IV. a
par sénéchaussées , sans distinction de nobles possédant fief et de nobles n'en possédant pas. Aussi les choix faits directement par l'assemblée dont je viens de parler forent considérés comme mils.
Les électeurs avaient présenté à leur collège au nom de leur ville , bourg ou village , leurs plaintes ou leurs demandes aux états-généraux. Ces cahiers de dotéance, rédigés par des commissaires nommés dans le sein de chaque assemblée électorale, furent remis aux députés. Tje tiers-éCat avait partout délibéré que ses représentans aux états-généraux opineraient par tête et non par ordre ; que toutes les charges publiques et communes du pays seraient supportées d'une manière égale et proportionnée aux facultés de chacun. Le bas clergé j non possesseur de bénéfices y exprima la même opinion , mais le haut clergé fut d'un avis contraire. Les nobles non seigneurs proclamèrent la maxime de l'égalité de l'impôt. Quant aux possesseurs de fiefs y un seul , d'Albertas-Jouques , marquis de Gréoulx , déclara qu'il avait l'intention de contribuer aux charges publiques sur ses biens nobles.
Mirabeau, nommé deux fois, avait à faire une option. Pressé par les commissaires de l'assemblée électorale du tiers-état de Marseille de donner la préférence à cette ville , il leur écrivit une lettre pour leur dire que des raisons politiques le forçaient à opter pour Aix.
Bientèt il voulut se montrer aux Marseillais , et Taccueil qu'il en reçut fat un triomphe plein d'endiantement. Non y jamais aucun autre mortel ne reçut des hommages plus vrais ^ plus purs et plus magnifiques. Non , jamais fête nationale n'excita dans les cœurs des sympathies plus nobles, né brilla de plus de prestiges. Non y jamais les sentimens d'amour , de reconnaissance et d'admi* ration qui peuvent déborder du cœur humain ne firent une explosion plus vive et plus retentissante. Tout dans la ville palpite d'émotion. Des apptaudissemens , des cris de joie, des hymnes patriotiques frappent les airs, et Mirabeau s'avance au milieu d'an peuple idofôtre qui le salue comme son héros, le bénit comme son défenseur , le vénère comme le génie de l'éloquence et comme l'apètre de la liberté. Les compagnies de quartier lui rendent les honneurs militaires ; des rameaux de laurier , des couronnes de fleurs pleuvent sur son carrosse, et les femmes, dans l'ivresse de l'enthousiasme et de la sensibilité , lui présentent leurs enfans, ces enfians qui, grâce à ses efforts, sont aujourd'hui des citoyens ennoblis par l'indépendance. Mirabeau passa plusieurs jours à Marseille. Les fêtes succédèrent aux fêtes ; on brûla des feux de joie devant sa porte et l'on y établit des danses qui ne cessaient pas. On ne pouvait se rassasier de le voir. Deux fois on le couronna au théâtre, puis on l'accompagna chez lui à l'éclat de quatre-^viiigts
flambeaux et au son des fanfares. Un homme qui reçoit de pareib honneurs semble n'avoir plus rien à demander ici-bas. Le cœur s'afifaisse sous le poids de tant d'émotions ; la source des jouissances est épuisée, et il ne reste plus qu'à mourir.
Cinq cents jeunes gens des plus distingués de Marseille , tous à cheval , précédèrent Mirabeau à sa sortie de cette ville y et un grand nombre de voitures le suivirent. Le cortège prit la route d'Aix. Des jeunes hommes de cette capitale , aussi à cheval y vinrent jusqu'à mi-chemin à la rencontre des Marseillais , et tous ensemble fraternisèrent. Us entrèrent le soir à Aix , au bruit des boites et de k musique; chacun d'eux portait une torche enflammée. Mirabeau 9 du haut de son balcon, harangua la foule ivre de joie. Toute la nuit se passa dans des réjouissances , et des sérénades furent données aux partisans de la cause populaire. Le lendemain au matin la jeunesse d'Aix offrit un repas à celle de Marseille, qui retourna chez elle après des félicitations réciproques.
