l'entour de sa toque, accompagné de plusieurs habitans notables, alla de rue en rue pour exciter le peuple, aux cris multipliés de Fiue le jRoilviue la France! Bientôt ces cris, qui retentissaient avec force à la Porte Royale, eurent de l'écho dans tous les quartiers, et Bernard sévit suivi de deux mille hommes. Louis d'Aix, Fabio et Jérôme Casaulx, ne pouvant résister à ce rassemblement et aux seldats d'Âlamanon, abandonnèrent l'Hôtel de Ville. D'Aix trouva un refuge à l'abbaye Saint-Victor. Fabio et Jérôme se retirèrent au fort de Notre-

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Dame<le-la-Garde. Le cadavre de leur malheureux père y tout souillé de sang et d'ordures, tout chargé d'imprécations et d'opprobres, devintrafireux jouet d'une troupe d*enfans qui le traînèrent dans les rues. Ceux-ci lui enlevaient la moustache; ceux-là lui coupaient le nez, d'autres lui arrachaient les yeux f et tous prenaient plaisir à le rouler dans la boue. La populace que le consul fesait naguère mouvoir à son gré contre les royalistes, cette populace ignorante y cruelle, altérée de rapine, quia toujours des applaudissemens pour les vainqueurs et des insultes pour les vaincus , pilla l'hôtel de Casaulx et celui de Louis d'Âix. L'effroi se répandit sur les galères espagnoles. L'amiral Doria, qui était venu en prendre le commandement, ordonna de mettre à la voile, et sa flotte, en sortant du port, essuyja le feu de la touç Saidt-Jean et des batteries pladëies sur le rivage.

Cette révolution si prompte et si décisive ne fut pourtant pas meurtrière, car elle ne coûta la vie qu'à Charles Casaulx , à trois de ses défenseurs, et à cinq ou six soldats du duc de Guise. Le même jour, le duc se présenta à la Porte Royale et y trouva le capitaine Libertat qui lui fit une courte harangue et le pria de jurer le maintien des privilèges municipaux de Marseille , ainsi que tous les gou-, verneurs aidaient accoustumédefaire{i). DeGuise^

(i) Deimier, p. x4r. •; - ," ' \

Tembrassa , l'appela le libérateur de sa patrie, prononça le serment, et entra dans la ville au milieu des cris de Fwe le Roil i^iue le Duc! uwe Liber^^ tôt! au son des doches et des trompettes , au bruit des tambours et de Tartillerie. Six mille hommes , ornés d'une écharpe blanche, le suivirent processionnellement à l'église métropolitaine où le clergé chanta des prières solennelles. Le lendemain les réjouissances publiques continuèrent avec plus de bruit et plus de pompe encore. Des drapeaux blancs flottaient aux fenêtres, et partout les emblèmes de la royauté brillaient entourés d'hommages.

Le ao février, une assemblée de quatre-vingts notables se tint à l'Hôtel de Ville, sous la présidence du duc de Guise qui fit lire une déclaration par laquelle tous les fonctionnaires étaient destitués. Le gouverneur, conformément à ses promesses et sous le bon plaisir du roi , remit à Pierre Libertat le bâton de viguier , nomma consuls Ogier deRiqueti, Séguin et Moustiers, donna le chape* ron d'assesseur à Nicolas de Bausset, et confia aux autres chefs de complot les fonctions convenues. Le lendemain on signala l'apparition , en pleine mer, de douze galères espagnoles venant de Bar« celone et portant Fratiçois Casaulx, Mongiii et David, députés marseillais auprès de la cour de Madrid , de l'argent et douze cents hommes d'infanterie pour renforcer les troupes de Dorîa. Cette flotte, rencontrant celle qui fuyait de Marseille, rebroussa bien vite chemin.

