CHAPITRE XXVII
i6io et temps antérieurs^
SHufttîoti de la Provence au seisième siècle. **- L'ingénieur Adam de Crapone et ses travaux. — Autres Provençaux <|ai se sont distingués dans le même siècle. — Malherbe à Aix« — Réunion littéraire qu'il y préside. — Université d'Aix. ^-Chaires diverses. — L'imprimerie en Provence. — Son établissement à Aix,* à Marseille , à Arles et à Toulon. — Esprit de famille. -^Soperetitions populaires. — Le vicaire Louis Gaufridy et Magdekine de Mandols. — Leur procès devant le parlement d'Aix. — Dégradation et supplice du Vicaire. — Influence morale de cette cause célèbre.
Ljk Provence , au seizième siècle , fat bien tourmentée, fat bien malheureuse. L'invasion du connétable Charles de Bourbon et celle de l'empereur Charles-Quint la mirent dans un triste état de faiblesse et de dénuement. Les guerres civiles qui
vinrent ensuite lui firent plus de mal encore et l'appauvrirent de toute manière y tout en donnant aux caractères individuels leur énergie la plus active et la plus puissante. Dans ces jours à jamais néfastes, où les idées du juste et du beau brillaient et s'effaçaient tour à tour , où te vrai et le faux tendaient à se confondre , où le vice paraissait sans nmsque et le crime souvent sans remords (i), où Tesprit de persécution s'aillait avec la bonne foi , avec toute l'ardeur des croyances, le désordre passa dans l'administration et dans les mœurs; le commerce perdit ses encouragemens , l'industrie fut paralysée, l'agriculture végéta, tous les arts qui fleurissent à l'ombre delà paix langoireat dansnn misérable abandon.
Le bruit des armes, la fureur des partis et le malheur des temps ne purent pourtant pas empêcher l'exécution de quelques eptreprises utiles, au premier rang desquelles il faut placer le canal de Crapone , qui porte à juste titre le nom de 9on auteur. Adam de Crapone , issu d'une famille originaire de Pise, naquit à Salon , et s*appliqua de bonne heure à l'étude des mathématiques et de l'architecture hydraulique, où il déploya les talens les plus rares. Le désir d'être utile à sa ville natale lui fit entreprendre le canal d'arrosage qui a ferti-
(i) Scdnt-Marc Glrardin, Tableaa de la Littérature Française au XVPiièole.
DE PaOVJBNCE. 7
lise -le pays ; augmenté sa population et multiplié ses richesses. Ce canal fut commencé en iBS'j et terminé dans l'espace de trois ou quatre ans. C'est le plus ancien ouvrage de ce genre qui ait été exé"» cuté en France. Henri II en donna les eaux à Crapone en forme de fief ; mais cet ingénieur célèbre les vendit à des prix très-modérés. Crapone con« çut la pensée de joindre les deux mers en unissant la Saône à la Loire par un canal qui aurait traversé h Charolais. Cette entreprise commencée par Henrill fut abandonnée à la mort de ce prince , et remplacée sous Henri lY par le canal de Briare. Adam de Crapone forma aussi le projet du grand canal de Provence, qui devait porter les eaux delaDurance depuis le rocher de Cante-*Perdrix au*-dessus de Peyroles^ jusqu'à l'étang de Berre, en passant par la ville d'Aix ; projet repris sous Louis XIII et Louis XIY , agrandi et remis en activité dans le i8® siècle, puis abandonné faute de fonds. Les faabitans de Fréjus ayant demandé un homme instruit pour dessécher les eaux qui croupissaient autour de leurs murs et infectaient les airs de miasmes méphitiques, Crapone fut envoyé pour diriger ces travaux. On l'employa aussi dans le comté de Nice à des ouvrages d'utilité publique. Henri II , qui le préférait aux étrangers que Catherine de Médicis avait appelés en France, l'envoya à Nantes pour y démolir une citadelle commencée sur un mauvais terrain. U fut empoisonné par les
premiers entrepreneurs de cet ouvrage, à fâgf de
quarante ans (i).
Dans le même siècle plusieurs auteurs proven* çaux fixèrent l'attention de leurs contemporains en suivant diverses carrières. I^a gloire, qui leur prodiguait alors ses sourires, a cessé d*é*re leur partage, et la célébrité s'est retirée d'eux. Arrière pourtant nos dédains! nous qui sommes si fiers de nos raffinemens sociaux et de nos trésors intel* lecluels , nous n'avons sur ces hommes quel'avan-* tage d'être venus plus tard au monde. Wotre mérite n'est qu'une affaire de temps. Si nos yeux se sont ouverts au flambeau d'une civilisation haute et brillante , eux eurent le malheur de naître dans une époque de tâtonnemens et d'essais.