Les doctrines démocratiques fesaient des progrès rapides , la fermentation croissait sans cesse , et la haute influence de Mirabeau lui-même allait se trouver trop faible pour arrêter le déchaînement de tant de passions enflammées. Le a3 mars 1789, une violente émeute éclata à Marseille. Des jeunes gens et des ouvriers , demandant une diminution sur le prix du pain, de la viande et sur les
droits d'entrée , vinrent présenter leurs griefs aux échevins ^ et la multitude appuya les pétitionnaires en cassant les vitres de THôtel de Ville. Comme les échevins hésitaient à accorder cette diminution , la populace en fureur pilla la maison d'un nommé Rebufelqui avait, dit-on, fait fortune dans la ferme des boucheries. Deux capitaines de quartier , s'étantmisà la téted'une troupe de jeunes gens spontanément armés pour le maintien du bon ordre, dispersèrent les perturbateurs. D'autres jeunes gens, animés desentimens aussi honorables, se joignirent à cette troupe pour l'aider à contenir des malfaiteurs étrangers qui menaçaient du pillage les magasins du quartier de Rive-Neuve , et tous ces jeunes gens, improvisés en garde citoyenne, parvinrent pour le moment à assurer la tranquillité de la ville.
Le même jour, 23 mars, Toulon fut le théâtre d'une émeute plus redoutable. Quelques agitateurs appartenant à la classe aisée, dirigèrent le mouvement populaire contre plusieurs magistrats. Lantier de Villebtanche, premier consul , et Baudin , archiviste-orateur de la ville et procureur du roi près le tribunal de police, furent les premiers en butte aux fureurs d'une populaix" ameutée qui demandait . leur tête. On brisa les portes de l'Hôtel de Ville. Lantier et Baudin , découverts et saisis dans un arrière-cabinet, souffrirent les plus cruels outrages. Ils ne durent leur salut qu'à quelques
citoyens qui exposèrent leurs jours pour les sau* ver et réussirent à les iaîre évader par les toits. La populace alla se ruer sur les maisons de ces deux fonctionnaires et sur celle de Mourchou , prédécesseur de Baudin, dans les fonctions d'archiviste. La maison de Baudin située sur la place du champ de bataille y souffrit le plus ^ car on la dévasta de fond en comble. Madame Baudin y qui se trouvait chez elle au moment de cet assaut, s'enfuit portant dans ses bras le plus jeune de ses enfaos et suivie des six autres. Des scélérats l'assaillirent à coups de pierre et de bâton ; ils n'épargnèrent pas ses enfans, et celui qu'elle portait mourut des ses blessures.
Les &ctieux se dirigèrent ensuite surl'évéché y et n'ayant pu parvenir jusqu'au prélat y ils s'emparèrent de sa voiture et la précipitèrent dans la mer. Le lendemain ^ ils se portèrent a«ix barrières , et le droit communal dit du piquet fut aboli de vive force. La garnison y composée de deux régtmens et commandée par le général de Coinc^ y était sous les armes ; mais die resta tranquille spectatrice de ces excès.
Le mouvement s'étendit à Aix. Le a 5 du même mois de mars , de la Fare , premier consul , fut aperçu sur la porte de l'Hôtel de Ville par une troupe de femmes et de crocheteurs y qui s'approchèrent de lui en le huant. Ensuite on lui demanda à grands cris la diminution du prix du pain et de la
DE PROVENCE, 'i9i
viande , ainsi que la suppression du piquet Plusieurs citoyens y voyant le danger qu'il courait j le prièrent de rentrer dans l'Hôtel de Ville j et le consul GoUongue , son collègue , lui fit les mêmes instances. Mais de la Fare crut qu'il ne devait pas fléchir. Une femme lui ayant réitéré la demande de la diminution de la viande et du pain , de la Fare irépondit , dit-on , qu'elle n'était Êiite que pour manger la fiente de ses chevaux. A. ces propos, les clameurs redoublèrent, une grêle de pierres fondit sur de la Fare et les soldats du poste qui étaient venus former un rempart devant lui. De la Fare se vit alors obligé de rentrer dans l'Hôtel de Ville , dont on ferma la grand'porte , et un soldat du régiment de Lyonnais fut grièvement blessé au front.
Là populace rugissante demandait la tête du premier consul, qui voulait se décorer de son chaperon pour se présenter à elle et lui parler ; mais on l'en empêcha sagement , parce que sa présence n'aurait fait qu'augmenter la rage des séditieux.