Le duc de Guise alla observer du côté de Saint- Tropea les mouvemens du duc d'Épemon , après avoir laissé à Marseille le régiment de Monplaisir et celui de Mouy pour réduire Fabbaye de Saint- Victor où Louis d'Âix se maintenait encore, et le fort de Notre-DaiBe-de-bh*Garde toujours occupé par les deux fils de r4i8aulT. Louis d'Aix, n'osant pas trop compter sur la fidélité de ses soldats dont il voyait le découragement, descendit avec deux de ses amis du haut des murailles du monastère , par le moyen d'une corde, durant une nuit orageuse. La garnison de l'abbaye arbora de suite le drapeau blanc, et les royalistes y firent entrer des troupes. D'Aix et ses deux compagnons allèrent demander un asile à Fabio et à Jérôme Casaulx qui ne voulurent pas les recevoir. Les trois fugitifs, livrés aiuc plus cruelles angoisses, errèrent dans les campagnes de Mazargues et parvinrent enfin & joindre dans un bateau de pécheurs, en fesant force de rames, les galères espagnoles de l'amiral Doria qui les accueillit à sou bord. Peu après, le fort de Notre-Dame-de-k-Garde tomba au pouvoir des royalistes. Un nommé Darbon, de connivence avec son fils que Libertat e^ les consub avaient gagné, souleva la petite garnison de ce fort et chassa les deux Casaulx qui se réfugièrentà Gènes où ils terminèrent dans l'abandon une existence misérable (i).

(OGanfridi» t. u, liv. xv. — Deimier, p. i5o et suit. — Hezeray, t. x, p. 71.

Le parlement d*Aix fit célébrer par des processions brillantes et par des feux de joie Tentière rédaction de Marseille qui assurait la pacification générde. Henri IV, apprenant cette noavdie par un courrier extraordinaire, fut si transporté d'aise qu'il s'écria, dit-on : c'est tnaùUenant que je suis Roi{\). Au £aiit , la possession de Marseille était pour lui le phis heureux des événeùiens, car si les Espagnols s'étaient maintenus dans cette ville importante, ils en auraient fait on point d'appui pour fomenter des troubles en France. Henri lY écrivit le 6 mars aux premiers magistrats de Marseille une lettre flatteuse pour tous les habitans , et le même jour il écrivit en. particulier à Pierre làbeitat une autre lettre [^ne d'élc^*es (a). Mais une c^ose dut plaire davantage à ce misérable. Ce fut la confirmation de toutes les récompenses stipulées par le duc de Guise. Seulement le roi réduisit à cent mille écns la gratification de Libertat, et c'était encore beaucoup trop. Quand l'histoire noiifô montre des assassinats politiques commis par le besoin d'une vengeance atroce ou par l'égarement d'un fanatisme impitoyable, nous sommes embarrassés pour juger , d'après les prii!icipes ordinaires de la morale, ces actes de fureur qui prennent leur source dans des circonstances exceptionnelles, et qui peu-

(i) Hon. Bouche , ubi suprà.

(«) Deimier , p. i63 et sniv. — Ruffi , 1. 1 , lir. ix, ch. iv.

vent) après tout, très-bien s'allier avec la bonne foi et le désintéressement. Mais lorsque Libertat, devenu tout d'un coup souteneur de la monarchie après avoir été l'un de ses ennemis les plus forcenés, verse sans colère et sans haine le sang de son bien&iteur, moyennant un gros salaire stipulé d'avance avec toutes les sûretés convenables, un jugement sévère ne peut se faire attendre, car il ne doit y avoir qu'une seule opinion pour flétrir à jamais une telle infamie, tant que l'honneur conservera parmi les hommes ses droits imprescriptibles. J'admets que le consul Casaulx ne poursuivait qu'une chimère dans ses projets hardis de réfopmation républicaine; qu'il était mal inspiré d'appeler à son aide des forces étrangères; qu'il fesait un mauvais calcul et s'exposait à de tristes mécomptes ; que Marseille gagna beaucoup à se soumettre à l'autorité. royale. Mais Libertat n'en est pas moins un assassin digne de mépris. Son apothéose, vol fait à la vertu, parodie sacrilège des hpmmages publics qui ne sont dus qu'au patriotisme, insulte la justice, outrage la vérité, soulève toute conscience honnête; et pourquoi Marseille, ordinairement si avare de récompenses pour ceux de ses en&ns qui versent dans son sein quelques rayons de gloire , n'a-t-elle pas renversé dans la boue une statue déshonorante (i) ?