Honoré Rambaud , maître d'école à Marseille où Il était né de parens honnêtes , professa avec distinction l'enseignement de la grammaire française et publia un Traité sur l'Orthographe (a). On trouve dans ce livre des aperçus^ très-vrais, des réflexions très-judicieu5es qui tendent à retrancher de l'alphabet les lettres inutiles , à simplifier la syntaxe et la bonne manière d'écrire.
(i) Hîst. des Hommes Illustres de la Proyence , par une société de gens de lettres. Marseille 1786. — Emério David, Biographie Universelle , t. x.
(a) Ce traité est intitolé : Déclaration des ohm que l'on commef en écrivant , et le moyen de Us éviter et représenter nmpemeni, ce que Jamais homme n'afai^ Lyon 1578.
Quiquemn deBeaujeu/de la ville d'Aries, cultiva avec quelque succès les mathématiques , la botani* que I les belles lettres et surtout là poésie. Il com^ posa un ouvrage intitulé de Laudibus Frovinciœ , qui fut suivi d^un poème Ijitin sur le passage d'Annibal dans les Gaules. Sa réputation lui attira les feveurs de la cour et il fut pourvu de révécfaé de Senez, n'ayant encore <iue vingt ans. André de Laurens honora aussi la ville d'Aries où il vit le jour. Après avoir étudié la médecine à Montpellier^ il y devint professeur, et fut ensuite nommé premier médecin d'Henri lY. Fort savant dans son art, il fit en ktin , entre autres ouvrages , un bon Traité d'Anatomie qui a été traduit en français.
Antoine d'Arène, si connu sous le nom d'^A^o- Tiius Arena , né à SoUtés, mais fixé à S^int-Remy où il exerçait les fonctions, de juge, se rendit &meux par ses vers macaroniques. Le plusrematv quable de ses ouvrages est un poème buriesqiie 6iir l'invasion de l'empereur Charles-Quint en Provence. Ce poème eut un succès prodigieux.
Jean de Pena , du bourg de Moustiers , était d'une famille noble établie à Aix. Envoyé à Paris pour y faire ses études , il fut disciple de Ramus et se rendit habile dans les langues savantes. 11 professa la philosophie et les mathématiques au collège royal de Paris, travailla beaucoup sur Eudide dont il traduisit en latin la Catoptrique, et mit à la tête de cette traduction une pré&ce curieuse.
Ije dominicain Esprit Rotier, né à Aix^ fut réputé profond théologien. H composa plusieurs ouvrages de controverse j les uns en français , les autres en latin.
Henri IV demandait un jour au cardinal du Perron, poète fameux alors , et maintenant inconnu , s'ilcomposait encore des vers. « Depuis que Votre a Majesté, répondit-il, m'a fiit l'honneur de a m'employer dans ses affaires, j'ai renoncé à cet a amusement. Mais d'ailleurs il ne faut plus que « personne s'en mêle, après un gentilhomme de a Normandie établi en Provence , nommé François a de Malherbe, qui a porté la poésie à un si haut <c point que nul n'en peut approcher. » En iSyg, Malherbe avait suivi ik Aix , en qualité de secrétaire, le prince Henri d'Angouléme, gouverneur de Provence, lequel , s'il Ëiut en croire un historien (i) , était fort docte et savant aux langues y ami 4e la poésie et des arts , si bien que toute sa maison estait une continuelle et universelle aca^ demie. Le créateur de notre versification lyrique, l'écrivain qui
Le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence (a),
aimait à s'entourer de quelques hommes d'étude
(i) César Nostradamus , 7* partie.