Le procureur Gabriel , bravant tous les dangers , parut à l'une des fenêtres de THôtel de Ville et harangua cette populace, mais il ne gagna rien ; alors de la Fare , de l'avis de Perrin et de quelques autres citoyens enfermés avec lui , rédigea une ordonnance qui diminuait le prix du pain et de la viande. Gabriel , Perrin, Faure etDubourg, s'étant chargés de l'annoncer au peuple , montè-
rent au haut de Thoiioge , au moment où la troupe de ligne arrivait pour défendre l'Hôtel de Ville. On lança des pierres sur le premier rang; la troupe fit bonne contenance , et à son premier mouvement la populace se dispersa. Le bruit ayant couru que le comte de Caraman avait donné à la troupe de ligne l'ordre de ne jamais faire feu sur le peuple, quoiqu'il arrivât, la foule se rallia et revint sur la place.
Gabriel , Perrin , Faure et Dubourç lui jetèrent dans un mouchoir l'ordonnance du premier consul; mais au lieu de se calmer, elle leur lança des pierres qui les obligèrent de se retirer.
De la Fare s'évada furtivement par une fenêtre donnant sur le derrière del'Hôtel de Ville. La populace libre de tout firein, fondit sur les greniers publics et mit les grains au pUlage. On voulut aussi piller les magasins de deux négocians , Lion et Turcas. Les voisins s'opposèrent à cet acte de violence , et Turcas fut blessé à la cuisse d'un coup de couteau.
Des désordres affligèrent aussi Brignoles, Hyères , le Puget , le Luc , Nans , Saint-Nazaire et quelques autres communes.
Le parlement d'Aix nomma des commissaires pour instruire les procédures relatives à tous ces troubles. En même temps , il délibéra d'adresser une députation nombreuse au roi pour lui exposer les malheurs du pays, et le supplierde prendre des mesures qui pussent en arrêter le cours. Les dé-
pûtes nommés furent le premier président Desgallois de la Tour, les conseillers de Ballon j de Lubières , d'Esparron, et l'avocat-général de Calissane, auxquels devaient se réunir les présidens de Peynier et de la Tour-d 'Aiguës, les conseillers de Faucon, de Bamatuelles, de la Baume, et le procureur-général de ( Jastillon , qui se trouvaient déjà à Paris. De la Tour refusa la mission qui lui était confiée, disant que sa place , dans des temps de crise , était à la tête de sa compagnie. Le président de Jouques fut alors désigné pour le remplacer.
Pendant que ces députés se rendaient à la cour, le parlement essaya de ramener la paix dans la province , en tendant fraternellement la main à tous les états et proposant un pacte d'alliance entre tous les bons citoyens. « De vieilles divisions , « dit-il , des rivalités injustes , des prétentions dé- «t sordonnées, ont miné la concorde et préparé <K les maux qui fondent sur la patrie. Pour en ar- « rêter le cours j pour opposer des digues à Tes- « prit de désordre, il faut que tous les états s'u- (c nissent et s'aiment; il &ut qu'ils se confondent a et s'associent pour repousser les perturbateurs, (c et que le noble , le bourgeois , l'artisan, ne se a considèrent désormais que comme des frères. » Cette délibération ayant été portée par le greffier aux procureurs du pays, pour qu'ils la notifiassent aux différens ordres de la province, les consuls d'Aix vinrent en remercier la compagnie, et lui
demander 9 pour gage de ces sentimens d'union, un acte de clémence en fisiveur de ceux qui s'étaient rendus coupables du pillage des greniers. Le parlement, cédant à cette prière, fit publier une amnistie et alla aux pieds des autels remercier Tétre suprême.
Mais à peine quelques jours s'écoulent, et l'espérance des amis de la paix s'évanouit bien tristement* La discorde rugit encore ; des attroupemens séditieux se forment à Àix; Marseille fermente sans cesse; partout les autorités méconnues gémissent de leur impuissance. Le parlement s'alarme de nouveau; il dépêche un courrier au roi pour lui peindre la situation afiOigeante du pays. Louis XVI ordonne de réunir en provence quelques forces militaires et en même temps (i) il écrit à Desgallois de la Tour une lettre pleine de bienveillance , pour lui exprimer la peine que les troubles font à son coeur. Prince infortuné l monarque digne d'un meilleur destin ! les événemens auraient dominé un caractère moins £iible que le sien, et l'on n'assistait alors qu'au commencement du drame terrible.
(i) Le 19 avril 1789.