(i) Libertat courut, à Marseille le ii avril iSgy, et le conseil

Nicolas de Bausset, Geoffiroi-Dupré, Jean->Baptiste de Village , Vento des Pennes, François de Paulo et Pierre d'Hostagier , députés par le conseil municipal , se rendirent à Amiens pour présenter au roi les hommages de la ville. Henri lY leur donna deux audiences et ne cessa de leur prodiguer des marques de bonté. Il signa un édit qui garantissait la paisible jouissance de tous les privilèges communaux; déclarait qu'on n'exercerait à Marseille que la Religion Catholique; que la mémoire de tous les événemens , de toutes les opinions et de tous les votes, depuis le commencement des troubles jusqu'à la réduction de la ville, serait à jamais éteinte; enfin qu'on y établirait une chambre souveraine de justice, composée de dix conseillers, tirés du parlement d'Aix, sous la présidence d'un magistrat étranger, pour juger en dernier ressort tous les procès pendant un an. Sur la demande des députés de Marseille , le roi nomma président de cette compagnie nouvelle Guillaume du Yair, maître des requêtes et conseiller au parlement de Paris. Toute la Provence était réduite à l'obéissance d'Henri IV, excepté la ville de Serre, encore occupée par une garnison piémontaise, et Brignolles, Saint-Tropez, Riez, Saint-Maximin, Hyères, Ma-

mnmdpal, par délibération du 8 novembre de l'année snivante, lai fit élever une statue. C'est celle que l'on voit aujourd'hui à l'H6telde Ville, et que des imbécUes regardent comme l'image d'un grand homme.

nosque. Rognes^ le Puy-Sainte-Béparade, St*Paulde^Darance^ la tour de Beauveaser et celle deThoramènes dont le duc d'Épemon continuait d'être maître. Les royalistes assiégeaient la citadelle de Saint-Tropez, et d'Éperaon sortit de Brignolles avec cinq cents hommes pour secourir cette place. De son côté le duc de Guise , passant par Toulon et Pignans avec une forte colonne ^ pnrit, le a5 féTrîer 1596, la route du Luc pour devancer les ennemis, lesquels le voyant venir l'épée à la main , furent frappés d'une si forte épouvante qu'ils se mirent à fuir en désordre, jetant leurs armes et laissant leurs bagages. La plus grande partie se noya âh passage de la rivière d'Argens, oà quelques royalistes se noyèrent anssi , dans l'impétuosité de leur attaque. Honoré Alamanon, procureur du pays du parti d'Henri IV, et Saint^Mare de Chateanneuf , procureur du pays de la faction rebelle, furent du nombre des noyés. On assure que d'Épemon dit dans un mouvement de raillerie crodie : retirons^ nouSf la paix est faite ; les deux Procureurs du pays sont allés boire ensemble (i). La citadelle de Saint-Tropez se rendit cinq jours après. Le 1 4 mars, de Roquelaure apporta au duc d'Épernon un ordre fulminant du roi qui le sommait de vider le pays. Le duc se déclara prêt à obéir si la province lui fournissait six cent mille livres à tî-

(i) Hon. Bouche, ubi suprà.

tre d'indemnité. Bien qu'il ne fût phis à craindre ^ on voulait se débarrasser de lui au plus vite , car on avait soif de repos , on n'avait pas la patience d'attendre. Le peuple, toujours crédule et superstitieux, croyait voir dans le ciel des signes menaçans, des présages sinistres. Une comète à longue chevelure fut aperçue roulant dans l'imniensîté de l'espace. Une pluie diluvienne inonda les campagnes, la neige les couvrit, la grêle les ravagea; et la foudre, déchirant les nues amoncelées avec un bruit horrible, frappa la terre à coups redoublés et jeta partout l'épouvante. Après tous ces fléaux de la nature et toutes ces scènes de deuil, survinrent des fièvres pernicieuses qui enlevèrent un nombre infini de personnes. Pour ne pas augmenter les misères publiques par la prolongation de la guerire on eut hâte de transiger avec le duc d'Épemon moyennant cinquante mille écus pour lui et trente mille pour ses capitaines, sommes qui devaient être payées à Lyon, dans un délai de deux années , sous la garantie personnelle de plusieurs négocians provençaux. A ces conditions, le duc d'Épemon sortît de Provence le 117 mai, après avoir feit démolir les forts occupés par ses troupes, et il y eut à Aix de grandes réjouissances. Il ne resta plus à réduire que la ville de Berre dont la garnison isolée n'était pas en état d'inquiéter la province. Du Vair vint , le i4 décembre, présenter l'édit de création de la chambre temporaire de Marseille