(3) Boilean , Art Poétique.
qui formèrent une société littéraire que Ton peut regarder, sous certain rapports , comme le germe de l'académie française. Jean de la Cépède , premier président de la cour des comptes, Fauchet , président au Parlement , Galaup de Chasteuil^ Joseph de Mazargues, BoniEace de la Molle , Marc- Antoine de Cadenet et François Dupérier étaient les principaux membres de cette société paisible an milieu de tous les désordres publics , de toutes les passions déchaînées par la fureur des contro* verses , en ces jours déplorables où deux christianismes différens, rangés sous des bannières ennemies, allaient se ruant Tun sur Tautre, rivalisant ensemble de barbarieet d'intolérance. Leprésident Fauchet publia un discours sur les armes et les bâtons des anciens chevaliers. Galaup de Chasteuil se distingua par ses études historiques et par ses recherches sur les antiquités de la ville d'Aix; il livra aussi au public un recueil de poésies. Les autres membres de la réunion montrèrent à leur tour du goût pour les lettres et les sciences. Dupé, rier avait une fille adorée qui vécut Vespace dun matin ^ et Malherbe s'empressa d'adresser à son inconsolable ami ces stances admirables , naturelle expression des plus purs sentimens , ces stances que tout le monde sait par cœur parce qu'elles jouissent de la popularité du génie. £n r58i ^ Malherbe épousa à Aix la fille de Louis de Coriolis, président au Parlement de Provence , et ce poète ,
si bien Êiit pour jouir du bonheur domestique , fut abreuvé de cuisans chagrins. Une fille, âgée de cinq ans j mourut entre ses bras. Un fils digne de son amour fut tué en duel par un gentilhomme provençal nommé Fortia de Piles. Les habitans d'Aix regrettèrent vivement ce jeune homme (i) qui annonçait, dit-on , d'heureuses dispositions pour la poésie. Malherbe était alors âgé de soixantedouze ans. Ce malheureux vieillard , accablé de douleur, brisé de désespoir, ne pensa plus qu'à venger la mort de son fils, et parut embrasé des feux de la jeunesse. Il se préparait à envoyer un cartel au meurtrier , lorsque ses amis essayèrent de lui remontrer l'inégalité d'un pareil combat : « Comment, à soixante-douze ans, lui dirent-ils j « voulez-vous exposer votre vie contre un adverct saire qui n'en a que vingt-cinq ? — C'est à cause « de cela que je veux me battre, répondit ce père « désolé. Ne voyez vous pas que je ne hasarde ce qu'un denier contre une pistole ? »
Malherbe renonça au duel sans renoncer à sa vengeance. Il poursuivit jusques aux pieds du trône le meurtrier de son fils et fit parvenir à Louis Xin une supplique accompagnée d'une de ses odes les plus connues (a). Des amis communs
(i) Lettre de Malherbe à Louis XIII, à Toccasion de la mort de •on fils.
(a) Donc un nouveau labeur à teé armes s'apprête : Prends ta fondre, Louis, etc.
B'efforcereDt de le calmer et de tserminer Fai&ire moyennant une indemnité de dix mille écus. Malherbe repoussa d'abord cette offre avec une indignation mêlée de mépris; mais enfin il céda à des sollicitations redoublées, et il n'accepta la somme que pour l'employa à la construction d'un mausolée en l'honneur de celui dont il pleurait la perte. La mort ne lui permit pas d'exécuter ce projet pieux (i).
L'instruction publique avait toujours à Âix son siège principal y et l'université y alors calme et prospère , avait eu ses jours de malheur. L'invasion du connétable Charles de Bourbon et celle de l'empereur Charles^Quint interrompirent le cours des études, et la jeunesse provençale fut obligée d'aller chercher des leçons dans des collèges plus ou moins éloignés (a). Les états de la province s'efforcèrent de porter remède aux maux cruels de cette guerre. En i54o ik pourvurent aux dépenses de l'université , et deux ans après ils demandèrent que l'on désignât dans chaque collégiale un théologal pour propager l'instruction. La ville d'Aix , voulant remettre rUrUversité en sa première splendeur y laquelle estait esteinte, fonda, en 1 568, deux chairesde médecine et deux nouvelles chaires
(i) Léon ThieMé, Uftai «or la vie et les owmtgfia de Malherbe. {%) A ÀTÎgiioti , à Tournon , à Lyon. — Dodunens des Archives de la TUle d'Aîx.
de droit, à condition que la nomination des professeurs appartiendrait au conseil municipal. Ce conseil mettait au concours les chaires vacantes, et recevait le serment des professeurs qui jouissaient des plus grands privilèges.