au parlement d'Aix qui ne se décida à l'enregistrer qu'avec plusieurs modifications. Au mois de janvier 1 697 , les magistrats de cette chambre se rendirent à leur poste.

Les états-généraux de Provence furent convoqués à Aix pour le a5 février; mais le ducde Guise, changeant l'assignation du lieu et du jour , voulut qu'ils se tinssent à Marseille , le 11 mars, dans l'abbaye Saint- Victor. D'Esparron, premier consul procureur du pays, appuyé par tous ses collègues, se récria vainement contre l'irrégularité de cette innovation qui blessait , selon lui , les privilèges du corps de la province. Il eut beau dire que le gouverneur ne pouvait changer le lieu ni le jour assignés pour la tenue des états, lesquels d'ailleurs ne devaient jamais se réunir dans une ville des terres adjacentes. Le duc de Guise répliqua qu'il avait convoqué l'assemblée à Marseille par l'exprès comcommandement du roi qui ordonnait de plus que Du Yair en eût la présidence. Personne n'osa plus insister sur ce point. Les états généraux décrétèrent la formation du siège de Berre et la levée de onze cents hommes d'in£sinteriepour renforcer plusieurs garnisons provençales. Quelques députés des communes , en arrivant à Aix , tinrent une assemblée particulière dans l'hôtel du premier consul d'Esparron , et délibérèrent de faire des remontrances par lesquelles le roi serait supplié de maintenir dans toute leur étendue les privilèges du comté

de Provence et de sa capitale , et de ne plus permettre que les états-généraux fussent convoqués ailleurs.

J'ai déjà dit que deBausset de Roquefort, voulant conserver à la France le Chàteau-d'If dont il avait le commandement , et le préserver des tentatives hostiles du roi d'Espagne et du duc deSavoie, s'était mis sous la protection du grand duc de Toscane qui lui avait envoyé quelques soldats florentins. De Bausset logea ces soldats autour du fort sans leur en permettre l'entrée. Le 20 avril , pendant l'absence du commandant, les Florentins égorgèrent les sentinelles, se rendirent maîtres des portes et firent la garnison prisonnière. Queljours après , Don Jean de Médicis , frère naturel du grand duc, parut dans la rade de Marseille avec quatre galères et une galiote, construisit un petit fort dans l'ile de Pomègue, s'empara de plusieurs navires français et mit aux fers les équipages. Au premier bruit de cet attentat , le duc de Guise , montant sur un vaisseau , alla sommer Don Jean de rendre toutes ses prises; mais ce prince ne lui répondit que par un refus. Alors le gouverneur de Provence se mit de suite en mer avec deux galères et douze vaisseaux pour combattre les ennemis. Il les vainquit en plusieurs rencontres , cependant il ne put parvenir à reprendre le Château d'If et Pomègue. Le grand duc de Toscane , qui n'était point en guerre avec la France , disait les

avoir saisis comme nantissement d'une somme assez considérable que le roi hii devait. Ce di£fé«> rend ne put être vidé que le 9 du mois de mai 1598 9 par les négociations du cardinal d'Ossat , ambassadeur dUenri IV à la Cour de Rome.

Sur la fin de la même année , la peste affligea Marseille , et quatre mille habitans succombèrent à la violence de ce fléau. La chambre souveraine de justice voulut se transporter à Aubagne, et crut devoir s^adresser au parlement d'Aix pour en obtenir Tautorisation. Mais comme son établissement exceptionnel était circonscrit dans la commune de Marseille, sa demande fut repoussée. Les magistrats de cette chambre sortirent pourtant de la ville y séjournèrent dans quelques maisons de campagne du territoire , y rendirent plusieurs arrêts , et retournèrent à Marseille lorsque la contagion eut disparu. Le i**" février 1599, en vertu des lettres-patentes du roi y la chambre souveraine dont les pouvoirs provisoires étaient terminés , fut réunie au parlement d'Aix(i) qui avait toujours vu son existence avec un déplaisir mêlé de jalousie.

La paix avait été conclue à Vervins entre Henri IV et Philippe n roid^Espagne, lea mai 1698. Cette paix, désirée depuis si long-temps, fut publiée par le parlement d'Aix en audience solennelle , et toutes les villes de Provence la célébrèrent par des fêtes

(1) OBuTret de Guillaume Du Vair, p. 8o5.

pobliques. Charles Emmanuel , duc de Savoie , se trouva compris dans le traité , grâce aux efforts du marquis de LulUos, son ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de France, et il s'obligea à restituer la ville de Berre à Henri lY. Achard , l'un des secrétaires de Charles Emmanuel , arriva en Provence au mois de juillet, pour intimer au gouverneur de Berre l'ordre de remettre cette place au duc de Guise. La garnison piémontaise en sortit aussitôt et se rendit par mer à Nice. Le i^ août , le duc de Guise s'achemina vers Berre , en reçut les clés au nom du roi de France et en donna le commandement à Paul de Fortia de Piles , déjà commandant du Château-dif.

L'union d'Henri lY avec Marguerite de Valois , fille d'Henri H, avait été des plus malheureuses, et les deux époux obtinrent du Pape qu'il en prononçât la nullité. Le 5 octobre 1600 , le roi épousa par procureur, à Florence, Marie de Médicis , fiUe du grand duc de Toscane et de l'archiduchesse d'Autriche. Le 3 novembre , les galères florentines amenèrent à Marseille la nouvelle reine de France , accompagnée de lagrande duchesse de Florence sa tante , de la duchesse de Mantoue sa sœur et de don Antonio son frère. Elle fut reçue , en descen* dant à terre ^ par le connétable de Montmorency, le chancelier de BelUevre, les ducs de Nemours et de Yentadour , le gouverneur de Provence , les cardinaux de Joyeuse, de Gondy , de Givri et de

Sourdis , la prinœsse Anne d'Est , Catherine de Clèves , et plusieurs autres personnages de distinction que le roi avait envoyés au-devant de sa nouvelle épouse. La galère de Marie de Médicis excita Tadmiration publique par la richesse de ses ornemens. Cette jeune princesse ne partit de Marseille quele i6 novembre, suivie d'une cour nombreuse et brillante. Par les soins du gouverneur, du parlement et de la cour des comptes , elle fit à Aix une entrée triomphante. Le lendemain elle en sortit, et les procureurs du pays raccompagnèrent jusqu'à Avignon.

Les protestans français avaient obtenu par Tédit de Nantes , liberté entière de conscience , exercice public de leur culte dans plusieurs villes , fsiculté déposséder toute sorte d'emplois, places de sûreté, subvention annuelle de quarante-cinq mille écus pour l'entretien des ministres. C'était plus que ce qu'ils espéraient , plus que ce qu'on leur avait jamais accordé , car les anciens édits les rendaient inadmisibles aux charges de judicature et de finance. Au mois de février 1601 , de Mesmes des Arches, conseiller au parlement de Paris, et de Sade de la Goy, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , arivèrent à Aix pour assurer la pleine exécution de cet édit célèbre. Ils fixèrent les lieux où l'on pourrait se livrer sans obstacle à l'exercice delà religion réformée. Ces lieux étaient Manos-

que, Vdauxet le Luc (i). Le parlement d'Aix n'entrava d'aucune manière la mission des deux commissaires royaux.