Les états de iSyi créèrent une chaire de théologie à Aix. Mais les dissensions civiles et les guerres religieuses ralentirent de nouveau la marche des études. Les états vinrent encore au secours de l'instruction publique, et ils établirent en 1601 un impôt particulier pour subvenir aux. dépenses de l'université. Peu après ils demandèrent au roi l'ét tablissement d'un collège. Henri IV, considérant que la jeunesse de la province était obligée de rechercher Vinstruclion des bonnes lettres et sciences au loingj créa par son édit du mois d'octobre i6o3 le collège royal de Bourbon auquel il attribua les immunités et les honneurs dont jouissaient les autres grands collèges du royaume. Dès ce moment, l'ancienne université d'Aix demeura chargée, comme auparavant, de l'enseignement des sciences et du droit, et le collège eut celui de la philosophie et des belles lettres (i).
L'imprimerie ne s'établit que fort tard en Provence (a). Pendant long-temps les cours souve-
(t) Antoine H^nricy y Notice sur l'andeiine Uniyertité d'Âix. («) L'imprimerie y inventée vers l'année i43o à Hariem, en Hollande, par Laurent Coster , et perfectionnée par Jean Gensfleiich,
DE PHOVENCE. 15
raines, Tadaiinistration provinciale et les princi-» paux conseils de ville fesaient imprimer leurs actes soit à Avignon, soit à Lyon, et ces ouvrages paraissaient sous les noms des libraires d'Aix. L'église métropolitaine de Saint-Sauveur et les cathédrales des autres villes de la province employaient aussi les presses de Lyon pour Timpres* sion de leurs bréviaires,, et c'est à celles d'Avignon quQ^es particuliers livraient leurs oeuvres. En iSB'jf Pierre Roux imprima dans cette vUle les Statuts et Coutumes de Pïrovence, par Masse.
Enfin le conseil municipal d'Aix , désirant y établir Fart typographique , fit un accord , en i $7 a» avec Louis Barrier^ imprimeur d'Avignon. Barrier n'exécuta point cet accord, on ne sait par quel motif. Mais Pierre Roux dont je viens de parler s'engagea en 1 574 envers les consuls à transporter son imprimerie à Aix aux mêmes conditions qui avaient été arrêtées avec Barrier. En iBjBf Roux publia le Traictà de F Église de Dieu contre les Calvinistes j par Jehan PeUcot, conseiller au siège d'Aix , et c'est probabtement le premier livre imprimé en Provence. Aix se trouva dépourvu d'im-
dk Gottomberg, de Mâjence, fat étabHe à Paris en 1470 par quel- «pics hommes zélés pour la propagation des lumières, lesquels firent ▼enir quatre imprimeurs étrangers. Ceux-ci placèrent leurs presses au Collège de la Sorbonne.
Voy. l'Histoire de Paris p«r Duiaure , t. m , p. 368 et suiv.
primeur depuis t587 jusqu'à i594* Au ihois de juillet de l'année suivante , les consuls rétablirent riœprimerie et la soutinrent par des libéralités* Jean Courraud fut nommé imprimeur de la ville avec des gages fixes et on lui donna un logement dans le collège royal de Bourbon. Il publia en iS^ô la Guisiade PrOi^ençale de Meirier , ouvrage contre la ligue. Mais n'ayant* pas rempli ses engage* mens avec l'administration^ soit à cause de S014 in« capacité signalée par le conseil municipal , soit à cause de l'insuffisance de son atelier , on appela de Lyon en 1 597 , pour le remplacer , Jean .Tholosan , établi dans cette ville depuis plusieurs années. Les presses de Courraud ne continuèrent pas moins d'être au service du public, et il y eut entre les deux artistes une concurrence utile.
Marseille doit sa première imprimerie à Charles Casaulx et à Louis d'Aix. Le poète la fiellaudière , de Grasse, mort en i588, avait légué ses œuvres manuscrites à son ami Pierre Paul , escuyer marseillais , qui se plaisait aussi à £aire des vers pro-* vençaux. A la prière de ce gentilhomme , le premier consul et le viguier firent venir d'Avignon Pierre Mascaron (i), imprimeur-libraire , avec lequel ils passèrent un accord le 5 novembre i594« Au commencement de l'année suivante, Mascaron imprima à Marseille les poésies de la Bellaudière
(i) Aïeul de Joies Mascaron , évéque de Ttdles.
et celles de Pierre Paul y aux frais de Casaulx et de Louis d'Âix qui donnèrent à cetle entreprise les encouragemens les plus généreux. Aussi la re-* connaissance de Paul fut intarissable , et Ton en trouve Texpreasion pompeuse dans une foule de pièces diverses* Un autre imprimeur , nommé Antoine Arnoux , était fixé à Marseille en 1602. Mai^ les deux ateliers n'existaient plus en 161 7 , et ïfenri Carret , imprimeur résidant à Aix , proposa à la ville de Marseille d'y établir ses presses^ attendu , dit sa requête , qu'en cette ville n'y a aucun imprimeur (i). Il paraît que les consuls n'acaieillirent pas ses propositions, et vingt^qua* tre ans s'écoulèrent avant le rétablissement de l'imprimerie à Marseille , rétablissement que l'on dut à Claude Gardn ^ auquel le conseil municipal donna cent livres de gage (a).