Plusieurs fois desdiiïérends s'étaient élevés entre cette cour et Valegrand , archevêque d'Aix , auquel on reprochait un caractère altier , une humeur turbulente. Leur animosité dégénéra bientôt en violence, et voici à quelle occasion : un prêtre d'Arles , fesant gémir les mœurs et la nature , commit le crime deSodome. L'autorité ecclésiastique le condamna à une prison perpétuelle et à quelques pénitences ; mais la chambre tournelle , beaucoup plus sévère , prononça contre lui la peine :de. mort. Pour exécuter l'arrêt, elle demanda à Tarchevêque d'Aix de dégrader ce prêtre indigne , selon l'usage en pareille circonstance. Valegrand s'obstina dans son refus , et força la cour de passer outre à l'exécution, bien que le criminel n'eût pas été dépouillé de son caractère sacré. Alors Tarchevéque défendit à tous les confesseurs d'absoudre aux fêtes de Pâques qui approchaient , les membres de la tournelle dont il donna la liste , parce que , suivant lui , ils avaient encouru l'excommunication majeure en fesant mettre à mort un oint du Seigneur.

Le parlement se réunit aussitôt en audience

(i) En i663, ensuite de divers arrêts du conseil d'état, on ajouta à ces trois lieux ceux de Seyne et de Mérindol.

extraordinaire y appela les confesseurs à sa barre, reçut leur témoignage, et le procureur-générd interjeta appel comme d'abus de l'ordonnance du prélat. Mais avant de statuer sur cet appel , la compagnie envoya deux de ses membres à Valegrand pour l'exhorter à révoquer sa défense d'absolution. Ce ménagement fut inutile , et l'archevêque ne se montra que plus obstiné. Le 5 mai 1601 le parlement rendit an arrêt par lequel l'archevêque reçut l'ordre de révoquer ses défenses , sous peine d'être procédé contre lui , comme infracteur des lois du royaume. Cet arrêt sévère mais juste ne put vaincre l'obstination de l'archevêque d'Aix qui ne donna qu'une déclaration incomplète, et la cour se vit obligée de rendre un second arrêt. Cette fois le prélat, au bout de sa résistance , fit la réparation exigée.

Les Espagnols étaient en paix avec la France depuis le traité de Vervîns. Cependant ils n'avaient pas perdu l'espoir de troubler le royaume , et ils tentèrent de s'emparer de Marseille par trahison, n'osant rien entreprendre à force ouverte. Maurice de Ylûe , marseillais des plus notables , réfugié en Espagne depuis la mort de Casaulxdont il avait été le chaud partisan, entretenait des intelligences avec le comte deFuentes, gouverneur du Milanais , qui devait mettre une flotte à son service , au moment de l'exécution du complot. De risle se flattait d'avoir conservé assez d'influence

DE PROTENCE. 431

dans sa ville natale pour réussir dans ses desseins. Il fit plusieurs voyages à Marseille , y fut enfin saisi en Tannée 1 60 1 , et se vit accablé des preuves de son crime qu'il expia par un supplice cruel , car on Técartda sur une place publique. Cet exemple de sévérité n'intimida pas un autre conspirateur, beaucoup plus baut placé dans Tordre social. Cétait le seigneur de Meyrargues , Tun des premi»^ gentilshommes de Provence. Attié du duc de Montpensier et du cardinal de Joyeuse , il avait été procureur du pays et commandait alors deux galères dans le port de Marseille. Gagné par les Espagnols on ne sait trop comment , il médita de leur livrer la ville. Ses imprudences attirèrent sur lui les plus graves soupçons , et pendant que Ton surveillait sa conduite , il fut député à la cour par rassemblée des trois états , pour y suivre une a£bire de finance, avec Honorât de Porcioux, consul d'Aix , de Modène , consul de Tarascon , de Chervas y consul de Sisteron , et Archimbaud , consul de Pertuis. La Yarenne, gouverneur d'Angers , diargé d'épier les démarches du seigneur de Meyrargues , connut bientôt ses liaisons avec Don Balthaaarde Zuniga, ambassadeur d'Espagne. Dans la nuit du 5 décembre i6o5 , il le surprit enfermé avec le secrétaire d'ambassade, et les fit saisir tous les deux par le lieutenant du grand prévôt. Le secrétaire fut bientôt élargi sur la demande deBalthasar de Zuniga. Quant au seigneur de

Meyrargues , Henri IV manifesta l'intention de ne le faire condamner qu'à un emprisonnement perpétuel, en considération de ses hautes alliances. Mais le duc de Montpensier et le cardinal de Joyeuse prièrent eux-mêmes le roi de ne pas inter^ rompre le cours de la justice et de laisser la vindicte des lois s'appesantir sur le coupable. Par arrêt du parlement de Paris , Meyrargues fut décapité en place de Grève , et son corps , mis en quartiers y fut appendu aux quatre principales portes de Paris. Sa tête , portée à Marseille y resta exposée aux regards du public , au bout d'une perche, sur la Porte Royale. Le même arrêt confisqua tous ses biens ; mais le roi en disposa en Ëiveur de la veuve et du frèjre du condamné (i).