L'art typographique ne fut fixé à Arles qu'nn
(i) Eegistres de l'Hôtel de Ville de Marseille, a8 décembre 16 17.
(a) C'est ce qui résulte de la délibération du 18 mars 1666 , relative à Charles Brebion, successeur de Garcîs.
L'éréque Uscaii, enyoyé en Europe par le patriarche des Armé* niens d'après la décision d'un Concile, obtint de Louis XIV, en 1669, un privilège pour imprimer à Marseille en langue arménienne les Hyres nécessaires k la religion de son pays. Uscan , amenant avec lui le prêtre Tbadée, vint l'année suivante établir son imprimerie dans cette ville, où il avait apporté une grande quantité de carabtères gravés et fondus à Amsterdam.
L'Évéque de Marseille exerça sa surveillance sur cette typographie armémenne qui cessa ses trayanx en 1684.
IF. a
peu avant le milieu du dix-septième siècle (i) » et ne le fut à Toulon qu'au commenœment du siècle suivant (a).
L'esprit de famille ^ si fécond en vertus y en grandes et belles choses , puisait toujours sa force dans les traditions héréditaires. Pour le bien comme pour le mal , pour la gloire comme pour la honte 9 il y avait solidarité morale entre tous ceux qui se trouvaient unis par les nœuds du sai^ et de la nature. Sans doute ces principes , dans leur application trop rigoureuse , ne peuvent être approuvés par la froide raison et la saine philosophie ; mais avouons du moins que plusieurs avantages sociaux les recommandent à notre estime. Cet éloge en vaut bien un autre.
Le sentiment religieux ^ encore plein de puissance, vivait dans tous le^ esprits , s'emparait de toutes les convictions. Heureu}^ dominateur des foyers domestiques, il réglait les habitudes et les mœurs. Mais le peuple ne savait pas échapper aux misères de la crédulité et de la superstition , au joug avilissant de ces pratiques puériles qui n'ont rien de commun avec la foi véritable. Le torrent
(i) François' Mesnier y imprimeur à Marseille» Tint le premier exercer son art à Arles. La ville lui accorda, par délibération du a5 jaillet 1647 y on traitement annuel de lôo livres.
(3) Par arrêt du Conseil d'Etat du ai juillet 1704, MaUard a été le premier imprimeur à Toulon.
Voy. Henricy , Notice sur Uorigine de Tlmprimerie en Provence.
des plus funestes préjugés entraînait mémequelquefois les hommes les plus sages et les plus graves. Pour comble d'aveuglement et de malheur, on peuplait tout de prodiges, d'enchantemens, d'êtres surnaturels, de puissances mystérieuses. On croyait aux fées bien&isantes 9 aux sorciers redoutables, aux apparitions de fentômes. On croyait qu'il était donné à l'homme d'avoir commerce avec les esprits infernaux , et que ceux-ci , quittant le noir séjour de la nuit étemelle , se mêlaient parmi nous sous divers travestissemens, se jouaient de nos destinées. On croyait que les morts avaient le privilège de sortir du tombeau et de paraître à nos regards comme des spectres livides , secouant leur linceul , traînant d'horribles chaînes ; on croyait que les décrets du Ciel et les mystères de l'avenir se dévoilaient à nous pendant notre sommeil par le moyen des songes. Enfin que ne croyait-on pas ? de combien de mensonges, de combien de terreurs une multitude ignorante n'était-elle pas esclave? Le crédit dont l'astrologie judiciaire avait joui sous le règne des derniers Valois ne servait pas peu au triomphe de tant d'opinions insensées. A côté du monde réel se trouvait un autre monde de folies chimères et de visions extravagantes (i).
(i) En Tannée 1609 on croyait encore fermement à Texistence des sorciers. Filesac, docteur de Sorbonne, se plaignait que leur irapunitéen multipliait le nombre à l'infini. — Encyclopédie métbod. , verbo Sorcier.