La paix régnait dans le roj^ume entier; l'amour des peuples entourait Henri lY; on ne cessait de bénir sa justice , sa sagesse et sa bienfiaisance , lorsque ce bon prince expira le i4 mai 1610, au milieu de sa Capitale, sous le couteau deRavaillac qui respirait encore le fanatisme de la ligue. Par les soins et parles mesures que sut prendre le duc d'Épernon , comblé de toutes les faveurs du monarque depuis la perte de son gouvernement de Provence, le parlement de Paris déclara régente la reine Marie de Médicis pendant la minorité de Louis XHI. Cette princesse se hâta d'envoyer

(i) Hon. Bouche y loco citato.

des députés aux autres cours souveraines du royaume pour leur porter TafFreuse nouvelle. La Verdière, gentilhomme provençal, qui se trouvait à Paris, reçut commandement d'aller à Âix en toute diligence pour annoncer au premier président Du Yair la perte immense qu'on venait de faire. Le duc de Guise était alors absent, et durant l'absence du gouverneur le parlement avait luimême le gouvernement de la province, selon les anciennes coutumes. Du Yair fit de suite appeler tons les présidens de la compagnie , les pria de tenir la nouvelle secrète, écrivit à tous les commandans de place, à tous les chefs de police, de veiller au maintien du bon ordre, et invita tous les gentilshommes voi^ns de la ville d'Aix à s'y rendre aussitôt. Après avoir rempli ces premiers devoirs , Du Yair convoqua l'assemblée des chambres, leur fit lire ia lettre de la reine, et reçut de tous les magistrats le serment de fidélité au nouveau souverain. Il ordonna ensuite d'introduire dans la grand'salle les consuls-procureurs, les principaux gentilshommes et les notables de la Capitale, leur adressa des paroles touchantes, interrompues par des sanglots, et reçut aussi leur serment. La douleur peinte sur tous les visages, les larmes coulant de tous les yeux firent l'éloge du bon Henri lY, bien plus éloquémment que tous les discours. Le peuple, triste et silencieux, couvrait la place du Palais et les rues voisines. Par

434 mSTOIRE DÉ PROVENCE,

ordre du premier président ^ les huissiers paraissant aux fenêtres de la grand'salle, crièrent trois fois d'un ton lugubre : Peuple^ le roi est mort y notre bon roi est mort. Puis reculant de quelques pas et revenant encore aux. fenêtres , ils poussèrent cet autre cri : Fii^e le roi Louis XIII j fils d'Henri IV ^ roi de France et de Navarre^ comte de Provence y Forcalquier et terres adjacentes ^ longuement et heureusement régnant!

La cour commit un président, un conseiller et un membre du parquet, pour aller dans l'Hôtel de Ville recevoir le serment des habitans d'Aix. Elle envoya aussi des députés à Marseille et à Arles pour y remplir la même mission. Quelques jours après, un procureur ayant apporté de Paris des vers injurieux au roi défunt et à la régente, les répandit dans la ville. Le parlement le condamna aux galères perpétuelles et à l'amende honorable, une torche à la main et la corde au cou. Si l'on voulait ainsi rendre hommage à la mémoire d'Henri IV, on ncyiouvait pas s'y prendre plus mal, car c'était peu &>nnaitre son noble cœur où la clémence avait v\ sanctuaire. La loi manque son but et cesse d'être respectable lorsqu'elle ne proportionne pas la peine au délit, la réparation à l'offense. Qui donc pourrait se confier dans une justice fardée de colère?

FIK DU TROISIÈME VOCUMB.

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