Un procès à jamais célèbre peint bien, sous ce rapport, l'état moral du siècle.
Louis Gaufridy , vicaireàNotre-DamedesAccoules de Marseille (i), avait méconnu sa vocation en recevant les ordres sacrés. Homme aux passions fougueuses , au cœur sensible et ardent, il avait eu le tort d'embrasser un état qui met au rang de ses lois absolues un célibat étemd , et range parmi ses premiers devoirs la répression des sens, la pureté des moeurs. Ce prêtre infortuné, qui donna tant de scandale au sanctuaire et jeta sa mort en spectacle 4iu monde, eût été peut-être un bon citoyen , eut pu se rendre utile dans tout autre carrière. Que d'hommes se perdent, comme lui , et voient se flétrir leur existence , faute de bien choisir leur place , faute de connaître leur force! Jugez quel ministre de Dieu , quel directeur spirituel Gaufridy devait être , lui qui laissait se former dans son cœur tous les orages d'une jeunesse bouillante, lui qui sentait circuler dans ses veines tout le feu de l'amour et de la volupté. Il est probable qu'il profanait déjà par ses dissolutions la sainteté de son ministère , lorsqu'il vit à l'église des Âccoules la demoiselle Magdeleine de Mandols la Palud, âgée d'environ seize ans, d'une ancienne et noble famille de Marseille. Cette jeune personne
(i) Gaufridy naquit en 1578 à BauTeaet, diocèse de Se&ex; son père était berger.
DE PROVENCE. 2i
réunissait les avantages d'une ame pure , d'un esprit aimable , d'une beauté éblouissante. Gaufridy en fut éperdument épris, et il ne chercha , dès ce moment , qu'à tendre des pièges à son innocence et qu'à triompher de sa vertu. Profond dans son infâme hypocrisie , habitué à tous les artifices dont un séducteur pervers fait son étude , il semblait animé du feu diviu de la charité > tandis qu'il ne brûlait que d'une flamme criminelle , et tous les pères de Csimille, tous les hommes de bien lui donnaient à l'envi des témoignages d'estime , de respect et de confiance* On comprend qull n'eut aucune peine à s'introduire dans la majson de Màndois la Palud , et à compter Magdeleine au nombre de ses pénitentes. Il lui parla de son amour , ne s'occupa qu'à la corrompre par le langage le plus passionné , par les tableaux les plus voluptueux , et bientôt il vit les progrès qu'il fesait dans l'affection d'une jeune personne sans expérience et sans lumières , portée d'ailleurs par la nature à la tendresse des sentimens , à l'exaltation des pensées, Toutefois les principes d'une éducation excellente, les exemples tt les leçons d'une vertueuse famille retenaient encore Magdeleine au bord du préci^ pioe , et pour ne pas y tomber elle prit la résolution d'entrer , comme religieuse , au couvent des Ursulines de Marseille. Elle croyait trouver dans ce chaste et pimix asile un remède aux maux de son cœur , un abri contre les souillures du vice.
Espérance trompeuse. Le cloître ne lui rend pas le calme. Ni le silence , ni la prière j ni les cantiques saints ne peu vent la distraire de sa passion funeste, et l'image de son indigne amant la poursuit encore, la poursuit toujours. Gaufridy , qui n'entend pas faire grâce à sa victime , vient la visiter aux Ursulines et la presse de combler ses voeux. Magdeleine retourne à la maison paternelle ^ finit par s'abandonner à son séducteur^ et rentre dans le monas* tère pour y cacher sa honte et ses remords.
Mais aussitôt les plus affreux nuages obscurcissent son esprit troublé. Le sommeil fnit de ses paupières. Son sang s'échauffe et s'aigrit. Une servante du Dieu vivant! un ministre des saints autels! ah! l'enfer seul, l'enfer jaloux de son innocence et de son bonheur , a pu préparer sa chute. Elle le croit, elle le dit. Le sentiment de son igno* mi nie , la violence de çon désespoir, là terreur de sa conscience égarent tout-à-£sdt sa raison chancelainte. Au milieu de ses clameurs confuses , entrecoupées, incohér^tesy le nom de Gaufridy se place sur ses lèvres avec des imprécations et des blasphèmes. Des mouvemens convulsifs , des contorsions horribles agitent tout son corps , comme si le démon le possédait. On l'envoya à U Sainte- Baume où elle fut exorcisée par Sébastien Michaëlis , vicaire général des Frères Prêcheurs de Saint- Maximin , et la crédulité de ce moine imbécille accrédita les bruits de magie , de sortilège et de
possession infernale. Magdeleine, conduite à Tdrchevéché d'Aîx , y fut interrogée par le premier président Guillaume du Vair, lequel surpris de la contenance et des paroles de cette malheureuse, étourdi d'ailleurs par les rumeurs étranges qui s'élevaient au sein d'une multitude abusée , youlut tout éclairdr dans une information juridique. Rien n'était plus sage jusque là. Au commencement du mois de février lôt i , le parlement envoya à Marseille deux conseiUers^instructenrs(i)9 et le premier acte de ces magistrats fut d'ordonner l'arrestation du vicaire des Accoules et de le traduire à Aix.
Magdeleine de Mandols ^tait dans la même situation mentale. On l'accusait aussi de sorcellerie, et telle elle avait paru devant Sébastien Michaélis , devaQt Guillaume du Vair et les commissaire délégués, telle elle se montra devant le parlement d'Aix, tantôt languissante^ rêveuse , plongée dans de mystiques méditations et dans une vague mélancolie , le plus souvent livrée à de frénétiques transports , toujours bizarre , toujours inexplica* ble dans ses déclarations contradictoires. Un jour elle élevait Gaofridy jusqu'aux nues , ne trouvant pas des termes assez forts pour célébrer son innocence. Le lendemain elle l'^iccablait de malédictions et de mépris. La langue manquait d'énei^e pour
(i) Antoine dfi Ségoiran et de Thorou.
exprimer Thorreur que ce misérable lui inspirait. Ce n'était plus qu'un être malfaisant , un monstre de corruption et de débauche , un magicien sorti de Tabyme infernal. Et puis la pauvre fille se prenait à faire l'aveu de ses fautes, non pas avec la rougeur sur le front, non pas avec cette expression de douleur qui appelle sur le repentir la clémence du Ciel et l'estime des hommes, mais bien, avec une impudicité dégoûtante qui l'eût rendue l'opprobre de son sexe, si sa raison eût été libre. Elle ajoutait à son récit les détails les plus absurdes , les cir* constances les plus ridicules.
Quant à Gaufridy, il présentait l'image d'une dégradation complète. L'intelligence humaine , faite pour connaître le bien et pour le pratiquer , s'altère en s'éloignant de cette destination sublime. Pour l'éternel honneur de la morale et de la vertu, il est rare que l'excès du vice ne soit pas accom« pagné d'un peu de folie. Le vicaire des Accoules fournit la preuve de cette vérité en se présentant devant ses juges. D'abord il repoussa les déclarations de Magdeleine, sa co-accusée. Mais troublé par la crainte d'un supplice ignominieux et cruel , par la voix menaçante de la religion offensée , par les visites de plusieurs capucins qui cherchaient à obtenir de lui des aveux , il montra la faiblesse d'un enfant unie à l'égarement d'un homme travaillé d'un délire profond, et finit par se reconnaître pour sorcier. Tout semble prouver qu'il
crut rétre Téritabletnent. Trois médecins et un chirurgien de la ville d'Ai^(i), tous professeurs en Funiversité j nommés d'office pour examiner quelques tacfaesque Gaufridy et Magdeleine de Mandols avaient sur le corps , pensèrent, à la honte de leur science, que ces taches pouvaient être des signes de sorcellerie. Dès ce moment le sort de l'accusé De fut plus incertain. Il y avait contre lui un en* trainement général. Qui ne faillirait pas lorsque les sages sont les premiers à payer à Terreur un tri^ but déplorable ? Qui pourrait écouter la voix de la raison lorsqu'on ne l'entend pas dans le temple de la justice? Le procès de Gaufridy ne devait pas être seulement odieux : il était encore destiné à cumuler tous les genres de ridicule. Pendant que les membres de la Toarnelle étaientassembléà dans leur salle d'audience pour écouter la lecture du rapport de la cause fait par le conseiller de Thoron, un ramoneur tout barbouillé de suie descendit avec bruit par le tuyau de la cheminée, et mit en foite, à son grand étonnement, ces graves magistrats qui le prirent pour Satan lui-même, tant ils étaient glacés d'une folle épouvante , tant leur tête était remplie de noires idées sur l'enfer , les spectres, les enchanteurs et les sorciers. De Thoron seul, embarrassé dans son bureau et au milieu de
(i) Jacques Fontaine, Louis Graci, Antoine Mérindol et Pierre Bontemps.
ses papiers, ne put suivre ses collègues. Pâle et
tremblant il demanda merci au savoyard stup^it,
et ne reconnut sa méprise qu'au bout de qudques
minutes.
Par arrêt du 3o avril 1611 , rendu aux acdamations de la multitude ivre d'une joie féroce , Gaufridy fut déclaré coupable de rapt, séduction , impiété y magie , sorcellerie et autres €ibomina^ tions. Pour réparation de quoi , la Cour , ajoute Tarrét , (c Ta condamné et condamne à être livré a entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, « conduit par tous les carrefours de la ville d'Aix <c et au devant de la grande porte de l'église Saint* « Sauveur ; à faire amende honorable tête nue et «c pieds nus , la hart au col , tenant un flambeau «c ardent en ses mains , et là à genoux demander <c pardon à Dieu , au roi et à la justice , et ce fait « être mené en la place des Prêcheurs , et y être « ard et brûlé tout vif sur un bûcher, jusqu'à ce tt que son corps et ses ossemens soient consumés <c et réduits en cendres , et icelles jetées au vent, « et tous ses biens acquis et confisqués au roi , cr et avant d'être exécuté sera mis et appliqué à <c la question ordinaire et extraordinaire pour «c avoir de sa bouche la vérité de ses complices. » Conformément à une autre disposition de l'arrêt , Jacques Turicella(i), évêque de Marseille, vint dé-
(i) Sept ans après > cet évéque fut empoisonué par son valet de chambre.
grader Gaufridy selon les règles canoniques. Il lui fit d'abord un sermon pour lui montrer Ténormité de ses péchés. Puis il lui mit un calice entre les mains et le lui enleva j en disant : « Nous t'ô* a tons ce calice où tu avais coutume de consacrer « le Sang du Seigneur. » Il en fit autant pour le missel , en disant : c nous t'otons ce livre où tu «c lisais rÉvangile b. Ensuite on le revêtit des habits sacerdotaux pour l'en dépouiller après. On lui lava et racla aussi les mains qui avaient reçu Tonc* tion sainte. La dégradation ainsi faite, Gaufridy fut livré au bourreau , et le peuple , qui avait ap* plaudi à l'arrêt , applaudit k l'exécution avec plus de fureur encore. Ce peuplé frémissant n'était pas satisfoit. Il voulait une autre victime. Il demandait à grands cris la mort de Magdeleine qu'il persistait à regarder comme une sorcière , malgré le parlement qui venait de l'absoudre» Ce ne fut qu'à grand'peine qu'on la put mettre en sûreté (i).
Pendant long-temps les imaginations restèrent émues par des rêves sinistres et furent ébranlées par des chimères menaçantes. Les femmes surtout donnèrent un libre cours à l'extravagance de leurs visions, car le propre de ce sexe si faible est de tout
(i) Michaëlis , HisL admirable de la Possession et Conyersion d'une Pénitente séduite par un magicien. — Hist. des £Yé<pies de Marseille, t. m. liy. xt. — Les anciens Historiens de Provence. — Hist. manusc. du Parlement d*Aix. — Cabasse , ouv. cité. — Mon Hist. de Marseille , t. ii , liv. yi.
exagérer dans la vivacité de sesmouvemens irréfléchis , dans la mobilité de ses sensations imprévues. Les religieuses de Sainte - Claire d'Aix crurent qu'une troupe de malins esprits s'était emparée de leui*s cellules. La solitude, l'isolement; l'ardeur d'une mysticité sans élévation , les petitesses d'une dévotion sans lumières servirent d'aliment à leucs tristes écarts. La frayeur de ces religieuses fut telle que Iq parlement se vit obligé de les faire sortir dû monastère le ao octobre i6iiy à une heure après minuit , et de les envoyer en procession à l'Ardievêché (i).
Ces détails paraissent , au premier aspect , indignes de la gravité de l'histoire. Mais pourquoi les négligerais-je s'ils servent à peindre toutes les maladies de l'esprit humain , toutes les misères de notre nature? U est bon qu'ils soient exposés au grand jour , ne fut-ce que pour nous faire apprécier Favant^rge d'être nés dans un meillenr siècle. D'ailleurs , si l'historien n'avait à retracer que des scènes de vertu , de génie, d'héroïsme et de gloire, sa tâche serait sans contredit consolante et sublime , mais bien courte elle serait aussi.
(i) Archives du Chapitre d'Aix.